Quand le prince fut parti, madame Prétavoine dégringola rapidement de dessus son échafaud de malles et de boîtes.
Elle était fort peu à son aise ainsi perchée, et c'était la fatigue autant que l'émotion qui l'avait fait s'appuyer contre l'imposte au moment où Michel avait étendu la main vers le cahier de chèques.
De là ce craquement qui avait failli tout compromettre.
En un tour de main, elle eut remis toutes choses en place et vivement elle regagna son lit.
Si par extraordinaire on forçait sa porte, on la trouverait couchée, malade.
Et, si on la laissait tranquille, ce qu'elle espérait, elle pourrait réfléchir à tête reposée à ce qui venait de se passer.
Il ne fallait pas une grande perspicacité pour deviner comment Michel allait utiliser son chèque; sur la ligne laissée en blanc, il écrirait la somme dont il avait besoin, au dessous il apposerait la signature d'Aurélien, ce qui lui serait d'autant plus facile qu'il avait aux mains une lettre dans laquelle il trouverait le modèle de cette signature, et cela fait il se présenterait à la caisse de la banque de Rome.
Madame Prétavoine avait le don, comme quelques romanciers et quelques auteurs dramatiques, de voir agir les personnages auxquels elle pensait: de son lit, elle aperçut Michel enfermé dans sa chambre, s'appliquant à imiter la signature d'Aurélien posée devant lui; des gouttes de sueur coulaient sur sa grosse face blonde et glissant le long de sa peau imberbe, tombaient sur son papier; enfin, étant arrivé à une imitation suffisante, il prenait le chèque et après un court moment d'hésitation, il se décidait à écrire dessus. La somme, madame Prétavoine ne la voyait pas distinctement et comme dans nos rêves, où les choses que nous ne connaissons pas s'enveloppent d'un brouillard propice, cette somme n'apparaissait pas avec netteté, tandis que la signature, au contraire, éclatait en traits éblouissants sur le papier teinté de rose.
Ce que madame Prétavoine ne devinait pas non plus avec certitude, c'était l'heure à laquelle Michel présenterait ce chèque à la banque de Rome; cependant il était vraisemblable que dans sa hâte à s'acquitter il ne tarderait pas à faire cette présentation.
Malgré cette quasi-certitude, madame Prétavoine ne quitta son lit qu'à trois heures pour se rendre à la banque de Rome.
Elle n'était pas assez simple, on le comprend, pour demander tout de suite ce qu'elle avait tant à coeur de savoir et pour parler du prince Sobolewski.
Si elle venait à la banque, malgré une indisposition qui l'avait retenue au lit toute la journée, c'était pour prendre un chèque sur Naples et l'envoyer à son fils, qui se trouvait dans cette ville depuis la veille et qui était parti si précipitamment qu'il n'avait pas pu se munir d'argent.
C'était à l'un des directeurs de la banque qu'elle adressait ce petit discours.
Lorsque celui-ci entendit dire que le fils de sa cliente, M. Aurélien Prétavoine, était à Naples depuis la veille, il laissa échapper un geste de surprise.
—Comment monsieur votre fils n'est pas à Rome en ce moment? demanda-t-il.
Madame Prétavoine se mit à sourire d'un air bonasse.
—C'est sérieusement que je vous parle, madame.
—Si mon fils était à Rome, je ne lui enverrais pas d'argent à Naples; il a son compte ouvert chez vous, il viendrait prendre lui-même ce dont il aurait besoin.
—Et il est à Naples depuis hier, dites-vous? s'écria le banquier en insistant.
—Il m'a quittée hier soir, partant pour Naples.
Plus le banquier mettait d'insistance dans ses demandes, plus madame Prétavoine mettait de simplicité dans ses réponses.
—Qu'a donc de surprenant ce que je vous dis? demanda-t-elle.
Sans répondre, le banquier se leva et passa dans une pièce voisine dont la porte était ouverte.
Presqu'aussitôt il revint, tenant dans sa main un carré de papier plié.
Madame Prétavoine n'eut pas besoin de voir ce papier pour deviner que c'était le chèque d'Aurélien ou plus justement du prince Michel.
—Monsieur votre fils est habitué à la régularité, n'est-ce pas? demanda le banquier.
—Je ne vous comprend pas bien.
—Je veux dire qu'il ne se tromperait pas de date par étourderie.
—Mon fils n'a jamais été étourdi; il apporte en toutes choses de l'ordre et de la méthode. Mais toutes ces questions m'inquiètent réellement. Tout à l'heure je vous ai demandé ce que mes paroles avaient d'étonnant, vous ne m'avez pas répondu; je vous en prie, calmez d'un mot les inquiétudes que vous avez fait naître. Que se passe-t-il?
—Eh bien, on a présenté à la caisse un chèque de dix mille francs signé par Aurélien Prétavoine et daté d'aujourd'hui.
—Un chèque de dix mille francs!
—Daté d'aujourd'hui.
—Hélas! mon cher monsieur, vous avez été volé.
—La signature...
—La signature, la date, tout est faux; je n'ai pas besoin de voir la pièce; mon fils ne tire pas des chèques de dix mille francs.
