La mère et le fils se retrouvèrent le soir pour dîner.
Et après dîner ils montèrent dans leur appartement.
Pour son fils, non pour elle, insensible aux exigences du bien-être, madame Prétavoine fit allumer du feu.
Et au coin de la cheminée, l'un vis-à-vis de l'autre, à mi-voix, bien que les portes eussent été soigneusement fermées, ils se racontèrent leur journée.
Madame Prétavoine ce qu'elle avait vu et entendu chez madame de la Roche-Odon.
Aurélien, les histoires de son ami Vaunoise.
Sans doute ils ne tenaient pas encore la victoire; c'eût été trop beau pour le premier jour.
Mais enfin, la situation telle qu'elle se présentait, semblait devoir être favorable à leurs desseins.
En venant à Rome, madame Prétavoine n'avait point espéré la trouver meilleure; elle l'avait imaginée autre, mais en tout cas pas plus propice.
Ce fut ce qu'elle expliqua.
—L'un des buts de notre voyage, c'est de gagner l'appui de madame de la Roche-Odon dans l'affaire de ton mariage avec Bérengère: il faut que nous obtenions d'elle un concours qui neutralise les mauvaises dispositions du grand-père. Tout d'abord, j'avais pensé que, si l'on pouvait amener madame de la Roche-Odon à demander l'émancipation de sa fille, cela nous serait un grand avantage. En effet, Bérengère serait enlevée à son grand-père et viendrait habiter avec sa mère, de sorte que nous pourrions agir sur elle beaucoup plus facilement. Mais madame de la Roche-Odon ne voulant pas de l'émancipation, nous n'avons donc rien à attendre de ce côté et c'est d'un autre qu'il faut nous tourner; heureusement la situation telle qu'elle vient de se révéler est bonne. Il est vrai que présentement madame de la Roche-Odon, par sa liaison avec lord Harley, n'a pas besoin de sa fille. Mais que faut-il pour que cette liaison soit rompue? Alors il est évident que le jour où lord Harley verra clair, madame de la Roche-Odon n'aura plus de ressources que dans sa fille.
—Assurément.
—C'est là une force pour qui saura l'utiliser; d'autre part, nous pouvons trouver encore un appui auprès du frère de Bérengère, ce jeune Michel Sobolewski, qui m'a parlé de sa soeur d'une façon si étrange. Celui-là aussi compte sur la fortune du comte de la Roche-Odon, en même temps que sur celle que sa soeur acquerra par le mariage. En ce moment, cette fortune ne lui est pas indispensable, puisqu'il trouve, pour alimenter ses dépenses de jeu, des ressources dans la générosité de sa mère; mais comme cette mère ne possède rien par elle-même et ne donne de la main gauche que ce qu'elle reçoit de la main droite...
—Ou plutôt donne de la main droite ce qu'elle reçoit de la main gauche.
—Parfaitement, dit madame Prétavoine en riant de cette plaisanterie, il s'ensuit que le jour où madame de la Roche-Odon n'aura plus rien à donner par cette raison toute-puissante qu'elle ne recevra plus, le prince Michel, s'il veut continuer l'existence qu'il mène, ne trouvera plus de ressources qu'auprès de sa soeur; c'est alors qu'il tâchera de la marier suivant les idées qu'il m'exposait tantôt. Le mari que la mère et le fils voudront donner à Bérengère sera donc un homme en qui ils auront mis leur espérance.
La marche à suivre était donc clairement indiquée: 1° brouiller madame de la Roche-Odon et lord Harley; 2° gagner les bonnes grâces de madame de la Roche-Odon et du prince Michel.
Ah! la journée avait été réellement heureuse, et leur temps à tous deux avait été bien employé.
Cependant, au milieu de cette joie, madame Prétavoine éprouvait une contrariété assez vive.
De toutes les lettres de recommandation et de présentation dont elle s'était munie, la plus importante était celle que lui avait donnée l'abbé Guillemittes pour Mgr de la Hotoie, évêque de Nydain partibus infidelium, préfet de la daterie apostolique, etc., etc.
Autrefois camarade de l'abbé Guillemittes, Mgr de la Hotoie était resté son ami fidèle et dévoué: c'était Mgr de la Hotoie qui avait fait obtenir un titre demonsignoreà l'abbé Guillemittes, et c'était sur lui que celui-ci comptait pour devenir évêque de Condé.
Dans les entretiens qu'il avait eus avec madame Prétavoine, l'abbé Guillemittes avait recommandé à sa pénitente de ne point faire un pas à Rome sans consulter Mgr de la Hotoie, et de se laisser en tout et pour tout guider par celui-ci.
De plus, dans sa lettre il avait expliqué à son ami dans quel but madame Prétavoine entreprenait ce voyage de Rome; il lui avait dit toute l'importance du mariage qu'elle poursuivait; il lui avait montré comment elle pouvait le réaliser; et enfin en lui demandant ses conseils ainsi que son influence, il avait adroitement insinué que celui qui ferait obtenir à madame Prétavoine ce qu'elle désirait ne perdrait ni son temps ni sa peine.
En sortant de chez madame de la Roche-Odon, madame Prétavoine avait pris une voiture et s'était fait conduire chez Mgr de la Hotoie: mais celui-ci n'était pas à Rome, et tout ce qu'elle put apprendre d'un domestique qui baragouinait à peu près le français, ce fut ce renseignement désolant que «monsignore ne reviendrait pas avant douze ou quinze jours.»
Cela la mettait dans l'impossibilité de rien entreprendre, car elle était bien décidée à se conformer aux instructions de l'abbé Guillemittes et à ne pas faire un pas sans l'approbation du guide qu'il lui avait donné.
Pour son activité, pour son impatience, pour ses principes d'économie, cette inaction était exaspérante: à quoi, comment passer le temps et ne pas perdre tout à fait l'argent qu'on dépensait?
—Nous visiterons Rome, dit Aurélien.
Mais visiter les monuments est un plaisir, et ce n'était point pour son plaisir que madame Prétavoine était venue à Rome, c'était pour une affaire, au succès de laquelle on devait tout ramener.
