M. de la Roche-Odon avait longtemps balancé le pour et le contre avant de se décider à interroger le capitaine de Gardilane.
Il n'était pas de ceux, en effet, qui jouent avec la passion, s'imaginant dans leur superbe sagesse qu'il n'y a qu'à lui tracer des barrages en lui disant: «Tu n'iras pas plus loin».
Il avait l'exemple de son fils, et c'était là une leçon terrible qui se dressait devant lui et continuellement le frappait au coeur pour lui rappeler ce que sont et ce que font les passions.
Ce fils avait aimé, et dans son amour, tout avait été submergé, emporté: famille, dignité, honneur.
Par plus d'un point, Bérengère ressemblait à son père: qui pouvait savoir ce que la passion ferait d'elle le jour où elle se serait emparée de son coeur.
De là des hésitations, des luttes de conscience, une irrésolution sans cesse renaissante.
C'était le bonheur de sa fille, c'était le sien qui étaient en jeu.
Et au moment de parler, il n'osait plus ouvrir les lèvres.
Le présent, il le voyait et il n'était pas immédiatement inquiétant.
Tandis que l'avenir, il ne savait pas, il ne pouvait pas prévoir ce qu'il serait.
Les choses traînaient ainsi, arrêtées un jour, remises en discussion le lendemain, lorsqu'un entretien que M. de la Roche-Odon eut avec son ancien notaire, le bonhomme Painel, vint leur imprimer une marche plus rapide et déterminée.
Bien que M. de la Roche-Odon eût pris Griolet pour notaire, lorsque celui-ci avait acheté la charge de Me Painel, c'était toujours ce dernier qu'il consultait quand il se trouvait embarrassé ou bien encore lorsqu'il s'agissait d'une affaire importante. Sans doute Griolet méritait toute confiance; il était appuyé et recommandé par les personnes bien pensantes de la ville; ses principes religieux étaient connus de tous; par sa foi autant que par son habileté, il avait acquis dans le pays une réelle autorité, et cependant... cependant c'était à ce vieux sceptique de bonhomme Painel, qui ne mettait jamais les pieds dans une église, que M. de la Roche-Odon recourait dans les questions délicates, c'était à lui qu'il s'ouvrait entièrement et se confessait.
Une seule fois il s'était départi de sa règle de suivre les conseils du vieux notaire, pour écouter ceux du jeune, et ç'avait été dans l'affaire de l'emprunt à madame Prétavoine, que Griolet le pressait de faire, et dont Painel le dissuadait. Encore n'avait-il écouté Griolet que parce que le bonhomme Painel avait refusé de s'expliquer catégoriquement, se renfermant dans des finasseries et des sous-entendus de paysan normand.
—Madame Prétavoine, une bonne dame assurément; cependant en affaires il n'y a pas de bonnes gens.
—N'avez-vous pas confiance en elle?
—Si les affaires se faisaient rien qu'avec la confiance, les notaires seraient inutiles.
—Mais enfin?
—Vous la connaissez mieux que moi.
Et le vieux notaire s'était réfugié dans l'affaire elle-même, qu'il ne trouvait ni sage, ni prudente.
Cependant M. de la Roche-Odon sous le coup de la visite de l'aimable Esperandieu, «huissier à Condé-le-Châtel, y demeurant rue du Pont», avait cédé aux suggestions de Griolet, mais sans l'avouer à Painel qu'il n'avait même pas revu pour ne pas lui dire: «Je ne vous ai pas écouté».
Mais ce mouvement de honte n'avait pas tenu contre l'inquiétude que lui inspirait la situation de Bérengère, et alors qu'il cherchait un moyen de ne pas en arriver à une rupture avec le capitaine, il avait voulu consulter le vieux notaire sur la question de savoir s'il ne serait pas possible de forcer madame de la Roche-Odon à consentir au mariage de sa fille, au cas où celle-ci aimerait M. de Gardilane,—digne de cet amour et de ce mariage.
Depuis qu'il n'était plus notaire, le bonhomme Painel s'était retiré à la campagne, dans un domaine, à une lieue de Condé; ce domaine consistait, selon le style notarial, en une maison d'habitation édifiée en bois et en galandage, couverte en tuiles (la vraie maison normande de la Basse-Normandie), et d'une cour-masure plantée de pommiers. Pas de jardin paysager, pas de pelouses, pas d'arbres d'agrément, mais un beau tapis d'herbes à travers lequel couraient des sentiers conduisant aux bâtiments d'exploitation, granges, étables, poulaillers.
Quand M. de la Roche-Odon arriva chez le vieux notaire, il trouva celui-ci dans sa cour, une petite bêche à la main, en train de gratter le tronc d'un pommier depuis les racines jusqu'à la première couronne de branches, et à faire tomber la vieille écorce couverte de mousse et de lichen sous laquelle grouillaient des insectes.
—Mon cher Painel, dit M. de la Roche-Odon, je viens vous faire mes excuses; je vous ai demandé un conseil et ne l'ai pas suivi; montrez-moi que vous ne m'en voulez pas en m'éclairant aujourd'hui.
—Est-ce que madame Prétavoine vous a joué un tour? s'écria le notaire qui dans sa surprise trahit sa pensée intérieure et ses craintes.
