X

Si Aurélien employait utilement ses journées, madame Prétavoine ne perdait pas les siennes.

Elle n'était pas fière, madame Prétavoine, et tous les instruments dont elle pouvait tirer un son quelconque, si faible qu'il fût, lui étaient bons.

Partant de ce principe, qu'on a souvent besoin d'un plus petit que soi, qui avait été le sien pendant sa vie commerciale et dont elle s'était toujours bien trouvée, elle avait, en attendant l'arrivée de Mgr de la Hotoie, entrepris deux conquêtes,—celle du signor Baldassare, le valet de chambre,custode, homme à tout faire de Mgr de la Hotoie, et celle de mademoiselle Emma, la femme de chambre, la confidente, la complaisante de madame la vicomtesse de la Roche-Odon.

Mgr de la Hotoie occupait le premier étage d'un palais, oeuvre d'un élève de San-Gallo, situé entre le palais Farnèse et le Ghetto, aux environs de San-Vicenzo et du Tibre, dans un quartier misérable et infect.

Il en était de ce palais comme de la plupart de ceux qu'on voit à Rome, il n'avait jamais été terminé; en effet, un grand nombre de ces palais ont été construits par des cardinaux qui, arrivés tard à la fortune, ont voulu se faire élever une habitation princière: mais, surpris par la mort, ils n'ont pu l'achever, et leurs héritiers, qui bien souvent étaient de simples paysans sans orgueil, n'ont eu garde d'engloutir dans de luxueuses constructions l'argent qu'ils venaient de recueillir. Que leur importait le palais commencé par leur oncle ou leur cousin, qu'ils n'auraient pas pu habiter tous?

Mgr de la Hotoie avait loué une des ailes de ce palais au moment où il avait commencé à former sa collection, et, dans dix grandes pièces qui se suivaient, il avait établi ses tableaux, ses statues, ses meubles, ses armes, ses poteries, ses sarcophages, ses bas-reliefs, ses médailles, dont la réunion formait un très-curieux musée.

Le gardien de ce musée était un pauvre diable nommé Baldassare, que Mgr de la Hotoie avait trouvé en 1870 au bagne de Civita-Vecchia, où il expiait un crime qui, en Italie, n'est nullement déshonorant, un coup de couteau qui avait causé la mort d'une femme. Il est vrai que cette femme était la sienne. Mais c'était la jalousie qui lui avait mis le couteau à la main, et c'était là une circonstance atténuante. Enfin, Mgr de la Hotoie s'était intéressé à lui et avait obtenu sa grâce peu de temps avant l'invasion piémontaise.

Ce n'était pas par un désintéressement tout à fait pur que Mgr de la Hotoie avait accordé sa protection à Baldassare. «Avant son malheur,» comme on dit, celui-ci était ouvrier, très-habile ouvrier chez un marchand de curiosités et d'antiquités de la via Condotti; et Mgr de la Hotoie avait voulu se l'attacher pour entretenir son musée. En sortant du bagne, Baldassare était venu s'établir chez son protecteur, et depuis cette époque il n'était guère sorti des salons qui étaient confiés à sa garde.

Il vivait là, sauvage, farouche, avec une petite fille de six ans que lui avait laissée sa femme, et qu'il adorait passionnément, par cette unique raison qu'elle était le portrait vivant de celle qu'il avait tuée.

La première fois que madame Prétavoine s'était présentée chez M. de la Hotoie pour lui remettre la lettre de l'abbé Guillemittes, elle avait eu affaire à Baldassare, qui l'avait assez mal, ou tout au moins brusquement reçue. Et si elle n'avait point été effrayée par cette tête énergique, au front bas et au menton carré, reposant sur un cou gros et court, et sur de larges épaules, c'était parce qu'il n'était point dans son caractère d'avoir peur de qui que ce fût, mais elle s'était dit qu'il n'y aurait rien à tirer d'une pareille brute, et en redescendant un escalier d'une largeur et d'une hauteur extraordinaires, elle avait pensé que c'était là un singulier domestique pour un évêque français.

Il n'y a pas que les observateurs de profession, agents de police ou romanciers qui aient l'oeil à tout, et l'attention toujours éveillée. Madame Prétavoine, bien qu'elle ne fît pas métier d'observer, avait l'oeil circulaire, qui vivement et sûrement remarque les choses, alors même qu'elles sont insignifiantes. Pendant que la porte avait été entr'ouverte par Baldassare, madame Prétavoine avait aperçu sur un siége des souliers neufs d'enfant, qui avaient dû être posés là par le cordonnier quand il les avait apportés. Il y avait donc un enfant dans la maison, et par cet enfant on pouvait peut-être gagner le père.

Arrivée dans la cour, close par des murailles hautes comme celles d'une forteresse ou d'une prison, elle avait regardé autour d'elle et, dans un coin, elle avait vu une petite fille, qui, avec la pointe d'un couteau, s'amusait à arracher les herbes poussées entre les fentes des dalles.

Alors, comme si elle prenait un intérêt extrême à étudier l'architecture du palais, ses blocs en travertin provenant du Colisée, ses fenêtres à barreaux de fer enchevêtrés, elle s'était approchée de la petite, qui, curieusement, avait levé la tête pour regarder la dame qui s'approchait d'elle.

Mais, hélas! l'enfant ne ressemblait nullement au domestique de Mgr de la Hotoie; elle avait une petite tête fine au menton allongé, couronnée par une forêt de cheveux noirs frisants.

