XLIII

Quand madame de la Roche-Odon ramena Aurélien à la porte des demoiselles Bonnefoy, madame Prétavoine, suivie de la soeur Sainte-Julienne, marchant derrière elle comme son ombre; rentrait justement de ses stations dans les saintes basiliques où elle avait été allumer des cierges pour remercier le bon Dieu et la très-sainte Vierge du succès qu'elle avait obtenu.

Venant en sens contraire de la calèche, elle arriva en même temps qu'elle devant la madone des soeurs Bonnefoy.

—Aurélien dans la calèche de la vicomtesse! Quel était ce miracle?

Mais ce n'était point l'habitude de madame Prétavoine de se laisser aller à la surprise.

Elle avait mieux à faire pour le moment d'ailleurs; vivement elle s'avança pour saluer madame de la Roche-Odon et s'informer de sa santé.

—Mère, c'est madame Prétavoine, dit Michel.

Et de nouveau la vicomtesse, qui n'avait guère parlé pendant la promenade, parut sortir de son rêve; sa figure contractée s'anima, ses yeux eurent un éclair, ses lèvres eurent un sourire; on eût dit d'une comédienne avertie par le régisseur que c'était à elle d'entrer en scène, et qui se faisait rapidement la tête de son rôle.

Avec la meilleure grâce du monde elle reprocha à madame Prétavoine de ne pas l'avoir vue plus souvent, et elle exprima l'espérance que désormais elle voudrait bien accompagner son fils dans ses visites.

Puis, cela dit en aussi peu de mots que possible, elle fit signe à Michel d'avertir le cocher de continuer son chemin.

Et avant que les chevaux se fussent remis en route, elle reprit sa physionomie accablée, son regard morne.

Aussitôt madame Prétavoine se tourna vers son fils:

—Vous montez?

—Assurément.

—Alors je vous suis.

Mais avant de rejoindre son fils, qui avait pris les devants, madame Prétavoine fut arrêtée en chemin.

En son absence, mademoiselle Emma était venue pour la voir; elle reviendrait dans la soirée.

La vicomtesse d'un côté, Emma de l'autre, la situation se dessinait; mais avant de se préoccuper de la femme de chambre et de sa visite, il fallait vider la question de la maîtresse.

—Eh bien, demanda madame Prétavoine lorsqu'elle se fut enfermée avec Aurélien, ne m'expliquerez-vous pas comment je vous retrouve dans la voiture de madame de la Roche-Odon?

Aurélien donna ces explications longues, détaillées, complètes; en racontant tout ce qu'il avait fait et tout ce qu'il avait entendu dans sa journée, sans que sa mère l'interrompît une seule fois, sans même qu'elle fît un signe d'approbation ou de blâme.

Lorsqu'il fut arrivé au bout de son récit, elle garda le silence.

Alors les craintes d'Aurélien lui revinrent, et la question qu'il s'était posée souvent en donnant le bras à Michel ou en s'asseyant à côté de la vicomtesse se représenta à son esprit.

—Ai-je eu tort?

Madame Prétavoine le regarda un moment sans rien dire, puis tout à coup se levant et lui prenant la tête dans ses deux mains, elle l'embrassa sur le front.

—Le bon Dieu est avec nous, dit-elle, Bérengère sera votre femme.

—Alors j'ai bien fait d'accompagner Michel?

—N'est-il pas déjà votre beau-frère; non-seulelement vous avez bien fait de l'accompagner, mais maintenant il faut le défendre partout, ainsi que la vicomtesse qui est la mère de votre femme; on peut croire d'étrangers ce qu'on ne croit pas des siens; maintenant il me paraît très-possible que madame de la Roche-Odon soit une pauvre calomniée par la malignité publique.

—C'est ce que j'ai déjà répondu à Vaunoise.

—Ah! mon cher fils, comme nous nous entendons; rien n'est plus doux pour mon coeur que cette entente.

Maintenant ce qui inquiétait madame Prétavoine, c'était la visite de mademoiselle Emma. Pourquoi la femme de chambre de mademoiselle de la Roche-Odon voulait-elle la voir? Avait-elle des soupçons?

Ce fut à neuf heures que mademoiselle Emma arriva: madame Prétavoine l'attendait seule dans sa chambre, Aurélien était sorti et la soeur Sainte-Julienne s'était retirée chez elle.

Au premier coup d'oeil, madame Prétavoine vit que l'entretien allait être sérieux, et ce fut une raison pour elle de redoubler de politesse et d'affabilité, mais avec une nuance de tristesse.

—Vous savez ce qui s'est passé? dit mademoiselle Emma.

—Lorsque je suis rentrée ce soir, mon fils m'a parlé de certains bruits qui couraient dans Rome; seraient-ils vrais?

—Quels bruits?

—Une scène aurait eu lieu chez madame la vicomtesse, entre ce chanteur et cette fille; lorsque j'ai appris cela, je n'ai été qu'à moitié surprise, pensant que vous aviez sans doute exécuté votre idée. J'avoue cependant que je ne croyais pas que vous vous y décideriez, car s'il y avait de bonnes raisons pour faire écrire cette lettre, il y en avait tant d'autres pour ne pas l'envoyer! Mais ce qui m'a stupéfiée, c'est ce qu'on m'a dit au sujet de lord Harley. Comment lord Harley se trouve-t-il mêlé à cette affaire? Je n'y comprends absolument rien.

