E terra magnum alterius spectare laborem.
E terra magnum alterius spectare laborem.
E terra magnum alterius spectare laborem.
Cette vérité proclamée par Lucrèce «qu'il est doux de regarder du rivage ceux qui luttent contre la tempête» est de tous les temps: il les verrait errant ça et là, cherchant le chemin à suivre, luttant de génie et nuit et jour se consumant en efforts admirables. Dans sa vie monotone ce serait une occupation.
Sans cesse ils reviendraient à lui et, jour par jour, heure par heure, ils lui apporteraient le spectacle de leurs espoirs enthousiastes ou de leurs déceptions.
Combien regrettable était la nécessité où il se trouvait de ne pas les abandonner à leurs propres ressources, et de ne pas les laisser agir seuls d'après leur propre inspiration.
Mais, comme cette vieille femme avait eu l'adresse de lier sa cause à celle de Guillemittes, il se trouvait par cela seul obligé d'agir.
Il est vrai que ce lien n'était pas aussi solide qu'elle voulait le faire croire en exagérant sa force; en réalité il pouvait être dénoué, et parce que Guillemittes deviendrait évêque de Condé-le-Châtel, il ne s'en suivait pas nécessairement qu'Aurélien Prétavoine dût devenir comte.
Son intervention pouvait donc se diviser: active et dévouée pour l'ancien camarade, elle pouvait être modérée pour les protégés de celui-ci.
Sans doute il les guiderait de ses conseils, mais enfin il ne se jetterait point à l'eau pour eux; du bord du rivage, il leur tendrait de temps en temps la main pour ne pas les laisser se noyer et il verrait leurs efforts; s'ils touchaient le port, eh bien! cela aurait été une lutte curieuse qui lui aurait fait passer quelques bons moments.
S'ils sombraient, tant pis pour eux; les dénouements tristes valent les dénouements gais; au moins il pensait ainsi, ayant l'esprit ouvert et nullement exclusif.
Quand madame Prétavoine se présenta avec Aurélien, il fut parfait de bonne grâce et d'affabilité pour celui-ci.
Il est vrai qu'il éprouva une certaine surprise en voyant un jeune homme élégant dans sa mise, correct dans sa tenue, au lieu du lourdaud qu'il s'attendait à trouver.
Il le fit asseoir vis-à-vis son fauteuil, et comme il avait suffisamment regardé la mère, lors des premières visites de celle-ci, ce fut le fils qu'il regarda et qu'il examina.
Le pied était petit, mais un peu trop court, la main était soignée, le geste était étudié, le regard habilement voilé ne disait rien, quoiqu'il pût, à l'occasion et selon la volonté, exprimer la béatitude ou la moquerie.—Ce garçon-là aussi était quelqu'un, et il n'y avait aucune outrecuidance à demander la noblesse pour lui.
—Allons, tant mieux, se dit l'évêque; si intellectuellement le fils vaut la mère, la comédie sera bien jouée.
Puis, tout de suite, s'adressant à madame Prétavoine, il lui expliqua pourquoi il avait désiré la voir.
—La nécessité où nous sommes d'attendre plus ou moins longtemps le modèle de l'église d'Hannebault, va prolonger votre séjour à Rome au delà des limites que vous vous étiez peut-être fixées. Dans ces circonstances, j'ai pensé que la vie d'hôtel vous serait fatigante.
—Elle nous l'est déjà, dit Aurélien, et nous songions à prendre un appartement.
—Je ne vous engage pas à cela, il faudrait vous faire servir et vous auriez des ennuis de toutes sortes. Mais nous avons ici une maison respectable dans laquelle vous pourriez trouver le calme uni au bien-être qui vous sont nécessaires. Cette maison, qui n'est point un hôtel, qui n'est même pas une maison meublée, car elle ne s'ouvre pas devant tous ceux qui frappent à sa porte, est tenue par deux vieilles demoiselles françaises dont vous avez sans doute entendu parler: les demoiselles Bonnefoy.
La mère et le fils firent un même signe pour dire qu'ils n'avaient pas l'honneur de connaître les demoiselles Bonnefoy.
—On n'est ordinairement reçu dans cette respectable maison qu'après présentation, ou quand on porte un grand nom de la noblesse ou du clergé français: j'ai vu ce matin mademoiselle Bonnefoy, la jeune,—elle a cinquante-huit ou cinquante-neuf ans,—et elle veut bien mettre à votre disposition, madame, ainsi qu'à celle de monsieur votre fils, un appartement.
Madame Prétavoine se confondit en remerciements, gonflée de joie à la pensée de loger dans une maison qui ne recevait que des représentants de la noblesse et du clergé. Quant à Aurélien, il demeura impassible, cachant avec soin les sentiments qu'il éprouvait à la pensée d'aller s'enterrer dans une maison respectable tenue par deux vieilles filles dont la plus jeune avait cinquante-neuf ans.
—Située via della Pigna dans le quartier de la place d'Espagne, cette maison vous sera très-commode pour vos visites aux églises, car on revient toujours facilement à la place d'Espagne; c'est un centre. Au reste j'ai pensé aussi qu'une personne vous serait très-utile pour vous guider dans ces visites non-seulement aux églises, aux vieilles basiliques fermées qu'elle vous ferait ouvrir, mais encore aux pieuses reliques, celles des corps saints, des chaînes des martyrs, de la sainte Vierge, de la passion de Notre-Seigneur dont Rome est si riche. En même temps elle pourrait aussi vous introduire dans les églises des congrégations que, en vertu de l'abominable loi de 1866, on a fait fermer lorsqu'on a spolié le Saint-Père. Ah! madame, vous trouverez là, si vous le pouvez, à exercer bien utilement votre charité.
Madame Prétavoine était toutes oreilles, car elle comprenait que ces paroles, dites sur le ton de la simple conversation, étaient la loi que Mgr de la Hotoie lui dictait.
—J'ai parlé de cette personne à mademoiselle Bonnefoy la jeune, et elle espère vous donner une religieuse qui sera ce guide dans vos pieuses stations et qui vous éclairera pour vos charités.
Puis cessant de s'adresser à madame Prétavoine, pour se tourner vers Aurélien:
—Madame votre mère m'a dit que depuis votre arrivée à Rome, vous alliez travailler chaque matin à la bibliothèque du Vatican. Assurément cela est fort méritoire, alors surtout que vous travaillez pour le plaisir de l'étude, sans un but déterminé.
A son tour, Aurélien écouta sans perdre un mot, car c'était sa ligne de conduite qu'on allait lui tracer.