Comment lui adresser la parole: madame Prétavoine ne savait pas un mot d'italien, et cette petite sauvage n'entendait pas le français, sans doute.

Cependant elle s'était risquée et elle avait prononcé le nom de Mgr de la Hotoie.

A sa grande surprise l'enfant avait répondu en français qu'il fallait monter au premier étage.

Alors un dialogue s'était engagé, et madame Prétavoine avait questionné l'enfant.

—Aimait-elle les bonbons?

—Oui, beaucoup.

—Les poupées?

—Elle n'en avait jamais eu.

—Mais les aimait-elle?

—Oh! oui.

Et les yeux de l'enfant avaient jeté des flammes.

—Eh bien, je vous en apporterai.

—Comme celles qu'on voit dans le Corso?

—Comme celles qu'on voit dans le Corso.

Et deux jours après, sous prétexte de demander si Mgr de la Hotoie n'avait pas écrit, madame Prétavoine était revenue, apportant un sac de bonbons et une poupée achetée dans le Corso.

Cette fois, la porte, au lieu de s'entrouvrir devant elle, s'était ouverte toute grande, et Baldassare non-seulement l'avait fait entrer, mais encore il lui avait avancé un siége.

L'enfant avait parlé entre les deux visites.

Grande fut la joie de la petite fille quand elle vit les bonbons et la poupée, mais plus grande encore fut la joie du père. L'enfant riait, dansait; il riait aussi avec sa figure farouche, et volontiers il eût dansé avec elle.

—J'aime beaucoup les enfants, je les adore, je ne peux en voir un sans désirer lui faire plaisir, dit madame Prétavoine, et votre petite fille m'a paru si charmante que je n'ai pu résister à l'envie de lui apporter une poupée. Vous n'avez pas d'autres enfants?

Baldassare avait envoyé sa fille jouer dans la cour et il avait raconté «son malheur» à cette bonne dame qui se montrait si gracieuse pour les enfants.

La première fois qu'il avait répondu à madame Prétavoine, c'était à peine s'il s'était servi de quelques mots français, mais maintenant il s'expliquait sinon facilement au moins suffisamment pour être compris; d'ailleurs madame Prétavoine se gardait bien de laisser paraître qu'elle ne le comprenait pas alors même qu'elle cherchait ce qu'il avait voulu dire; sa physionomie se modelait sur celle de Baldassare, souriant quand il souriait, s'attristant quand il s'assombrissait.

Elle ne lui adressa pas une seule question qui eût rapport à Mgr de la Hotoie, et ne montra d'intérêt ou de curiosité que pour ce qui le touchait personnellement, lui Baldassare et «sa chère petite fille si intelligente, si jolie.»

Les Italiens sont fins, mais comment Baldassare se serait-il défié d'une si bonne dame qui ne prononçait même pas le nom de son maître: elle avait été séduite par l'enfant, c'était après tout bien naturel.

Il parlait donc de l'enfant, de ce qu'il ferait d'elle, de ses espérances, de son avenir, de ses parents, d'un de ses cousins Lorenzo Picconi, qui était aide de chambre au Vatican.

A ce mot, madame Prétavoine ouvrit les oreilles. Un valet de chambre du Saint-Père! quelle heureuse fortune! Décidément ce Baldassare était précieux.

Et tous les deux ou trois jours elle était revenue pour voir «la petite Cecilia», et toujours ses poches comme ses mains étaient pleines.

Avec mademoiselle Emma, la femme de chambre de madame de la Roche-Odon, elle avait procédé à peu près de la même façon; seulement, comme mademoiselle Emma n'avait pas d'enfant, elle s'était adressée à elle directement, et à la place de la tendresse et de l'affection, elle avait employé la flatterie.

Sachant par Aurélien l'heure à laquelle madame de la Roche-Odon allait faire sa promenade quotidienne à la villa Borghèse et au Pincio, elle s'était présentée un jour rue Gregoriana au moment où elle était bien certaine de ne pas rencontrer la vicomtesse chez elle; puis elle s'était retirée.

Deux jours après elle était revenue à la même heure, et bien entendu elle n'avait pas trouvé madame de la Roche-Odon.

Alors elle avait manifesté l'intention de l'attendre.

Puis elle avait demandé à mademoiselle Emma la permission de lui adresser une question relativement à la charmante robe que celle-ci portait deux jours auparavant.

—Est-ce que cette robe avait été faite à Rome?

Mademoiselle Emma éprouvait peu de sympathie pour madame Prétavoine, mais elle était sensible aux compliments, surtout à ceux qui s'adressaient à ses grâces, qui commençaient, hélas! à se faner, car elle n'avait pas dérobé à sa maîtresse le secret de celle-ci pour ne pas vieillir.

Elle avait donc répondu que cette robe avait été faite à Rome.

Madame Prétavoine avait paru très-satisfaite de cette réponse, car elle avait besoin de se commander deux robes et elle ne savait à qui s'adresser; elle serait heureuse que mademoiselle Emma voulût bien lui donner l'adresse de sa couturière.

Mademoiselle Emma avait volontiers donné cette adresse.

Ce n'était pas tout: madame Prétavoine avait encore un service à réclamer d'elle, c'était de vouloir bien la recommander tout particulièrement, car s'il était facile d'habiller une personne qui portait la toilette aussi bien que mademoiselle Emma, ce n'était plus même chose d'habiller une vieille femme.

