CONDILLACCHAPITRE PREMIERL'HOMME—SES ORIGINES—SA VIE
CONDILLAC
Nous n'avons sur l'abbé de Condillac que quelques souvenirs de famille; mais ils sont intéressants à relever. Son histoire tient en peu de pages, sa vie ayant été celle d'un philosophe ennemi du bruit, modeste à l'excès, à la fois novateur et respectueux des vieilles traditions, très imbu des idées de son siècle, sans en pratiquer les mœurs.
La famille Bonnot est originaire du Briançonnais. A la fin du dix-septième siècle, deux Bonnot figurent dans les registres de d'Hozier dressés à l'occasion del'ordonnance sur le fait des armoiries, du 1erjuillet 1701; ce sont Gabriel Bonnot, capitaine du château et de la ville de Briançon, greffier des insinuations au diocèse de Vienne, et Jean Bonnot, conseiller et procureur du roi des fermes au département du Dauphiné[1]. Leurs armoiries sont de sable, à un chevron d'or et au chef d'argent chargé de trois roses de gueules.
Un de leurs descendants, Gabriel Bonnot, d'abord receveur des tailles, puis écuyer, conseiller du roi, secrétaire de la chancellerie près le Parlement, est qualifié vicomte de Mably, et il habitait Grenoble dès 1680. Il acquit le 28 septembre 1720, pour le prix de 120 000 livres, d'André Gondoin, les domaines de Condillac et de Banier près de Romans. Il est mort en 1727. De sa femme, Catherine de laCoste, il laissa cinq enfants: Jean Bonnot de Mably; Gabriel, qui est connu sous le nom de l'abbé de Mably, le célèbre publiciste né en 1709, mort en 1785; Étienne, qui prit le nom de Condillac, quand son père eut acheté cette terre; François, appelé Bonnot de Saint-Marcellin, qui fut maire de Romans de 1755 à 1768, et Anne, mariée à Philippe de Loulle, seigneur d'Arthemonay, conseiller au Parlement de Grenoble[2]. L'aîné, Jean, conseiller du roi, prévôt général de la maréchaussée du Lyonnais, Forez et Beaujolais, avait épousé, en 1728, Antoinette Chol de Clercy. Il habitait Lyon, place Louis-le-Grand, paroisse d'Ainay. Il avait confié l'éducation de ses enfants à Jean-Jacques Rousseau, et nous aurons tout à l'heure occasion de parler de ce singulier précepteur.
Quant à Étienne, il naquit à Grenoble, paroisse Saint-Louis, le 30 septembre 1714. Son enfance fut très maladive. Il avait atteint l'âge de douze ans qu'il ne savait pas encore lire, la faiblesse de ses yeux lui ayant interdit jusque-là toute espèce d'application. L'étude devenant compatible avec sa santé, on chargea un bon curé de l'instruire. Le jeune homme, doué de dispositions heureuses, fit en peu de temps des progrès très rapides. Son père étant mort de bonne heure, en 1727, on l'envoya à Lyon chez son frère aîné. Là, il recommença lui-même son éducation, réfléchissant sur les leçons qu'il avait reçues, méditant beaucoup et parlant si peu qu'on le regardait comme un esprit simple[3], qu'il fallait laisser dans sa solitude.
