Volontiers!
Ce mot n'était pas bien exact.
En effet, ce ne pouvait pas être de bonne volonté qu'il acceptait cette proposition, alors qu'il la savait inutile, et quand il comprenait quels dangers elle pouvait amener.
Que M. de la Roche-Odon s'imaginât, dans son zèle et dans son amitié, qu'il pourrait ramener le capitaine à la pratique de la religion chrétienne, cela s'expliquait et se comprenait jusqu'à un certain point.
Convaincu de l'excellence de cette religion, le comte était persuadé, comme tous ceux qu'une foi ardente enflamme, qu'il n'y a qu'à démontrer l'excellence de cette religion pour convertir les esprits qui jusqu'alors sont restés plongés dans l'ignorance;—quand le capitaine saurait, il croirait; quand il croirait, il pratiquerait: cela se tenait et s'enchaînait logiquement.
Mais le capitaine, qui se connaissait, savait parfaitement à l'avance que la parole du comte serait impuissante et qu'elle n'amènerait aucun changement dans ses idées.
De ces entretiens demandés par M. de la Roche-Odon, il ne pouvait donc sortir que des luttes et finalement sans doute une rupture; car il serait obligé, sous peine de déloyauté, de répondre aux arguments du comte, et il ne pourrait pas le faire en se maintenant dans les termes vagues qu'il venait d'employer. Il se reprochait de n'avoir pas été plus affirmatif. Continuer ce système serait une lâcheté dont il se sentait incapable. Sans doute il écouterait respectueusement le comte, il le laisserait parler tant que celui-ci voudrait, il répondrait même à ses arguments, en les discutant avec la plus grande modération, mais enfin il arriverait une heure où il faudrait bien que toutes ces discussions se résumassent dans un mot, et ce mot il devrait le dire sincère et précis, quoi qu'il pût en résulter.
Alors le rêve s'évanouirait pour faire place à la triste réalité. Bérengère serait perdue. Car il n'y avait pas à espérer que M. de la Roche-Odon consentît jamais à donner sa petite-fille en mariage à un homme qui ne croyait pas. Son irritation serait d'autant plus vive que, pendant un certain temps, il se serait complu dans ses idées de conversion: antipathie religieuse, griefs personnels, espérance déchue, amour-propre blessé, tout se réunirait pour amener une rupture que rien ne pourrait empêcher.
Il est vrai qu'un mot, un seul, aurait pu prévenir cette rupture, mais, hélas! ce mot il lui était impossible de le prononcer; c'eût été une indigne tromperie envers le comte et envers Bérengère, une lâche hypocrisie envers soi-même.
Il ne pouvait pas croire par ordre, ni même par amour, et ne croyant pas, il ne pouvait pas dire qu'il croyait, même pour obtenir Bérengère.
C'était là une fatalité de leur situation, en présence de laquelle il se trouvait désarmé et impuissant.
Et il se reprocha sa faiblesse et sa faute, qui avaient été d'autant plus grandes qu'au moment même où il avait reconnu qu'il était attiré vers Bérengère par un sentiment plus vif que la sympathie, il avait nettement vu ce qu'il adviendrait de cet amour.
Il avait alors fait son examen de conscience, et sous le saule pleureur de son jardin, au bord de la rivière, il avait passé toute une soirée à suivre les caprices de son imagination qui, s'envolant par-dessus les prairies noyées dans les vapeurs de la nuit, étaient retournées à la Rouvraye auprès de Bérengère. C'était là qu'il s'était avoué quelle impression profonde cette charmante enfant avait produite sur son coeur. C'était là qu'il s'était dit qu'elle serait une femme délicieuse. C'était là enfin qu'il avait admis pour la première fois l'idée du mariage à laquelle, jusqu'à ce jour, il n'avait jamais pensé. Mais ne se faisant aucune illusion, il avait sincèrement reconnu qu'il ne pouvait être le mari de Bérengère et qu'entre elle et lui, il y aurait toujours un abîme.
Il se rappelait parfaitement le mouvement de colère qui, à ce moment, l'avait agité, et il voyait encore la place, dans la rivière, où il avait jeté son cigare.
Cependant, bien qu'il eût mesuré la profondeur de cet abîme, il s'était laissé entraîner par cet amour naissant; au lieu de l'étouffer d'une main vigoureuse, il l'avait caressé; au lieu de fuir Bérengère, il l'avait recherchée, et il s'était hypocritement demandé si c'était vraiment une folie d'aimer cette jeune fille; les raisonsraisonnablestirées de la situation du comte et surtout de ses croyances lui avaient répondu: «Oui»; les raisonssentimentaleslui avaient répondu: «Non.» Et c'était seulement à celles-là qu'il s'était arrêté, repoussant les autres, ne les écoutant pas. Il avait vu l'avenir rempli de luttes et de souffrances, et néanmoins il avait accepté cet avenir, se disant qu'il lutterait, qu'il souffrirait, mais au moins qu'il vivrait.
Et il avait vécu, délicieusement vécu, aimant Bérengère, aimant son amour,—ne demandant rien, heureux du présent et fermant les yeux à ce qui pourrait se produire le lendemain.
Ce lendemain était arrivé et maintenant il fallait mourir.
Eh bien, il mourrait!
S'il avait été hypocrite avec lui-même, au moins ne le serait-il pas avec les autres.