Mademoiselle Emma avait promis cette recommandation; elle irait le lendemain chez la couturière.

—A quelle heure, chère demoiselle? Si cela ne vous gênait pas, je m'y trouverais en même temps que vous, et alors vous pourriez me présenter.

A tant de politesse, mademoiselle Emma avait dû répondre elle-même poliment, et elle avait proposé à madame Prétavoine d'aller la prendre à son hôtel. Madame Prétavoine s'était défendue, mais elle avait fini par céder.

Le lendemain, quand mademoiselle Emma était arrivée à laMinerve, elle avait trouvé madame Prétavoine, qui ne goûtait jamais, sur le point de s'asseoir devant une table sur laquelle était servie une collation de gâteaux avec une bouteille de Marsala.

—Êtes-vous bien pressée, chère demoiselle?

—Je suis tout à votre disposition, madame.

—Alors, chère demoiselle, faites-moi l'amitié de partager mon goûter; un gâteau seulement et un doigt de Marsala; oh! je vous en prie; asseyez-vous donc. A la crème, le gâteau? Non, sec. Très-bien.

Un matin, comme madame Prétavoine se préparait à sortir pour se rendre à l'église, on frappa à sa porte quelques petits coups discrets qui ne ressemblaient en rien à ceux par lesquels les gens de l'hôtel s'annonçaient ordinairement.

Elle alla ouvrir et se trouva en face du domestique de Mgr de la Hotoie.

—Comment c'est vous, monsieur Baldassare!

Dans la bouche de madame Prétavoine, le «Monsieur» prit une importance considérable, qui montrait bien en quelle estime elle tenait la personne à laquelle elle s'adressait.

—Je viens pour vous dire...

—Avant tout entrez, je vous prie, et dites-moi comment se trouve ce matin votre charmante petite fille.

—Mais bien, je vous remercie: je viens pour vous dire...

—Vous me direz ce qui vous amène tout à l'heure: présentement je ne veux qu'une chose, des nouvelles de votre chère, de ma chère Cécilia.

—Mais bien, très-bien comme à l'ordinaire.

—Quel bonheur! figurez-vous que j'ai rêvé d'elle toute la nuit; cela n'est pas étonnant, je pense si souvent à elle, je l'aime tant la mignonne enfant, car elle est mignonne comme il n'est pas possible de l'être, j'ai donc rêvé d'elle; un rêve affreux; elle était malade.

—Ah! sainte Vierge, s'écria Baldassare, superstitieux comme un vrai Romain et voyant dans ces paroles un funeste présage.

—Alors je sortais ce matin pour aller chez vous prendre de ses nouvelles; mais vous voilà, vous me dites qu'elle est bien, cela me rassure.

Si madame Prétavoine était rassurée, Baldassare était inquiet; on ne rêve pas ainsi qu'une enfant est malade sans que ce rêve ait une signification; il avait hâte de rentrer près de Cécilia, il se dépêcha donc de dire à madame Prétavoine ce qui l'amenait à laMinerve; Monseigneur venait d'arriver; il resterait chez lui toute la journée.

Puis il se sauva pour courir auprès de Cécilia, qui malgré le rêve de madame Prétavoine, était en bonne santé comme à l'ordinaire et ne pensait qu'à jouer, inquiète seulement de l'arrivée de monseigneur, parce qu'il allait la reprendre lorsqu'elle oublierait qu'en français l'une se prononce pasou.

Madame Prétavoine avait longuement agité la question de savoir si elle se ferait accompagner par Aurélien pour se présenter chez Mgr de la Hotoie, ou bien si elle irait seule, et tout bien examiné elle s'était arrêtée à ce dernier parti, la présence d'Aurélien pouvant rendre l'entretien plus difficile.

Quand Baldassare ouvrit la porte à l'amie de sa fille, il commença par rassurer celle-ci sur la santé de Cécilia.

—Décidément le rêve était faux, l'enfant était en bonne santé.

Puis cela dit, à la grande joie de madame Prétavoine qui montra sa satisfaction d'une façon démonstrative, il la conduisit dans la pièce où Mgr de la Hotoie donnait ses audiences.

Ne voulant pas exciter la jalousie, ce qui à Rome est très grave, ni s'exposer à la réputation de savant, ce qui ne l'est pas moins, Mgr de la Hotoie avait trouvé une manière ingénieuse de faire entrevoir à ses visiteurs sa belle collection, malgré lui et malgré eux. Pour cela il avait établi son cabinet de travail dans la pièce située à l'extrémité du palais, de sorte que pour arriver jusqu'à lui, il fallait traverser une enfilade de neuf grandes salles dans lesquelles cette collection était exposée: salle des monnaies et des médailles, salle des antiquités étrusques, salle des ustensiles de ménage en terre et en bronze analogues aux petits bronzes du musée de Naples, salle des antiquités chrétiennes provenant des catacombes, salle des inscriptions, salle des tableaux, salle des livres, etc., etc. S'il n'avait obéi qu'à ses goûts il eût habité cette salle des livres. Mais voulant éloigner ce qui pouvait rappeler le savant, il s'était entouré de tout ce qui dans sa collection était simplement curiosité ou objet d'art, et par ses meubles, par ses tableaux, par ses bronzes, par ses marbres, par ses poteries, par ses faïences, par ses tentures, son cabinet était plutôt le salon d'un amateur qu'un véritable cabinet de travail; la table sur laquelle il écrivait était un simple petit guéridon sur lequel il n'y avait place que pour un tout petit encrier, une plume et un cahier de papier à lettre; assurément cela n'indiquait ni le savant, ni le travailleur. Car il connaissait bien Rome, et savait qu'il n'est permis qu'à celui qui ne veut rien et qui a renoncé à l'ambition, d'étudier et de travailler sérieusement: le père Secchi ne sera jamais que le père Secchi, un savant astronome, rien de plus; les pères Marchi et Tongiorgi n'ont été que de savants archéologues; et Mgr de la Hotoie ne voulait pas n'être qu'un savant.

