XXI
De tendres et salutaires impressions lui naquirent. Elle s’en allait, raffermie pour avoir communié avec cette simple humanité qui avait trouvé la vie bonne malgré ses misères et ne l’avait quittée qu’à regret, le plus tard qu’elle avait pu. Et par delà le cimetière, derrière les petites clôtures en pierre, les choux, les carottes, les pois sur leurs ramettes étaient comme un symbole des fructifications humaines, sorties des jardins de vie. Toute l’affaire était d’aimer: il fallait beaucoup aimer autour de soi pour mériter de vivre. C’étaient ceux qui avaient le plus aimé qui avaient le mieux vécu.
—Voilà, oui, se répétait-elle longuement, il faut beaucoup aimer.
Sa robe à petits coups levait là où battait son cœur.
Au bout de la semaine, vers le temps de la nouvelle lune, le ciel redevint fluide, haut, léger. De petites nuées blanches plissaient comme le surplis que la vieille Gudule à petits fers repassait pour le curé Jadot. Le soleil lui semblait regarder par les trous d’une dentelle. Et puis, de nouveau, c’était tout à fait le joli printemps vert et or. La terre bouillait comme une étuve dans le brouillard chaud du matin. On commença à battre les faux sur l’enclumette.
La gaîté était revenue à Noémie. Une fois qu’elle passait devant la maison de M. Fauche, elle le vit qui ouvrait ses châssis pour donner de l’air à sa couche à melons.
Elle lui dit en riant, dans une imitation gentille du patois du pays:
—C’est-y que vous me boudez toujours, m’sieu Fauche?
Il se redressa, fit sauter son chapeau de paille.
—Je voudrais que je ne pourrais pas, à vous voir si gaie.
Et lui aussi riait, mais ce n’était pas le même rire que Noémie.
—Est-ce que vous êtes encore allé au ruisseau, monsieur Fauche, depuis l’autre jour que...
Elle fut sur le point de dire:
—Depuis l’autre jour que vous êtes allé à la ville.
Elle garda son idée pour elle.
Il remuait les épaules.
—Ça ne me disait plus rien.
Et lui aussi maintenant avait son idée qu’il ne lui communiquait pas.
Noémie conclut philosophiquement:
—La cloche ne donne pas toujours le même son.
Là-dessus, encore une fois elle se mettait à rire, et puis elle restait un peu gênée dans l’heure tranquille. Ils sentaient bien tous deux qu’ils ne s’étaient rien dit de la seule chose qui les intéressait sérieusement. Elle était entrée dans le jardin à petits pas distraits, la main derrière le dos, humant l’arome des œillets et des roses. Jean Fauche se demandait ce qu’il allait advenir. Il était en bras de chemise au soleil délicat du matin et, avec ses grands pieds qui se posaient sur l’empreinte de ses petits pieds à elle, il la suivait, les bras ballants. Elle arriva près de la porte de la maison, enguirlandée d’une vigoureuse gloire de Dijon arborescente et dit:
—Comme c’est grand chez vous, monsieur Jean... je veux dire monsieur Fauche.
Il lui fut si doux de s’entendre appeler de son nom baptismal qu’il aurait voulu la prier de ne plus lui en donner d’autre. Il desserra les dents, la minute passa et il n’avait rien dit. Comme maintenant il se tenait aussi devant la porte, elle ne pouvait plus revenir sur ses pas. Sans savoir comment, elle se trouva dans le petit vestibule d’entrée, devant la tête de sanglier pendue au mur.
—Oh! fit-il pour répondre à la surprise qui lui remontait les sourcils, j’ai encore un renard!
La vieille servante s’avança jusqu’au seuil de la cuisine pour voir avec qui son maître causait: apercevant Noémie, elle eut une grimace comme si elle pensait que c’était déjà bien assez pour la maison de ce qui, tous les quinze jours, attirait M. Fauche à la ville.