—Ni moi non plus, répondit Emma en regardant madame Prétavoine dans les yeux.

—Ne m'aviez-vous pas dit qu'il ne revenait jamais d'Ardéa sans prévenir madame la vicomtesse?

—Il n'était jamais revenu.

—Alors il avait donc des soupçons?

—Il faut croire.

—Comment lui étaient-ils venus?

—C'est justement ce que je cherche.

—Supposez-vous qu'il ait été prévenu par quelqu'un?

—J'en suis sûre.

—Par qui?

Il y avait tant de simplicité, tant d'ignorance, tant de candeur, tant de bonne foi dans le ton de madame Prétavoine que mademoiselle Emma fut un moment déconcertée.

Mais bientôt elle reprit:

—Une seule personne savait avec moi que cette Rosa Zampi devait se rencontrer hier, à minuit, chez madame la vicomtesse avec Cerda.

—Cela est grave.

—N'est-ce pas?

—J'entends si cette personne avait intérêt à prévenir lord Harley; connaissez-vous cet intérêt?

—Je le cherche.

—Est-ce que cette personne pouvait être ou était une rivale?

—Non.

—Alors ce serait une vengeance.

Emma resta un moment sans répondre; puis, tout à coup, comme si elle prenait son élan pour se jeter au milieu d'un danger:

—Il vaut mieux, s'écria-t-elle, que je vous nomme tout de suite cette personne.

—Je la connais?

—Mais, c'est vous, madame!

—Moi! s'écria madame Prétavoine.

—Vous seule saviez que je devais faire écrire à Rosa Zampi de venir surprendre Cerda chez madame.

Madame Prétavoine joignit les deux mains et levant ses bras vers une madone qui était accrochée vis-à-vis d'elle:

—O sainte Vierge! s'écria-t-elle; ô Marie conçue sans péché!

Et elle resta ainsi assez longtemps, semblant demander une inspiration à cette madone.

Sans doute la madone répondit, car bientôt, se levant, madame Prétavoine vint se placer devant mademoiselle Emma.

—Savez-vous ce que mon fils et moi nous sommes venus faire à Rome? dit-elle.

Emma fit un signe négatif.

—Non, n'est-ce pas; eh bien, je vais vous l'expliquer; mais avant il faut que je vous confie un secret. Vous savez, n'est-ce pas, que nous sommes de l'intimité du vieux comte de la Roche-Odon. Dans cette intimité mon fils n'a pu voir mademoiselle Bérengère sans l'aimer, et il a conçu pour elle une véritable passion. Quand j'ai connu cet amour, j'en ai tout d'abord été malheureuse, car il y a entre mademoiselle Bérengère et mon fils l'obstacle de la naissance; mais, comme la fortune de mon fils est supérieure à celle que mademoiselle Bérengère aura un jour, j'ai pensé que cet obstacle de la naissance pouvait être aplani, et alors nous sommes venus à Rome. Dans quel but, ne le devinez-vous point?

—Non, madame.

—Dans le but de demander à madame la vicomtesse de la Roche-Odon de consentir au mariage de sa fille avec mon fils. Et voilà pourquoi j'ai cherché à me rapprocher d'elle. Voilà pourquoi, froidement accueillie, j'ai cherché à me créer des relations qui me missent en rapport avec elle. Enfin, voilà pourquoi j'ai si vivement insisté auprès de vous pour amener un mariage entre lord Harley et madame la vicomtesse de la Roche-Odon, mais qui était la belle-mère de mon fils. Ce mariage faisait cesser un état que, comme chrétienne, je déplorais, et que comme parente je ne pouvais tolérer. Comprenez-vous maintenant?

—Ce que vous vouliez s'est réalisé; cet état a cessé.

—Il est vrai, et en même temps qu'il prenait fin, notre projet a pris fin aussi. Cet amour, je vous l'ai dit, était le bonheur pour mon fils, c'était l'espérance de sa vie. Mais mon fils et moi nous sommes avant tout chrétiens. Après le scandale épouvantable qui vient de se produire, nous renonçons à ce mariage. Je ne sais si mon fils se consolera jamais de la grande douleur qui vient de le frapper; mais, dut-il en mourir, il offrirait sa vie en sacrifice, plutôt que se laisser entraîner dans l'abîme de honte que ce scandale vient d'ouvrir. Les paroles que je prononce en ce moment sont celles-là mêmes que j'ai fait entendre à mon fils quand il m'a parlé de cette catastrophe. Tout d'abord son coeur s'est révolté; mais j'espère qu'avec la grâce de Dieu, il trouvera des consolations dans notre sainte religion. Voilà, quant à nous, ce qu'a fait l'indiscrétion de cette personne que vous cherchez: notre malheur, la vie de mon fils brisée.

—Madame...

