Les choses étant ainsi arrangées, Bérengère avait hâte de se mettre en route pour le château, c'est-à-dire de se trouver en tête-à-tête avec Richard.
Elle entra dans la cuisine suivie de miss Armagh réfléchissant toujours à sa surprise, et après avoir embrassé son filleul: «Adieu, Richard, adieu, petit Richard, petit Richard adieu», ils prirent tous les trois congé de Sophie.
Lorsqu'ils sortirent de la maisonnette, le soleil venait de s'abaisser derrière la ligne des collines vaporeuses qui forment l'horizon du côté de l'ouest, et dans le ciel d'un bleu pâle, il avait été remplacé par la lune dont le fin croissant se détachait sur de légers nuages argentés qui, au bord de leurs contours déchiquetés, s'illuminaient successivement et rapidement de toutes les nuances de l'iris, à mesure que le soleil s'enfonçait.
—Ah! le joli coucher de soleil, dit Bérengère; allons donc jusqu'au bout de l'herbage, nous le verrons mieux.
—Vous allez vous mouiller les pieds dans l'herbe, dit miss Armagh.
—Je suis bien chaussée, répliqua Bérengère; et vous, capitaine?
—Je n'ai pas peur de me mouiller.
—Moi j'ai cette peur, dit miss Armagh, je suivrai donc le sentier et vous attendrai à l'allée du colombier.
—C'est cela, nous vous rejoignons tout à l'heure, dit Bérengère.
Et tandis que miss Armagh retournait vers le château à petits pas en suivant le sentier battu, Bérengère et le capitaine coupant à travers l'herbage, se dirigeaient rapidement vers l'endroit d'où la vue s'étendait plus librement sur la vallée et sans rideau d'aucune sorte jusqu'à l'horizon.
Ils marchèrent ainsi côte à côte, sans rien dire, puis lorsqu'ils furent arrivés à l'extrémité de l'herbage, au point où le terrain commence à descendre vers la rivière, ils s'arrêtèrent et restèrent un moment silencieux.
—Ce coucher de soleil est vraiment superbe! dit le capitaine, et je ne comprends pas qu'il y ait des gens assez aveugles pour se plaindre de la monotonie de la campagne pendant l'hiver: est-ce que ce n'est pas la saison, au contraire, pendant laquelle le ciel change le plus souvent d'aspect, quand par bonheur il n'est pas gris?
Mais Bérengère n'était pas venue là pour parler du coucher du soleil et de l'aspect du ciel.
Elle resta un moment recueillie sans répliquer; puis tout à coup, se tournant vers le capitaine et le regardant en face:
—Grand-papa m'a rapporté l'entretien qu'il avait eu avec vous, dit-elle.
Le capitaine s'était demandé, en marchant, s'ils venaient vraiment là pour voir le soleil se coucher, ou bien si Bérengère n'avait pas quelque chose de particulier à lui dire. Ce mot le fixa; il comprit de quoi il allait être question et se sentit fort mal assuré.
—Quelle joie ce serait pour nous tous! continua Bérengère.
Il ne répondit rien.
—Pour grand-papa et... pour moi, dit-elle en insistant.
Le capitaine n'avait pas besoin qu'elle lui expliquât à quelle joie elle faisait allusion; il n'avait que trop bien compris ses paroles.
En examinant la situation que lui créait le projet de conversion du comte, il n'avait pas eu l'idée qu'il aurait à soutenir un jour des discussions avec Bérengère.
Comment se défendre contre elle, que lui répondre?
L'angoisse lui étreignit le coeur.
Il ne pouvait pas avec elle, comme il l'avait essayé avec le comte, tourner autour de cette question et se tenir dans des généralités plus ou moins vagues.
De lui à elle, il ne devait y avoir aucune tromperie.
L'habileté même eût été un crime.
Tout devait être entre eux loyal et franc.
Si elle devait être sa femme un jour, il ne fallait pas, quand elle le connaîtrait bien, qu'elle éprouvât une déception et pût croire qu'elle avait été abusée.
Si elle ne devait pas l'être, il ne fallait pas que, par l'adresse de ses paroles, il l'attirât à lui et lui inspirât des espérances irréalisables.
Il ne s'agissait pas, à cette heure décisive, de s'abriter derrière les convenances et la modestie, ni de se dire: «Elle ne m'aime pas et ne m'aimera jamais»; le probable au contraire était que si elle ne l'aimait pas en ce moment, elle était au moins poussée vers lui par un sentiment de sympathie et de tendresse qui pouvait très bien se changer en amour; que fallait-il pour que cela se réalisât? Tout simplement peut-être qu'elle pût croire que son grand-père réussirait dans l'oeuvre de conversion qu'il avait entreprise, car enfin ce n'était pas inconsidérément qu'elle venait ainsi lui parler des espérances de son grand-père et même des siennes: elle avait une raison, elle avait un but.
La raison,—savoir ce qu'il pensait;
Le but—l'engager sans doute à écouter la parole de M. de la Roche-Odon, et à se laisser convaincre par elle.
Ce qu'il pensait, il devait le lui dire.
Mais lui promettre de se laisser convaincre par M. de la Roche-Odon, il ne pouvait en prendre l'engagement.
Il n'y avait pas d'illusion à se faire: agir ainsi, c'était la perdre; et cependant il ne pouvait agir autrement sous peine de commettre une infamie envers elle, et une lâcheté envers lui-même.
Alors qu'il avait eu la pensée d'écouter les enseignements du comte, afin de prolonger son intimité avec Bérengère, il s'était dit qu'il ne profiterait point des dernières journées qu'ils passeraient ensemble pour chercher à lui plaire, et qu'il ne ferait rien pour accentuer dans un sens plus passionné les sentiments de tendresse qu'elle lui témoignait; eh bien! l'heure était venue de le tenir, cet engagement, et quoi qu'il pût arriver, il le tiendrait.
Il était un soldat et il savait obéir à son devoir: plutôt mourir que trahir.
—Eh bien, dit-elle, voyant qu'il se taisait, vous ne répondez pas?
—C'est que je n'ai rien à répondre, ou plus justement ce que j'ai à dire, j'aimerais mieux le taire.
—Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle en mettant sa main sur son coeur.
Elle le regarda; il baissa les yeux.
—Mais ce que grand-papa m'a rapporté... dit-elle.
—Je n'ai point eu avec M. le comte de la Roche-Odon, la franchise que je veux... que je dois avoir avec vous.
—Vous!