Le renard était sur l’armoire, des yeux en verre entre ses longs poils de moustache et les pattes bien écartées, tout prêt à se jeter sur la proie. Sa gueule ouverte, aux canines aiguisées pour entrer facilement dans la chair des poules, lui donnait un air de vie. Une cigogne, du haut de son long col, le considérait, le bec ouvert.
—Tiens! fit-elle, c’est comme dans la fable!
Et tout à fait à l’aise maintenant, elle faisait le tour de la salle à manger, regardant la sarcelle, le chevalier, la perdrix, l’outarde, le pingouin figurant derrière une vitrine comme des trophées. Il expliquait à mesure, énonçait le genre et la famille, disait où et quand il les avait tirés. Lui-même les avait empaillés: un naturaliste lui avait enseigné la méthode.
Elle maniait délicatement ces anciennes vies, la narine chatouillée par l’odeur de poivre et de camphre qui ressortait de dessous les plumes. Elle se faisait toute ignorante pour lui laisser le plaisir de lui révéler cette ornithologie.
—Oh! monsieur Fauche, un pingouin, une outarde, vous dites? Que c’est amusant!
Elle n’eut pas l’air de s’apercevoir qu’elle passait dans la petite pièce qui joignait la salle à manger, un réduit encombré de lignes, de filets de pêche, de boîtes d’amorces, d’outils de menuisier.
—Je vous en prie, fit-il, ne vous attardez pas: il y a ici un désordre.
—Mais non...
Elle pensait qu’en multipliant un peu les coups de plumeau, elle aurait très bien passé sa vie dans cette maison. Devant la fenêtre, battaient les sabots du vieux Tantin. Il était grand comme une grosse araignée sur le fond de la montagne. Le sourd, lui, de ses énormes gestes dans le ciel, semblait jouer à la boule avec le soleil. Quelle sensation nouvelle c’était là pour elle! La marine, les bateaux qui filaient sur le fleuve, les nues dans l’air bleu avaient un aspect inhabituel, bien plus plaisant, à travers les petits carreaux des vitres.Et surtout la rive opposée, dans la buée lilas, se reculait si lointainement qu’on ne savait pas comment on aurait pu y aborder. Elle ne cherchait pas à s’expliquer ce mystère. Elle avait bien assez à faire de sourire, de remuer doucement la tête, de pousser des oh! et des ah! à ce que lui disait Jean Fauche.
Il lui montra ses lignes, les petites et les grandes, les lignes de fond et les autres. Il lui apprenait comment on met les amorces. Les verveux se déployaient en forme de chausse: il les descendait avec des pierres dans un courant, du pain de chènevis pendant à une corde; et comme cela remuait, le poisson suivait le courant et venait mordre au chènevis. Elle vit les crins de cheval, les plombs, les petites plumes, les poissons en étain, les petits sacs d’avoine. Le grand épervier, avec ses six mètres de filet de plomb, l’émerveilla: il le jetait dans une eau un peu agitée, près du barrage, après la pluie.
—Si vous venez un jour...
LE PETIT CIMETIÈRE ENTOURAIT L’ÉGLISE DE SES MURS BAS(P. 42).
LE PETIT CIMETIÈRE ENTOURAIT L’ÉGLISE DE SES MURS BAS(P. 42).
LE PETIT CIMETIÈRE ENTOURAIT L’ÉGLISE DE SES MURS BAS(P. 42).
Certainement elle viendrait, il n’avait qu’à lui faire signe. Et à toucher tous ces engins qui étaient la mort pour le peuple des eaux, il lui naissait une petite âme de guet et de ruse comme si déjà elle était dans la barque aux côtés de M. Fauche, comme le Chinois. Il aurait pu dire d’elle à son tour que la cloche n’a pas toujours le même son.