—Oh! je ne vous adresse pas de reproches, je ne me plains même pas; l'excès du malheur rend injustes les âmes qui ne sont point éclairées par la foi; et le vôtre aussi bien que celui de votre maîtresse que vous aimez et servez avec tant de dévouement, est si grand qu'il explique les injustices les plus invraisemblables. Continuez donc vos recherches. Mais si j'ai un conseil à vous donner, que ce soit avec discrétion. Car vous pouvez ne pas toujours tomber sur une femme qui, comme moi, ait fait du pardon des injures, la règle de sa vie. Que serait-il arrivé si je m'étais abandonnée à la colère? Une seule chose, il me semble. J'aurais été trouver madame de la Roche-Odon et je lui aurais dit la vérité. Mon Dieu, je sais bien que vous n'avez agi que dans l'intérêt de madame la vicomtesse. Mais enfin, croyez-vous que celle-ci vous pardonnerait jamais, surtout après ce qui s'est passé, votre intervention dans ses affaires, intervention qui devait la sauver et qui l'a perdue! irrémissiblement perdue.

Et sur ces mots, madame Prétavoine fit un pas vers la porte.

Débarrassée de mademoiselle Emma, madame Prétavoine n'était cependant pas à l'abri de tout danger, puisque lord Harley avait vu son visage.

Comment expliquerait-elle sa présence dans la via Gregoriana, à minuit, si lord Harley venait à parler de la personne vêtue de noir qui semblait faire le guet devant les fenêtres de madame de la Roche-Odon?

Assurément elle trouverait une explication, mais la faire admettre serait bien difficile.

Heureusement elle n'eut point cette difficulté à vaincre; après avoir passé cinq jours dans l'inquiétude, elle apprit par Aurélien, qui le tenait de M. de Vaunoise, toujours bien informé, que le soir même de son arrivée à Naples, lord Harley s'était embarqué sur un paquebot de la compagnie Rubatino, allant de Gênes à Bombay.

Quel soulagement!

Si lord Harley partait pour les Indes, c'était que la rupture était définitive; et qu'il voulait fuir sa maîtresse; avant qu'il revînt à Rome, s'il y revenait jamais, elle avait dix fois; cent fois plus de temps qu'il ne lui en fallait pour arracher à madame de la Roche-Odon le consentement qui devait donner Bérangère à Aurélien.

Pendant ces cinq jours, Aurélien avait mis en pratique, avec le prince Michel, la ligne de conduite qui lui avait été recommandée par sa mère, c'est-à-dire qu'il avait refusé de lui prêter de l'argent.

—Il n'en avait pas pour le moment; ses fonds déposés à la Banque de Rome étaient épuisés; dans quelques jours il serait tout à sa disposition, mais présentement c'était impossible.

Si Michel était ordinairement rogue, insolent et brutal, il savait se faire insinuant et gracieux avec les gens dont il avait besoin; alors aucune câlinerie, aucune bassesse ne lui coûtait.

Or, il n'avait jamais eu autant besoin de la bourse d'Aurélien qu'en ce moment; car pour soutenir l'attitude hautaine et provocante qu'il avait prise, il fallait qu'il ne changeât rien à ses habitudes, et qu'on le vît jouer chaque jour comme il jouait depuis qu'il était à Rome.

Et justement il n'y avait qu'Aurélien qui pouvait lui fournir cet argent de jeu; le soir où s'était passée la scène préparée par madame Prétavoine, il était resté au club jusqu'au petit matin, et il s'était retiré devant une assez grosse somme à ses adversaires.

Cette somme il l'avait demandée à sa mère en la grossissant d'un quart, selon ses habitude, et madame de la Roche-Odon la lui avait donnée, avec la superbe indifférence qu'elle avait pour l'argent, aussi bien celui qu'elle recevait, que celui qu'elle dépensait.

Mais cette réserve n'avait pas duré dans les mains de Michel; le lendemain elle était dépensée.

Il était alors revenu à sa mère; celle-ci, sans un mot de reproche ou sans une observation, avait passé la revue de tous ses tiroirs; mais ne trouvant rien par cette excellente raison qu'elle les avait déjà visités et vidés la veille, elle l'avait renvoyé à Emma, qui était sa caissière.

Mais celle-ci n'avait pas pour le fils l'amitié et le dévouement qu'elle avait pour la mère, et même, à dire vrai, elle haïssait du plus profond de son coeur le jeune prince, qui ne l'avait jamais traitée qu'avec grossièreté. Leurs querelles, où les gros mots n'étaient épargnés de part ni d'autre, avaient plus d'une fois troublé la maison.

—Vous ruinez votre mère et vous la ferez mourir de chagrin, dans la misère, disait la fidèle femme de chambre.

—Si ma mère n'avait pas gaspillé ce qui m'appartenait, je ne lui demanderais rien aujourd'hui, répliquait Michel.

C'était pour ne pas recourir à Emma, qui, il le savait d'avance, ne lui donnerait rien, qu'il s'était adressé à Aurélien.

Mais, malgré ses câlineries, Aurélien avait tenu bon.

—Je n'en ai pas, mon cher prince.

—Eh bien! vous avez du crédit, vous qui êtes un homme rangé; usez-en pour moi, et vous m'aurez rendu un service que je n'oublierai jamais.

—Cela est absolument impossible: vous savez que ma mère, qui ne peut pas se reposer et qui a le génie des affaires, voudrait qu'on fondât à Rome une grande banque catholique, qui, centralisant tous les capitaux, serait un puissant moyen d'influence pour la papauté. Comment voulez-vous que, dans ces conditions, moi, son fils, j'aille emprunter quelques milliers de francs: ce serait compromettre son crédit et surtout son autorité. Attendez quelques jours, et je vous promets de mettre à votre disposition les fonds dont vous avez besoin; il ne s'agit que de quelques jours.

