Les choses étant ainsi disposées de ce côté, madame Prétavoine put revenir à madame de la Roche-Odon, à Cerda et à Rosa Zampi.
Il n'y avait pas de temps à perdre avec ces marionnettes, dont elle tenait les fils dans sa main.
En effet, Rosa Zampi pouvait se brouiller avec son amant.
De son côté, la vicomtesse pouvait se fâcher avec Cerda.
Et si l'un ou l'autre de ces résultats se produisait, c'en était fait de toutes ses combinaisons; il fallait trouver autre chose pour amener une rupture entre madame de la Roche-Odon et lord Harley.
Il y avait donc urgence à agir, ou plus justement à faire agir mademoiselle Rosa Zampi, principal personnage de la pièce qui allait se jouer.
Madame Prétavoine avait longuement réfléchi à la façon dont elle devait imprimer l'impulsion à cette marionnette.
Sans doute, la chose en soi ne présentait pas de grandes difficultés.
En écrivant à Rosa Zampi une lettre anonyme que copierait le premier écrivain public venu, et en disant dans cette lettre que Cerda était l'amant de madame de la Roche-Odon, il était bien certain que la jalousie de cette Transtévérine, prompte aux coups de couteau, lui ferait faire quelque éclat.
Ce qu'il fallait à madame Prétavoine, ce n'était pas un coup de couteau donné dans lespaccio di vinode M. Zampi père; que lui importait en effet que Cerda reçût ou ne reçût pas des coups de couteau?
Pour elle, pour ses intérêts, il n'y avait qu'une chose utile, c'était que le scandale, si scandale il y avait, ou le coup de couteau (ce qui était meilleur), eussent pour théâtre l'appartement même de madame de la Roche-Odon, de telle sorte que lord Harley ne pût pas conserver le moindre doute ni la plus légère illusion sur ce qui se serait passé.
Mais comment ouvrir l'appartement de la vicomtesse à mademoiselle Rosa Zampi?
Là était la difficulté,—le point délicat,—l'inconnue à dégager et à trouver.
Tout d'abord il était évident qu'une seule personne pouvait ouvrir cet appartement, et cette personne c'était mademoiselle Emma.
En dehors d'elle, ce qu'on chercherait serait peu pratique ou dangereux, et madame Prétavoine était de caractère aussi prudent que peu romanesque; sa règle étant de s'avancer, par un chemin sûr, vers un but qu'elle apercevait dès le départ, et que, dans sa route, elle ne voulait pas perdre de vue.
Puisque c'était Emma qui devait être l'instrument de la rupture entre la vicomtesse et lord Harley, c'était par Emma qu'il fallait mettre Rosa Zampi en action.
Une fois arrêtée à cette idée, madame Prétavoine ne perdit pas de temps pour entreprendre cette négociation.
Elle avait un prétexte pour se présenter, ses médailles, car prévenue par Emma que ces saintes médailles n'étaient pas perdues et qu'elles avaient été retrouvées sur la table même où elles avaient inutilement fureté ensemble, elle n'avait eu garde d'aller les reprendre, réservant cette occasion pour un moment favorable.
—Eh bien, dit Emma en la recevant, vous n'avez guère mis d'empressement à venir chercher ces médailles, et je vous les aurais renvoyées si vous ne m'aviez tant recommandé de ne les confier à personne.
—Savez-vous pourquoi j'ai tardé ainsi?
—Non.
—Vous ne devinez pas?
—Vous avez été occupée par votre réception au Vatican.
—Ah! vous avez su?
—Nous avons vu cela dans les journaux.
—Et qu'a dit madame la vicomtesse?
—Que vouliez-vous qu'elle dit!
—C'est juste; je pensais à Condé en parlant ainsi, mais madame la vicomtesse ne s'intéresse pas à notre cher diocèse. Je vous demandais donc si vous ne deviniez pas pourquoi je n'étais pas venue chercher mes médailles.
—Eh bien, non, je ne devine pas.
—C'était parce que j'espérais que mes prières seraient exaucées et qu'alors vous vous décideriez enfin à coudre ces médailles dans les robes de madame la vicomtesse.
Emma se mit à rire comme elle l'avait fait la première fois que madame Prétavoine lui avait communiqué sa pieuse idée.
—Est-ce que mes saintes médailles seraient inutiles aujourd'hui? demanda madame Prétavoine.
—Elles n'auraient jamais été plus utiles, au contraire.
A de pareilles paroles, il n'y avait qu'à répondre: «Eh bien! prenez-les alors.» Et c'eût été ce que madame Prétavoine eût répondu si elle avait sincèrement voulu les voir cousues dans les robes de madame de la Roche-Odon, mais tel n'était pas son but.
—Alors cela dure toujours? dit-elle.
—Plus que jamais.
—Et l'idée ne vous est pas venue de tenter quelque chose pour rompre cette liaison et rendre la liberté à cette pauvre vicomtesse?
—Oh! si, bien des fois!
—C'est ce que je me disais en pensant à cette malheureuse situation. Il est impossible qu'un jour ou l'autre mademoiselle Emma, qui est si bonne pour madame de la Roche-Odon, ne la sauve pas.
—C'est bien difficile.
—Tout est difficile; seulement, j'ai toujours vu qu'avec de l'adresse et de la persévérance on réussissait ce qu'on voulait fermement.
—J'hésite.
—Ah! je comprends cela; cependant il y a un moment où l'hésitation devient une sorte de complicité.
—C'est ce que je me dis.
—Votre idée, n'est-ce pas, l'idée que sûrement vous avez eue, c'est de faire surprendre ce chanteur auprès de madame la vicomtesse, par cette fille d'au-delà du Tibre, cette... j'ai oublié le nom.
—C'est là justement qu'est la difficulté.
—Est-ce que ce chanteur ne vient pas ici?
—Il n'y vient que trop.
—Est-ce qu'il ne reste pas quelquefois... la nuit?
Emma ne voulut pas répondre, mais elle fit un signe affirmatif.
—Et vous ne savez jamais à l'avance quand il doit venir, quand il doit rester?