Après avoir cherché et discuté le possible et le meilleur, il fut arrêté que pendant que madame Prétavoine ferait chaque matin pieuses stations dans l'une des 389 églises de Rome, Aurélien irait travailler à la bibliothèque du Vatican, de neuf heures à midi, temps pendant lequel elle est ouverte.
Puis, par l'entremise de Vaunoise, Aurélien ferait demander une audience au Saint-Père, afin de recevoir sa bénédiction et de prendre date de son arrivée.
Quant à madame Prétavoine, elle ne se présenterait au Vatican qu'après le retour de Mgr de la Hotoie, avec qui elle voulait s'entendre pour bien arrêter ce qu'elle devait dire et pouvait demander.
La bibliothèque du Vatican est disposée d'une façon caractéristique, qui prouve le cas qu'on fait à Rome des livres ou des manuscrits: sa salle principale, divisée en deux nefs par des piliers, est entourée d'armoires à portes pleines qui couvrent les murs; ces armoires sont fermées à clef. Que renferment-elles? Sans doute les conservateurs le savent, mais le public l'ignore.
Ce n'est pas par, seulement par là, que cette bibliothèque ne ressemble en rien à notre Bibliothèque nationale ou à celle duBritish Museum, c'est encore par les lecteurs qui la fréquentent; car, à part quelques scribes qui copient des manuscrits orientaux, grecs ou latins, pour des savants étrangers qui ont eu assez d'influence pour obtenir qu'ils leur soient communiqués, ce qui n'est pas une petite affaire, les travailleurs sérieux qu'on y voit sont fort peu nombreux.
Ce fut presque un événement quand on vit chaque matin arriver un jeune Français, de toilette et de tournure élégantes, qui pendant trois heures s'enfonçait dans laSomme de la foi contre les Gentilsou laSomme théologiquede saint Thomas d'Aquin, et qui, sans lever le nez de dessus ses in-folio, piochait consciencieusement l'Ange de l'écoleen prenant des notes.
On tournait autour de lui en regardant par-dessus son épaule, on examinait son écriture, on cherchait à deviner sur quel point portaient ses études ou ses recherches.
Il copiait ses citations sans les traduire, mais il prenait ses notes en français.
Quel était ce Français?
Ce fut la question que chacun se posa.
Heureusement la curiosité fut vite satisfaite au moins quant au nom: M. Aurélien Prétavoine, ancien élève de l'Université de Louvain, descendu avec sa mère à l'Hôtel de la Minerve; seulement, quant aux causes déterminantes de ce travail, les discussions restèrent ouvertes sans que personne trouvât rien d'entièrement concluant; un jeune homme de cet âge et de cette tournure, assidu, appliqué au travail, cela n'était pas naturel, et l'on se demandait sans parvenir à le percer, le mystère qui se cachait là-dessous.
Pendant qu'Aurélien allait tous les matins régulièrement s'enfermer pendant trois heures à la bibliothèque du Vatican, madame Prétavoine faisait de pieuses stations dans les églises de Rome, ne choisissant pas les plus belles au point de vue artistique comme les curieux profanes, mais s'agenouillant et priant dans toutes indifféremment, qu'elles fussent belles ou laides, riches ou pauvres, superbes ou humbles, et toujours dans chacune de celles où elle pénétrait, les malheureux qui soulevaient la portière de cuir suspendue à la porte, recevaient d'elle une riche aumône.
Pour la mère comme pour le fils la curiosité s'éveillait et les questions se soulevaient et tourbillonnaient derrière elle.
—Quelle était cette personne pieuse si charitable?
Les bouches qui murmuraient ces paroles étaient humbles, mais de leur réunion sortirait un jour un choeur formidable qui serait entendu des puissants.
Ainsi la mère et le fils, chacun de son côté, bâtissaient dans l'opinion.
Construction lente, assurément, mais solide, et qui s'élèverait pierre par pierre invisible, ignorée tout d'abord, pour apparaître un beau jour, à la surprise générale, dans sa force et sa grandeur.
Les trois heures de travail à la bibliothèque ne prenaient pas tout le temps d'Aurélien; de midi au soir, il était libre, et, bien qu'il eût proposé à sa mère de visiter Rome, en attendant le retour de Mgr de la Hotoie, ce n'était point aux monuments, églises ou musées, qu'il donnait ses heures de liberté.
Ce n'était point la curiosité historique ou artistique qui l'avait amené en Italie. C'était une affaire, et il tenait de sa mère par ce côté pratique, que, pour lui comme pour elle, les affaires devaient passer et passaient avant tout.
Les monuments, les tableaux, les statues, les ruines seraient toujours là; plus tard, quand il aurait l'esprit libre, il s'acquitterait de ses devoirs de politesse envers eux; ce n'était pas lui qui dirait jamais «A demain les choses sérieuses.»
Pour le moment, la chose sérieuse c'était d'entrer en relations avec le frère de Bérengère et de tout faire pour se lier avec lui.
Pour cela, Aurélien avait compté sur M. de Vaunoise, mais comme il n'était point dans ses habitudes de prendre les routes droites pour se diriger vers son but, il s'était bien gardé de dire franchement à son ami ce qu'il attendait de lui, et il s'était contenté de lui demander de faire pour le monde de Rome, ce que dans leur première promenade, il avait fait pour les monuments; ce serait vraiment jouer de malheur si, dans ce chemin détourné, il ne se trouvait pas face à face avec le jeune prince Michel.
Malgré sa finesse, M. de Vaunoise ne s'était nullement douté du rôle qu'on lui donnait à jouer, et il s'était mis d'autant plus volontiers à la disposition de son ancien camarade, que ce qu'on lui demandait l'amusait lui-même.
—Tous les jours tu me trouveras dans le Corso ou au Pincio, et en moins d'une semaine je veux te faire connaître notre monde comme si tu l'avais étudié pendant plusieurs mois; tu sais que le Corso est pour nous ce qu'est le boulevard des Italiens pour Paris, et le Pincio ce que sont les Champs-Élysées; tu verras donc défiler devant toi tout ce qui compte à Rome, et puisque cela t'amuse, je te raconterai l'histoire de chacun, surtout de chacune; il y en a de drôles.
