Quelques jours après cette visite à Baldassare, madame Prétavoine apprit en rentrant chez elle que le domestique de Mgr de la Hotoie s'était présenté en son absence pour la voir; et il avait prié mademoiselle Bonnefoy de dire à madame Prétavoine qu'il avait rempli la mission dont elle l'avait chargé, et que le danger qu'elle redoutait n'existait pas.
—Je regrette de n'avoir pas une communication plus précise à vous faire, dit mademoiselle Bonnefoy, mais c'est tout ce que j'ai pu obtenir de cet homme, il reviendra avant la fin de la semaine.
Ceci se passait le mardi.
Le vendredi, madame Prétavoine se rendit chez Mgr de la Hotoie, sachant que ce jour-là elle trouverait Baldassare seul, l'évêque de Lyda étant retenu au Vatican par les devoirs de sa charge.
Elle n'avait pas hâte de savoir «comment le danger qu'elle redoutait n'existait pas,» puisqu'elle avait ellemême inventé ce danger, et pourvu qu'elle empêchât Baldassare de s'exposer de nouveau à la curiosité des demoiselles Bonnefoy, cela suffisait.
Comme elle avait pour règle de conduite de ne jamais se présenter les mains vides, chez les gens dont elle avait besoin, elle remplaça cette fois les bonbons par un jouet pour Cecilia, et dans sa générosité elle alla jusqu'à le payer cinq lires. Si Baldassare avait bu un litre avec des amis chaque fois qu'il avait été chez le cabaretier Zampi, il n'était vraiment pas juste qu'il supportât ces dépenses; dix litres à 30 centimes, cela faisait trois francs. C'était donc un remboursement ce jouet de cinq lires, et de plus un cadeau. Elle ne lui devait plus que de la reconnaissance,—ce qui heureusement se paye par à-compte. Tout d'abord ces à-compte sont considérables, mais ils vont bien vite en diminuant progressivement d'importance jusqu'au dernier, pour lequel il n'y a que les gens vraiment prodigues qui ne demandent pas qu'on leur rende leur monnaie.
—Si je n'avais pas craint de paraître vouloir vous presser, je serais venue plus tôt, dit madame Prétavoine, tant j'étais inquiète.
—J'avais cependant bien recommandé qu'on vous dit que le danger que vous redoutiez n'existait pas.
—Quel danger?
—Mais celui dont vous m'aviez parlé, que M. Aurélien aime cette Rosa Zampi.
—Que me dites-vous là, mon excellent monsieur Baldassare.
—Je ne dis pas que M. Aurélien n'a pas trouvé que Rosa n'était pas une belle fille, car c'est vraiment une très-belle fille, mais rien n'indique qu'il éprouve véritablement de l'amour pour elle, et quant à l'épouser il n'y à rien à craindre de ce côté. Rosa n'est pas une fille qu'on épouse, et la preuve c'est que ceux qui l'ont aimée ne l'ont pas épousée.
—Mais ce qu'on m'a rapporté...
—Ce qu'on vous a rapporté, c'est que M. Aurélien et un autre Français de ses amis avaient fréquenté le cabaret de Rosa Zampi; cela est vrai.
—Vous voyez bien.
—C'est-à-dire que c'est vrai et que ce n'est pas vrai; pendant plusieurs jours on les a vus chez Zampi, et tout de suite on a dit qu'ils venaient pour sa fille, ce qui est bien possible, car cespaccio divinon'est pas un endroit où vont ordinairement des personnes de la classe de M. Aurélien; mais bien que M. Aurélien ait fréquenté ce débit, cela ne prouve pas qu'il aime Rosa; ce qu'on appelle aimer d'amour, ni surtout qu'il ait eu la pensée de la prendre pour femme. Ceux qui vous ont fait un pareil récit ont commis une grosse exagération.
—Vous en êtes sûr?
—Je vous le jure sur mon salut.
—Ah! mon excellent M. Baldassare, comme vous me rendez heureuse! s'écria madame Prétavoine.
Et dans son effusion de joie, elle leva vers le ciel ses yeux remplis d'une douce extase.
Baldassare n'était pas une nature douce, cependant il fut touché de cette explosion de sentiments maternels: comme elle aimait son fils!
Au bout de quelques instants elle redevint assez maîtresse d'elle-même pour reprendre l'entretien:
—Assurément, je vous crois, dit-elle, et bien que vos paroles soient en complète contradiction avec celles qui m'avaient inspiré ces craintes relativement à mon fils, j'ai pleine confiance en vous; de là cette joie dont je n'ai pas pu modérer l'expression; je vous sais homme sage, prudent, fin et incapable de vous tromper, aussi bien que de vous laisser tromper. Si vous me dites que je n'ai rien à craindre de cette fille, je sens que cela est vrai. Cependant... Mon Dieu, pardonnez-moi d'insister... cependant j'ose vous demander de m'expliquer sur quoi vous établissez votre opinion. En un mot qui vous fait croire que mon fils ne peut pas aimer cette fille; et qui vous donne la conviction qu'il n'y a pas à craindre qu'il la veuille épouser? Puisque vous avez cette conviction, faites-la passer en moi, en me disant comment elle s'est établie en vous.
—Par ce que j'ai vu.
—C'est cela même; dites-moi, si vous le voulez bien, ce que vous avez vu et aussi ce que vous avez entendu.
—Ce n'est pas un beau débit que celui de Zampi, mais une hôtellerie comme il y en a beaucoup dans le quartier; cependant, pour être juste, il faut dire que le vin est bon et pas cher, trois sous.