Ce mot lui alla au coeur tant il disait clairement qu'elle le croyait incapable de duplicité ou de tromperie; mais en même temps qu'il lui fut doux il lui fut douloureux aussi, car il lui rappela que, sous peine de manquer à cette confiance, il devait parler avec franchise entière et absolue.
—Assurément je n'ai pas trompé M. votre grand-père, mais tout ce que je devais dire je ne l'ai pas dit, puisqu'il a pu croire qu'il réussirait dans la tâche qu'il entreprenait; pour être franc, j'aurais dû lui avouer qu'il ne... réussirait point.
—Mais puisqu'il doit avoir avec vous des entretiens...
—Ces entretiens n'auront pas le résultat qu'il espère.
—Comment le savez-vous à l'avance, puisque vous ne l'avez pas encore entendu?
—Parce qu'il ne s'adressera pas, ainsi qu'il se l'imagine, à un esprit flottant et indécis, mais bien à un esprit réfléchi et résolu.
—Alors... vous ne croyez point?
Elle avait hésité avant de poser cette question formelle, et sa voix avait faibli lorsqu'elle s'était enfin décidée à la formuler.
De son côté il hésita aussi avant de répondre, mais l'heure des faiblesses était passée, il devait parler.
—Je ne crois point.
Elle fut accablée par ce coup; cependant elle voulut faire un dernier effort:
—Vous croirez.
Sans répondre il secoua la tête par un geste qui en disait plus que toutes les paroles.
—Pourquoi vous prononcer ainsi, dès maintenant, sans savoir?
—Ah! certes j'ai la plus profonde admiration pour M. votre grand-père, pour sa foi, pour sa bonté, pour sa haute intelligence, mais ce n'est pas avec l'admiration qu'on persuade, c'est avec la raison.
—Et pourquoi ne croiriez-vous pas? s'écria-t-elle avec un mouvement de dépit et de colère.
—Voulez-vous donc que nous entreprenions une discussion religieuse; voulez-vous que je vous explique pourquoi je ne crois pas; voulez-vous que je vous démontre que je ne peux pas croire, et cela au risque de vous blesser dans vos convictions que je respecte, bien que je ne les partage pas?
—Ce n'est pas une discussion que je veux, c'est un mot qui me fasse comprendre ce que je ne comprends pas et qui... vous justifie par une raison que je puisse me dire et me répéter.
Évidemment la question étant ainsi posée, mieux valait une explication quelle qu'elle fût qu'une affirmation toute sèche; le point capital était que cette explication ne blessât pas Bérengère dans sa foi. Troublé, profondément ému, il s'imagina qu'il pouvait obtenir ce résultat en séparant la religion de l'Église et mettre ainsi une sorte de sourdine à l'expression de ses sentiments.
—Pour moi, l'Église catholique est épuisée; sa force d'expansion est depuis longtemps éteinte et elle est arrivée à la sénilité. Elle ne compte plus ni dans les sciences, ni dans les arts, ni dans les lettres, et depuis des années, elle n'a pas eu une oeuvre, pas eu un homme qui aient marqué dans l'histoire de l'humanité.
—Il me semble que si vous ne voyez pas sa puissance et sa vitalité, c'est que vous n'ouvrez pas les yeux, et dès lors on pourrait vous montrer ce que vous ne voyez pas.
Sur leur droite s'élevait un grand arbre, au tronc gris, marqué de plaques blanches, un tremble, dont la tête était desséchée; Richard étendit la main vers la cime de ce tremble:
—Regardez cet arbre, dit-il, il est bien évident pour vous, n'est-ce pas, qu'il est frappé de mort; pour vous en convaincre vous n'avez qu'à lever les yeux vers sa couronne, qui est desséchée; au contraire, si vous regardez seulement à son pied, vous pourrez croire qu'il est vivant en comptant les vigoureux gourmands qui poussent ça et là, aussi loin que s'étendent ses racines: ce qui lui reste de vitalité s'est concentré désormais dans cette végétation envahissante. Que produit cette végétation? Des broussailles qui encombrent le terrain et empêchent qu'on le cultive, rien de plus. Cet arbre est l'image de l'Église.
Elle joignit les mains par un geste désespérée, puis d'une voix désolée:
—Oh! mon Dieu! dit-elle, mon Dieu!
Il fut ému jusqu'au fond du coeur par ce geste et par ce cri, mais il ne répliqua pas. Que dire, en effet?
Ils restèrent ainsi à côté l'un de l'autre, ne parlant pas, ne se regardant pas.
Enfin elle étendit le bras vers l'horizon:
—Le soleil est couché, dit-elle; voici la nuit, rejoignons miss Armagh.
Il la suivit sans parler; la nuit s'était fait aussi dans son coeur.
Elle pressait le pas, et il marchait près d'elle.
Elle allait droit son chemin à travers les herbes desséchées par l'hiver, les yeux baissés, sans les relever et sans les tourner vers lui.
Et de son côté il ne la regardait pas davantage.
Quant à prendre la parole, ni l'un ni l'autre n'en avaient l'idée, chacun suivant sa pensée intérieure et réfléchissant à ce qui venait de se dire.
—Il ne croit pas, se disait Bérengère, il ne m'aime donc pas.
—Pourra-t-elle m'aimer maintenant? se demandait le capitaine.
Il aurait eu cent choses à dire et à expliquer, mais telle était la situation, que précisément il ne devait rien dire de ce qui aurait pu la ramener à d'autres sentiments que ceux qu'il venait de provoquer.
Et justement ils n'avaient que quelques secondes à eux avant de rejoindre miss Armagh, qui se promenait en long et en large à la croisée des deux allées, et encore eussent-ils dû baisser la voix pour qu'elle ne les entendît pas.
Ce fut la vieille institutrice qui prit la parole et qui, heureusement pour leur embarras, la garda jusqu'au château.
—Assurément elle aimait, elle admirait les couchers de soleil, mais elle en avait vu sur le Mangerton de plus beaux que ce pays pouvait en offrir, et puis, d'autre part, elle avait peur de se mouiller les pieds.
Et jusqu'au château elle fit les frais de la conversation, car une fois qu'elle avait abordé en Irlande, il n'était pas facile de l'en faire partir.
Ce bavardage leur fut un soulagement; au moins ils n'avaient pas besoin de parler, et comme l'ombre s'était épaissie, ils pouvaient lever les yeux sans avoir à craindre que leurs regards, se rencontrant, trahissent leur trouble et leur émotion.
Ordinairement Bérengère s'installait dans le salon aussitôt que le capitaine était arrivé, mais ce soir-là elle monta à son appartement, d'où elle ne descendit que pour se mettre à table; encore les convives étaient assis depuis quelques instants, et déjà servis.
