XXX

Elle arriva au bas du sentier au moment où le garde y arrivait lui-même en sens contraire pour le monter.

En l'apercevant il s'arrêta.

—Eh bien, Cornu, que se passe-t-il donc? demanda-t-elle.

—Je cherchais mademoiselle.

—Parce que?

—Oh! bien sûr que ce n'est pas moi qui ai eu cette idée, c'est miss Armagh qui a mis tout le monde en mouvement pour chercher mademoiselle, les autres et moi; alors j'ai fait ce qu'on me disait.

—C'est bien, rentrez au château, dites que je ne suis pas perdue et que je viens derrière vous.

Elle avait besoin d'être seule.

Parler en ce moment était une sorte de profanation pour elle; elle avait besoin d'écouter les échos des paroles enchanteresses qu'elle venait d'entendre, de se recueillir, d'entendre encore, de voir encore par le souvenir celui qu'elle aimait.

En venant à ce rendez-vous elle avait été sensible au murmure des arbres et aux beautés de la forêt, mais en retournant au château, elle ne fut sensible qu'à ce qui se passait en elle, elle ne vit que Richard resté dans ses yeux, elle n'entendit que la musique de sa voix résonnant dans son coeur.

Ah! comme ce qui n'était pas son amour, comme ce qui n'était pas lui, comme ce qui n'était pas elle, était insignifiant ou misérable en ce moment.

Lorsqu'elle approcha du château elle aperçut miss Armagh qui accourait au-devant d'elle.

—Eh bien! s'écria celle-ci de loin.

Bérengère la laissa venir jusqu'à elle, et alors d'une voix hautaine:

—Eh bien! dit-elle.

—Vous étiez sortie.

—Sans doute.

—Sans rien dire.

—Aviez-vous peur que je fusse perdue?

Ce n'était pas sur ce ton que Bérengère répondait ordinairement à son institutrice, aussi miss Armagh resta-t-elle un moment interloquée.

Mais elle se remit bien vite; n'avait-elle pas le droit de son côté? Alors, le prenant de haut, elle s'adressa à cette petite fille révoltée, en héritière (sans héritage, hélas!) des rois d'Irlande.

Malheureusement cette petite fille était aussi une héritière, et si son institutrice descendait des rois d'Irlande, elle descendait, elle, d'un sang qui avait fait des rois: Rollon, Robert Guiscard et Guillaume le Conquérant.

Miss Armagh l'ayant pris de haut, Bérengère le prit de plus haut encore.

Elle n'était plus une petite fille.

Stupéfaite de cette résistance, miss Armagh jugea prudent de ne pas continuer une lutte ainsi engagée.

—Nous nous expliquerons ce soir avec M. le comte, dit-elle.

—Parfaitement; je regrette que vous fassiez cette peine à grand-papa, mais comme je n'ai rien à lui cacher, j'accepte cette explication. A ce soir.

Et, la tête haute, le regard assuré, elle monta à son appartement où elle s'enferma, pour être libre de penser à Richard.

Que lui importait miss Armagh!

Elle ne descendit que lorsque la cloche eut sonné le dîner.

A la façon dont son grand-père la regarda lorsqu'elle entra dans la salle à manger, elle comprit que miss Armagh avait fait son rapport.

Cependant le comte ne lui adressa pas la moindre observation, mais il parut préoccupé, et bien que, par suite de son abstinence habituelle, il eût généralement bon appétit, il mangea ce soir-là moins encore que de coutume.

Le dîner fut long, car miss Armagh ne desserra les lèvres que pour manger et boire, le comte ne prononça que quelques mots, et Bérengère resta perdue dans son rêve.

Ce fut seulement lorsqu'on s'installa dans le salon, que M. de la Roche-Odon interpella Bérengère.

—Miss Armagh m'a rapporté... dit-il.

—Que j'avais été peu convenable avec elle, interrompit Bérengère.

—Mademoiselle! s'écria l'institutrice.

—C'est parce que je parle de moi que je me sers de cette expression adoucie, vous auriez pu en employer une plus sévère, cela n'eût été que justice.

Cela dit en s'adressant à miss Armagh, elle se tourna vers son grand-père.

—Oui, grand-papa, les plaintes de miss Armagh sont pleinement fondées, et je suis d'autant plus satisfaite qu'elle ait cru devoir t'en faire part, que cela me permet de lui en témoigner tous mes regrets devant toi.

Alors, quittant son siége et allant se placer devant son institutrice:

—Croyez bien, chère miss Armagh, que je n'oublierai jamais ce que vous avez été pour moi depuis mon enfance, votre bonté, votre indulgence, votre sollicitude; j'ai eu le tort, le grand tort, tantôt, de répondre à vos observations...

—Mon enfant... voulut interrompre miss Armagh.

Mais Bérengère ne la laissa pas parler, elle poursuivit vivement:

—Vous m'avez fait une observation parfaitement juste, et au lieu d'y répondre comme je le devais, je me suis fâchée; acceptez, je vous prie, mes excuses et donnez-moi la main.

Miss Armagh se leva, ouvrit les bras dans son premier mouvement de trouble, pour embrasser son élève, puis ramenée aux convenances par la réflexion, elle lui tendit la main.

Mais si puissant que fût chez elle ce sentiment des convenances, il ne le fut pas encore assez cependant; si elle avait pu se retenir d'embrasser Bérengère, elle ne put pas empêcher ses larmes de couler et de tomber en deux grosses gouttes sur les mains de son élève...