En entendant cela, madame Prétavoine se dit qu'elle avait été trop loin dans sa générosité, avec un jouet de trois francs, elle eût bien payé les services de Baldassare, puisqu'il n'avait déboursé que trente sous pour le vin et encore il avait bu ce vin.
—Tout d'abord, continua Baldassare, mon premier soin a été de tâcher d'apprendre ce qui avait rapport à M. Aurélien. Cela n'a pas été difficile, et j'ai su presque tout de suite qu'on avait vu deux Français dont l'un était M. Aurélien, (je le reconnus au portrait qu'on m'en fit), qui étaient venus plusieurs fois dans l'osteriade Zampi.
—Vous voyez.
—Ce fut ce que je me dis aussi, mais ce que j'appris ensuite me rassura. C'est vrai que Rosa est une belle, très-belle fille, mais elle se l'est laissé dire assez souvent pour qu'un homme tel que M. Aurélien n'ait rien à craindre d'elle.
—Voulez-vous dire qu'elle a eu des amants?
—Elle en a eu, et elle en a présentement, au moins elle en a un dont elle est folle.
—Cela, c'est beaucoup.
—N'est-ce pas? Mais il y a plus, son amant, qui est un chanteur, le ténor Cerda, l'aime comme il est lui-même aimé, et il fait bien.
—Vous trouvez qu'elle mérite cet amour?
—C'est-à-dire qu'elle a des manières de se faire aimer qui doivent donner à réfléchir à ses amants. Ainsi, l'année passée, elle avait pour amant un jeune Français, un peintre de l'académie de France. Vous savez, les peintres sont attirés par la beauté des femmes du Transtévère. Était-ce par la beauté, était-ce par la femme même que celui-là avait été attiré? Je n'en sais rien. Mais ce qu'il a de certain, c'est que Rosa qui l'aimait, s'aperçut qu'il ne lui était pas fidèle et, dans une querelle de jalousie, elle fit un malheur.
—Un malheur?
—Vraiment oui, elle lui donna un coup de couteau dont il faillit mourir et dont il fut malade pendant plusieurs mois.
—Un coup de couteau!
—Chez nous, ce n'est pas comme chez vous, la main est près du coeur.
Baldassare savait mieux que personne la promptitude de la main italienne, aussi madame Prétavoine ne voulant pas le laisser se perdre dans ses réflexions dont elle n'avait que faire, se hâta de parler d'autre chose.
—Et cette fille qui donnait un coup de couteau à son amant infidèle, a pris cette année un nouvel amant qu'elle aime passionnément, dites-vous?
—Je répète ce que m'ont dit ceux qui la connaissent bien.
—Oh! je ne doute pas de vos paroles; et maintenant dites-moi, je vous prie, quelle femme est-ce? car si elle inspire de pareilles passions, elle est bien dangereuse.
—Oh! c'est une belle fille.
—Ce n'est pas cela que je veux dire; est-ce qu'elle a reçu de l'instruction?
—Plus que beaucoup de filles du Transtévère; elle sait lire, écrire.
—Vous croyez?
—Je l'ai vue lire et écrire.
—Ce n'est pas là ce que j'entends par instruction.
—Je crois que c'est tout ce qu'elle sait; ce n'est pas une grande dame, vous devez bien le penser; et voilà pourquoi j'ai été vous dire tout de suite qu'il n'y avait pas de danger pour M. Aurélien, même avant de savoir ce que j'ai appris par la suite.
—Oh! quelle inquiétude vous m'enlevez! Jamais je n'oublierai ce service, mon bon M. Baldassare. Maintenant je n'ai plus qu'un chagrin, c'est d'avoir pu sur les propos qui m'ont été rapportés, juger mon fils capable de s'amouracher d'une pareille femme, lui si honnête, si distingué. Ainsi, je vous en prie, ne parlez jamais, n'est-ce pas, de la mission que je vous ai confiée.
—Soyez tranquille, madame.
—Je ne serai tranquille que si vous me jurez de n'en parler à personne; car vous comprenez que cela pourrait revenir à mon fils et je ne veux pas rougir devant lui.
—Je vous jure de n'en parler à personne.
—Et moi, je vous jure de n'oublier jamais le service que vous m'avez rendu.
Il était considérable en effet, ce service.
Ainsi elle savait que Rosa Zampi était femme à donner un coup de couteau à son amant dans un accès de jalousie. Et elle savait aussi que Rosa était en état de lire une lettre.
C'étaient là deux renseignements précieux pour qui saurait en tirer profit.
Ainsi, que Rosa apprit par une lettre anonyme que son amant était chez la vicomtesse de la Roche-Odon, sa maîtresse, et qu'on lui donnât les moyens de les surprendre dans les bras l'un de l'autre, que ferait-elle?
Avec un pareil caractère on pouvait concevoir et caresser les meilleures espérances.
Madame Prétavoine était une femme prudente et avisée, qui ne se laissait pas éblouir par le succès, pas plus celui qu'elle avait obtenu que celui qu'elle espérait, si bonnes que fussent les cartes qu'elle eût en main.
De ce qu'elle avait des chances pour amener une rupture entre madame de la Roche-Odon et lord Harley, il n'en résultait pas pour elle qu'elle devait se contenter de suivre cette seule piste, en négligeant toutes les autres qui pouvaient se présenter.
Par le prince Michel elle pouvait aussi atteindre le but qu'elle poursuivait.
Il fallait donc envelopper le fils comme la mère avait été enveloppée, de manière à réussir avec celui-ci, si par extraordinaire on échouait avec celle-là, et peut-être même combiner ces deux actions si l'occasion s'en présentait, ou plutôt si l'on était assez heureux pour la faire naître: ceux-là ne doivent-ils pas tout espérer qui marchent sous la protection divine?