—Non, mon cher Painel, aucun, et ce n'était pas de madame Prétavoine qu'il s'agissait; mais vous m'effrayez à votre tour; quel tour voulez-vous qu'elle me joue?
—Et dame, ma foi! je ne sais pas.
—Si, vous savez bien; vous aviez une idée, une crainte.
—Sans vouloir vous jouer un tour, elle aurait pu... dans un besoin de fonds, transporter une partie de sa créance sur vous, et vous comprenez...
—Puisqu'elle a voulu être ma seule créancière.
—Elle a pu le vouloir à un moment et elle peut avoir changé d'idée maintenant.
—Eh bien, si elle avait fait ce transport, quel danger verriez-vous?
—Que celui auquel aurait été fait ce transport pourrait, lui, vous jouer le tour; enfin puisque heureusement il n'en est rien, dites-moi, je vous prie, ce qui me vaut l'honneur de votre visite, et croyez bien que je suis tout à votre disposition.
Alors tout en se promenant dans la cour au milieu des vaches et des poulinières qui passaient en liberté, M. de la Roche-Odon expliqua son affaire: lui était-il possible, au cas où il voudrait marier sa petite-fille, de forcer la vicomtesse de la Roche-Odon à consentir à ce mariage? Il savait que la loi exigeait ce consentement. Il savait d'autre part que la vicomtesse le refuserait. Mais ce qu'il ne savait pas et ce qu'il demandait, c'était s'il n'y avait quelque moyen de procédure de tourner cette double difficulté. Il était prêt à tout, même à un procès.
Le vieux notaire secoua la tête.
—Aucun moyen de procédure, dit-il, madame la vicomtesse de la Roche-Odon, veuve, se trouve investie seule de la puissance paternelle, et seule elle peut l'exercer comme elle l'entend, selon son caprice ou son intérêt.
—Je ne prévoyais que trop votre réponse, mon cher Painel, et c'est plutôt par acquit de conscience que par espérance que je suis venu vous consulter.
Et il baissa la tête, accablé, désespéré.
Ils s'étaient arrêtés dans leur marche, et le bonhomme Painel avait profité de ce moment de repos pour tirer de la poche de son gilet une tabatière en corne; il l'ouvrit et se bourra le nez de tabac si complétement, qu'il ne pouvait plus respirer que par la bouche.
Alors sa vieille figure tannée et ridée prit une expression de malice.
—Je vous parlais de l'intérêt de madame la vicomtesse, dit-il, on s'entend toujours avec les intérêts.
—Comment cela?
—Voilà mon voisin, j'ai besoin de passer à travers son herbage pour aller à la rivière: il m'en empêche et je ne peux rien contre son droit, qu'il tient de la loi; alors je lui fais une proposition.
—Laquelle?
—Dame, je lui achète à beaux deniers comptants le droit de passer. Madame la vicomtesse a un droit, qui est celui de consentir ou de ne pas consentir à notre mariage; nous désirons qu'elle consente, elle refuse, nous lui faisons une offre.
—Ah! Painel.
—Dame, monsieur le comte, ça n'est pas beau, j'en conviens, mais il y a comme ça dans la vie bien des choses qui ne sont pas belles; un remède n'est jamais ragoûtant, et ce que je vous indique là c'est un remède. Ce qui vous blesse, n'est-ce pas, c'est que la personne en question porte votre nom, et que ce qui abaisse votre nom vous abaisse vous-même. Je comprends cela, et si j'osais, je dirais, moi, vieux roturier, que je sens cela. Mais que voulez-vous, il ne faut pas penser à vous, il ne faut que penser à votre petite-fille et à assurer son bonheur.
—Jamais la personne dont vous parlez n'accepterait un pareil marché.
—Vu la situation dans laquelle elle se trouve, je ne pense pas comme monsieur le comte. D'ailleurs nous n'irions pas le lui proposer comme ça, tout naïvement. Nous commencerions par lui faire une bonne peur qui la disposerait favorablement à écouter toute offre, et en même temps à ne pas se montrer trop exigeante.
—Et vous avez dans votre arsenal une arme pour faire cette bonne peur, comme vous dites?
—Nous l'avons.
—Et quelle est-elle?
—Un petit procès, un tout petit procès; nous attaquons la personne susdite en destitution de tutelle.
—Comment, vous pouvez enlever la tutelle de ma petite-fille à la vicomtesse? s'écria M. de la Roche-Odon.
Le notaire se tapota les deux narines de manière à faire tomber les grains de tabac qui les obstruaient.
—Parfaitement, dit-il, et c'est bien simple; seulement cela est assez vilain.
—Voyons, dit M. de la Roche-Odon, comment vous vous y prenez pour enlever la tutelle à la vicomtesse?
—Tout simplement en invoquant le premier paragraphe de l'article 444 du code civil.
—Et que dit cet article?
Le bonhomme Painel toussa au lieu de répondre, puis ensuite il se bourra le nez de tabac; longuement, en réfléchissant.
—Eh bien? demanda M. de la Roche-Odon, que ce silence inquiétait.
—Je croyais que vous le connaissiez.
—Peut-être, mais le numéro par lequel vous le désignez ne dit rien à mon esprit.