Pour sauver la situation, et en même temps sa dignité, elle voulut prononcer quelques paroles appropriées à la circonstance.

Mais aux premiers mots son émotion l'entraîna beaucoup plus loin qu'elle n'aurait voulu aller, et plus elle se débattit, plus elle s'enfonça.

—Oh! mon enfant, ma chère enfant, combien je suis heureuse de vous entendre reconnaître ainsi un moment d'erreur; rien n'est plus beau, assurément rien n'est plus beau; mais que penseriez-vous de moi si j'acceptais vos excuses sans vous adresser les miennes? Car enfin, moi aussi j'ai eu tort à votre égard, grand tort; je n'aurais pas dû vous présenter une observation sur ce ton; vous n'êtes plus une enfant; je me suis oubliée; il était donc légitime que vous fussiez blessée; pardonnez-moi.

Et au bout de cette période entrecoupée, elle se retourna vers M. de la Roche-Odon:

—Quelle chère enfant! s'écria-t-elle, ah! quelle noble enfant!

M. de la Roche-Odon avait commencé par être ému des excuses de Bérengère, mais celles de miss Armagh le touchèrent beaucoup moins, et il avait même fini, bien qu'il fût l'homme le moins moqueur du monde, par être pris d'une irrésistible envie de rire, tant étaient drolatiques les mines que faisait cette pauvre miss Armagh.

Pour ne pas céder à ce rire, il s'adressa à Bérengère:

—Alors tu as été te promener dans la forêt? dit-il.

—Oui, grand-papa.

—Et où as-tu été?

—Aux ruines du temple.

—Idée bizarre.

Et longuement il la regarda.

Elle se sentit rougir, et pour cacher sa confusion elle détourna la tête.

—C'est auprès des ruines que Cornu t'a retrouvée?

—Non, j'ai entendu Cornu appeler; j'ai pensé qu'il me cherchait peut-être et je suis descendue.

—Alors tu l'as empêché de monter?

—Il n'avait pas besoin de monter, puisque je descendais.

—C'est précisément ce que je dis, il n'a pas monté aux ruines.

Il se fit un silence.

Mais M. de la Roche-Odon ne cessa pas de tenir ses yeux attachés sur Bérengère, qui ne savait quelle contenance prendre.

Enfin il reprit:

—Et c'est pour cette promenade aux ruines du temple, que tu n'as pas voulu venir avec moi?

Elle ne répondit pas.

—Car enfin tu as refusé de m'accompagner, insista le comte.

Elle baissa la tête.

—Tu comprends donc que dans de pareilles circonstances, l'insistance de cette excellente miss Armagh et ses observations étaient parfaitement fondées.

—Je l'ai reconnu.

—C'est vrai, et comme miss Armagh je suis satisfait de voir que tu n'as pas persisté dans ta faute, mais, enfin, malgré tout, tu n'as pas répondu aux questions que miss Armagh, surprise par cette promenade, a dû te poser, et que je te pose maintenant à mon tour.

Après un moment d'hésitation, Bérengère fit un signe furtif à son grand-père, pour lui montrer l'institutrice.

Mais soit que le comte n'eût pas compris ce signe, soit qu'il n'eût pas voulu le comprendre, il insista:

—Et alors? demanda-t-il.

—Mais je suis prête à te répondre, dit-elle avec résolution, en soulignant lete.

Elle avait relevé la tête et, bien qu'elle eût le visage empourpré, elle regardait son grand-père en face.

—Eh bien! réponds, mon enfant.

De nouveau elle se leva et, s'approchant de miss Armagh, comme elle l'avait fait quelques instants auparavant:

—Lorsque je vous ai assuré tout à l'heure de ma tendresse et de ma reconnaissance, vous n'avez pas douté de moi, n'est-ce pas? dit-elle.

—Assurément non, mon enfant.

—Vous savez donc que j'ai pleine confiance en vous; vous savez aussi combien je vous aime...

—Mais...

—Mais si grande que soit cette estime, si vive que soit cette amitié, elles ne peuvent pas faire cependant que vous remplaciez grand-papa dans mon coeur; il y a certaines choses qu'on dit à son père et qu'on ne dit pas à d'autres.

—Bérengère! s'écria le comte.

Tout d'abord miss Armagh fut suffoquée par ces paroles, qui disaient si clairement qu'on ne voulait pas s'expliquer devant elle; sa fierté et sa dignité furent blessées de ce manque de confiance; mais c'était au fond du coeur une brave et excellente femme.

—Parlez à monsieur votre grand-père, mon enfant, dit-elle.

Et sans un mot de plus, elle se dirigea vers la porte.

Bérengère courut à elle; miss Armagh lui tendit la main.

—Bonsoir, ma mignonne.

Et avec un sourire sur les lèvres, mais le coeur gros cependant, elle sortit.

Lorsque miss Armagh fut sortie, Bérengère revint vers son grand-père.

—Oh! grand-papa, dit-elle, comme tu me regardes; jamais je ne t'ai vu ces yeux irrités.

—Ta conduite avec cette excellente miss Armagh explique, il me semble, mon mécontentement.

—Écoute-moi d'abord, et tu verras ensuite si j'ai eu tort ou raison de ne pas vouloir te répondre devant miss Armagh.

—Je t'écoute.

—Oh! pas ainsi, ou bien je ne pourrai pas me confesser, car c'est ma confession que tu vas entendre.

Elle poussa un siége bas et le plaça devant le fauteuil du comte; cela fait, elle s'assit vivement et s'accoudant sur les genoux de son grand-père, elle le regarda longuement.