Mais précisément Michel ne pouvait pas attendre ces quelques jours, car il se disait que, s'il cessait de paraître à son club et d'y jouer, on ne manquerait pas de murmurer tout bas, peut-être même de crier tout haut que c'était parce que la source qui alimentait ses dépenses venait de se tarir, et, à cette pensée, il était pris d'une rage folle, cherchant parmi ses amis ceux qui les premiers parleraient ainsi de lui, et regrettant de ne pas pouvoir leur loger une balle dans la tête ou six pouces de fer dans le coeur.

—Il s'était alors retourné vers Emma, mais il avait reçu de celle-ci l'accueil qu'il attendait.

—Je n'ai rien, et si j'avais quelque chose, je ne vous le donnerais pas; je le garderais pour votre mère qui ne va pas tarder à se trouver dans un terrible embarras; au lieu de perdre votre temps à jouer, vous feriez mieux de chercher un mari à votre soeur.

—Je n'ai que faire de vos avis.

—Je vais vous en donner un cependant: ne cherchez pas les bijoux et les diamants de madame pour les vendre; je les ai mis en place chez quelqu'un qui ne vous les donnerait pas.

Pendant dix jours, Michel n'avait pas paru à son cercle.

Enfin, au bout de ces dix jours, Aurélien lui avait annoncé qu'il avait un nouveau compte ouvert à la Banque de Rome, et qu'il pouvait mettre à sa disposition les quelques milliers de francs qu'il lui avait fait l'honneur et le plaisir de lui demander.

Dix minutes après, Michel s'asseyait dans le petit salon du fond du club de la Chasse, et la tête haute, le regard dédaigneux, il reprenait la place qu'il avait dû abandonner pendant ces dix jours.

La chance l'avait favorisé, il avait gagné, et le matin il s'était retiré avec une assez grosse somme.

Bien entendu, Aurélien ne l'avait pas revu, mais par des amis communs il avait appris la veine du prince.

Cette veine avait continué pendant plusieurs jours, puis la mauvaise fortune était revenue d'autant plus obstinée que Michel avait joué comme les joueurs malheureux qui, au lieu de calculer et de raisonner, se laissent entraîner par la fièvre de la perte.

Les sommes gagnées avaient disparu et aussi les quelques mille francs prêtés par Aurélien.

Michel s'était dit qu'on l'attendait là pour voir s'il continuerait de jouer, car telle était la situation qu'il s'était faite, que s'il voulait la soutenir il était obligé de jouer bien plus pour perdre que pour gagner et prouver ainsi qu'il pouvait perdre maintenant comme il avait perdu quelques semaines auparavant.

Ne plus jouer c'était avouer qu'il était sans ressources.

Et faire cet aveu, c'était avouer en même temps d'où lui venaient celles qui lui permettaient de jouer intrépidement quelques semaines auparavant.

Il fallait qu'il jouât.

S'il gagnait, c'était bien, il était sauvé!

S'il perdrait, il fallait qu'il continuât de jouer, et fît taire ainsi les interprétations malignes dont il se sentait enveloppé.

De même qu'Aurélien avait connu sa veine, de même il avait appris sa déveine; on ne joue pas à Rome comme à Paris, et il ne s'y établit pas de ces différences considérables qui chez nous, sont telles qu'elles font de temps en temps demander qu'on en revienne aux jeux publics; à Rome, une perte d'une somme assez minime est connue le lendemain de toute la ville; c'est un sujet de conversation et par là une distraction.

Aurélien, qui avait intérêt à savoir ce que faisait Michel, recueillait avidement tous ces bruits, et, jour par jour, heure par heure pour ainsi dire, il était tenu au courant des phases par lesquelles passait la fortune de son futur beau-frère.

Et par lui, madame Prétavoine, soigneusement renseignée, notait les pertes et les bénéfices qui lui étaient annoncés, de manière à faire chaque jour la balance de la situation du prince.

Les bénéfices l'avaient contrariée, mais sans l'inquiéter cependant, car elle avait très-bien deviné les vrais sentiments de Michel.

—Il joue et il jouera, avait-elle dit à Aurélien, non-seulement parce qu'il est joueur, mais parce qu'il tient à démontrer qu'il ne profitait pas de l'argent de lord Harley; et s'il joue il perdra à un moment donné, et par là nous le tiendrons.

—Je n'ose vous demander comment et par quel moyen.

—Il vaut mieux, en effet, que vous ne me fassiez pas cette demande; cependant je veux bien vous dire le moyen que je compte employer et sur quelle espérance il repose, tant cette espérance me paraît maintenant d'une réalisation certaine. La voici: j'espère qu'un de ces jours, et il ne peut pas tarder maintenant, le prince fera une grosse perte, et comme il est à bout de ressources il s'adressera de nouveau à vous.

—Voulez-vous donc que nous nous engagions dans de nouveaux prêts?

—Je veux que le prince soit convaincu que vous ne le refuserez pas et qu'il peut compter sur vous, de manière à jouer sur cette conviction. Quand il aura perdu, il viendra pour vous emprunter la somme qui lui sera indispensable. Il faut qu'à ce moment il ne vous trouve pas. Et cela est à arranger entre moi et les demoiselles Bonnefoy, qui au lieu de le laisser monter à votre appartement comme il en a l'habitude, l'arrêteront en bas en lui disant que vous êtes sorti.