—Voyons, là, franchement, monsieur le comte, vous avez fait votre deuil, n'est-ce pas, de cette alliance, et si ce que l'on vous dit de madame la vicomtesse vous peine, cela ne vous fâche pas?
—De vous, mon cher Painel, rien ne me fâchera. Cet article?
—Eh bien! cet article dit textuellement: «Sont aussi exclus de la tutelle et même destituables, s'ils sont en exercice, 1° les gens d'une inconduite notoire...»
—Assez, Painel; jamais je n'intenterai un procès à madame la vicomtesse de la Roche-Odon, duquel résulterait la preuve qu'elle est d'une inconduite notoire....
—Cependant...
—Jamais; comment voulez-vous que je déshonore la mère de ma petite-fille?...
—Qui veut la fin...
—Non, mille fois non; quand même cette femme devrait dissiper entièrement ce que je laisserai, j'aimerais encore mieux cela que d'exposer ma chère enfant à ne pas pouvoir penser à sa mère sans rougir. Vous n'avez pas réfléchi à cela, Painel.
—J'ai réfléchi à sauver votre fortune; d'ailleurs il me semble que le procès en séparation de corps a révélé assez de choses sur la conduite de madame la vicomtesse, pour qu'un nouveau procès ne soit pas à craindre.
—Bérengère était alors une enfant, et elle n'a su de ce procès que le résultat; maintenant c'est une jeune fille, et il serait impossible de lui cacher pourquoi sa mère n'est plus sa tutrice.
—N'en parlons plus, monsieur le comte, et renonçons à mon moyen. Cependant, je vous avoue que pour moi ce n'est pas sans chagrin. Ah! comme nous aurions manoeuvré! Il est certain, n'est-ce pas, que le procès en destitution de tutelle aurait ému madame la vicomtesse; tout d'abord nous aurions obtenu cette destitution du conseil de famille, cela est certain. En votre qualité de subrogé tuteur, vous auriez poursuivi l'homologation de cette délibération devant le tribunal; là madame la vicomtesse se serait défendue, car on peut bien dire, il faut même dire qu'elle se flatte d'avoir un jour l'administration de la fortune que vous laisserez à sa fille, et elle n'eût jamais adhéré à la délibération ni à l'entrée en fonctions du nouveau tuteur, qui n'aurait été autre que vous, monsieur le comte.
—Assurément elle se serait défendue, et c'est pour cela que je repousse votre moyen.
—Nous n'aurions pas été jusqu'au bout du procès; mais au moment où l'affaire aurait été engagée de telle sorte que madame la vicomtesse eût bien vu qu'elle aurait été perdue pour elle, nous aurions introduit notre demande en consentement au mariage, et nous aurions fait notre offre. La situation était bien simple, et telle qu'une femme comme madame la vicomtesse la comprenait tout de suite et se voyait battue. Si elle refusait de consentir au mariage de sa fille, le procès en destitution de tutelle continuait, et comme madame la vicomtesse était assurée d'être destituée, c'est-à-dire de n'avoir jamais l'administration de la fortune que vous laisserez un jour à mademoiselle Bérengère, elle réfléchissait: «Vous refusez votre consentement, c'est bien; nous attendrons notre majorité; mais pendant ce temps, si une succession nous échoit, vous n'en verrez pas un sou, attendu que vous ne serez plus notre tutrice; au contraire, vous consentez? alors, pour reconnaître ce bon procédé, nous vous offrons...» Nous aurions vu ce qu'on pouvait lui offrir.
Le bonhomme Painel était ordinairement économe de ses paroles, et s'il continuait ainsi à développer son plan, ce n'était pas par amour-propre d'auteur ni par intérêt purement théorique. Seulement, comme il n'osait pas revenir en droite ligne aujamaisde M. de la Roche-Odon, il prenait un détour pour montrer comment on aurait réussi. Qui pouvait savoir si, en face de ce succès certain, ce ne serait pas le comte lui-même qui reviendrait sur sonjamais?
Il se crut d'autant mieux autorisé à espérer ce résultat, que le comte, après qu'il eut cessé de parler, resta un moment silencieux en homme qui réfléchit.
—Il est évident qu'il y a du bon dans votre idée, dit-il enfin.
—Parbleu! tout est bon.
—Non, pas tout, mais une partie.
—Et laquelle?
—Celle qui a rapport à l'offre à faire à la vicomtesse pour obtenir, disons le mot, pour acheter son consentement au mariage de sa fille. Elle est femme à l'accepter.
—Vous pouvez en être sûr.
—Ce n'était pas parce que j'en doutais que je l'ai repoussée tout à l'heure, mais parce qu'elle a quelque chose de honteux. Cependant, comme il faut avant tout songer au bonheur de Bérengère, je crois que, le moment venu, je tenterai cette négociation.
—Qui échouera ou qui vous ruinera, si elle n'est pas appuyée par la cessation imminente de la tutelle! Tout se tient dans mon plan. Si madame la vicomtesse de la Roche-Odon a l'espérance de rester tutrice, elle ne consentira pas au mariage. En effet, son calcul est bien simple, et si vous voulez me permettre de vous l'expliquer dans toute sa brutalité, vous allez voir qu'il n'y a pas possibilité de scinder mon moyen. Ce calcul le voici: madame la vicomtesse se dit que si vous mourriez demain, dans six mois, dans un an, elle administrerait la fortune de sa fille pendant trois ou quatre ans.