Bien qu'elle n'eut pas besoin de voir la pièce, elle avait tendu la main pour la prendre.
Pendant quelques secondes elle l'examina attentivement:
—L'écriture est bien imitée, dit-elle, et je comprends que votre caissier ait pu se tromper; cependant il y a dans cette écriture et surtout dans la signature des hésitations qui trahissent la main d'un faussaire.
—C'est le porteur du chèque plutôt que la signature qui a empêché le caissier d'avoir des soupçons.
Alors madame Prétavoine poussa un cri comme si elle découvrait à l'instant le nom de ce porteur.
—Le prince Michel Sobolewski, quelle catastrophe!
Mais tout de suite elle se reprit:
—C'est impossible, le chèque doit être bon, la signature doit être vraie.
Et de nouveau elle examina l'écriture et la signature.
—Eh bien?
—Eh bien, il y a quelque chose que je ne comprends pas: la signature est fausse.
—La chose est claire, le prince Michel Sobolewski s'est procuré un chèque en blanc, détaché du cahier de monsieur votre fils, car vous voyez que c'est bien le numéro du compte de celui-ci, et il l'a rempli et signé ni plus ni moins que s'il était M. Aurélien Prétavoine; puis il est venu le toucher. Nous allons envoyer M. le prince Sobolewski aux galères, voilà tout.
—Vous ne ferez pas cela.
—Ma plainte sera déposée dans cinq minutes, et si le prince est encore à Rome, il sera arrêté avant une heure.
—Mon cher monsieur, vous ne ferez pas cela.
—Et nos dix mille francs.
—On vous les payera.
—Qui?
—La mère du prince.
—Il faudrait qu'elle le pût.
—Une mère ne laisse pas déshonorer son fils pour une affaire d'argent; elle paye.
—Encore faut-il qu'elle puisse payer; et je ne crois pas que la vicomtesse de la Roche-Odon puisse maintenant nous payer ces dix mille francs. D'ailleurs il y a un faux.
—Sans doute, c'est horrible, mais ce faux ne porte préjudice à personne qu'à celui qui a eu le malheur de le commettre. Songez donc que cet infortuné jeune homme appartient à une grande famille.
—Il n'en est que plus coupable.
—Sans doute; mais sa famille, elle, n'est pas coupable, et cependant elle portera le poids de cette culpabilité.
—Je crois madame de la Roche-Odon capable de porter plusieurs poids de ce genre sans en être écrasée.
—Ce n'est pas seulement de madame de la Roche-Odon que je parle, bien que je la plaigne de tout mon coeur d'avoir à supporter cet affreux chagrin après toutes les calomnies dont on l'a abreuvée, c'est encore de mademoiselle Bérengère de la Roche-Odon, la soeur du prince, une jeune personne accomplie, un modèle de toutes les grâces et de toutes les vertus, que nous aimons tendrement, et qui va être victime de l'égarement, je veux dire du crime de son malheureux frère.
—Sans doute tout cela est terrible, mais nous n'y pouvons rien.
—Si je vous ai parlé de cette famille infortunée, je veux vous parler maintenant de nous, mon cher monsieur, de moi, de mon fils. Mon fils a été lié avec ce malheureux jeune homme; bien que leurs habitudes, comme leurs fréquentations ne fussent pas les mêmes, il n'en est pas moins vrai qu'ils ont été en relations assez intimes. Croyez-vous que je verrais sans souffrir, sans rougir, ces relations livrées au grand jour de la publicité par un procès en cour d'assises? Ce procès serait des plus fâcheux pour nous, et j'ajoute que pour vous il pourrait devenir regrettable.
—Pour nous?
—J'ai comme vous dirigé une maison de banque, j'ai comme vous été victime de vols; je ne les ai jamais dénoncés. Savez-vous ce que j'ai gagné à ce silence? c'est d'avoir été peu volée et rarement, tandis que d'autres maisons l'étaient fréquemment et pour des sommes considérables. Celles-là se plaignaient; on voyait que le vol était facile chez elles, et on le pratiquait; tandis qu'on le croyait impossible chez moi, et on ne le risquait pas.
—Nous ne pouvons pas perdre ces dix mille francs.
—Vous ai-je demandé de les perdre; non, n'est-ce pas? ce que je vous demande, c'est de renoncer à la plainte dont vous me parliez. Tenez, chargez-moi de cette affaire.
—Mais, madame...
—Vous avez peur de perdre vos dix mille francs; je les prends à ma charge si vous me remettez ce chèque; ce n'est pas un grand risque que je cours, car je suis certaine qu'il me sera remboursé ce soir, seulement j'aurai la satisfaction de sauver un grand nom du déshonneur et de nous épargner à tous bien des chagrins.
A cinq heures la négociation était terminée, et madame Prétavoine, sortant de la banque de Rome, se dirigeait vers la maison de madame de la Roche-Odon, ayant dans les profondeurs de la longue poche de sa robe, le chèque fabriqué par le prince Michel.
Ce fut Emma qui lui ouvrit la porte:
—Madame la vicomtesse est sortie.
—J'attendrai son retour.
—Je ne sais quand elle rentrera.