En se réservant madame de la Roche-Odon et Emma, madame Prétavoine avait confié Michel à Aurélien.
Elle n'avait pas, en effet, pour surveiller le fils les mêmes facilités que pour surveiller la mère, tandis qu'Aurélien pouvait, en continuant et en resserrant sa liaison avec Michel, arriver à une intimité, qui, avec un peu d'adresse, le lui livrerait pieds et mains liés à un moment donné.
Aurélien, qui n'avait pas besoin qu'on l'invitât à travailler lui-même au succès de son mariage, s'était appliqué avec ardeur à faire la conquête de son futur beau-frère, et Michel, qui ne pouvait pas prévoir dans quel but on le courtisait, s'était livré d'autant plus facilement aux séductions et aux flatteries de son nouvel ami, que par suite de son caractère hargneux, de ses insolences, de son égoïsme et de sa brutalité, il n'était pas habitué à une pareille bonne fortune; un homme de son âge, indépendant par position et par fortune, qui acceptait ses rebuffades, cela était précieux.
Ce qui tout d'abord l'avait séduit dans Aurélien, ç'avait été la complaisance de celui-ci à se faire le confident et le compagnon de ses amours avec «la jeune modiste du Corso qui avait du chien».
Ainsi que cela arrive pour un grand nombre de jeunes gens, le prince Michel était très-fier d'avoir une maîtresse à lui, et ce n'était point pour sa vanité une petite chose que de montrer à un camarade combien il était aimé, et aussi comment il savait se faire aimer.
Aurélien avait joué ce rôle de confident avec un talent véritable, écoutant les forfanteries de Michel, riant aux plaisanteries de sa maîtresse, et n'intervenant entre eux que pour les raccommoder lorsqu'ils se brouillaient, ce qui, à vrai dire, arrivait souvent.
Pour Michel, c'était une joie à nulle autre pareille de pouvoir dire à Aurélien:
—Eh bien! mon cher, vous voyez comme nous nous aimons.
Pour lui, le bonheur était fait pour une bonne part de l'envie et de la jalousie qu'il se flattait d'inspirer aux autres: c'était pour humilier les simples bourgeois qu'il était heureux d'être prince; et ç'aurait été pour les écraser de son luxe qu'il aurait voulu être riche, très-riche, insolemment riche.
Ne pouvant se donner ce luxe, il se donnait au moins celui d'être aimé, et par là le plaisir d'accabler Aurélien de l'amour qu'on lui témoignait. Il n'y avait qu'un homme tel que lui, qu'un prince qu'on pouvait aimer, comme il était aimé, et bien certainement cette fille, «qui avait du chien», n'aurait pas prodigué son amour à un autre; il fallait toutes les qualités, toutes les supériorités dont il était doué pour avoir inspiré une pareille passion; et ce n'était pas qu'il eût rien fait au moins pour provoquer cet amour, ni qu'il fît rien pour le conserver, cela eût été indigne de lui; il s'imposait, il n'avait qu'à se laisser aimer, faisant une grâce à celle qu'il daignait admettre à l'honneur de le rendre heureux.
Ils ne sont pas rares, les confidents qui se laissent mettre en tiers entre deux amants, mais ce qui est rare et merveilleux, c'est que d'un rôle tout d'abord passif, ils ne passent pas bien vite au rôle actif et ne se fassent pas les consolateurs de celui des deux qui n'est pas aimé comme il avait espéré l'être.
Aurélien, qui avait débuté par être confident, était resté simple confident, sans vouloir jouer un autre personnage et sans jamais adresser à la maîtresse de son ami une seule parole ou un seul regard dont l'amant le plus jaloux aurait pu se montrer inquiet; il avait bien autre chose en tête que de chercher à plaire à cette fille; ce n'était pas la conquête de la femme qu'il cherchait, c'était celle de l'homme.
Et, grâce au système de complaisance sans bornes qu'il avait adopté avec l'un et d'extrême réserve qu'il pratiquait avec l'autre, il avait atteint son but.
Michel ne pouvait point se passer de lui.
—Quel dommage que nous ne soyons pas du même cercle, disait-il souvent.
Mais malgré toute l'envie qu'Aurélien avait de ne lui rien refuser et de le suivre partout d'aussi près que possible, ce désir n'était pas réalisable, car il y a un abîme entre le club de la Chasse et celui des Échecs; qui fait partie de l'un, ne fait pas partie de l'autre; et Aurélien, le défenseur de Boniface VIII, ne pouvait pas se souiller au contact des libéraux qui ont travaillé au renversement du pouvoir temporel du pape et qui retardent son rétablissement.
Ce n'était pas seulement pour avoir à ses côtés quelqu'un qu'il pourrait accabler de sa grandeur et tourmenter de ses caprices, que Michel aurait voulu qu'Aurélien fit partie du club de la Chasse, c'était encore, c'était surtout dans un but intéressé.
Tout le temps que Michel ne donnait point à sa maîtresse ou à de longues flâneries dans le Corso, il le passait au club de la Chasse, retenu, cloué sur sa chaise par la passion du jeu, et comme il perdait plus souvent qu'il ne gagnait, il aurait eu grand besoin d'un banquier dans la bourse duquel il aurait pu puiser aux heures terribles de la déveine.
Cela lui aurait été d'autant plus commode qu'Aurélien, sur la question du prêt, s'était montré aussi complaisant, aussi coulant que sur toutes les autres.
Un jour que le prince l'accueillait avec une mine hargneuse et par des paroles désagréables, il l'avait doucement interrogé et peu à peu confessé.