Il ne pouvait devenir le mari de Bérengère que par le mensonge et la tromperie; il ne mentirait point, il ne tromperait point, et s'il n'obtenait pas pour femme celle qu'il aimait, au moins il l'aurait aimée, il l'aimerait toujours pour la joie de l'aimer, loin d'elle, sans qu'elle sût même qu'elle était aimée, qu'elle était adorée.
Désormais il n'aurait plus que quelques journées pour la voir; sa seule faiblesse serait de prolonger ces journées, et l'engagement qu'il venait de prendre avec M. de la Roche-Odon aurait au moins cela de bon qu'il pourrait jouir encore de quelques semaines d'intimité avec Bérengère, de quelques mois peut-être.
Il n'y avait aucune indélicatesse à laisser M. de la Roche-Odon développer longuement son enseignement, et à écouter patiemment les développements de ses leçons; cela ne pouvait qu'être une satisfaction pour le comte.
Ce qui serait indélicat, ce qui serait criminel, ce serait de profiter de ces dernières journées d'intimité pour chercher à plaire à Bérengère et pour tenter d'accentuer dans un sens plus passionné les sentiments de tendresse qu'elle lui témoignait; mais cela il ne le tenterait point, il ne le ferait point.
Puisqu'il ne pouvait pas devenir son mari, puisqu'il ne voulait pas essayer de se faire aimer d'elle, à quoi bon provoquer cette tendresse et la développer? Pourquoi lui préparer des regrets et des chagrins? C'était assez qu'il souffrît seul, et seul il souffrirait.
Cette pensée de prolonger ainsi leur intimité l'empêcha, lorsqu'il s'y fut arrêté, de regretter le «volontiers» par lequel il avait répondu à la proposition du comte, et peu à peu, détournant les yeux de ce qui arriverait fatalement dans l'avenir, il s'attacha d'autant plus ardemment au présent, qu'il le sentait, qu'il le savait plus fragile.
Malgré tout, cet entretien s'était encore moins mal terminé qu'il ne l'avait craint, quand il avait vu où tendait l'interrogatoire du comte.
La rupture immédiate qu'il avait pressentie et qu'il avait cru certaine ne s'était point accomplie. C'était quelque chose, cela, et même une grande, une très grande chose. Il avait du temps devant lui. Qu'arriverait-il pendant ce temps de grâce? Ç'eût été folie d'espérer le mieux, mais il ne fallait pas non plus croire au pire. Il attendrait; il verrait, et chaque jour il se dirait le mot de ceux qui ne peuvent pas désespérer: «Qui sait?»
De son côté M. de la Roche-Odon trouvait que cet entretien avait mieux tourné qu'il ne l'avait cru en l'engageant.
Sans doute il était désolé de la confession du capitaine.
Mais enfin, lorsqu'il avait décidé de risquer cet interrogatoire, il avait craint des réponses plus mauvaises que celles qu'il avait obtenues.
Si le capitaine ne croyait pas, il n'était nullement prouvé qu'il ne croirait pas un jour.
Entraîné par les exigences de la vie, il avait oublié les principes religieux de sa jeunesse.
D'ailleurs, par quelle instruction avaient-ils été développés, ces principes? Par celle qu'on reçoit dans les colléges. Et justement le comte n'avait aucune confiance dans cette instruction; n'avait-il pas entendu dire sur tous les tons que l'université ne fait que des incrédules ou des indifférents? Ce résultat avait été obtenu pour M. de Gardilane, qui ne se trouvait pas ainsi tout à fait responsable de l'état présent de sa conscience.
Le collége avait commencé l'indifférence, le monde, les mauvais exemples, les mauvaises lectures l'avaient achevée.
C'était la marche ordinaire des choses, mais elle ne l'avait pas conduit, comme cela arrive trop souvent, jusqu'à l'irréligion et l'incrédulité absolues.
Il avait dit, à la vérité, un mot bien grave sur la religion chrétienne, «qui, telle qu'elle est demeurée, se trouve en lutte avec la société telle que celle-ci est devenue.»
Mais il ne fallait pas attacher trop d'importance à cette parole, puisque justement il ne savait pas ce qu'était cette religion dont il parlait légèrement.
Au fond de l'âme se trouvait le sentiment religieux, et pour le moment cela suffisait; lorsque ce sentiment serait développé par l'instruction, il arriverait tout naturellement au catholicisme: il ne pouvait pas en être autrement.
Au moins telle était la conviction de M. de la Roche-Odon.
D'ailleurs il comptait sur un auxiliaire tout-puissant dans la tâche qu'il assumait—l'amour.
Si le capitaine n'avait pas vu le but auquel tendait le comte, il le verrait certainement un jour, et alors il comprendrait comment il pouvait obtenir Bérengère.
Ce jour-là l'indifférence serait vaincue, et si l'instruction était alors assez avancée, la conversion se produirait immédiatement, non par intérêt, mais par élan sympathique, par communauté d'idées, par ce sentiment qui est l'essence même de l'amour et qui fait que nous voyons ce que voit la personne aimée, que nous croyons ce qu'elle croit, que nous aimons ce qu'elle aime.
Les espérances de M. de la Roche-Odon furent si vives, sa confiance dans une heureuse conclusion s'établit si fermement qu'il crut pouvoir faire part de son projet à Bérengère,—au moins en ce qui touchait la conversion du capitaine, et sans lui rien dire, bien entendu, de ce qui résulterait de cette conversion. A ses yeux, cette explication aurait l'avantage d'empêcher Bérengère de chercher ce qui motivait leurs entrevues fréquentes et leurs longs entretiens.