—L'affaire est de telle importance que je ne puis la remettre à demain.
Ces quelques mots s'étaient échangés rapidement, mademoiselle Emma parlant d'un ton sec et raide, madame Prétavoine répondant avec sa douceur ordinaire.
Depuis la visite qu'Emma lui avait faite, madame Prétavoine n'était pas venue chez madame de la Roche-Odon, et cette première entrevue était significative.
Elle disait clairement quels étaient les sentiments de la femme de chambre de la vicomtesse pour celle qu'elle accusait toujours, ou tout au moins qu'elle soupçonnait d'avoir perdu sa maîtresse.
Mais présentement madame Prétavoine n'avait pas à prendre souci de cette hostilité; l'arme qu'elle avait aux mains étant assez puissante pour vaincre toutes les résistances.
Emma, il est vrai, pouvait avoir répété à sa maîtresse l'histoire qu'elle lui avait contée, c'est-à-dire l'amour d'Aurélien pour Bérengère, son projet de mariage et l'abandon de ce projet à la suite du scandale causé par le départ de lord Harley; mais si ce récit avait été fait, et si la vicomtesse s'étonnait qu'on vînt lui demander son consentement au mariage de sa fille quelques jours après qu'on avait annoncé très haut qu'on ne voulait plus de ce mariage, il n'y aurait qu'à légitimer ce changement par quelque bonne explication, et cette explication ne serait nullement impossible à trouver.
Et madame Prétavoine s'installa seule, mademoiselle Emma ne daignant pas lui tenir compagnie, dans le petit salon, où, à son arrivée à Rome, on l'avait fait entrer pour attendre madame la vicomtesse de la Roche-Odon.
Que les temps étaient changés!
Alors pour être reçue elle n'avait à présenter timidement, humblement, qu'une lettre de recommandation d'un petit avoué de province.
Tandis que maintenant elle tenait dans sa poche un talisman qu'elle n'avait qu'à montrer pour qu'on se prosternât à ses pieds.
Qui l'avait obtenu, ce talisman?
A cette pensée, un mouvement d'orgueil soulevait sa poitrine, et la légitimité des moyens qu'elle employait lui paraissait d'autant plus évidente, que le succès jusqu'alors avait récompensé ses efforts: Dieu la protégeait et la guidait.
Mais si l'orgueil était dans son coeur, il ne se manifestait pas au dehors dans son attitude ou dans ses paroles.
En pénétrant dans cette maison pour la première fois et en s'installant dans ce salon, elle avait tiré de sa poche un petit livre de prières, et discrètement, osant à peine s'asseoir sur le fauteuil qu'on lui avait avancé, elle avait commencé à lire dans ce petit livre relié en chagrin noir.
Pouvant se présenter maintenant en maîtresse, elle garda la même attitude et de nouveau elle tira de sa poche le même petit livre; seulement avant de commencer sa lecture, elle retira de dedans ce livre un petit morceau de papier plié en quatre qui pouvait mettre le feu à cette maison, et la faire sauter; puis cela fait elle se recueillit dans sa pieuse lecture.
Ce fut à six heures seulement que madame de la Roche-Odon rentra.
Madame Prétavoine qui avait l'oreille fine, entendit qu'un colloque s'engageait à mi-voix dans l'antichambre entre la vicomtesse et Emma, mais toutes les paroles de ce colloque n'arrivèrent pas jusqu'à elle.
—Je vais la congédier, disait Emma.
—Non, il faut la recevoir, mais vous auriez bien dû m'éviter ce supplice.
Madame de la Roche-Odon entra dans le petit salon le sourire sur les lèvres.
—Que je suis heureuse de vous voir, chère madame.
Mais madame Prétavoine, qui avait pris sa figure du vendredi saint, arrêta net l'épanouissement de ce sourire.
—Madame, je voudrais vous entretenir en particulier.
—Nous sommes seules.
D'un coup d'oeil madame Prétavoine montra les portes.
—Ce que j'ai à vous dire est d'une extrême gravité.
—Mais, madame...
—Il s'agit de l'honneur de monsieur votre fils.
Madame de la Roche-Odon laissa échapper un geste d'effroi.
—Voulez-vous prendre la peine d'entrer dans ma chambre.
Madame Prétavoine voulait bien entrer dans cette chambre, mais elle ne consentit pas à passer la première.
—Je vous écoute, madame, dit sa vicomtesse, lorsque la porte fut refermée.
—Vous savez, madame, que monsieur votre fils et le mien se sont liés assez intimement; de cette intimité il est résulté différents prêts d'argent faits par mon fils.
—Je ne m'occupe pas des affaires d'argent de mon fils, qui est émancipé, dit la vicomtesse avec un certain dédain.
—Vous avez sans doute vos raisons pour agir ainsi; cependant je vous demande la permission d'insister, et de vous dire que les emprunts contractés ainsi par le prince Michel s'élèvent aujourd'hui à une somme totale de 17,000 fr.
—Madame, c'est à mon fils de payer ses dettes; il va rentrer bientôt; vous lui présenterez votre demande. En attendant, je vous serais reconnaissante, si vous le voulez bien, de parler d'autre chose.
