XXII
Tout là-haut, Chantrain, le fermier des Hayons, avait commencé le premier. Son verger ayant mûri à la chaleur de la montagne plus vite que les autres, on l’avait aperçu un matin fauchant avec ses hommes. Le fermier au-dessous s’était dit: «V’là Chantrain qui fait ses foins. Dans une semaine ce sera le temps pour moi.» Et, en effet, le lundi venu, il était allé avec ses tâcherons à l’herbage. Celui qui était plus bas, le voyant marcher à larges endains dans son pré, à son tour avait fait sortir les faux. L’un après l’autre, tout le monde s’y était mis. Derrière les haies des petites maisons, comme dans les grandes fermes, partout tintait l’enclumette et sonnait haut la trempe souple de l’acier. C’était un bon moment dans l’année: on était content. Le faucheur d’abord arrivait; il entrait dans le champ roux, ayant de l’herbe jusqu’à la ceinture. Sa faux entre ses poings tournait en rond comme fauche la langue du bœuf. Et ensuite les femmes fanaient: il y en avait qui s’arrêtaient pour donner à téter à leurs nourrissons.
Avec leurs grands fauchets de bois, elles semblaient peigner les cheveux d’or de la terre. Au soir on ameulonnait; les moyettes flambaient rouges dans le couchant: alors, sous la lune claire, les grillons sautaient en jouant des cymbales jusqu’au lendemain. Le bon Dieu de l’église, par les carreaux cassés du vitrail, sentant venir à lui l’odeur desfoins coupés, souriait. Il était là-dessus de l’avis de l’âne et de la vache et trouvait que c’était bon.
—«C’EST-Y QUE VOUS ME BOUDEZ TOUJOURS, MONSIEUR FAUCHE?»(P. 43).
—«C’EST-Y QUE VOUS ME BOUDEZ TOUJOURS, MONSIEUR FAUCHE?»(P. 43).
—«C’EST-Y QUE VOUS ME BOUDEZ TOUJOURS, MONSIEUR FAUCHE?»(P. 43).
Noémie, comme les autres, était montée faire les foins: les Moya avaient un verger à mi-pente de la montagne. Le faucheur allait devant; les faneuses suivaient, râtelant, étendant la fauchée blonde. A midi, l’hôtelier avait envoyé le café, les tartines et une terrine de riz au lait. Elles s’étaient assises en rond sous un pommier. Noémie avait pendu sa robe à une des branches, vive et souple dans son jupon de paysanne. C’était comme au temps de la jeunesse du monde: la lumière était tendre, haute, vitale; l’ombre sur la terre rose balançait une résille lilas. Les champs fumaient au soleil. Un léger vent agitait des cassolettes d’odeurs tièdes qui sentaient la vanille et le merisier. Le coucou, dans le bois, très loin, jetait trois fois ses deux notes graves comme une horloge. Et maintenant un grand silence planait dans la campagne. Dans les fermes le chien dormait: tous les hommes étaient couchés derrière les haies.
Noémie, la bouche ouverte, de chaleur et de lassitude soufflait à petites haleines. Sa gorge se gonflait comme le pain au four. Elle tenait ses mains à plat contre la terre, là où roulait un palet d’ombre. La brise lui courait en caresses fraîches dans le cou.
Les yeux plissés, toute molle et grisée, elle regarda au bas de la pente, par delà les touffes rondes des pommiers, les toits des maisons, des ruelles. Le clocher de l’église effilait sa pointe d’ardoise sous son coq d’or. Elle voyait distinctement la maison du curé, toute blanche comme une terrine de lait, une vraie maison pascale au temps des cerisiers en fleurs. Puis les toits s’abaissaient vers la marine et elle reconnaissait la maison de Jean Fauche. Tout cela si doux dans le brouillard de soleil que c’était comme l’image peinte du bonheur.
Une vie chaude battait à ses tempes; son cœur faisait un bruit d’eau vive, comme le ruisseau qui, à bouillons légers, descendait de la montagne.
C’était une joie vierge, extasiée d’être, dans le tourbillon du monde, l’humble petite chose où passe le grand courant éternel. Elle appuyait sa main sur sa gorge, les yeux fermés, immobile, toute concentrée dans le sentiment profond de sa vitalité. Il lui semblait qu’il n’y avait pas une papille de sa chair qui, à elle seule, ne vécût autant que toute la vie entière de son corps.