—Aussi curieuses que celles de madame de la Roche-Odon?
—Mais oui; les étrangers et les étrangères qui viennent à Rome n'y sont point tous amenés par la pensée de faire leur salut.
—Malheureusement, hélas!
Cela fut dit avec componction, en chrétien qui pleure sur la perversité de son temps.
Chaque jour Aurélien s'en allait donc par le Corso jusqu'à la porte du Peuple et de là jusqu'au Pincio pour rencontrer son ami.
Si le Corso ne mérite nullement l'éloge qu'en a fait Stendhal, qui a dit que c'était la plus belle rue de l'univers, par contre le jardin du Pincio est digne de sa réputation; d'autres promenades à Londres, à Paris, à Vienne, sont ou plus étendues ou plus champêtres ou mieux dessinées, mais on chercherait vainement ailleurs quelque chose de comparable à la vue qui du haut de cette colline se déroule sur la ville de Rome, le cours du Tibre, Saint-Pierre et, au loin, la campagne romaine; avec cette vue devant les yeux on n'est pas sensible à l'étroitesse de ce petit jardin, pas plus qu'on ne remarque les affreux bustes des grands hommes illustres ou inconnus qui servent de bouteroues à ses allées.
Quand Aurélien n'avait pas rencontré Vaunoise dans le Corso, il était à peu près sûr de le trouver aux environs d'un palmier qui, à cette époque, formait le centre du Pincio, et autour duquel tout Rome venait tourner et se montrer pendant que jouait la musique militaire.
Alors, fidèle à son rôle de cicerone, Vaunoise lui désignait et lui nommait tous ceux et toutes celles qui défilaient lentement, à la queue, devant eux: le roi, accompagné de son grand écuyer, le comte Castellengo; le prince Humbert, en petit phaéton à rechampis rouges, avec le comte Brambilla près de lui; la princesse de Piémont en calèche, sur le siége de laquelle se tiennent raides et dignes ses valets de pied en livrée rouge, et ayant à ses côtés la duchesse Sforza Cesarini et le marquis Calabrini; dans un coupé, la princesse Ginelti, née de Valmy; la marquise Lavaggi; les quatre soeurs Bonaparte, la comtesse Roccogiovine, dont Sainte-Beuve a parlé sous le nom de princesse Julie; la princesse Gabrielli, la comtesse Campello, la comtesse Primoli; et encore, à cheval, M. Ludovico Brazza; le préfet de Rome, le comte Gadda; le duc de Ripalda, qui fut ambassadeur à Paris, et tous les étrangers, les étrangères: Anglais, Russes, Américains, qui, durant l'hiver, foisonnent à Rome: la comtesse Strogonoff, la princesse Bariatinski, le directeur de l'Académie de France, le peintre Hébert, et vingt autres, et cent autres.
Ce n'étaient pas seulement les noms de ceux qui tournaient devant eux que Vaunoise énumérait, c'était encore, selon sa promesse, leurs histoires qu'il racontait.
Il savait tout, et si la diplomatie est l'art de connaître la chronique scandaleuse et les histoires intimes du pays auprès duquel on est accrédité, il était déjà, malgré sa jeunesse, un habile diplomate.
Puis, de ce qui était simplement personnel, passant à des idées un peu plus générales, il expliquait à son ami comment, depuis la suppression du gouvernement papal, se divise la société romaine.
—Pour le temps que tu as à passer à Rome, disait-il, il te suffit de savoir si ceux avec lesquels tu te trouves en relations, sont fidèles au Vatican, ou bien s'ils sont ralliés au Quirinal. Voici la journée d'un jeune Romain dont la famille a accepté le gouvernement de Victor-Emmanuel: le matin il fait un tour dans le Corso où il rencontre les élégantes qui vont faire leurs emplettes de fleurs chez Cardella, ou de bonbons chez Spillmann; il déjeune au cercle de la Caccia, fait quelques visites et monte en voiture pour aller à la villa Borghèse et de là au Pincio; rentré chez lui il s'habille, et s'il n'a pas un dîner obligé, il dîne chez Morteo ou au café du Parlement; puis de là il va au théâtre Apollo et finit sa soirée à la Caccia en perdant quelqueslires. La grande affaire de sa vie ce sont les visites, et deux fois par semaine la chasse au renard. Il n'est bon à rien, pas même à avoir des enfants, et il ignore complétement qu'il y a des musées et des antiquités à Rome. Il est grand danseur et parle un peu français. Bien que sa famille ait été comblée par les papes, il n'a pas hésité, le 20 septembre 1870, à attacher son uniforme de garde-noble à la queue de son cheval, et le gouvernement l'en a récompensé en le faisant chevalier de Couronne d'Italie; son grand-père ou son bisaïeul, neveu du pape, était meunier, lui est prince ou duc.
—Et l'autre?
—L'autre entend la messe ou Gesu, et parmi ses nombreuses visites en fait plusieurs à des cardinaux; il est garde-noble ou camérier au Vatican, et cela selon sa taille; il va au cercle des Échecs, lit peu et trouve laVoce della veritatiède et notreUniversincolore; il est convaincu que prochainement l'Italie sera rétablie dans l'état où elle était en 1859; enfin il se marie jeune, a beaucoup d'enfants, dont la plupart entreront dans les ordres.
—J'aime mieux celui-là.
—Moi aussi; et c'est de ce côté que je t'engage à te tourner.
—Et le prince Michel Sobolewski, à quel cercle va-t-il?
C'était pour placer une question de ce genre qu'Aurélien écoutait son ami, et c'était avec l'espérance de rencontrer enfin un jour ce prince Michel qu'il continuait à venir régulièrement au Pincio.
Sur ces entrefaites, Aurélien reçut une réponse à la demande d'audience qui avait été présentée à l'antimera pontificapar l'entremise de son ami Vaunoise.