—Oui, quelquefois; ainsi je suis certaine qu'il viendra d'aujourd'hui en huit et qu'il restera, c'est sa fête, et madame veut la lui souhaiter; en sortant de son théâtre il se rendra ici pour souper.
—Eh bien! alors?
—Certainement je n'aurais qu'à faire prévenir cette Rosa Zampi, et la constatation de l'infidélité de son amant serait facile pour elle; mais ce n'est pas pour cette fille que cette constatation est utile, c'est pour madame.
—Je ne comprends pas.
—Que m'importe que Rosa Zampi se fâche avec Cerda; ce que je voudrais, ce serait que madame se fâchât avec Cerda.
—Comment, vous croyez que si par une lettre anonyme vous préveniez cette fille que, dans huit jours, c'est-à-dire lundi, n'est-ce pas, à minuit, elle pourra surprendre son amant auprès d'une dame et dans une position à ne laisser aucun doute sur leur intimité; que pour cette surprise elle n'aura qu'à monter au premier étage d'une maison via Gregoriana, n° 81; à sonner, à écarter vivement le jeune domestique qui viendra lui ouvrir et à entrer; vous croyez qu'après que madame la vicomtesse aurait vu cette fille faire une scène à son amant, ce serait seulement une rupture entre la Transtévérine et le chanteur qui se produirait?
—Évidemment non, si les choses se passaient ainsi; mais il me paraît bien difficile, pour ne pas dire impossible, que toutes ces prévisions se réalisent.
—Et pourquoi cela? Il est certain, n'est-ce pas, que cette fille, en recevant votre lettre écrite par un écrivain public, accourt ici. Il est certain, n'est-ce pas, qu'elle peut facilement repousser votre petit domestique. Alors est-ce qu'il n'est pas tout naturel qu'en entendant ce bruit, vous qui êtes occupée à servir le souper des deux coupables, vous ouvriez la porte de la pièce où ils sont; et alors, est-ce qu'il n'est pas tout naturel aussi que cette fille se précipite par cette porte? Ce qui vous paraît difficile me paraît, à moi, aller tout seul. Il est vrai que je n'entends rien à ces intrigues. Cependant il y a une chose certaine que je vois, c'est la liberté de madame la vicomtesse.
—Cela, oui.
—Ce que je vois encore, c'est que c'est vous, vous seule qui la sauvez, et dans des conditions telles que personne ne peut découvrir quel a été votre rôle, et même si vous en avez joué un; car ouvrir une porte en entendant un bruit insolite ne constitue pas une intervention.
Madame Prétavoine n'ajouta pas un mot, car elle avait dit l'essentiel; la réflexion compléterait ce qu'elle avait indiqué.
Se levant, elle mit les médailles dans sa poche.
—Maintenant je vois que je puis les emporter, c'est vous qui ferez le miracle que j'attendais d'elles.
Puis, arrivée à la porte elle s'arrêta.
—Voulez-vous me permettre une question; tout ce que vous me dites est si extraordinaire et s'écarte tellement de nos moeurs bourgeoises, que je n'y comprends rien; comment se fait-il que madame la vicomtesse reçoive ainsi ce chanteur chez elle; lord Harley peut revenir à l'improviste, il me semble.
—Jamais sans prévenir.
—Alors il n'a pas de clef?
—Si; mais lord Harley est un gentleman qui pousse à l'extrême la délicatesse; il ne se présenterait pas ici sans se faire annoncer.
—C'est superbe, cela.
—Ah! madame l'a bien élevé.
Madame Prétavoine avait obtenu beaucoup plus qu'elle n'avait tout d'abord espéré et imaginé.
Il était bien certain que mademoiselle Emma écrirait la lettre dont elle venait de lui inspirer l'idée.
Il était certain que le lundi suivant Rosa Zampi, pénétrant au n° 81 de la via Gregoriana, surprendrait son amant soupant en tête-à-tête avec madame de la Roche-Odon.
Et il était certain encore que de cette surprise résulterait une scène terrible, dans laquelle se diraient et se feraient toutes sortes de choses dramatiques.
Enfin il était non moins certain que cette scène ne resterait pas circonscrite aux seuls acteurs qui la joueraient: il y aurait du bruit, du scandale, peut-être même des blessures, et lord Harley serait sûrement informé de ce qui, en son absence, se serait passé chez celle qu'il aimait.
Tout cela c'était ce que madame Prétavoine avait prévu et arrangé en expliquant à Emma l'idée que celle-ci «avait sûrement eue.»
Mais l'entretien qu'elle avait dirigé, avait si heureusement tourné qu'elle pouvait maintenant pousser ses avantages beaucoup plus loin.
Ce n'était plus d'informer lord Harley de ce qui se serait passé en son absence chez sa maîtresse, qu'il s'agissait, c'était de le rendre témoin de ce qui s'y passerait sous ses yeux, c'était de lui faire entendre ce qui s'y dirait.
Tout se trouvait changé et, par bonheur, dans un sens favorable à ses desseins.
Sachant ce qu'elle savait maintenant, elle pourrait même se passer du concours de Rosa Zampi; en effet, il suffisait que lord Harley, arrivant dans la nuit, trouvât Cerda et madame de la Roche-Odon en tête-à-tête, soupant galamment, pour rompre avec sa maîtresse infidèle.
Mais il n'y avait aucun inconvénient à aller au delà du simple suffisant.
Bien qu'elle se connût mal aux choses de l'amour, elle savait cependant que les amants sont faibles et que qui dit amoureux dit aveugle et sourd de parti pris, aveugle à ne pas voir ce qui crève les yeux, sourd à ne pas entendre ce qui déchire les oreilles.
Elle était habile, la vicomtesse; qu'elle fût surprise à table avec Cerda, et elle était femme à trouver une explication à ce tête-à-tête; tandis que si lord Harley survenait au moment où Rosa Zampi reprocherait à la vicomtesse de lui avoir enlevé son amant, ou bien arracherait les yeux à Cerda, toutes les explications du monde ne prévaudraient pas contre cette scène qui se passerait devant lui; ce que son amour crédule admettrait, son orgueil justement exaspéré le repousserait; un homme comme lord Harley méprise la femme assez faible pour vous donner comme rival un comédien et pour s'exposer aux injures d'une fille du Transtévère; il y avait là une promiscuité à soulever le coeur le moins délicat.