Aux premières paroles de son grand-père elle se troubla et pâlit; mais peu à peu elle se remit.
—Et tu as bon espoir de réussir? demanda-t-elle, avec un léger tremblement de voix qui trahissait son émotion intérieure.
—Sans doute; cependant je ne peux rien affirmer, et ce serait aller trop vite et trop loin de considérer cette conversion comme accomplie: il faut attendre.
—Ce serait un grand bonheur.
—Un grand bonheur, assurément, et que je souhaite de tout mon coeur.
Grande avait été la surprise de Bérengère en entendant son grand-père lui parler du capitaine et de ses projets de conversion à l'égard de celui-ci.
Qui avait suscité ces projets?
Comme tous les enfants malheureux, et elle avait été horriblement malheureuse pendant sa première jeunesse, Bérengère avait pris l'habitude de ne jamais laisser passer une question qui la surprenait sans lui chercher une explication ou tout au moins une raison.
Combien de fois, alors qu'elle vivait près de sa mère, avait-elle deviné ainsi d'étranges choses qui n'étaient pas de son âge et que cependant, par une sorte d'intuition mystérieuse, elle comprenait: terrible éducation qui, par bonheur pour elle, avait été interrompue au moment où elle menaçait de devenir pernicieuse.
Suivant cette habitude, elle se mit donc à analyser le projet de son grand-père et à s'en demander le pourquoi.
Assurément ce n'était pas l'esprit seul de prosélytisme qui lui avait donné naissance: malgré sa foi militante, M. de la Roche-Odon vivait auprès des gens en respectant leurs croyances ou en tolérant leurs erreurs sans chercher à les convertir. C'était plutôt l'esprit de tolérance que l'esprit de conversion qui animait son grand-père, et s'il prêchait sa foi, c'était plutôt par l'exemple que par la parole.
D'ailleurs puisqu'il avait jusqu'à ce moment accepté les idées de Richard (quand elle pensait au capitaine, elle disait Richard tout court, et non le capitaine ou M. de Gardilane), il n'était pas admissible que tout à coup il voulût ainsi changer ces idées, sans avoir une raison puissante pour le faire.
Cela n'était point un fait de son caractère.
Il avait obéi à une raison.
Laquelle?
C'était cette raison qu'elle voulait chercher et trouver.
Une seule se présentait à son esprit, mais si elle était fondée, elle était terrible pour elle.
Son grand-père avait donc deviné son secret?
A cette pensée, elle fut prise d'une douloureuse confusion et d'une grande honte.
On savait qu'elle aimait Richard.
Ce «on» était à la vérité son grand-père, mais néanmoins cela était terrible.
Elle s'était donc trahie?
Comment?
Quand?
C'était à peine si elle avait osé s'avouer à elle-même ses sentiments vrais, et encore n'y avait-il pas longtemps qu'elle l'avait fait en toute sincérité, ayant trouvé toujours jusque-là des explications plus ou moins satisfaisantes à ce qu'elle avait appelé tout d'abord sa sympathie pour Richard, ensuite sa tendresse, après son amitié, et enfin, alors qu'il lui avait été impossible de se mentir à elle-même plus longtemps—son amour.
Et cependant elle s'était si bien cachée, elle avait si bien dissimulé!
Surtout depuis qu'elle avait reconnu qu'elle aimait, elle avait observé une si grande réserve avec Richard!
Ce fut un moment cruel pour elle que celui où elle fut contrainte de reconnaître que son grand-père avait observé et qu'il avait lu ce qui se passait dans son coeur.
Jamais elle n'avait été si embarrassée, si mal à l'aise, que le lendemain du jour où elle avait compris que son grand-père savait tout; et en descendant pour déjeuner elle avait un pouce de rouge sur le front et sur les joues, quand son grand-père, l'embrassant tendrement comme à l'ordinaire, l'avait longuement regardée les yeux dans les yeux.
Il avait cependant l'habitude de l'examiner ainsi et de plonger dans son âme chaque fois qu'elle venait à lui le matin; mais elle s'imaginait dans son trouble que jamais il n'avait mis dans son regard la curiosité et toutes les questions qu'elle y trouvait en ce moment.
Miss Armagh aussi lui causa une impression pénible, et à table elle s'imagina que les domestiques avaient une étrange façon de la regarder, comme s'ils eussent été maîtres de son secret.
Mais peu à peu ce trouble s'apaisa, et après n'avoir été sensible qu'à ce qu'il y avait de blessant pour sa pudeur dans cette situation, elle en vint à voir les avantages qui s'y trouvaient.
Puisque son grand-père s'inquiétait des croyances de Richard et voulait l'amener à se convertir, c'était donc qu'il n'était point fâché quelle aimât Richard.
Cela était d'une logique rigoureuse.
Fâché de cet amour, il eût rompu avec Richard.
Au contraire, il voulait se rapprocher de lui par l'union de la foi.
Alors il admettait donc l'idée de le prendre pour gendre?
Cela encore était logique.
Quelle joie!
Richard accueilli par son grand-père!
Richard son mari!
Puisque c'était son mari qu'elle aimait, elle n'avait plus à rougir.
Ce n'était pas de ce moment qu'elle savait que son grand-père désirait la marier et la marier jeune.
Si elle n'avait pas connu dans tous leurs détails les actes d'hostilité qui s'étaient échangés entre son grand-père et sa mère, elle en avait assez appris pourtant pour ne pas ignorer les sentiments de haine dans lesquels ils étaient l'un vis-à-vis de l'autre.