—Je suis sûr, continua l'évêque, que vous êtes un objet de curiosité et même d'étonnement, on se demande sans doute si vous vous préparez à abandonner la vie laïque. Il ne faut pas en vouloir à ceux qui se posent ces questions; c'est qu'ici ces habitudes studieuses sont plutôt celles des cadets que des jeunes gens de hautes familles qui entourent le trône de Notre Saint-Père. Pour vous aussi le temps va être long, et je voudrais que vous pussiez le passer sans trop d'ennui. Voici une lettre d'introduction pour une personne qui vous présentera et vous fera recevoir au cercle de Saint-Pierre. C'est le seul qu'un jeune homme tel que vous puisse fréquenter. Vous le trouverez composé de Romains et d'étrangers qui sont dévoués à Sa Sainteté; et vous pourrez faire société avec des jeunes gens élégants, distingués, qui s'amusent honnêtement. Avec eux vous aurez le bonheur et la gloire de figurer dans les réceptions du Saint-Père. Vous verrez que ces jeunes gens sont d'excellents camarades, pieux sans trop de rigidité, et qui comprennent les amusements de la jeunesse. Je n'ai pas de conseils à vous donner, cependant comme je m'adresse à un étranger, je puis peut-être vous dire qu'il n'y a aucun inconvénient à vous distinguer par de l'élégance dans la toilette et la tenue. Si vous n'avez pas apporté de Paris une garde-robe suffisante, vous pourrez vous faire habiller chez les fratelli Reanda, ganter chez Cagiati, coiffer chez Bessi, friser chez Lancia. Bien entendu, on jouit d'une liberté absolue de parole, et il n'y aura aucun inconvénient à ce que vous affirmiez hautement et en toutes circonstances vos croyances et votre foi. Ainsi j'entendais dernièrement un jeune homme soutenant la thèse si juste que les gouvernements doivent être soumis à l'Église, dire hautement que les rois devraient servir le pape à table, la couronne sur la tête, comme les rois de Naples et de Bohême servirent Boniface VIII, après avoir l'un et l'autre conduit sa haquenée par la bride, et ce jeune homme courageux fut couvert d'applaudissements. Avez-vous étudié l'histoire de Boniface VIII?
—Peu.
—Elle est très-utile à connaître de nos jours, et je pourrais vous prêter Muratori qui vous intéressera vivement; je vous prêterai aussi le code publié par Boniface sous le nom deSexte, et vous y trouverez des maximes qu'il est bon d'avoir sans cesse présentes à l'esprit et sur les lèvres, en ces temps d'erreur que nous traversons, telle que celle qui ouvre ce code et par laquelle il proclame que le pontife romain:Jura omnia in scrino pectoris sui sensetur habere.
Et s'adressant à madame Prétavoine:
—C'est-à-dire que le pape possède tous les droits dans son sein.
—Cela est bien vrai, répondit celle-ci.
C'est au coin de la via della Pigna, et d'une rue conduisant à la place Barberini que se trouve la maison dans laquelle les demoiselles Bonnefoy veulent bien recevoir moyennant une honnête rémunération, les représentants de la noblesse française et du haut clergé qui viennent passer quelque temps à Rome; si vous n'êtes pas de grande noblesse, archevêque, ou tout au moins évêque, vous n'êtes reçu dans cette maison qu'avec des lettres de recommandation, ou une présentation officielle affirmant votre piété, votre dévouement à l'Église, et votre fidélité au saint-siége.
Bien entendu il n'y a point d'enseigne pour signaler cette pension nobiliaire et épiscopale à l'attention des passants; au contraire, elle ne s'annonce au dehors que par la discrétion, le mystère et la propreté: si elle était plus vaste, on pourrait la prendre pour un couvent de religieuses cloîtrées.
Cependant, comme il fallait bien une enseigne pour signaler leur maison aux clients distraits ou maladroits qui ne savent pas se reconnaître dans une ville étrangère, les demoiselles Bonnefoy en ont trouvé une qui a fondé leur réputation et fait en même temps leur fortune.
Elle consiste en deux puissantes lampes carcel qui flanquent une madone exposée dans l'embrasure d'une fenêtre du premier étage, et qui, toute la nuit, du soir au matin, brûlent là comme deux phares et éclairent tout le quartier.
Peu de personnes circulent dans la via della Pigna, mais beaucoup au contraire traversent la place Barberini, et la nuit il est impossible de passer par cette place sans apercevoir les deux globes lumineux qui illuminent la façade de la maison des soeurs Bonnefoy et font pâlir les becs de gaz.
—Quelles sont donc ces lumières? demandent les étrangers.
—Les lampes des demoiselles Bonnefoy.
—Et qu'est-ce que c'est que les demoiselles Bonnefoy?
Alors les explications arrivent tout naturellement, et se gravent dans la mémoire.
On emporte de Rome le souvenir de deux lampes carcel, et rentré dans sa province, on en parle à ceux de ses amis qui doivent faire le voyage d'Italie.
—Surtout, logez-vous chez les demoiselles Bonnefoy; seulement faites-vous avant recommander; tout le monde n'y est pas admis.
Les gens qui peuvent dire qu'ils ont habité chez les deux soeurs, en reçoivent une sorte de lustre. Mais cet avantage, si précieux pour certaines personnes, n'est pas le seul qu'offrent les soeurs Bonnefoy; on trouve en plus chez elles des appartements propres, et une cuisine qui si elle est nécessairement composée de poulets et de beefsteaks romains, est au moins arrangée à la française; enfin, on n'y est point écorché.
Sur la recommandation de Mgr de la Hotoie les portes de cette respectable maison voulurent bien s'ouvrir devant madame Prétavoine et son fils.
Ce fut mademoiselle Bonnefoy la jeune qui les reçut et les installa elle-même dans deux chambres du premier étage, et tout de suite madame Prétavoine se mit bien avec la vieille fille, en montrant combien elle était sensible à l'honneur et à la grâce qu'on lui faisait.
—Il y avait si longtemps que je désirais être reçue chez vous; j'ai soupiré plus d'une fois en passant par devant la Madone sous la protection de laquelle votre respectable maison est placée.
Mademoiselle Bonnefoy la jeune ne manquait pas de finesse, cependant elle se laissa prendre aux paroles de madame Prétavoine, à son émotion, à son trouble de joie, tant la flatterie est une arme puissante entre des mains décidées à l'employer franchement, sans scrupule et sans honte. Or cette façon de procéder était celle de madame Prétavoine, qui n'avait ni scrupule ni honte, et qui, alors qu'elle voulait plaire aux gens, les louait effrontément, bassement, eux, leur femme, leurs enfants, leur chien, leur chat, leur serin ou leur perroquet.
Elle employa le même système avec la religieuse qui le lendemain, vint se mettre à sa disposition pour la guider et l'accompagner dans ses stations aux sanctuaires et aux basiliques.
—Lorsque Mgr de la Hotoie m'a parlé de vous, ma chère soeur, mon premier mouvement a été de décliner cette proposition, tant je me sens indigne de prendre le temps d'une sainte fille du Seigneur. Mais j'ai réfléchi que ces stations que je désire faire, n'ont point pour but une vaine satisfaction, ou une coupable curiosité, mais au contraire, mon instruction et mon salut. Or il n'y a pas oeuvre plus méritante, n'est-ce pas, ma très-chère soeur, que de travailler au salut de notre prochain. Ainsi comprise, votre mission devient une oeuvre pieuse, et c'est ainsi que vous daignerez j'espère l'accepter. C'est à une coupable, à une pécheresse, que votre main charitable va servir de guide. Mais avec votre secours, avec votre soutien, j'espère que je marcherai d'un pas ferme dans la voie de la pénitence et de l'expiation. Dans le pèlerinage que j'entreprends, de quelle utilité n'allez-vous pas être à mon ignorance. Occupée à me diriger, je n'aurais pas pu me préparer dignement, et serais arrivée au pied des autels l'âme troublée ou distraite. Au contraire, votre bonne parole me soutiendra, comme votre main me guidera.
La soeur Sainte-Julienne était une grosse Flamande aux yeux bleus et au caractère de mouton, qui n'était point habituée à de pareils procédés; elle fut séduite.
En se trouvant en face de cette vieille femme dont l'oeil l'avait toisée, jaugée et pesée des pieds à la tête, elle avait éprouvé un mouvement de crainte instinctive, mais ces paroles la rassurèrent.