Il était donc important, puisque les circonstances le permettaient, que lord Harley, Rosa Zampi et Cerda se rencontrassent tous les trois au même moment chez la vicomtesse.
Pour Cerda il n'y a pas à s'en occuper, ce serait madame de la Roche-Odon qui l'inviterait elle-même.
Pour Rosa Zampi, il n'y avait qu'à laisser mademoiselle Emma agir; si une catastrophe arrivait et si la scène ne se renfermant pas dans les paroles dégénérait en actes de violence qui amenassent des recherches judiciaires, Emma seule serait compromise; n'était-ce pas elle qui seule avait eu l'idée de débarrasser sa maîtresse de Cerda; n'était-ce pas elle qui avait fait écrire la lettre de Rosa; ne serait-ce pas elle enfin qui aurait ouvert la porte par laquelle la Transtévérine en fureur aurait pénétré auprès de madame de la Roche-Odon? Emma, Emma seule, aurait tout conçu; Emma seule aurait tout exécuté. Où voir une autre main? Où lui trouver une complice?
Pour lord Harley, au contraire, il fallait se décider à intervenir directement et personnellement.
Assurément cela était fâcheux, et il eût été grandement à souhaiter qu'elle eût établi, soit par elle-même, soit par Aurélien, des relations avec cet Anglais, car alors elle eût pu manoeuvrer avec lui, comme elle venait de le faire avec madame de la Roche-Odon, se tenant dans la coulisse, et mettant en avant des intermédiaires inconscients du rôle qu'on leur donnait à jouer; mais enfin, puisque cela n'avait pas été préparé en temps, il était trop tard maintenant; ce n'était pas en huit jours qu'on pouvait trouver des amis complaisants qui se chargeraient de prévenir lord Harley qu'il était trompé et que pour avoir la preuve de cette tromperie il n'avait qu'à pénétrer chez sa maîtresse le lundi suivant, à minuit, en se servant pour la première fois de sa clef.
Dans ces conditions, il n'y avait donc qu'à agir soi-même, et cela sans perdre de temps.
Le seul moyen qui lui parût sûr était celui qu'elle employait déjà avec Rosa Zampi, une lettre anonyme, que la poste se chargerait de remettre sans inquiétude de savoir ce qu'elle portait.
Mais un embarras se présentait pour madame Prétavoine, qui, ne sachant ni l'italien ni l'anglais, ne pouvait écrire sa lettre qu'en français; or se servir de cette langue à Rome en parlant à un Anglais était une grosse imprudence, qui tout d'abord restreignait les recherches à un petit nombre de personnes.
Il était donc d'une importance capitale que cette lettre fût en anglais ou en italien, et qu'elle fût écrite par quelqu'un qu'on ne pût pas trouver, si on se livrait à des recherches.
Cela réalisé, on n'aurait plus qu'une mauvaise chance de son côté; celle résultant de l'étonnement d'Emma en voyant surgir lord Harley; mais contre celle-là, il n'y avait rien à faire au moins préventivement; si plus tard Emma demandait comment lord Harley avait été prévenu, on se défendrait, et cela serait d'autant plus facile qu'on la tiendrait par la lettre qu'elle aurait écrite elle-même à Rosa.
C'était en revenant de la via Gregoriana chez les soeurs Bonnefoy que madame Prétavoine avait ainsi examiné la situation; arrivée dans sa chambre, elle se mit à sa table et vivement elle atteignit ce qui lui était nécessaire pour écrire: son plan était arrêté, elle avait trouvé celui qui écrirait cette lettre en anglais, sans qu'on pût jamais le découvrir.
C'était un vieil employé qu'elle avait eu pendant vingt ans dans sa maison de banque, où il faisait la correspondance anglaise; elle avait pleine confiance en lui, le sachant incapable d'une indiscrétion, si légère qu'elle fût, et, en mettant les choses au pire, il n'était pas possible d'admettre qu'on allât le chercher jamais à Hannebault pour l'interroger.
«Mon cher Duvau,
«Je vous prie de me rendre le service que voici: vous me traduirez en anglais la lettre ci-jointe, en écrivant votre traduction sur une feuille de papier ordinaire ne portant aucun signe, soit comme en-tête, soit dans la pâte; puis vous mettrez cette lettre dans une enveloppe, sur laquelle vous écrirez: Mylord Harley, Ardea, et vous me l'enverrez dans une seconde enveloppe plus grande; vous me répondrez poste pour poste; l'affaire est importante, de plus elle demande une grande discrétion; je vous l'expliquerais si je n'étais moi-même en tout ceci qu'un simple intermédiaire; et c'est justement cette qualité d'intermédiaire qui fait que je vous prie de me renvoyer cette lettre et celle à traduire, afin que je puisse les remettre à la personne que cette affaire intéresse, laquelle ne connaissant pas, comme moi, vos hautes qualités de probité et de discrétion, ne sera rassurée qu'en détruisant elle-même ces deux lettres.
«Recevez mes remerciements et croyez à mon affection dévouée.
«Veuve PRÉTAVOINE.»
A cette lettre était jointe celle que Duvau devait traduire.
«Mylord,
«Un ami à qui vous avez dix fois fermé la bouche lorsqu'il a cherché à aborder un sujet délicat, vous écrit pour vous donner un avertissement qui vous touche dans votre honneur et dans vos sentiments les plus chers; ne vous en prenez qu'à vous, si au lieu de vous donner cet avertissement de vive voix il est contraint de recourir à une lettre.
«Revenez lundi d'Ardea sans prévenir personne et sans qu'on puisse soupçonner votre intention de retour; allez via Gregoriana; pénétrez avec votre clef deux minutes après minuit dans la chambre de celle que je ne veux pas nommer, et vous verrez si votre honneur n'est pas gravement compromis.
«Si vous voulez savoir qui vous donne cet avis, cherchez parmi vos amis celui qui vous est le plus dévoué, qui vous aime le plus, et vous trouverez. Au reste venez à lui, lorsque les choses seront accomplies, dites-lui un mot, un seul de cette lettre, et il s'en reconnaîtra aussitôt l'auteur; s'il ne la termine pas par son nom c'est pour que vous ne la repoussiez pas, comme déjà tant de fois vous avez repoussé ses avertissements.»