—Vous comptez jusqu'à la majorité de vingt et un ans.
—Sans doute.
—N'allez pas si vite; nous faisons émanciper ma petite-fille à l'âge de dix-huit ans, et alors si nous voulons nous marier, nous offrons, en échange du consentement de la mère, ce que vous vouliez lui proposer au moment de la destitution de la tutelle par jugement: que cette tutelle cesse par émancipation ou par destitution, c'est même chose, n'est-ce pas?
—A mon tour, je vous dis: N'allez pas si vite, monsieur le comte; vous faites émanciper votre petite-fille à l'âge de dix-huit ans, comment cela?
—Au moyen d'une délibération du conseil, comme la loi l'indique.
—Quelle loi?
—Mais le code.
—Jamais le code n'a permis une émancipation de ce genre.
M. de la Roche-Odon regarda le notaire d'un air stupéfait.
—Jamais, monsieur le comte, jamais.
—Mais je vous affirme que moi-même, j'ai fait émanciper un de mes parents en proposant cette émancipation au conseil de famille, et le jeune homme avait dix-huit ans, j'en suis certain.
—Il ne s'agit pas de l'âge; votre parent, n'est-ce pas, n'avait ni père ni mère?
—Sans doute.
—Est-ce là le cas de mademoiselle de la Roche-Odon?
—Elle n'a plus de père.
—Mais elle a une mère, qui exerce la puissance paternelle et qui l'exerce seule; elle peut, cette mère, provoquer l'émancipation de sa fille lorsque celle-ci a atteint non pas l'âge de dix-huit ans, mais simplement de quinze ans révolus; mais personne autre qu'elle ne peut exercer ce droit; ne me parlez donc pas d'une émancipation demandée par vous et prononcée par une délibération du conseil de famille, ni vous ni le conseil n'avez qualité pour cela.
M. de la Roche-Odon resta atterré; puis après un moment d'accablement il se révolta.
—Voyons, Painel, vous vous trompez, mon cher ami.
—Sac à parchemins! s'écria le vieux notaire, je me trompe, moi! Venez à la maison, monsieur le comte, et quand vous aurez lu l'article 477, vous verrez si je me trompe.
—Mais enfin, j'ai dit à tout le monde que je ferais émanciper ma petite-fille à dix-huit ans, me basant sur ce qui s'était passé pour mon jeune parent, et personne ne m'a représenté mon erreur.
—Qui, tout le monde? Moi? Griolet? un magistrat? un avocat?
—Je ne sais; mais enfin plusieurs personnes que je vois.
—Ce qu'on appelle des gens du monde. Eh bien! monsieur le comte, il en est du droit comme de la médecine; chacun croit s'y connaître sans avoir rien appris. On a vu administrer tel remède à une personne de ses amis, il a réussi; alors vite on se l'administre à soi-même dans un cas semblable, ou qu'on estime, d'après ses propres lumières, être semblable. Le remède était bon pour notre ami et il l'a sauvé; il est mauvais pour nous qui ne souffrons pas du tout de la même maladie, et il nous tue. Voilà ce qui s'est passé pour vous. Vous avez fait émanciper un mineur de dix-huit par délibération du conseil de famille, et vous avez conclu que tous les mineurs de dix-huit ans pouvaient être émancipés de la même manière. Voilà votre erreur.
—J'ai lu la loi cent fois.
—Vous avez lu ce que vous aviez dans l'esprit et non ce que vous aviez sous les yeux; venez la lire une cent et unième fois avec moi et vous verrez que je ne me trompe pas.
Il fallut que M. de la Roche-Odon se rendît à l'évidence.
—Et maintenant, dit le bonhomme Painel, vous voyez que pour obtenir le consentement de madame la vicomtesse, il n'y a qu'un moyen, qui est celui que je vous indiquais, une action en destitution de tutelle.
—Oui, je le vois et je le comprends; mais je ne pourrai jamais me résigner au moyen.
—Réfléchissez, monsieur le comte.
—La conscience n'a pas besoin de réfléchir, mon cher Painel.
Quelle déception, pour M. de la Roche-Odon!
Depuis trois années il vivait dans l'attente de cette émancipation, comptant les mois, comptant les jours, comptant les heures qui le séparaient du moment où Bérengère atteindrait ses dix-huit ans.
La mort en tant que mort n'avait rien d'effroyable pour lui; avec ses idées chrétiennes c'était le simple passage de cette vie dans un monde meilleur, où il espérait voir le Tout-Puissant, et chanter éternellement sa gloire; pour lui nulle horreur de l'enfer, mais seulement le profond regret de n'avoir pas mieux servi Dieu.
Ce qui l'épouvantait, c'était la crainte de laisser Bérengère seule et sans défense.
Avec lui s'éteignait le jugement qui avait remis Bérengère sous sa garde.
Lui mort, la vicomtesse s'emparerait de sa fille; non-seulement de la fortune que celle-ci viendrait de recueillir, mais ce qui était autrement terrible, autrement effroyable, de sa personne même, de son esprit, de sa chair, de son âme.
Que deviendrait l'honnête et pure enfant qu'il avait élevée, au contact de cette mère indigne?