Puis avec le sourire d'un enfant gâté, qui est sûr de l'indulgence et même de la faiblesse de son juge:

—J'attends, dit-elle.

—Moi aussi.

M. de la Roche-Odon aurait voulu prononcer ces deux mots avec sévérité, mais cela lui fut impossible, l'accent démentit le sens des paroles.

Alors Bérengère lui prenant la main et la lui baisant tendrement:

—C'est que tu n'es pas un confesseur comme l'abbé Colombe, toi, grand-papa, dit-elle. Que l'abbé Colombe ait l'air irrité ou indulgent, cela n'a pas d'importance; ce n'est pas à lui que je parle quand je lui adresse la parole, ce n'est pas lui que je regarde, c'est Dieu. Mais avec toi, c'est toi que je regarde, c'est à toi que je m'adresse,—à toi, mon cher grand-papa, si bon, si indulgent, si tendre, si doux, si aimant; alors comme en te regardant, je ne trouve plus cette bonté, cette tendresse, cette douceur, je suis paralysée, et c'est pour cela que je te dis: «j'attends.» Est-ce que tu ne veux pas me sourire un peu?

Et, souriant elle-même, elle le regarda jusqu'au moment où elle l'eut contraint, pour ainsi dire, sympathiquement à sourire en faisant violence à la sévérité qu'il imposait à son visage, mais qui n'était pas dans son coeur.

—C'est cela, s'écria-t-elle, comme cela tu me donnes du courage, et si tu savais combien j'ai besoin d'être encouragée!

—Mais parle, parle donc, cruelle enfant! s'écria M. de la Roche-Odon, qui commençait à être sérieusement inquiet.

—Certainement je veux parler, je le dois, mais enfin il me semble que jamais jeune fille n'a dit à son père ce que j'ai à te dire. A sa mère peut-être, et encore faut-il pour cela une bien grande confiance unie à la tendresse. Mais tu es une mère pour moi, en même temps qu'un père, c'est-à-dire tout.

Et se levant vivement, elle lui jeta ses deux bras autour du cou, et à plusieurs reprises elle l'embrassa.

Un pareil début n'était pas fait pour calmer les craintes du comte, mais quelque envie qu'il eût de l'entendre, il ne pouvait pas repousser ces caresses qui remuaient si délicieusement son coeur.

Avant de se rasseoir, elle se recula un peu pour regarder le visage de son grand-père, puis l'ayant contemplé un moment, elle fit un signe de la main comme pour dire qu'elle le trouvait tel qu'elle le souhaitait.

Alors s'étant rassise et ayant de nouveau posé ses mains sur les genoux de son grand-père, elle parla ainsi:

—Si je te dis tout ce que je pense, tout ce que je fais, tout ce que je désire, tu n'agis pas de la même manière avec moi, il y a bien des choses que tu penses et que tu désires, et que tu ne me dis pas. Cela me permet, n'est-il pas vrai, de chercher à deviner et à connaître ce que tu ne me confies pas, au moins quand cela a rapport à moi. J'ai donc deviné que tu voulais me marier, et... j'ai compris... au moins à peu près compris, pourquoi tu voulais ce mariage.

—Tu crois?

—Je suis sûre. D'autre part, tu sais bien que j'ai compris aussi pourquoi tu t'es imposé ce régime sévère qui fait que tu n'oses même pas manger quand tu as faim; tu sais bien que je ne suis pas aveugle, et tu sais bien aussi que je ne suis pas tout à fait bête. Suis-je bête?

M. de la Roche-Odon n'avait pas envie de plaisanter, cependant il ne put retenir le sourire qui lui vint sur les lèvres.

—Ah! enfin te voilà comme je t'aime, s'écria-t-elle, et je t'assure que ta bonne figure te va mieux que tes airs sévères. Puisque tu me souris, tu voudras bien sans doute me répondre maintenant; me suis-je trompée en devinant que tu désirais me voir mariée?

—Mais...

—Oh! je t'en prie, grand-papa, un oui ou un non: tu ne saurais croire combien tu faciliteras ma tâche, qui, je t'assure, est pénible; si tu me dis que je ne me suis pas trompée.

—Dans une certaine mesure, mais dans une certaine mesure seulement, non, tu ne t'es pas trompée, je...

—Oh! c'est assez, je ne t'en demande pas davantage.

—Cependant...

—Non, c'est assez, pour moi il suffit que j'aie pu penser que tu désirais me voir mariée, et tu l'as désiré. Pensant cela, j'ai examiné si de mon côté je désirais me marier; car tu es trop bon pour me marier contre mon gré, et de mon côté je ne suis pas d'un caractère à accepter un mariage qui ne me plairait pas. Bien certainement je suis prête à tout faire pour te contenter, à tout entreprendre, à tout souffrir; cependant, il y a une chose qui me serait impossible, même quand tu me la demanderais, ce serait d'accepter un mari que tu aurais choisi et que je n'aimerais pas.

Où voulait-elle en arriver?

C'était ce que se demandait M. de la Roche-Odon, surpris de cet étrange langage et du ton avec lequel il était débité.

—De mon examen de conscience, poursuivit Bérengère, il est résulté que je n'avais pas de répugnance pour le mariage et par suite que je serais heureuse de te donner la joie de me voir libre, c'est-à-dire, en t'affranchissant de tes inquiétudes, d'assurer ta santé.

—Chère enfant!

—Oh! crois bien que je pense à toi, grand-papa si j'osais, je dirais autant que tu penses à moi. Je reviens à mon mariage. Après avoir examiné la question en théorie, je l'ai examinée pratiquement, car enfin, pour se marier, il faut un mari.

