Tandis qu'à la Rouvraye les choses semblaient prendre une tournure favorable au mariage de Bérengère et du capitaine de Gardilane,—à Rome elles s'arrangeaient de façon à assurer le succès des combinaisons de madame Prétavoine.
Mais Bérengère et le capitaine ignoraient entièrement comment à Rome ils étaient menacés dans leurs espérances.
Et, de son côté, madame Prétavoine ne savait pas combien la situation qui, en son absence, s'était établie à la Rouvraye, était dangereuse pour elle: les rapports qu'elle recevait l'inquiétaient, il est vrai, mais pas au point cependant de la faire revenir à Condé. Elle était à Rome, elle croyait pouvoir y rester à travailler au triple résultat qu'elle poursuivait: la nomination de l'abbé Guillemittes à l'évêché de Condé-le-Châtel; surtout l'obtention d'un titre de noblesse pour Aurélien; et enfin l'appui et le consentement de la vicomtesse de la Roche-Odon. Cela fait, elle reviendrait à la Rouvraye, et alors elle trouverait bien moyen de combattre l'influence qu'aurait pu gagner ce grand dadais d'officier. Qu'avait-il pour lui? Pas de relations pour le soutenir; pas de roueries, pas de détours, pas de finesse. Le coeur de Bérengère serait peut-être avec lui. Eh bien! on s'arrangerait pour briser ce coeur. Voilà tout. Quand il n'y aurait plus que cela à trouver, on serait bien près du but; c'est chose si délicate et si fragile qu'un coeur de jeune fille!
Obligée d'attendre le modèle de l'église d'Hannebault, que l'abbé Guillemittes faisait fabriquer par sa serrurerie artistique, elle se trouvait frappée d'inaction vis-à-vis du Saint-Père; tout ce qu'elle pouvait, c'était poursuivre son intimité avec Baldassare et préparer la terrain du côté de Lorenzo Picconi, l'aide de chambre du Vatican; c'était continuer ses pieuses visites aux basiliques et aux couvents avec la soeur Sainte-Julienne, enfin c'était mettre en oeuvre les conseils qui lui avaient été donnés par monseigneur de la Hotoie.
Mais cela n'employait ni tout son temps ni toutes ses forces.
De sorte qu'en attendant l'arrivée de ce fameux modèle, elle avait concentré toute son activité sur la vicomtesse de la Roche-Odon, car, s'il était important d'obtenir du Saint-Père un titre de comte ou de baron qui décidât le comte de la Roche-Odon à donner sa petite-fille à Aurélien, il ne l'était pas moins d'obtenir le consentement de la vicomtesse, ces deux points se tenaient étroitement, et il fallait réussir à les enlever l'un et l'autre, non l'un ou l'autre; sans le consentement de la vicomtesse, le titre de comte ne décidait rien; sans le titre de comte, le consentement de la vicomtesse n'avait aucun effet utile; la situation était telle qu'il fallait les obtenir tous les deux en même temps ou presque en même temps, et cela compliquait, singulièrement une entreprise déjà pleine de difficultés de tout genre.
Mais, parce qu'une chose est difficile, il ne s'en suit pas qu'elle est impossible; elle demande seulement plus d'adresse, plus d'application, plus de persévérance.
En se liant avec la vicomtesse et en la voyant sur le pied de l'intimité, elle eût eu de bonnes chances pour arriver à son but; malheureusement cette manière de procéder était impraticable, d'abord parce que la vicomtesse ne paraissait pas du tout disposée à permettre cette intimité, et puis ensuite parce qu'alors même qu'elle l'eût permise, madame Prétavoine n'eût pas pu l'accepter sous peine de compromettre à l'avance la réputation de piété, de sainteté qu'elle était en train de bâtir dans l'opinion publique. Comment admettre qu'une femme pieuse telle que cette madame Prétavoine, qui édifiait la ville de Rome, voyait intimement une femme dissolue telle que cette vicomtesse de la Roche-Odon, qui scandalisait toutes les bonnes âmes? Il y avait là quelque chose de tout à fait incompatible et même d'inexplicable, à moins...
C'était justement cet «à moins» qu'il fallait soigneusement éviter, si grand intérêt qu'il y eût à voir fréquemment la vicomtesse.
Heureusement s'il y avait impossibilité à se lier avec la maîtresse, il n'y avait pas les mêmes dangers à fréquenter la femme de chambre, personne obscure sur laquelle tout le monde n'avait pas les yeux fixés comme sur la vicomtesse.
Et puis, d'autre part, cette façon détournée d'aborder les difficultés était plus dans les goûts et dans les habitudes de madame Prétavoine, qu'une attaque directe et franche. Avec une subalterne elle était certaine de développer tous ses moyens, et elle ne subissait point cette sorte de fascination qu'une haute situation due à la naissance ou à la fortune avait toujours exercée et exerçait même encore sur elle.
Sans doute cette demoiselle Emma paraissait être une fine mouche, d'esprit plus délié que sa maîtresse, mais madame Prétavoine, qui avait confiance dans sa propre finesse pour l'avoir souvent exercée, n'avait pas peur de celle des autres; et elle aimait mieux avoir à lutter contre l'habileté, même contre la rouerie de cette fine mouche que contre l'élégance et les grandes manières de la vicomtesse: un mot, un simple regard de cette femme du monde la paralysaient, tandis qu'avec cette femme de chambre elle était sûre d'elle-même.