Un soir comme il rentrait, le portier de laMinervel'arrêta pour lui remettre un large pli cacheté.
—Une lettre du Vatican, dit-il; la personne qui l'a apportée reviendra demain, pour la petite gratification.
—Pourquoi ne l'avez-vous pas donnée?
—Je ne savais pas combien monsieur voulait donner.
—Et combien donne-t-on ordinairement?
—Trois francs, cinq francs.
—Vous en donnerez vingt.
L'audience était fixée pour onze heures: à dix heures quarante-cinq minutes Aurélien se présenta à la porte du Vatican, qu'il n'eût pas trouvée de lui-même si son cocher ne la lui avait pas indiquée; car, chose étrange, ce palais le plus vaste du monde, n'a pas pour ainsi dire d'entrée.
Dans le vestibule les suisses montaient la garde dans leur uniforme de valets de cartes, à bandes de drap rouge, bleu et jaune, culottes courtes et bas de même couleur que l'uniforme, buffleteries jaunes, Remington sur l'épaule, porté à la prussienne.
Sur les paliers d'un escalier doux et poli, des hallebardiers se tenaient immobiles comme des statues, dans leur bizarre uniforme dessiné par Michel-Ange, le casque à pointe de cuivre sur la tête, le corps serré dans une veste à crevés, la hallebarde à la main.
Et çà et là dans les corridors, dans les antichambres, tout un monde de valets en simarre de soie violette damassée, allant et venant, affairés, importants avec les laïques, complaisants, obséquieux, paternels avec les ecclésiastiques; des femmes en robe de soie noire, la tête couverte d'un voile noir passaient émues, haletantes, allant deçà delà, d'un pas rapide et incertain, une feuille de papier à la main.
On fit entrer Aurélien dans un salon dans lequel se trouvait un monsieur en habit noir et en cravate blanche, qui un carnet à la main prenait des notes ou des croquis, de grands cheveux, une tête laide plutôt que belle, mais caractéristique; la tête, le regard, le carnet, disaient que ce devait être un artiste. Aurélien, ayant passé derrière lui, vit qu'il ne s'était pas trompé dans ses conjectures: le monsieur aux grands cheveux prenait et des notes et des croquis, il avait rapidement esquissé la copie des tapisseries d'Audran qui ornaient les murs et même le tapis vert à fleurs rouges et blanches qui recouvrait le parquet.
Des fenêtres qui éclairaient ce salon, l'on découvrait toute la ville de Rome éparse dans la plaine le long du cours tortueux du Tibre ou étagée sur les pentes de ses sept collines, avec ses maisons, ses palais, ses églises, ses ruines, au-dessus desquels s'élevaient çà et là des dômes, des campaniles, des colonnes, des aiguilles dorées, des obélisques et des cyprès noirs aux tiges élancées ou des pins aux cimes rondes et étalées; vue merveilleuse, encadrée dans des montagnes bleues d'un profil pur et sévère.
Pendant le temps qu'Aurélien était resté le nez collé à la vitre, le salon s'était rempli peu à peu: trois ecclésiastiques s'étaient assis dans un coin; deux étaient vêtus de soutanes neuves, évidemment, étrennées pour cette solennité; ils se tenaient droits, la tête haute, respirant avec peine comme des gens qui sont sous le poids d'une fiévreuse émotion; de temps en temps ils prononçaient quelques mots de français, mais avec un accent étranger qui tenait le milieu entre le bas-normand et l'anglais; le troisième était aussi pimpant que ses deux compagnons étaient embarrassés; il se levait à chaque instant, se promenait par le salon et tournait sur ses talons avec une désinvolture pleine de légèreté.
Dans un coin opposé se tenaient deux Français silencieux et recueillis, ne prêtant aucune attention à ce qui se passait autour d'eux.
Près d'eux, un grand et long personnage décoré, d'ordres étrangers avait déposé sur un fauteuil tout un tas de boîtes et de paquets enveloppés dans du papier blanc! on eût dit un parrain qui venait attendre une marraine avec une collection de bonbons.
Et, dans l'angle de la fenêtre, le monsieur aux longs cheveux, qu'Aurélien avait supposé être un artiste, continuait de prendre des notes ou des croquis sur son carnet: il promenait autour de lui un regard circulaire, et sa main, armée d'un crayon, courait rapide et légère sur le papier, soit pour écrire soit pour dessiner.
A un certain moment, l'ecclésiastique qui paraissait être dans sa propre maison, voulut voir sans doute ce qu'on écrivait sur ce carnet, et il manoeuvra de façon à se rapprocher de la fenêtre; mais cette manoeuvre, si habile qu'elle fût, ne réussit pas, le carnet se ferma et disparut dans une poche juste à point pour tromper l'espérance du curieux; cela se fit simplement, sans affectation, mais de manière cependant à bien marquer l'intention qui avait provoqué ce mouvement.
Deux nouveaux venus attirèrent l'attention d'Aurélien; c'étaient deux jeunes Anglais de dix-huit à dix-neuf ans, qui, faisant leur voyage d'Italie, avaient voulu visiter le pape, comme le lendemain ils visiteraient Garibaldi ou les thermes d'Antonino Caracalla; c'était une curiosité à voir, inscrite dans leur itinéraire, protestants d'ailleurs, à en juger par la pitié méprisante avec laquelle ils regardaient les deux ecclésiastiques et les deux Français, qui laissaient paraître leur émotion dans l'attente de ce qui, pour ces catholiques, était une pieuse solennité.
Ce qui les amusait surtout, c'étaient les paquets déposés sur le fauteuil; ils se les montraient d'un coup d'oeil, et ils parlaient à voix basse, en riant silencieusement.
Évidemment ils avaient deviné ce qui se trouvait renfermé dans ces paquets, et cela leur paraissait profondément ridicule.
Onze heures avaient sonné depuis quelques minutes déjà quand la porte s'ouvrit devant un nouvel arrivant qui, bien qu'en retard, entra sans se presser et d'un pas nonchalant, en homme qui ne prend pas souci qu'on l'ait ou qu'on ne l'ait pas attendu.