—Quelle bonne dame! se dit-elle.
Et elle se sentit heureuse, glorieuse, de pouvoir travailler humblement au salut d'une personne aussi pieuse.
Ce fut une vie nouvelle qui commença pour madame Prétavoine, du jour où elle fut installée dans la maison des demoiselles Bonnefoy, et où elle eut la soeur Sainte-Julienne pour l'accompagner.
Elle avait soigneusement retenu les paroles de Mgr de la Hotoie, et sous leur forme adroitement entortillée et déguisée, elle avait très-bien vu la ligne de conduite qu'elles lui traçaient.
Cette ligne elle était décidée à la suivre fidèlement, mais en complétant les indications qui n'avaient été qu'à demi esquissées, sans doute à dessein.
Elle était trop habituée au langage ecclésiastique pour n'avoir pas compris ce que Mgr de la Hotoie s'était contenté de marquer d'un trait léger, sans le préciser, et elle ne lui en voulait nullement de sa retenue.
—C'est un habile homme, s'était-elle dit.
Et pour cette habileté, elle l'avait tenu en plus grande estime, que s'il s'était livré franchement, ayant horreur d'ailleurs de la franchise, qui pour elle était niaiserie ou duperie, ou tout au moins une politesse qu'on fait aux imbéciles; à quoi bon la sincérité avec des gens intelligents qui savent deviner et comprendre; l'employer avec eux est leur faire injure: Mgr de la Hotoie l'avait jugée digne d'un langage moins primitif, et elle en était fière. Chaque matin madame Prétavoine quittait la maison des demoiselles Bonnefoy, et par les rues de la ville, dans les quartiers populeux du Tibre, du Ghetto et du Transtévère, comme dans les quartiers déserts de la vieille Rome du Palatin, de l'Aventin ou de l'Esquelin, on voyait passer une femme vêtue de noir, accompagnée d'une religieuse: elles allaient d'un pas lent, et dans les mains des malheureux qui se trouvaient sur leur passage, elles glissaient une aumône; la religieuse regardait autour d'elle, sensible et attentive aux choses de ce monde, misères ou joies; la vieille dame, au contraire, marchait droite, raide, les yeux perdus dans le ciel, où habitait assurément sa pensée intérieure.
Devant ces deux femmes s'ouvraient les portes des basiliques, des églises, des sanctuaires, même celles qui étaient fermées ordinairement.
Et les gens obscurs qui fréquentent ces pauvres églises dans lesquelles l'étranger n'a jamais pénétré; car elles ne sont même pas nommées dans les guides et sur les cartes, parlaient avec surprise et aussi avec une grande édification d'une dame vêtue de noir qui venait s'agenouiller sur la première marche de l'autel et qui là, les bras en croix sur la poitrine, la tête haute, s'entretenait avec Dieu, tandis qu'une religieuse, dont elle était accompagnée, était agenouillée à quelques pas derrière elle. Puis après cette prière, la dame en noire quittait l'autel et, venant prendre place à côté de sa religieuse, en se mêlant au commun des fidèles, elle faisait une longue méditation. C'étaient des gens peu importants qui parlaient ainsi, mais d'une piété profonde, et dont les voix seraient un jour entendues.
Ce n'était pas seulement les portes des basiliques et des églises qu'elles franchissaient, c'était encore celles des couvents et des chapelles qui s'ouvraient devant elles.
On sait que depuis que les Italiens sont entrés à Rome, en 1870, ils ont appliqué la loi de 1866 qui dit que les ordres religieux ne sont plus reconnus et que leurs maisons et établissements sont supprimés. Cependant dans certaines églises, dans certaines chapelles, on a laissé un moine ou une religieuse pour les entretenir. D'autre part, de riches particuliers ont offert leurs villas aux ordres religieux et leur ont permis d'ouvrir chez eux, à l'abri du domicile privé, de véritables maisons conventuelles avec des chapelles.
C'étaient dans ces églises, dans ces chapelles anciennes ou nouvelles, que madame Prétavoine venait prier.
Puis, par l'entremise de sa religieuse, elle s'entretenait avec le père, la mère, ou la soeur qui les avaient reçues, des malheurs et de la persécution de l'Église.
Et pour réparer autant qu'il était en elle ces malheurs, en même temps pour protester contre cette persécution et confesser sa foi, elle déposait mystérieusement une offrande sans vouloir faire connaître son nom.
On la priait, on la suppliait.
Elle se défendait et refusait.
A quoi bon, qu'importait son nom obscur; tout ce qu'elle consentait à dire, c'était qu'elle était Française, demandant une prière pour son pays, livré lui aussi à l'erreur.
Mais avant de se retirer un dernier élan de foi la prosternait au pied de l'autel, et pendant qu'elle était plongée, noyée dans sa prière, la soeur Sainte-Julienne livrait tout bas ce nom refusé avec une si persistante humilité.
Et le soir ou le lendemain matin, monseigneur le cardinal-vicaire recevait de la supérieure une lettre qui lui apprenait qu'une dame française avait visité l'église, la chapelle, le sanctuaire, le couvent de... et qu'en se retirant elle avait laissé une généreuse offrande de...scudi. On avait voulu savoir le nom de cette généreuse donatrice, mais avec une humilité toute chrétienne elle avait refusé de le faire connaître, rien n'avait pu vaincre sa résistance; heureusement on avait pu incidemment apprendre le nom de cette pieuse personne.
C'était une dame Prétavoine, du diocèse de Condé-le-Châtel.
Et ce nom, auquel le cardinal-vicaire n'avait pas prêté grande attention la première fois qu'il l'avait lu, s'était peu à peu imposé à son esprit, si bien que lui aussi en était arrivé à parler de cette dame Prétavoine du diocèse de Condé-le-Châtel, de sa charité, de son humilité.
De son côté Aurélien suivait aussi la ligne de conduite qui lui avait été indiquée par Mgr de la Hotoie.
Mais bien entendu c'était par une voie toute différente que celle que sa mère avait adoptée.
Une démarcation très-nette avait en effet été tracée entre eux par l'évêque de Nyda.
La mère d'une dévotion ardente et militante;
Le fils pieux, mais sans bigoterie, surtout sans rien qui rappelât le cadet; tout au contraire une vie élégante, avec un dévouement ostensible au Saint-Siége et à la puissance temporelle des papes.
Si Mgr de la Hotoie n'avait pas nettement formulé cette loi, il l'avait suffisamment esquissée pour que le doute ne fût pas possible.
Tandis que madame Prétavoine s'agenouillait dans les églises et les chapelles, Aurélien devenait un des membres les plus élégants du cercle de Saint-Pierre, et il avait l'insigne honneur de figurer dans quelques-unes des cérémonies du Vatican.
Les zélateurs papalins ne manquent pas d'une certaine imagination dans l'invention et l'arrangement des pieuses manifestations qui, tout en servant à l'édification du monde catholique, sont en même temps une récréation ou tout au moins une consolation pour le pontife-roi réduit en captivité; pèlerinages nationaux, pèlerinages étrangers, réceptions de la Société de la jeunesse catholique, de l'Union catholique, des chevaliers du Syllabus, oeuvre de la tabatière, etc. On organise une association ou une oeuvre en Italie, en France, en Bavière, en Espagne, même en Angleterre, et l'on donne rendez-vous aux membres de cette association ou de cette oeuvre, à Rome, pour être reçu par le Saint-Père.