Instruite par l'expérience elle n'avait plus tenté d'aller vite avec mademoiselle Emma, ni de l'interroger plus ou moins directement sur le compte de sa maîtresse.
Mais lentement, insensiblement, pas à pas, elle avait cherché à gagner son amitié et à capter sa confiance, puis un beau jour, quand elle avait jugé son acheminement souterrain assez avancé, elle avait risqué une nouvelle attaque.
—J'ai une grâce à vous demander, ma chère demoiselle.
—A moi, madame?
—Oui, ma chère demoiselle.
L'amitié n'avait pas amené la familiarité et c'était toujours avec les formes les plus respectueuses que madame Prétavoine adressait la parole à «cette chère demoiselle.»
—Et à quoi puis-je vous être utile?
—A moi, personnellement, vous ne me seriez pas utile, et cependant la joie que vous me causeriez serait bien douce à mon âme.
—Alors, je suis toute disposée à faire ce que vous désirez.
—C'est que cela peut paraître si étrange, au moins, pour certaines personnes qui... enfin pour des personnes qui ne sont pas pieuses.
—Vous voulez que j'aille à la messe! s'écria Emma en riant.
—Cela, oui, je le voudrais de tout mon coeur, car alors il ne vous manquerait plus rien pour être une personne accomplie, cependant ce n'est pas de vous que je veux parler en ce moment.
—Alors, c'est de madame? demanda Emma avec inquiétude.
Mais madame Prétavoine n'était pas assez simple pour répondre ainsi tout de suite à une question directe posée en ces termes.
—Pour vous, continua-t-elle, je suis rassurée, vous avez votre place dans mes prières et vous êtes une trop digne et trop honnête personne pour que Notre-Seigneur ne m'exauce pas un jour.
—Mais alors?
—Vous ne voudrez pas.
—Avant de vous rien promettre, faut-il que je sache de quoi il s'agit.
—Je voudrais... je n'ose pas.
La curiosité d'Emma étant assez surexcitée, madame Prétavoine se décida enfin à s'expliquer:
—Ce que j'ai à vous demander serait bien simple pour vous et bien facile, il ne faudrait qu'un peu de volonté et l'intention d'être utile à madame la vicomtesse, pour laquelle vous montrez un dévouement si admirable, ce serait...
Elle fit une pause.
—... Ce serait de coudre dans les robes qu'elle porte ordinairement des saintes médailles de notre bonne mère qui est au ciel, que je vous donnerais.
Emma ne fut pas maîtresse de retenir un éclat de rire.
Madame Prétavoine ne se fâcha pas, mais joignant les mains et levant les yeux au ciel en remuant vite les lèvres, elle parut demander pardon à Dieu d'un pareil blasphème.
Puis après un moment reprenant la parole:
—Vous riez parce que vous ne savez pas quels miracles ces médailles peuvent accomplir. Si vous saviez comme moi, et par des exemples vivants, combien leur grâce est efficace, vous seriez la première à m'en demander. Tenez, voici ce que m'a raconté un saint prêtre qui était vicaire dans notre paroisse: le neveu de notre curé était atteint d'une mélancolie qui menaçait de l'envoyer au tombeau, mélancolie causée par un amour sans espoir; M. l'abbé Colombe, c'est le nom de ce saint prêtre, s'entendit avec le domestique de ce jeune homme pour faire coudre une médaille dans la doublure de son gilet; au bout de huit jours le jeune homme était guéri et peu de temps après il épousait, lui qui n'avait rien, la jeune personne qu'il aimait, laquelle avait plusieurs centaines de mille francs de rente.
—Mais madame la vicomtesse n'est pas malade, elle n'a pas besoin d'être guérie.
—Ce n'est pas seulement le corps que ces saintes médailles guérissent, c'est aussi l'âme.
Emma voulut éviter une conversation sur ce sujet.
—Elle ne veut pas non plus se marier, dit-elle en souriant.
—Hélas! C'est justement pour qu'elle le veuille que que je vous demande de coudre ces médailles dans ses robes.
Puis tout de suite et avec une volubilité qui ne permettait pas la plus petite interruption, elle continua:
—Vous devez bien penser que depuis que je suis à Rome, je n'ai pas été sans entendre parler de madame la vicomtesse; justement parce que les quelques personnes que je connais, savent qu'elles sont mes relations avec le comte de la Roche-Odon et avec mademoiselle Bérengère, toutes m'ont parlé et reparlé de Madame la vicomtesse. Et ce sont ces propos, confirmés par les voix les plus graves, qui m'ont donné l'idée de m'adresser à vous, ne pouvant m'adresser directement à madame la vicomtesse. Vous devez donc bien penser que je sais tout ce qui a rapport à lord Harley et à ce comédien, à ce chanteur dont je ne veux pas prononcer le nom. Ne voudrez-vous pas m'aider à faire cesser ce scandale? Prêtez-moi votre concours, et j'ai la conviction que la grâce touchera madame la vicomtesse; ce chanteur sera congédié par elle, et elle fera consacrer par les liens sacrés du mariage sa liaison avec lord Harley. Ah! quelle félicité si nous pouvions ainsi rendre une mère à son enfant, à cette chère petite Bérengère que j'aime tant, car c'est pour elle, après Dieu, que j'agis en tout ceci et que je vous demande d'agir vous-même. Pourquoi ce mariage ne se ferait-il pas? madame la vicomtesse est assez belle et assez jeune pour que cet Anglais soit heureux de devenir son mari, et d'ailleurs Dieu ne peut-il pas tout? Quelle satisfaction si j'avais été l'humble instrument de cette réparation!