Grande fut la surprise d'Aurélien, grande fut sa joie.
Le bienheureux hasard sur lequel il avait compté se réalisait enfin: celui qui venait n'était autre que le fils de madame de la Roche-Odon, le frère de Bérengère,—le prince Michel Sobolewski.
Ils étaient donc en face l'un de l'autre.
Mais quel malheur que Vaunoise ne fût pas dans ce salon pour les mettre en rapport!
Il fallait qu'Aurélien se présentât seul, et la chose était assez délicate.
En aurait-il le temps, d'ailleurs? Les portes n'allaient-elles pas s'ouvrir pour l'audience; et après avoir impatiemment attendu cette audience, il désira qu'elle fût retardée.
Comment aborder Michel? que lui dire?
L'attitude qu'avait prise le jeune prince ne rendait pas la tâche facile.
Il s'était assis sur un fauteuil, et les jambes allongées, la tête renversée, il promenait tout autour du salon un regard dédaigneux et ennuyé.
Comment aller à lui? Sous quel prétexte?
Cependant Aurélien, venant à la fenêtre près de laquelle Michel s'était installé, se rapprocha peu à peu du siége que celui-ci occupait.
Il importait de ne pas s'exposer à une rebuffade et de procéder sagement.
Comme il cherchait cette façon de procéder, le prêtre qui tournait si légèrement sur ses talons vint à son tour dans l'embrasure de la fenêtre et se mit à regarder au loin par-dessus la ville, dans la direction où les yeux d'Aurélien semblaient dirigés.
Puis se tournant vers celui-ci:
—Est-ce que ces montagnes là-bas, tout au loin, ne sont pas les montagnes des Abruzzes? dit-il.
—Je le pense, dit Aurélien.
Il se fit un silence; puis bientôt le prêtre reprit:
—Cette longue galerie qui paraît se diriger vers le château Saint-Ange, c'est le corridor d'Alexandre VI, n'est-ce pas?
—Je le crois, dit Aurélien.
—C'était là une utile précaution.
Mais Aurélien ne répondit pas et colla son nez contre la vitre.
Après avoir regardé un moment la ville et la campagne, comme s'il les voyait pour la première fois, le prêtre tourna de nouveau sur ses talons et rejoignit ses deux compagnons.
Alors Aurélien abandonna sa contemplation pour se rapprocher un peu plus de Michel, il avait trouvé son entrée en matière, et il pouvait l'aborder. Mais Michel qui s'était levé, le prévint.
—Pardon, monsieur, dit-il à voix basse, est-ce que cet abbé ne vous demandait pas si cette galerie n'était pas le corridor d'Alexandre VI?
—Oui, monsieur.
—Ah! elle est bien bonne!
—Pourquoi donc?
—Parce que ce monsieur, qui paraît ne pas connaître Rome, est un chanoine de Saint-Pierre.
Et Michel se mit à rire à mi-voix.
—Mais vous n'avez pas répondu, et il en a été pour ses frais d'amabilité.
Puis, riant toujours, il allait regagner son siége, lorsque Aurélien l'arrêta.
—Voulez-vous me permettre, prince, d'aller au devant d'une formalité qui s'accomplirait dans quelques jours?
—Vous me connaissez, monsieur.
—Et je vous demande la permission de me faire connaître moi-même: ma mère a eu l'honneur de vous rencontrer dernièrement chez madame votre mère: Aurélien Prétavoine.
—Ah! oui, dit Michel après avoir cherché un moment; madame Prétavoine, de Condé-le-Châtel; je me rappelle parfaitement. Alors, monsieur, vous êtes un ami de ma petite soeur?
—J'ai cet honneur.
—Enchanté de faire votre connaissance, monsieur.
Et il tendit la main à Aurélien.
Enfin la connaissance était faite.
Mais cette banale poignée de main n'était pas pour Aurélien un engagement suffisant, et il importait qu'en cette première rencontre des relations plus solides s'établissent entre lui et le frère de Bérengère.
—Est-ce que le Saint-Père reçoit à l'heure précise fixée par la lettre d'audience? demanda-t-il.
—Ma foi, je n'en sais rien, c'est la première fois que je viens ici.
—Ah! vraiment.
—Cela vous paraît drôle que je n'aie pas encore vu le pape; cela est, cependant. D'ailleurs, il me semble que c'est souvent ainsi que les choses se passent; les habitants d'une ville n'ont jamais vu les curiosités de leur pays que tous les étrangers connaissent. Enfin ça devenait ridicule de n'être pas encore venu au Vatican. J'ai fini par faire demander une lettre d'audience, et me voilà.
—Alors vous ne connaissez pas les habitudes pontificales?
—Pas plus que vous; seulement il me semble que l'exactitude est la politesse des souverains; c'est comme cela qu'on dit, n'est-ce pas? Et pour le moment je voudrais bien qu'il en fût ainsi, car je n'ai pas déjeuné.
Aurélien arrêta ce mot au passage.
—Il est de fait que moi aussi je commence à avoir faim.
Cela n'était peut-être pas très-exact, car il avait déjeuné avant de monter en voiture; mais c'était un jalon qu'il pouvait être utile de planter dès maintenant.
—Enfin, continua Michel, espérons que le pape va bientôt nous recevoir.
Aurélien ne répondit pas, mais tout bas il fit des voeux pour que ce moment n'arrivât pas de si tôt.
Tout en parlant, Michel avait atteint sa lettre d'audience pour voir de nouveau l'heure qu'elle fixait.
—Elle porte bien onze heures, dit-il.
Puis, du corps de la lettre, ses yeux allèrent à une note imprimée en marge.
Alors, montrant cette note à Aurélien, il lut en traduisant:
«Les dames seront reçues en robe noire, avec un voile sur la tête, et les hommes en uniforme ou en frac noir et en cravate blanche.»
Et se mettant à rire:
—Est-ce que ces exigences ne sont pas étranges chez le vicaire de celui qui a voulu naître dans une étable? dit-il.