Le samedi matin, par la première distribution, elle reçut la réponse qu'elle attendait.
Avec sa régularité habituelle, Duvau s'était conformé aux instructions qu'il avait reçues: sous la même enveloppe se trouvaient la lettre à lord Harley et celles de madame Prétavoine.
La lettre adressée à lord Harley n'étant pas cachetée, madame Prétavoine l'ouvrit, mais sans pouvoir la lire, puisqu'elle ne savait pas l'anglais; cependant, en l'examinant et en la tournant entre ses doigts, elle remarqua que Duvau avait écrit mylord en deux mots: My Lord; et sur l'adresse elle remarqua aussi un changement; au lieu de mylord Harley: il y avait The Right hon. Lord Harley.
Et alors elle s'applaudit d'avoir eu recours à Duvau, car pleine de confiance en lui, elle se dit que c'était ainsi sans doute que les choses devaient se faire. Sa lettre paraîtrait écrite par un Anglais, et avec la précaution qu'elle avait eu le soin de prendre, de parler au nom de l'amitié, il n'y avait guère à craindre que les soupçons arrivassent jusqu'à elle. Lord Harley chercherait parmi ses amis celui qui aurait pu lui écrire cette lettre, et jamais l'idée ne viendrait à personne que c'était elle, madame Prétavoine. Pourquoi l'eût-elle écrite? Dans quel but! On ne le connaissait pas, ce but. Comment supposer qu'il y avait quelqu'un qui avait intérêt à amener une rupture entre lord Harley et madame de la Roche-Odon, afin d'obtenir de celle-ci, réduite à la misère, de consentir au mariage de sa fille? On n'imagine pas facilement des combinaisons si compliquées; on va au plus près; et dans ces circonstances, le plus près c'était quelque rivalité, quelque jalousie de femme à propos de ce chanteur.
Persuadée qu'Emma écrirait à Rosa Zampi, madame Prétavoine n'avait eu garde de retourner chez la vicomtesse; malgré tout le désir et toute l'impatience qu'elle avait d'être fixée à ce sujet, il fallait éviter qu'on pût constater qu'elle avait cherché à savoir si Rosa avait été prévenue.
D'ailleurs, alors même que celle-ci ne l'aurait pas été, ce qui n'était guère probable, cela n'empêcherait pas lord Harley de surprendre Cerda en tête-à-tête avec madame de la Roche-Odon, et c'était déjà un assez bon résultat pour qu'on lui envoyât la lettre de Duvau.
Elle cacheta donc cette lettre, et elle la porta elle-même à la poste de la piazza Colonna; si lord Harley ne la recevait pas le soir, il la recevrait au moins le lendemain dimanche, et il aurait tout le temps nécessaire pour venir à Rome le lundi soir.
Elle attendit le lundi soir avec une fiévreuse impatience, et de bonne heure elle se retira dans sa chambre disant à la soeur Sainte-Julienne, ainsi qu'à Aurélien, qu'elle désirait se coucher.
Mais au lieu de se coucher, elle atteignit un grand manteau noir à capuchon et l'ayant disposé sur une table, elle souffla la lumière.
Puis cela fait, elle s'installa dans un fauteuil et resta là immobile, comptant les heures de sa pendule qui résonnaient dans le silence de la nuit.
Lorsque la demie sonna après onze heures, elle endossa vivement son manteau mais sans faire de bruit, et sortant à pas glissés elle descendit, au grand étonnement de mademoiselle Bonnefoy la jeune, qui n'était point encore couchée.
—Êtes-vous donc indisposée? demanda mademoiselle Bonnefoy.
La question n'était peut-être pas en situation, car si madame Prétavoine avait été indisposée, elle ne serait pas sortie à onze heures et demie; mais comme mademoiselle Bonnefoy n'osait pas demander franchement: «Où allez-vous en pareille heure?» elle se servait de la question qui s'offrait à son esprit.
—Non, pas du tout; je vous remercie, répondit madame Prétavoine.
Et, sans en dire davantage, elle sortit vivement.
De la place Barberini à la via Gregoriana, la course n'est pas longue; en peu de minutes, madame Prétavoine arriva devant la maison de madame de la Roche-Odon.
Les fenêtres de l'appartement de la vicomtesse étaient éclairées, et par les fentes des rideaux on apercevait des jets de lumière; c'était là un signe favorable: évidemment Cerda était attendu.
Comme madame Prétavoine ne pouvait pas s'établir en faction devant cette maison, elle s'éloigna de quelques pas, marchant le long des murs, enveloppée dans son manteau, la tête si bien cachée dans son capuchon qu'il aurait fallu braquer une lanterne en plein visage pour la reconnaître.
La rue d'ailleurs était déserte, et comme il n'y avait pas de lune au ciel, elle se trouvait assez mal éclairée par le gaz qui laissait çà et là des places dans l'ombre; c'était dans cette ombre que se tenait madame Prétavoine, ralentissant alors le pas et ne l'allongeant que lorsqu'elle recevait en plein la lumière.
Une autre femme eût pu avoir peur dans cette rue silencieuse et déserte, mais c'était un sentiment que madame Prétavoine ne connaissait pas quand elle n'avait pas des grosses sommes d'argent ou des valeurs sur elle.
C'était même parce qu'elle était bien certaine à l'avance de n'avoir pas peur, qu'elle n'avait pas pris une voiture pour venir s'embusquer devant la maison de la vicomtesse: cette voiture aurait eu un cocher, et ce cocher, surpris de cette étrange station aurait pu devenir un témoin gênant; mieux valait être seule dans la rue.
Il y avait à peine dix minutes qu'elle était arrivée, lorsqu'elle vit venir à elle un homme qui marchait avec nonchalance et sans se presser. Lorsqu'il ne fut plus qu'à quelques pas d'elle et sous la lumière du bec de gaz, elle reconnut en lui le jeune homme qu'elle avait vu chez madame de la Roche-Odon la première fois qu'elle s'y était présentée, c'est-à-dire Cerda.