—C'est que cette dette est le point de départ de l'affaire grave qui m'amène près de vous.
—Ce qui me paraît grave dans cette affaire, c'est le montant de cette dette; ne trouvez-vous pas que c'est la facilité du prêteur qui a fait l'exigence de l'emprunteur?
—Mon Dieu, madame, comment vouliez-vous que le prêteur refusât quelque chose à l'emprunteur, alors qu'il trouvait en celui-ci un jeune homme vers lequel il était attiré, non-seulement par une vive sympathie, mais encore par un sentiment... plus puissant.
—Quel sentiment?
Madame Prétavoine, qui paraissait en proie à une vive émotion, ne disait pas un mot qui ne fût préparé, qui ne fût pesé, et qui ne conduisît l'entretien à un but qu'elle visait; cette question de la vicomtesse, elle l'attendait donc.
Alors elle expliqua ces sentiments par l'amour que son fils avait conçu pour mademoiselle Bérengère, amour profond, passionné, qui dominait sa vie et qui lui avait fait voir dans le prince Michel le frère de celle qu'il adorait.
La surprise avec laquelle la vicomtesse accueillit cette confession, surprise qui par plus d'un point touchait au dédain et au mépris, montra à madame Prétavoine que mademoiselle Emma n'avait pas parlé, et alors elle se trouva plus libre pour continuer.
Elle put ainsi improviser une fin à sa confidence, appropriée aux besoins du moment.
—Ce serait vous tromper que de vous dire que j'étais favorable à ce mariage; bien des raisons, dans le détail desquelles il est inutile d'entrer, m'y rendaient au contraire hostile, et c'était pour empêcher mon fils de vous adresser sa demande que je l'avais accompagné à Rome.
—Ah! vraiment?
—Mon Dieu, madame, je vous parle avec une entière franchise, je suis une femme d'argent, je ne trouvais pas que la fortune que mademoiselle Bérengère recueillerait un jour fût en rapport avec celle dont mon fils jouira. D'autre part je suis une femme chrétienne, profondément chrétienne, et de ce côté j'avais aussi des motifs pour ne pas désirer cette union. Enfin je fis tant, qu'aidée par la protection divine, j'empêchai mon fils de vous entretenir de son amour et de vous demander la main de mademoiselle votre fille. J'espérais avoir réussi et j'avais vu mon fils partir pour Naples, persuadée qu'il avait renoncé à ce projet de mariage, quand ce matin j'ai reçu de lui une lettre mise à la poste à Rome avant son départ, et dans laquelle il me signifie qu'il ne s'éloigne que pour me faire connaître plus librement ses intentions. Tenez,—elle fouilla dans sa poche, puis tout à coup elle retira sa main,—mais non, je ne puis pas vous la lire, j'ai tant pleuré que, si je la lisais de nouveau, je serais incapable de garder ma raison. Enfin il me dit que ce mariage est sa vie, et que s'il ne devient pas le mari de mademoiselle Bérengère, il est décidé à aller en Chine se faire le disciple et le serviteur des pieux missionnaires qui prêchent notre foi dans ce pays où si souvent ils trouvent le martyre.
Elle se cacha le visage entre ses mains comme pour ne pas voir la croix sur laquelle son fils serait crucifié un jour.
Puis après ce moment de faiblesse donné à la douleur maternelle, qui malgré les efforts apparents qu'elle faisait pour se contenir, l'avait domptée, elle reprit:
—Mais ce n'est pas pour nous entretenir de mon fils que je suis venue, c'est pour vous parler du vôtre, car si grand que soit mon malheur il est cependant au-dessous de celui qui vous frappe.
—Que voulez-vous dire, madame?
—Ce que je viens de vous expliquer n'avait qu'un but, vous faire comprendre comment des affaires d'argent avaient pu s'établir entre nos deux enfants; mon fils voyant dans le prince un frère, aurait partagé avec lui sa fortune entière. Mon fils n'a pas été élevé comme moi à l'école du travail et de l'économie, c'est la générosité même, sa main est toujours ouverte pour ses amis, et il partagerait avec bonheur tout ce qu'il possède entre ses parents; avec lui il n'y a qu'à demander.
—Mon fils... interrompit la vicomtesse, impatientée par tous ces détails.
Mais madame Prétavoine ne parlait pas à la légère, chaque mot qui tombait de ses lèvres était une semence qui devait produire un fruit; il importait à son plan que la vicomtesse crût à la générosité d'Aurélien.
—Monsieur votre fils emprunta donc de l'argent au mien qui ne refusa jamais, et c'est ainsi que fut créée cette dette de 17,500 francs. Mon fils, je vous le répète, aurait partagé sa fortune avec celui qu'il regardait comme un frère, et le prince comptait si bien sur lui que, toutes les fois qu'il avait besoin d'argent, il venait en chercher. Les choses étaient ainsi lorsque mon fils partit pour Naples comme je vous l'ai expliqué tout à l'heure. La nuit dernière le prince perdit au jeu une grosse somme et pour la payer il vint le matin s'adresser à mon fils, qu'il ne trouva pas, bien entendu. Il monta néanmoins à son appartement...