—Si vous aviez perdu ce que j'ai perdu cette nuit, nous verrions si vous seriez de bonne humeur!
—Vous avez beaucoup perdu?
—Qu'est-ce que ça vous fait?
—Cela m'intéresse, et ce qui me touche, surtout, c'est de voir votre mécontentement.
—Voulez-vous que je chante quand je ne sais où me procurer la somme que je dois?
—Comment!
—J'ai fait tant d'emprunts à ma mère en ces derniers temps, que je ne peux plus lui rien demander.
—Pourquoi ne vous adressez-vous pas à vos amis?
—Parce que les amis qui ouvrent leur bourse sont plus rares que ceux qui ouvrent leur coeur.
—Laissez-moi vous dire que ceux qui ferment leur bourse après avoir ouvert leur coeur ne sont pas des amis.
—Vous en connaissez des amis de cette espèce idéale?
—Certes, oui; en tous cas j'en connais un.
—Et où est-il?
—Ici.
—Vous!
—Si vous le voulez bien.
Il y a des gens qui ont la fierté dans les manières et d'autres qui l'ont dans le coeur, ce n'était point dans cet organe que le prince Michel Sobolewski avait placé la sienne.
Il tendit la main à Aurélien avec un mouvement d'effusion.
—Mon cher Prétavoine, vous êtes un bon garçon.
—Un ami.
—Oui, un bon ami, soyez certain que je n'oublierai jamais ce que vous faites pour moi en ce moment.
Il l'avait si peu oublié, qu'au bout de quelques jours, il lui avait adressé une nouvelle demande à laquelle Aurélien avait répondu de la même manière, c'est-à-dire en ouvrant sa bourse ou plus justement son livre de chèques.
—Je vous rendrai tout ensemble, mon cher ami, et dans deux ou trois jours; tenez, samedi prochain sans faute; il est impossible que la déveine me poursuive toujours; je vais me rattraper; et puis d'ailleurs j'ai de l'argent à recevoir.
La déveine l'avait cependant toujours poursuivi, et au lieu de recevoir de l'argent il en avait demandé de nouveau à Aurélien, une fois, dix fois, avec des assurances sans cesse plus formelles, mais qui malheureusement ne se réalisaient pas.
Chaque fois qu'Aurélien faisait ainsi un nouveau prêt, il en parlait bien entendu à sa mère, et toujours celle-ci lui répondait:
—Allez toujours.
—Jusqu'où?
—Jusqu'au jour où il sera bien convaincu que vous êtes le beau-frère qu'il désire,—celui qui possède une grande situation financière et qui est assez bêta, comme il dit, pour se laisser mener par le bout du nez.
—Cela pourra nous entraîner loin.
—Pas plus loin que je ne voudrai; d'ailleurs, en lui faisant reconnaître de temps en temps par une simple lettre ce qu'il vous doit, non pas sous la forme d'un reçu, mais par un mot dit en passant, pour ordre, nous prenons nos précautions, et je vous garantis que tout, avec les intérêts et les intérêts des intérêts nous sera intégralement payé, alors même que vous n'épouseriez pas Bérengère.
—Et comment cela?
—C'est encore un secret qui vous sera expliqué plus tard. Pour que ce que je vous propose se réalise, il ne faut qu'une chose: la conviction chez le prince qu'il n'a qu'à vous demander de l'argent pour l'obtenir, et que l'argent qu'il aura perdu la nuit, il est assuré de le trouver chez vous le matin, de manière à payer dans le délai de l'honneur, puisqu'il y a honneur à cela, sa dette de jeu.
—Cette assurance, il l'a.
—C'est ce qu'il faut; il arrivera un jour où elle vous obtiendra le consentement de madame de la Roche-Odon à votre mariage avec sa fille. Prêtez donc, n'hésitez jamais; qu'il sache bien que vous avez une grosse provision à la Banque de Rome, tout est là.
—Et ce secret est connexe à celui de Rosa Zampi?
—Ils se tiennent; en vous expliquant l'un je vous expliquerai l'autre, ou plutôt ils s'expliqueront tous deux seuls et en même temps.
—Et quand cela arrivera-t-il?
—Bientôt, je l'espère, car il n'y a pas de jour, pas d'heure où je ne travaille au succès de cette double combinaison.
La grande difficulté de l'entreprise, c'était de faire concorder ces diverses combinaisons de manière à ce qu'elles marchassent de front.
Aussi accablait-elle l'abbé Guillemittes de lettres pour le presser d'envoyer le modèle de son église.
Car, de ce côté, elle se trouvait en retard, et elle voyait arriver le moment où elle pourrait faire sauter les mines creusées sous les pieds de madame de la Roche-Odon et de Michel, sans pouvoir en même temps agir auprès du Vatican.
Enfin l'abbé Guillemittes lui annonça que le modèle allait être achevé, et alors, dans le transport de sa joie, elle télégraphia pour commander qu'on lui envoyât ce modèle par grande vitesse, les frais du port devant être acquittés par elle.
Puis elle s'entendit avec Mgr de la Hotoie pour demander une audience au Saint-Père et les autorisations nécessaires pour disposer à l'avance le modèle de son église.
Elle ne pouvait pas, en effet, prendre sous son bras le modèle de l'église d'Hannebault et s'en aller tout simplement à son audience, pas plus qu'elle ne pouvait mettre dans sa poche les cent cinquante mille francs en or pesant cinquante kilogrammes, qui devaient garnir l'intérieur de sa pièce montée.
