XXIV
Quand Noémie était ici ou là, on pouvait être sûr que Jean Fauche n’était jamais loin. Personne ne l’avait averti et cependant, au bout de quelques instants, elle le voyait arriver avec son air un peu gauche de bon géant. Il avait une singulière manière ensuite d’être étonné, levait haut les sourcils, disait:
—Comment, c’est vous, mademoiselle Noémie!
Et elle paraissait aussi étonnée que lui. Son cœur très vite comme un rouet tournait. Deux petites roses vives lui tremblaient aux joues. On ne pouvait admettre que le vent l’eût dit aux petits jardins derrière les murs et que les jardins l’eussent répété aux abeilles de M. Fauche. Pourtant tout s’arrangeait comme si de proche en proche une rumeur était venue jusqu’à celui-ci, une rumeur de petites voix disant:
—Nous avons très bien vu sa robe qui enfilait les ruelles, et à chaque pas qu’elle faisait, la robe se soulevait et, dessous, une bottine et puis l’autre, chacune à son tour, arrivaient regarder curieusement si on n’allait pas bientôt s’asseoir dans un joli petit site vert où M. Fauche ne tarderait pas à apparaître.
Après tout, c’était là une simple conjecture: il n’y avait que le coucou du bois qui en savait là-dessus plus long que tout le monde. Noémie arrivait toujours par le même chemin et à la même heure. Le coucou alors faisait sonner son horloge; c’était comme s’il eût dit:
—Voilà l’heure, monsieur Fauche... Le petit sentier à droite...
Et Jean Fauche était debout devant elle.
Depuis qu’on faisait les foins, la petite classe, là-haut, chômait. Les enfants râtelant la fauchée, il n’y avait plus que çà et là une fillette qui, dans la maison vide berçait le dernier né et trempait la sucette dans le lait.
Noémie eut un peu plus de loisir pour visiter ses malades. Un vieux toussait, traînant un ancien catarrhe comme un colimaçon sa maison. Une aïeule, dans sa cahière, à l’ombre d’un noyer, s’en allait d’usure, toute cassée et, les deux mains sur les genoux, regardait toujours du côté de la barrière, comme si quelqu’un qu’elle savait allait bientôt entrer. Ceux-là n’étaient pas guérissables, ils étaient malades de la vie: Noémie leur donnait le seul remède qui déride les vieilles gens, sa gaîté de petite grive qui a picoré les raisins de la vigne. Enoutre, il y avait toujours quelqu’un qui enfournait son pain, tournait la baratte ou herbait du linge frais sur la haie. Et naturellement Noémie prenait sa part de la corvée. Tout le monde avait oublié qu’elle quitterait le village un jour. Jean Fauche s’asseyait sur le banc, devant la maison, et fumait une pipe, en l’attendant. Ensuite ils longeaient les vergers, honnêtement.
Or, une fois qu’ils étaient allés ensemble au ruisseau, elle vit que le verger avait été fauché: un âne sur la pente remontait la dernière charretée.
LA VIEILLE SERVANTE AVAIT LAISSÉ LA PORTE ENTR’OUVERTE(P. 46).
LA VIEILLE SERVANTE AVAIT LAISSÉ LA PORTE ENTR’OUVERTE(P. 46).
LA VIEILLE SERVANTE AVAIT LAISSÉ LA PORTE ENTR’OUVERTE(P. 46).
Elle fut prise d’une tristesse comme si une chose de sa vie partait avec le grison. Elle avait rêvé là, elle avait eu là sa première joie d’abandon avec M. Fauche et pourtant elle n’était pas encore entrée dans la maison fleurie où le renard si étrangement l’avait regardée avec son œil de verre. Le champ sous les pommiers sentait bon le miel et la vanille comme chez le pâtissier. Les petites araignées qui font de la dentelle arrivaient voir au bout de leur toile comment la fléole, l’éthuse et la renoncule s’y prenaient pour tisser un si merveilleux tapis. Maintenant il n’y avait plus, sous les tiges coupées à ras de la terre nue, que le cri saccadé du grillon comme un léger sanglot de soleil. C’était la fin d’un rêve et avec l’âne tirant la dernière charrette, s’en allait l’âme jeune de l’année.
