VII

VII

Mevrouw possédait une âme claire et reluisante comme sa maison, une âme où on pouvait regarder dans les petits coins avec la certitude de n’y trouver aucune tache. Et voilà justement: c’était surtout un sentiment de propreté hollandaise qui lui faisait regretter les fréquentations de Jasper avec le pauvre monde. «Pfou! Pfou!» soufflait-elle d’un air dégoûté, et machinalement elle faisait le geste délicat d’épousseter avec un plumeau. Elle aurait eu une petite âme en porcelaine qu’elle n’aurait pas agi autrement.

Au surplus, dans ce jardin des petites vertus de la bonne dame, il en était une qui était sa confiance dans la Providence, dans l’avenir et dans tout. «Il arrivera un jour où il ne s’en ira plus», pensait-elle. Et encore une fois il faisait beau temps dans son ciel.

Pendant des années Jasper jamais n’avait manqué d’aller faire à l’Amicitia sa partie de dames avec les notables de la ville. C’était, à l’angle de la place, le vrai estaminet hollandais, bas, long comme un entrepont de bateau, avec des stores discrets qui, le soir, sont tirés comme des écrans sur le mystère intérieur. En ce temps-là rien n’était encore survenu dans sa vie: comme les petits poissons rouges de la serre, il allait d’une paroi à l’autre du bocal, piquait une tête, remontait d’un petit coup de queue, content de ce qu’il apercevait de l’univers à travers la frêle cloison du verre. On peut bien dire qu’à cette époque il avait été un homme parfaitement heureux, sortant, rentrant, prenant ses repas, faisant toutes les choses honnêtes et régulières de la vie, sans rien voir au delà. Chaque jour il arrivait faire sa partie, s’asseyait à la table, poussait ses pions noirs ou blancs sur le damier et vidait ses deux petits verres de schiedam au bitter, jamais trois; c’était de la sobriété pour un Hollandais comme lui. Généralement la partie était terminée quand le petit carillon de la pendule, d’un grésillonnement d’or, sonnait le quart avant l’heure de son dîner. Alors le bon petit rentier se levait et mettant un pas devant l’autre, à petites fois il arrivait chez lui exactement au moment où Liesje déposait sur la nappe à dessins orange la belle soupière de Delft nervée de côtes comme un gros melon. Il semblait, tant sa satisfaction d’être assis à la table, près de Josina en jaquette fanfreluchée était vive, que toutes les heures antérieures de la journée eussent été une préparation à cette petite fête quotidienne.

Oui, c’était là le temps heureux de leur vie. Mais comme certaines gens ont la manie de toujours compliquer l’ordre naturel des choses, il s’était mis en tête de bâtir des maisons. Dans la matinée il allait fumer une pipe ou deux en les regardant monter; après quoi il rentrait régulièrement prendre avec sa gentille Josina, soit un «advokaat» aromatisé d’un goût de cannelle, soit une de ces innombrables «coptje-tea» pour lesquelles l’eau bout jusqu’à la nuit dans le samovar.

CE PETIT HOMME JOVIAL ET GRAS AUX BAJOUES PICOTÉES DE POILS DE BARBE ROUSSE(P. 84).

CE PETIT HOMME JOVIAL ET GRAS AUX BAJOUES PICOTÉES DE POILS DE BARBE ROUSSE(P. 84).

CE PETIT HOMME JOVIAL ET GRAS AUX BAJOUES PICOTÉES DE POILS DE BARBE ROUSSE(P. 84).

Et puis voilà, tout à coup il s’était senti pris par ses fameuses idées comme par une mauvaise fièvre; on ne pouvait expliquer autrement le changement qui s’était fait chez cet homme sain, jovialet de bonnes mœurs. C’était venu vers le temps où Tone, le jeune maçon, avait été à demi tué dans une de ses maisons en construction. Un inexplicable état d’esprit lui fit dès ce moment déserter l’estimable consistoire de bourgeois gras et fleuris qui jusqu’alors avait été sa société constante. Il n’alla plus à l’Amicitia et cessa de bâtir des maisons; un petit grain de folie avait pénétré dans l’engrenage et fait tourner le moulin à rebours.

On ne pouvait pas dire pourtant qu’il était malheureux, au sens réel du mot... En dehors de ces intermittences de crises, c’était plutôt un homme comme tout le monde, aimant les longs sommeils sous la couette, les déjeuners de miel, de marmelades et de biscottes à l’anis, les petits dîners délicats où se prolongeait l’amusement parfumé et substantiel d’une joyeuse cuisine. Lui aussi, dans ces moments, semblait loti d’une petite âme de pâte tendre, toute fraîche et clairement émaillée. Ensemble, dans l’heure réconciliée, ils ressemblaient au berger et à la bergère en porcelaine de Saxe qui, derrière la vitrine du salon, se faisaient vis-à-vis et échangeaient d’amoureux sourires vermillon. «Ah! pensait-elle, si seulement il pouvait se décider à retourner voir les amis à l’Amicitia! Peut-être il serait sauvé...»