Il passa près d'elle, sans même la regarder; puis, arrivé à la porte de la vicomtesse, il sonna et entra.
Madame Prétavoine allait revenir sur ses pas lorsqu'elle aperçut au loin dans l'ombre une forme confuse qui s'avançait rapidement en rasant les murs.
Alors elle continua lentement son chemin.
La forme confuse s'était nettement dessinée, c'était une femme; sa tête était couverte d'un châle brun; elle passa si vite près de madame Prétavoine que celle-ci ne put voir son visage; elle entendit seulement sa respiration, qui était haletante.
Mais elle n'avait pas besoin de la voir, elle savait que c'était Rosa Zampi.
Arrivée devant le n° 81, celle-ci s'arrêta un moment.
Qu'allait-elle faire?
Les gens du peuple, à Rome, ne sont pas habitués à avoir affaire aux concierges, qui sont rares dans cette ville et ne se rencontrent guère que dans les maisons louées aux étrangers: sans doute Rosa se demandait comment entrer; mais son hésitation ne fut pas longue; elle tira la sonnette; la porte s'ouvrit et se referma; elle était entrée.
Madame Prétavoine, qui s'était arrêtée, revint vivement sur ses pas, et, traversant la rue, se blottit dans l'ombre d'une grande porte, vis-à-vis la maison de la vicomtesse; puis, elle resta là immobile, épiant, regardant, écoutant comme le chasseur à l'affût.
Et de fait, le gibier qu'elle poursuivait n'était-il pas tombé dans son embuscade?
L'heure sonna et frappa sur le coeur de madame Prétavoine.
C'était beaucoup d'avoir amené Cerda et Rosa chez madame de la Roche-Odon, mais maintenant il fallait que lord Harley arrivât.
Si son angoisse fut vive, elle ne fut pas de longue durée; un bruit de pas retentit sur les dalles sonores.
Un homme se montra, il marchait à pas incertains, et de temps en temps il portait la main à son front; arrivé devant la maison de la vicomtesse, il s'arrêta et étendit le bras vers la sonnette; mais au lieu de sonner, il resta le bras suspendu.
Son geste n'avait pas besoin d'être traduit pour madame Prétavoine; c'était celui de l'hésitation.
N'allait-il pas entrer?
Il laissa retomber sa main sans sonner et s'éloigna de quelques pas.
—Le lâche! murmura madame Prétavoine, il n'ose pas.
De nouveau il s'arrêta, l'irrésolution, la perplexité et l'angoisse se trahissaient dans ses mouvements incohérents.
Tout à coup il traversa vivement la rue et se trouva presque face à face avec madame Prétavoine.
Mais il ne prit pas garde à elle; se retournant il regarda les fenêtres de la vicomtesse; des ombres fantastiques simulant des grands bras et des mouvements violents se dessinaient sur les rideaux; en même temps on entendit des éclats de voix.
D'un bond lord Harley sauta la rue et ayant sonné, il entra vivement.
Enfin, enfin!
Ils étaient donc en présence les uns des autres, et si de son affût elle ne voyait point et n'entendait point ce qui se passait et se disait entre-eux, elle pouvait cependant, par les ombres qui se dessinaient sur les rideaux et par les éclats de voix qui retentissaient dans le silence de la nuit, suivre assez clairement la scène pour deviner ce qu'elle était.
Terrible sans doute; mais cela n'épouvantait pas madame Prétavoine, bien au contraire.
Il n'y avait que quelques minutes que la porte s'était refermée sur lord Harley quand elle se rouvrit devant lui; il s'arrêta un moment sur le trottoir comme si tout à coup la nuit s'était faite devant ses yeux.
Poussée par la curiosité, madame Prétavoine avait quitté l'embrasure de la porte dans laquelle elle se cachait, et elle avait avancé de deux pas, le cou tendu.
Brusquement, lord Harley traversa la rue et venant à elle, il lui dit d'une voix furieuse deux ou trois mots en anglais qu'elle ne comprit pas.
Elle se garda de répondre.
Alors il se pencha sur elle pour la regarder, mais dans l'ombre il ne put pas voir son visage qu'elle avait d'ailleurs détourné.
Avant qu'elle eût pu se défendre, il la saisit par le bras et l'entraîna au milieu de la rue, sous la lumière du bec de gaz, et la tenant solidement d'une main malgré les efforts qu'elle faisait pour se dégager, de l'autre il abaissa le capuchon dans lequel elle se cachait.
Puis se penchant de nouveau sur elle, il la regarda.
Mais presque instantanément il lui abandonna le bras, et sans un mot il s'éloigna.
Bien qu'elle ne fût pas peureuse, son saisissement avait été si vif, qu'elle resta un moment sans trop savoir où elle était, après que lord Harley se fut éloigné.
Mais elle n'avait pas l'habitude de s'abandonner à ses émotions pas plus qu'à l'ébranlement de ses nerfs.
Elle réagit vivement et vigoureusement contre la surprise qui, durant quelques secondes, l'avait paralysée, et se dit qu'elle avait été bien bête de se laisser surprendre ainsi.
L'action de lord Harley, incompréhensible tout d'abord, s'expliquait facilement en l'examinant: malgré sa préoccupation, il l'avait vue, lorsque traversant la rue avant de sonner, il s'était presque jeté sur elle, et lorsqu'en sortant il l'avait retrouvée à la même place, l'idée lui était venue qu'elle était là pour l'observer; donc puisqu'elle savait qu'il allait arriver, c'était elle qui devait avoir écrit la lettre anonyme.
Cela se déduisait logiquement, et le reste était tout aussi clair.
S'il l'avait ainsi brusquement entraînée sous le bec de gaz, c'était dans l'espérance de la reconnaître, et s'il s'était éloigné avec un geste de fureur, c'était parce que le visage qu'il avait vu ne lui avait rien dit.
Mais ayant échappé à ce danger, il était imprudent de s'exposer à un autre: Cerda et Rosa, qui, eux aussi, pouvaient l'avoir vue en passant, allaient peut-être venir à elle en la retrouvant là lorsqu'ils descendraient, et il n'était pas du tout certain qu'ils se contenteraient du geste de fureur de lord Harley: les italiens ont le sang plus bouillant que les Anglais, et leur main est prompte au couteau.