Malheureusement il arrive parfois, il arrive même souvent que le nombre des membres qui viennent au rendez-vous, n'est pas celui sur lequel on avait compté; il y a des empêchements, des défections, des paresses, des économies obligées, et la manifestation pompeusement annoncée par les bons journaux menace d'échouer piteusement.
C'est alors que les membres de la Société des intérêts catholiques ou du cercle de Saint-Pierre apparaissent comme des sauveurs. On serait trois cents, ils interviennent, et l'on est un millier; l'honneur est sauf, la manifestation a réussi une fois de plus.
On se réunit en deçà de la porte de Bronze, et portant sur la poitrine le signe des nouveaux croisés: la croix blanche bordée d'un liseré rouge, on gravit en silence, la tête découverte, les escaliers du Vatican, les prêtres les premiers, comme cela se doit; on traverse la cour Saint-Damase, et l'on se groupe dans la salle du consistoire, où l'on attend. Bientôt le Pape paraît entouré de huit ou dix cardinaux et de sa cour; il s'assied sur son trône, et on lui lit l'adresse «où toujours des affirmations doctrinales sont relevées par des expressions d'un ardent amour pour le Saint-Père.» Celui-ci se lève et répond par un très-long discours tout plein d'entraînement, dans lequel, avec une remarquable fécondité, il réédite ses idées sur les malheurs de l'Église, sur le doux lien de la religion qui faisait l'unité de l'Italie, sur «la secte,» sur l'esprit de la Révolution, sur les armes de la prière qui doivent assurer le prochain triomphe de la religion et la restauration du droit éternel dans le monde entier.
Des acclamations lui répondent, et dans sa joie il ne reconnaît pas qu'il a déjà entendu bien souvent ces voix, pas plus qu'il ne voit ou ne veut voir que ces visages placés au second rang ne sont pas ceux de pèlerins belges, français ou autrichiens, mais bien de comparses fidèles qui figurent dans toutes les fêtes du Vatican pour donner plus de pompe aux cérémonies et plus d'importance aux manifestations.
Admis dans ces pieuses manifestations, Aurélien y remplit très-convenablement son rôle et se fit remarquer par son zèle autant que par sa tenue élégante.
Il avait fidèlement exécuté les prescriptions de Mgr de la Hotoie, et il n'y avait pas au cercle de Saint-Pierre, de jeune homme mieux habillé, mieux ganté, mieux frisé.
Grâce à ceux qui l'avaient présenté, il s'était créé quelques relations; et, à se faire des amis, il avait déployé la même habileté que sa mère mettait à gagner les gens dont elle croyait pouvoir se servir.
Il était impossible d'être plus affable, plus gracieux, plus séduisant, mais sans aucune obséquiosité, sans aucune bassesse et en se gardant soigneusement de forcer les sympathies qui paraissaient vouloir rester sur la réserve.
Ce n'était pas seulement par la politesse et l'élégance, par l'affabilité des manières ou par la grâce de l'esprit qu'il s'établissait dans le milieu où Mgr de la Hotoie l'avait fait admettre; c'était encore par son savoir et son érudition.
Le temps qu'il avait passé à la bibliothèque du Vatican avait été mis par lui à profit, et ses études de la vie de Boniface VIII dans Muratori et dans Tosti avaient été si consciencieusement faites, que bien souvent il étonnait ses interlocuteurs par ses citations ou par ses appréciations.
Il n'y avait en lui nulle morgue, nulle pédanterie, mais une fermeté qui pour être pleine de douceur dans la forme n'en était pas moins inébranlable dans ce qui était le principe, et que rien n'arrêtait alors que la conscience l'obligeait à intervenir dans une discussion.
Il y a encore un certain nombre de prélats romains qui pratiquent la tolérance et la mansuétude, au moins dans les choses mondaines.
Qu'un de ces prélats excusât ainsi une faute, légèrement, bénévolement, et Aurélien se permettait de donner non son opinion, mais celle d'une autorité de l'Église.
—Je ferai remarquer à Votre Grandeur que saint Thomas d'Aquin dans la Somme... condamne expressément cette opinion et dit...
Et alors venait la citation de saint Thomas d'Aquin empruntée à laSomme de la foi contre les Gentils, ou à laSomme théologiqueet rapportée textuellement sans erreur, aussi bien que sans hésitation.
Que répondre à un contradicteur qui vouscolleavec le docteur angélique?
Se fâcher était impossible, tant l'observation avait été présentée avec déférence et respect.
Alors le prélat qui bien souvent avait oublié son saint Thomas et quelquefois même ne l'avait pas lu, se tirait d'embarras par des félicitations.
Qu'on parlât des malheurs du saint-siége, de ses persécutions, ce qui était un sujet auquel on revenait sans cesse, Aurélien ne se prononçait pas sur le temps présent, mais il avait toujours une opinion empruntée au passé et particulièrement à Boniface VIII qui se rapportait d'une façon topique à ce qu'on disait, et tranchait souverainement la question.
—J'oserai faire remarquer à Votre Grandeur que Boniface VIII, dans la bulleausculta Dei, dit que Dieu l'a constitué seul maître et juge des rois,constituit Deus nos super reges et regna, imposito nobis jugo apostolicae servitutis.
C'était vraiment admirable de voir ce jeune homme de vingt-cinq ans frisé, parfumé, le visage souriant, la bouche en coeur et le bras arrondi, faire doucement, avec des flatteries de geste et des caresses d'intonation, la leçon à de vieux prélats et à des personnages importants par leur âge ou par leur position.
Mais, ce qui l'était mille fois plus encore, c'était que personne ne s'en blessait ni ne s'en fâchait.
Tout au contraire.
—Ce jeune homme ira loin, disait-on.
Ce mot de tous était aussi celui de Mgr de la Hotoie, qui commençait a être fier de son élève.
Décidément la mère et le fils étaient dignes l'un de l'autre, et ils se valaient pour la perfection avec laquelle ils remplissaient leurs personnages; ils jouaient même si bien leur rôle qu'ils supprimaient l'émotion; on n'avait pas peur pour eux.
Cependant, au milieu de ses triomphes, Aurélien éprouvait une sérieuse contrariété.
C'était que Michel fit partie du club de laCaccia, tandis que lui-même appartenait au cercle de Saint-Pierre.
Combien la situation eût-elle été plus avantageuse pour lui s'ils avaient été réunis chaque jour, chaque soir!
Mais cette réunion malheureusement était impossible, car il y a entre ces deux cercles le même abîme qu'il y a entre le Vatican et le Quirinal, entre le pape et le roi d'Italie.
Qui fréquente l'un, par cela seul s'interdit l'autre.
Il était cependant d'un intérêt capital pour Aurélien de se lier de plus en plus intimement avec Michel, de même qu'il était capital pour madame Prétavoine d'obtenir la confiance et surtout les confidences de mademoiselle Emma, la femme de chambre de madame de la Roche-Odon.
Mais, de ce côté, les choses ne prenaient pas une tournure aussi favorable.
Sans doute Aurélien s'arrangeait pour voir Michel presque chaque jour, pour le rencontrer par hasard et faire un tour de promenade avec lui.
Mais ces rencontres ne valaient pas une camaraderie journalière telle que celle qui s'établit dans un cercle.