Lorsque madame Prétavoine, précédée par Baldassare, entra dans ce salon, elle trouva Mgr de la Hotoie assis devant ce guéridon et occupé à écrire.

Elle lui tendit la lettre de l'abbé Guillemittes, et pendant qu'il la lisait elle l'examina à la dérobée.

C'était un homme de moyenne taille, un peu grosse, mais qui dans sa jeunesse avait dû être élégante; la tête belle et noble, mais avec quelque chose de bizarre dans les yeux qui troublait et inquiétait; ces yeux étaient la mobilité même et ne se fixaient sur rien; on ne voyait d'eux qu'un éclair aussitôt éteint qu'allumé; pendant la lecture de sa lettre, qui était longue, il est vrai, madame Prétavoine perçut plus de vingt fois la sensation de cet éclair qui glissait jusqu'à elle et se voilait aussitôt; cela la mit si mal à l'aise qu'elle n'osa plus l'étudier, et vit seulement qu'il était plus soigné, plus coquet que ne le sont ordinairement les ecclésiastiques; par la manche de sa soutane on voyait les manchettes en dentelle; ses cheveux étaient frisés et parfumés.

—Madame, je suis tout à votre disposition et entièrement à vous aussi bien qu'à Guillemittes; que puis-je pour vous?

Parlant ainsi, il tint ses yeux levés sur madame Prétavoine, ou plus justement dans sa direction, car son regard, au lieu de s'arrêter sur elle, allait jusqu'à une glace de Venise à laquelle elle tournait le dos.

C'était en effet l'habitude de Mgr de la Hotoie de parler en se regardant dans cette glace, et pour cette contemplation seulement, qui sans doute lui était agréable, ses yeux gardaient une certaine fixité; son siége et celui qu'occupait la personne qui le visitait étaient placés à l'avance, de manière à ce que le visiteur tournât le dos à la glace, tandis que lui-même lui faisait face, de sorte que, tout en paraissant s'adresser à son interlocuteur et le regarder, c'était à lui-même qu'il souriait avec des mines gracieuses qui étaient pour lui seul.

Madame Prétavoine fut un moment interloquée par cette question directe et précise qui lui était posée de façon à l'obliger de s'expliquer franchement, ce qu'elle n'aimait guère.

—Je croyais, dit-elle, que l'abbé Guillemittes...

—Guillemittes, dans sa lettre qui est un peu entortillée, me dit que vous venez à Rome pour y trouver le moyen de marier, dans votre pays, M. votre fils à une jeune personne appartenant à la haute noblesse; il faut que pour cela vous obteniez de notre Saint-Père un titre de noblesse pour M. votre fils; il me demande donc de vous guider dans vos démarches pour l'obtention de ce titre, et il me prie de mettre mon influence, l'influence qu'il me suppose et que son amitié m'attribue, à votre disposition. De plus, il me dit encore qu'il a besoin de mes services pour lui-même dans des conditions qui me seront expliquées par vous, madame. Je vous prie donc de me dire comment je puis vous être utile et comment je puis servir Guillemittes. Pour vous, madame, aussi bien que pour lui, je suis prêt.

C'était une confession entière que l'évêque de Nyda voulait, et il était évident qu'il fallait la faire.

Madame Prétavoine la fit donc; seulement elle l'arrangea un peu dans certaines parties.

—Son fils aimait passionnément mademoiselle Bérengère de la Roche-Odon, petite-fille du comte de la Roche-Odon.

—Celui qui, malgré son âge, n'hésita pas à s'engager dans l'armée pontificale et à combattre à Castelfidardo et à Ancône?

—Lui-même.

—Par conséquent, cette jeune personne est la fille de madame la vicomtesse de la Roche-Odon, autrefois princesse Sobolewska, qui présentement habite Rome?

—Précisément.

Et madame Prétavoine continua sa confession ou plutôt son récit.

—Cette passion était telle que si son fils n'obtenait pas la main de mademoiselle de la Roche-Odon, il pouvait mourir de désespoir. Il fallait donc que ce mariage réussît. Le principal obstacle, le seul qu'on rencontrât, était la naissance de mademoiselle de la Roche-Odon; car, pour la fortune, il y avait à peu près égalité; la jeune fille ne possédant rien présentement, et la fortune du vieux comte de la Roche-Odon, autrefois considérable, ayant été gravement endommagée par des dettes énormes que le vicomte avait contractées et que son père avait tenu à payer intégralement. C'était pour aplanir cet obstacle que l'abbé Guillemittes avait pensé, car l'idée venait de lui et de lui seul, à obtenir du Saint-Père un titre de noblesse.

Pendant que madame Prétavoine parlait, l'évêque continuait à se regarder dans la glace; à cette conclusion, il se fit un signe de tête que madame Prétavoine prit pour elle, et qu'elle interpréta comme un blâme, ou tout au moins comme un doute.