Avec tout autre, Aurélien aurait vertement relevé cette observation inconvenante, mais avec Michel, il garda un silence prudent; à quoi bon engager une discussion qu'il n'aurait pas la liberté de mener à bonne fin?
—Pendant qu'on prenait ces précautions d'étiquette, continua Michel, on aurait bien dû parler des gants: voilà deux Français, là-bas, qui vont s'attirer des observations de quelque majordome, parce qu'ils sont irréprochablement gantés; pourquoi n'avoir pas dit qu'on ne paraît plus ganté devant le Saint-Père depuis que Colonna mit sa main gantée sur la joue d'un pape, lequel gant, au lieu d'être en chevreau, était en fer.
Cette fois Aurélien ne fut pas maître de retenir sa langue.
—Vous savez que c'est une fable, dit-il; jamais Sciarra Colonna n'a donné de soufflet à Boniface VIII.
—Vous croyez? je le veux bien; en réalité, cela m'est égal.
Ils parlaient dans l'embrasure de la fenêtre, tournés vers la ville, et devant eux, dans la prairie qui s'étend au bas des jardins du Vatican et va jusqu'au château Saint-Ange, des fantassins et des cavaliers de l'armée italienne faisaient l'exercice; de temps en temps, quand la bise soufflait, les roulements du tambour et les éclats du clairon faisaient résonner les vitres.
—Vous voyez, dit Michel en étendant la main dans la direction de cette prairie, qu'on peut en tout temps manquer de respect ou d'égard envers un pape. Ces soldats, ce bruit du tambour et du clairon vous le prouvent. J'aimerais mieux avoir reçu un soufflet comme Boniface VIII, que d'entendre tous les jours, comme Pie IX, ces clairons et ces tambours.
—C'est une infamie.
—Je ne sais pas, mais à coup sûr c'est une maladresse; il y a à Rome d'autres places que cette prairie pour faire l'exercice du clairon et du tambour; on ne parade pas sous les yeux de ceux qu'on a vaincus. Le chanoine ne vous a pas parlé de ces soldats?
—Nullement.
—Pourtant l'occasion était bonne pour vous faire causer.
—Ne vous trompez-vous pas? êtes-vous bien sûr que cet ecclésiastique soit un chanoine de Saint-Pierre?
—Oh! parfaitement sûr; je ne sais pas son nom, mais je l'ai vu il y a deux ou trois jours dans sa stalle de la chapelle Clémentine, et je l'ai remarqué tout particulièrement, à cause de sa désinvolture et de sa façon de tourner sur les talons, quand il venait saluer l'autel. Je n'ai pas des habitudes de dévotion, mais je vais quelquefois, quand je n'ai rien de mieux à faire, assister aux offices dans Saint-Pierre: on est certain de rencontrer là des étrangères plus ou moins jolies, qui sont curieuses à étudier, quand elles cherchent à apercevoir les castrats qui, dit-on, chantent encore dans la tribune.
—Vous avez été distrait par ces étrangères?
—Je vous assure que j'ai parfaitement reconnu votre chanoine, qui maintenant fait métier demouton, comme on dit dans les prisons. On a voulu vous tâter, et l'on ne vous a abandonné que quand on a vu que vous ne vous livreriez pas.
Le temps s'écoula; la demie, les trois quarts, midi sonnèrent.
Michel déclara qu'il allait attendre encore dix minutes, puis qu'il s'en irait.
Il ne voulait pascreverde faim; ah! non, par exemple.
Mais à midi cinq minutes la porte opposée à celle par laquelle ils étaient entrés s'ouvrit devant un camérier qui annonça que «Sa Sainteté» allait paraître.
Il se produisit un mouvement général et un brouhaha.
Une voix dit:
—A genoux.
—Comment, à genoux? murmura Michel.
—Mais, sans doute, dit Aurélien.
—Au fait, qu'importe? je me traînerais bien à quatre pattes pour voir le grand lama.
Et il s'agenouilla à son tour auprès d'Aurélien.
Ils étaient tous disposés sur une seule file: les trois ecclésiastiques près de la porte par laquelle le pape devait entrer, après eux venaient le monsieur au carnet, Aurélien, Michel, les deux Français, et à la fin le personnage aux paquets enveloppés de papier blanc.
On entendit un murmure de voix, puis comme le bruit d'un bâton frappant des coups irréguliers sur le parquet, et le pape parut entouré de cardinaux en soutane noire ourlée de rouge, d'évêques en violet, d'un majordome, de camériers et de deux gardes-nobles.
Au milieu de ces costumes plus ou moins sombres, le pape, tout en blanc, formait un centre lumineux; il s'avançait en s'appuyant sur une grosse canne, traînant un peu la jambe, et sa figure, bien que pâle, respirait la santé et le contentement; la physionomie générale était noblement bénigne avec quelque chose de spirituel et de malicieux dans le sourire.
Les deux prêtres en soutanes neuves s'étaient prosternés devant lui et ils tâchaient de baiser ses souliers de cuir rouge brodé d'or, mais il les releva avec un geste qui disait que ces adorations n'étaient pas pour lui plaire.
Alors ils lui tendirent une tabatière, dans laquelle on entendit sonner des pièces d'or; il la prit d'un air assez indifférent et la passa à une des personnes de sa suite; puis doucement, avec bienveillance, il leur adressa en français quelques questions sur leur pays, qui était le Canada.
Lemonsignore, qui le précédait, demandait les lettres d'audience aux personnes agenouillées, et nommait ces personnes au pape, en disant par qui elles étaient présentées.
—Que voulez-vous de moi? demanda le pape, en arrivant devant le personnage au carnet.
Celui-ci parut interloqué et hésita un moment.
—Présenter mes hommages à Votre-Sainteté.
Le pape le regarda pendant une ou deux secondes.
—Il faut me demander quelque chose.
Il n'y eut pas de réponse.
Alors le pape le regarda plus attentivement; puis, lui mettant la main sur le front:
—Eh bien! je vous donne ma bénédiction.
Et il passa à Aurélien, qu'il questionna assez longuement sur l'université de Louvain.
—Restez-vous longtemps à Rome?