A côté de cette question, combien petite était celle qui s'appliquait à la fortune?
Bérengère, flétrie par les exemples qu'elle aurait sous les yeux, exposée à tous les dangers, à toutes les corruptions, à toutes les séductions!
Bérengère devenue un sujet à exploiter entre les mains cupides et ambitieuses de sa misérable mère!
Cette image qui se dressait devant lui le rendait lâche.
Mariée par cette femme!
Sa vie sacrifiée, sa pureté ternie, son honneur perdu, sa foi menacée!
Elle résisterait, oui, elle combattrait courageusement, mais quelle lutte, quelles souffrances elle aurait à supporter, la chère mignonne, quels supplices et quelles hontes!
Et pour que tout cela n'arrivât pas, il suffisait qu'il pût vivre jusqu'au jour où les dix-huit ans de sa fille seraient accomplis.
Alors il exagérait les précautions déjà si méticuleuses qu'il avait adoptées.
Un jour il diminuait de quelques grammes sa portion de pain, se figurant qu'il avait trop mangé; le lendemain il ajoutait un légume à sa côtelette, se demandant si ce n'était pas la faiblesse qui avait causé le malaise dont il avait souffert.
Pour l'affaire la plus importante, il n'eût pas retardé son coucher ou son dîner de dix minutes.
Et il eût traité en ennemi quiconque l'eût fait mettre en colère.
S'il avait accepté les propositions de madame Prétavoine, ç'avait été malgré les conseils de Painel, et aussi malgré sa propre répugnance, pour se débarrasser des tracas journaliers qui troublaient sa digestion et son sommeil.
Et cela non pour mieux dormir ou pour mieux manger, mais pour se garder en bonne santé, en éloignant de lui tout ce qui pouvait déranger la régularité de sa vie.
Et à sa prière du matin ainsi qu'à celle du soir, il en ajoutait une spéciale qu'il avait composée pour demander à Dieu de prolonger ses jours jusqu'au moment décisif: «O mon Dieu! envoyez-moi sur cette terre toutes les souffrances physiques et morales, humiliez-moi, frappez-moi dans ce qui m'est le plus agréable et le plus doux, mais, je vous en supplie, laissez-moi vivre assez pour sauver mon enfant.»
Pendant trois années il avait tout ramené à cette espérance.
Et voilà que tout à coup la parole du vieux notaire la démolissait brusquement.
Il tombait dans le vide.
Était-ce possible?
Et bien qu'il eût lu le code avec le bonhomme Painel, il voulut le relire encore en rentrant à la Rouvraye.
—Art. 477. Le mineur resté sans père ni mère, pourra aussi, mais seulement à l'âge de dix-huit ans accomplis, être émancipé, si le conseil de famille l'en juge capable.
«Sans pèrenimère,» le texte était formel.
Comment n'avait-il pas vu cenitoutes les fois qu'il avait lu cet article?
Mais non, l'esprit plein de son idée d'émancipation, il n'avait prêté attention qu'aux dix-huit ans.
Pour lui tout avait été dans cette date, sur laquelle il avait bâti son système et arrangé l'avenir de sa fille.
Parmi les personnes auxquelles il avait parlé de son projet, il en était cependant qui étaient en état de lui en montrer l'inanité et l'absurdité.
Comment ne l'avaient-elles pas fait?
Il voulut s'en expliquer avec le président Bonhomme de la Fardouyère.
Il savait comme tout le monde le cas qu'on devait faire des connaissances et de l'intelligence du président, mais enfin c'était un homme du métier.
Le président eut une réponse simple et digne, comme il en avait toujours d'ailleurs.
—Est-ce qu'un homme comme moi se permet de présenter des objections à un homme comme vous? sans doute j'ai été surpris de vous entendre dire que vous émanciperiez mademoiselle Bérengère à dix-huit ans, mais je ne laisse jamais paraître ma surprise; d'ailleurs en y réfléchissant je me disais qu'il y avait sans doute accord entre vous et madame la vicomtesse à propos de cette émancipation, qui s'opérerait par la déclaration de la mère; l'usufruit légal au profit des père ou mère cessant lorsque l'enfant accomplit ses dix-huit ans, je ne voyais pas quel intérêt madame la vicomtesse pouvait avoir à différer cette émancipation, puisque, d'autre part, elle n'a pas la garde de sa fille.
Un accord entre lui et la vicomtesse, c'était là assurément ce que chacun avait pensé en l'entendant parler d'émancipation.
Malheureusement cet accord n'existait pas, et il n'était même pas possible, au moins à l'amiable.
Maintenant, il était bien certain qu'il n'y avait qu'un moyen pour émanciper Bérengère et la soustraire à sa mère, au cas—probable, d'ailleurs,—où il mourrait avant qu'elle eût atteint sa majorité.
Ce moyen, c'était celui que la loi lui mettait sous les yeux chaque fois qu'il ouvrait le code pour relire le chapitre de l'Émancipation. «Le mineur est émancipé de plein droit par le mariage.»
Cela était clair et précis.
Sur sa fille mariée, la vicomtesse ne pouvait rien, pas plus sur sa personne que sur sa fortune.
Par le mariage, Bérengère était donc sauvée; mais elle ne pouvait l'être que par le mariage.