C'est alors qu'il rencontra Jean-Jacques Rousseau, qui venait d'entrer comme précepteur chez le grand-prévôt de Lyon (1739). Rousseau était âgé de vingt-huit ans. Il avait passé neuf ou dix années chez Mme de Warens, dans cette situation douteuse dont il a révélé lui-même toutes les turpitudes. Chassé des Charmettes, une certaine dame d'Eybens, de Grenoble, dont le mari était lié avec M. de Mably, lui proposa l'éducation de deux jeunes garçons, qu'il se croyait très apte à diriger. Il y échoua radicalement; et sa violence, ses caprices, ses emportements, aussi bien que la faiblesse naturelle de son caractère, en furent la cause. Il passait d'un excès à l'autre avec des enfants dont l'humeur était très difficile. L'un, âgé de huit à neufans, appelé Sainte-Marie, avait l'esprit ouvert et beaucoup de malice; le cadet, nommé Condillac, comme son oncle, était têtu, musard et inappliqué. Les élèves tournèrent très mal, et Rousseau avoua que son manque de sang-froid et de prudence leur nuisit beaucoup. Mais lui-même ne tournait pas mieux. Il avait été recommandé particulièrement à Mme de Mably, qui essayait de le former «au ton du monde»; mais gauche, honteux et sot, il finit par devenir—selon sa coutume—amoureux d'elle, et, dès que Mme de Mably s'en aperçut, «elle ne se trouva pas d'humeur à faire les avances». Alors, il se mit à voler. Il convoita «un certain petit vin blanc d'Arbois, très joli», en prit des bouteilles à la cave, qu'il cacha dans sa chambre, alla acheter des brioches chez un boulanger de Lyon, et revint faire sa petite bombance en cachette, tout en lisant quelques pages de roman. M. deMably, prévenu par un domestique, fit retirer la clef de la cave. Et Rousseau, voyant qu'on n'avait plus confiance en lui, s'en alla. Il veut bien constater que M. de Mably était un très galant homme, qui, sous un aspect un peu dur, avait une véritable douceur de caractère et une rare bonté de cœur. «Il était judicieux, équitable, et, ce qu'on n'attendrait pas d'un officier de maréchaussée, très humain[4].»
Rousseau n'était resté qu'une année chez les Mably.
Soit que Condillac n'ait pas connu ces médiocres histoires domestiques, soit qu'il n'y eût attaché que peu d'importance, il n'entretint jamais que de bons rapports avec Jean-Jacques Rousseau, dont il parlait plus tard comme d'un homme méritant moins l'indignation que la pitié. Il accepta même, lors de ses premiers écrits, comme nous le verrons tout à l'heure, que Jean-Jacques l'aidât à trouver un éditeur. Après avoir passé ainsi un certain nombre d'années, toujours plongé dans ses réflexions et incertain de son avenir, son autre frère, l'abbé de Mably, qui commençait à se faire un nom parmi les écrivains de l'époque, l'emmena à Paris et le plaça dans un séminaire. Ses études de théologie terminées, on lui fit embrasser,sans vocation, l'état ecclésiastique. Condillac fut ordonné prêtre; mais on prétend qu'il ne dit qu'une seule fois la messe dans sa vie. Il ne cessa pourtant jamais de porter la soutane et garda toujours une tenue morale parfaite.
Il sentait le besoin de refaire ses classes, trouvant très insuffisant l'enseignement tel qu'on le donnait de son temps. «La manière d'enseigner, dit-il, se ressent encore des siècles d'ignorance, et on est obligé de recommencer ses études sur un nouveau plan quand on sort des écoles!» Mais il n'était pas partisan de la «table rase»: il entendait étudier même ceux des philosophes dont il ne partageait pas les opinions, ne serait-ce que pour éviter de tomber dans leurs erreurs. «Si nous avions précédé, ajoutait-il, ceux qui se sont égarés, nous nous serions égarés comme eux.»
Adversaire résolu de Descartes, il n'ena pas moins gardé une partie de sa «Méthode»; et, tout en combattant sa théorie sur l'origine des idées, il se prétend aussi spiritualiste que lui.
Les Allemands et les Anglais ne lui sont connus que par des traductions; car il avoue ne pas savoir les langues étrangères. Mais Locke, qu'il regarde comme son maître, avait été traduit par Coste, et lesÉléments de la philosophiede Newton avaient été publiés par Voltaire en 1741. Bacon était pour lui un sujet d'admiration; il aimait aussi Berkeley, tout en réprouvant son scepticisme. Et quant à Leibniz, ce fut par le latin qu'il l'aborda, lui et ses commentateurs.
C'est alors qu'il fit la connaissance de Diderot[5], retrouvant à Paris Rousseau, qui n'avait que trois ans de plus que lui.