Ici madame Prétavoine s'arrêta étouffée par l'émotion; sa voix tremblait.
—Eh bien! s'écria la vicomtesse.
—Ah! madame, laissez-moi demander à Dieu la force de continuer et le moyen d'adoucir la violence du coup que je vais vous porter.
Et elle joignit les mains comme si elle s'adressait à Dieu.
—Parlez, mais parlez donc, madame!
—Arrivé dans l'appartement, le prince ne trouva pas mon fils, mais sur le bureau de celui-ci il trouva, oublié, un carnet de chèques; mon fils est, en effet, tellement confiant, qu'il laisse à découvert son argent et les choses les plus précieuses. Le prince déchira un de ces chèques...
—Madame!
—Déchira un de ces chèques, continua madame Prétavoine d'une voix assurée, l'emporta, y inscrivit la somme de dix mille francs, et le signa du nom d'Aurélien Prétavoine.
—C'est impossible.
—Non-seulement il fit cela, mais il présenta ce chèque à la banque de Rome et toucha les dix mille francs.
—Non, non, mille fois non; c'est une infâme calomnie.
—Direz-vous non à ce carnet,—elle tira le cahier de sa poche—dont une feuille, vous le voyez, a été enlevée avec la souche; direz-vous non au caissier de la banque qui a payé les dix mille francs entre les mains du prince; direz-vous non à ce chèque dont la signature est fausse?
Elle mit le chèque sous les yeux de la vicomtesse, mais en le tenant de loin solidement à deux mains, de peur qu'on le lui enlevât.
La précaution était superflue, car madame de la Roche-Odon paraissait atterrée et disposée plutôt à fermer les yeux qu'à les ouvrir, à laisser tomber plutôt ses mains ballantes qu'à les étendre.
—Je dois vous dire, continua madame Prétavoine, comment ces faits sont venus à ma connaissance, vous verrez alors qu'ils ne sont malheureusement que trop vrais. Ayant gardé la chambre pendant toute la matinée, malade de chagrin à la lettre de mon fils, je suis allée à la Banque de Rome vers quatre heures, pour une affaire que j'avais à traiter avec le directeur. En parlant celui-ci m'a appris qu'il avait le matin payé un chèque de dix mille francs tiré par mon fils, c'était assez pour me révéler un faux; mon fils ne tire pas des chèques de cette importance sans que j'en sois informée. De plus, la date confirmait ma certitude, puisque mon fils était à Naples, il ne pouvait pas dater un chèque de Rome. On me montra la pièce. Je prouvai qu'elle était fausse. Alors le directeur me dit qu'il allait déposer une plainte pour faire arrêter celui qui avait touché ce chèque et qui l'avait fabriqué,—le prince Michel Sobolewski. Comme vous, madame, mon premier mouvement fut de m'écrier: c'est impossible! Je dus me rendre à l'évidence. Alors je suppliai le directeur de ne pas déposer sa plainte. Je lui demandai de me charger de cette affaire. J'eus le plus grand mal à le décider. Enfin il me confia cette pièce. Avant de venir vous trouver, je rentrai chez moi pour voir le carnet de chèques de mon fils. Je le trouvai sur son bureau, avec cette feuille manquant. De plus, on me dit que le prince était venu le matin et qu'il était monté chez mon fils. Voilà les faits.
Madame de la Roche-Odon resta sans parler, accablée, écrasée sous ce coup, car ce n'était pas une mère pleine de confiance en son fils qui venait de le recevoir, c'était au contraire une mère qui connaissait ce fils, et mieux que personne savait de quoi il était capable.
Pour madame Prétavoine, elle n'avait plus rien à dire, au moins pour le moment; elle n'avait qu'à voir venir sa victime.
Comme elles restaient ainsi en face l'une de l'autre sans se regarder, un bruit de pas retentit dans le salon, et la porte de la chambre s'ouvrit, brusquement poussée: c'était Michel qui rentrait et qui venait débarrasser sa mère de cette «vieille sorcière» dont on lui avait annoncé la présence, afin de dîner au plus vite.
Mais un coup d'oeil lui suffit pour voir que tout était découvert, et il s'arrêta.
Madame Prétavoine avait baissé les yeux et les tenait attachés sur une fleur du tapis; madame de la Roche-Odon, au contraire, les avait levés, et elle regardait son fils, qui restait immobile, le front contracté, les lèvres serrées, les paupières abaissées et mi-closes, regardant en-dessous, avouant son crime par son attitude et l'expression de son visage.
—Alors, cette chose horrible est donc vraie? s'écria la vicomtesse.
Il releva la tête, et, regardant sa mère en face, il haussa les épaules:
—Voilà de bien grands mots, dit-il, pour une chose en réalité toute simple.
—Simple! s'écria madame de la Roche-Odon.
Madame Prétavoine ne dit rien, mais elle joignit les mains et leva les yeux au ciel.
—Je comptais sur Prétavoine, continua Michel, je ne l'ai pas trouvé, son carnet de chèques était sur son bureau, j'en ai pris un, je l'ai rempli et j'ai touché la somme dont j'avais besoin: voilà tout.
—Et tu en conviens ainsi!
—Parbleu! il n'y a pas à nier.