—Et ce mari?

—C'est celui que tu as choisi toi-même, grand-papa.

—Moi?...

—Le jour où tu as décidé de ramener à notre sainte religion la personne dont tu m'as parlé.

—M. de Gardilane.

—C'est toi qui l'as nommé.

—Tu aimes M. de Gardilane?

Sans répondre, elle se leva vivement et se cacha le visage dans le cou de son grand-père.

Alors, après un moment de silence, se haussant jusqu'à son oreille qu'elle effleura de ses lèvres lèvres:

—Oui, grand-papa, murmura-t-elle, nous nous aimons.

—Vous vous aimez! s'écria M. de la Roche-Odon en lui prenant la tête, et en la regardant; M. de Gardilane a dit qu'il t'aimait?

—Je n'avais pas besoin qu'il me le dît, je le savais.

—Enfin il a osé...

—Non, grand-papa, il n'aurait jamais osé, c'est pour cela que j'ai osé, moi; il le fallait bien.

—Toi!

Elle ne répondit pas, mais le prenant dans ses bras, elle l'embrassa tendrement.

Il la repoussa.

—Ce n'est pas de caresses qu'il s'agit, mais d'une explication franche; la vérité, toute la vérité?

Il parlait avec une sévérité qu'elle ne lui avait jamais vue.

—Oh! grand-papa, murmura-t-elle.

—La vérité?

Il s'était levé, et s'étant dégagé de son étreinte, il s'était mis à parcourir le salon à grands pas, le visage pâle, les mains tremblantes.

Comme elle se taisait, il s'approcha d'elle.

—Eh bien, dit-il, me laisseras-tu longtemps encore dans cette affreuse angoisse? Parle, parle donc.

Son accent était tellement navré qu'elle fut épouvantée; mais bien vite elle comprit que pour calmer cette émotion de son grand-père et ne pas la laisser s'exaspérer, le mieux était de faire ce qu'il demandait.

—Il y avait longtemps que je savais que Richard...

—Richard!

—... M. de Gardilane m'aimait, sans qu'il m'eût jamais parlé de son amour, quand, par ce que tu me dis de lui, je compris que tu regardais comme chose possible et même favorable un mariage entre lui et moi. Je savais tout le bien que tu pensais de lui, toute l'estime que tu faisais de son caractère, toute la sympathie, toute l'amitié qu'il t'inspirait. Je savais aussi combien étaient vifs les sentiments de respectueuse affection qu'il ressentait pour toi.

—Passons.

—Non, grand-papa, car tout est là, dans cette estime, dans cette amitié réciproques que vous éprouviez l'un pour l'autre. Un seul obstacle pouvait s'opposer à notre mariage; celui-là même que tu avais entrepris d'aplanir. Comme Ri... comme M. de Gardilane ne connaissait pas tes intentions, il y avait danger qu'il ne t'écoutât pas, ainsi qu'il l'eût fait, s'il les avait connues et qu'alors tu renonçasses à ton projet de mariage, et nous nous aimions, grand-papa; il m'aimait, je l'aimais. Alors la pensée me vint de prévenir ce danger. J'écrivis à M. de Gardilane...

—Tu as écrit!

—Deux lignes, pour lui dire que je le priais de se trouver aujourd'hui, à trois heures, dans les ruines. Il est venu à ce rendez-vous, et là je lui ai expliqué que j'étais décidée à me marier, pour toi d'abord, pour assurer ton repos, pour te rendre la santé, pour que tu vives heureux et tranquille, sans inquiétudes sur mon avenir,—ensuite pour moi-même parce que j'aimais un honnête homme qui me respectait assez pour ne m'avoir jamais dit un mot d'amour.

—Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'écria M. de la Roche-Odon.

Puis, après un moment de silence, il fit signe à Bérengère de continuer.

—Je n'ai rien de plus à te dire, grand-papa.

—Rien?

—Rien.

M. de la Roche-Odon voulut la regarder, en plongeant dans ses yeux, comme il le faisait souvent mais il n'en eut pas la force, et il détourna la tête.

—Et ce mariage? demanda-t-il.

—J'ai dit à Richard que maintenant qu'il connaissait mes sentiments, c'était à lui d'agir en conséquence, loyalement, franchement, dans la droiture de sa conscience. A ce moment, nous avons été interrompu par Cornu, qui me cherchait, et nous n'en avons pas dit davantage.

Elle se tut, et, pendant plus d'un grand quart d'heure, éternel pour elle, elle vit son grand-père marcher en long et en large dans le salon; de temps en temps il la regardait mais presque aussitôt il détournait la tête comme s'il avait peur de rencontrer ses yeux.

Enfin il s'arrêta devant elle:

—Je te prie de monter à ta chambre, dit-il. Demain nous reprendrons cet entretien; pour aujourd'hui, j'ai besoin de me remettre et de réfléchir à tête posée,—si cela est possible.

Ce ne fut point avec Bérengère que M. de la Roche-Odon continua cet entretien. Ce fut avec le capitaine de Gardilane.

Le lendemain matin, après une nuit d'insomnie, il quitta la Rouvraye au jour naissant, et quand il arriva devant la grille du capitaine, l'aube commençait seulement à blanchir le ciel du côté de l'orient.

Cependant, il sonna vigoureusement, en homme qui n'a pas le temps d'attendre ou que l'impatience aiguillonne.

Les yeux encore gros de sommeil, Joseph vint ouvrir.