Si Aurélien, au lieu d'être du cercle de Saint-Pierre, avait été du club de la Caccia, il aurait été près de Michel, alors que celui-ci jouait, il aurait même pu jouer avec lui, en tout cas il l'aurait surveillé, il aurait su au juste ce qu'il perdait, et dans des heures de déveine et de détresse, rien n'eût été plus naturel que d'offrir son portefeuille au perdant; cela se faisait facilement, pour ainsi dire forcément.
De là des liens nouveaux et plus solides.
Au contraire, séparés comme ils l'étaient, ne fréquentant pas le même monde, il se trouvait que ce qui eût étéactionétait simplementrécit: grand désavantage pour Aurélien.
Encore ces récits étaient-ils bien souvent incomplets, et Aurélien n'apprenait-il les pertes de «son ami» que par la mauvaise humeur de celui-ci.
Dans les premiers temps, il avait nettement posé des questions à Michel:
Mais, un jour que Michel n'avait pas été heureux, il s'était fâché.
—Pourquoi diable vous inquiétez-vous toujours de mon jeu? Est-ce que vous souhaitez ma ruine?
Et il avait fallu plus de circonspection et plus d'adresse.
De même madame Prétavoine, pour avoir voulu aller trop vite avec mademoiselle Emma, avait vu celle-ci prendre une figure glaciale le jour où elle avait soupçonné qu'on voulait la faire parler sur sa maîtresse.
Et cependant il fallait avancer du côté de Michel, aussi bien que du côté de madame de la Roche-Odon, de manière à les bien tenir l'un et l'autre au moment où, ayant réussi pour l'obtention du titre de comte, on pourrait quitter Rome.
Le temps qu'on aurait ainsi employé loin de Condé et surtout loin de la Rouvraye serait toujours trop long; il ne fallait donc pas l'allonger encore, car, bien que madame Prétavoine reçût chaque semaine des lettres de l'abbé Armand et de l'abbé Colombe, et aussi de deux autres personnes en état de savoir ce qui se passait à la Rouvraye, elle n'était nullement rassurée, ayant laissé un ennemi dangereux près de Bérengère.
Où en étaient les choses entre cette jeune imprudente et ce Richard de Gardilane?
Que disait, que faisait Sophie?
Terribles questions pour elle, qui souvent rendaient bien longue sa nuit sans sommeil.
Si madame Prétavoine avait pu apprendre l'entière vérité sur ce qui se passait à la Rouvraye, d'une part entre Bérengère et le capitaine Richard de Gardilane, et d'autre part entre ce dernier et le comte de la Roche-Odon, elle se fût assurément décidée à retourner aussitôt à Condé, malgré les intérêts qui la retenaient à Rome.
Mais en dépit des précautions qu'elle avait eu soin de prendre avant son départ, elle n'était et ne pouvait être que très-imparfaitement renseignée.
Par l'abbé Armand elle savait à peu près ce qu'on avait dit le jeudi à la table du comte de la Roche-Odon.
Par l'abbé Colombe, elle était tenue au courant de ce qui, dans la semaine, s'était passé à Bourlandais et spécialement à la Rouvraye.
Enfin, par deux de ses amies elle recevait l'écho des bavardages des domestiques de la Rouvraye et en même temps celui des propos de Joseph, l'ordonnance du capitaine.
Malheureusement tout cela était assez vague sur beaucoup de points, et elle n'arrivait à se faire une idée approximative de la situation qu'en comparant toutes ces lettres entre elles, et en complétant elle-même par l'imagination les nombreuses lacunes de ses correspondants.
Pour être exactement renseignée, il aurait fallu qu'elle expliquât franchement l'intérêt capital qu'elle attachait à savoir jour par jour, heure par heure, ce que faisaient, ce que disaient Bérengère et le capitaine, et cela n'était possible qu'en livrant le secret de son plan, c'est-à-dire que cela était impraticable.
Avec l'abbé Colombe elle avait pu procéder par la franchise, parce que le curé de Bourlandais était un instrument docile qu'elle était certaine de bien tenir dans sa main, et dont elle pouvait d'ailleurs jouer à son gré.
Mais avec l'abbé Armand, bavard comme un perroquet, causeur pour le plaisir de causer, incapable de garder un secret; avec ses amies envieuses et jalouses, avouer qu'elle espérait donner son fils pour mari à Bérengère de la Roche-Odon, c'eût été tout simplement se faire fermer au nez les portes de la Rouvraye.
Et ce n'était pas pour un pareil résultat qu'elle avait entrepris le voyage (pour Condé, le pèlerinage) de Rome.
Dès les premiers temps de son arrivée, elle avait reçu une lettre qui, si elle ne l'avait pas sérieusement inquiétée, l'avait en tous cas fortement irritée.
Cette lettre était de l'abbé Armand.
Après avoir longuement raconté tout ce qui s'était fait et dit à Condé depuis qu'elle était partie, le chanoine, avec la prolixité d'un homme inoccupé pour lequel une lettre, en un jour de pluie, est une bonne fortune, lui avait enfin parlé de la Rouvraye, de Bérengère, du comte et du capitaine. «Puisque j'ai entrepris une sorte de journal de mon temps, je dois arriver à ma journée d'hier, qui, comme de coutume, s'est passée à la Rouvraye. «C'était la première fois que, depuis votre départ, nous nous trouvions réunis à la table de ce cher comte, et les convives étaient quelques-uns de ceux avec lesquels vous vous entreteniez ordinairement. «Tout d'abord le comte et mademoiselle Bérengère, cela va sans dire, le comte et la comtesse O'Donoghue, le baron McCombie, le marquis de la Villeperdrix, le président de la Fardouyère, la présidente et leur fils, le capitaine de Gardilane, l'abbé Colombe et votre serviteur; miss Armagh s'étant retirée pour ne pas faire la treizième à table. «Vous savez combien est bon cet excellent abbé Colombe; tout d'abord il ne s'était pas aperçu de l'éclipse de miss Armagh, mais quelqu'un en ayant fait l'observation, voilà Colombe qui se dérobe et veut se retirer lui-même. «—Jamais miss Armagh ne le souffrira, dit mademoiselle de la Roche-Odon. «—Quand je serai parti, elle consentira à revenir, dit Colombe.
«Une discussion s'engage, qui n'est interrompue que par l'annonce que le dîner est servi. «Colombe tente encore de s'échapper, mais mademoiselle Bérengère, avec sa liberté d'allure, le prend par la main et l'amène à table. «Là elle le fait asseoir près d'elle, ne lui lâchant pas la main.
«—Si vous vous sauvez, vous m'enlevez avec vous, disait-elle en riant.
«Et chacun riait avec elle, Colombe excepté, qui était rouge comme une pivoine et fort mal à son aise, comme vous l'imaginez facilement «sous les attouchements d'une personne du sexe.»
«Cette réflexion n'est pas de moi, bien entendu, car ces scrupules me paraissent trop respectables pour que j'aie la pensée de les blâmer; elle est du jeune Dieudonné de la Fardouyère, et je ne la rapporte que pour vous donner la physionomie exacte et complète de ce qui s'est passé.
«Vaincu, Colombe n'était pas réduit au silence, et il lui échappa un cri qui montre combien il vous est attaché.
«—Il n'en est pas moins vrai, dit-il, que si cette bonne madame Prétavoine n'était pas à Rome, nous n'aurions pas le chagrin de voir miss Armagh se retirer dans sa chambre.
«—Pleurons madame Prétavoine, dit Dieudonné de la Fardouyère.
«—Et le bon jeune homme, continua mademoiselle Bérengère.