Elle s'éloigna donc, si vive que fût son envie de voir la fin de cette scène, qui avait si bien commencé.
Ce qu'elle avait vu, d'ailleurs, était pour elle le point essentiel, celui-là même qu'elle avait désiré et poursuivi,—c'est-à-dire le départ de lord Harley.
Le reste était affaire de simple curiosité. Ce n'était pas la querelle de Cerda avec madame de la Roche-Odon ou de Rosa avec Cerda, qui devait faire le mariage d'Aurélien; c'était celle de lord Harley avec la vicomtesse.
Et pour celle-là, elle était fixée.
Sans avoir vu comment les choses s'étaient passées, elle pouvait sûrement reconstituer leur marche.
En pénétrant chez la vicomtesse, lord Harley avait entendu et vu la scène que Rosa faisait à Cerda, et, aux premiers mots, il avait tout compris. Alors, sans faire lui-même une scène à sa maîtresse, il était sorti.
Cela résultait jusqu'à l'évidence du peu de temps qu'il avait passé dans la maison. Bien certainement il s'était contenté de ce qu'il avait vu et entendu, et s'il avait dit un mot, ç'avait été un seul: «Tout est fini!»
Et, pour madame Prétavoine, ce mot suffisait. Quant au reste, elle n'avait pas à en prendre souci.
La seule question inquiétante qui se présentait, était de savoir si, après être ainsi sorti sous l'impulsion d'une juste fureur, lord Harley ne reviendrait pas ramené par la lâcheté de la passion.
Mais c'était là une question insoluble et même insondable pour le présent; l'avenir seul pouvait la décider.
Et, rentrée dans sa chambre, madame Prétavoine se coucha avec la douce satisfaction d'avoir bien employé sa soirée.
Le lendemain matin, de bonne heure, elle entra dans la chambre d'Aurélien avant que celui-ci fût éveillé, et ce fut le bruit de sa porte qui lui fit ouvrir les yeux.
—Je désire que vous vous arrangiez pour voir le prince Michel aujourd'hui; dit-elle.
—Ah! et pourquoi?
—Pour le voir.
—Et c'est tout?
—C'est le principal, surtout si vous l'observez bien.
—Dans quel sens?
Madame Prétavoine n'aimait point à parler de ce qu'elle avait entrepris, avant de l'avoir mené à bonne fin; mais, dans le cas présent, elle était obligée de manquer à cette règle de conduite, et de s'ouvrir jusqu'à un certain point à son fils, si elle voulait que celui-ci lui vint en aide d'une manière efficace.
—J'ai tout lieu de supposer, dit-elle, que lord Harley a rompu avec madame de la Roche-Odon.
—C'est impossible! Il y a trois jours encore ils étaient au mieux, je puis vous l'assurer.
—Trois jours, c'est bien loin.
—Et quand aurait eu lieu cette rupture, alors?
—Cette nuit à minuit.
—Vous êtes sortie déjà ce matin?
—Non.
—Vous avez vu quelqu'un?
—Personne, ce matin.
—Cependant...
—Vous savez que je ne parle jamais à la légère; je suis sortie hier à minuit, et j'ai appris ce que je viens de vous dire.
Aurélien regarda sa mère avec stupéfaction.
—Et pourquoi voulez-vous que j'observe Michel? demanda-t-il.
—Pour voir l'effet que cette rupture a produit sur lui.
—Je ne peux pas l'interroger?
—Assurément, non; d'ailleurs, interroger les gens est un mauvais moyen pour apprendre ce qu'ils ont intérêt à cacher; je suis certaine de la rupture, mais j'ignore, bien entendu, si elle ne sera pas suivie d'un rapprochement; voilà pourquoi je vous demande d'observer attentivement le prince Michel; si la rupture persiste, elle se traduira dans sa mauvaise humeur; si au contraire un rapprochement se produit, cette mauvaise humeur disparaîtra.
—Michel est toujours de mauvaise humeur.
—Plus ou moins, c'est pour vous, qui devez maintenant le bien connaître, une affaire de mesure; de plus, je vous demande de ne pas lui donner d'argent s'il veut vous en emprunter.
—Cela serait difficile avec les habitudes que je lui ai laissé prendre.
—Vous direz que vous êtes à court.
—Il me demandera de lui donner un chèque sur la banque de Rome.
—Vous répondrez que votre crédit est épuisé; au reste, il s'agit de lui faire tirer la langue pendant quelques jours seulement; c'est un moyen pour moi plus sûr qu'un interrogatoire de savoir où en sont les choses; dans quelques jours vous mettrez de nouveau notre bourse à sa disposition et plus largement que jamais, de façon qu'il soit bien certain à l'avance d'obtenir de vous tout ce qu'il voudra, et qu'il compte sur vous comme sur son banquier, s'il en avait un.
—Comme il a déjà cette confiance, c'est ce qui rend un refus difficile; mais il sera fait ainsi que vous désirez.
—Tout en fréquentant le prince Michel, le plus qu'il vous sera possible aujourd'hui et pendant quelques jours encore, vous verrez aussi votre ami, M. de Vaunoise, et vous écouterez attentivement tout ce qu'il vous racontera; enfin vous écouterez de la même façon tous ceux avec qui vous êtes en relations; il est impossible que la rupture de lord Harley avec la vicomtesse de la Roche-Odon ne soulève pas un scandale dans Rome, et il est impossible que la rupture de Corda avec la vicomtesse d'une part, et d'autre part avec Rosa Zampi...
—Cerda, Rosa Zampi, la vicomtesse!...
—Oui, dit madame Prétavoine en souriant, c'était une échéance.
Et enchantée de sa plaisanterie, elle se mit à rire d'un petit rire sec, en se frottant doucement les deux paumes des mains l'une contre l'autre.
