VII
Autour des quarante ruches orientées au soleil et abritées des pluies par un mur en briques, un jardin d’essences sucrées avait été planté, abondant en phlox, en asters, en spirées. Le rucher, avec son toit incliné et ses parois en planches, alternait l’alignement des cônes en paille et des ruches à cadres, celles-ci peintes en bleu comme les planches des parois, à cause du goût des abeilles pour cette couleur. Un bosquet de troènes, de seringas et d’acacias bordait la brique ensoleillée où s’ouvraient leurs palais d’or; elles vivaient à l’abri du vent et du bruit, dans la paix parfumée de l’enclos fermé d’une porte à claire-voie.
Roselei s’approchait librement des ruches, les maniait, en renouvelait les cadres: les abeilles la connaissaient et ne se défiaient pas. Quand Alain venait, ils allaient ensemble les voir travailler ou, comme des boules métalliques, rebondir par l’air. Non loin un banc avait été taillé dans un tronc d’arbre abattu: ils s’y asseyaient et souvent, sans rien dire, demeuraient là un long temps, baignés d’air, de lumières et d’arômes. Ni l’un ni l’autre ne s’occupaient de savoir quel était le sens de leur vie et pourtant, sitôt qu’ils étaient à deux, leur vie était comble comme si ensuite il n’y avait plus rien à désirer pour eux.
Alain aussi possédait des ruches; il en avait dix et il savait l’art de les charmer en sifflant du bout des lèvres une petite chanson. C’était très doux, comme le vent de l’été: aussitôt les abeilles devenaient soumises; il n’avait pas besoin de les enfumer comme font les autres. Roselei aimait sa petite chanson: quand elle relisaitLes Petites gens du hameau, elle croyait l’entendre vibrer à travers les lignes.
L’âme de la Flandre corne entre ses pâturages et mélodieusement bruisse en ses ruches. Quand par-dessus la barrière, quelqu’un ôte sa pipe de sa bouche et aspire longuement l’odeur de lait du troupeau ou qu’il oublie les heures à regarder aller et venir les abeilles, on voit bien que celui-là est un vrai Flamand: la terre peut bien alors travailler toute seule; le temps coule comme l’eau et le vent.
C’était une chose si profonde qu’ils sentaient là, à deux, quand ils étaient devant les ruches. Alain, qui connaissait si bien le cœur des gens des hameaux, peut-être aurait voulu décrire cela. Un homme de son âge vivant à la campagne dans l’éveil des mille sensations que procure la vie de la nature, trouve partout des correspondances. Les petites reines un jour s’en vont avec l’essaim par les airs, comme l’épousée avec le mari part habiter la ferme où ils s’aimeront et auront des enfants. Voilà, oui, la ruche fait penser à la famille, à un mystère très doux et éternel.
C’ÉTAIT UNE CHOSE PROFONDE QU’ILS SENTAIENT A DEUX QUAND ILS ÉTAIENT DEVANT LES RUCHES(P. 110).
C’ÉTAIT UNE CHOSE PROFONDE QU’ILS SENTAIENT A DEUX QUAND ILS ÉTAIENT DEVANT LES RUCHES(P. 110).
C’ÉTAIT UNE CHOSE PROFONDE QU’ILS SENTAIENT A DEUX QUAND ILS ÉTAIENT DEVANT LES RUCHES(P. 110).
Alain Rippers aurait pu concevoir un tel sentiment; mais près de Roselei, il ne pensait plus à rien; ses idées étaient vagues et indéfinies comme au matin les ciels de Flandre avant que le soleil ne perce le brouillard. S’ils parlaient, c’était des choses les plus habituelles de la vie: ils n’avaient pas besoin d’exprimer quelque chose de défini pour sentir venir à eux la joie du paysage, de l’heure et de la vie. Ils avaient ensemble le sentiment qu’ils auraient pu rester là pendant des journées, sans éprouver le moindre ennui ni même le désir d’aller voir ce qui se passait par-dessus la haie. C’était cependant cette même Roselei qui jouait au football et au polo, comme un garçon. Quant à lui, il oubliait volontiers qu’il était l’auteur des belleshistoires dont Hugo Baesrode un jour avait parlé à la Chambre comme il l’eût fait de quelqu’un qui eût inventé une machine agricole nouvelle ou réalisé pour les populations de la campagne un sûr moyen de décupler le rendement du champ. En sorte qu’il n’y avait plus là que deux êtres qu’une grande affection naturelle rapprochait, tous deux jeunes, sains et beaux, comme une fille et un garçon nés du même sang.
Entre les Baesrode et les Rippers, du reste, la différence des conditions jamais n’avait été bien sensible. L’estime et l’amitié que Hugo Baesrode avait toujours eues pour le vieux fermier, homme de bien et échevin de la commune, il les avait reportées sur le loyal garçon, reçu presque en fils dans l’ancien domaine des seigneurs.
Cependant Alain ne pouvait oublier la supériorité d’un homme comme le grand Hugo sur tout le petit monde des paroisses: il était vraiment resté, dans la vie, l’humble garçon qui, une ou deux fois la semaine, avec les compliments de sa mère, s’en venait apporter à Mme Baesrode une douzaine de beaux œufs frais dans un petit panier ou bien une couple de jeunes pigeons ou des fruits ou encore un bouquet de grosses pivoines ou de roses d’un sang rouge-bleu. Sa mère et lui faisaient, en toute simplicité de cœur, ce léger présent et personne ne riait: chacun donne selon qu’il peut, et Alain toujours, s’en allait avec un chaud remercîment.
A leur âge ils étaient encore deux enfants innocents qui se regardaient franchement dans les yeux sans penser à mal.
Il avait dit un jour:
—Roselei, vos yeux sont comme des miroirs: j’y vois passer les nuages et trembler les feuilles des arbres.
Alors, par jeu, elle lui avait demandé:
—Alain, regardez un peu si vous ne voyez pas aussi le gros bateau qui passe là-bas dans le canal.
Elle l’avait dit si sérieusement qu’on aurait cru vraiment qu’un bateau glissait par-dessus les prairies, au bas du ciel. Et seulement, après, tous deux avaient ri.