—Qu'elle voulût ce mariage qui devait assurer le bonheur de son fils, cela était tout naturel, car elle adorait ce fils qui était tout pour elle, sa consolation,—elle avait la douleur d'être veuve,—et son espérance. Mais ce n'était point par des considérations de ce genre que l'abbé Guillemittes désirait ce mariage, et l'appuyait de toutes ses forces. C'était parce qu'il devait puissamment venir en aide à la religion menacée en France, à l'Église indignement persécutée. En effet, c'était pour être le défenseur de la religion et de l'Église, que ce fils avait été élevé. C'était là le but de sa vie, et la tâche qu'il s'était imposée. Élève de l'université de Louvain, il s'était préparé, par de fortes études, à cette mission, et il la remplirait courageusement sans se laisser distraire par aucun intérêt terrestre. Quelle influence, quelle autorité n'aurait pas un homme ainsi préparé, ainsi résolu, alors qu'il serait devenu le gendre du comte de la Roche-Odon? Ainsi considéré, ce mariage n'était plus une affaire personnelle du succès de laquelle dépendait le bonheur de celui-ci et de celle-là, c'était le triomphe de la religion et de l'Église. Ce que M. l'abbé Guillemittes demandait au Saint-Père, ce n'était point un vain titre, c'était une arme pour résister à l'envahissement des mauvais principes, et assurer le triomphe des bons. Elle, mère, avait offert son fils à Dieu; maintenant elle demandait au Saint-Père de prendre ce fils et d'en faire le soldat de l'Église.

Lorsque madame Prétavoine fut arrivée au bout de son long discours, Mgr de la Hotoie garda le silence pendant quelques minutes, puis, au lieu de lui répondre, il lui adressa une nouvelle question:

—Et pourquoi Guillemittes a-t-il besoin de mes services dans des conditions qui doivent m'être expliquées par vous? demanda-t-il.

—M. l'abbé Guillemittes attache tant de prix à ce mariage, que, pour être mieux en situation de le faire réussir, il consent à accepter l'évêché de Condé-le-Châtel, après l'avoir pendant si longtemps refusé.

—Ah! vraiment.

—Vous savez quelles étaient les raisons de son refus, il ne voulait pas abandonner les oeuvres qu'il avait fondées, son église, le patronat de Saint-Joseph, son imprimerie catholique, sa serrurerie artistique, son couvent de Sainte-Rutilie installé maintenant dans le château de Rudemont; mais aujourd'hui que ces oeuvres ont été bénies par le Seigneur, et qu'elles sont en pleine prospérité, il juge qu'il est de son devoir de donner tous ses soins à une oeuvre nouvelle, dont il attend le plus grand bien, c'est-à-dire au mariage de mon fils avec mademoiselle de la Roche-Odon, et pour cela il désire l'évêché de Condé, ce qui lui permettrait d'exercer une influence décisive sur la volonté chancelante de M. le comte de la Roche-Odon. Vous savez que son compétiteur est notre premier vicaire général, M. l'abbé Fichon. Mais cette rivalité ne l'effraye pas; il a de sérieuses promesses, et il pense que si vous pouviez faire dire un mot à S.E. le nonce de notre Saint-Père à Paris, cette recommandation assurerait sa nomination.

Dans l'attention que Mgr de la Hotoie avait accordée à madame Prétavoine, il n'y avait eu tout d'abord que de la politesse; il avait devant lui une solliciteuse qui lui était recommandée par son ami Guillemittes, il devait l'écouter: et de fait il l'avait écoutée; mais peu à peu l'intérêt avait succédé à la politesse, et il avait cessé de s'admirer dans la glace, pour regarder cette vieille femme en noir qu'il avait jugée insignifiante.

Décidément il avait été trop vite dans ce jugement; non insignifiante elle était, mais curieuse au contraire, originale; assurément ce n'était point une femme banale comme on en rencontre chaque jour; elle avait une personnalité, une valeur. Comment ne l'avait-il pas compris, en voyant ces yeux ardents, ce front volontaire, ces lèvres minces, et ce geste de main, sec, régulier, qui enfonçait les mots comme l'eût fait un marteau? C'était là une maîtresse femme. Et s'il lui manquait l'éducation, elle avait l'intelligence, la finesse, la souplesse, la volonté.

Comme elle avait habilement mêlé les intérêts de la religion et de l'Église aux siens! car l'évêque de Nyda était lui-même trop fin pour accepter le désintéressement dont elle avait fait montre.

Guillemittes était-il sa dupe?

Ou bien voulait-il réellement ce mariage pour les raisons que madame Prétavoine venait d'énumérer, ou pour d'autres inconnues?

C'était là une question à réserver, qui devait être éclaircie par une correspondance directe, et non par l'entremise de cette femme, habile à confondre ses intérêts avec ceux du ciel.

Avant de s'engager, il fallait donc attendre.

