XXIII
Une voix, dans le chemin qui venait d’en haut, appela:
—Mademoiselle Noémie!
Elle vit que c’était M. Fauche qui descendait.
Il arrivait à larges pas, les pierres grinçaient et roulaient sous ses semelles à gros clous. Et il était très rouge, les yeux petits et vagues comme si le sommeil l’avait surpris près de sa ruche et qu’il vînt seulement de s’éveiller. Encore une fois la haie du champ les séparait.
—Je puis vous donner de bonnes nouvelles de mon tabac, dit-il. Il va falloir bientôt pincer les tiges. Et puis, ce sera le temps d’enlever une feuille sur deux.
Noémie en parut aussi enchantée que lui-même, bien qu’au fond elle eût préféré qu’il lui parlât d’autre chose. Mais elle comprenait qu’il y avait là un sens caché comme dans tout ce qu’on se dit. Il eût pu tout aussi bien s’exprimer ainsi:
—Je suis monté à mon champ pour être plus seul avec moi-même et mieux penser à vous. J’en suis redescendu avec l’espoir de vous retrouver ici. Le tabac aurait pu attendre jusqu’à l’autre semaine ma visite.
Elle s’aperçut qu’il regardait les foins qui lui pendaient aux cheveux comme des fils. C’était comme s’il avait pensé: «Elle s’est endormie sous le pommier tandis que, de mon côté, je dormais près des abeilles.»
—Oui, dit-il, j’en aurai bien cette année deux cents livres.
Il ne se doutait pas lui-même qu’il parlait maintenant du miel de ses ruches.
LE SOURD, DE SES ÉNORMES GESTES, SEMBLAIT JOUER A LA BOULE AVEC LE SOLEIL(P. 44).
LE SOURD, DE SES ÉNORMES GESTES, SEMBLAIT JOUER A LA BOULE AVEC LE SOLEIL(P. 44).
LE SOURD, DE SES ÉNORMES GESTES, SEMBLAIT JOUER A LA BOULE AVEC LE SOLEIL(P. 44).
Ils demeurèrent un instant sans rien se dire, avec leur secret entre eux, comme la haie. Et Jean Fauche clignait légèrement de l’œil droit, ainsi qu’à la chasse, quand au bout de son fusil il tenait un lapin. Il venait de voir, se balançant aux branches basses du pommier, comme une personne vivante à l’escarpolette, la robe de Noémie.
—Voilà, dit-elle en riant, il faisait vraiment trop chaud.
Lui aussi franchement riait.
Comme il fumait, il tira une grossebouffée qui, en montant, ressembla à la chevelure d’un petit ange dans le ciel; et on ne savait pas pourquoi il disait deux fois de suite:
—Voilà, oui, c’est comme ça.
Ils firent quelques pas, chacun derrière la haie, lui, très grand, dépassant les pousses vertes de tout son buste. Elle avait ramassé une marguerite et en suçait la tige entre ses dents. Ils arrivèrent ainsi jusqu’à l’échalier qui fermait le champ. Et là il s’arrêtait.
—Voyez un peu si j’avais été auprès de vous: nous aurions fané chacun notre part du champ. Cela m’aurait rendu content.
Il fixait sur elle des yeux ronds, éblouis. Et c’était drôle, voilà que tout à coup elle pensait aux boules de verre du renard.
—Eh bien! dit-elle, il y a là un râteau. Nous nous y mettrons à deux quand le jour sera un peu moins chaud.
M. Fauche fit jouer la barrière et ensemble ils allaient à petites fois très doucement, comme s’ils avaient peur de marcher sur leur ombre à leurs pieds. Et puis ils s’assirent sous le pommier. Jean Fauche était bien heureux d’avoir été visiter son tabac, ce jour-là.
Il avait laissé éteindre sa pipe, il ne songeait plus à en rallumer une autre. Son cœur comme un gros pois levait dans sa poitrine: on voyait trembler un bouton qui ne tenait plus que par un fil à son gilet.
Enfin il dit:
—Je resterais comme cela des jours à vous regarder, c’est une si bonne chose!
Jamais il n’en avait dit autant. Et Noémie un peu de temps ferma les yeux.