Il fallait qu'il la mariât.
Et il n'y avait pas de temps à perdre pour faire ce mariage, puisque d'un jour à l'autre, le lendemain peut-être, la mort pouvait le frapper.
Il est vrai que pour ce mariage, de même que pour l'émancipation, le consentement de la mère était indispensable, mais on s'arrangerait pour qu'elle ne le refusât pas, c'est-à-dire qu'adoptant l'idée du vieux notaire, on l'achèterait.
Mais où était-il, le mari digne de ce choix?
Celui qu'elle pouvait aimer?
Celui qui la protégerait et qui assurerait son bonheur?
Car cette nécessité d'un mariage immédiat, déterminante pour lui, grand-père, ne serait d'aucun poids sur une jeune fille de dix-huit ans telle que Bérengère. Assurément, ce ne serait pas parce qu'il faudrait qu'elle se mariât qu'elle accepterait un mari; ce serait parce qu'elle aimerait l'homme qu'on lui proposerait.
Et quel homme pouvait-elle aimer? Un seul: Richard de Gardilane.
C'était ainsi que M. de la Roche-Odon avait été, par la seule force des circonstances, ramené au capitaine, et dans des conditions telles, qu'il devait souhaiter maintenant que le capitaine aimât sa petite-fille et que celle-ci aimât le capitaine.
Une seule chose restait inquiétante: la religion du capitaine.
Et cette inconnue, il fallait maintenant l'examiner au plus vite.
C'était chose assez délicate pour M. de la Roche-Odon que d'aller confesser M. de Gardilane.
Heureusement il avait pris en ces derniers temps l'habitude de faire au capitaine de fréquentes visites, soit chez lui, soit à son bureau des casernes; et par là se trouvait épargné l'embarras de se présenter de but en blanc sans avoir une raison ou un prétexte.
De raison ou de prétexte, il n'en avait pas besoin; il venait comme à l'ordinaire, pour rien, pour le plaisir.
Il ne lui fallait qu'une occasion.
Mais il en était de lui comme des amants jeunes et timides qui ne trouvent jamais bonne l'occasion qui se présente, tant ils ont peur de perdre la femme qu'ils aiment passionnément. Cette occasion, ils n'osent la faire naître, il faut qu'elle s'impose à eux, et encore bien souvent la repoussent-ils.
Ce fut ainsi qu'il alla trois ou quatre fois chez le capitaine, parfaitement décidé à parler en quittant la Rouvraye, et cependant revenant à la Rouvraye sans avoir rien dit de ce qu'il avait laborieusement préparé, ingénieusement combiné, savamment arrangé.
En route, il disposait son plan: il disait ceci, et puis cela; c'était bien simple; le capitaine serait forcé de répondre; il prévoyait ses répliques.
Il arrivait brave et décidé:
—Bonjour, mon cher ami.
Le capitaine s'inclinait.
—J'ai voulu vous voir pour...
Le capitaine fixait sur lui son regard clair et franc.
Et justement la franchise de ce regard troublait le comte; était-il honnête de tendre un piége à ce loyal garçon?
—J'ai voulu vous voir pour... vous serrer la main, vous allez bien, n'est-ce pas?
—Mais, parfaitement; et vous-même, monsieur le comte, et mademoiselle Bérengère?
—Très-bien, je vous remercie; est-ce que vous avez remarqué quelque chose d'insolite dans Bérengère?
—Qui peut vous faire croire?
—Il m'a semblé que vous m'adressiez votre demande d'un ton singulier.
C'était au tour du capitaine de se troubler: il hésitait; il cherchait des paroles et les pesait.
—Elle m'a paru un peu plus sérieuse que de coutume, comme si quelque chose la préoccupait.
—Ah! vous voyez bien.
—Cependant en bonne, en très-bonne santé; rose, fraîche, charmante.
Et l'on parlait de Bérengère; si bien qu'il n'était pas possible d'aborder la question religieuse.
Le rapport entre les deux sujets eût été trop direct et le capitaine eût pu avoir des soupçons.
Il valait donc mieux attendre et remettre au lendemain.
Un matin qu'il était venu de bonne heure, plus décidé encore que les jours précédents, il trouva le capitaine dans son cabinet de travail en train d'écrire un ordre pressé qu'un entrepreneur attendait, et, pour passer le temps, il se mit à regarder les uns après les autres les livres qui étaient entassés çà et là sur la table, sur des chaises et même sur l'appui des fenêtres.
Pendant ce temps, le capitaine acheva sa besogne, et, ayant congédié l'entrepreneur, il vint vers le comte en s'excusant.
—Ce sont là vos lectures ordinaires? demanda M. de la Roche-Odon, qui dans ces livres avait enfin trouvé l'occasion si longtemps cherchée.
—Vous voyez.
—Il y a de tout?
—Ah! certes, non. En dehors de ce qui touche à l'art militaire, je ne lis guère que des livres d'histoire et de littérature.
—Des récits historiques, des mémoires, des vers, des romans?
—Justement.
—Pas de livres philosophiques?
—Non.
Le comte hésita un moment.
—Pas de livres religieux? demanda-t-il enfin assez timidement.
—Pas davantage.
—Pourquoi?
Le moment était décisif.