Leur vie était comme une vitrine remplie de petits objets précieux; elle avait la symétrie d’une mosaïque faite de petits morceaux égaux et ronds. En Hollande, du reste, tout est rond, les âmes, les fromages et la terre, plus qu’ailleurs.

Or, une fois, ils faisaient la même chose que la veille et que toutes les autres fois. Ils avaient fini de dîner; Liesje n’avait laissé sur la table que les pots de marmelade, la coupe aux anis, la caisse de biscottes et le pain d’épice, et maintenant ils prenaient le thé. L’hiver du jardin venait regarder par les vitres; il aurait bien voulu se chauffer un peu à leur feu, les pieds dans la chancelière.

Qui avait parlé le dernier? Fifi seul aurait pu le dire. Mais voilà que la grosse petite dame, tout à coup, avait l’air de sortir d’un nuage.

—Est-ce qu’il n’y a pas du temps déjà que «tu» n’as vu tes amis? disait-elle en parlant avec une nuance légère de gravité. (Comme ils n’ont pas le «tu» dans leur langue, ils éprouvent là-bas le besoin de le dire en françaissitôt qu’ils se parlent de cœur à cœur.)

Dans la pièce aromatisée de tabac et de fine fleur de thé, la lampe coula une clarté à ses joues fraîches et elle ajouta en souriant, sans malice:

—Je répondrai pour toi: c’était hier cinq mois déjà, par un soir de l’été, et alors vous avez eu ensemble une dispute.

Lui, devenu sérieux à son tour, secoua la tête en vidant les cendres grises de sa pipe; et à présent, encore une fois, il regardait devant lui avec cette étrange divergence de ses yeux dont l’un, clair et pensif, se fixait au plafond, tandis que l’autre, furtif, inquiet, tournoyait comme la pointe d’un vilebrequin.

D’un sifflement du bout des lèvres, il appela Poucke: elle quitta sa corbeille en s’étirant, et doucement, avec le plat de la main, il lui lissait le poil pendant un peu de temps. Et il n’avait encore rien dit. Toute chose en lui se faisait lentement, comme s’il avait l’éternité pour se décider à celle-ci plutôt qu’à celle-là. A la fin, des idées bienveillantes se nouèrent: il embrassa sa femme avec une sensibilité si vive que les bandeaux beurre frais en furent dérangés.

—Oh! oh! s’écria Josina en se regardant dans le samovar et les faisant bouffer de petites tapes dans la main.

—Ma chère femme, dit-il, le passé est le passé: il n’y aurait plus de raison pour que je n’aille pas faire ma partie avec les camarades, comme autrefois.

Mais ce n’est pas cela que pensait Jasper Joost.

Il se leva, fit sauter de l’ongle un peu de biscotte restée à sa manche, tira son gilet, comme un homme qui va réellement aller faire sa partie. Josina aussitôt songea à lui passer au cou la moelleuse écharpe de laine qu’elle lui avait achetée l’autre semaine; mais ni elle ni Liesje ne purent la trouver. Une gêne paralysait le petit rentier; il tourna son visage du côté de l’ombre; l’ombre elle-même, dans cette chambre tiède, onctueusement baignée des clartés de la lampe, était si transparente que Josina vit distinctement trembler ses lèvres dans le trouble de la mauvaise conscience.

—Oh! fit-elle, cela aussi, l’auriez-vous donné comme tant d’autres choses qui plus jamais ne sont revenues?

—Oui, dit-il, voilà, je dois le dire... Il y avait au port l’autre jour un si pauvre homme qui toussait dans le creux de ses mains...

Et puis M. Jasper se taisait. Mais Josina se désolait:

—Liesje, son écharpe, sa belle écharpe en fine laine! N’est-il vraiment pas à plaindre?

Le canari réveillé par les voix sautilla en fredonnant sur son perchoir, dans la cage en cuivre, et aussitôt cette petite vie joyeuse de l’oiseau jaune fit dériver ses idées:

—Ah! le mignon! Quelle folie! Croirait-il que c’est déjà le jour?

Jasper Joost, craignant qu’elle ne lui reparlât aussi des moufles qu’elle lui avait, vers le même temps, données, se dépêcha de tirer sur lui la porte. Mais elle le rappela pour lui dire qu’elle l’attendrait avec du thé chaud et de la galette parfumée d’une odeur de vanille. Et puis il se trouva dehors, dans la belle neige blanche de la rue.


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