Si mademoiselle Emma avait mieux connu madame Prétavoine, elle aurait su qu'avec elle la meilleure manière de deviner ce qu'elle voulait obtenir, c'était bien souvent de prendre juste le contre-pied de ce qu'elle demandait.
Dans l'espèce, ce qu'elle demandait était un moyen pour faire le mariage de la vicomtesse de la Roche-odon avec lord Harley; il était donc probable que ce qu'elle cherchait c'était une rupture entre la vicomtesse et son amant.
C'était cela en effet, mais comme il eût été trop naïf à elle de l'avouer, elle avait inventé cette histoire «des saintes médailles de notre bonne mère qui est au ciel» pour tromper mademoiselle Emma.
Comment celle-ci se serait-elle défiée d'une excellente personne qui ne pensait qu'à assurer le bonheur de sa maîtresse?
Il était assez probable qu'elle refuserait de coudre les saintes médailles dans les robes de sa maîtresse, mais madame Prétavoine comptait bien sur ce refus, car ayant vraiment foi dans la vertu de ses médailles, elle eût été fort inquiète de savoir la vicomtesse sous leur protection.
Ce qu'elle avait voulu, c'était de pouvoir dire à mademoiselle Emma, sans que celle-ci l'interrompît ou se fâchât, qu'elle savait parfaitement que madame de la Roche-Odon était la maîtresse de lord Harley et qu'elle aimait le chanteur Cerda, parce que, cela dit, elle pourrait revenir sur ce sujet et tirer de la femme de chambre, sans que celle-ci eût des soupçons, des renseignements utiles au succès de son plan et même à la disposition de ce plan.
Car ce qu'elle savait se bornait à fort peu de chose: à la double liaison de la vicomtesse. Mais cela n'était qu'un fait. Pour tirer parti de ce fait, pour l'exploiter utilement, il importait de le bien connaître dans tous ses détails. Or personne ne pouvait mieux la renseigner, l'instruire et la guider que la confidente obligée de madame de la Roche-Odon, c'est-à-dire sa femme de chambre.
Ce qu'elle avait prévu se réalisa; Emma refusa les médailles, mais elle ne refusa pas de parler de choses qu'elle avait connues.
Elle parla même beaucoup, sinon de sa maîtresse, pendant les premiers jours qui suivirent cette offre des médailles, au moins de Cerda, qu'elle haïssait.
Mademoiselle Emma était une personne de manières distinguées et de goûts aristocratiques, qui n'était restée femme de chambre que parce qu'elle n'avait pas trouvé un mari occupant une situation digne de ses mérites.
Cerda était un ancien garçon d'auberge qu'une belle voix avait fait ténor, et qu'une large poitrine, des reins vigoureux, une encolure de taureau qu'on ne rencontre pas souvent chez les ténors, et une santé que n'affectaient aucune fatigue ni aucun excès, avaient mis à la mode auprès d'un certain public.
Mais, malgré ses succès, Cerda était resté garçon d'auberge; pourquoi aurait-il changé, on l'aimait ainsi; garçon d'auberge pour les manières, pour les goûts, pour l'éducation.
La première fois qu'il était venu chez madame de la Roche-Odon, il avait été reçu par Emma qui, discrètement, obéissant aux instructions qu'elle avait reçues, lui avait ouvert la porte.
Mais Cerda n'allait pas à un rendez-vous et n'entrait pas dans une maison avec les façons du vulgaire.
En trouvant cette camériste derrière la porte, il avait vivement défait son pardessus et, sans un mot, il le lui avait jeté sur les bras; puis, avec un geste théâtral, il lui avait donné son chapeau et sa canne.
Alors il s'était passé les deux mains dans les cheveux de manière à faire bouffer sa frisure aplatie et collée sur ses tempes, puis la poitrine cambrée, les bras arrondis, la tête renversée en arrière dans la pose de Fernand, d'Edgar ou de Raoul prêt à chanter sa grande scène d'amour, il avait suivi Emma sans prêter plus d'attention à cette confidente que si elle avait été une simple dame des choeurs.
Emma n'était nullement bégueule, elle admettait très-bien qu'une femme eût des caprices; la liaison de sa maîtresse avec lord Harley étant une sorte de mariage, il était parfaitement légitime et tout à fait naturel à ses yeux que la vicomtesse voulût se distraire de la monotonie et de la vulgarité de cette vie conjugale par quelques fantaisies; mais encore fallait-il prendre pour partenaire, dans ces distractions, un homme qui ne fût pas mal élevé, et ce chanteur était un goujat. Pas un mot; ne retirer son chapeau que pour le lui donner à tenir! Elle avait plus d'une fois ouvert ainsi la porte à des gens d'autre volée que ce comédien, et ceux-là avaient été polis avec elle, quelquefois même galants, dans tous les cas généreux.