D'ailleurs ce n'était pas pour avoir une audience comme le commun des mortels qu'elle avait si longtemps attendu et qu'elle s'était imposée de si grandes dépenses; il lui fallait quelque chose d'extraordinaire qui frappât les esprits et s'imposât aux souvenirs.
Nourrie de l'Écriture sainte, elle avait pensé à la promenade de l'arche autour des murs de Jéricho; quelle gloire pour elle, si elle pouvait faire porter de chez les soeurs Bonnefoy au Vatican le modèle de l'église d'Hannebault par quatre hommes: soutenant un brancard sur lequel serait posé son modèle renfermant dans ses flancs les cent cinquante mille francs en or! Elle marcherait seule derrière ce brancard et en tête du cortège elle aurait trois trompettes qui sonneraient comme l'avaient fait les lévites autour de Jéricho; quel triomphe lorsqu'elle arriverait avec cette pompe au Vatican! la garde suisse lui porterait les armes.
Cependant elle avait renoncé à cette idée, en se disant que la police romaine, dirigée maintenant par les spoliateurs, n'autoriserait sans doute pas ces trompettes, et puis en se disant encore que les cent cinquante mille francs exposés ainsi au grand jour pourraient bien être pillés par la canaille. Que fallait-il pour cela? Au milieu de la foule le brancard porté sur les épaules de ses quatre hommes pouvait être renversé; l'or roulait à terre; et il y avait de grandes probabilités pour qu'elle ne retrouvât pas son compte.
De cette cérémonie imposante elle n'avait gardé que la partie qui ne présentait pas de dangers, la promenade du modèle.
Si une police audacieuse prenait dans la force le droit d'interdire les trompettes, elle ne pouvait pas s'opposer à ce que des porteurs traversassent Rome avec un brancard sur lequel serait exposé le modèle de l'église d'Hannebault: les rues sont libres, même pour les objets religieux.
D'ailleurs, à réduire ainsi sa conception première, elle trouvait un avantage, qui était d'entrer enfin en relations avec cet aide de chambre du Vatican, ce Lorenzo Picconi, ce cousin de Baldassare, employé dans la domesticité du pape.
Pourquoi ne réussirait-elle pas, avec lui et par lui, auprès du Saint-Père, comme elle allait réussir par Emma auprès de madame de la Roche-Odon? Les petits ont du bon, on ne les voit pas agir.
D'ailleurs elle commençait à accuser Mgr de la Hotoie d'indifférence à son égard, et elle était bien aise de chercher un autre point d'appui. Peut-être même n'avait-elle que trop attendu.
Plusieurs fois déjà, elle avait essayé de connaître ce Lorenzo Picconi, mais toujours Baldassare, auquel elle n'avait pas pu adresser ouvertement sa demande, avait feint de ne pas comprendre ce qu'elle désirait.
Mais cette fois l'occasion était telle qu'il lui était permis de parler franchement et que Baldassare ne pouvait la refuser.
Cependant elle avait si peu confiance dans la franchise et elle aimait si peu cette manière de procéder, qu'elle s'arrangea de façon à se faire offrir les services de Lorenzo Picconi par Mgr de la Hotoie.
—Son embarras était extrême; elle aurait besoin au Vatican d'un homme qui pourrait l'aider à placer les 150,000 fr. dans le modèle; il fallait un homme en qui elle pût avoir pleine confiance, et qui parlât français (elle savait par Baldassare que Lorenzo Picconi avait été au service d'un prélat français); sans doute elle pouvait offrir ces 150,000 fr. en billets de banque et en agissant ainsi elle ferait même un joli bénéfice; la pièce d'or valant en ce moment 22 fr., elle pouvait, rien que par l'opération du change, gagner 15,000 fr.; mais elle ne voulait pas se livrer à une pareille opération; plutôt que de faire un bénéfice sur Sa Sainteté, elle aimerait mieux en mettre de nouveau de sa poche; seulement il n'était pas facile à elle de porter ces 150,000 fr., car cette somme fait 7,500 louis, lesquels pèsent près de 50 kilogrammes, ce qui est un poids pour une femme et même pour un homme; enfin une fois que les 150,000 fr. seraient au Vatican, il lui faudrait quelqu'un d'adroit pour l'aider à arranger ces 7,500 louis dans l'intérieur du modèle, car elle serait tellement émue à la pensée de paraître bientôt devant Sa Sainteté qu'elle serait incapable de rien faire ni de rien ordonner; ce quelqu'un était-il introuvable?
Et comme Mgr de la Hotoie allait prononcer un nom, elle se hâta de parler de celui qu'elle voulait qu'on lui proposât.
—Est-ce que Baldassare n'avait pas un parent, un ami, parmi les domestiques du palais? Elle croyait se rappeler vaguement, mais très-vaguement, qu'il avait prononcé le nom de cet ami; mais elle avait oublié ce nom.
—Lorenzo Picconi.
—Peut-être, mais elle ne se rappelait pas.
Le lendemain, Lorenzo Picconi s'était présenté chez les soeurs Bonnefoy, et madame Prétavoine l'avait reçu avec les bonnes grâces qu'elle déployait toujours pour ceux dont elle avait besoin.
Longuement elle lui avait expliqué ce qu'elle attendait de sa complaisance, puis en causant tout bonnement, car elle n'était pas fière, elle lui avait dit dans quel but elle était venue à Rome. Tout d'abord c'était pour offrir cette somme au Saint-Père, et puis c'était pour obtenir un titre de comte en faveur de son fils; assurément, jamais titre n'avait été si bien mérité; cependant elle saurait reconnaître le service que lui rendraient ceux qui, directement ou indirectement, hâteraient le moment où le Saint-Père daignerait leur accorder cette grâce; elle ne voulait pas dès maintenant fixer une somme, mais ce serait une grosse somme que se partageraient les intermédiaires.