—Et alors?

—Alors j'interviendrai et je n'aurai plus qu'à agir, il sera à nous. Seulement pour faciliter ma tâche, arrangez-vous pour savoir exactement ce qu'il perd comme ce qu'il gagne, et autant que possible pour le savoir au moment même où les choses se passent, ou en tout cas peu de temps après qu'elles se sont passées; et puis le jour où il aura fait la forte perte sur laquelle je compte, arrangez-vous aussi pour qu'il ne vous rencontre pas; si par malheur il vous rencontrait, ne lui donnez rien et remettez-le à quelques heures plus tard.

Aurélien avait trouvé un moyen sûr d'être exactement informé des pertes comme des gains du prince Michel.

Avec deux membres du club de la Chasse, il avait parié que le prince ne changerait rien à ses habitudes et qu'il continuerait de jouer maintenant comme il avait toujours joué depuis son installation à Rome.

Dans ces conditions, il pouvait interroger tous ceux qui savaient ce qui se passait au club,—il s'agissait de son pari.

Et, de plus, il prenait ostensiblement la défense de madame de la Roche-Odon et de Michel, ce qui était une utile précaution en vue de l'avenir.—N'ayant jamais cru aux infamies qu'on répétait, il était assez naturel qu'il n'eût pas de répugnance à devenir le gendre de la vicomtesse.

Ainsi que madame Prétavoine l'avait prévu et annoncé, Michel retourna au jeu, et comme il n'avait pas pu trouver d'argent auprès d'Emma, ce fut à Aurélien que de nouveau il s'adressa.

Seulement, comme il commençait à être assez embarrassé pour faire ses emprunts, il adopta une nouvelle formule.

—Prêtez donc moi mille francs jusqu'à demain, dit-il à Aurélien, j'en ai besoin pour vingt-quatre heures seulement; je vous promets de vous les reporter chez vous demain dans la matinée, avant onze heures.

A une pareille demande, il était difficile de répondre par un refus; Aurélien avait donc lâché les mille francs, et Michel s'était empressé d'aller les risquer sur le tapis vert du club de la Chasse.

Tout d'abord il avait commencé par gagner, et à six heures du soir Aurélien, passant dans le Corso pour rentrer chez les demoiselles Bonnefoy dîner avec sa mère, avait appris que son ami venait de faire une rafle de trois mille francs sur le baron Kanitz, un jeune Autrichien contre lequel il jouait le plus souvent.

Aurélien avait tout de suite porté cette nouvelle à sa mère, mais celle-ci ne s'en était pas tourmentée.

—Nous n'avons qu'à attendre, avait-elle répondu.

D'ailleurs elle n'était pas en disposition de s'inquiéter ou de se désoler: elle venait de recevoir une dépêche lui annonçant que l'abbé Guillemittes était nommé à l'évêché de Condé, et que le premier acte du nouvel évêque serait d'organiser un pèlerinage à Rome.

—Le Dieu tout-puissant est avec nous, avait-elle dit en terminant son récit, et si le Saint-Esprit nous protége en France, il est impossible que la sainte Vierge nous abandonne à Rome.

La sainte Vierge ne les avait pas abandonnés: dans la soirée Aurélien avait rencontré un des deux amis contre lesquels il avait parié, et celui-ci lui avait raconté que le prince Michel Sobolewski venait de perdre neuf mille francs sur parole; lesquels neuf mille francs, il devait payer le lendemain au baron Kanitz.

—Vous voyez bien qu'il joue, dit Aurélien.

—Je vois bien qu'il a joué, mais je ne vois pas qu'il ait payé.

—Vous le verrez demain.

—J'en doute.

Aurélien s'était empressé de rentrer pour prévenir sa mère.

Aux premiers mots, madame Prétavoine l'avait abandonné et s'était précipitée dans les escaliers comme si le feu était à la maison.

—Si on vient demander mon fils, dit-elle à la femme qui remplissait les fonctions de portier, vous répondrez qu'il n'est pas rentré.

Et cette précaution prise, elle était remontée près d'Aurélien.

—Dieu est avec nous, dit-elle, le prince ne nous échappera pas; il doit venir vous rendre demain les mille francs que vous lui avez prêtés, n'est-ce pas?

—Il m'a promis de venir demain matin avant onze heures.

—Il viendra certainement et, je crois, avant onze heures; seulement ce ne sera pas pour vous rendre vos mille francs, ce sera pour vous en emprunter neuf mille; les choses tournent mieux que nous ne pouvions raisonnablement l'espérer; ce qui vous prouve bien que la Providence vous protège. Bien entendu vous ne serez pas ici.

—Où voulez-vous que j'aille?

—A Naples, et vous allez partir tout de suite.

—Il n'y a plus de train.

—Peu importe; vous quittez cette maison immédiatement, vous allez coucher dans un hôtel auprès de la gare et demain matin vous prenez le premier train; pendant que vous vous promènerez dans Naples j'agirai ici; quand vous reviendrez nous aurons le consentement de madame de la Roche-Odon.

—Je vous admire.