«Je m'étais lié, dit l'auteur desConfessions, avec l'abbé de Condillac, qui n'était rien, non plus que moi, dans la littérature, mais qui était fait pour devenir ce qu'il est aujourd'hui. Je suis le premier, peut-être, qui ait vu sa portée et qui l'ait estimé ce qu'il valait. Il paraissait aussi se plaire avec moi, et tandis qu'enfermé dans ma chambre, rue Saint-Denis près l'Opéra, je faisais mon acte d'Hésiode, il venait quelquefois dîner avec moi, tête-à-tête, en pique-nique. Il travaillait à l'Essai sur l'origine des connaissances humaines, qui est son premier ouvrage. Quand il fut achevé, l'embarras fut de trouver un libraire qui voulût s'en charger. Les libraires de Paris sont arrogants et durs pour tout homme qui commence; et la métaphysique, alors très peu à la mode, n'offrait pas un sujet bien attrayant. Je parlai à Diderot de Condillac et de son ouvrage, je leur fis faire connaissance.Ils étaient faits pour se convenir; ils se convinrent. Diderot engagea le libraire Durand à prendre le manuscrit de l'abbé; et ce grand métaphysicien eut du premier livre, et presque par grâce, cent écus qu'il n'aurait peut-être pas trouvés sans moi. Comme nous demeurions dans des quartiers fort éloignés les uns des autres, nous nous rassemblions tous trois, une fois par semaine, au Palais-Royal, et nous allions dîner ensemble à l'hôtel duPanier fleuri.»
L'Essai sur l'origine des connaissances humainesest de 1746, divisé en deux parties, avec pagination séparée, mais du même millésime. Nous ne savons si le libraire Durand en fut l'éditeur; mais selon l'usage du temps, le livre porte simplement l'indication: A Amsterdam, chez Pierre Mortier, sans nom d'auteur.
Puis vient, leTraité des systèmesparu en 1749, une année après l'Esprit deslois, dont à coup sûr Montesquieu puisa l'inspiration en Angleterre, comme avait fait Condillac. L'ouvrage eut, pour ses doctrines métaphysiques, tant de succès près des philosophes que l'Encyclopédie, qui se publiait au même moment, lui prit, sans y rien changer, des pages entières qui formèrent les articlesDivinationetSystèmes.
L'abbé devint à la mode; il noua des relations avec les écrivains et pénétra même dans les salons. Sans parler de Mlle Ferrand et de Mme de Vassé, dont nous nous occuperons plus tard, il vit Mme d'Épinay, Mlle de la Chaux, Mlle de Lespinasse. Diderot le mit en rapports avec Duclos, l'abbé Barthélemy, Cassini, d'Holbach, l'abbé Morellet, Helvétius, Grimm, Voltaire enfin, qui parle de lui souvent dans ses lettres. Ses écrits étaient cités et commentés par l'abbé de Prades et l'abbé Gourdin, qui se les renvoyaient dans leurspolémiques; par les encyclopédistes, qui lui firent de fréquents emprunts jusque dans le célèbreDiscours préliminaire. Il était enfin nommé membre de l'Académie de Berlin dès 1752, en même temps que Fontenelle.
Marmontel et l'abbé Morellet racontent dans leursMémoiresque Condillac s'était lié avec d'Alembert, qu'il rencontrait ainsi que Turgot chez Mlle de Lespinasse. Plus tard, d'après Ginguené, Cabanis le retrouva dans la société de Mme Helvétius, avec Franklin, Thomas et ce même Turgot, devenu un des chefs des économistes; et c'est à ce moment que Condillac se mit à s'intéresser à leurs doctrines.
Il est assez difficile de savoir quels rapports Condillac eut avec Mme de Tencin. Quand il arriva à Paris, elle avait quitté le Dauphiné depuis trente ans, ayant eu, à la cour du Régent et ailleurs, des succès qui tenaient de très près au scandale.Mais, au milieu de ses désordres, elle n'avait cessé d'aimer, de cultiver, de protéger les lettres. Ses «mardis» étaient à la mode. Fontenelle et La Motte en avaient été les premiers ornements; et ils avaient présenté leur amie au Palais-Royal. Elle avait fait promptement fortune, obtenant du Régent, pour son frère, un évêché, une ambassade, la pourpre romaine. Puis elle s'était entourée de tout ce qu'il y avait de gens distingués par l'intelligence; et l'époque n'en était pas avare. Duclos, l'abbé Prévost, Marivaux, Montesquieu, Helvétius[6], Marmontel étaient ses hôtes habituels; il s'y joignait les deux abbés frères Mably et Condillac, ses compatriotes, d'autant que Mably avait été le rédacteur attitré du cardinal pendant son ministère.