Bien qu'on se fût toujours caché d'elle et qu'on eût évité de parler de sa mère quand elle pouvait entendre, elle avait saisi assez de paroles au vol, et d'autre part elle avait deviné assez de choses pour savoir que la crainte suprême de son grand-père, c'était de mourir avant qu'elle fût émancipée ou mariée.
De là le régime sévère qu'il s'était imposé et dont elle souffrait chaque fois qu'à table elle le voyait rester sur son appétit, c'est-à-dire presque chaque jour.
De là les précautions excessives qu'il prenait pour sa santé.
De là cette crainte de la mort, dont il pouvait mourir plutôt que de toute autre maladie moins dangereuse, moins douloureuse assurément.
Si elle n'avait pas été jusqu'à deviner tout ce que son grand-père redoutait, c'est-à-dire ce qui avait rapport au côté moral de son existence près de sa mère, elle avait en tout cas parfaitement compris ce qu'il craignait quant à ce qui touchait le côté matériel de cette existence, c'est-à-dire le gaspillage de l'héritage qu'il laisserait.
Elle avait gardé un souvenir vivace de ce gaspillage, et elle avait encore devant les yeux, la figure de ces gens vêtus de noir, qui parcouraient l'appartement de sa mère, se faisant ouvrir les meubles, comptant le linge, pesant l'argenterie, et écrivant cette énumération sur des feuilles de papier timbré qu'ils appelaient un procès-verbal de saisie.
C'était pour qu'elle ne fût pas exposée à ces dangers que son grand-père voulait, avant de mourir, l'émanciper ou la marier.
En se mariant elle assurait donc la tranquillité de son grand-père, c'est-à-dire sa vie même, le débarrassant de toutes ces craintes, de toutes ces précautions qu'il s'imposait ou dont il souffrait depuis si longtemps.
Il était donc tout naturel que les choses étant ainsi, il eût voulu convertir Richard qu'il acceptait pour gendre sous cette seule condition de conversion.
Richard se convertirait-il?
Pas plus que son grand-père elle ne savait quelles étaient les idées religieuses de Richard.
Était-il indifférent, était-il incrédule? elle l'ignorait, n'ayant jamais pensé à cela jusqu'à ce jour, et ne s'étant pas demandé, quand elle avait commencé à l'aimer: est-il ou n'est-il pas chrétien? grand-papa l'acceptera-t-il ou le refusera-t-il?
Mais maintenant cette question qui ne s'était pas présentée à son esprit, devait être résolue.
Elle était capitale et c'était elle qui allait décider leur vie à tous.
—Il m'aime, se dit-elle, il pensera comme je pense; je crois, il croira; n'est-ce pas là cette union des pensées comme des sentiments qui est l'amour?
Et en raisonnant, en calculant ainsi, elle se sentait pleine de confiance.
Elle n'en était pas en effet à douter comme le capitaine, et tandis que celui-ci se demandait avec une entière bonne foi: «M'aime-t-elle?» elle se disait avec une entière assurance: «Il m'aime.»
Jamais cependant une parole d'amour n'avait été échangée entre eux, jamais un serrement de main n'avait indiqué ce que les lèvres n'osaient pas prononcer.
Mais est-ce qu'une femme, est-ce qu'une jeune fille, même la plus innocente et la plus candide, a besoin de paroles précises ou de caresses matérielles pour savoir qu'elle est aimée?
En cherchant dans sa tête un seul mot qui affirmât l'amour de Richard, Bérengère ne l'eût pas trouvé; mais sans chercher elle sentait dans son coeur mille témoignages de cet amour plus frappants, plus éblouissants, plus enivrants les uns que les autres.
Il l'aimait, donc il penserait, il sentirait, il croirait comme elle.
C'était ainsi au moins que dans son assurance enfantine elle comprenait l'amour, n'admettant pas une seconde qu'il pût y avoir doute à cet égard.
Seulement pour qu'il répondît à son grand-père dans le sens que celui-ci désirait, il fallait qu'il fût prévenu.
En effet, s'il ignorait dans quelle intention M. de la Roche-Odon avait entrepris sa conversion, il pouvait très-bien arriver qu'il ne prêtât qu'une oreille distraite aux exhortations qu'on lui adresserait; il était soldat et il pouvait ne pas aimer les sermons.
M. de la Roche-Odon lui démontrant l'excellence de la religion parce que cette religion était excellente, ne serait pas écouté comme M. de la Roche-Odon, lui demandant une conversion qui ferait le mariage de sa petite-fille.
Ah! si elle avait pu le prévenir et le styler!
Mais cela n'étant pas possible, elle voulut au moins ne pas rester dans l'angoisse intolérable que le doute à propos de la réponse de Richard lui causait, et pour cela elle se décida à l'interroger elle-même pour voir dans quelles dispositions il était.
D'ailleurs, en le questionnant à ce sujet, ne pouvait-elle pas en même temps le prêcher?
Et il y avait certitude qu'il ne l'écouterait pas d'une oreille distraite.
Pourquoi ne le convertirait-elle pas elle-même?
Elle n'avait, elle le reconnaissait, ni le savoir, ni l'éloquence, ni l'autorité de son grand-père; mais Richard ne l'écouterait pas, elle en était certaine, comme il écouterait M. de la Roche-Odon.
Depuis que Sophie était installée, avec son enfant, dans la chaumière du parc de la Rouvraye, Bérengère et le capitaine avaient pris l'habitude de se rencontrer là tous les jeudis, une heure avant le dîner.