Bientôt, d'autres griefs plus sérieux encore, s'étaient ajoutés à ceux-là qui à ses yeux étaient déjà bien assez graves, cependant, pour qu'elle détestât et méprisât ce chanteur.
Contrairement au commun usage, elle éprouvait pour sa maîtresse une sincère affection, car la vicomtesse était de ces charmeuses qui se font aimer de tout ce qui les approche; gens et bêtes, égaux ou inférieurs, il fallait qu'elle séduisît, et pour arriver à ce résultat elle déployait un art incomparable, et un charme irrésistible; il est vrai qu'une fois qu'elle avait réussi, elle ne s'occupait de ceux sur lesquels elle avait exercé sa puissance que le jour où ils menaçaient de l'abandonner, et encore fallait-il qu'elle eût intérêt à les retenir; pour ceux qui ne lui étaient pas utiles, elle les laissait aller, satisfaite à leur égard de la victoire qu'elle avait remportée. Comme, de toutes les personnes qui l'entouraient, Emma était précisément celle qui lui rendait les plus grands services, et qui par là lui était indispensable, elle avait continué avec sa femme de chambre son système de séduction, si bien que celle-ci, malgré le nombre des années qui s'étaient écoulées, en était restée à la lune de miel.
En voyant sa maîtresse tombée sous la domination de Cerda, mademoiselle Emma avait éprouvé un véritable chagrin: ce n'était plus en effet le caprice qu'elle permettait, et pour lequel elle avait des explications aussi bien que des excuses, c'était une passion, et elle n'admettait point les passions,—chez la femme, bien entendu, car chez l'homme c'était tout autre chose. Qu'un homme fît des folies ou commît des crimes pour une femme, cela lui paraissait tout naturel; mais qu'une femme s'inquiétât d'un homme, cela lui avait toujours paru invraisemblable; sur ce point le dicton populaire: «Un de perdu, dix de retrouvés,» était le sien.
Comment la vicomtesse, aux pieds de laquelle elle avait vu les hommes les plus remarquables par la position, le talent, la naissance ou la fortune, des princes, des artistes, des financiers, s'était-elle prise d'une belle passion pour ce ténor qui naguère était garçon d'auberge, c'était ce qu'elle ne pouvait pas comprendre.
Que madame de la Roche-Odon eût voulu savoir ce qu'était ce vainqueur qui avait remporté tant de victoires, c'était ce qu'elle s'expliquait facilement; mais pourquoi, la curiosité satisfaite, ne l'avait-elle pas consigné à sa porte?
Un caprice à satisfaire était excusable; une liaison avec un individu de cette espèce était plus qu'un crime, c'était une maladresse et une faute.
Mademoiselle Emma n'était pas seulement la femme de chambre de madame de la Roche-Odon, elle était encore son intendante, son homme de confiance; c'était elle qui payait les fournisseurs et qui discutait avec les créanciers; elle connaissait donc les ressources et les dettes de la vicomtesse mieux que celle-ci ne les connaissait elle-même.
Que deviendrait-on si cette liaison amenait une rupture avec lord Harley?
Ce serait la misère, et une misère honteuse, à moins que, le comte de la Roche-Odon mourant, on pût mettre la main sur la personne et sur la fortune de Bérengère.
Mais on ne pouvait guère compter sur cette mort d'un homme qui avait la bassesse de prendre toutes sortes de lâches précautions pour conserver sa santé, tandis qu'on pouvait compter d'une manière à peu près certaine sur une rupture avec lord Harley.
Que fallait-il pour que cela arrivât? un rien, un hasard malheureux ou l'indiscrétion d'une ennemie.
Sans doute lord Harley aimait la vicomtesse, il l'adorait, mais si cet amour l'avait empêché jusqu'à ce jour d'ouvrir ses oreilles aux insinuations plus ou moins bienveillantes qu'on avait tentées auprès de lui, il n'irait pas jusqu'à fermer ses yeux à l'évidence. Qu'on lui prouvât que celle qu'il aimait le trompait, qu'elle le trahissait avec un comédien, et tout, l'amour blessé, l'orgueil outragé, se réuniraient pour amener une rupture irréparable.
Alors que ferait-on? que deviendrait-on?
Cette question qu'Emma se posait chaque fois que Cerda venait chez la vicomtesse, avait tout naturellement entretenu la haine qu'elle portait au ténor.
Un fait l'exaspéra.
Toujours aux écoutes et aux aguets pour découvrir quelque chose de désagréable sur son compte, elle avait appris en ces derniers temps que, ne se contentant pas de la vicomtesse, il avait pour maîtresse une Transtévérine, une belle, une superbe, mais aussi une vulgaire fille du peuple.
Naturellement, elle s'était empressée de faire part à madame de la Roche-Odon de cette découverte, et naturellement aussi celle-ci avait eu une terrible explication avec son amant; par malheur, les preuves matérielles de cette liaison manquaient, et Cerda avait pu se disculper. Il y avait eu des querelles, des pleurs, des accès de fureur et de désespoir, il n'y avait point eu rupture, et la vicomtesse s'était rejetée d'autant plus ardemment dans sa passion qu'elle l'avait sentie menacée et qu'elle avait craint de perdre celui qui l'inspirait.
Ce fut le récit de cette infidélité qu'Emma dans sa haine pour le ténor, fit à madame Prétavoine, une fois qu'elle eut la preuve qu'elle pouvait parler sans indiscrétion.