Elle prit sa place accoutumée auprès du capitaine, mais après avoir porté à sa bouche sa cuiller pleine de potage, elle la reposa dans son assiette; sa gorge était tellement contractée qu'elle ne pouvait avaler.
Cependant il fallut qu'elle répondît à ceux qui lui adressaient la parole: au marquis de la Villeperdrix, à Dieudonné de la Fardouyère, au comte, à la comtesse O'Donoghue, à la présidente, qui comme toujours l'accabla de politesses; elle le fit d'un mot, d'un signe de tête, puis elle s'enferma dans le silence qu'elle garda pendant tout le dîner, ne tournant même pas la tête du côté de Richard et répondant aux rares paroles qu'il lui dit par un oui ou par un non.
Bien qu'en ces derniers temps elle se fût souvent montrée à table d'une humeur bizarre, une telle attitude ne pouvait pas ne pas éveiller la surprise et la curiosité.
Ses manières surtout vis-à-vis M. de Gardilane étaient véritablement étranges, et la tenue de celui-ci n'était pas moins étonnante.
Que s'était-il donc passé entre eux?
Étaient-ils fâchés?
S'ils se fâchaient ainsi, ils étaient donc dans des conditions qui permettaient la brouille ou la bouderie?
Quelles étaient ces conditions?
De toutes les personnes qui se posaient ces questions, miss Armagh était celle qui était la plus inquiète.
Avant leur tête-à-tête, Bérengère et M. de Gardilane causaient librement et gaîment, et maintenant ils avaient l'air de deux adversaires ou de deux complices.
Que s'était-il donc dit, dans ce tête-à-tête?
Bérengère ne serait-elle pas la petite fille qu'elle croyait?
Dans ce cas, elle se serait donc moquée d'elle avec sa surprise?
Tout cela était grave.
Heureusement pour Bérengère et le capitaine, le bon abbé Colombe était venu à leur secours en accaparant la conversation.
Il avait été à Hannebault dans la journée, et il avait vu le modèle de l'église que l'abbé Guillemittes faisait exécuter en cuivre à la serrurerie artistique, pour être offert à Sa Sainteté; c'était admirable, merveilleux, miraculeux.
Et, dans son enthousiasme, il se laissait entraîner jusqu'à adresser la parole d'un bout de la table à l'autre à ceux qui l'interrogeaient.
Quelle félicité! quelle gloire!
Puis, tout naturellement, du modèle de l'église d'Hannebault, il en vint à parler de madame Prétavoine et du bon jeune homme: c'était pour offrir ce modèle au Saint-Père qu'ils restaient à Rome.
Le bon jeune homme figurait dans toutes les cérémonies du Vatican.
Quelles délices!
On gagna ainsi le dessert.
Lorsqu'on quitta la table, Bérengère alla s'asseoir au piano, et elle ne cessa de jouer pendant toute la soirée; un pianiste loué au cachet n'eût pas eu autant de zèle.
Plusieurs fois le capitaine s'approcha d'elle, mais elle ne s'interrompit pas, et, à la façon nerveuse dont elle jouait, il pouvait suivre son trouble et sa fièvre.
L'heure vint de se retirer; déjà presque tous les convives étaient partis; allait-il quitter la Rouvraye sans échanger un mot avec elle, un regard tout au moins?
Comme il se disposait à prendre congé du comte, celui-ci appela Bérengère; mais elle ne s'interrompit pas, n'ayant pas sans doute entendu son grand-père.
Alors M. de la Roche-Odon éleva la voix:
—Le capitaine va partir, dit-il, ne veux-tu pas qu'il te fasse ses adieux?
Il fallait quitter le piano.
D'ordinaire le capitaine lui tendait la main, mais comme elle se tenait droite devant lui, les yeux baissés, et les deux bras collés contre sa robe, il n'osa pas avancer la main.
Quoi dire? Adieu? Au revoir?
Il n'osait, dans cette circonstance dernière, employer l'un ou l'autre de ces deux mots.
—Mademoiselle, j'ai l'honneur de vous souhaiter le bonsoir.
—Bonsoir, monsieur.
—Au revoir, mon cher capitaine, dit le comte. A demain matin, j'irai vous voir avant déjeuner.
Le capitaine sortit bouleversé.
—Fini, c'était fini.
Il s'éloigna à grands pas, marchant avec violence, la tête perdue, le coeur brisé, se répétant tout haut machinalement:
—Fini, c'est fini.
Puis quand il fut arrivé au bout de l'avenue, il revint sur ses pas jusqu'à la grille, et là, s'appuyant contre un chêne, il resta à regarder les fenêtres du château, et parmi ces fenêtres celles de la chambre de Bérengère, qui étaient éclairées.
Ah! comme il l'aimait! Pour la première fois, par la douleur, il sentait toute la puissance de son amour, c'était la mort qui lui apprenait combien lui était chère celle qu'il avait perdue.
Car elle était perdue, à jamais perdue, et par sa faute.
Pourquoi avait-il parlé? Ne pouvait-il se taire? Quelle stupidité avait été la sienne!
Et il entra dans une colère folle contre lui-même; il s'accabla de reproches et d'injures; il se frappa la poitrine à grands coups.
Le temps s'écoula.
Peu à peu les lumières qui éclairaient les fenêtres du château s'étaient éteintes les unes après les autres, et, dans sa façade sombre, il n'y avait plus qu'un point lumineux: sa chambre.
Elle ne s'était point couchée; elle ne dormait point.
A quoi pensait-elle? A qui?
A lui, à sa réponse.
Et elle s'indignait sans doute.
N'avait-elle pas raison, cent fois raison, mille fois raison?
Si pendant le dîner et pendant la soirée, il s'était fâché de l'attitude qu'elle gardait avec lui, il se disait maintenant que cette attitude avait été ce qu'elle devait être.
Bérengère était venue à lui, elle lui avait tendu la main; il l'avait repoussée; elle s'était retirée blessée, et d'autant plus profondément qu'elle lui avait témoigné plus de tendresse.
—C'était fini, bien fini.
Et ce mot était celui qui terminait ses réflexions, et toutes les hypothèses qu'il tournait et retournait dans sa tête comme dans son coeur.
—Je lui fais horreur.
Cependant s'il avait pu traverser l'espace et voir ce qui se passait dans cette chambre, il n'eût pas répété avec la même désespérance: «Fini, c'est fini.»