Cette habitude s'était établie tout naturellement et sans qu'il y eût accord formel entre eux.
Le jeudi qui avait suivi le baptême, le capitaine avait dit à Bérengère qu'avant de venir à la Rouvraye il s'était arrêté chez Sophie pour voir son filleul, et le jeudi d'après Bérengère avait tout naturellement éprouvé le désir d'aller voir l'enfant qui était aussi son filleul à elle, une heure avant le dîner.
Par un hasard bien surprenant en vérité, le capitaine était arrivé juste au moment où elle tenait l'enfant dans ses bras et le faisait sauter.
Ils étaient un instant restés chez Sophie, puis ils s'étaient mis en route pour la Rouvraye, accompagnés de Miss Armagh.
Et depuis, toujours bien servis par ce hasard de plus en plus surprenant, ils s'étaient ainsi rencontrés chaque jeudi, tantôt Bérengère étant arrivée la première, tantôt au contraire Richard l'ayant devancée.
Ces visites hebdomadaires, sans compter celles que Bérengère lui faisait dans la semaine, étaient les grandes joies de Sophie.
Car malgré les promesses de M. de la Roche-Odon et malgré la protection ouverte dont il la couvrait, elle était traitée en paria par les gens du château, même par la femme de charge qui ne s'était point montrée la bonne et digne personne que le comte avait annoncée.
Cette protection déclarée du comte et sa générosité avaient naturellement éveillé la jalousie: bien des gens avaient espéré qu'on leur donnerait cette maisonnette du parc; en voyant qu'elle était pour une nouvelle venue, pour une coureuse, pour une fille perdue, leur espoir déçu s'était changé en haine et en hostilité contre celle qui leur volait leur bien.
Une ligue s'était formée contre elle dans le personnel et dans l'entourage du château, de sorte que tous les bavardages, tous les bruits à propos de son suicide et de son accouchement, soufflés et entretenus par cette hostilité, ne s'étaient pas éteints.
On continuait à se demander quel était le père de son enfant.
Et, de plus, on en était arrivé jusqu'à le lui demander à elle-même, non pas directement, bien entendu,—aucun des gens de la Rouvraye n'eût eu cette hardiesse,—mais à la façon des paysans, sous forme de plaisanterie, ou bien dans son dos, comme si l'on ne s'adressait pas à elle.
Quand elle traversait le jardin pour se rendre chez la femme de charge, portant son enfant dans ses bras, elle entendait les jardiniers élever la voix et parler exprès assez fort pour que leurs propos arrivassent quand même à ses oreilles.
—C'est-y drôle, Placide, d'avoir un père avant sa naissance, et de ne plus en avoir après.
—Es-tu bête! les enfants ont toujours un père; on en a vu qui en avaient plusieurs.
Alors on la saluait, comme si on venait seulement de l'apercevoir.
—Bonjour, mademoiselle Sophie!
—Montrez donc voir un peu à qui il ressemble, ce chéri.
Tout cela sans parler des mépris et des dédains qu'on affectait de lui témoigner, comme si c'eût été une honte d'avoir affaire à elle.
—Pensez donc une fille qui a eu un enfant!
—Encore si on savait quel en est la père.
—Si elle l'avait su elle-même, est-ce qu'on ne l'aurait pas forcé à se déclarer?
Alors ceux des domestiques qui étaient ennuyés de faire maigre les jours d'abstinence, et qui par gourmandise rageaient contre la dévotion de leur maître, insinuaient que ce père pouvait bien être un ecclésiastique.
—Ça c'est vu.
—Allons donc; il paraît qu'on leur enseigne dans les séminaires des moyens pour ne pas avoir d'enfants.
—Vraiment?
—C'est sûr.
Cette guerre était d'autant plus douloureuse pour Sophie, qu'après son installation avec son enfant dans la maisonnette isolée du parc, elle avait cru que c'en était fini de ses souffrances.
Le comte de la Roche-Odon, mademoiselle Bérengère, le capitaine Gardilane avaient été si bons pour elle; on était si bien dans cette petite maison isolée au milieu des herbages; c'était chose si importante d'avoir du travail assuré toujours, qu'elle était revenue à la vie.
Ces blessures la rejetaient dans le passé avec ses cruels souvenirs, et quand une voix gouailleuse ou haineuse parlait de son enfant, quand un mauvais rire insultait à son malheur, elle se reprenait à penser douloureusement à celui que dans le silence et le recueillement du travail, elle parvenait à rejeter loin d'elle, et même à oublier.
Car elle ne l'aimait plus, et il lui semblait que les pièces d'argent qu'il avait déposées dans sa main avaient agi sur elle comme ces fers chauffés à blanc qui détruisent une plaie et la cicatrisent.
Quand elle s'était relevée de son lit, elle était guérie de son amour, elle ne ressentait plus pour celui qu'elle avait aimé jusqu'à en mourir, qu'un profond mépris.
Mais l'horrible blessure qu'elle avait reçue était de celles qui exigent le repos absolu, et justement ces propos la ravivaient sans cesse, et la faisaient saigner.
Elle eût tant voulu oublier!
Et quand, dans le calme de sa maisonnette où elle n'entendait que la chanson du vent dans les arbres, le gazouillement des oiseaux et le meuglement des boeufs, elle était parvenue à s'engourdir en berçant son enfant, et se berçant elle-même, avec les rêves qu'elle faisait pour l'avenir de ce cher petit être qui pendait à son sein,—ces paroles méchantes de ceux qui s'acharnaient contre elle, sans qu'elle leur eût rien fait, la rejetaient douloureusement dans le passé.