D'ailleurs, s'il y avait indiscrétion à raconter les amours de lord Harley avec la vicomtesse ou celles de la vicomtesse avec Cerda, il n'y en avait aucune à parler de celles du ténor avec sa Transtévérine; cela déchargeait son coeur et le soulageait.
—Un garçon d'auberge ne doit-il pas aimer une fille du peuple?
Et dans ces deux mots «garçon d'auberge,» et «fille du peuple,» elle avait mis un mépris superbe.
—Aimer au-dessus de soi, jamais au-dessous, tel avait été son principe.
A l'exposition de ce principe, madame Prétavoine avait doucement répondu que madame la vicomtesse de la Roche-Odon ne l'avait pas mis en pratique; mais Emma n'avait pas répliqué, et l'entretien en était resté sur ce mot pour ce jour-là.
Et madame Prétavoine s'était retirée, désolée de n'avoir pas pu faire accepter «ses médailles de notre bonne mère qui est au ciel.»
C'était beaucoup pour madame Prétavoine d'avoir pu amener mademoiselle Emma à parler des amours et des amants de sa maîtresse, mais ce qu'elle avait obtenu tout d'abord n'avait guère été satisfaisant.
Que lui importait Cerda et sa Transtévérine?
Ce qui l'eut autrement intéressée, c'eût été un récit un peu détaillé des amours de la vicomtesse et de lord Harley.
Mais en réfléchissant à ce qu'elle avait appris de Cerda et de sa Transtévérine, l'idée lui vint que ce qui, au premier abord, lui aurait paru insignifiant, pouvait au contraire devenir plein d'intérêt.
Madame Prétavoine n'était point une femme d'imagination en ce sens qu'elle n'inventait pas; il lui fallait un fait qui lui servit de point de départ; mais une fois ce fait trouvé, elle savait en tirer tout le parti possible.
Lorsque, dans le recueillement de la nuit, elle se rappela l'histoire de Cerda et de Rosa, elle vit que de ce côté il y avait aussi de la tromperie: Cerda trompait sa maîtresse du Transtévère pour madame de la Roche-Odon, comme celle-ci trompait lord Harley pour Cerda.
Ce fut un trait de lumière.
Ce fut le fait qu'elle avait vainement cherché du côté de la vicomtesse, et qui surgissait du côté de la Transtévérine, tout à coup, juste à point, par une grâce de la douce Providence; car dans tout ce qui lui arrivait d'heureux, madame Prétavoine ne manquait jamais de voir la main de la Providence, qui, selon sa croyance, restait toujours étendue vers elle pour la guider, même alors qu'elle marchait à un but que le vulgaire pouvait trouver peu honnête, mais qui pour elle devenait légitime du moment qu'elle réussissait à l'atteindre. Son raisonnement sur ce point était des plus simples: «Je n'entreprends rien qu'avec l'aide de Dieu; comme Dieu est essentiellement juste, si je réussis, c'est que Dieu a trouvé juste que je réussisse.» Avec une pareille force intérieure, elle n'avait pas besoin de prendre souci des lois de la morale vulgaire, elle n'avait à s'inquiéter que du succès, qui pour elle justifiait tout, puisqu'il était l'oeuvre même de Dieu.
Lorsque ce trait de lumière éblouit son esprit, elle sauta à bas de son lit, et se jetant à genoux sur le plancher de sa chambre, elle adressa un chaleureux acte de grâce à la Providence.
Cette inspiration était divine.
Maintenant elle tenait la vicomtesse, ou tout au moins elle la tiendrait à un moment donné, lorsque par de longs détours elle l'aurait circonvenue et enveloppée.
Ce n'était plus qu'une affaire de temps.
Et à la pensée de prendre ces chemins détournés, au lieu de risquer une attaque directe, dans laquelle elle aurait dû s'exposer personnellement, elle se sentait pleine d'espérance.
Ce qu'il y avait à faire était la simplicité même: il s'agissait tout bonnement d'amener la rupture entre la vicomtesse et lord Harley par l'intervention de la maîtresse de Cerda.
Cette femme aimait Cerda; si on lui prouvait que son amant la trompait avec la vicomtesse et surtout qu'il aimait celle-ci, elle voudrait sans doute se venger.
Alors les choses étant amenées à ce point, il n'y aurait qu'à les diriger de façon à ce que cette vengeance fût telle, qu'une rupture entre la vicomtesse et lord Harley en résultât fatalement.
Si cela était simple de conception, au moins pour madame Prétavoine, il semblait au premier examen que l'exécution devait présenter de sérieuses difficultés:
En effet, madame Prétavoine ne connaissait pas cette Transtévérine.
Elle ne savait même pas quel était son nom.
Elle ignorait quel était son caractère, quelle était sa vie.
Et tout cela réuni formait bien des inconnues.
Mais elle savait que Cerda l'aimait et qu'elle aimait Cerda.
Pour le moment c'était assez, car avec les gens passionnés il y a toujours des ressources, ce sont des instruments sur lesquels on peut compter; une fois qu'on les a mis en mouvement, ils agissent tout seuls.
Or, c'était là pour madame Prétavoine un point capital; il fallait que cette Transtévérine vînt disputer son amant à madame de la Roche-Odon, sans que celle-ci pût jamais soupçonner d'où venait le coup qui la frappait.