—Une plainte va être déposée.
—Prétavoine ne fera pas une pareille bêtise; j'allais d'ailleurs lui écrire pour le prévenir.
—Ce n'est pas mon fils qui doit déposer cette plainte, dit madame Prétavoine intervenant, c'est la banque de Rome, car c'est elle qui a été...
Elle s'arrêta.
—Volée, acheva la vicomtesse.
—Encore les grands mots; il n'y a vol que quand il y a préjudice, et Prétavoine sera remboursé.
—Et le faux, qui l'effacera? demanda madame de la Roche-Odon, pâle et frémissante; toi, toi, tu as pu faire un faux!
De nouveau Michel haussa les épaules, mais cette fois avec colère; puis il fit quelques pas à travers la chambre, et, venant se camper devant sa mère, les bras croisés, la tête haute:
—Il ne faudrait pas cependant, s'écria-t-il, m'obliger à dire ce que je ne veux pas dire: j'avais besoin de cette somme.
—Il ne fallait pas jouer.
—Il me fallait au contraire jouer, et, ayant perdu, il me fallait payer, ceci devrait être compris et non demandé.
Il lança ces quelques paroles à la face de sa mère; puis, continuant avec une violence qui à chaque mot allait croissant:
—Si j'avais eu mon patrimoine, j'aurais pris dessus l'argent nécessaire pour soutenir cette lutte. Mais qu'est-il devenu? A qui la faute si j'ai fait arme de tout? Donc, pas de reproches.
—Des reproches!
—Pas d'accusation; chacun a ses vices, et ce n'est que justice d'être indulgent les uns pour les autres.
Madame de la Roche-Odon s'était affaissée dans son fauteuil, car chacune de ces paroles l'avait atteinte en plein corps.
Dans leur forme vague elles étaient pour elle d'une terrible précision, et il n'était rien de ce qu'il avait voulu dire, qu'elle n'eut compris.
Ce justicier c'était son fils, son fils faussaire, rejetant sur elle une part de son crime.
—Pourquoi ai-je joué?
—Pour qui?
—Pourquoi n'ai-je pas payé?
Les réponses à ces horribles questions elle les trouvait en elle.
Elle leva ses deux mains pour cacher son visage, mais dans ce moment ses yeux rencontrèrent le visage extatique de madame Prétavoine.
Elle avait oublié qu'ils n'étaient pas seuls; il fallait s'observer devant elle et contre elle se défendre.
Dans sa vie agitée madame de la Roche-Odon s'était trouvée plus d'une fois au milieu de situations difficiles et douloureuses, jamais plus horribles cependant, jamais plus cruelles que celle au milieu de laquelle elle venait d'être précipitée par la main de son fils; ce n'était pas seulement le présent, c'était encore le passé qui accablaient, qui écrasaient la femme et la mère.
Sans répondre à son fils, elle se tourna vers madame Prétavoine:
—Madame, vous aviez un but en venant me dénoncer ce... faux?
—Empêcher le prince de passer en cour d'assises.
—Madame! s'écria Michel menaçant.
Mais on n'intimidait pas madame Prétavoine; sans se troubler, elle répondit:
—C'est la cour d'assises qui juge les faussaires, et c'est l'intention des directeurs de la banque de Rome de déposer leur plainte pour que vous soyez poursuivi.
Sans en avoir l'air elle appuyait sur les mots terribles.
—Et comment comprenez-vous qu'on puisse empêcher ce procès, madame? demanda la vicomtesse; pour cela je suis prête à tout; ce qu'on demandera je le donnerai, ce qu'on exigera je le ferai.
—Il n'y a qu'à payer, dit Michel.
—Vous croyez? demanda madame Prétavoine.
—Parbleu!
—Le faux est-il effacé par la réparation du préjudice causé?
—C'est la plainte qui constatera... ce que vous appelez un faux et ce qui est tout simplement un emprunt.
—Et qui empêchera le dépôt de cette plainte?
Michel ne répondit pas.
—Eh bien, continua madame Prétavoine, vous voyez que les choses ne sont pas aussi simples que vous dites; aussi, comme vous ne paraissez pas vouloir comprendre leur gravité, je vous demande de me laisser traiter cette question avec madame votre mère, qui, elle, en sent toute la gravité.
—Oh! comme vous voudrez, dit Michel en se dirigeant vers la porte.
Mais d'un geste, madame Prétavoine l'arrêta.
—Je ne sais quelles sont vos vraies intentions, dit-elle, seulement je vous préviens qu'au cas où vous voudriez quitter Rome, ce serait une grosse imprudence qui vous exposerait à y être ramené malgré vous.
Pendant que le prince Michel sortait de la chambre, madame Prétavoine eut une tentation.
Les choses avaient si bien marché qu'elles avaient dépassé ses espérances.
Pourquoi ne profiterait-elle pas de ses avantages?
Pourquoi ne ferait-elle point payer à madame de la Roche-Odon et les 17,500 fr., montant de la dette contractée par ce jeune coquin au profit d'Aurélien, et les 10,000 francs, montant du chèque faux?
En réalité, il avait indûment touché 27,500 francs; et c'est une belle somme, agréable à recouvrer.