Et ce n'était pas seulement pour M. de la Roche-Odon, c'était encore et tout aussi bien pour le capitaine.
En posant sa question, M. de la Roche-Odon pensait à Bérengère.
Et, en pesant sa réponse, c'était aussi à Bérengère que le capitaine pensait.
Tous deux en étaient ainsi arrivés au même point, le père et l'amant.
M. de la Roche-Odon avait conscience que ce mot si court qu'il venait de lancer après l'avoir tant de fois retenu, «pourquoi,» allait décider le bonheur, l'honneur, peut-être même la vie de sa fille.
Et, de son côté, le capitaine sentait que son amour, que son bonheur étaient en jeu, dépendant de la réponse qu'il allait faire.
—J'ai peu de temps à moi pour les études sérieuses qui ne se rapportent pas directement à mon métier, dit-il après une longue hésitation.
—Ces volumes de poésie, ces romans?
—Ces lectures sont un délassement, non un travail.
M. de la Roche-Odon comprit que le capitaine cherchait à ne pas répondre, et il éprouva un moment d'hésitation.
Mais il était trop engagé maintenant, trop avancé pour reculer.
—Le travail, c'est ce qui nous ennuie, n'est-ce pas? dit-il en souriant.
—Oh! certes non! en tous cas, pas pour moi; ainsi, je vous assure que les choses de mon métier me plaisent et que je les aime; néanmoins, quand je m'en occupe, elles sont un travail pour moi, et elles en sont si bien un que je ne suis plus en disposition d'en accepter un autre quand je les abandonne; c'est ce qui explique la présence de ces livres dans mon cabinet; ils remplacent pour moi les distractions du cercle ou du café.
Le capitaine était décidé à ne pas répondre; mais, de son côté, le comte était décidé aussi à aller jusqu'au bout de son interrogatoire.
Alors quittant le ton dégagé qui d'ailleurs ne convenait ni à son âge ni à son caractère, il redevint lui-même:
—Mon cher capitaine, dit-il d'une voix grave, vous savez quelle est mon estime pour vous, quelle est mon amitié, si vous ne les avez pas devinées je tiens à vous affirmer qu'elles sont grandes, très-grandes, plus je vous vois, plus je m'attache à vous, et bien souvent j'ai regretté que vous ne soyez pas mon fils.
Le capitaine se sentit perdu; il balbutia quelques paroles de remerciement.
—Je pense, j'espère que de votre côté, vous ressentez pour moi quelques-uns des sentiments que j'éprouve pour vous, continua M. de la Roche-Odon, et, si je m'en rapporte à nos relations, il est bien certain qu'il existe entre nous une réelle sympathie, non-seulement de coeur, mais encore d'esprit. Cependant il y a un point sur lequel nous ne nous sommes jamais expliqués. Je veux parler de nos idées religieuses. Quand je dis que nous ne nous sommes pas expliqués, c'est une mauvaise façon de m'exprimer, car il n'est pas nécessaire que je vous fasse une profession de foi pour que vous sachiez quelles idées sont les miennes.
Comme le capitaine ne répliquait rien, le comte insista:
—Cela est vrai, n'est-ce pas?
—Assurément, et d'une telle évidence, que je ne croyais pas avoir besoin de répondre à votre interrogation.
—Il vaut toujours mieux s'expliquer.
—Je connais et j'admire votre foi.
—Eh bien! mon cher ami, je voudrais en dire autant de vous; je ne connais pas vos croyances, je ne sais pas ce qu'elles sont et ne sais même pas si vous en avez. Dans la conversation et dans les relations de la vie, je vous ai toujours vu d'une tolérance parfaite pour les idées des autres, les respectant en tout; et les quelques paroles de scepticisme ou de raillerie qui vous ont quelquefois échappé étaient si bénignes, que je me demande ce qu'il faut penser de vous, ou, pour parler franchement, je vous le demande.
Cette fois il n'y avait plus moyen de s'échapper, il fallait répondre.
Ce fut le coeur serré et la voix presque tremblante que le capitaine fit sa réponse:
—Il me semble que précisément cette tolérance parlait pour moi.
—Comment cela?
—Qui dit croyant dit absolu dans sa foi, convaincu de l'excellence de cette foi et plein de mépris pour les erreurs des autres.
—Ah! mépris!
—Pitié, si vous voulez.
—Pas toujours; je vous assure que quant à moi je n'ai ni mépris ni pitié pour les idées qui ne sont pas les miennes; mais il ne s'agit pas de moi, il s'agit de vous; ainsi votre tolérance est de l'indifférence?
—Il me semble qu'il faut tout comprendre et tout admettre, la foi aussi bien que l'incrédulité.
—C'est là ce que j'appelle l'indifférence religieuse.
Le capitaine garda le silence, fort embarrassé, encore plus ému.
S'il avait eu plus de liberté d'esprit il aurait remarqué que M. de la Roche-Odon n'était pas moins ému que lui, et il aurait été bien certain que ces questions n'étaient point dictées par une vaine curiosité.
M. de la Roche-Odon continua:
—Il y a deux espèces d'indifférences; on est indifférent en matières religieuses parce qu'on est entraîné par les affaires ou les plaisirs de la vie, de sorte qu'on n'a pas le temps de penser à Dieu; ou bien on est indifférent parce qu'on rejette la religion comme inutile ou nuisible; laquelle de ces indifférences est la vôtre?