Dans son plan primitif, c'était même cette difficulté qui avait le plus sérieusement inquiété madame Prétavoine; comment obtenir de mademoiselle Emma les renseignements indispensables à la rupture, sans que cette fine mouche, la rupture accomplie, se doutât du rôle qu'on lui avait fait jouer et avertît la vicomtesse? Que cela se réalisât et c'en était fait des projets de mariage d'Aurélien; jamais madame de la Roche-Odon n'accorderait sa fille au fils de celle qui lui avait enlevé son amant.
Si, au contraire, on pouvait faire porter ce coup par cette femme du Transtévère, il y avait de grandes probabilités pour que ni Emma, ni madame de la Roche-Odon ne découvrissent jamais à quelle instigation elle avait obéi.
Comment avoir l'idée d'accuser de cette rupture, la personne qui précisément proposait «des saintes médailles de notre bonne mère qui est au ciel,» pour amener par cette intervention divine le mariage de lord Harley et de madame la vicomtesse?
C'était à genoux, la tête appuyée sur son lit, que madame Prétavoine avait examiné les chances que lui offrait cette inspiration; elle aimait en effet cette façon de réfléchir, et c'était ainsi qu'elle avait toujours trouvé ses meilleures idées.
Elle se recoucha; depuis qu'elle était à Rome, elle n'avait jamais si bien dormi; il fallut que le matin la soeur Sainte-Julienne la réveillât.
A l'heure à laquelle il y avait des chances pour ne pas trouver la vicomtesse chez elle, elle retourna via Gregoriana, car elle avait besoin de s'entretenir de nouveau avec Emma et de tirer de celle-ci quelques renseignements complémentaires.
Bien entendu, elle ne se présenta pas franchement pour reprendre l'entretien au point où il avait été interrompu, car plus que jamais maintenant il fallait veiller à ne pas provoquer le plus léger soupçon chez Emma.
Mais elle n'était jamais à court de prétextes et savait en approprier à toutes les circonstances.
Elle venait chercher ses saintes médailles.
—Je ne les ai pas prises, répondit Emma.
—Hélas! je ne le sais que trop, mais je les ai laissées sur la table qui était entre nous; j'en suis certaine.
—Je ne les ai pas vues.
—Ah! mon Dieu! s'écria madame Prétavoine en montrant la plus vive inquiétude.
—Il est vrai que je ne les ai pas cherchées et que je n'ai pas regardé sur cette table après votre départ.
—Alors elles sont sûrement restées à la place où je les avais déposées.
Mais on eut beau chercher, on ne les trouva pas.
Jamais femme n'avait manifesté pareille désolation.
—Ces médailles, ces saintes médailles perdues. Quel malheur! Il est vrai qu'elle pouvait en faire venir d'autres, mais enfin c'était un retard.
Cependant, après quelques instants donnés au chagrin, il lui vint cette pensée consolante qu'elles ne pouvaient pas être perdues, qu'elles étaient tombées dans des mains quelconques, et que là où elles étaient, elles accompliraient assurément des miracles.
Puis avec un sourire:
—Est-ce que ce chanteur est venu hier après mon départ? demanda-t-elle.
Emma hésita à répondre à une pareille question.
—Vous ne savez pas pourquoi je vous fais cette question? demanda madame Prétavoine. Eh bien, je me dis que s'il est venu et que si par mégarde ou pour une raison quelconque il a mis ces médailles dans sa poche...
—Cela n'est pas probable.
—Enfin, s'il les avait mises, elles pourraient très bien amener son mariage avec cette Tibérine.
Emma se mit à rire.
—J'ai mal dit? demanda madame Prétavoine.
—C'est non-seulement le mot qui me fait sourire, mais c'est encore, c'est surtout l'idée du mariage.
—Elles ont accompli de plus grands miracles. Mais de quel mauvais mot me suis-je donc servie?
—Ce n'est pas Tibérine, c'est Transtévérine.
—Enfin, une femme qui habite auprès ou au-delà du Tibre, n'est-ce pas? c'est cela que je voulais dire; mais j'avoue que je n'entends rien à tous ces noms romains; ainsi je n'ai même pas retenu le nom de cette femme ou fille qu'aime ce chanteur.
—Rosa Zampi.
—Vous me le diriez vingt fois, que je ne le retiendrais pas; j'ai la mémoire très-mal organisée pour les noms.
—Moi je les retiens facilement.
—A propos de cette femme et de ce chanteur, je me demande comment vous n'avez pas donné à madame la vicomtesse des preuves de leur liaison.
—Parce que ces preuves sont difficiles à obtenir, j'entends des preuves contre lesquelles il n'y ait pas de défense. Ainsi cette Rose Zampi, étant la fille d'un cabaretier de Transtévère, au bout du pont Quatre-Capi, Cerda prétend qu'il n'a été dans ce cabaret que pour boire un certain vin qui ne se trouve que là; enfin il s'en tire avec des raisons pitoyables, mais qui, pour madame, aveuglée par la passion, sont des raisons.
—C'est épouvantable, s'écria madame Prétavoine en joignant les mains.
Puis revenant au sujet de sa visite:
—Je vous en prie, n'est-ce pas, faites encore chercher mes saintes médailles, et si vous les retrouvez, soyez assez bonne pour me prévenir par un mot; surtout ne me les renvoyez pas.