—Ce qu'il faut, c'est m'obéir sans retard; pendant que je vais vous préparer un sac de nuit, mettez-vous à cette table et écrivez au prince.

—Que voulez-vous que j'écrive?

—Quelques lignes pour lui dire que vous partez ce soir pour Naples, d'où vous ne reviendrez que dans cinq ou six jours, et qu'en conséquence vous le priez de retarder jusque-là le remboursement qu'il devait vous faire demain.

Pendant qu'Aurélien écrivait cette lettre, madame Prétavoine entassait dans un sac le linge et les objets de toilette qui pouvaient être nécessaires à son fils pour ce court voyage.

Comme Aurélien, ayant achevé sa lettre, allait se lever de devant le bureau sur lequel il l'avait écrite, sa mère s'approcha de lui.

—A propos, dit-elle, donnez-moi votre cahier de chèques.

Il la regarda avec surprise, car, bien qu'il n'eût jamais fait d'affaires de banque, il connaissait assez ces sortes d'affaires pour savoir qu'un cahier de chèques ne peut servir qu'à la personne à laquelle il appartient, puisque c'est cette personne seule qui doit remplir le chèque et le signer.

—J'en ai besoin, dit-elle.

Il ouvrit les lèvres pour prononcer le mot «pourquoi?» mais il les referma sans avoir dit ce mot.

Il baissa même les yeux sous le regard de sa mère, et ouvrant les tiroirs de son bureau, il lui donna le cahier qu'elle demandait. Sans deviner ce qu'elle en voulait faire, il sentait vaguement qu'il valait mieux ne pas la questionner à ce sujet.

—Que devons-nous faire de cette lettre? demanda-t-il.

—Je me charge de faire tout ce qui sera nécessaire, dit-elle sans répondre directement à la demande de son fils.

Le sac fut bientôt terminé, et Aurélien ayant revêtu un costume de voyage se trouva prêt à partir.

—A Naples, vous descendrez à l'hôtel de Rome, dit-elle, et vous voudrez bien y revenir plusieurs fois par jour, car il est possible que j'aie besoin de vous télégraphier et qu'il faille que votre réponse ne soit pas retardée.

Ils n'avaient plus qu'à descendre, mais madame Prétavoine n'avait pas encore pris toutes ses précautions.

—Comme nous pourrions rencontrer le prince en descendant, dit-elle...

—Cela n'est guère probable.

—Enfin cela est possible; pour éviter cette rencontre qui ruinerait toutes mes combinaisons, je vais envoyer chercher une voiture, elle stationnera à la porte, vous vous jetterez dedans, et vous vous ferez conduire à la gare; puis de la gare vous vous ferez ramener à l'hôtel le plus proche.

Bientôt la voiture fut devant la porte, et pour conjurer tout danger, madame Prétavoine se mit elle-même en faction sur le trottoir, regardant à droite et à gauche à la lueur des deux lampes carcel brûlant devant la madone, si elle n'apercevait point Michel.

Alors elle appela Aurélien qui était resté dans le vestibule, et l'ayant installé vivement dans la voiture, elle l'embrassa rapidement.

—Remerciez le bon Dieu, dit-elle.

Puis la voiture se mit en route du côté de la place Barberini, et madame Prétavoine referma elle-même la porte d'entrée.

Mais avant de remonter chez elle, elle appela la portière.

—Il est possible que le prince Sobolewski vienne demain matin pour voir mon fils, dit-elle; vous lui répondrez que M. Aurélien est sorti et qu'il a laissé une lettre pour lui.

La portière tendit la main, mais madame Prétavoine ne lui donna pas la lettre dont elle parlait.

—Vous prierez le prince de monter dans la chambre de mon fils, et vous lui direz qu'il trouvera cette lettre sur son bureau.

Et comme la portière la regardait surprise de cette façon de procéder:

—Comme le prince aura probablement à répondre à mon fils, il trouvera là ce qui lui sera nécessaire pour écrire, et cela sera plus commode.

Puis, sans en dire davantage, elle monta à son appartement.

Mais elle ne se coucha point.

Étant entrée dans la chambre de son fils, elle mit en belle place sur le bureau, de façon à frapper la vue, la lettre qu'Aurélien avait écrite au prince, puis à côté elle plaça le cahier de chèques tout ouvert, comme si Aurélien avant de partir l'avait oublié là.

Cela fait, elle disposa une lumière sur le bureau, et allant à la porte, elle joua le jeu d'une personne qui entre et qui cherche quelque chose.

Elle fut satisfaite de ses dispositions: la lettre tirait bien l'oeil et il était impossible de la prendre sans remarquer le cahier de chèques.

Alors seulement elle se coucha, après avoir fait une longue prière, pour remercier le bon Dieu des grâces qu'il lui accordait: l'abbé Guillemittes, évêque de Condé, Michel endetté de neuf mille francs, la journée avait été heureuse, Bérengère épouserait Aurélien et serait comtesse Prétavoine.

Le lendemain matin, au jour naissant, elle se leva, et allant trouver la chère soeur Sainte-Julienne, elle la chargea de commencer pour elle des neuvaines dans cinq ou six églises aux quatre coins de Rome, de telle sorte que la chère soeur, qui devait faire toutes ces courses à pieds, ne pouvait être de retour qu'après midi.