—Sans doute, dit-il, le Saint-Père peut conférer des titres de noblesse, et il arrive assez fréquemment qu'il en confère à des personnes qui ont rendu des services au saint-siége. Autrefois, avant les temps désastreux dans lesquels nous vivons, il créait deux sortes de nobles: aux uns il donnait un fief et un titre; aux autres un simple titre. Depuis que par la perversité des méchants il a été dépouillé du patrimoine de saint Pierre, il ne peut plus donner de fiefs puisqu'il ne possède plus de biens terrestres. Mais il est une prérogative dont personne ne peut le dépouiller, et il continue d'accorder des titres à ceux qui se sont rendus dignes de cette grâce. Il ne vous fait pas comte de tel pays, de tel village, de tel château, puisqu'il ne possède plus ni pays, ni village, ni château, il vous fait comte sans fief, et par conséquent sans particule. Ainsi que vos désirs soient exaucés, monsieur votre fils ne sera pas comte ou baron de Condé, il sera comte ou baron Prétavoine.

En entendant ces derniers mots, madame Prétavoine ne put s'empêcher de joindre les mains par un mouvement extatique, les yeux levés au ciel, et de murmurer les lèvres mi-closes:

—Comte Prétavoine, comte Prétavoine.

C'était la première fois qu'elle entendait cette appellation formulée à haute voix: comte Prétavoine! le ciel venait de s'ouvrir pour elle; comte Prétavoine, son fils!

Et bien qu'elle nageât dans une joie céleste, elle eut un retour en arrière, et se vit dans sa petite boutique sombre d'Hannebault servant un cahier de deux sous à un gamin de l'école.

Comte Prétavoine!

—C'est ainsi, continua Mgr de la Hotoie, que N.-S.-P. le pape a fait un certain nombre de nobles. Ainsi vous en trouverez en France dans l'armée et notamment dans la diplomatie. Beaucoup d'attachés, de secrétaires ne sont venus à Rome que pour obtenir du Saint-Père un titre de noblesse. Ils étaient roturiers, de basse extraction, fils de marchands, ils n'avaient quelquefois même pas d'autre nom que celui qu'ils avaient reçu à leur baptême, et Sa Sainteté a daigné en faire des comtes: le comte Paul, le comte Joseph. C'est ce que vous appelez en France, des barons, des comtes du pape. Il y a deux sortes de titres, les uns qui sont personnels et s'éteignent avec la personne à laquelle ils ont été conférés: pour ceux-là le droit de chancellerie est de 3,000 fr.

Madame Prétavoine fit un geste qui disait clairement que l'argent en cette circonstance n'était rien pour elle, et qu'elle était prête à payer tout ce qu'on lui demanderait.

—Les autres, continua Mgr de la Hotoie, sont héréditaires et transmissibles en ligne masculine, d'aîné en aîné, nés de légitime mariage et persévérant dans la religion catholique et dans l'obéissance au saint-siége. Le prix à payer pour ceux-là est de 7,000 fr.

—Bien entendu, ce que je désire, dit madame Prétavoine, c'est un titre transmissible, car M. le comte de la Roche-Odon voudra que ses petits-enfants soient nobles.

—Vous voyez que ce que vous désirez est possible.....

—Ah! monseigneur! s'écria madame Prétavoine prête à se prosterner.

Mais l'évêque la retint d'un mot.

—... En principe, j'entends, car en ce qui touche monsieur votre fils, vous comprenez que je ne puis rien dire. La chose est à voir, à étudier, et vous pouvez être certaine que j'y mettrai toute l'activité dont je suis capable. Je sonderai le terrain. Et tout ce que je puis vous promettre aujourd'hui, c'est ce que mon ami Guillemittes demande, c'est-à-dire un dévouement absolu, qui me fera suivre votre affaire comme si elle était mienne. Mais vous-même, de votre côté, n'avez-vous jusqu'à présent rien fait?

—Rien, monseigneur, j'ai attendu votre arrivée.

—Et il y a longtemps déjà que vous êtes à Rome?

—Trois semaines.

—Trois semaines!

—Nous avons employé notre temps, moi dans les basiliques et dans les églises à adorer les saintes reliques, mon fils à la bibliothèque du Vatican.

Mgr de la Hotoie laissa échapper un geste, mais il ne fit pas d'observation.

—Il a aussi rendu visite à Sa Sainteté qui a daigné le recevoir.

—Et a-t-il parlé à Notre Saint-Père de ce que vous désirez?

—Assurément non; moi-même je n'ai pas voulu demander d'audience avant de vous avoir consulté, bien que je sois chargée de remettre à Sa Sainteté une somme de cent cinquante mille francs, produit d'une loterie organisée dans notre contrée par les soins de M. l'abbé Guillemittes et par les miens.

—Guillemittes m'avait parlé de cette loterie.

—J'ai les fonds, ou plutôt ils sont chez notre banquier; mais avant de les remettre entre les mains du Saint-Père, j'ai voulu consulter Votre Grandeur pour savoir ce que j'avais à dire ou à demander dans cette audience.

Il resta assez longtemps sans répondre, réfléchissant.

—Il faut, dit-il, que cette somme, due à vos pieux soins comme à ceux de Guillemittes, vous soit utile à l'un comme à l'autre. Sans doute Sa Sainteté vous adressera ses remercîments quand vous lui remettrez cette somme. Mais je crois qu'il serait bon que cette remise s'accomplit dans certaines circonstances qui frapperaient particulièrement son attention. Ainsi, pourquoi cette somme ne serait-elle pas renfermée dans un modèle de la châsse de sainte Ruitilie, ou mieux encore dans un modèle artistique de l'église que Guillemittes a fait élever à Hannebault! Ce serait, il est vrai, une dépense considérable...

—Qui importe peu!