—Je ne crois pas les retrouver.
Cependant, chose extraordinaire, deux heures après le départ de madame Prétavoine, Emma ayant un livre à prendre sur la table où elles avaient si bien cherché les médailles, les trouva. Comment deux heures auparavant, ne les avait-elle pas vues? Elle ne le comprit pas. Mais enfin, il fallait bien se rendre à l'évidence, elles étaient là.
Rentrée chez elle, madame Prétavoine attendit avec impatience le retour d'Aurélien, qui était au Vatican.
Elle avait en effet besoin du concours de son fils.
Aurélien n'étant rentré qu'au commencement du dîner, ce fut le soir seulement qu'elle put lui faire part de sa communication.
—Vous irez demain prendre M. de Vaunoise à l'ambassade et vous vous rendrez avec lui dans le Transtévère, au bout du pont Quatro-Capi; là, vous chercherez, vous demanderez où se trouve le cabaret d'un nommé Zampi,—ce Zampi est père d'une belle fille qui s'appelle Rosa.
Aurélien se mit à rire.
—S'agit-il d'une conspiration?
—Il s'agit de votre mariage.
—Avec mademoiselle Rosa Zampi?
—Avec mademoiselle de la Roche-Odon.
—Alors expliquez-vous, ma mère, car je n'y suis pas du tout, et c'est vainement que je cherche quels rapports peuvent exister entre Bérengère et cette cabaretière.
—Vous m'avez promis l'obéissance.
—Encore faut-il que je sache ce que j'ai à faire.
—Rien.
—Alors pourquoi m'envoyez-vous chez cette fille?
—Pour que vous y alliez.
—Et Vaunoise?
—Pour qu'il vous accompagne.
—Il n'a rien à faire non plus?
—Rien.
—Rien à dire?
—Vous direz l'un et l'autre ce que vous voudrez; je ne vous demande la réserve que sur un seul point: il ne faut pas qu'on sache vos noms.
—Mais cela a l'air d'un roman.
—Imaginez que c'en est un, qui, par un chemin détourné, doit vous mener à mademoiselle de la Roche-Odon.
—Vous savez que ma curiosité n'a jamais été plus vivement surexcitée.
—Tant mieux, cela vous donnera le désir de voir cette Rosa Zampi; au reste, vous n'aurez pas à regretter cette visite, c'est à ce qu'il paraît une des plus belles filles de Rome.
—Il paraît? Vous ne la connaissez donc pas?
—Je ne l'ai jamais vue.
—Et vous savez qu'elle peut faire mon mariage avec Bérengère.
—Elle le peut.
—Comment cela?
—Puisqu'il est entendu que vous ne devez pas comprendre, ne m'interrogez pas; je ne vous répondrais pas.
—Mais Vaunoise, qui ne vous a pas juré obéissance et qui d'ailleurs ne désire pas épouser Bérengère, voudra savoir pourquoi nous allons voir mademoiselle Rosa Zampi.
—Vous lui direz la vérité.
—La vérité?
—Celle que vous savez, qui est que vous allez voir cette fille, pour la voir, parce que vous avez entendu dire que c'était une des plus belles filles de Rome, et que vous lui demandez de vous accompagner dans cette visite parce que vous ignorez où se trouve ce cabaret.
—Vous dites au bout du pont de Quatro-Capi?
—Je ne sais pas le nom de la rue, il y aura des renseignements à prendre pour lesquels M. de Vaunoise vous sera utile; de plus, il vous sera utile encore dans ce cabaret où seul vous ne sauriez quelle contenance tenir, et où d'ailleurs vous ne sauriez probablement pas vous faire comprendre.
—Mais il me demandera qui m'a parlé de Rosa Zampi.
—Vous lui répondrez ce qui vous passera par l'idée, en ayant soin seulement de vous rappeler ce que vous lui avez répondu; il est essentiel, vous devez le deviner, qu'on ne sache pas que c'est moi qui vous envoie chez cette fille.
Le lendemain soir Aurélien rendit compte à sa mère de sa visite: ce cabaret était un bouge dans lequel on buvait du mauvais vin et où l'on jouait à lamorra; mais Rosa Zampi était réellement une superbe fille, un vrai type de Romaine au front bas, aux yeux ardents, une merveille:
—Et maintenant que dois-je faire? dit-il en riant.
—Retourner là demain et après-demain, puis ne plus y aller; le reste me regarde.
Quelques jours après, madame Prétavoine se rendit chez Mgr de la Hotoie, et en chemin elle s'arrêta pour faire—à bon marché—une acquisition de bonbons pour Cecilia.
—Monseigneur n'est pas ici, dit Baldassare en ouvrant la porte.
Mais avant de parler de cette affaire, madame Prétavoine voulut voir Cecilia manger ses bonbons, s'extasiant sur sa gentillesse quand elle croquait le sucre, admirant ses dents, admirant ses yeux brillants de gourmandise, l'embrassant, la caressant et répétant sans cesse:
—Êtes-vous heureux d'avoir une fille.
Puis quand Cecilia fut descendue dans la cour du palais:
—Ah! si j'avais une fille, dit-elle, au lieu d'un fils, vous ne me verriez pas tourmentée comme je le suis.