Elle n'en avait pas dit davantage, laissant la réflexion et l'intérêt agir.
Enfin le modèle était arrivé, et l'heure si impatiemment attendue par madame Prétavoine avait sonné.
A midi, elle avait quitté la maison des demoiselles Bonnefoy pour se rendre au Vatican.
Une de ses grandes inquiétudes avait été de savoir si le temps serait beau; heureusement l'aimable Providence lui avait été favorable, et elle avait pu réaliser son dessein, c'est-à-dire se rendre au Vatican à pied, marchant dans les rues sans boue et sans poussière avec la soeur Sainte-Julienne derrière ses quatre porteurs chargés du modèle de l'église d'Hannebault, dont les cuivres brillaient dans cette claire lumière de Rome; immédiatement sur ses pas venait une voiture dans laquelle se trouvait Aurélien avec les cent cinquante mille francs.
Ce n'était pas tout à fait la pompe qu'elle avait rêvée; cependant ces quatre porteurs chargés de cette église scintillante, cette femme en noir, la tête couverte du voile bien connu des Romains et qui dit qu'on se rend à une audience du pape; cette voiture marchant au pas, tout cela frappait les passants; et dans les rues où elle passait, la via del Tritone, la place d'Espagne (elle prenait le plus long), la via Condotti, la via della Fontanella, le pont Saint-Ange, le Burgo nuovo, on s'arrêtait pour regarder ce défilé et l'on s'interrogeait curieusement.
L'effet qu'elle avait voulu était produit,—même sans trompettes.
Dans la cour Saint-Damase, elle trouva parmi ceux qui l'attendaient Lorenzo Picconi, et on la conduisit dans la salle Mathilde, où se donnent le plus souvent les audiences particulières; là, ses porteurs ayant été renvoyés, elle put, avec l'aide d'Aurélien et de Picconi placer les 7,500 louis dans l'intérieur du modèle, puis cela fait, elle n'eut plus qu'à attendre.
Depuis longtemps, elle s'était préparée à cette audience, se demandant ce qu'elle dirait, et après avoir pesé le pour et le contre, elle avait décidé, avec Mgr de la Hotoie, de ne rien dire et de laisser celui-ci parler.
A cela il y avait plusieurs avantages.
D'abord, elle ne demandait rien elle-même, ce qui, alors qu'elle apportait une offrande si considérable, eût eu quelque chose de grossier.
Et puis elle pouvait, en gardant le silence, s'abandonner à une émotion qui, selon elle, devait produire un bon effet sur le Saint-Père, le flatter et même le toucher.
Lorsque la porte du salon s'ouvrit devant le pape, qui parut entouré de quelques personnes de sa suite, parmi lesquelles se trouvait l'évêque de Nyda, madame Prétavoine se prosterna sur le tapis.
Comme il avait été convenu à l'avance, ce fut Mgr de la Hotoie qui prit la parole et fit la présentation.
Mais ce fut bien plus celle de l'église de l'abbé Guillemittes et des 150,000 francs que de madame Prétavoine qui, dans son petit discours, ne vint que d'une façon incidente et ne tint qu'une place secondaire, celle qu'on accorde à un intermédiaire, à un commissionnaire. Tout, église, offrande, fut ramené par lui à l'abbé Guillemittes, dont il célébra la piété et surtout le dévouement au Saint-Siége.
—Et moi, et moi! se disait à chaque parole madame Prétavoine.
Mais son tour ne vint pas, il y avait tant de choses à dire sur l'abbé Guillemittes qu'on ne pouvait vraiment point parler d'elle.
Dans sa réponse ce fut aussi de l'abbé Guillemittes que le pape parla.
Faisant à madame Prétavoine l'accueil le plus gracieux par le sourire et par les manières, il examina longuement le modèle de l'église d'Hannebault, déclara que c'était une vraie magnificence, et se tournant vers l'évêque de Nyda, il dit qu'il remercierait directement le curé d'Hannebault, dont il bénissait la paroisse avec la plus paternelle affection.
—Et moi! et moi! se disait madame Prétavoine.
Elle aussi fut bénie; mais elle avait voulu, elle avait espéré, il avait été convenu qu'elle obtiendrait davantage.
Madame Prétavoine sortit du Vatican exaspérée, la rage au coeur.
Les sentiments qu'elle éprouvait étaient de même nature que ceux qui l'avaient enfiévrée après sa première visite à M. de la Roche-Odon, alors que pour la première fois de sa vie, elle avait pensé qu'on pouvait prendre plaisir à guillotiner ces gens-là.
Nobles, prêtres, ils étaient les mêmes.
Il fallait se sacrifier pour eux; cela leur était dû; ils n'avaient pas à vous en remercier.
Cet évêque de Nyda s'était-il bien moqué d'elle! et elle ne s'était douté de rien.
Elle avait eu la simplicité de s'imaginer qu'il serait un instrument entre ses mains, et c'était elle qui en avait été un entre les siennes.
Dupe! Elle dupe!
Elle résolut de s'expliquer avec lui, et le lendemain de l'audience elle se rendit à son palais.
—Eh bien, chère madame, dit Mgr de la Hotoie en prenant les devants, avez-vous été heureuse de voir notre Saint-Père? Jamais accueil n'a été plus affable, plus gracieux!
—Je viens vous adresser mes remerciements en mon nom et au nom de M. l'abbé Guillemittes.