—Eh bien! alors, je crois que ce moyen peut produire les plus heureux résultats. Je verrai. Ce modèle peut être exécuté soit ici, soit chez Armand Cailliat, à Lyon. Je m'occuperai de cela et nous choisirons celui des orfèvres qui nous promettra le plus de diligence. Dans quelque jours j'aurai l'honneur de vous revoir. Vous êtes logée?

—A laMinerve.

—Eh bien! Je vous ferai prévenir, et j'espère que vous voudrez m'amener monsieur votre fils, que je désire connaître.

Madame Prétavoine quitta Mgr de la Hotoie enchantée de lui.

Comte Prétavoine!

Comme cela était doux à prononcer!

Elle embrassa Cécilia avec effusion et Baldassare fut remué jusqu'au fond du coeur en voyant la joie que manifestait cette bonne dame parce que sa fille n'était pas malade.

—Puisque le rêve ne s'est pas réalisé, dit madame Prétavoine, cela signifie bonheur et chance.

—Je vais lui prendre un billet à la loterie, dit Baldassare.

—Non, répliqua madame Prétavoine, c'est moi qui vais lui en offrir un.

Et elle emmena l'enfant, qui la conduisit dans une petite boutique où une veilleuse brûlait entre une image de la Madone et un portrait du roi Victor-Emmanuel. Non-seulement madame Prétavoine prit un billet pour Cécilia, mais elle en prit encore plusieurs pour Baldassare, qu'elle remit à l'enfant.

Et par les rues tortueuses, elle se dirigea vers laMinerve, ne voyant rien, n'entendant rien, répétant tout bas:

—Comte Prétavoine, comte Prétavoine.

Elle était aussi ravie de l'idée d'offrir ses cent cinquante mille francs dans le modèle de l'église d'Hannebault. Elle avait vu dans les bons journaux qu'elle lisait, que des donateurs avaient quelquefois déposé leurs offrandes aux pieds du Saint-Père d'une façon plus ou moins ingénieuse, les uns dans une canne creuse, les autres dans un pâté, celui-ci dans une madone dont le sein contenait des pièces d'or qui, par un mécanisme ingénieux, se répandaient sur la table de Sa Sainteté; celui-là dans un poisson miraculeux, mais aucune de ces inventions ne valait celle du modèle de l'église d'Hannebault. Évidemment ce modèle frapperait l'attention du Saint-Père, qui voudrait assurément récompenser le constructeur de cette admirable église, et l'abbé Guillemittes serait sûrement évêque.

Cependant, en réfléchissant à cette idée, une inquiétude se glissait dans son contentement: grisée, emportée par la joie du triomphe, elle avait été trop vite en disant que la dépense que nécessiterait ce modèle importait peu.

Au contraire, elle importait beaucoup.

Assurément, s'il fallait faire cette dépense, s'il le fallait absolument, elle l'accepterait, comme elle en avait déjà subi, comme elle était disposée à en subir encore tant d'autres; seulement, si on pouvait l'économiser ou simplement si on pouvait la réduire, gagner dessus quelques milliers, quelques centaines de francs, cela était à considérer et à étudier.

Tout en réfléchissant, elle marchait toujours; mais, comme elle ne regardait pas devant elle, elle s'était égarée dans ce quartier aux ruelles tortueuses, infectes, bordées d'échoppes croulantes, devant les portes desquelles grouillait une population de vieilles femmes et d'enfants déguenillés qui se vautraient dans les ruisseaux croupissants.

A qui parler pour demander son chemin, elle ne savait pas un mot d'italien.

Elle continua à marcher droit devant elle, et elle arriva ainsi sur la berge du Tibre, alors qu'elle croyait rencontrer le Corso.

Lorsqu'une rivière traverse une grande ville, elle est un point de repère commode pour les étrangers; on suit ses quais, et l'on arrive ainsi à quelque rue transversale qui vous remet dans le bon chemin. Mais le Tibre n'a pas de quais: sur ses berges, des terrains vagues encombrés d'immondices, au milieu desquelles chiens et gens viennent s'accroupir, ou bien des masures qui trompent leurs fondations verdies et leurs escaliers vacillants dans l'eau jaune du fleuve, au-dessus de laquelle des porches supportent des guenilles et des linges immondes qui sèchent au soleil.

Madame Prétavoine retourna sur ses pas, et, désespérant de se retrouver dans ce dédale de rues, elle monta dans la première voiture qu'elle rencontra, et dit au cocher de la mener au télégraphe.

Son plan était arrêté.

Il était des plus simples: il consistait à charger l'abbé Guillemittes d'exécuter lui-même ce modèle de son église.

Dans ces conditions, de quel prix ne serait pas cette offrande? Ce serait le fondateur même de l'église qui aurait pensé à l'offrir au Saint-Père: oeuvre d'artiste, originale et spontanée.

Avec les ouvriers de la serrurerie artistique, cela devait lui être assez facile.

En tous cas, on pouvait être assuré qu'il ne ferait pas comme les artistes et qu'il n'en prendrait pas à son aise; la marche de son travail serait réglée sur la détermination de Mgr Hyacinthe, et il était bien certain que le modèle serait achevé avant que l'évêque de Condé eût donné sa démission. De telle sorte que ce modèle arriverait à Rome assez à temps pour que le constructeur de l'église d'Hannebault pût être utilement recommandé au nonce apostolique, et par celui-ci au ministre des cultes de la République française, qui nomme plus ou moins librement les évêques.