Et de fait elle paraissait en proie à l'inquiétude et au chagrin.
Poliment Baldassare lui demanda ce qui la tourmentait ainsi.
—C'est précisément pour cela que je viens vous demander service, un grand, un très-grand service.
Mais avant de vous dire ce dont il s'agit, il faut que je vous explique comment l'idée m'est venue de m'adresser à vous. Cette idée m'a été inspirée par la tendresse que vous témoignez à votre petite fille, à cette si jolie, si gracieuse, si charmante, si séduisante Cecilia; pensant à cette tendresse, il m'a semblé qu'un bon père tel que vous devait compatir aux chagrins et aux inquiétudes d'une mère, et même, si cela lui était possible, vouloir les soulager.
—Oh! assurément, madame, et surtout s'il s'agissait d'une personne telle que madame.
—Précisément, il s'agit de moi, et d'avance je vous remercie de vos bonnes dispositions.
—M. Aurélien...
—Mon fils est un bon jeune homme; il a toutes les qualités, toutes les vertus, mais enfin c'est un fils, ce n'est pas une fille; de là le mal, de là mes inquiétudes. On m'a rapporté, et j'ai tout lieu de croire ce renseignement exact, que mon fils s'était laissé toucher par la beauté extraordinaire d'une jeune fille du Transtévère. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on l'a vu chez elle. Et cela est d'autant plus facile que le père de cette jeune fille tient un cabaret au bout du pont Quatro-Capi.
—M. Aurélien!
—Hélas! oui. Vous voulez dire, n'est-ce pas, que mon fils, dans sa position et avec la fortune dont il jouira un jour, ne doit point se prendre d'amour pour la fille d'un simple cabaretier. Cela est bien juste. Malheureusement cela n'est juste que pour nous; les jeunes gens ne raisonnent pas, ne sentent pas comme les personnes de notre âge, et mon fils s'est laissé toucher par la beauté extraordinaire de cette jeune fille. Quels sentiments ressent-il pour elle? Je l'ignore. Est-ce une amourette? Est-ce un amour véritable? Si c'est une simple amourette, cela n'est pas bien grave, nous quitterons Rome, et il n'en sera plus question; car vous pensez bien que je ne suis pas femme à permettre que mon fils ait une maîtresse.
Baldassare fit un signe d'assentiment à l'énonciation de ces principes.
—Si au contraire c'est un amour véritable, les choses prennent une importance capitale. Si je ne suis pas femme à permettre que mon fils ait une maîtresse, d'autre part je ne suis pas femme non plus à faire son malheur parce que celle qu'il aimerait serait la fille d'un simple cabaretier. Que cette jeune fille soit digne de lui par les qualités morales, par ses vertus, et je ne m'opposerais pas à ce qu'il la prit pour femme, bien que cela ruinât d'autres projets que j'ai en vue. En ce moment mon embarras est donc bien cruel, et voilà pourquoi je m'adresse à vous.
Baldassare laissa paraître une surprise qui disait clairement qu'il ne s'imaginait pas du tout comment il pouvait soulager l'embarras de madame Prétavoine.
Elle poursuivit:
—Ce qu'il me faudrait savoir présentement, c'est si ce que mon fils éprouve pour cette jeune fille est une amourette ou de l'amour; et aussi quelle est cette jeune fille, ce qu'est son éducation, ce que sont ses moeurs, en un mot toute une série de renseignements qui me la fassent connaître. Et c'est là une tâche presque impossible pour moi. Comment aller dans ce cabaret, moi, une femme, moi qui ne sais pas un mot d'italien, enfin moi qui ne dois pas m'exposer à être rencontrée là par mon fils. Sans doute, je pourrais y envoyer une personne de ma connaissance, mais cette personne qui ne sera pas de ce quartier et, d'autre part, qui ne ferait pas partie du monde qui fréquente ordinairement ce cabaret, pourrait éveiller les soupçons de cette jeune fille, et alors les renseignements que nous aurions ainsi seraient faussés.
Elle fit une pause, mais Baldassare ne disant rien, elle dut continuer:
—-Voilà pourquoi je m'adresse à vous, à vos sentiments de père, en vous demandant si vous voulez être cette personne.
—Moi, madame!
—Mais sans doute; vous avez de la finesse, de la prudence, vous savez regarder autour de vous, vous savez écouter. De plus vous êtes presque du même quartier que cette jeune fille, puisque vous n'avez que le pont à traverser. Il vous serait donc facile, si vous y consentiez, de me rendre ce grand service. Pour cela, vous n'auriez qu'à aller pendant plusieurs jours vider une bouteille de vin, que je serais heureuse de vous offrir dans ce cabaret, où vous sauriez bien vite tout ce que j'ai un si grand intérêt à apprendre sur cette jeune fille,—qui se nomme Rosa Zampi.
Il était bien difficile à Baldassare de refuser une pareille mission, qui d'ailleurs le flattait dans son amour-propre.
Il promit donc de faire ce que lui était demandé, et en même temps il promit de ne parler à personne de la confidence qu'il venait de recevoir, et à Monseigneur moins encore qu'à tout autre, car c'était surtout à Monseigneur que madame Prétavoine tenait à cacher cette faiblesse de son cher fils: cet orgueil d'une mère n'était-il pas tout naturel?