—Je pense qu'il sera satisfait; je l'ai mis en pleine lumière, vous laissant vous même jusqu'à un certain point dans l'ombre; et, en parlant ainsi, j'ai cru aller au-devant de vos désirs; vous avez toujours été si bonne, si dévouée pour ce pauvre Guillemittes; d'ailleurs cette façon d'agir était commandée par la faveur dont jouit ici M. l'abbé Fichon, qui est très-appuyé, très-recommandé par des personnes puissantes: c'est une lutte, entre lui et Guillemittes, pleine d'intérêt; si Guillemittes était battu vous succomberiez, vos causes sont solidaires.
—J'ai senti cela.
—N'est-ce pas? d'ailleurs je n'avais pas besoin que vous me le disiez, je n'en ai pas douté un instant; averti au dernier moment qu'on venait de faire une tentative en faveur du vicaire général de Condé, je n'ai pas pu vous prévenir, mais j'ai pensé qu'en me voyant appuyer Guillemittes si chaudement, vous devineriez que j'avais une raison impérieuse pour le faire; je vois que mon pressentiment ne m'avait pas trompé. Si nous réussissons pour Guillemittes, votre succès est assuré; l'un entraînera l'autre. Nos adversaires battus n'oseront rien contre vous. Au contraire, si nous avions commencé par vous, cela eût éveillé leur défiance et nous aurions échoué sur toute la ligne, aussi bien de votre côté que de celui de Guillemittes.
—Est-ce curieux! les raisons que vous me donnez en ce moment sont précisément celles que j'imaginais en venant vous remercier, car c'est une visite de remerciement que je vous fais.
—Je ne la reçois pas; dans quelque temps ce sera différent.
Il était impossible de mettre plus d'affabilité, plus de courtoisie dans les paroles et dans les manières qu'ils n'en déployaient l'un et l'autre dans cet entretien, mais les mots qu'ils murmuraient tout bas au fond du coeur n'étaient pas les mêmes que ceux que leurs lèvres prononçaient avec de gracieux sourires.
—Essayez donc de vous fâcher, disait l'évêque de Nyda.
—Vous me payerez tout cela plus tard, répliquait madame Prétavoine.
Et ils continuaient à se sourire, madame Prétavoine appuyant de plus en plus fort sur sa gratitude, Mgr de la Hotoie se refusant de plus en plus à l'accepter.
—Non, disait-il, pas dans ces termes, je vous prie; plus tard.
—Alors à plus tard, dit madame Prétavoine de guerre lasse.
Et ce fut sur ce mot qu'ils se séparèrent.
Mgr de la Hotoie souriant toujours.
Madame Prétavoine se confondant en respects et en génuflexions.
Mais de son éducation première, au temps où elle courait les rues d'Hannebault avec les gamins de son âge, il lui était resté des façons de penser et de s'exprimer qui, malgré la tenue qu'elle s'imposait maintenant, l'emportaient quelquefois.
A peine avait-elle descendu une dizaine de marches de l'escalier qu'elle se retourna vers la porte fermée, et, lui montrant le poing:
—Canaille! murmura-t-elle, canaille!
Et elle continua son chemin en proie à une colère furieuse, qui de temps en temps lui arrachait des cris étouffés.
Sur son chemin, les gens de son quartier, qui vivent en grand nombre assis ou accroupis devant leur porte, la regardaient passer, et se demandaient si cette femme noire était une folle ou si ce n'était pas le diable.
Elle ne retrouva un peu de calme qu'en pensant à Lorenzo Picconi.
Ah! comme elle avait eu bonne idée de s'adresser à cet aide de chambre.
Celui-là n'était point un personnage, c'était un simple domestique; mais il savait calculer, il savait voir où était son intérêt, et, par cela seul qu'en la servant il se servirait lui-même, il y avait tout lieu de croire qu'il agirait.
D'ailleurs, elle le stimulerait.
Elle lui avait donné rendez-vous pour le lendemain, afin de pouvoir le remercier du service qu'il lui avait rendu.
Il fut exact, et la rémunération qu'il reçut le disposa à l'épanchement.
—Relativement à l'affaire dont on l'avait entretenu, il en avait parlé à quelqu'un, qui l'avait communiqué à une personne, qui l'avait recommandé à un personnage en situation de la faire réussir. On connaissait le nom de madame Prétavoine; on savait quelle était sa piété, et l'on était au courant des charités qu'elle distribuait mystérieusement. Malgré tout le soin qu'elle prenait de se cacher, ces charités étaient connues, car Rome est une ville où tout se sait, le bien comme le mal. Ce personnage avait promis de s'intéresser à cette affaire. Seulement...
Et il s'était arrêté, mais madame Prétavoine lui avait rendu la parole en lui disant que s'il s'agissait d'argent il ne devait pas être embarrassé, attendu que, comme elle le lui avait déjà expliqué, elle était disposée à reconnaître très-largement le service qu'on lui aurait rendu, et à le reconnaître pour tous ceux qui y auraient travaillé.
Ainsi encouragé, il avait continué:
—C'était précisément d'argent qu'il s'agissait, et il en faudrait beaucoup, non pour le personnage en question, il était incapable de recevoir de l'argent, mais pour son entourage qui n'avait pas les mêmes scrupules que lui.
—Je donnerai ce qu'il faudra.
—Il serait fâcheux que madame pût croire qu'à Rome les choses justes ne s'obtiennent qu'avec de l'argent, mais depuis la spoliation des Piémontais la misère est grande.