Enfin, avec l'abbé Guillemittes, la dépense serait minime, car travaillant pour lui-même et sous pression d'une date prochaine, il serait économe de son argent aussi bien que de son temps.

Ce fut d'après ce plan qu'elle rédigea sa dépêche:

«GUILLEMITTES, doyen,

Hannebault (France),

Monseigneur pense que la somme doit être offerte dans un modèle de votre église; faites faire tout de suite ce modèle par la serrurerie artistique; je vous demande permission de prendre à ma charge la dépense pour la matière employée, cuivre doré; réponse immédiate, payée. Vous écris pour explication. Faites commencer travail dès aujourd'hui, si acceptez.

PRÉTAVOINE.»

Sans doute c'était là une dépêche bien longue, mais il importait qu'elle fût claire et précise.

D'ailleurs les quelques mots: «je vous demande permission de prendre à ma charge la dépense pour la matière employée, cuivre doré» rapportaient plus qu'ils ne coûtaient.

Dans ce modèle, c'était la main-d'oeuvre qui devait être la grosse dépense, et cette main-d'oeuvre ce serait l'abbé Guillemittes qui la payerait. N'était-ce pas juste? Après tout, ce serait lui qui serait évêque.

La réponse ne se fit pas trop attendre. Quatre heures après, madame Prétavoine la recevait à laMinerve, où elle était rentrée.

«Excellente idée. On sera demain au travail, qui sera poussé activement.

GUILLEMITTES.»

Aussitôt elle retourna chez Mgr de la Hotoie, à qui il fallait faire accepter cette «excellente idée», qui pouvait lui paraître exécrable par cela seul qu'il ne l'avait pas eue et quelle détruisait la sienne.

Baldassare baisa le bas de sa robe.

—Ah! signora, je gagnerai, c'est sûr; c'est aujourd'hui la date et le jour de mon malheur.

Mais ce n'était pas de la joie de Baldassare qu'elle avait souci pour le moment.

En la voyant entrer Mgr de la Hotoie laissa paraître une légère surprise, mais elle se hâta d'expliquer ce qui l'amenait:

—Lorsque vous avez bien voulu me suggérer cette idée du modèle de l'église d'Hannebault, je l'ai accueillie comme elle méritait de l'être, et l'enthousiasme a fait taire la réflexion. Mais dans la rue la réflexion a parlé; j'ai pensé que M. l'abbé Guillemittes, était lui-même un artiste et que par conséquent il pourrait être blessé de voir son oeuvre reproduite par un autre que par lui, alors surtout que dans les ateliers de sa serrurerie artistique, il pouvait peut-être exécuter ce modèle.

—Effectivement.

—Alors je lui ai envoyé une dépêche et voici sa réponse.

Disant cela, elle tendit le télégramme à l'évêque.

C'était le moment critique.

Heureusement pour son plan Mgr de la Hotoie ne montra aucune contrariété.

—Ce qu'il nous faut, dit-il, c'est le modèle, et après tout mieux vaut qu'il ait été exécuté par Guillemittes lui-même; ce sera une attention de plus. Nous pourrons le représenter comme l'héritier de saint Éloi.

Six jours après, madame Prétavoine reçut un billet de Mgr de la Hotoie, par lequel l'évêque de Nyda la prévenait qu'il serait heureux de la voir, elle et son fils; il regrettait de ne pouvoir lui rendre visite, mais il était un peu souffrant, et d'ailleurs laMinerven'était pas un endroit favorable aux entretiens qui exigent la discrétion.

Ces six jours avaient été mis à profit par Mgr de la Hotoie pour écrire à son ami Guillemittes et recevoir une réponse.

Car avant de s'engager avec cette madame Prétavoine, il importait de savoir au juste qui elle était, et si vraiment le doyen d'Hannebault désirait aussi vivement le mariage d'Aurélien Prétavoine avec mademoiselle de la Roche-Odon, que cette vieille femme le prétendait: Guillemittes était-il sa dupe ou bien réellement était-il son associé? Il était bon d'échanger directement et sans aucune entremise, un mot à ce sujet.

La réponse lui prouva que l'abbé Guillemittes désirait ce mariage, sinon autant que madame Prétavoine, au moins assez pour que lui ne pût pas refuser de concourir à son succès, au moins dans une certaine mesure.

Il désirait voir ce jeune homme qui se mariait par vocation religieuse, pour devenir le défenseur de la religion et de l'Église. Si le fils valait la mère, c'était vraiment une famille intéressante.

Il y avait de l'artiste et du dilettante dans Mgr de la Hotoie; il prenait plaisir à voir agir un personnage rien que pour le plaisir de le suivre, sans s'inquiéter de savoir s'il agissait bien ou mal, question tout à fait secondaire au point de vue où il se plaçait; il ne lui demandait point: êtes-vous moral ou immoral? mais seulement: êtes-vous habile?—en un mot, c'était un curieux.

Et il était bien certain qu'avec madame Prétavoine et son fils, cette curiosité allait trouver à se satisfaire.

Ils n'auraient pas qu'à étendre les mains pour saisir le but qu'ils poursuivaient.

Ils rencontreraient des obstacles sur leur chemin, il faudrait lutter, s'ingénier, inventer des combinaisons, en poursuivre l'exécution, les remplacer par d'autres quand elles auraient échoué.

Du fond de son cabinet, tranquille dans son fauteuil il suivrait cette lutte et s'en distrairait.


Back to IndexNext