«Ne soyez pas surprise de cette appellation; c'est encore une plaisanterie dirigée contre ce pauvre Colombe qui, toutes les fois qu'il parle de M. Aurélien, ne manque jamais de l'appeler «ce bon jeune homme», et dans sa bouche, vous savez que c'est un éloge qui, pour lui comme pour moi d'ailleurs, est pleinement justifié par les qualités de votre cher fils.
«—Pleurons madame Prétavoine, dit le vieux comte O'Donoghue; je m'associe volontiers à ces regrets, mais je ne veux pas pleurer le «bon jeune homme», comme dit Bérengère.
«—Et pourquoi donc? demanda mademoiselle de la Roche-Odon.
«Colombe, vous le savez, n'est pas d'une bravoure héroïque, et son habitude n'est pas de se jeter à travers les discussions. A ce mot cependant il releva la tête.
«—Oui, pourquoi? demanda-t-il.
«—Parce que «votre bon jeune homme» me paralyse la langue. Voilà tout. Je ne crois pas que personne puisse me reprocher de me complaire dans des récits inconvenants; cela n'est ni dans mes goûts, ni dans mes habitudes. Jamais je n'ai hésité à rire et à plaisanter devant Bérengère. Eh bien, devant votre «bon jeune homme,» j'étais paralysé; il me semblait que j'allais le blesser dans son austérité, et, quand il se tournait vers moi, grave et digne, avec sa tête jeune, ma langue se glaçait; quand il s'approchait, je baissais la voix.»
«—Bravo! s'écria Dieudonné.
«—Il est certain, dit le capitaine de Gardilane, qu'il ne vous met pas à l'aise, et cependant je déclare que, pour moi, je l'ai toujours trouvé, dans nos rapports, plein de prévenances.
«—Eh bien, dit Bérengère en riant, ne le pleurons pas alors, et puisque les langues sont déliées, qu'elles abusent de leur liberté.
«Vous comprenez que l'abbé Colombe et moi nous nous élevâmes contre cette condamnation et nous défendîmes Aurélien comme il devait être défendu.»
Bien entendu madame Prétavoine n'avait pas communiqué cette lettre à Aurélien, pas plus qu'elle ne lui avait montré celles dans lesquelles on parlait des assiduités du capitaine de Gardilane au château de la Rouvraye,—de la mélancolie de mademoiselle de la Roche-Odon, et des changements qui se faisaient en elle, sans que cependant on pût dire qu'elle était malade,—de la belle amitié qu'elle témoignait à Sophie Fautrel et à son enfant,—d'un voyage que le capitaine de Gardilane avait dû faire dans le Midi, et qui au moment même du départ, avait manqué sans que Joseph, l'ordonnance du capitaine, sût pourquoi,—des propos du monde au sujet de l'intimité de plus en plus étroite entre cet officier et le comte de la Roche-Odon,—des visites fréquentes que celui-ci faisait au capitaine le matin, tantôt chez lui, tantôt sur ses travaux, où il allait le trouver,—des longues conversations qui s'engageaient entre eux et dans lesquelles ils agitaient des questions religieuses, on avait vu le comte parler avec véhémence et le capitaine au contraire avec calme, on avait entendu quelques-unes de leurs paroles et il était à supposer que M. de la Roche-Odon avait entrepris la conversion de l'officier.
Ces bruits de conversion, qui lui étaient venus de différents côtés, avaient été confirmés par l'abbé Colombe, en situation mieux que personne d'être bien renseigné à ce sujet.
«Il faut maintenant que je vous entretienne, ma bien estimable dame, d'une affaire importante qui peut beaucoup contribuer à la gloire de Dieu: M. le comte de la Roche-Odon a de fréquents entretiens avec M. le capitaine de Gardilane, et j'ai tout lieu d'espérer que la parole chrétienne de notre vénéré comte trouvera le chemin du coeur de ce bien digne et bien excellent officier. Oh! quelle joie et quel triomphe si l'aimable Providence nous réservait ce succès; quelle félicité! Vous vous associerez, j'en suis certain, à nos espérances. Je dis chaque semaine une messe et chaque jour deux chapelets à cette intention. Je vous demande d'unir vos prières aux nôtres, et d'adorer les saintes reliques à ces fins. Nous vous accompagnons dans votre pieux pèlerinage de nos voeux et de nos prières. Veuillez ne pas nous oublier et me croire de coeur et d'âme, ma bien estimable dame, votre bien humble en N.S.»
C'était chose grave, très-grave, que ces propos, car il était à craindre que le comte de la Roche-Odon n'eût pas entrepris cette conversion poussé seulement par sa foi, et qu'il y eût là-dessous quelque intention personnelle.
Et cette intention personnelle n'était-elle pas de pouvoir donner sa petite-fille à cet officier lorsqu'il serait converti?
Ah! comme les journées étaient longues à Rome! Et cependant il était impossible de repartir avant d'avoir réussi à obtenir le titre qu'on était venu chercher, et aussi sans avoir gagné l'alliance de madame de la Roche-Odon.
Les lettres dans lesquelles on parlait à madame Prétavoine de la mélancolie de mademoiselle de la Roche-Odon, n'étaient pas très exactes, ou tout au moins le mot mélancolie n'était-il pas celui qui s'appliquait à son état; c'était plutôt gravité qui eût été juste.
En effet, cette jeune fille, cette enfant qu'on était habitué à voir légère, rieuse, sautillante, disposée à se moquer des choses comme des gens et à les prendre les uns comme les autres par le côté plaisant ou amusant, se montrait maintenant avec les allures et la tenue d'une personne sérieuse qui réfléchit et qui raisonne.
Sans doute elle n'avait pas entièrement perdu son enjouement, et du matin au soir elle n'était pas plongée dans le recueillement et la méditation, mais enfin le changement qui s'était fait en elle était assez sensible pour frapper les indifférents, et à plus forte raison son grand-père.
—Pourquoi donc Bérengère ne joue-t-elle plus avait demandé M. de la Roche-Odon qui, avec ses yeux de grand-père, ouverts par la tendresse, avait été le premier à remarquer ce qui se passait dans sa petite-fille.
A cette question qui lui était adressée, miss Armagh avait répondu qu'il ne fallait ni s'étonner, ni s'inquiéter de ce changement qui était chose naturelle.
—Il y a longtemps déjà que j'attendais cette métamorphose, dit-elle, l'enfant devient jeune fille, le papillon dépouille sa chrysalide et déplisse ses ailes d'or sous les chauds rayons d'un soleil printanier.
Malheureusement M. de la Roche-Odon n'était pas homme à se contenter de cette réponse poétique.
—C'est que précisément, dit-il, je ne trouve pas qu'elle déplisse ses ailes d'or pour prendre son vol; tout au contraire il me semble qu'elle incline son front pensif vers la terre, et que ses réflexions n'ont rien d'aérien.
Miss Armagh avait souri comme une personne sûre de ce qu'elle avance.
Mais la comte avait insisté:
—Je vous assure qu'il y a quelque chose d'étrange dans Bérengère, et qui n'est pas si naturel que vous croyez.
—Étrange, oui, je vous l'accorde, insolite; mais je vous affirme que rien n'est plus naturel.