Puis reprenant la parole:
—Vous comprenez, n'est-ce pas, que tout cela va soulever un beau tapage et dans la société étrangère et dans le monde du théâtre; ce que je vous demande, c'est de recueillir avec soin tout ce qui aura rapport à ces divers personnages; seulement, si vous devez écouter, vous ne devez pas parler. Vous ne savez rien, et vous ne saurez que ce qu'on vous aura raconté dix fois. Si vous commettiez aujourd'hui une indiscrétion, ou même si vous laissiez paraître sur votre visage quelque chose qui pût donner à croire que vous connaissez les événements de cette nuit, nous serions exposés à perdre les avantages de cette rupture, et ces avantages seront considérables, puisqu'ils vous feront obtenir le consentement de madame de la Roche-Odon à votre mariage avec Bérengère.
—Un mot seulement, une question?... cette rupture, c'est vous qui...
—Moi!
—Mais...
—Croyez-vous donc que Dieu ne fait rien pour ceux qui sont les siens? Cette rupture est l'oeuvre de la Providence.
—Sans doute, mais...
—C'est le ciel, mon cher enfant, qui veut votre mariage, et rien de ce que nous entreprenons ne réussirait si le ciel n'était pas avec nous; comment voulez-vous que moi, étrangère dans cette ville; qui ne connais pas le chanteur Cerda, qui ne connais pas Rosa Zampi, qui ne connais pas lord Harley, qui connais à peine la vicomtesse de la Roche-Odon, comment voulez-vous que j'aie accompli ces ruptures? C'est à Dieu que nous devons adresser nos remerciements, et pendant que vous allez vous promener dans la ville pour recueillir les fruits de la grâce qui nous est accordée, je vais avec la bonne soeur Sainte-Julienne allumer un cierge pour vous et un pour moi à Saint-Jean de Latran, à Sainte-Marie Majeure, à Saint-Paul, à Saint-Sébastien, à Saint-Laurent et à Sainte-Croix de Jérusalem.
Madame Prétavoine ne s'était pas trompée en disant que ce qui venait de se passer chez la vicomtesse de la Roche-Odon, allait soulever dans Rome du scandale et du tapage.
Après avoir quitté sa mère, Aurélien se rendit, comme tous les matins, au Gesu pour y entendre la messe.
Au moment où il arrivait devant la grande porte de cette église, il rencontra un de ses amis du cercle des Échecs.
Ils s'arrêtèrent et se serrèrent la main.
—Vous savez la nouvelle? demanda le jeune Italien.
—Quelle nouvelle?
—Un grand scandale.
—Au Quirinal?
—Non, là il est à perpétuité.
—Alors?...
—Alors si vous ne savez rien, je ne puis rien vous dire.
—Si je savais quelque chose il me semble que ce serait justement le cas de ne rien me dire, répliqua Aurélien en souriant.
—Je n'ai pas vu, je ne sais que vaguement, par ouï-dire; je ne peux pas me faire le porte-voix d'un scandale, qui peut-être ne repose sur rien de fondé; et puis, d'autre part, comme il s'agit d'un grand nom de la noblesse française, le cas demande des ménagements particuliers.
—Cela est très-juste, répliqua Aurélien; au reste, je crois que je ne pourrais pas entendre votre récit, sans nous exposer à être en retard pour la messe.
Et sans un mot de plus, ils entrèrent tous les deux dans l'église, et ils allèrent s'agenouiller devant la statue en argent du bienheureux saint Ignace.
Aurélien ne tenait pas du tout aux renseignements de son discret ami, il suffisait que celui-ci lui eût parlé d'une grande nouvelle et d'un scandale, pour que dans la journée il pût aborder les gens de connaissance qu'il rencontrerait en leur disant:
—Le comte Algardi m'a parlé tout à l'heure d'un scandale sans vouloir me le conter; de quoi donc et de qui s'agit-t-il?
Puisque ce scandale était connu du comte Algardi, il devait l'être d'autres personnes.
Ce raisonnement était juste; Aurélien ne tarda pas à rencontrer des gens moins timorés que le comte Algardi.
Dans le Corso on n'entendait que les noms de Cerda, de la vicomtesse de la Roche-Odon et de lord Harley, chacun racontant l'histoire de la nuit à sa manière.
Avant deux heures de l'après-midi, Aurélien avait plus de dix versions de cette histoire, quelques-unes entièrement contradictoires.
Selon la recommandation de sa mère il écoutait tout sans rien dire, ou, s'il se permettait un mot, c'était pour poser une question:
—Et lord Harley?
—Et madame de la Roche-Odon?
—Et Rosa Zampi?
A ces questions, chacun, bien entendu, avait sa réponse.
—Lord Harley avait quitté Rome.—Il était retourné à Ardea.—Il attendait la nuit pour rentrer chez la vicomtesse et lui demander pardon.—Rosa avait donné un coup de couteau à Cerda.
Et nombreux étaient les gens qui terminaient la conversation en disant:
—Je ne manquerai pas demain la représentation de Cerda... s'il chante.
Vers deux heures, Aurélien s'en alla à l'ambassade.
—Eh bien! s'écria Vaunoise dès qu'il l'aperçut, Rosa nous trompait tous les deux.
—Est-ce que c'est vrai?
—Comment, si c'est vrai; rien n'est plus vrai.
Et à son tour Vaunoise raconta l'histoire de la nuit, qu'Aurélien écouta comme s'il l'entendait pour la première fois.
Ce fut seulement à la fin qu'il se permit quelques questions:
—Enfin, comment tout cela est-il arrivé? Ce n'est pas le hasard qui a amené en même temps lord Harley et Rosa Zampi chez la vicomtesse.
—A minuit, cela n'est pas probable.
—Alors?
—Alors madame de la Roche-Odon a des ennemies intimes.
—Je comprends cela; mais ce que je ne comprends pas, c'est cette concordance dans l'arrivée de Rosa et de lord Harley, juste au moment où Cerda se trouvait à souper avec madame de la Roche-Odon.
—Ni moi non plus, mais enfin cela s'est passé ainsi.
—Et la suite?
—Lord Harley a quitté Rome.
—Pour retourner à Ardea?
—Pour aller à Naples; on l'a vu prendre le train de neuf heures et demander un billet pour Naples.
—Alors, c'est une vrai rupture?