—Je l'espère, Saint-Père.
—Alors je vous reverrai.
A Michel, au contraire, il ne demanda rien, et lui donna seulement son anneau à baiser en passant rapidement devant lui.
Mais avec les deux jeunes Anglais, il ne garda pas cette réserve, et il leur adressa plusieurs questions en français.
Puis, avant de s'éloigner d'eux, il les regarda en souriant:
—Puisque vous êtes venus à moi, dit-il, il faut rester avec moi.
Ils montrèrent un véritable ébahissement.
Alors il leur donna son anneau à baiser; puis, se tournant vers un des cardinaux de sa suite, en gardant son sourire:
—Expliquez à ces jeunes gens, dit-il, le sens des paroles que je viens de leur adresser; ils ont besoin d'être catéchisés.
Et il ajouta en parlant à tous:
—Il faut qu'ils restent avec moi.
Il était ainsi arrivé au monsieur qui avait déposé sur le fauteuil sa provision de boîtes et de paquets.
Profitant de ce que personne ne faisait attention à lui, celui-ci avait développé ses papiers et avait étalé autour de lui, sur le tapis, tout un déballage de chapelets, de médailles, de statuettes, de madones; il y avait des vierges en cuivre doré, une statuette en bronze d'après le saint Pierre de Saint-Pierre, des saints, des saintes.
Le nom que lemonsignoreprononça ne fut pas celui d'un marchand d'objets de piété, comme on aurait pu le supposer, ce fut celui d'un dignitaire de la cour de Munich.
On se releva et on accompagna le pape jusqu'aux portiques de la cour Saint-Damasse. Sur son passage les hallebardiers s'agenouillaient la tête inclinée.
Aurélien n'avait eu garde de se séparer de Michel.
Et ils descendirent ensemble l'escalier qui mène à la sortie.
—Il a l'esprit d'à-propos, le saint-père, dit Michel; avez-vous vu comme il a imposé sa bénédiction à ce monsieur qui ne voulait pas la lui demander, et les jeunes Anglais, les a-t-il bien collés! Je me retenais pour ne pas rire.
Et libre maintenant, il se mit à rire aux éclats.
Mais tout à coup s'arrêtant:
—C'est égal, il a fallu payer ce plaisir trop cher; je meurs de faim; jamais je ne pourrai gagner le Corso sans défaillance.
—Est-ce qu'il n'y a pas un café, un restaurant sur la place Rusticucci?
—Une gargote.
—Quand on meurt de faim... Pour moi, je m'arrêterai là volontiers, et, si vous voulez me faire l'honneur d'accepter le pauvre déjeuner que je vais me faire servir, je serai heureux de le partager avec vous.
—Au fait, pourquoi pas; il est bon de tout connaître.
Et comme deux amis, ils entrèrent dans un restaurant qui, à vrai dire, n'avait rien d'engageant.
Mais Aurélien avait bien souci de ce qu'on pouvait leur servir: maintenant qu'il tenait le frère de Bérengère, il s'agissait de ne pas le laisser échapper.
Malgré son air rogue, le jeune prince Michel était d'humeur assez facile avec ceux qui savaient le prendre.
Hâbleur, fanfaron, capricieux, jaloux de tout, mécontent des choses et des personnes, orgueilleux comme un coq qui s'admire et ne supporte pas de supériorité, ignorant et parlant haut de tout comme de tous, d'après ce qu'en disait le journal parisien, qui depuis son enfance avait fait et faisait encore sa seule lecture; il ne manquait pas cependant de noblesse dans les manières et même dans certaines façons de penser; après qu'il avait débité d'un ton superbe une niaiserie ou une monstruosité dans un langage vulgaire, on était tout surpris de l'entendre émettre une idée généreuse ou soutenir une cause juste, sans se préoccuper de savoir si elle était triomphante ou vaincue;—si bien que ceux qui connaissaient l'histoire de ses berceaux se demandaient quelquefois s'il n'était pas le fils de plusieurs pères.
Guidé par ce que sa mère lui avait appris, d'autre part éclairé par ce qu'il avait vu et entendu pendant le temps qu'il avait passé au Vatican, Aurélien avait assez bien jugé ce caractère complexe, et, s'il ne l'avait pas pénétré jusqu'au fond, il l'avait néanmoins assez bien justement deviné pour voir qu'en l'abordant par la flatterie, on était à peu près certain d'en faire ce qu'on voudrait. Quoique précoce en tout, ce n'était qu'un jeune homme de vingt ans sans expérience et qui ne s'était jamais heurté contre les difficultés de la vie.
En moins d'une heure, Aurélien avait fait sa conquête, et, avant la fin du déjeuner, ils causaient les coudes sur la table, en face l'un de l'autre, comme deux anciens camarades.
C'est-à-dire que Michel causait, tandis qu'Aurélien écoutait, montrant l'intérêt le plus vif, manifestant une véritable admiration au récit que lui faisait son nouvel ami de ses amours avec une jeune modiste du Corso, «qui avait duchien» et qui l'adorait au point que cela devenait ennuyeux.
Ce récit arrangé à la mode italienne, c'est-à-dire à l'ancienne mode, parlait un peu trop de poignards et de cabinets sombres pour quelqu'un qui eût exigé de la vraisemblance et de la réalité; mais Aurélien n'exigeait qu'une chose, qui était que Michel fût heureux d'avoir trouvé un auditeur complaisant, et c'était à lui, non à Michel, de s'arranger pour obtenir ce résultat.
—Je vous la ferai connaître, dit Michel, nous passerons ensemble tantôt dans le Corso, et je vous la montrerai; vous me direz ce que vous en pensez.
—Non tantôt, dit Aurélien qui voulait se ménager une nouvelle entrevue, car j'ai pour cette après-midi un rendez-vous important, mais demain, si vous voulez bien; ce que vous venez de me raconter d'elle me donne un vif désir de la voir.
—Oh! vous savez, pas de plaisanterie, n'est-ce pas, je la trouverais mauvaise; assurément je ne suis pas jaloux, mais enfin je tiens à elle, au moins pour quelques jours encore; elle m'amuse, et à Rome c'est précieux.