A la mort de la marquise de Lambert (1733), l'hôtel de Mme de Tencin devint un vrai bureau d'esprit. Mme Geoffrin y fréquentait, dans l'espoir de recueillir la succession de «ce royaume». A la galanterie d'antan avait succédé une véritable austérité, où, sous l'égide de l'intelligente maîtresse de maison, tout le monde trouvait sa place, sauf Voltaire, qui ne lui pardonna jamais de l'avoir fait échouer une première fois à l'Académie française, et de s'être moqué de sa passion pour Mme du Châtelet. On parlait toujours convenablement de la religion dans ce salon et même on n'y détestait pas les jésuites. Cette attitude devait convenir à Condillac, qui avait refusé de se compromettre avec les encyclopédistes et qui réservait dans tous ses ouvrages ses convictions chrétiennes. Mais Mme de Tencin mourut en 1749, à l'instant où le jeune philosophe commençait à peine à se faire connaître;et, si elle favorisa ses débuts, rien d'étonnant à ce qu'il n'ait pas occupé une première place dans sa «ménagerie».
Deux ans après leTraité des systèmes, en 1754, paraissait leTraité des sensations, cette fois avec le nom de l'auteur, «à Londres», il est vrai, mais «se vendant à Paris chez de Bure». Un tableau du chevalier Lemonnier, connu sous l'appellation d'Une soirée chez Madame Geoffrin en 1755, reproduit assez fidèlement les physionomies de presque tous les personnages connus du siècle, au nombre de cinquante-quatre, avec une clé indicatrice, qui rend les ressemblances plus faciles à reconnaître. Condillac figure là, non loin de Buffon, de d'Alembert, de Diderot, de Mlle de Lespinasse et du duc de Nivernois. Très choyé par la reine Marie Leczinska, il fut recommandé par elle comme précepteur de son petit-fils l'infant de Parme, et quitta la France pour aller remplirses fonctions en 1758. Il resta huit ou neuf ans en Italie et revint à Paris en janvier 1767. L'année suivante, l'abbé d'Olivet étant mort, il fut nommé membre de l'Académie française et fut reçu solennellement le jeudi 27 décembre 1768. Mais il n'assistait guère aux séances et prenait peu de part aux travaux de la Compagnie, tant il fuyait le bruit et l'éclat. Aussi ne contracta-t-il point de relations intimes avec les illustres personnages qu'il rencontrait chez Mme Geoffrin ou chez le marquis de Condorcet. Le duc de Nivernois semble avoir été sa seule liaison, d'après les fragments que nous avons conservés de leur correspondance.
On le sollicita vainement d'entreprendre l'éducation des trois fils du dauphin, qui furent Louis XVI, Louis XVIII et Charles X. Bientôt même, il résolut de quitter Paris et de se réfugier à la campagne. Il avait une nièce qu'il affectionnaitparticulièrement, fille de son frère le grand-prévôt, Antoinette-Jeanne Bonnot de Mably, mariée en 1755 à Jean-Pierre-Marie Métra de Rouville, chevalier, seigneur de Sainte-Foy-l'Argentière, mousquetaire noir de la garde du roi. Malheureuse en ménage, elle avait fini par se séparer judiciairement en 1771. Le 28 avril 1773, l'abbé de Condillac lui fit don d'une somme de 75 000 livres pour acheter le château et la terre de Flux, paroisse de Saint-Firmin de Lailly, au bailliage de Beaugency. Il y vécut près d'elle les dernières années de sa vie[7], cherchant un refuge contre le flot montant de désordre et d'immoralité dont il avait eu à Paris le spectacle sous les yeux. Économiste autant que philosophe, il s'était affilié à la Société royale d'agriculture d'Orléans, qui comptait parmi ses membresLe Trosne, Lavoisier; il s'intéressait à la terre et suivait les progrès de la culture dans ce val de Loire que les crues du fleuve enrichissaient et ruinaient tour à tour.
A Flux, il pouvait, selon ses goûts, vivre dans la retraite. Toujours grave, pensif, préoccupé, il méditait et écrivait, lisant peu, soit pour ménager sa vue, soit qu'il se persuadât avoir parcouru, dans ses études, tout le cycle des connaissances humaines. D'un abord froid, d'une conversation lourde et peu animée, il était humain et compatissant envers les pauvres, qu'il cherchait à arracher à la misère par le travail. Son extérieur était simple, sans affectation: il ne voulait chez lui que l'ameublement le moins luxueux, ne s'accordant que le nécessaire.