Ce n'était pas seulement la honte qui l'étreignait au coeur, c'était encore le mépris pour lui.
Cela était si affreux de ne pas avoir un souvenir qui ne fût souillé par une tromperie, ou une déloyauté: le vol de ses lettres, car il les lui avait littéralement volées; l'envoi à Bruxelles alors qu'il était décidé à ne jamais la rejoindre; cet argent mis dans la main suppliante qu'elle tendait vers lui, tout cela n'était-il pas ignoble? Quelle bassesse, quelle misérable lâcheté!
Rien dans ce passé qui ne fût flétri, pas une joie pure de laquelle elle pourrait plus tard parler à son enfant, lorsque celui-ci, devenu grand, lui demanderait ce qu'était son père.
—Un misérable!
Pourquoi s'acharnait-on ainsi après elle, pour la rejeter dans cette bourbe? Une fois elle avait été témoin d'une pareille cruauté sauvage: c'était au bord de l'Andon, un chien auquel on avait attaché une pierre au cou était entraîné par le courant, il se débattait et luttait pour aborder, mais des gamins étaient sur le quai, et, en riant, en s'amusant ils le rejetaient au large avec des bâtons ou des cailloux qu'ils lui lançaient; quand ils l'avaient frappé à la tête, quand ils l'avaient atteint sur ses yeux suppliants qu'il tendait vers eux, ils poussaient des cris de triomphe; comme ils s'amusaient! vingt fois il vint au bord, vingt fois il fut repoussé et il disparut dans un remous.
Les gens du château s'amusaient d'elle ainsi, et la mine confuse qu'elle leur montrait quand ils frappaient sur elle leur procurait un moment de gaieté: il faut bien rire en ce monde, et assurément il n'y a rien de plus drôle qu'une fille assez bête pour se faire faire un enfant.
On comprend que dans de pareilles conditions, les visites du capitaine et de mademoiselle de la Roche-Odon apportaient la consolation et le bonheur dans la maisonnette.
Leurs yeux qui la regardaient marquaient la sympathie, leurs voix qui lui parlaient se faisaient douces, affables et bienveillantes.
Et c'était précisément de sympathie et de bienveillance qu'elle avait besoin pour s'en faire un bouclier contre les pierres qu'on lui lançait de tous côtés comme au chien noyé.
Il est vrai qu'une autre voix lui faisait aussi entendre des paroles de bienveillance, c'était celle de l'abbé Colombe. Aussitôt que Sophie était devenue sa paroissienne, le curé de Bourlandais l'avait visitée, et, avec sa bonté ordinaire, avec son ardent amour du prochain, qui faisait de lui le prêtre le plus charitable du diocèse, il s'était appliqué à la consoler. Mais à ses paroles de bienveillance se mêlaient des exhortations religieuses, et Sophie, bien qu'élevée chrétiennement, n'était pas en état en ce moment d'ouvrir son âme à ces pieuses exhortations. Lui parler religion, c'était lui parler d'Aurélien, et elle ne voulait rien entendre. Comme il arrive souvent pour ceux que le malheur a jetés hors du sentiment de justice, elle déplaçait les responsabilités, et parce que Aurélien, ce modèle de piété, avait agi misérablement avec elle, elle accusait et repoussait tout ce qui touchait à la religion.
Et puis l'abbé Colombe, malgré toute sa bonté et sa charité, ne savait pas trouver le chemin de son coeur comme mademoiselle de la Roche-Odon et M. de Gardilane.
Il s'occupait d'elle, exclusivement d'elle; tandis que le capitaine et Bérengère s'occupaient surtout de son enfant.
Et dans son coeur, l'amour de la mère avait remplacé l'amour de l'amante; cet enfant elle l'aimait aussi ardemment aussi passionnément qu'elle avait aimé Aurélien: ce qu'on faisait pour lui, l'intérêt ou la sympathie qu'on lui témoignait étaient plus doux à sa tendresse maternelle que ce qu'on eût fait pour elle-même.
Combien de fois ses yeux s'étaient-ils mouillés de larmes en voyant mademoiselle de la Roche-Odon prendre l'enfant dans ses bras, lui chatouiller le menton pour lui faire faire risette et l'embrasser quand il avait ri.
Décidée à entreprendre la conversion de Richard, Bérengère avait décidé que ce serait dans ses visites à Sophie qu'elle réaliserait son idée.
Sans doute il ne serait pas facile de s'entretenir librement devant miss Armagh, dont la surveillance était devenue de plus en plus scrupuleuse, mais enfin, en cherchant bien, on trouverait des moyens pour se débarrasser quelquefois et durant quelques minutes de cette gardienne trop fidèle.
Alors vivement et en quelques paroles elle pourrait le catéchiser.
Que fallait-il?
Qu'il sût qu'elle désirait qu'il crût comme elle croyait, et ce devait être assez.
Le jeudi fixé pour l'exhortation de Richard, Bérengère annonça à miss Armagh, vers trois heures, qu'elle avait besoin d'aller à Condé, et la vieille Irlandaise se mit avec empressement à la disposition de son élève.
Il s'agissait d'acheter chez les demoiselles Ledoux différents objets de lingerie que Bérengère jugeait utiles à son filleul.
Le choix fut long, car Bérengère ne voulait pas arriver chez Sophie trop longtemps avant le capitaine.