Ce mot avait été aussi celui de Bérengère, lorsque, rentrée chez elle, elle avait pu s'abandonner aux mouvements de son âme.
Et pendant longtemps, marchant dans sa chambre, elle l'avait répété comme le capitaine au pied de son chêne, et avec le même accent, avec la même douleur.
Mais tandis qu'il s'était dit et répété que l'irréparable était accompli, elle en était arrivée à la longue à se dire qu'il ne fallait pas que ce qui s'était passé entre eux fût irréparable.
Car le sentiment d'horreur qu'il croyait avoir éveillé en elle ne se trouvait pas dans son coeur.
Elle avait été blessée par sa réponse, elle en avait éprouvé un sentiment de colère, mais nullement d'horreur.
Si elle se disait: «c'est fini,» ce n'était point parce que depuis qu'il lui avait parlé, elle le jugeait indigne d'être son mari, mais parce qu'elle croyait que son grand-père le jugerait tel, quand il apprendrait la vérité.
Pour elle, il fallait bien qu'elle s'avouât qu'elle l'aimait toujours, après comme avant, et qu'elle reconnût combien profondément elle l'aimait.
Elle ne voulait donc pas que «ce fût fini.»
Une partie de la nuit se passa à chercher comment renouer ce qui avait été brisé, et peu à peu elle en vint à se persuader que s'il avait su qu'elle l'aimait, il n'aurait point parlé comme il l'avait fait.
—S'il savait que je l'aime, il ne penserait pas comme il pense.
Et, lorsqu'enfin elle s'endormit, elle prononça son nom à plusieurs reprises, tendrement, avec espoir.
Le lendemain matin, au moment où M. de la Roche-Odon allait partir pour Condé, Bérengère parut devant lui habillée, chaussée, et la toque en plumes sur la tête, en tout une toilette pour sortir.
—Bonjour, grand-papa, veux-tu de moi dans ta promenade?
—Mais je vais à Condé.
—Je sais bien; c'est pour cela que je te demande si tu veux que je t'accompagne.
—Tu as besoin à Condé?
—Oui, chez les demoiselles Ledoux pour mon filleul, et comme miss Armagh m'assassine toujours d'observations quand je veux acheter quelque chose pour Richard, il me serait agréable de faire une fois dans ma vie mes acquisitions tranquillement, librement, et avec toi je suis assurée d'avoir cette liberté. Tu me laisseras choisir sans me parler d'économie, de modestie, de convenances, de position médiocre, etc., etc.
—Mais j'ai besoin d'aller chez le capitaine; je lui ai fixé un rendez-vous.
—Liberté pour liberté; tu me laisseras libre chez les demoiselles Ledoux, je te laisserai libre chez le capitaine; si vous avez à vous entretenir de choses sérieuses, je me promènerai dans le jardin.
M. de la Roche-Odon ne savait rien refuser à sa fille.
—Partons, dit-il.
Et par l'avenue de chênes ils gagnèrent la grande route.
—Sais-tu que je suis, jusqu'à un certain point, peu satisfait de te conduire chez M. de Gardilane, dit le comte; tu as été si bizarre avec lui hier, que je me demandais si vous étiez en querelle.
—Si j'ai été bizarre avec M. de Gardilane, je l'ai été avec tout le monde, il me semble.
—Cela est très-vrai: qu'avais-tu donc?
—J'étais nerveuse.
—Eh bien, ma chère mignonne, laisse-moi te dire qu'il ne faut pas s'abandonner ainsi à ses nerfs, car alors il arrive fatalement qu'au lieu de nous obéir comme cela se doit, c'est nous qui leur obéissons et qui devenons leurs esclaves; cela n'est pas d'une jeune fille de ton âge.
—Tu as raison, grand-papa, et je t'assure que je n'ai pas attendu ton observation pour me dire que j'avais été parfaitement ridicule.
—Ridicule?
—Si, grand-papa, je l'ai été, je te soutiens que je l'ai été, et je veux m'en excuser auprès de M. de Gardilane.
—Ne va pas d'un excès à l'autre, je te prie.
—Sois tranquille, je ne veux pas lui faire de plates excuses; j'ai été désagréable avec lui hier, je veux être aimable aujourd'hui, voilà tout.
—Bien, mon enfant; il faut toujours savoir réparer sa faute.
Ils ne tardèrent pas à arriver à l'entrée de la ville.
—Et par où commençons-nous nos visites? demanda le comte.
—N'as-tu pas rendez-vous avec M. de Gardilane?
—Oui.
—Eh bien! il ne faut pas le faire attendre; nous irons chez les demoiselles Ledoux en sortant de chez lui; d'ailleurs, j'avoue que j'ai hâte de réparer ma faute.
Ils trouvèrent le capitaine dans son cabinet, ne travaillant pas, mais se promenant en long et en large, le visage pâle, les yeux battus, portant dans toute sa personne les marques d'une préoccupation fiévreuse.
Lorsqu'il vit entrer Bérengère derrière son grand-père, il s'arrêta stupéfait et ne pensa même pas à prendre la main que le comte lui tendait.
Il était resté les yeux attachés sur Bérengère, les sourcils élevés, la bouche ouverte, le regard fixe, cloué sur place.
Comme elle était restée derrière son grand-père, de telle sorte que celui-ci ne pouvait pas voir ses mouvements, elle fit signe au capitaine, avec un sourire, de prendre la main que le comte lui tendait.
Puis passant au premier plan, elle lui offrit elle-même la main à son tour.
—Comment allez-vous, ce matin?
Il balbutia quelques mots tant sa stupéfaction était profonde.
Il avait cru ne jamais la revoir, et il avait passé la nuit en proie à cette affreuse pensée; tout au contraire, elle était là, souriante devant lui.
Elle lui pressa les doigts doucement, longuement, et la joie la plus vive qu'il eût jamais ressentie fit bondir son coeur.
Alors?
Mais il n'était pas en état, pas plus qu'il n'était en situation d'examiner cette question et de voir ce qu'il y avait dans ce changement prodigieux.
Elle était là, il la voyait, il l'entendait, il ressentait dans ses veines les chaudes vibrations qu'avait soulevées son étreinte, et dans son trouble de joie, il était incapable de raisonner froidement.
D'ailleurs il lui fallait répondre à M. de la Roche-Odon, et c'était là une tâche déjà bien assez difficile.
Il fit un effort pour se remettre et trouver quelque chose de raisonnable à dire, mais son esprit était emporté par un irrésistible tourbillon.
Ce que disait le comte, il ne l'entendait même pas.