—Le capitaine?

—Il n'est pas levé, par extraordinaire.

—J'attendrai; prévenez-le que je suis là.

C'était l'habitude de M. de Gardilane de se lever matin, mais, ce jour-là il était resté au lit, éveillé perdu dans ses rêves.

Le coup de sonnette du comte ne l'avait pas troublé, mais quand son domestique vint lui dire que c'était M. de la Roche-Odon qui avait ainsi sonné, il sauta à bas du lit.

Le comte à pareille heure? Que pouvait signifier cette visite?

En moins d'une minute il s'habilla et descendit.

A la lueur de deux bougies allumées par Joseph, il aperçut le comte adossé à la cheminée et portant dans toute sa personne les marques d'une sombre préoccupation, le visage pâle, les sourcils contractés, les lèvres convulsées, les mains tremblantes.

Il courut à lui:

—Monsieur le comte!

D'un geste M. de la Roche-Odon l'arrêta à trois pas.

—Ma petite-fille m'a dit ce qui s'était passé hier entre elle et vous, je viens pour vous demander des explications à ce sujet.

Le capitaine s'inclina respectueusement.

—Monsieur le comte, je suis à votre disposition.

Et poussant un fauteuil auprès de la cheminée, il l'offrit au comte.

Mais celui-ci indiqua d'un geste rapide que ces témoignages de politesse n'étaient pas en situation.

—Je vous écoute, dit-il.

—Que voulez-vous que je vous dise?

—Tout.

—Veuillez m'interroger, je vous répondrai.

Le comte fronça le sourcil, mais le capitaine parlait d'un ton si respectueux qu'il était impossible de se fâcher de ses paroles.

—Ainsi vous aimez ma petite-fille? dit-il.

—Oui, monsieur le comte, de tout mon coeur je l'aime; pour toujours je l'aime.

—Vous l'aimiez, lorsque je suis venu, il y a quelque temps, à cette place même, vous adresser certaines questions.

—Je l'aimais.

—Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit alors?

—Parce que je ne croyais pas, je n'espérais pas que mademoiselle Bérengère pût jamais devenir ma femme, et dans ces conditions je ne devais pas vous avouer un amour qui ne pouvait pas être un danger pour mademoiselle Bérengère.

—Cependant ma petite-fille connaissait cet amour.

—J'ignorais qu'elle le connût et je n'avais jamais rien fait pour le lui révéler,—au moins je croyais n'avoir rien fait.

—Et pourquoi pensiez-vous que ma petite-fille ne pouvait pas devenir votre femme?

—Parce qu'il y avait entre elle et moi des obstacles que je croyais insurmontables.

—Quels obstacles?

—Ceux qui résultaient de votre position.

—Par votre naissance vous êtes digne d'entrer dans la famille la plus noble de France.

—Je n'ai pas de fortune.

—Vous recueillerez un jour de beaux héritages.

—Un jour...

—Et vous ne pensiez pas à d'autres obstacles?

—Je pensais que vous n'accepteriez pour gendre qu'un homme qui serait en communauté de croyances avec vous.

—Et vous n'étiez pas cet homme?

—Je ne l'étais pas.

Le comte se recueillit un moment avant de continuer.

Et le capitaine le vit agité d'un tremblement qui disait combien vive était son émotion.

Lui-même, quoique plus maître de ses nerfs, n'était pas moins ému, car il comprenait à quel but tendait cet interrogatoire, mené sans détour par M. de la Roche-Odon.

Les angoisses qu'il avait eu à supporter la première fois que le comte l'avait questionné, l'étreignaient de nouveau, et plus poignantes, plus cruelles maintenant, car ce n'était plus dans des espérances plus ou moins vagues qu'elles le menaçaient, c'était dans une certitude qu'elles l'atteignaient. Bérengère l'aimait, Bérengère voulait être sa femme, et au moment où le comte était venu le précipiter durement dans la réalité, c'était ce rêve qu'il caressait.

Qu'allait-il résulter de ses réponses?

Après quelques minutes d'un silence douloureux pour tous deux, M. de la Roche-Odon poursuivit:

—L'homme que vous étiez alors, l'êtes-vous toujours?

—Mais...

—Je veux dire, afin de bien préciser cette question pour moi capitale,—il souligna ce mot,—et ne pas laisser place à l'erreur, je veux vous demander si les entretiens que nous avons eus à ce sujet n'ont pas modifié les idées que vous m'avez fait connaître à ce moment? Le comte l'avait dit, la question était capitale, et le capitaine voyait clairement que sa réponse pouvait décider et briser son mariage.

Sans doute, les circonstances n'étaient plus les mêmes qu'au moment où M. de la Roche-Odon était venu l'interroger sur ses principes religieux.

A ce moment, il ne connaissait pas l'amour de sa petite-fille, et sa démarche n'avait d'autre objet que de s'assurer si le capitaine était ou n'était pas un mari possible pour elle.

Tandis que maintenant il le connaissait, cet amour, il savait qu'elle aimait, il savait qu'elle était aimée, et il y avait des probabilités pour admettre qu'il ne voudrait pas briser la vie de cette enfant qu'il adorait.

Mais était-il délicat, était-il loyal de spéculer pour ainsi dire sur cette situation nouvelle? Était-il honnête, relevant fièrement la tête, de répondre au comte: «Je ne partage pas vos croyances, mais comme votre fille m'aime, peu importe, il faudra bien que vous me la donniez.»