M. Fauche eût voulu savoir pourquoi tout à coup elle se taisait: c’était comme si une boîte à musique jouant une valse de Schulhoff s’était cassée entre eux. Les arbres faisaient silence: il semblait que le vent aussi était mort.
—Sûrement, mademoiselle Noémie, dit-il à la fin, vous pensez à quelque chose qui n’est pas gai.
Il la regardait, inquiet, le dos en boule, comme quand il était dans sa barque, au petit jour froid, avec le Chinois, attendant que le barbeau mordît.
—C’est vrai, répondit-elle, je pense que mademoiselle Larciel va bientôt tirer sa révérence à la montagne... Encore quinze jours et mon congé aura pris fin.
Elle se mit à rire:
—Adieu, paniers, vendanges sont faites!
Jean Fauche avait pâli.
—Si nous nous asseyions un peu ici, dit-il.
Il soufflait fortement comme un homme qui nage contre le courant. C’était cette petite Noémie tout de même qui, dans ce moment difficile, avait encore le plus de courage.
Elle s’assit au bord du ruisseau, symétrisa d’une tape de la main les plis de sa jupe. Ses bottines dépassaientl’ourlet de la robe et avaient l’air de se dire l’une à l’autre:
—Nous savions bien que cela arriverait.
Le ruisseau seul l’entendit.
M. Fauche s’était laissé tomber à côté d’elle et il arrachait machinalement des touffes d’herbe. Il pensait:
«Mon Dieu! qu’il est donc difficile de parler! Ce n’est pas Cortise qui serait embarrassé! Celui-là sait toujours dire aux filles le mot qu’il faut...»
Dans son trouble, Jean Fauche s’écria:
—Je les ai vus passer tout à l’heure: ils allaient vers le bois. C’est Annette du Rond-Chêne qui sera furieuse!
Elle était étonnée, ne sachant de qui il voulait parler.
—Qui, il?
—Le grand Cortise, tiens!
Aussitôt elle se fâcha.
—Non, voyez-vous, monsieur Jean, ne me parlez plus jamais de Cortise. Je le déteste. C’est un homme qu’il vaudrait mieux pour vous n’avoir jamais connu. Il est fourbe et suffisant. Il se fait un jeu d’un cœur de fille. Je n’ai pas oublié qu’une fois, en vous poussant le bras, il a cligné de l’œil comme nous nous croisions sur le chemin. Et qui sait si vous aussi, monsieur Fauche, vous n’avez pas eu les mêmes pensées dans ce moment!
Une colère moussait à sa narine.
Il répondit simplement:
—Je ne suis pas un homme comme Cortise.
Un silence tomba, le ruisseau en profita pour faire trois petits sauts sur lui-même, en bouillonnant contre une grosse pierre. Et puis bravement M. Fauche reprenait:
—Ecoutez, je ne veux pas passer pour meilleur que je ne suis. Moi aussi, autrefois, j’aurais été capable de faire ce que faisait Cortise, bien qu’entre lui et moi, c’était généralement de toute autre chose qu’il s’agissait quand nous étions ensemble. Voilà, je vais vous dire, mademoiselle Noémie, c’était surtout affaire de vider ensemble des bouteilles en nous contant des histoires de pêche ou de chasse. Souvent je buvais un coup de trop au point d’en avoir la tête montée. Oui, de nous deux, c’était moi qui étais le plus vite dedans, comme on dit. Mais voilà, quand je rentrais, il n’y avait personne pour me dire qu’un homme qui boit à en perdre la raison est bien près de n’être plus un homme. J’avais besoin de vous faire cet aveu avant de vous...
Sa voix baissa d’un ton.
—De vous parler de quelque chose de plus sérieux.
«Qu’il est terrible!» pensa-t-elle.
Elle regardait sur l’autre rive les véroniques lui sourire avec leurs prunelles bleues.