XVI
Une ombre glissa. Elle leva les yeux et aperçut Jean Fauche qui, très haut dans le soleil, avec tout le ciel bleu autour de sa cloche de paille, en riant la regardait.
Elle eut des yeux méchants.
—C’est mal, monsieur Fauche! allez-vous-en.
Il était si honteux qu’il ne répliquait rien, comme pris en faute, et il faisait un pas en arrière.
—L’eau, je crois, est tiède, fit-il.
Comment admettre qu’un garçon aussi gauche pût être aimé d’une femme si ce n’est pour le poisson qu’il apportait? Pourtant sa gaucherie ne lui déplaisait pas. Elle lui indiqua du doigt les obiers. Elle l’aurait fait ainsi aux petites de l’école.
—Là, monsieur Fauche, cachez-vous là pendant que je remets mes bas.
Il s’en allait docilement. C’était curieux comme d’un signe de la main cette jeune fille avait raison d’un homme qui faisait une ombre si longue à terre.
Soudain elle le rappela:
—Non, non, revenez plutôt, monsieur Fauche... Donnez-moi la main pour remonter.
Mais avant qu’il fût près d’elle, déjà elle s’était relevée d’un bond: elle le considérait avec moquerie.
—Ah! vous n’êtes pas pressé... Enfin, puisque vous voilà, rattachez mes lacets.
Elle sembla décidée à lui faire payer cher sa timidité. «Comment va-t-il s’y prendre?» se demandait-elle. Je verrai bien s’il l’a déjà fait pour une autre.
Il ploya ses fortes épaules, se tint courbé devant elle, un genou dans l’herbe. Il prit dans ses gros doigts les lacets, les noua d’un double nœud, et il regardait un peu aussi, par-dessus le bord de la bottine, la rondeur du bas. Alors tout changea. «Qu’il est hardi!» se dit-elle. Et elle baissa les yeux: son bas faisait un pli.
Il releva la tête, ses yeux avaient une expression qui le faisait ressembler au grand Cortise. Il avait l’air de dire:
—Tant pis s’il y en a un autre que cela pourrait gêner.
Du moins c’est ainsi qu’elle le comprit. Deux roses fleurirent ses joues.
—Non, monsieur Fauche, dit-elle vivement, ce n’est pas du tout ce que vous croyez. Il n’y a jamais eu personne.
Jean Fauche ne s’était pas attendu à cette petite colère.
Dans son saisissement, il bégaya:
—Oh! mademoiselle Noémie, je vous respecte bien trop pour cela.
Et il ne se relevait pas tout de suite: elle le trouva si ridicule en cette posture qu’elle se mit à rire. Il n’osa pas la regarder: il lui dit presque humblement, très bas:
—Je suis venu tous les jours. Je croyais que vous seriez revenue aussi.
Il parlait comme un enfant. Elle fut étonnée qu’il eût désiré la revoir. De la part de Jean Fauche, cette idée lui paraissait tout à fait extraordinaire. Cependant elle était contente que quelqu’un eût fait cela pour elle.
—Vrai, monsieur Fauche?
—Oui, ça m’aurait fait plaisir.
—Moi aussi, mais voilà, je n’ai pas pu.
Elle ajouta, d’un sourire amusé:
—J’ai été sœur de charité, figurez-vous.
Et elle lui conta sa semaine au hameau des carriers, soignant une malade et donnant la becquée aux petits. Toute sa gaîté avait reparu. Lui aussi, la regardait avec une joie franche: il avait vraiment le regard d’un peintre qui étudie un ton fin. Il était content quand il pouvait voir, sous ses lèvres de fruit rose, ses dents claires comme des pépins. Il ne l’aurait pas observée autrement s’il avait pensé:
—Quelle délicieuse petite femme ce sera là pour celui qu’elle aimera!
Cependant, à mesure qu’elle parlait, ses prunelles commencèrent à se brouillercomme le ruisseau quand passait l’ombre d’un nuage. Son joli babil pareil à la musique de l’eau prit un sens qu’il n’avait pas soupçonné d’abord. Et il était soudain triste; il soupirait et secouait son front.
—A quoi pensez-vous? dit-elle.
—Je pense que vous avez dit vrai: vous êtes et serez toujours une sœur de charité pour ceux que vous aimez.
—Oui, voilà, fit-elle, toute sérieuse à son tour. Je suis une si singulière petite chose de vie. Je crois bien que je n’aimerai jamais que les malheureux: je sens qu’ils ont tant besoin de moi!
Le paysage fit silence: le glouglou du ruisseau s’étrangla comme un sanglot; la fauvette, ne les entendant plus parler, avançait sa petite tête ronde au bout de la branche pour voir s’ils étaient encore là. Toutes les petites véroniques regardaient curieusement par où ils avaient bien pu passer.
—C’est dommage, fit-il enfin en baissant la tête.
Et il ne disait pas pourquoi.
De la part de Noémie, ce fut comme s’il n’avait exprimé à cet égard aucune opinion. Elle sembla très loin; elle s’était mise à cueillir des seneçons en chantant sa petite chanson:
Va, va, petite chose de vie!Comme la graine sortie du van,Tourne au vent de folie.
Va, va, petite chose de vie!Comme la graine sortie du van,Tourne au vent de folie.
Va, va, petite chose de vie!Comme la graine sortie du van,Tourne au vent de folie.
—Autrefois, dit M. Fauche, j’aurais beaucoup ri de vous entendre chanter cela. Je ne sais pas pourquoi à présent je trouve cette chanson triste à pleurer.
—Je suis gaie, ma chanson est gaie. Elle pleurera peut-être demain. D’ici là...
Et elle faisait un geste de la main.
—Voilà, oui, c’est selon les jours, dit M. Fauche, comme résigné à regret.
Il bourra une pipe, fit craquer l’allumette et la fumée du tabac doucement le grisait. C’était une consolation pour Jean Fauche d’avoir toujours sa blague à tabac sur lui. Il tenait sa plante du curé, qui tenait la sienne d’un vieil oncle, chapelain chez un seigneur. Son jardin étant trop petit, il la réservait pour un champ qu’il avait dans la montagne, près de ses ruches. Le chapelain assurait que saint Pierre lui-même ne fumait pas un meilleur obourg en paradis.
—Au revoir, monsieur Fauche, dit Noémie. Je m’en vas travailler ma botanique.
Et, en effet, elle tenait un livre sous le bras. Maintenant qu’elle partait, il semblait à Jean Fauche qu’il aurait pu continuer à causer longtemps avec elle.