Le capitaine rejeta loin de lui un pareil calcul, et avec d'autant plus de fermeté qu'il n'avait pas mis cette assurance dans sa réponse, alors que la situation étant autre, il avait toutes chances de perdre Bérengère en parlant de ce ton.

Ce qu'il n'avait pas fait alors il ne devait pas le faire maintenant; les situations peuvent changer, ces changements n'ont aucune influence sur une âme droite et loyale.

La seule réponse possible pour lui était donc celle qu'il avait déjà faite, ou plutôt celle de n'en pas faire du tout; mais le comte s'en contenterait-il?

Il cherchait comment sortir de cette difficulté lorsque le comte insista:

—Eh bien! vous ne répondez pas?

—C'est que je n'ai rien à répondre.

—Ce que je vous demande, c'est un oui ou un non.

—Et justement c'est ce qui me rend hésitant. Que je vous réponde: «Non, je ne suis plus l'homme que j'étais alors,» ma réponse ne paraîtrait-elle pas dictée plutôt par mon amour que par ma conscience? Au contraire, que je vous réponde: «Oui, je suis toujours cet homme,» ne pourrez-vous pas supposer que, me sentant fort de l'aveu que m'a fait celle que j'aime, j'espère violenter votre consentement? De là mon embarras, mon angoisse, monsieur le comte, et jamais je n'en ai supporté de plus douloureuse. Ne m'écoutez pas comme un juge sévère...

—N'en ai-je pas le droit?

—Je me soumets à ce droit, mais cependant j'ose faire appel à l'amitié que vous vouliez bien me témoigner, et ce que je vous demande, c'est de m'écouter comme un ami, comme un père.

De la main M. de la Roche-Odon lui fit signe de parler.

—Ne vous offensez pas de mon premier mot, il faut que je le dise, il faut que je l'affirme: j'aime mademoiselle Bérengère d'un amour tout-puissant. Comment cet amour est né, je ne saurais le dire: à mon insu j'ai été gagné par sa grâce, par sa beauté, par sa bonté, par le charme de son esprit, par les qualités de son coeur, par cette séduction irrésistible qui se dégage d'elle tout naturellement comme le parfum de la fleur, et qui pénètre, qui enivre ceux qui l'approchent. Enfin un jour j'ai constaté que cet amour était dans mon coeur. Je ne m'y suis point abandonné. J'ai voulu l'arracher, car je savais qu'entre elle et moi, ou plus justement entre vous et moi, il y avait un abîme. Je n'ai point réussi et j'ai senti qu'il m'avait envahi tout entier par des racines si nombreuses et si fortes, que je ne les briserais jamais, et que contre lui, raison aussi bien que volonté seraient impuissantes. Je n'ai pu qu'une chose: le cacher, l'enfermer au plus profond de mon coeur et veiller à ce qu'il ne se trahît, aux yeux de celle qui l'avait inspiré, ni par un geste ni par une parole. Sur mon honneur je vous affirme, monsieur le comte, que tout ce qui était humainement possible, je l'ai fait. Je n'ai pas réussi; celle à laquelle je voulais le cacher l'a senti, car entre ceux qui s'aiment il n'est pas besoin de gestes ni de paroles pour se comprendre et s'entendre, et quand le mot d'amour a échappé à nos lèvres, elles n'ont fait que répéter ce que nos coeurs s'étaient dit depuis longtemps. Maintenant je sais que mademoiselle Bérengère m'aime, elle sait que je l'aime; je sais qu'elle consent à être ma femme, je sais qu'elle le désire; je sais qu'il n'y a entre elle et moi qu'un obstacle; eh bien! monsieur le comte, si je ne dis pas le mot qui lèverait cet obstacle, c'est que je ne peux pas le dire. D'un côté il y a mon amour, ma vie, mon bonheur, le bonheur de celle que j'aime; de l'autre il y a l'honneur et la loyauté, et ce n'est pas vous, monsieur le comte, qui me conseillerez de préférer le bonheur à l'honneur. Lorsque nous nous sommes séparés, son dernier mot a été pour me dire: «Je veux être votre femme; agissez en conséquence, mais franchement, loyalement.» C'est à elle que j'obéis en vous répondant comme je le fais.

Le comte se cacha le visage dans ses deux mains, et quelques mots entrecoupés s'échappèrent de ses lèvres frémissantes.

—Oh! mon enfant, ma pauvre enfant!

Puis il resta silencieux, adossé au marbre de la cheminée, la tête inclinée en avant, ses longs cheveux blancs tombant sur ses mains et sur son visage.

Ce ne fut qu'après un temps assez long qu'il releva la tête:

—Monsieur de Gardilane, dit-il, nous sommes dans une situation terrible que je ne puis trancher dans un sens ou dans l'autre. Vous continuerez donc de venir à la Rouvraye, mais à une condition, qui est de me jurer que vous serez avec ma fille ce que vous étiez avant la journée d'hier.

Le capitaine mit la main sur son coeur, et d'une voix ferme:

—Je vous en donne ma parole d'honneur.

Bérengère avait entendu son grand-père sortir, et de derrière son rideau elle avait vu, à la pâle clarté de l'aube naissante, qu'il se dirigeait vers la grande avenue.

Il allait donc à Condé.

C'est-à-dire chez Richard.

Elle n'avait pas eu une seconde de doute à ce sujet.

Aussi jusqu'au retour de son grand-père, son anxiété avait-elle été poignante.

Que se serait-il passé entre eux?