Que fallait-il pour cela?
Un peu d'habileté, et la vicomtesse payait ces 27,500 francs.
Devait-elle risquer cette aventure?
Elle avait, il est vrai, fait son deuil de cet argent, qui, ainsi déboursé, était une simple avance de fonds destinée à s'assurer la main de Bérengère et l'héritage du vieux comte de la Roche-Odon.
Cette considération financière la détermina à renoncer à cette affaire. La risquer serait s'écarter de la règle qui avait dirigé sa vie, celle «du gagne-petit».
—Vous pensez peut-être que j'ai été bien sévère avec monsieur votre fils, dit-elle d'un ton bénévole.
Sans répondre, madame de la Roche-Odon fit un signe négatif.
—Mon Dieu, poursuivit madame Prétavoine, il faut juger humainement les choses humaines; il est certain qu'à la faute de ce pauvre jeune homme, on peut trouver des circonstances atténuantes, et même des excuses. Ainsi qu'il l'a dit lui-même, si mon fils avait été chez lui, ce faux n'aurait pas été fabriqué, mon fils aurait prêté ces dix mille francs comme il en avait déjà prêté dix-sept mille cinq cents.
—Ces dix mille francs et ces dix-sept mille francs vous seront rendus par moi, madame.
Certes l'occasion était bien tentante, cependant madame Prétavoine la refusa une fois encore.
—Ce n'est pas de cela qu'il s'agit, au moins pour le moment, dit-elle; en tout cas, si nous parlons de ce remboursement, que ce soit pour bien marquer qu'il arrive comme une excuse. Ainsi d'une part, le prince est certain que si mon fils était à Rome, il lui prêterait ces dix mille francs; et d'autre part il est certain aussi que ces dix mille francs seront payés par vous. Ces deux certitudes changent considérablement, vous en conviendrez, les conditions dans lesquelles s'est accompli le... je veux dire l'accident. Ce n'est plus du tout le crime dont me parlait le directeur de la banque de Rome et que par ses yeux j'avais vu tout d'abord: le prince s'introduisant chez mon fils, dérobant un chèque, le couvrant d'une écriture et d'une signature fausses, et le présentant à la banque pour voler une somme de dix mille francs. Où est le vol, puisqu'il n'y avait plus intention de s'approprier ces dix mille francs? où est le faux, puisque mon fils, s'il avait été chez lui, aurait rempli ce chèque et l'aurait signé exactement comme le prince l'a fait lui-même? Non véritablement, non, je ne puis voir dans tout cela ni un vol, ni un faux.
Madame de la Roche-Odon buvait ces paroles qui répondaient trop bien à son propre sentiment, pour qu'elle eût la force de les arrêter au passage et de les examiner.
S'il était habile de s'engager dans cette voie, il ne fallait cependant pas aller trop loin, sous peine de dépasser le but; madame Prétavoine s'arrêta.
—Mes sentiments se sont si bien modifiés en serrant de près cette question, dit-elle, que j'en reviens à l'idée à laquelle je m'étais arrêtée ce matin après avoir reçu la lettre de mon fils, et dont je vous faisais part tout à l'heure.
—Quelle idée?
—Celle qui s'applique aux projets de mon fils.
—C'est de ce malheureux chèque qu'il s'agit.
—Sans doute, et c'est de lui aussi que je veux parler. Ainsi ce chèque aurait été un faux nettement caractérisé, comme je le croyais en venant ici, avec la circonstance aggravante d'escroquerie, que bien certainement j'aurais renoncé à cette idée. Je vous l'ai dit et vous le savez d'ailleurs, je suis une femme chrétienne, comme mon fils est un jeune homme sincèrement chrétien, nous ne pourrions donc ni lui ni moi nous allier à une famille dont un membre aurait commis un crime. Vous me direz que la charité ordonne de pardonner: assurément; mais c'est aux autres qu'il faut être indulgent, non aux siens, c'est-à-dire à soi-même. Le crime auquel je croyais n'existant plus, je puis donc revenir à mon idée.
—Mais, madame...
—Vous ne comprenez pas que je veuille aujourd'hui ce que j'ai naguère combattu de toutes mes forces. Cependant le changement qui s'est fait en moi est, il me semble, bien explicable. Tant que j'ai cru que je pourrais détourner mon fils de son projet, je n'ai rien épargné pour lui opposer une vive résistance. Mais je vois aujourd'hui que je suis vaincue. Aujourd'hui mon fils m'annonce que je ne le reverrai plus et qu'il s'expatriera en Chine où il recherchera le martyre, s'il ne devient pas le mari de celle qu'il aime jusqu'à en mourir. Dans ces conditions désespérées, la mère l'emporte en moi sur la femme d'argent, et j'ai l'honneur de vous demander la main de mademoiselle votre fille pour mon fils.
—Ma fille! s'écria madame de la Roche-Odon.
Et cette seule exclamation en apprit plus à madame Prétavoine qu'un long discours: la vicomtesse ne voulait pas marier sa fille et surtout elle ne voulait pas la donner à M. Aurélien Prétavoine.