Bérengère, après lui avoir serré la main, avait reculé de quelques pas, et elle était restée debout derrière son grand-père.
Comme si elle ne savait que faire, elle se mit à prendre des livres les uns après les autres, à les feuilleter négligemment et à les reposer sur la table.
Puis; tout à coup levant un doigt en l'air, elle fit signe au capitaine d'être attentif.
Il n'avait pas besoin de cet appel, ne la quittant pas des yeux.
Alors, ayant abaissé sa main levée, elle la glissa dans la poche de sa robe, tandis que de sa main gauche, elle ouvrait un volume posé à plat sur la table.
D'un rapide coup d'oeil, elle réitéra et appuya son appel d'être attentif à tous ses mouvements.
Puis vivement elle tira un papier de sa poche et le plaça dans le volume, qu'elle referma.
Alors, levant le volume de manière à ce que le capitaine pût en bien lire le titre imprimé en gros caractères sur la couverture, elle le lui présenta; puis, après le temps nécessaire pour cette lecture, elle le reposa sur la table, et entassa vivement par-dessus lui trois ou quatre livres qu'elle prit au hasard.
Cela fait légèrement, rapidement, en moins d'une minute, elle s'avança de quelques pas, et s'adressant à son grand-père:
—Je vais dans le jardin, dit-elle.
—Mais, mademoiselle..., interrompit le capitaine, qui voulait la garder.
—Ne me retenez pas, je vous prie, j'exécute une convention arrêtée avec grand-papa, et si je n'étais pas sage, il ne me ramènerait plus.
Sans attendre une réponse, elle se dirigea vers la porte d'un pas léger, et arrivée là elle se retourna et, posant un doigt sur ses lèvres entr'ouvertes, elle sortit.
De ce que M. de la Roche-Odon lui dit ce jour-là, le capitaine n'entendit pas, ou tout au moins ne comprit pas un seul mot.
Son esprit était tout entier à ce livre et à cette lettre.
Que contenait cette feuille de papier?
A en juger par la physionomie de Bérengère, par son sourire et son geste d'encouragement, il y avait tout lieu de se laisser aller à l'espérance.
Mais encore?
Jusqu'où espérer?
La nuit d'angoisse qu'il venait de passer avait si douloureusement tendu ses nerfs, qu'il était incapable d'appliquer sa pensée sur un seul objet; son esprit affolé allait d'une extrémité à l'autre et ne se fixait à rien, pas plus au doute qu'à la confiance. Son sort, sa vie, son bonheur étaient dans cette lettre.
Et cependant il devait répondre de temps en temps à M. de la Roche-Odon, sous peine de se trahir; il le faisait par quelques monosyllabes: «oui, non», ou bien par quelques mots insignifiants: «peut-être, sans doute, je ne dis pas non».
A la fin, le comte comprit qu'il était inutile de poursuivre davantage un entretien qui, en réalité, était un vrai monologue qu'il débitait seul.
—Je vois que vous êtes préoccupé, dit-il en se levant.
—Il est vrai; mais je vous écoute, je vous assure.
—Nous reprendrons cette conversation un autre jour. D'ailleurs, Bérengère m'attend, et, à regarder l'eau couler, elle trouverait le temps long.
Tout en parlant, il s'était appuyé sur la table chargée de livres, et machinalement il avait ouvert un volume.
Le capitaine étendit le bras par un mouvement instinctif; mais il se retint, car il ne pouvait pas paraître vouloir empêcher le comte de toucher à ses livres.
Heureusement telle n'était pas l'intention de celui-ci; il n'y avait aucune arrière-pensée dans son mouvement.
Ils sortirent.
Bérengère était assise sous le saule et elle s'amusait à jeter des petits cailloux dans la rivière, comme une enfant qui fait des ronds.
Elle fit un signe discret au capitaine pour lui demander s'il avait lu le papier caché dans le livre.
Il répondit que non de la même manière.
Alors elle eut un geste d'impatience, qu'elle corrigea d'ailleurs aussitôt par un sourire.
—Nous vous laissons à votre travail, dit-elle.
Et comme il les reconduisait, elle voulut lorsqu'ils passèrent devant la maison qu'il rentrât; mais il tint à aller jusqu'à la grille.
Les adieux ne furent pas longs, car Bérengère se chargea elle-même de les abréger en prenant le bras de son grand-père.
Il put alors courir à son cabinet de travail.
Les mains tremblantes, il ouvrit le volume; le billet n'était pas cacheté:
«Voulez-vous vous trouver demain, à trois heures, dans les ruines du temple; j'y serai seule.
BÉRENGÈRE.»
Il relut ce billet à quatre ou cinq reprises, et à chaque fois il lui donna une interprétation nouvelle.
Laquelle était la vraie?
Il n'osait croire son coeur.
Cependant il y avait un fait certain:
—Ce n'était pas fini.
Et après la journée de la veille et la nuit qui l'avait suivie, après ce qu'il avait vu, après ce qu'il avait souffert, c'était le ciel qui s'ouvrait devant ses yeux éblouis.
Dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, à l'époque où le marquis de Girardin publiait un livre sur laComposition des paysageset sur lesMoyens d'embellir la nature, un comte de la Roche-Odon, qui était philosophe et amant de la nature, avait eu l'idée d'embellir sa terre patrimoniale selon le goût du jour.
Choisissant dans sa forêt de la Rouvraye, à peu de distance du parc réservé, un monticule isolé, une sorte de petite colline formée de rochers éboulés, du haut de laquelle on découvrait un immense horizon, il avait fait élever sur le point culminant un petit temple grec de forme ronde, surmonté d'un dôme reposant sur une colonnade; un escalier tracé en pente douce sur les flancs de la colline, à travers les blocs de grès et les massifs de pins, de genévriers et de bouleaux, conduisait à ce monument; au bas de cet escalier, on trouvait l'autel de l'Examen, au milieu l'autel du Doute, et enfin, à son sommet, le temple de la Philosophie, au milieu duquel était érigée une statue de Montaigne.
Pendant une vingtaine d'années, ce temple avait été une des curiosités du pays; mais, après 89, les habitants de Condé et les paysans d'alentour, n'admettant pas qu'on bâtit un temple rien que pour honorer la philosophie (connais-tu ça, toi, sainte Lisophie?), s'étaient imaginé que le trésor de la Roche-Odon était caché dans ce temple. Cette croyance s'était répandue, et, en 93, le club de l'Égalité, présidé par Fabu (qui plus tard devait devenir Fabu de Carquebut et beau-père du marquis de Rudemont), avait décidé que des fouilles seraient faites dans ce temple en vue de restituer à la nation les trésors des ci-devant comtes de la Roche-Odon.