Ce que Richard aurait répondu, elle le savait à l'avance, et sa passion lui faisait admettre qu'il aurait assurément tenu le langage qu'il devait tenir; il ne pouvait pas se tromper, il ne pouvait pas faillir, n'avait-il pas toutes les qualités, tous les mérites, toutes les perfections, puisqu'il était aimé.

Ce qui la tourmentait c'était de deviner quelles avaient pu être les exigences de son grand-père.

Sans doute lui aussi était aimé, et d'une ardente tendresse, mais ce n'est pas l'amour filial qui produit le phénomène du mirage avec ses illusions merveilleuses.

Si elle n'avait pas d'inquiétudes au sujet de Richard, elle en avait par contre de fiévreuses et cruelles au sujet de son grand-père.

Qu'avait-il dit?

Qu'avait-il exigé?

Elle s'habilla devant sa fenêtre, ne quittant pas l'avenue des yeux, et quand elle fut habillée, elle resta derrière la vitre, guettant, attendant le retour de son grand-père.

Elle se disait que maintenant qu'il savait qu'elle aimait Richard, il aurait une indulgence qu'il n'aurait pas eue auparavant.

Mais d'autre part, elle se disait aussi qu'il n'y avait qu'un point sur lequel il ne pouvait être indulgent,—la foi,—et que pour tout ce que lui commanderait cette foi, il était homme à obéir, si pénible que lui fût l'obéissance, et dût-elle même aller jusqu'au martyre.

Vingt fois elle crut l'apercevoir, et vingt fois elle dut reconnaître qu'elle s'était trompée.

Enfin elle le vit revenir, marchant à pas lents dans l'avenue, la tête basse, portant de temps en temps la main gauche à son visage et la laissant tout à coup retomber.

Vivement elle descendit pour courir au-devant de lui.

Pendant une grande partie de la nuit, elle s'était demandé comment elle oserait soutenir son regard après l'aveu qu'elle lui avait fait; car si elle avait osé parler de son amour pour Richard, ç'avait été dans un mouvement d'exaltation qu'elle ne retrouverait pas, et elle était bien certaine maintenant de n'éprouver que de l'embarras ou de la confusion.

Mais quand elle l'aperçut revenant de chez Richard, elle ne pensa plus à cet embarras ni à cette confusion, et n'eut qu'une idée: savoir ce qui s'était décidé entre eux—son père et son mari, son Richard.

—Tu viens de Condé? s'écria-t-elle.

—Qui te l'a dit?

—Mon coeur; tu as vu Rich..., M. de Gardilane?

—Je l'ai vu.

—Et...?

J'ai demandé à M. de Gardilane d'être avec toi, ce qu'il avait été avant la journée d'hier, et il m'a donné sa parole d'honneur de se conformer à cette condition. Toi, de ton côté, tu vas me faire la même promesse.

—Oh! grand-papa!

—Si tu veux me jurer de ne pas adresser une parole de tendresse à M. de Gardilane et d'être pour lui ce qu'une jeune fille modeste doit être pour un ami de son père, cela et rien de plus; M. de Gardilane continuera à être reçu ici le jeudi, jusqu'au jour où j'aurai pris une résolution définitive. Peut-être serait-il plus sage à moi de ne plus recevoir M. de Gardilane, cependant je veux avoir encore confiance en vous, en lui comme en toi, si tu me fais le serment que je te demande.

—Mais... grand-papa...

—Je ne veux pas de discussion à ce sujet, comprends-le.

—Cependant...

—Tu jures, il vient; tu refuses de jurer, il ne vient pas. A toi de décider si tu veux le voir.

Bérengère comprit que toute discussion serait inutile.

Elle verrait Richard.

Tout était là, et après les craintes qu'elle venait d'éprouver, c'était un grand point d'obtenu, c'était le triomphe.

Le reste viendrait plus tard.

Une rupture immédiate était possible; puisqu'elle n'avait pas eu lieu, il n'y avait pas à craindre qu'elle se produisit dans la suite; ce serait à elle, ce serait à Richard de l'empêcher, et sans chercher à s'entretenir de leur amour ou de leur mariage, ils arriveraient bien à s'entendre tacitement à ce sujet; leurs coeurs n'étaient-ils pas d'accord?

—Je te jure d'être ce que tu veux que je sois, dit-elle.

—Bien; maintenant qu'il ne soit plus question de M. de Gardilane entre nous, c'est encore une condition que je t'impose.

Vingt ans plus tôt, M. de la Roche-Odon n'eût pas adopté cette ligne de conduite avec le capitaine; il eût dit:

«Vous aimez ma fille, vous voulez l'épouser, c'est bien, convertissez-vous, sinon elle ne sera jamais votre femme, et en attendant cette conversion vous ne mettrez pas les pieds chez moi; à vous de voir si vous êtes pressé de vous marier.»

C'était à peu près ainsi qu'il avait procédé avec son fils lorsque celui-ci était venu lui annoncer qu'il désirait épouser la princesse Sobolewska.

Mais c'était précisément la fermeté qu'il avait eue en cette occasion qui faisait sa faiblesse maintenant; il avait reçu de la passion une terrible leçon qu'il n'avait point oubliée.

Bérengère venait de prouver que le sang de son père coulait dans ses veines; que ferait-elle s'il s'opposait fermement à son amour?

A la pensée de la voir malheureuse, désespérée, malade peut-être, son coeur s'amollissait.