—Enfin je vous demande de la suivre de près et de l'étudier. Vous savez que j'ai toujours eu l'habitude, quand dans le milieu de la journée je me retire chez moi, de ne pas la quitter des yeux toutes les fois que le temps lui permet de se promener dans le jardin et dans le parc. Assis derrière mon rideau, c'était ma joie de la suivre du regard alors que, petite enfant encore, elle jouait dans les allées du jardin ou qu'elle courait sur les pelouses après les papillons, ou qu'elle soignait son jardin. Depuis cette époque j'ai passé ainsi de longues heures à l'accompagner, je la connais donc bien, et je n'avais donc pas besoin qu'elle me parlât ou qu'elle me regardât pour savoir ce qui se passait en elle, pour deviner ses joies et ses chagrins.
—Et vous ne les devinez plus?
—Précisément.
—La jeune fille s'enveloppe d'un voile pudique que l'enfant ne connaît pas.
—On n'enveloppe d'un voile que ce qu'on veut cacher, et je vous assure que Bérengère veut cacher quelque chose.
—Que supposez-vous?
—Est-ce qu'il y a un an, est-ce qu'il y a un mois, elle était ce qu'elle est maintenant? elle jouait, elle courait, elle sautait, c'était une biche échappée dans le parc; non-seulement elle avait la légèreté, le caprice de la biche, mais encore elle en avait les yeux doux, limpides, effarés et sauvages; n'avez-vous pas remarqué comme son regard a changé et comment il a gagné en profondeur ce qu'il a perdu en limpidité; combien souvent quand je la regarde maintenant ne détourne-t-elle pas son visage rougissant?
—Justement, dit miss Armagh qui lorsqu'elle avait adopté une idée ne l'abandonnait pas facilement.
—Et non, mille fois non; je ne dis pas que vous n'ayez pas raison sur un point, et assurément il ne faut pas considérer une grande fille telle que Bérengère est maintenant avec les mêmes yeux que nous regardions la petite fille; là-dessus je suis d'accord avec vous; mais il y a plus que la métamorphose dont vous parliez.
—On pourrait l'interroger.
—Gardez-vous en bien!
—Cependant en l'interrogeant avec délicatesse et habileté...
—Je n'ai ni cette délicatesse ni cette habileté, et l'eussé-je que je ne risquerais pas cet examen. Je vous prie donc de ne pas le tenter. Mes questions n'avaient d'autre but que d'apprendre si vous en saviez plus que moi. Je vois que nous en sommes au même point et que nous ne différons que d'appréciation. Vous avez comme moi remarqué que Bérengère n'est plus ce qu'elle était naguère.
—Assurément.
—Vous vous expliquez ce changement par des causes naturelles, moi je ne me l'explique pas. Pour savoir qui de nous a raison je trouve inutile de commettre une imprudence. D'ailleurs il n'y a aucune urgence à brusquer les choses. Au contraire, il y a tout avantage à les laisser aller comme elles vont. Tout ce que je vous demande, tout ce que j'attends de votre sollicitude et de votre perspicacité, c'est d'étudier Bérengère à la dérobée, sans vous montrer, comme de mon côté je l'étudierai moi-même.
Ce n'était pas seulement lorsqu'elle se trouvait ou croyait se trouver à l'abri des regards, que Bérengère n'était plus l'enfant d'autrefois, et ce n'était pas seulement dans les allées du parc, alors qu'elle réfléchissait, qu'on pouvait observer les changements qui s'étaient opérés en elle, dans son caractère, dans son humeur, aussi bien que dans sa tenue.
A table, le jeudi, quand les convives ordinaires de son grand-père se trouvaient réunis, ces changements se manifestaient d'une façon encore bien plus évidente, bien plus frappante.
Maîtresse toute-puissante au château de la Rouvraye, du jour où elle y était arrivée, elle avait pris une liberté de langage qui n'est point ordinairement celle des enfants. Sans parler à tort et à travers de manière à se rendre insupportable aux étrangers, elle avait l'habitude de prendre la parole toutes les fois qu'elle avait quelque chose à dire, et elle le faisait avec une décision, une indépendance, souvent même avec une originalité qui réjouissaient son grand-père, en admiration, en adoration devant elle. Dans les premiers temps, miss Armagh, élevée dans un pays où les enfants n'ont le droit de parler qu'avec les domestiques dont ils font leur société, avait été scandalisée par cette liberté, mais le comte ne lui avait pas permis de la réprimer, et à seize ans Bérengère était aussi à l'aise dans la conversation qu'une femme de vingt-cinq ans, qui à de l'esprit naturel joint l'usage du monde.
Mais depuis quelque temps elle avait perdu cette décision et cette indépendance de parole; souvent elle se troublait; plus souvent elle gardait le silence; elle était devenue la jeune personne correcte qu'elle n'avait jamais été, qui se tient droite sur sa chaise, les yeux baissés, et mange comme si elle accomplissait une cérémonie.
M. de la Roche-Odon, qui avait du temps à lui, lorsqu'il avait achevé sa petite côtelette et son mince morceau de pain coupé carrément, s'était trouvé en position mieux que personne de constater cette tenue, qui ressemblait si peu à celle d'autrefois.
Était-ce un visage antipathique qui la gênait?
Était-ce un visage sympathique qui la troublait?
Avec précaution, sans se livrer, il l'avait observée en même temps qu'il observait chacun de ses convives.
Assurément il n'y avait pas à chercher du côté du comte et de la comtesse O'Donoghue, pas plus que du côté du baron McCombie; elle avait encore, comme elle avait toujours eu, pour ces vieux amis une tendresse expansive qui se traduisait par mille prévenances.
De même il n'y avait pas à s'inquiéter non plus de l'abbé Armand ni de l'abbé Colombe.
L'abbé Armand l'amusait, et ses sentiments pour l'abbé Colombe étaient ceux de toutes les personnes qui approchaient l'abbé, le respect et l'affection.
La question d'antipathie ainsi résolue, restait celle de la sympathie.
Dieudonné de la Fardouyère, au vu de tout le monde, cherchait à lui plaire, mais il ne paraissait point que jusque-là il eût réussi: tout au contraire.
Elle se moquait de lui ouvertement, sans acrimonie, bien entendu, mais très-franchement: de sa myopie, de son lorgnon, qui ne manquait jamais de tomber de dessus son nez, toujours juste au moment où Dieudonné allait faire ou dire quelque chose; de ses allures de hanneton ébloui par la lumière, et se cognant partout; de sa locution habituelle: «Je vais vous en conter une bien bonne.»
Assurément, celui-là n'était pas dangereux.
De même le marquis de la Villeperdrix ne l'était pas davantage, et cela pour des raisons différentes: pour sa mine grave, pour sa tenue compassée, pour son esprit froid, enfin pour ses trente-six ans et les rares cheveux qu'il ramenait habilement sur son front luisant. Si elle ne se moquait pas de lui, elle était disposée, malgré les prétentions qu'il affichait, à le classer dans la catégorie des amis respectables, avec le comte O'Donoghue et le baron McCombie.
Et Richard de Gardilane?
Il ne fallait pas une bien grande perspicacité pour reconnaître que Bérengère était autre avec le capitaine de Gardilane qu'avec les convives habituels de la Rouvraye.
Elle ne se moquait pas de lui, comme elle le faisait de Dieudonné.
Elle ne le traitait pas sérieusement, cérémonieusement, comme le marquis de la Villeperdrix.
En réalité elle était avec lui bizarre, fantasque et très-inégale d'humeur.
Et cela avec une mobilité étrange.
A de certains moments rieuse, expansive, familière.
A d'autres, réservée, contrainte, mal à l'aise, rougissante.