Et alors il avait longuement expliqué qu'avant cette spoliation il y avait des personnages qui subvenaient aux besoins de leur maison avec les produits des hautes charges qu'ils occupaient. Mais, depuis la spoliation, ces produits avaient été supprimés et les personnages qui n'avaient pas voulu renvoyer de vieux serviteurs s'étaient trouvés bien embarrassés pour les payer. C'était leur charité, leur bonté qui faisait leur gêne. Fallait-il blâmer des serviteurs qui tâchaient de soulager leur détresse?
Assurément ce n'était pas madame Prétavoine qui porterait un pareil blâme: cette détresse arrangeait trop bien ses affaires pour qu'elle ne trouvât pas toutes naturelles les exigences de ceux qui voulaient la soulager.
Car ses idées avaient changé depuis qu'elle avait quitté Condé, et maintenant qu'elle était dans la Ville éternelle, elle ne la voyait plus avec cette auréole de la sainteté devant laquelle pendant si longtemps elle s'était inclinée de loin, respectueusement.
Le respect s'en était allé.
Elle avait vu que dans ce monde de prêtres et de cardinaux on était en proie à l'envie, à la jalousie, à la haine ni plus ni moins que dans le monde profane.
Elle avait constaté que ce n'était point du tout le royaume de la paix et qu'on y vivait dans un état de guerre intestine, se déchirant, se calomniant, s'assassinant pour de mesquines querelles aussi bien que pour de hautes rivalités.
Elle avait entendu raconter des histoires scandaleuses sur certains cardinaux, non par des profanes, non par des ennemis de l'Église, mais par des prêtres, même par des cardinaux médisant de leurs amis, calomniant leurs ennemis.—Celui-ci était de moeurs peu austères et le pape riait lui-même en lisant les entrefilets de laCapitaledans lesquels on disait: «Hier le cardinal ***** est entré au numéro **** du Corso, à deux heures, il n'en est sorti qu'à cinq heures; qu'a-t-il pu faire pendant ces trois heures? trois heures!!!»—Celui-là passait son temps à faire la cuisine et on le trouvait chez lui le bonnet de coton blanc sur la tête, en place de la calotte rouge;—l'un a fait une fortune honteuse dans les spéculations des chemins de fer;—l'autre a des intelligences avec le roi et trahit la papauté.
De même sur lafamiglia nobile, c'est-à-dire sur les personnages qui composent la maison particulière du pape, elle avait réuni toutes sortes de renseignements fort peu édifiants: l'un était d'une rapacité féroce;—l'autre était une nullité;—auprès de celui-ci on réussissait par les femmes;—auprès de celui-là en gagnant l'un de ses domestiques auquel il ne refusait rien.
C'était d'après ces observations, ces récits, ces renseignements qu'elle avait bâti son plan de conduite à l'égard de l'aide de chambre du Vatican.
Que la détresse dont il parlait fût vraie ou fausse, qu'elle fût une excuse valable ou un simple prétexte, peu importait; elle permettait de demander et de recevoir, cela suffisait.
Arrivant seule à Rome et sans la recommandation de l'abbé Guillemittes pour Mgr de la Hotoie, elle n'eût pas eu l'idée de s'adresser à un cardinal ou à un prélat de laFamiglia pontificia, mais elle eût cherché à entrer en relations avec le domestique d'un de ces prélats, et elle eût trouvé, secrétaire, cuisinier ou valet de chambre, celui qui pouvait inscrire Aurélien sur le livre de la noblesse pontificale.
Avec ses belles paroles, Mgr de la Hotoie lui avait fait perdre un temps précieux, que Picconi par bonheur allait regagner.
Si elle n'avait pas osé s'expliquer franchement avec l'évêque de Nyda, elle n'eut pas la même retenue avec l'abbé Guillemittes.
Elle lui écrivit une lettre à coeur ouvert,—au moins elle le disait,—et lui expliqua comment Mgr de la Hotoie l'avait sacrifiée; sans doute elle avait été, elle était heureuse de pouvoir contribuer à son élévation, et il savait trop combien elle lui était dévouée pour insister là-dessus, mais enfin elle avait des devoirs à remplir envers son fils et elle le priait de lui faciliter cette tâche.
Qu'il mît en oeuvre tous les moyens dont il disposait pour presser maintenant la démission de Mgr Hyacinthe, et il y avait tout lieu d'espérer qu'il serait préféré à M. l'abbé Fichon.
Aussitôt nommé au siége épiscopal de Condé, il serait bon qu'il organisât un pèlerinage national de Condéens à Rome, et qu'il vînt lui-même à la tête de ce pèlerinage présenter ses remerciements à Sa Sainteté.
Elle espérait bien qu'à cette époque, elle aurait enfin obtenu l'insigne faveur qu'elle demandait; mais enfin, si par extraordinaire elle avait été encore retardée, il pourrait l'aider personnellement.
Car maintenant, c'était son aide personnelle qu'elle réclamait, qu'elle implorait, et non des recommandations auxquelles on répondait obligeamment, gracieusement, mais qui restaient sans effet.
Quelle satisfaction pour elle de le voir alors à la tête de ce pèlerinage!
Tout cela était assez décousu; mais c'était l'habitude de madame Prétavoine, qui avait à un si haut point l'esprit de suite dans les idées, d'écrire avec incohérence; c'était chez elle un système auquel elle trouvait l'avantage de rendre sa vraie pensée plus difficile à saisir.
Or, dans le cas présent, elle avait une pensée, une espérance qu'elle ne voulait pas dire à son confident: c'était, si ce pèlerinage avait lieu, qu'il tournât non à la gloire de l'abbé Guillemittes, mais à celle d'Aurélien.
Quel prestige pour celui-ci, si on pouvait le montrer aux personnes les plus notables du diocèse de Condé, comme le protégé du Saint-Père.