Il n'en venait pas, il est vrai, jusqu'à se dire qu'il donnerait sa fille à un homme qui n'était pas catholique; mais enfin il se disait que si cet homme n'avait pas la foi en ce moment, il n'y avait aucune impossibilité à ce qu'il l'eût plus tard. Pourquoi l'amour ne ferait-il pas ce miracle? Là où il n'avait pas réussi, lui, par insuffisance sans doute, pourquoi Bérengère ne réussirait-elle pas? Dans les nombreux entretiens qu'il avait eus avec le capitaine, rien ne lui avait absolument démontré que ce succès était impossible. Le capitaine s'était toujours défendu, mais par des arguments qui, aux yeux du comte, n'avaient aucune valeur. La foi d'ailleurs n'était-elle pas plutôt un élan du coeur qu'un résultat de savants raisonnements? Ce coeur échauffé par la tendresse ne s'ouvrirait-il pas à la voix de la femme aimée? Que cela se réalisât, c'était non-seulement le bonheur et la sécurité de sa fille qu'il assurait par ce mariage, mais c'était encore le salut de ce brave jeune homme, pour lequel il éprouvait une si vive amitié.

Dans ces conditions, il ne fallait donc pas se décider brusquement; la raison disait qu'il fallait au contraire attendre, voir venir les choses, les étudier, les peser et, dans une situation mauvaise, naviguer de manière à éviter le pire; incontestablement il y avait des dangers à laisser Bérengère et le capitaine se voir chaque semaine, mais n'y en aurait-il pas de plus grands encore à les empêcher de se voir complétement? La démarche à laquelle Bérengère s'était laissé entraîner montrait bien qu'il ne s'agissait pas d'un caprice plus ou moins léger; c'était la passion qui l'avait poussée, et avec la passion tout est possible, même l'impossible.

Ces deux journées avaient été terribles pour lui; lorsque Bérengère l'embrassa le soir, elle remarqua qu'il avait le visage plus coloré qu'à l'ordinaire, mais, comme il ne se plaignait point, elle n'attacha point grande importance à cette remarque: il avait été assez agité pour avoir un peu de fièvre.

Dans le milieu de la nuit, elle se réveilla en sursaut croyant entendre des gémissements; effrayée, elle écouta. La chambre qu'elle occupait était celle que sa grand'mère avait habitée autrefois, et elle n'était séparée de celle du comte que par un grand cabinet sur lequel chaque chambre avait une porte.

Tout d'abord, n'entendant rien, elle crut s'être trompée; mais bientôt elle crut entendre son nom prononcé d'une voix faible et plaintive, avec l'accent de l'appel.

Cette voix venait de la chambre de son grand-père.

En moins de trois secondes elle alluma une lumière, passa un peignoir et arriva dans la chambre de son grand-père.

—Ah! mon Dieu! Bérengère, dit-il d'une voix empâtée, c'est toi?

Elle courut à lui.

—Qu'as-tu? s'écria-t-elle, grand-papa, qu'as-tu?

—Un étourdissement, une congestion; je me suis senti étourdi, puis il m'a semblé qu'une déchirure se faisait dans ma tête; j'ai voulu t'appeler, mais je n'ai pas pu et j'ai perdu connaissance.

—Je vais appeler... un médecin.

—Non, n'appelle pas, il ne faut pas, je te le défends; je sais ce qu'il me faut; j'avais pris mes précautions à l'avance; mets-moi de l'eau froide sur la tête avec une compresse et des sinapismes aux jambes; il y en a dans le tiroir de la table de citronnier; mouille-les et pose-les toi-même; j'ai voulu me lever, je n'ai pas pu.

Sans perdre la tête, malgré son émotion, elle fit vivement ce qui lui était demandé.

—Cache la lumière, dit-il, et ouvre une fenêtre, doucement, sans bruit; il ne faut pas qu'on sache que j'ai eu cette congestion.

—Mais le médecin...

—Non, pas de médecin, je te le défends; cela va mieux, d'ailleurs; je ne pouvais pas remuer le bras tout à l'heure, je le lève maintenant.

Il resta pendant longtemps calme et silencieux; puis, l'appelant:

—Mets-moi une autre compresse, dit-il, et renouvelle-la souvent; qu'elle soit toujours bien froide; tu changeras ensuite les sinapismes de place.

Et de nouveau il garda le silence.

Elle eût voulu appeler, car elle était épouvantée, se demandant avec une horrible anxiété si les soins qu'elle lui donnait étaient bons, et s'il n'y aurait pas mieux à faire; mais devant sa défense nettement formulée et répétée, elle n'osait.

De même, elle n'osait pas non plus le questionner.

Pendant plus de deux heures, elle continua ces soins, encouragée, rassurée par le mieux qui se manifestait peu à peu.

Enfin il déclara qu'il se trouvait tout à fait bien.

—Ce ne sera rien, dit-il, pour cette fois; nous en serons quitte pour la peur; ce n'a été qu'une très-légère attaque; tu vois que j'ai bien fait de te défendre d'appeler.

—Et pourquoi me l'as-tu défendu?

—Parce qu'une attaque est généralement suivie d'une ou deux autres attaques avant la dernière; si l'on savait que j'ai eu la première, il y a une personne qui compterait sur la dernière pour une époque prochaine, et qui, spéculant là-dessus, refuserait son consentement à ton mariage. Il faut donc que tout le monde ignore ce qui s'est passé cette nuit, car une indiscrétion serait assurément commise. Je n'ai pas confiance, pour la discrétion, dans les médecins de Condé. Cependant, comme je veux tout faire pour empêcher ou tout au moins éloigner la seconde attaque, nous irons demain à Paris consulter Carbonneau; je suis sûr que lui ne parlera pas.


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