De trésors, on n'en avait point trouvé; mais la colline avait été si bien fouillée que le temple s'était écroulé et, dans sa chute, avait écrasé trois travailleurs patriotes, dont la mort, selon l'opinion d'une grande partie de la contrée restée fidèle à la religion, avait été causée par la vengeance de sainte Lisophie.
Quand les la Roche-Odon avaient repris possession de leur domaine, ils n'avaient eu garde de relever le temple voué à Michel Montaigne, car leurs croyances s'étaient épurées à l'expérience de 93, et il ne s'agissait plus pour eux de jouer à la philosophie, au doute, à l'examen ou autres niaiseries de ce genre.
Pour le présent comte de la Roche-Odon, cette partie de la forêt qui rappelait une défaillance d'un de ses ancêtres, était un endroit maudit.
Abandonnée aux forestiers, cette colline naguère embellie, était donc retournée à l'état de nature; les mousses, les lichens, les orseilles, les fougères avaient recouvert les colonnes couchées sur la terre, les marches de l'escalier s'étaient effondrées, les autels avaient été emportés pour devenir des auges à cochons, et partout les broussailles, les ronces, et la végétation foisonnante des bois sauvages avaient remplacé les savantes combinaisons de l'amant de la nature.
C'était là que Bérengère avait donné rendez-vous à Richard, certaine à l'avance de n'y être point surprise.
Toute la difficulté pour elle était de s'y rendre; mais l'amour lui avait inspiré une hardiesse et une audace qu'elle n'avait pas au temps où elle avait prié le capitaine de Gardilane de venir dans le saut-de-loup. Son intention n'était pas d'inventer une combinaison plus ou moins habile pour se débarrasser de la surveillance de miss Armagh. Sans raison, sans prétexte, elle quitterait furtivement le château, et sortant du parc elle se rendrait aux ruines. Si on s'inquiétait d'elle, ce qui était probable, si on la cherchait, tant pis; l'essentiel était qu'on ne la trouvât point, et il y avait bien des chances pour qu'on ne vint pas la relancer jusque dans les ruines du temple.
Vers deux heures elle sortit du château, et tout d'abord elle se dirigea du côté opposé à celui où se trouvaient les ruines, de façon que si l'on demandait aux jardiniers où elle était, ils indiquassent une fausse piste.
Tant qu'on put la voir elle marcha doucement d'un air indifférent comme si elle se promenait sans trop savoir où elle allait, puis lorsqu'elle fut arrivée à un massif boisé qui la cachait, elle prit une allée latérale, et vivement elle se dirigea vers la sortie du parc.
Elle avait bien examiné toutes ses chances, les bonnes comme les mauvaises, et sa grande inquiétude avait été de trouver chez lui le garde qui habitait le pavillon élevé à cette porte, car s'il la voyait passer, il ne manquerait pas de donner des indications dangereuses à ceux qui la chercheraient; heureusement à cette heure de la journée il devait être en tournée dans la forêt, ses enfants devaient être à l'école, et comme il était veuf, il y avait des probabilités pour que la maison fût inoccupée.
Les choses se réalisèrent ainsi: les portes et les fenêtres du pavillon étaient fermées, et personne ne se trouva là pour la voir ouvrir et refermer la porte.
Dans la forêt elle était sauvée.
Elle regarda l'heure à sa montre, la demie était passée de cinq minutes; comme il fallait un quart d'heure à peine pour atteindre la colline, elle avait du temps devant elle.
Se disant cela elle voulut respirer, mais ce fut en vain, son coeur était trop serré par l'émotion.
C'était chose si grave que celle qu'elle faisait.
C'était sa vie, son honneur qu'elle engageait, sans avoir consulté personne, de son propre mouvement, sinon par un coup de tête au moins par un entraînement du coeur.
Elle voulut chasser ces idées et se mit à regarder autour d'elle, tout en marchant à petits pas.
A travers les branches dépouillées de feuilles, l'oeil s'étendait au loin sous bois et se perdait dans la confusion grise des taillis. La solitude était profonde, et dans le silence de la forêt, on n'entendait que la plainte monotone du vent dans les grands chênes, et la chanson harmonieuse que les sapins murmuraient en se balançant.
Cent fois elle avait parcouru ce chemin, et cependant jamais encore elle n'avait remarqué la profondeur de ces lointains.
Cent fois elle avait entendu le vent souffler dans ces arbres, et jamais encore elle n'en avait été émue comme en ce moment.
Que se passait-il donc de mystérieux en elle, d'inconnu?
Ses yeux voyaient plus loin.
Ces bois, ces arbres, ces nuages qui couraient dans la ciel, ces murmures qui l'enveloppaient, ce silence de la forêt, lui parlaient un langage qu'elle ne connaissait point.
Comme ces voix étaient douces! elles la transportaient dans un autre monde que celui où elle avait vécu jusqu'à ce jour, et son âme avec de délicieux frissons s'ouvrait à des sensations qui étaient nouvelles pour elle.
De temps en temps elle murmurait un nom:
—Richard.
Et alors s'arrêtant, elle regardait autour d'elle pour voir si elle n'apercevait point celui que son coeur appelait.
Puis elle reprenait sa marche.
Ce n'était plus à la gravité de son action qu'elle pensait, c'était à lui, à lui qu'elle aimait, qu'elle adorait.
Elle arriva bientôt au bas de la colline, et là encore elle s'arrêta pour écouter et regarder autour d'elle.
Elle n'entendit que le bruit du vent, et au loin quelques cris d'oiseaux.
Elle eût été heureuse de le trouver arrivé avant elle.
Mais peut-être l'était-il.
Et vivement elle gravit le sentier qui avait remplacé l'escalier par lequel on montait autrefois au temple de la philosophie.
Deux fois seulement elle se retourna pour voir s'il ne montait pas derrière elle, et s'il n'allait pas la rejoindre.
Mais les tournants de ce sentier étaient assez petits, et la vue, gênée d'ailleurs par les amas de grès et par les buissons de genévriers poussés entre leurs fentes, ne s'étendait pas bien loin.
Quelqu'un qui l'aurait rencontrée, n'aurait pas eu besoin d'une grande pénétration pour deviner où allait cette jeune fille, dont les pieds foulaient à peine la mousse du chemin, et dont le regard rayonnant était perdu dans le ciel.