Comme le capitaine ne répondait pas, car il ne pouvait le faire avec sincérité qu'en s'exposant à perdre Bérengère, tant la situation était grave maintenant et tant les paroles avaient d'importance, M. de la Roche-Odon poursuivit:
—Bien que nous n'ayons jamais échangé nos idées à ce sujet, j'ai peine à croire qu'un homme tel que vous considère les idées religieuses comme inutiles ou nuisibles.
C'était une main que le comte lui tendait, il la saisit, et voyant qu'il n'avait plus à répondre par un oui ou non il voulut faire un effort pour sauver la situation.
Car il n'y avait pas à espérer que le comte lui permît de s'échapper: cet entretien était voulu et préparé; M. de la Roche-Odon lui faisait subir un examen de conscience, et il ne s'arrêterait assurément dans son interrogatoire que quand il aurait obtenu tout ce qu'il s'était promis d'apprendre.
Dans ces conditions il fallait donc renoncer à des échappatoires qui n'étaient ni dignes, ni même habiles, et mieux valait s'expliquer sinon complétement au moins bravement et en faisant soi-même la part du feu.
—Je suis si éloigné de considérer les idées religieuses comme inutiles ou comme nuisibles, que ce qui me paraît le plus grave dans la crise que notre époque traverse, c'est l'affaiblissement et la disparition de ces idées.
—Jamais elles n'ont été plus vivaces.
—Je ne pense pas comme vous sur ce sujet, et en voyant la religion chrétienne perdre une part de son influence sur l'homme, en la voyant aujourd'hui telle qu'elle est demeurée, se mettre en lutte ouverte avec la société moderne telle que celle-ci est devenue; je me demande avec inquiétude ce qui résultera de cette lutte. Et la question est d'autant plus sérieuse que ni la science ni la philosophie ne prennent la place laissée vide par la religion. Ce qui disparaît n'est pas remplacé, et quand le soleil qui éclaira le monde pendant de longs siècles s'éteint, je m'effraye en ne voyant pas de phares s'allumer. J'aurais voulu que la philosophie (bien entendu je parle d'une science nouvelle) suivît l'humanité sur les hauteurs libres où celle-ci est parvenue, et en lui montrant d'une main la route parcourue, lui indiquât de l'autre le but à atteindre. Et c'est justement parce que je n'aperçois nulle part ce guide, que je me désintéresse de questions qui, pour moi, sont en ce moment insolubles. De là ce que vous appelez mon indifférence. De là surtout ma tolérance; elle est d'autant plus grande que j'admire, que j'envie ceux qui croient.
C'était en hésitant, en parlant lentement, en cherchant ses mots, que le capitaine avait fait cette réponse qu'il avait maintenue, avec grand soin, dans des termes vagues.
Qu'allait dire le comte?
Non pas l'ami, mais le catholique fervent?
N'était-ce pas une insulte à sa foi?
Bérengère était-elle perdue?
Serait-elle jamais sa femme?
Il avait parlé les yeux dans ceux du comte, épiant, suivant l'effet produit par chaque mot, par chaque phrase.
A sa grande surprise, le visage de M. de la Roche-Odon qui s'était tout d'abord contracté sous une impression assurément pénible et peut-être même répulsive, s'était peu à peu éclairci.
Lorsque le capitaine eut cessé de parler, M. de la Roche-Odon demeura pendant assez longtemps silencieux, la tête penchée sur la poitrine, absorbé dans le recueillement et dans la réflexion.
Que se passait-il en lui?
Ses premières paroles allaient être certainement un jugement.
Lequel?
L'angoisse du capitaine était cruelle; des gouttes de sueur roulaient sur son front.
Tout à coup M. de la Roche-Odon releva la tête, et, tendant la main au capitaine par un mouvement qui calma instantanément l'anxiété de celui-ci:
—Mais vous êtes une âme religieuse! s'écria-t-il. Vous m'auriez répondu que Dieu était une hypothèse dont votre raison n'avait pas besoin, que j'aurais été désolé. Mais grâce au ciel, il n'en a pas été ainsi. Vous sentez, vous reconnaissez la nécessité de la foi.
Ce n'était pas tout à fait cela que le capitaine avait dit, il s'en fallait même de beaucoup, mais il ne souleva pas de contestation.
—Comment avez-vous été élevé? demanda le comte, chrétiennement?
—J'ai reçu l'instruction religieuse qu'on donne au collége.
—C'est bien cela. Et depuis, n'est-ce pas, vous n'avez pas étudié notre sainte religion?
—Non, pas particulièrement.
—Eh bien, mon cher ami, cette lumière que vous demandez, elle est dans votre âme, et il suffit d'une étincelle pour allumer le flambeau de la foi qui vous guidera.
Cette fois il n'eût pas été loyal de laisser croire au comte qu'il avait exprimé la vérité; le capitaine secoua donc la tête par un geste de dénégation.
—Vous ne la voyez pas, cette lumière, s'écria M. de la Roche-Odon, mais je me charge de vous la montrer, le voulez-vous?
Le capitaine hésita un moment, mais il n'eut pas la force de repousser la proposition du comte.
—Volontiers, dit-il.