Jamais il ne parlait de la religion qu'avec respect. Dans la petite chapelle du château, il faisait célébrer l'office divinles dimanches et jours de fêtes et obligeait tous les gens de sa maison à y assister, donnant lui-même l'exemple avec le précepte. La bibliothèque assez considérable, composée pour sa nièce, contenait les travaux de tous les publicistes du dix-huitième siècle, y compris les œuvres indispensables alors de Voltaire et de Rousseau. Mais il ne manquait pas une occasion de blâmer chez Voltaire son esprit satirique et cet odieux mépris pour toutes les choses respectables, qui sapait, avec la même légèreté, la foi, les mœurs, la patrie elle-même. Mais il était beaucoup plus indulgent pour Rousseau, d'Alembert et La Harpe.
Mme de Sainte-Foy avait deux filles: l'une d'elles voulait entrer en religion dans le couvent voisin des Ursulines de Beaugency: son oncle chercha à l'en dissuader. Il prévoyait la dissolution des ordres religieux et la fermeture des communautés,même de femmes, et disait que les vocations ne tarderaient pas à être brusquement interrompues.
Jeanne-Marie-Antoinette Métra de Sainte-Foy, qu'on appelait Mlle de Rouville, et en religion la mère Chantai, dut subir le sort que Condillac lui avait prédit. Elle quitta l'habit religieux et se réfugia à Flux, chez sa sœur, qui avait épousé Louis de Boisrenard, ancien officier au régiment de Guyenne. Lors de la vente des biens nationaux, elle racheta même de ses deniers le beau couvent de Beaugency, qui subsiste encore, dominant la Loire, et qui est récemment revenu à sa famille.
Condillac avait coutume d'aller chaque année passer quelque temps à Paris. Au printemps de 1780, il y fit son dernier voyage. S'étant senti malade, il voulut revenir au plus vite et partit en poste. Arrivé à Flux le 31 juillet et se voyant perdu, il demanda un prêtre. Ce fut le vicaire deLailly, depuis curé de cette paroisse, qui l'administra. Le philosophe lui déclara qu'il tenait à mourir dans la religion catholique, et qu'il demandait à être enterré dans le cimetière du village, comme un simple vigneron, sans monument et sans inscription. Sa volonté a été accomplie; et le cimetière ayant été changé de place, il ne reste plus aucun vestige du lieu où il repose[8].
Il mourut dans la nuit du 2 au 3 août 1780 d'une maladie appelée alors fièvre putride-bilieuse. Il avait raconté à ses nièces, en s'alitant, qu'il connaissait son mal, que quelques jours auparavant il avait déjeuné chez Condorcet, qui lui avait fait prendre une tasse de mauvais chocolat, et quedepuis ce temps il n'avait cessé de souffrir[9]. Il est vrai qu'il avait toujours détesté Condorcet.
Condillac laissa en mourant des papiers manuscrits à Mme de Sainte-Foy, en demandant qu'ils ne soient ouverts que quelque temps après sa mort. Au moment de la Révolution, craignant les perquisitions politiques, sa nièce déposa ces papiers à 1 hospice de Beaugency. Beaucoup plus tard, M. de Boisrenard fit ouvrir le paquet et n'y trouva que des morceaux d'ouvrages déjà connus et imprimés, sauf tout un grand travail sur la langue française,que le petit-neveu de l'auteur offrit en 1852 à la Bibliothèque nationale et qui s'y trouve aujourd'hui sous les nosfr. 9090-96, autrefois Suppl. fr. 4657-1-5. Ce sont cinq beaux volumes petit in-folio intitulés:Dictionnaire des synonimes de la Langue française, mais qui présentent en réalité un dictionnaire français complet, avec définitions, acceptions diverses, exemples, dont la copie est très correcte et contient en marge de nombreuses notes de l'écriture même de Condillac. L'ouvrage est tout prêt à imprimer; et il en serait digne, si la science n'avait fait depuis, en linguistique particulièrement, des progrès dont la constatation serait sans doute trop redoutable.