Elle atteignit bientôt le sommet de la colline; mais par suite des fouilles entreprises pour trouver le trésor des la Roche-Odon, ce plateau avait été complétement bouleversé, des excavations avaient été creusées, de sorte que les amas de terre, mêlés aux ruines du temple, avaient dévoyé l'ancien escalier, et le sentier qui serpentait maintenant au milieu des amas de terre couverts de buissons et des blocs de grès.
En sortant de derrière un de ces blocs elle aperçut devant elle, à quelques pas, debout, au milieu du chemin, l'attendant, Richard, arrivé depuis longtemps déjà.
Elle ne fut pas maîtresse de retenir le cri qui du coeur lui monta aux lèvres, le nom qu'elle avait tant de fois prononcé.
—Richard!
Vivement il vint à elle les mains tendues.
Mais il ne fit pas tout le chemin, car non moins vivement que lui, elle s'avança les mains tendues aussi.
Et ce fut par un même mouvement que ces mains se posèrent les unes dans les autres et s'étreignirent.
Ils restèrent ainsi les mains dans les mains, les yeux dans les yeux, sans avoir conscience du temps qui s'écoulait.
Enfin Bérengère se dégagea doucement.
—Et vous étiez-là, dit-elle, tandis que moi je me retournais pour voir si vous ne veniez pas derrière moi.
—D'ici je vous voyais; vous vous êtes arrêtée là-bas au pied de ce gros chêne, et puis là encore devant ce sapin.
—Et vous n'avez rien dit.
—Pouvais-je donc élever la voix?
—C'est vrai.
—Et vous avez pu venir.
—C'est-à-dire que j'ai pu m'échapper, car je me suis échappée sans prévenir personne, et miss Armagh doit me chercher maintenant, mais avant qu'elle ait la pensée de venir ici, nous avons du temps à nous, le temps de causer, librement, sans craindre qu'on nous dérange, comme madame Prétavoine est venue nous déranger dans le saut-de-loup.
Elle parlait précipitamment, entassant les paroles les unes par-dessus les autres, avec l'assurance voulue de ceux qui ne se sentent pas maîtres de leur émotion.
Elle se tut, puis elle regarda autour d'elle; une grosse pierre couverte de mousse était adossée à un énorme bloc de grès, placée là comme pour faire un siége.
—Voulez-vous que nous nous asseyions là, dit-elle, nous serons bien pour causer.
Il la conduisit à la pierre qu'elle venait de lui montrer.
Elle s'assit, et de la main elle l'engagea à prendre place près d'elle.
Depuis qu'elle avait écrit à Richard, elle n'avait eu qu'une pensée: ce qu'elle dirait dans ce tête-à-tête. Elle s'était bien préparée: «Elle dirait ceci, elle ferait cela.» Sans doute elle serait terriblement émue, mais enfin quand à l'avance on a bien disposé son plan de conduite et soigneusement choisi ses paroles, on doit se tirer mieux d'affaire qu'alors qu'on se livre à l'improvisation.
Mais en comptant sur une émotion terrible, elle était restée au-dessous de la réalité; celle qui l'étouffa au coeur et la serra à la gorge au moment où elle voulut prononcer le premier mot de ce qu'elle avait à dire, fut si violente, qu'elle resta la bouche ouverte sans pouvoir articuler un son.
Par un effort tout-puissant de sa volonté, elle réagit contre cet effet physique, mais chose extraordinaire, quand elle chercha dans sa mémoire ce qu'elle avait si bien préparé, elle ne trouva rien: elle était emportée dans un tourbillon et incapable de se ressaisir.
Elle leva les yeux sur Richard, mais le regard qu'elle rencontra la troubla encore plus profondément.
De nouveau elle baissa les yeux et se tut; mais à travers ses paupières abaissées elle sentait les yeux de Richard, de même que sur ses joues elle sentait son souffle qui la brûlait.
Dépitée contre elle-même, effrayée aussi, elle se leva vivement et faisant quelques pas en avant, elle vint sur le bord du plateau à l'endroit où la vue s'étendait librement sur la forêt.
Le vent qui lui souffla frais au visage calma un peu les mouvements précipités de son coeur, et ne sentant plus le regard de Richard, ne respirant plus son haleine, n'étant plus sous l'influence du courant qui par leurs mains jointes passait de lui en elle, il lui fut possible de réagir contre l'ivresse qui l'avait gagnée.
Après quelques secondes, elle revint à la pierre et se rasseyant près de Richard:
—Mon billet a dû bien vous surprendre, dit-elle.
—Dites qu'il m'a rendu bien heureux, après notre entretien d'avant-hier, après notre dîner, après notre soirée, je...
—Oh! ne parlez pas de cela, je vous en prie, si vous ne voulez pas que je vous demande pardon de mon attitude pendant ce dîner et cette soirée. Ce n'est pas pour cela que je vous ai prié de venir ici, et ce n'était pas de cela que je voulais vous entretenir. Je ne sais comment ces paroles sont venues sur mes lèvres; ç'a été involontairement, insciemment. Cette attitude vous sera expliquée plus tard; mais, si je commençais par là je ne pourrais vous dire ce que je veux... ce que je dois vous dire.
Elle parlait d'une voix haletante, par mots entrecoupés; mais enfin elle pouvait parler, et maintenant elle était certaine d'aller jusqu'au bout.
Après une courte pause, elle reprit:
—Vous savez quelles sont les inquiétudes de grand-papa à mon égard. Vous savez aussi quelles précautions il prend pour conserver sa santé, c'est-à-dire la vie, jusqu'au jour...
Elle hésita.
—... Jusqu'au jour où je serai libre, soit par l'émancipation, soit par le mariage.
Elle avait prononcé ces dernières paroles lentement, péniblement, mettant un silence entre chaque mot, mais cela dit, elle parla avec volubilité comme si elle venait de débarrasser sa langue du bâillon qui la paralysait.
—Cette émancipation il l'avait espérée pour une date prochaine; mais, par suite de formalités légales, mal comprise par lui, il paraît qu'elle est impossible. Je n'ai pas à vous expliquer cela, c'est inutile, n'est-ce pas? Il y a un fait, je ne puis pas être émancipée, je ne puis être que mariée. Mais précisément je ne veux pas qu'on me marie.
—Ah! vous ne voulez pas...
—Non, je veux me marier moi-même; petite fille je disais que je n'épouserais que l'homme que j'aurais choisi et que j'aimerais; grande fille je n'ai pas changé de sentiment.
Il se fit un silence.
Le capitaine écoutait avec une anxiété si vive qu'il ne pensait pas à interrompre ou à interroger.
