XVII

XVII

C’était encore une fois le samedi de quinzaine pour M. Fauche. Hollemechette, à l’heure du train, l’avait vu passer avec sa petite valise et sa bourriche à poissons. Elle était allée le dire aussitôt aux femmes qui, sur le pas des portes, faisaient sauter un vieux soulier éculé à la pointe de l’orteil. On savait par le pêcheur qu’il avait pris aux nasses plus de quinze livres de barbeau, de perche et de chevenne.

Tout de suite après son départ, la marine s’était mise à chômer. Tantin déposa ses arrosoirs et s’assit devant Fré D’siré qui, depuis la veille, avait repris son pot à couleur et donnait des coups de brosse à la peinture du bateau de Moya.

—Pour sûr, c’est de la belle couleur que tu mets là, criait-il en avançant le doigt.

—De la couleur, que tu dis? C’est-y qu’é n’ serait point à ton goût?

—J’ dis point ça, j’ dis que pour de la couleur, c’est de la belle couleur. Faut s’entendre.

Finette, depuis qu’elle avait un maître, révélait une âme de bête à la fois hargneuse et singulièrement tendre. Elle était entrée en rampant dans la vie de Tantin et maintenant elle la dévastait d’émois continuels.

IL FIT CRAQUER L’ALLUMETTE.

IL FIT CRAQUER L’ALLUMETTE.

IL FIT CRAQUER L’ALLUMETTE.

Elle huma tout à coup l’air, renifla une présence insolite au bout du port et se lança. Un chemineau, sa besaceenfilée à un scion qu’il portait sur l’épaule, arrivait boitillant, traînant un pied enveloppé de bandes de toiles. Finette, en haine du pauvre et de l’étranger, écumait, les babines retroussées. L’homme, appuyé contre un mur, attendait que la bête le laissât passer. Il savait, celui-là, que le cœur des gens n’est pas toujours aussi difficile à prendre que celui des chiens.

Les abois de Finette à la fin attirèrent l’attention de Tantin; mais déjà le spitz de Hollemechette et le fox de Moya s’étaient mis de la partie. Ensemble ils entouraient le pauvre diable des fureurs d’une meute.

—Mâtin! v’là cor une fois ta chienne de chienne qu’est lâchée, disait Fré D’siré. T’arrivera malheur avec elle, que j’ te dis. Si j’étais que du gouvernement, j’ mettrais le triple de l’impôt sur ces sacrées sales bêtes-là.

—Finette! Hé! Finette! appelait Tantin en tournoyant sur place comme le gambrinus en zinc qui moulinait au vent sur le toit de la brasserie.

Il arriva que le spitz tout à coup fit une pirouette et s’en retourna du côté de la ruelle. Tantin, rassuré, se remit à contempler la peinture de Fré D’siré.

—Hé! Tantin! fit celui-ci.

—De quoi?

—V’là bientôt le temps de penser à prendre not’ café. J’ crois ben que j’ vas fumer une pipe en attendant.

—T’es ton maître, y a personne pour t’en empêcher.

—Moi, d’abord, j’ suis pour la liberté. On a fait des révolutions pour qu’ chacun y fasse ce qu’y veut faire. Toé, tu vas z-à-droite, moi je vas-t-à gauche, qui qu’a à voir là-dedans? Personne. T’as ton tabac d’sus toi?

Tous deux, assis l’un près de l’autre sur un tas de gravier, maintenant fumaient à grosses bouffées en faisant claquer leurs lèvres juteusement. Ils avaient la conscience d’avoir bien mérité un moment de repos, depuis trois heures que la journée de travail avait commencé pour les autres. C’était un matin délicatement gris où le soleil n’était pas en train, comme s’il se réservait pour le dimanche. Les deux amis, en tirant sur leurs culots, faisaient un brouillard léger par-dessus la marine. Comme il n’y avait pas de vent, la fumée montait droit, très haut.

—Est parti, m’sieu Fauche? demandait à la fin le sourd, en poussant le coude à Tantin.

—Tu l’as vu? y reluisait dans ses habits comme un petit bon Dieu de procession. Y avait bien quinze livres de poisson dans sa bannette.

Un silence et puis Fré D’siré lâchait un jet de salive.

—Hé! Tantin!

—De quoi?

—T’as pour sûr ton idée là-dessus.

C’était pour la centième fois qu’ils en reparlaient.

—J’ dis pas, mais pour dire ce qu’y en est, j’ le dirai point.

—J’ te crois, c’est tout profit pour toi, quand y s’en va, ton maître. T’as pu qu’à fumer ta pipe en tournant d’sus tes pieds comme le soleil qui te regarde.

Fré D’siré se dressa et secouant Tantin à bout de bras, avec le geste dont il eût ébranlé une montagne:

—Feignant! Tous feignants!

—Pour sûr, tout le monde te ressemble point, humblement disait Tantin.


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