Pour retourner de chez les demoiselles Ledoux à la Rouvraye, ce n'était point précisément le chemin de passer devant la maison de Richard, cependant Bérengère voulut prendre cette route et justifia son désir par une explication plus ou moins heureusement trouvée.
Elle ne savait pas si elle verrait Richard dans son jardin, mais enfin elle verraitsamaison, l'allée dans laquelleilse promenait, le saule sous lequelils'asseyait et rêvait.
Elle ne l'aperçut point, alors elle hâta le pas de peur qu'il ne fût déjà arrivé chez Sophie, et elle traîna derrière elle miss Armagh, qui se demandait pourquoi, après avoir marché si lentement d'abord, on marchait maintenant si vite.
—Voici quelques petits objets pour notre petit Richard, dit Bérengère en déposant son paquet sur la table et en le défaisant; ce sont des béguins et des brassières; le petit grossit et j'ai remarqué qu'il était gêné des bras; il remuera mieux lorsqu'il sera plus à l'aise.
—Oh! mademoiselle, combien vous êtes bonne! dit Sophie, mais c'est trop beau pour mon enfant.
—Cela ne lui donnera pas des idées de luxe, je l'espère, et puis j'ai plaisir à voir mon filleul beau. Voulez-vous que nous le fassions beau; nous allons lui mettre une brassière neuve et un béguin.
Et toutes deux elles se mirent à habiller l'enfant; Sophie le tenant sur ses genoux, Bérengère lui passant ses petits bras potelés dans les manches de la brassière.
Lorsqu'elles l'eurent bien pomponné, Bérengère lui tourna la tête vers elle comme elle eût fait d'une poupée articulée, puis lui souriant:
—Allons, Richard, mon petit Richard, faites risette, monsieur.
Et comme l'enfant agitait ses petits bras en les tendant vers elle:
—Il entend son nom, n'est-ce pas? demanda-t-elle.
—Ah! je crois bien, mademoiselle.
Cette toilette avait pris un certain temps, cependant le capitaine n'arrivait pas.
Alors Bérengère se mit à tourner dans la maison, furetant partout comme à son ordinaire.
Au reste elle pouvait faire cela sans indiscrétion, car il régnait un ordre parfait dans le ménage de Sophie: le linge à coudre rangé sur une table en chêne placée devant la fenêtre et flanquée d'un berceau en osier, dans lequel l'enfant dormait ordinairement, sous le regard et à portée de la main de sa mère;—la vaisselle en exposition sur les tablettes du buffet;—la bassine en cuivre jaune plus brillante qu'un miroir;—les landiers et la crémaillère bien récurés suivant l'usage normand;—le carreau en terre rouge bien balayé.
Tout en allant de çà de là, Bérengère s'arrangeait pour revenir toujours à la porte afin de jeter un rapide coup d'oeil dans l'herbage, et voir si Richard arrivait.
A la fin elle l'aperçut gravissant rapidement le sentier; alors au lieu de le regarder venir, elle alla à la cheminée chauffer ses pieds qui n'étaient nullement froids.
Ce fut seulement quand le capitaine fut entré qu'elle se retourna.
—Tiens, vous voilà, capitaine?
—Vous ici, mademoiselle?
Mais ils poussèrent ces deux exclamations sans se regarder en face.
—Passant à travers l'herbage, dit le capitaine, j'ai voulu entrer pour voir comment allait Bérenger.
—Oh! bien, je vous remercie, monsieur le capitaine, répondit Sophie.
—Voyez donc comme il est beau, notre petit Richard, avec sa brassière et son béguin, dit Bérengère.
—Allons Richard-Béranger, dit Sophie, fais risette à ton parrain.
Tandis que Bérengère appelait l'enfant «Richard», le capitaine l'appelait «Bérenger».
Et ainsi, chacun de son côté, ils prenaient plaisir à prononcer ce nom à chaque instant et inutilement: Bérengère ne trouvant rien de plus doux que le nom de Richard, le capitaine se complaisant à prononcer celui de Bérenger.
Pour Sophie, qui n'avait pas les mêmes raisons pour aimer tel ou tel nom, elle appelait son fils Richard-Bérenger, réunissant ainsi ceux qui l'avaient sauvée dans une même appellation; mais au fond du coeur elle souriait en cachette, devinant bien pourquoi Bérengère tenait tant au nom de Richard, et le capitaine à celui de Bérenger.
Ils s'aimaient, et ils étaient dignes l'un de l'autre; aussi vingt fois par jour faisait-elle des voeux pour leur bonheur. Elle se disait qu'il était impossible qu'ils ne fussent pas heureux; n'avaient-ils pas ce qui assure le bonheur: la jeunesse, la beauté, la tendresse, et mieux encore l'honnêteté et la bonté?
Tout à coup Bérengère abandonna le capitaine devant la cheminée, se dirigea vers la table chargée de linge, et prenant la pièce à laquelle Sophie travaillait en ce moment, elle la montra à miss Armagh, qui, assise près de cette table n'avait pas bougé depuis qu'elle était entrée.
—Est-ce que vous trouvez cette reprise mal faite? demanda-t-elle.
Et elle lui mit la reprise sous le nez.
Mais le jour avait baissé et l'ombre avait peu à peu rempli la cuisine.
—Je ne vois pas bien, dit miss Armagh.