Pour la première fois, Aurélien prit une figure scandalisée:
—Permettez-moi de vous dire que vous ne savez pas dans quels principes j'ai été élevé; je ne cours pas après les femmes.
Michel secoua la tête par un geste qui disait que pour lui les principes ne signifiaient absolument rien.
—Enfin, à demain, dit-il; de quatre à cinq heures vous me trouverez dans le Corso, et elle nous regardera quand nous passerons.
Aurélien avait trouvé cette histoire d'amour d'autant plus longue, que depuis qu'il était avec Michel, il y avait un point qu'il voulait éclairer, et qu'il ne pouvait pas aborder tant qu'il serait question de la modiste.
C'était celui qui touchait les intentions de Michel quant au mariage de sa soeur.
En disant à madame Prétavoine qu'il ne fallait pas que Bérengère se mariât sans avoir vu le monde, et qu'il se chargeait de lui trouver un mari qui eût une grande situation ou qui eût un grand nom et qui fût un peu bêta, avait-il parlé sérieusement, ou bien ces paroles n'avaient-elles été qu'une boutade?
Il était d'une importance capitale d'être fixé à ce sujet.
Enfin par d'habiles détours il ramena la conversation vers Condé, et tout naturellement lorsqu'ils en furent là, elle arriva à Bérengère.
Après avoir longtemps parlé, Michel à son tour écouta, et surtout questionna.
Sa soeur était-elle réellement une beauté, comme l'avait dit madame Prétavoine? la petite fille qu'il se rappelait était dégingandée, et elle n'avait alors de remarquable que des yeux et des cheveux.
Aurélien ne pouvait pas parler de Bérengère avec la chaleur de sa mère, c'eût été se trahir; mais le portrait qu'il fit d'elle, long et détaillé, plutôt exact qu'enthousiaste, donnait bien l'idée de ce qu'elle était réellement.
Michel se montra très-satisfait de ce portrait, car il paraissait tenir beaucoup à la beauté de sa soeur. Quelle eût de l'esprit, du coeur, de la bonté, de la tendresse, il n'en prenait nul souci. Elle était belle? pour lui tout était là.
Il n'était pas bien difficile de deviner ce qui inspirait ce désir. Si Bérengère était belle, on lui trouverait le mari à grand nom ou à grande situation financière qu'il voulait; car c'est avec la beauté comme appât, plus qu'avec le coeur, la bonté ou la tendresse qu'on pêche les maris.
La seconde question sur laquelle il insista presque aussi longuement se rapporta à la santé de M. de la Roche-Odon.
Comment le vieux comte portait-il ses soixante-seize ans? Était-il souvent malade? Que disaient de lui les médecins? Était-il vrai qu'il se fût astreint à un régime sévère, afin de prolonger son existence au-delà des limites permises? Cela était bien ridicule.
Pour ces questions non plus, il n'était pas bien difficile de deviner le mobile qui les dictait: assurément ce n'était point un intérêt sympathique; et ce n'était pas que le comte de la Roche-Odon vécût longtemps encore que Michel souhaitait; tout au contraire, c'était qu'il mourût bientôt en laissant sa fortune à Bérengère.
Mais là-dessus il n'entrait pas dans les combinaisons d'Aurélien de lui répondre comme il l'avait fait pour Bérengère. Tout au contraire, il s'appliqua à démolir les espérances que Michel pouvait avoir: le comte portait gaillardement sa vieillesse, jamais il n'avait une indisposition, le régime qu'il s'était imposé lui réussissait à merveille, et tout le monde, même les médecins, s'accordaient à dire qu'il vivrait au-delà de cent ans.
A chacune de ces réponses Michel avait fait la grimace et à la dernière il s'était levé de table avec colère.
—Il y a les accidents, avait-il dit.
—Encore faut-il qu'on s'y expose.
—Au revoir, à demain.
Et, sans en dire ou en écouter davantage, Michel était sorti, avait fait signe à un cocher et montant en voiture avait planté là son nouvel ami.
Aurélien s'était bien douté que ses paroles ne seraient pas agréables à Michel, mais les choses entre eux étaient assez avancées maintenant pour qu'il risquât ces réponses, quel que pût être leur effet.
Michel pourrait en être contrarié, mais il ne pourrait pas s'en fâcher; et il importait qu'en même temps que ses espérances relatives au mariage de sa soeur se trouvaient confirmées et agrandies, ses calculs sur la mort prochaine du comte de la Roche-Odon fussent radicalement détruits.
Jusqu'alors sa soeur lui avait paru bonne pour deux spéculations.
Dans la première, le comte de la Roche-Odon mourait prochainement, et Bérengère héritière de son grand-père, venait vivre près de sa mère et de son frère, qui l'un et l'autre administraient la fortune de cette petite fille jusqu'au jour de la majorité de celle-ci, et même peut-être plus loin encore.
Dans la seconde, Bérengère n'héritait pas, par cette raison que le comte de la Roche-Odon ne mourait pas, mais elle se mariait à un mari riche, «un bêta», et Michel, qui avait fait le mariage, profitait de la fortune en même temps que de la bêtise de son beau-frère.
Tel était le plan à double issue de ce jeune homme précoce et pratique, qui avait jeté un clair regard sur la vie, et qui attendait le succès de l'une ou l'autre de ces combinaisons, pour prendre dans le monde le rang qui lui appartenait.
Maintenant, éclairé comme il venait de l'être, il renoncerait sans doute à la combinaison n° 1, c'est-à-dire à celle qui reposait sur la mort de M. de la Roche-Odon, et il reporterait toutes ses espérances sur la combinaison n° 2, c'est-à-dire sur le mariage de sa soeur fait et arrangé par lui, dans les conditions qu'il désirait.
C'était là un grand point d'obtenu.
Décidément cette journée avait encore été bonne.
Ce fut le mot de madame Prétavoine quand Aurélien, revenu àla Minerve, la lui raconta.
—La bénédiction de notre saint-père vous a porté bonheur, dit-elle.