Pour elle, se trouvant souffrante, elle ne quittait pas sa chambre, et comme elle ne voulait pas être dérangée, elle priait la portière de dire aux personnes qui pourraient la demander, qu'elle était sortie.

Et quand la soeur Sainte-Julienne fut partie, elle ferma toutes ses portes en dedans, celle qui ouvrait sur le vestibule, et celle qui communiquait avec l'appartement d'Aurélien.

Puis contre cette porte qui, à sa partie supérieure était terminée par une imposte vitrée, elle plaça sa malle, et sur cette malle elle déposa une boîte assez haute qu'elle recouvrit d'un tapis.

Comme tous les joueurs, Michel s'était trouvé entraîné malgré lui.

Après avoir perdu son gain et les mille francs prêtés par Aurélien, il avait voulu s'arrêter.

Un mot de son adversaire l'avait retenu sur sa chaise.

—Comment, vous ne jouez plus?

—Je suis décavé.

—Je jouerai avec vous sur parole tant que vous voudrez.

Dans son apparente courtoisie le mot était un défi et une insolence; au moins Michel l'avait compris ainsi.

—Alors continuons, avait-il dit, les dents serrées et les lèvres pâlies par la rage.

Ils avaient continué, et Michel avait d'autant plus perdu qu'il voulait plus ardemment gagner, car au jeu le succès est à celui des adversaires qui domine les autres par le sang-froid, la raison et le calcul.

Michel, hors de lui, pouvait avoir quelques coups heureux, mais finalement il devait être battu.

Il le fut, et il sortit du club, devant neuf mille francs au baron Kanitz.

Comment les payer le lendemain?

Il n'avait qu'une ressource, celle qu'il trouverait près de cet imbécile de Prétavoine.

Était-il idiot ce grand dadais de Normand! Et l'on disait que les Normands étaient rusés! Quelle blague! où était-elle la ruse de celui-là, où était sa finesse?

Et Michel s'alla coucher assez tranquille quant à son échéance, exaspéré seulement d'avoir perdu, et contre cette brute de Kanitz encore.

Car, devant lui, tous ceux qu'il fréquentait, amis ou simples connaissances, étaient des imbéciles ou des idiots, des individus d'une espèce inférieure à la sienne, pour lesquels il professait le plus profond mépris.

Cependant, malgré cette tranquillité relative, il s'éveilla de bonne heure, car il faudrait peut-être un certain temps à cet imbécile de Prétavoine pour qu'il trouvât ses neuf mille francs.

La somme était grosse pour un crétin de bourgeois; il pousserait des holà, des hélas, et dans ces conditions il était sage de prendre ses précautions à l'avance.

Quelle tête il allait faire quand, au lieu de recevoir les méchants mille francs sur lesquels il comptait, il serait obligé d'en prêter à nouveau neuf mille.

Heureusement il était riche, très-riche même, disait-on; au moins sa mère l'était; quel malheur qu'il ne fût pas titré, car on pourrait alors en faire un mari pour Bérengère; il était assez bête pour être un bon mari, surtout un excellent beau-frère, et le titre disposerait ce vieux gâteux de comte de la Roche-Odon à lâcher une bonne dot; mais ce titre il ne le possédait pas. Madame Prétavoine! On ne s'appelle pas madame Prétavoine; c'est honteux! pour lui il ne pourrait se résigner à dire: «Je vous présente M. Aurélien Prétavoine, mon beau-frère», ah! non, par exemple.

Et cependant il avait du bon le Prétavoine, et dans les circonstances présentes, il était politique d'être aimable avec lui.

Où trouver ces neuf mille francs s'il ne les donnait pas? Nulle part. Les demander à cette rosse d'Emma était inutile: elle ne se laisserait toucher par aucune raison, et puisque sa mère était assez bête pour se laisser mener par cette voleuse, il n'y avait rien à espérer de ce côté.

Si le Prétavoine ne lâchait pas les neuf mille francs, il serait impossible de payer cette brute de Kanitz.

Et alors?

Alors c'était l'expulsion du club; c'était la honte; c'était l'aveu que les soupçons de toutes ces canailles d'Italiens étaient fondés.

Et pendant un grand quart d'heure, M. le prince Michel Sobolewski, qui avait été élevé dans l'intimité des cochers et des palefreniers de sa mère, égrena tout son chapelet de jurons.

Puis il se calma, en se disant qu'il était impossible que la vanité de cet imbécile de Prétavoine ne fût pas glorieuse de lui prêter ces neuf mille francs.

Et ce fut sur cette idée consolante qu'il quitta la via Gregoriana.

Grande fut sa surprise quand la portière des demoiselles Bonnefoy l'arrêta au passage pour lui dire que M. Aurélien Prétavoine était sorti.

—Comment! sorti le Prétavoine, au lieu de m'attendre, quand je lui ai donné rendez-vous! qu'est-ce que cela signifie?

La portière, se conformant à la consigne qu'elle avait reçue, ajouta que M. Aurélien Prétavoine avait laissé dans sa chambre une lettre pour le prince Sobolewski, au cas où celui-ci viendrait pour le voir.

—Pourquoi ne vous l'a-t-il pas donnée?

—Cela, je n'en sais rien.

—Quand doit-il revenir?