Quant à Bérengère, elle s'était de nouveau laissé reprendre par l'émotion qui, quelques instants auparavant, l'avait paralysée.
Cependant après quelques secondes elle continua:
—Vous pensez bien, n'est-ce pas, que je ne suis pas fille à me laisser donner un mari, même quand ce serait pour assurer le repos et le bonheur de mon pauvre grand-papa que j'aime tant; dites-moi que vous le pensez.
—Je le pense.
—Alors, puisqu'il en est ainsi, vous ne devez pas être surpris que je me sois résolue à me marier, et c'est pour vous annoncer mon mariage que je vous ai demandé ce rendez-vous.
—Vous vous mariez! s'écria-t-il, bouleversé, éperdu.
—Oui, je me marie, heureuse et fière du choix que librement j'ai fait.
Depuis qu'elle parlait, deux pensées absolument opposées l'avaient alternativement transporté et accablé; mais il n'osait accepter l'une, et il ne pouvait s'abandonner à l'autre.
Ah! je vous en conjure, s'écria-t-il, parlez sérieusement.
—Sérieusement! Regardez-moi donc et dites-moi si je ne suis pas sérieuse dans mes paroles.
Elle se pencha vers lui, tandis qu'il s'inclinait vers elle, et pendant un espace de temps dont ils n'eurent pas conscience, ils restèrent ainsi face à face, les yeux dans les yeux.
Violemment il leva tout à coup les deux bras pour la prendre et l'éteindre, mais un dernier effort de volonté et de raison le retint; il ramena ses bras sur sa poitrine et se cacha la tête entre ses deux mains pour ne plus voir ces yeux qui l'attiraient irrésistiblement.
—Vous voyez donc bien que je parle sérieusement, dit-elle.
Il balbutia quelques mots qu'elle n'entendit point.
Alors elle attendit un moment, puis elle poursuivit:
—Puisque vous êtes mon confident, il faut que je vous dise qui j'ai choisi; je m'étais imaginé, en prenant cette résolution, que je n'aurais pas cet aveu à vous faire, mais je vois que vous êtes si peu brave que vous ne me viendriez pas en aide. C'est...
Cette fois il ne fut plus maître de lui, et tendant les deux bras vers elle, il s'écria:
—Bérengère, chère Bérengère!
—Richard, oui, Richard, c'est Richard.
Et, cédant à son émotion, elle se laissa aller vers lui et se coucha la tête sur sa poitrine.
Il l'avait prise dans ses bras et, penché sur elle, le visage enfoncé dans ses cheveux, il la serrait passionnément.
Enfin Richard ayant dénoué ses bras pour lui relever la tête et la regarder, elle se dégagea et se redressa.
Alors il se laissa glisser à ses genoux, et, lui prenant les deux mains, relevant la tête et la haussant de manière à effleurer presque son visage:
—Ah! chère Bérengère, dit-il, laissez-moi vous regarder ainsi, ces beaux yeux dans les miens.
Elle le regarda comme il le demandait; puis, avec un sourire:
—Alors vous ne me connaissez pas encore? dit-elle.
—Mademoiselle de la Roche-Odon? oui, je la connais; mais celle que je regarde en ce moment, celle que j'admire, celle que j'adore à genoux, c'est ma femme, ma chère petite femme.
—Oh! Richard, mon Richard bien-aimé!
Il est des heures dans la vie où les yeux parlent un langage plus éloquent, plus passionné que les lèvres, où les mots sont inutiles et où, dans leur forme matérielle, ils ont même quelque chose d'incomplet pour traduire des sentiments qui n'ont rien de matériel.
Pendant longtemps ils restèrent ainsi perdus, ravis dans une muette extase.
Ce qu'ils avaient à se dire, ils l'avaient dit.
Ils s'aimaient.
Et c'était sa femme qu'il tenait dans ses bras.
Cependant il vint un moment où cette pensée fut emportée dans les mouvements tumultueux de sa passion, alors de peur de se laisser entraîner, il voulut prendre la parole.
—Ainsi vous m'aimez!
—Il a fallu vous le dire, puisque, vous mettiez tant de mauvaise volonté à me comprendre.
—Ah! Bérengère.
—Il paraît que ce qui était difficile à dire pour vous, devait être facile pour moi.
—Pouvais-je vous dire que je vous aimais, quand j'avais creusé moi-même par mes paroles un abîme entre nous?
—Et ce sont justement ces paroles, cher Richard, qui ont amené ma résolution; en vous voyant si plein de loyauté et de franchise avec moi, alors que vous compreniez tous les dangers de vos paroles, j'ai compris que, moi aussi je devais être loyale et franche avec vous. C'est vous qui par votre héroïsme m'avez montré mon devoir. Vous m'aimiez...
—Si je vous aimais!
—Oui, je le savais, je le sentais; vous m'aimiez, et cependant, au risque de me perdre, vous n'avez pas hésité, quand je vous obligeais à répondre, à le faire loyalement, sans détours, sans tromperie; cela m'a dicté ma conduite; puisque, par ma faute, je vous empêchais de jamais pouvoir me dire que vous m'aimiez, j'ai compris que c'était à moi de venir à vous pour vous dire: je vous aime.
—Oh! Bérengère encore ce mot, encore et toujours.
—Richard, je vous aime, Richard, je vous aime.
Et comme il voulait l'étreindre de nouveau, elle l'arrêta doucement.
—Maintenant que vous connaissez mes sentiments, à vous, mon cher Richard, d'agir en conséquence.
—Mais...
—Oh! loyalement, franchement comme vous avez agi avec moi; ce que je vous dis, c'est un seul mot: «je vous aime». Ce que je veux, c'est une seule chose: «être votre femme»; maintenant...
Mais tout à coup dans le silence de la forêt éclata l'appel d'une voix qui vint résonner dans les rochers et se répercuter dans leurs échos.
—On me cherche, s'écria-t-elle.
Et vivement elle courut sur le bord du plateau.
Dans le chemin par lequel elle était venue elle aperçut, au bas de la colline, un homme, un garde.
—C'est Cornu, dit-elle en revenant vivement vers Richard; il va monter ici, il faut que je vous quitte, et que j'aille au devant de lui; vous, restez là assis, afin qu'on ne vous aperçoive pas,—et de la main, elle le fit se rasseoir sur la pierre;—vous ne partirez que longtemps après que je serai rentrée. Adieu, mon Richard,—mon bien-aimé,—mon mari!
Et vivement elle lui effleura le front de ses lèvres.
Puis comme une biche effarée, les cheveux au vent, elle se lança en courant dans le sentier et disparut.