Elle aperçut tout à coup dans un coin la bourriche avec laquelle Fauche s’en allait à la ville quand le temps était venu. Elle eut un saisissement: c’était comme si l’ombre d’un nuage était entrée dans la chambre.
Il vit qu’elle regardait la bourriche et ensuite, lui aussi, elle le regardait comme pour lui demander quelle était la personne qui pouvait bien manger tant de poisson. Il se troubla, ses paupières battirent; et il demeurait là, les mains larges ouvertes le long du pantalon, comme les garçons du village devant le conseil de milice. Le petit nuage aussitôt remonta: une malice passa dans l’œil de Noémie. Elle le trouvait vraiment dans ce moment, malgré sa grande taille et ses larges épaules, si au-dessous de ce que doit être un homme! Il aurait voulu lui dire:
—Non, ce n’est pas ce que vous croyez.
Et il baissait la tête avec tristesse.
—Ah! Dieu! pensa-t-elle pour la première fois, serait-il malheureux!
Tout fut changé: elle n’eut plus que sa bonne petite âme de sœur de charité; elle le regarda avec une sympathie sincère. Si elle avait osé, elle lui aurait pris les mains. M. Fauche parut deviner sa pensée: son attitude accablée lui donna raison. Il fut malheureux d’en être réduit, lui, un homme de sa force, à inspirer àune jeune femme comme elle, un sentiment de pitié qui était presque une déchéance. Comme ils repassaient par la salle à manger, Jean Fauche vit que le renard dardait sur lui ses yeux de verre étincelants; et ces yeux disaient:
—Sois malin comme moi, le renard. Ne lui livre pas ton secret, ou c’est toi qui seras mangé.
C’est ainsi qu’encore une fois coula la minute confiante. On entendait dans la cuisine les oignons grésiller à la casserole, dans le beurre. La vieille servante avait laissé sa porte entr’ouverte et tâchait de surprendre les paroles qu’ils se disaient.
M. Fauche pensait: «Qu’elle me déteste plutôt!» Il la regardait avec l’œil du renard, en riant. Il lui avait posé la main sur le bras et la poussait vers le vestibule. Mais maintenant qu’elle était dans la maison, elle ne paraissait plus pressée d’en sortir. Elle eut l’air de le défier, une bribe de sa chanson aux dents. «Moi qui le plaignais! songeait-elle. Il ne mérite que mon indifférence ou mon dédain.» Son regard en tous sens tournait, épiant un indice de ce qui tenait une si grande place dans la vie de M. Fauche. C’étaient la cigogne, la sarcelle et toutes les autres bêtes empaillées qui étaient étonnées de sa hardiesse.
Une des vitres, du côté de la marine, soudain vola en éclats; un caillou roula sur la natte d’osier tressé qui recouvrait le carreau. Les yeux du renard semblaient rire derrière ses poils roux. Le bris avait étoilé la vitre; du grésil fin s’émiettait sous la fenêtre.
M. Fauche courut vers la porte. Tantin, Fré D’siré et le passeur avaient entendu le bruit; mais personne n’avait vu lancer le caillou. A la file, en discutant, ils entrèrent dans la chambre. Les mains aux genoux, ils se courbaient, ramassaient le caillou, le remettaient à la place où il était tombé. Moya parla d’aller quérir le garde champêtre, mais Jean Fauche s’y refusa. Il était ennuyé que Noémie fût encore là: la vieille Hollemechette n’aurait eu qu’à sortir de sa maison; le village pendant des jours eût épilogué. Heureusement cette méchante femme graissait son piège à rats.
A force de tourner sur la marine, ils découvrirent au bas de la berge le Spirou pêchant tranquillement avec une ligne faite d’un scion. Quand Tantin l’interrogea, il le regarda de ses yeux en dessous et haussa les épaules. Celui-là non plus n’avait rien vu.
—C’est toi qui as jeté le caillou, lui dit Noémie en le menaçant du doigt.
Il ne répondait pas et sifflait entre ses dents.