Cependant, la situation était telle que madame de la Roche-Odon devait se contenir et ménager celle qui avait entre les mains ce terrible chèque.
—Ma fille, dit-elle, mais, madame, je ne sais si elle veut se marier; je ne sais si elle accepterait monsieur votre fils pour mari; je ne sais...
—Ce n'est pas que vous me donniez mademoiselle Bérengère que je demande, c'est que vous me donniez votre consentement à son mariage avec mon fils. Gagner mademoiselle Bérengère, toucher son coeur, se faire aimer d'elle, cela regarde mon fils; ce qui me regarde, moi, c'est d'obtenir votre consentement, et c'est ce seul consentement que je vous demande.
—Mais, madame, encore une fois, c'est de mon fils qu'il s'agit en ce moment, non de ma fille; pour elle nous verrons plus tard; je ne puis vous répondre ainsi.
—Nous nous comprenons mal ou plutôt nous ne nous comprenons pas du tout; si je vous parle de mademoiselle votre fille, cela n'empêche pas qu'il s'agisse de monsieur votre fils: ils sont en ce moment solidaires l'un de l'autre. Vous avez trop d'expérience pour ne pas voir que je veux en ce moment profiter des avantages que le hasard, disons mieux, que la Providence divine a mis entre mes mains. Je n'ai qu'un mot à dire, que cent pas à faire pour que le prince Michel, votre fils, soit arrêté comme faussaire et passe aux assises. Ce mot, assurément, je ne le dirai pas, je ne pourrais pas le dire, s'il s'applique au futur beau-frère de mon fils. Mais ne sentez-vous pas que si ma demande était accueillie par un refus dédaigneux, mes sentiments pourraient être changés? De quoi n'est pas capable une mère qui veut assurer le bonheur de son enfant, et c'est le bonheur, c'est la vie de mon fils qui sont en jeu en ce moment. Réfléchissez à cela, madame, je vous en prie, dans votre intérêt, dans celui de votre fils, réfléchissez avant de répondre à ma demande.
Pour la première fois, madame de la Roche-Odon comprenait ce que pouvait être cette femme de manières douces à laquelle elle n'avait jamais daigné prêter attention; mais plus elle était à craindre, plus il fallait se montrer prudent avec elle.
—Vous avez raison, dit-elle, je réfléchirai, et demain, en vous portant les 27,500 francs qui vous sont dus, je répondrai à votre demande, que j'aurai pu examiner.
—Soit, madame, à demain.
Et madame Prétavoine se leva.
La vicomtesse se crut sauvée, mais madame Prétavoine ne sortit pas.
—Si j'accepte demain, dit-elle, c'est pour la réponse et non pour les 27,500 fr. En effet, je ne prendrai pas cette somme.
—Elle vous est due.
—Elle serait due à une étrangère, mais demain, j'en ai la conviction, vous aurez compris que je ne puis pas être une étrangère pour vous. J'aurai l'honneur de vous attendre jusqu'à trois heures. Pour ces 27,500 francs, je n'accepterai de vous qu'une seule chose: une reconnaissance de cette somme payable à présentation. Pour ma demande, je n'accepterai aussi qu'une seule chose: un consentement à ce mariage passé par vous devant le chancelier de la légation. Avant demain trois heures, vous aurez eu tout le temps de réfléchir, et si ce que je vous demande ne vous paraît pas possible, il sera inutile que vous preniez la peine de vous déranger. A quatre heures, la plainte en faux sera déposée avec ce chèque à l'appui. Elle ne le serait avant que si vous jugiez à propos de quitter Rome ce soir, par exemple, ou demain matin, avec monsieur votre fils, et vous le comprenez, que le prince Michel Sobolewski soit condamné pour faux par contumace ou contradictoirement, c'est exactement la même chose, au moins au point de vue de l'honneur.
—Mais c'est un égorgement! s'écria madame de la Roche-Odon qui se sentait prise dans un étau dont cette femme à la voix onctueuse manoeuvrait la vis avec une main de fer.
—Ce qui en serait un, ce serait de faire le malheur de mon fils, qui adore mademoiselle votre fille, et qui sera pour vous, madame, le gendre le plus tendre, le plus affectueux, le plus soumis; près de lui, près de votre fille, vous pourrez continuer la grande existence qui vous est nécessaire, car sa fortune, je vous l'ai déjà dit, est considérable, et de plus Sa Sainteté daigne lui conférer dans quelques jours le titre de comte. Que si dans vos réflexions vous vous préoccupez, comme cela est naturel, du bonheur de votre fille, vous devez écarter tout souci à ce sujet. Encore une fois, ce n'est pas vous, madame, qui marierez mademoiselle votre fille, ce sera son grand-père, le comte de la Roche-Odon, près duquel elle vit, et qui, vous le pensez bien, ne lui donnera pas un mari indigne d'elle; ce sera elle-même qui choisira librement son mari. Tout ce que je vous demande, c'est votre consentement légal, et après avoir réfléchi, vous verrez, j'en suis certaine, les avantages qu'il y a pour tous à l'accorder, et les dangers, au contraire, qu'il y aurait à le refuser.
Et sur ce mot, ayant salué humblement, elle se dirigea vers la porte.