—Regardez de près, je vous prie, continua Bérengère; j'ai soutenu l'autre jour à la femme de charge que ces reprises étaient parfaites, et je serai bien aise, si la discussion recommence à ce sujet, d'être appuyée par votre autorité, devant laquelle il n'y a qu'à s'incliner.
Miss Armagh tenait trop au prestige de son autorité, pour ne pas déférer à une demande qui lui était présentée en ces termes: elle aimait d'ailleurs à rendre des jugements, même sur une question de couture.
Elle quitta sa chaise, et prenant la pièce de lingerie que Bérengère lui tendait, elle se dirigea vers la porte pour bien voir la reprise qui était soumise à son jugement, et aussi pour mettre ses lunettes, sans que le capitaine et Sophie s'en aperçussent.
C'était là que Bérengère l'attendait; elle la suivit, et même elle l'attira en dehors de la maison.
—Nous serons mieux dehors, dit-elle, et nous profiterons des dernières lueurs du jour.
Le nez chaussé de lunettes, miss Armagh examina longuement, consciencieusement la reprise de Sophie:
—C'est incontestablement parfait, dit-elle, on a tort de blâmer un pareil travail.
—N'est-ce pas?
—Assurément; je le soutiendrai envers et contre tous.
Et elle se prépara à rentrer dans la cuisine.
Mais avant qu'elle eût tourné sur elle-même, Bérengère la prenant par le bras l'arrêta.
Alors, baissant la voix:
—Miss Armagh!
—Mon enfant?
Et, jusqu'à un certain point étonnée par cet appel, Miss Armagh la regarda avec attention.
Elle paraissait confuse et embarrassée.
—Qu'ayez-vous donc? demanda l'institutrice.
—C'est que cela n'est pas facile à dire.
—Quoi?
—Ce que je veux dire.
—Même à moi?
—Surtout à vous, attendu qu'il s'agit de vous dans ce qui m'embarrasse.
—N'ai-je plus votre confiance, mon enfant?
—Ah! ma chère miss Armagh!
—Eh bien! alors, parlez, si la chose est urgente ou bien, si elle ne l'est pas, remettez-la à un moment où, ayant réfléchi, vous serez mieux préparée.
—Elle est urgente.
—Alors, mon enfant, dites-la.
—Mais...
—Dites-la, je vous prie. Qui peut vous retenir? Ne suis-je pas votre amie?
Miss Armagh se montrait d'autant plus pressante, qu'elle était vivement intriguée par ces hésitations et ces réticences.
—Que va-t-elle m'apprendre? se demandait-elle.
Sans en avoir l'air, Bérengère l'observait à la dérobée.
Lorsqu'elle jugea le moment favorable à l'exécution de son dessein, elle se décida à parler.
—Il s'agit d'une chose qui vous surprendra, dit-elle.
Et de nouveau elle s'arrêta.
—Pour laquelle j'ai besoin du concours de M. de Gardilane.
—Une chose qui me surprendra?
—Si vous cherchez à comprendre, je ne vais pas plus loin.
—Cependant...
—Il n'y a qu'une seule chose que vous devez comprendre, c'est que si je demande le concours de M. de Gardilane ouvertement devant vous, il n'y aura plus de surprise pour vous. Cela est clair, n'est-ce pas?
—Clair?
—Il me semble que si vous savez ce que je dis à M. de Gardilane, la surprise est supprimée.
—Alors?
—Alors il faudrait tout naturellement que vous ne l'entendissiez point. Ainsi nous allons rentrer au château tout à l'heure, tous les trois ensemble. Eh bien! sous un prétexte quelconque, ou même sans prétexte, car avec M. de Gardilane, il n'est pas nécessaire de prendre des précautions excessives, vous restez de quelques pas en arrière; oh! pas beaucoup, huit ou dix pas, enfin assez pour ne pas entendre notre entretien.
—Mais...
—Alors il y a surprise pour vous; c'est bien simple.
Elle dit cela gaîment, en riant, comme si réellement il s'agissait de la chose la plus simple et la plus naturelle.
Bien qu'étant interloquée par cette demande bizarre, Miss Armagh s'était gardée de laisser paraître les idées qui avaient traversé son esprit.
—Que veut-elle donc demander à M. de Gardilane? se disait-elle en réfléchissant, tandis que Bérengère parlait.
Cet éclat de rire acheva de dissiper ses hésitations.
—C'est quelque cachotterie de petite fille, se dit-elle.
Et elle se mit à sourire en pensant aux inquiétudes du comte: petite fille des pieds à la tête, petite fille de coeur et d'esprit, rien que petite fille.
Cela le prouvait de reste.
Il s'agissait d'une surprise; assurément d'une surprise que Bérengère voulait lui faire pour son jour de naissance qui arrivait dans trois semaines, et c'était pour cela qu'elle avait besoin de M. de Gardilane qui, sans doute, irait à Paris d'ici-là.
Mais en quoi consistait cette surprise?
Et son imagination se mit à galoper sur cette piste: c'était peut-être une théière en argent que Bérengère voulait lui donner, comme déjà elle lui avait donné deux tasses pour sa fête; à moins que ce ne fût une parure en guipure dont elle avait parlé. Mais non, le capitaine ne savait pas acheter de la guipure: c'était donc une théière.
Pendant qu'elle cherchait ainsi, Bérengère l'observait du coin de l'oeil.
Enfin miss Armagh releva la tête:
—Je resterai de quelques pas en arrière, dit-elle.
Bérengère voulut cacher son émotion sous le rire:
—Et vous n'écouterez pas! dit-elle.
—Ah! mon enfant.