Un frisson religieux l’agita. Si c’étaitcela Dieu tout de même, pensa-t-elle, si Dieu était le vent, la lumière, le petit brin d’herbe, l’insecte et toute la vie en moi et en dehors de moi! Si le monde même était Dieu!
Un pinson tirelira dans un prunier, à la limite du pré. Oui, voilà, si celui-là, avec sa gaîté de vie, était Dieu aussi! Autrefois elle eût tremblé de la hardiesse d’une telle idée et maintenant cette idée lui faisait du bien. Elle se sentait elle-même une parcelle utile, indispensable, dans l’énorme circulation de la vie. Une créature humaine, quand une fois cette chose auguste lui est entrée dans l’âme, ne peut être inférieure à ce que l’a faite la nature. L’oiseau encore une fois chantait: il avait donné un petit coup d’aile et maintenant se tenait dans le pommier au-dessus de sa tête.
Elle rouvrit les yeux, s’étonna de ne plus voir les faneuses sous le pommier: elles avaient gagné l’ombre d’or d’une meule de l’autre année; couchées à plat sur le ventre, elles dormaient la tête dans les bras. Noémie songea qu’après tout ces rudes filles de la terre, avec leur instinct puissant et borné qui faisait d’elles les sœurs des génisses et des brebis, étaient peut-être plus près du sens vrai de la vie que celles qui sont enclines à toujours raisonner. Son esprit fit un saut: elle se demanda ce que Jean Fauche, lui, dans sa tête d’homme, pouvait bien penser de tout cela.
Elle l’avait aperçu tout à l’heure, montant à ses ruches dans la montagne. Ils avaient échangé un bonjour par-dessus la haie qui les séparait. Et il lui avait annoncé aussi que son plant de tabac promettait une bonne pousse.
Ils n’avaient parlé que de cela: cependant Jean Fauche souriait, une lumière dans les yeux. Il ne lui eût point parlé autrement d’une chose qu’il se fût promis de lui dire depuis longtemps. Et ensuite il avait continué à monter.
Ah! oui, M. Fauche!... Mais avait-il jamais eu le temps de penser sérieusement à la vie?...
Elle songea que bientôt il descendrait.
Elle avait attiré une poignée de foin, et par jeu, s’en couronnait la tête. L’herbe faisait un nuage blond à ses cheveux. Mon Dieu! elle était vraiment, elle aussi, sous cette toison d’or et d’émeraude, une petite chose de la terre comme les faneuses.
Elle prit toute une gerbe, l’épandit sur ses épaules; et follement, les narines battantes, elle aspirait l’âme expirée des seneçons, des marguerites et des centaurées. En cascades d’aromes et de soleil ruissela l’herbage. Elle ressembla à une tendre faunesse ingénue au giron de la vie verte. Quelquefois il tombait une petite plume d’oiseau.
L’air était nuptial, tout chargé d’arômes. Elle eut aux lèvres le baiser chaud du vent; de la pointe de sa langue elle mouillait les coins de sa bouche. Et un peu plus sa gorge palpitait. C’était bon comme de manger de la glace à petites cuillerées, dans la chaleur du plein été. Oui, cela, et encore autre chose qui parfois la faisait toute froide délicieusement.
Elle regarda courir sa vie humide sous le tissu fin de ses mains comme le jus d’un fruit, le sang fluide et pourpré d’une grosse rose. Douceur de se sentir vivre dans l’heure divine, avec le poids léger du ciel, de l’éternité bleue sur soi, comme une eau qui monte et submerge! Ses doigts jouaient au soleil, ils avaient la grâce et la beauté des fleurs animées. L’ombre leur passait aux phalanges des bagues vives comme de souples et glissants lézards.
Elle remonta, lui enlaça tout le corps de l’enroulement d’une liane, d’une guirlande de mains autour du frisson de sa peau. Sur cette Noémie si sage soufflait maintenant un petit vent de folie, le vrai petit vent qu’il faisait dans sa chanson. Elle se laissa tomber dans les foins, ivre d’air, d’odeurs et d’espace. Sous sa vie frémissante, la terre aussi d’une longue palpitation s’émouvait.
—Eh bien... eh bien, mademoiselle...
Et c’était comme à l’école quand, pour une faute vénielle, elle reprenait, d’une voix sévère, une des élèves de sa petiteclasse. Elle fut droite sous le pommier, dans la clarté haute, et à pleines mains elle secouait son jupon comme si du même mouvement elle en faisait tomber la petite défaillance. Des roses de sang lui brûlaient la joue.