—Cela l'indique; mais lord Harley aime si passionnément la vicomtesse qu'il n'a peut-être pas été plus loin qu'Albano; ce ne serait pas le premier qui aurait voulu s'éloigner d'une femme méprisable et qui ne l'aurait pas pu.
—Ce serait une lâcheté.
—Peut-être; mais n'en commet pas qui veut.
—Et Cerda?
—Cerda est rentré chez lui avec pas mal de cheveux en moins et les ongles de mademoiselle Rosa imprimés sur la figure.
—Cela vaut mieux qu'un coup de couteau.
—A son premier amant, Rose a joué du couteau; au second, des ongles; au troisième, elle prendra les choses avec une douce philosophie.
—Et madame de la Roche-Odon, comment-va-telle prendre les choses? On disait qu'elle était folle de Cerda.
—J'avoue que ce qui m'intrigue le plus, c'est de savoir comment Michel Berceau va les prendre: il était bien certain que c'était lord Harley, qui lui fournissait l'argent nécessaire à ses pertes de jeu, non pas en le lui donnant directement, mais par les mains de la vicomtesse; comment va-t-il jouer maintenant?
—Tu sais que je ne croirai jamais cela? dit Aurélien, voulant prendre la défense de celle qui serait bientôt sa belle-mère.
—Qu'est-ce que tu ne veux pas croire?
—Que la vicomtesse acceptait de l'argent de lord Harley.
—Alors d'où lui venaient les deux ou trois cent mille francs qu'elle dépensait chaque année?
—Cela, je n'en sais, rien; mais jamais, je n'admettrai qu'une femme telle que la vicomtesse a accepté une pareille existence.
—Crois ce que tu voudras, et si tu as tant d'estime pour elle va la consoler.
De cet entretien avec son ami Vaunoise, il résultait que lord Harley était parti pour Naples, et c'était là un renseignement d'une grande importance.
Voulant en obtenir d'autres encore, et poursuivre son enquête, Aurélien retourna dans le Corso, où il était sûr de rencontrer vingt personnes qui lui parleraient de cette aventure.
Un peu avant d'arriver à la place Colonna, il aperçut Michel; qui se tenait devant l'entrée du club de laCaccia, la tête haute, toisant avec un air d'insolence et de défi les gens qui le regardaient.
Il alla à lui et l'aborda comme à l'ordinaire:
—Comment allez-vous, mon cher prince?
—Pourquoi me demandez-vous cela? répliqua Michel, plus rogue et plus brutal qu'il ne l'avait jamais été.
Sans se fâcher; Aurélien lui prit le bras:
—Voulez-vous que nous fassions un tour dans le Corso?
—Si vous voulez.
Au fond Michel était heureux du secours qui lui arrivait, car il se sentait isolé et perdu au milieu des regards curieux qui de tous côtés se fixaient sur lui, mais il ne convenait pas à sa fierté ni à sa honte d'être sensible à l'offre d'Aurélien: de là son air rogue, de là sa réponse brutale.
Mais eût-elle été plus grossière encore, cette réponse, Aurélien ne s'en serait pas fâché; en effet jamais moment plus favorable ne s'était présenté pour gagner le coeur de son futur beau-frère, au cas où celui-ci aurait un coeur, ce qui était assez problématique, en tous cas pour plaire à son orgueil blessé.
Ils se mirent donc à marcher côte à côte dans le Corso, Aurélien causant joyeusement de choses sans importance; Michel répondant de temps en temps par un oui ou par un non.
Jamais il n'avait porté la tête plus haut, les yeux à quinze pas, le nez au vent, le chapeau légèrement incliné sur le côté, en tout l'attitude provocante de ceux qui se croient méprisés et qui espèrent s'imposer par l'intimidation.
De temps en temps Aurélien, qui le tenait par le bras, sentait ce bras frémir; c'était le regard, c'était le sourire d'un passant, c'était le salut d'un homme de son monde qui avait provoqué ce frémissement.
Ils allèrent ainsi jusqu'à la place du Peuple sans que personne les arrêtât pour leur adresser la parole; on les regardait, quelquefois on les saluait, d'autres fois on détournait la tête comme si on ne les avait pas vus, mais personne ne leur parlait.
Et cependant c'était l'heure où le monde de Rome se trouve dans le Corso, se rendant au Pincio et à la villa Borghèse, ou bien en revenant.
Aurélien avait cru que Michel s'arrêterait à la place du Peuple et qu'ils se sépareraient là; il commençait à être inquiet du rôle qu'il jouait, car il suffisait d'un sourire ou d'un mot pour que Michel souffletât celui qui se serait permis cette marque de mépris, et la perspective d'être témoin dans un pareil duel n'était pas faite pour le rassurer.
Mais Michel voulait se montrer au Pincio et il était trop heureux d'avoir un second pour l'abandonner ainsi.
—Montons au Pincio, dit-il.
Au Pincio l'attitude de Michel fut la même que dans le Corso, avec quelque chose de plus provoquant encore, car la réunion d'un grand nombre de personnes dans cet emplacement restreint rendait l'échange des saluts plus fréquent.
Comme ils étaient arrêtés pour regarder le défilé des voitures qui tournaient autour de la musique, ils aperçurent madame de la Roche-Odon seule dans sa calèche.
Elle se tenait à demi renversée et elle promenait sur la foule des yeux dans lesquels il n'y avait pas de regard: ceux qui ne savaient rien de l'aventure de la nuit précédente pouvaient croire à son indifférence et à son calme; mais ceux qui étaient au courant de cette histoire devinaient qu'elle s'était mis un masque sur la figure de même qu'elle avait mis du rouge sur ses joues et sur son front.
—Voici ma mère, dit Michel, il faut que je vous présente à elle; liés comme nous le sommes, il est ridicule que vous ne soyez pas reçu chez elle.
Et de la main faisant un signe au cocher, il arrêta la voiture.
A la présentation faite par son fils, madame de la Roche-Odon qui avait tout d'abord paru sortir d'un rêve, répondit en invitant Aurélien à la venir voir bientôt.
—Où vas-tu? demanda Michel en s'adressant à sa mère.
—A la villa Borghèse.
—Veux-tu nous donner place dans ta voiture, nous irons avec toi, et tu nous ramèneras.
—Mais avec plaisir.