—Je ne sais pas; la lettre le dit sans doute, et c'est peut-être pour que M. le prince puisse attendre que cette lettre est dans la chambre de M. Prétavoine.

C'était là une raison, et jusqu'à un certain point rassurante.

—Il va rentrer, se dit Michel en montant l'escalier, et j'aurai tout simplement l'ennui de l'attendre; c'est égal, il ne se gêne pas avec moi cet imbécile-là; il a besoin d'être remis à sa place; demain je lui réglerai son affaire.

Et pour commencer ce règlement, Michel se promit de lui demander dix mille francs au lieu de neuf mille; neuf mille francs, cela ne faisait pas un compte; et ce n'était pas trop que mille francs pour payer son attente.

En entrant dans la chambre d'Aurélien et dès la porte, il aperçut la lettre telle qu'elle avait été disposée par madame Prétavoine; et pour la prendre il fut obligé de déranger le cahier de chèques.

Que pouvait bien lui dire cet imbécile-là pour s'excuser: quelque messe, quelque cérémonie religieuse sans doute.

Et tout en décachetant la lettre, il haussait les épaules par un geste de pitié.

Mais à la première ligne qu'il lut, il devint singulièrement attentif et ne haussa plus les épaules.

«Mon cher prince,

«Forcé de partir pour Naples, à l'improviste, je ne puis vous faire prévenir de ne pas vous déranger demain. Et comme je ne sais où vous envoyer ce mot (passerez-vous la nuit via Gregoriana ou au Corso), je prends le parti de le laisser ici pour vous prier d'agréer mes excuses.»

—Stupide bête! s'écria le prince, je m'en fiche bien de tes excuses.

Mais sans se laisser emporter par la colère, il continua sa lecture.

«Quand je serai de retour, j'aurai le plaisir d'aller vous faire ma visite et nous réglerons alors l'affaire pour laquelle je suis désolé que vous ayez pris la peine de vous déranger aujourd'hui; et si par malheur vous n'avez pas été sage, eh bien! nous attendrons.

«Encore une fois pardonnez-moi et, avec mes regrets, agréez l'assurance de mes sentiments dévoués.

«Aurélien PRÉTAVOINE.»

Michel resta un moment abasourdi.

Parti pour Naples!

Et instinctivement il chercha au bas de la lettre l'adresse «de cet imbécile.»

Mais il ne la trouva pas.

D'ailleurs qu'en eût-il fait?

Il faut huit ou dix heures, selon les trains, de Rome à Naples: dix heures pour aller, dix heures pour revenir, cela faisait déjà vingt heures en admettant que le Prétavoine se trouverait en descendant de chemin de fer; or, c'était ce jour même qu'il devait payer ces neuf mille francs «à cette brute de Kanitz».

Maintenant où les trouver, ces neuf mille francs?

Il fallait qu'il les trouvât, qu'il se les procurât n'importe comment, n'importe à quel prix.

Il était resté devant le bureau d'Aurélien, tenant sa lettre dans sa main; ses yeux tombèrent sur ce bureau et virent le cahier de chèques grand ouvert.

Si cet imbécile avait été là, comme il devait y être, il n'aurait eu qu'à remplir un de ces chèques et les neuf mille francs étaient trouvés; Kanitz était payé, quel triomphe!

Tandis que, parce que cette triple brute avait eu la fantaisie d'aller se promener à Naples, ce serait une chute honteuse qui se produirait au lieu de ce triomphe.

Évidemment si ce bon garçon était là, il ne refuserait pas de mettre sa signature au bas d'un de ces petits morceaux de papier.

Car enfin si c'était un imbécile, c'était aussi un bon garçon; assurément il avait des qualités.

Que fallait-il pour que ce petit morceau de papier devint le salut? trois mots: «neuf mille francs» et une signature.

Il étendit la main vers le cahier de chèques.

Mais comme il allait le prendre, un craquement ébranla la muraille.

Michel fit un bond en arrière et regarda autour de lui avec épouvante.

Il ne vit rien.

Personne n'était entré dans la chambre, la porte qu'il avait refermée lui-même était restée close.

D'ailleurs ce n'était pas de ce côté qu'avait éclaté ce craquement, mais du côté opposé à la porte d'entrée; au moins il l'avait cru.

Mais il avait dû se tromper, car après avoir écouté en retenant sa respiration et les battements de son coeur, il n'avait plus rien entendu; la porte qui ouvrait dans cette muraille était close aussi.

Pour plus de sûreté, il tourna le bouton: elle était fermée en dehors, à clef ou à verrou.

C'était le bois qui avait produit ce craquement.

Et alors il haussa les épaules.

—Suis-je bête! dit-il à mi-voix.

Et, revenant au bureau d'un pas assuré, il déchira un des feuillets du cahier, enlevant la souche avec le chèque.

Puis l'ayant plié en quatre, il le mit dans sa poche et sortit.

Cependant, s'il s'était retourné, et si au lieu de promener son regard autour de lui à la hauteur d'un homme, comme il l'avait fait lorsqu'il avait cherché d'où pouvait venir le bruit qui l'avait surpris et épouvanté, il l'avait levé vers le plafond, il aurait vu à travers le carreau de l'imposte qui terminait la porte dont il avait tourné le bouton, deux yeux ardents qui suivaient tous ses mouvements,—les yeux de madame Prétavoine.


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