Et toujours sans que les uns ou les autres de ces mouvements soudains fussent motivés par une cause apparente.
Elle recevait le capitaine en souriant, elle engageait une conversation enjouée; puis tout à coup, sans qu'on pût comprendre pourquoi, elle se taisait, et personne ne pouvait lui arracher une parole.
Si encore elle avait toujours été ainsi, mais justement il n'était pas bien difficile de constater à quel moment elle avait changé; c'était peu de temps après qu'elle avait été marraine, avec le capitaine, de l'enfant de cette pauvre fille.
Il y avait là un fait caractéristique et une date certaine.
L'aimait-elle?
C'était la question qui se présentait et qui s'imposait à l'esprit du comte.
Et c'était précisément pour cela qu'il n'avait pas permis à miss Armagh de procéder à cet interrogatoire dont elle avait émis l'idée.
Une pareille question ne prenait pas le comte à l'improviste.
Bien souvent il l'avait examinée depuis que sa petite-fille lui avait été confiée, non pas en la rapportant à telle ou telle personne, mais théoriquement et à un point de vue général.
Que ferait-il quand elle aimerait?
Comment se conduirait-il avec elle?
Si un jour elle aimait, il ne s'opposerait certes pas à la naissance de cet amour, et d'une main dure et jalouse il ne comprimerait pas les premiers battements de son coeur.
Au contraire, il les écouterait et les suivrait dans leur développement.
Il se ferait le confident de sa fille.
Et, autant que possible, il se ferait son guide.
Elle l'aimait assez pour avoir pleine confiance en lui, elle lui dirait tout; il l'éclairerait, et d'une main douce il la soutiendrait.
Mais alors qu'il s'était arrêté à ces idées, il n'avait pas cru que leur réalisation dût se produire de sitôt.
Si Bérengère aimait, ce serait plus tard, beaucoup plus tard.
Elle n'était qu'une enfant.
Cela était vrai alors.
Mais l'enfant avait grandi.
Seulement, ainsi qu'il arrive bien souvent, il ne l'avait pas vue grandir, et pour lui elle était toujours, elle n'était qu'une enfant.
Quand il avait admis la possibilité de cet amour, il avait imaginé que Bérengère toucherait alors à un âge qui lui permettrait de se marier sans le consentement de sa mère, c'est-à-dire qu'elle aurait de par la loi le droit de faire violence à ce consentement qu'on lui refuserait, au moyen de cet expédient qu'on appelle les actes respectueux.
Mais ce n'était pas ainsi que les choses se présentaient, si réellement elle aimait Richard de Gardilane.
Elle était loin, très-loin de sa majorité.
Et par ce fait seul il se trouvait placé dans une fâcheuse condition pour provoquer les confidences au sujet du capitaine.
En effet, que lui répondrait-il si elle lui confessait son amour?
Il ne pouvait pas lui dire: «Je te le donne», puisqu'il n'avait pas le droit de consentir légalement à son mariage, et qu'elle, de son côté, n'était pas encore maîtresse de sa volonté.
La seule personne qui en ce moment avait le droit de consentir ou de s'opposer à son mariage, c'était sa mère, et dans les dispositions d'hostilité et de haine où celle-ci se trouvait, sinon envers sa fille pour laquelle elle n'avait guère que de l'indifférence,—au moins envers lui, comte de la Roche-Odon,—il y avait tout à craindre qu'elle repoussât Richard par cette seule raison que ce ne serait pas elle qui l'aurait choisi.
Cela rendait sa situation tout à fait délicate et devait lui imposer une extrême réserve à provoquer les confidences de sa petite-fille.
En effet, parler d'amour à Bérengère, c'était implicitement reconnaître qu'elle pourrait aimer, et c'était là un aveu que les circonstances rendaient particulièrement dangereux.
Si elle éprouvait un sentiment tendre pour le capitaine, il se pouvait très-bien qu'elle ignorât la nature de ce sentiment ou qu'elle se refusât à se l'expliquer elle-même.
Avec une enfant innocente et pure comme elle l'était, cela n'était nullement impossible.
Et il n'était nullement impossible d'admettre aussi que si rien ne venait provoquer l'explosion de ce sentiment, il pouvait se maintenir longtemps encore à l'état vague.
Or, en gagnant du temps, ils se rapprocheraient du moment où Bérengère pourrait se passer du consentement de sa mère.
Que par un mot imprudent au contraire on provoquât une explosion, et immédiatement ce qui était vague devenait précis; ce qui était calme devenait irrésistible; l'amour qui s'ignorait se changeait en une passion exigeante; les tourments, les souffrances naissaient.
Amené à cette conclusion par l'intérêt bien compris de sa petite-fille, il s'y trouvait d'autre part maintenu par des considérations d'un ordre tout différent, puisqu'elles s'appliquaient à Richard de Gardilane, et qui avaient à ses yeux une importance considérable.
Ce qu'il éprouvait pour le capitaine, c'était plus que de la sympathie, c'était de l'amitié et de l'estime; il aimait son caractère ferme, sa nature droite, son esprit ouvert; il l'estimait pour ce qu'il avait appris de lui et pour ce qu'il en voyait chaque jour; il lui reconnaissait de la politesse et de la distinction; il le trouvait beau garçon, d'une beauté virile; pour la naissance, il le savait le descendant d'une famille dont la noblesse avait des preuves écrites dans l'histoire du Midi depuis plus de cinq cents ans; enfin, pour la fortune, s'il n'avait rien ou tout au moins peu de chose pour le présent, il était certain que deux héritages, qui lui appartenaient, le mettraient un jour dans une belle situation.
C'était donc un homme dont il pouvait faire son gendre, en qui il avait toute confiance, et près duquel il serait heureux de vivre.
Mais, malgré ces qualités réelles et solides qu'il lui reconnaissait, malgré l'amitié et l'estime qui le poussaient de son côté, il avait contre lui un grief qui, pour être unique, n'en était pas moins capital.
C'était l'irréligion, ou plus justement l'absence de religion du capitaine.
Pour lui, c'était un article de foi,—son gendre devait être catholique.
Mais de plus c'était une exigence de son amour paternel: s'il donnait sa fille en cette vie, il voulait avoir la certitude d'être réuni à elle au-delà de la mort.
Or, il ne paraissait pas que le capitaine pût être ce gendre.
Quelles étaient au juste ses croyances? le comte l'ignorait, car ils n'avaient jamais eu d'explication précise à ce sujet; mais il était bien certain néanmoins que le capitaine n'avait pas la foi; jamais, il est vrai, il ne lui était échappé une plaisanterie contre la religion des autres, mais jamais non plus il n'avait dit un mot montrant qu'il était chrétien; son état paraissait être l'indifférence, une indifférence absolue.
Mais à quoi tenait cette indifférence?
Était-elle raisonnée ou irréfléchie?
C'est-à-dire était-elle ou n'était-elle pas guérissable?
Cette question méritait maintenant d'être examinée et résolue, car avant de dire: «Cet homme ne sera jamais le mari de ma fille,» il fallait savoir s'il ne serait pas digne de le devenir un jour.
Et au cas où l'amour qui semblait couver en ce moment dans le coeur de Bérengère éclaterait, il importait de pouvoir dire ce jour-là: «Il sera ou ne sera pas ton mari.»
Enfin il importait d'autant plus impérieusement d'être fixé à ce sujet, que les réponses du capitaine dicteraient la conduite qu'on tiendrait à son égard.