IX

IX

IX

Après le déjeuner, j'allais dans ma petite chambre. J'étais tout à fait sûr de ce qui m'y attendait, mais j'affectais, vis-à-vis de moi-même, de n'en rien savoir.

Ah! monsieur, si je trompais le plus cruel de mes adversaires avec la moitié de la perfidie que j'apporte à me duper moi-même, je serais, en vérité, une canaille.

J'allumais un mégot, je déployais le journal, j'écrivais quelque insignifiante lettre. J'écoutais les bruits que faisait ma mère en desservant la table ou en lavant la vaisselle et je disais à haute voix:

--J'ai bonne envie d'aller, tantôt, voir cette usine de Montrouge, tu sais, maman?

Ou bien:

--Je n'ai pas encore reçu de réponse de la maison Malindoire et Simonnet. Je cherche dans le plan de Paris...

Voilà le genre de bêtises que je disais pour me donner le change sur les raisons qui m'avaient attiré dans ma chambre.

Cependant, je lançais, à la dérobée, de brefs coups d'oeil vers mon vieux canapé. Il avait l'air narquois et paterne des gens habitués au triomphe. Je le regardais avec une fureur désespérée; il se contentait de bâiller par tous les trous de sa tapisserie.

J'allais à la fenêtre et observais les nuages d'un air soucieux. Faudrait-il prendre un parapluie? Non! Je vérifiais devant la glace le noeud de ma cravate. Je feuilletais mon carnet d'adresses et, tout à coup, sans trop savoir comment cela m'était arrivé, je me trouvais étendu, tout de mon long, sur le canapé. J'entendais, avec mon dos, les ressorts étouffer un rire insultant.

Qu'importe! J'étais allongé, tout droit, comme une pirogue au fond d'une crique. Je flottais, j'attendais les courants et les brises. Le démon de mes nuits nouait autour de ma poitrine une étreinte souveraine et, enlacés, face contre face, nous nous enfoncions tous deux dans l'autre monde. Le réveil était odieux, avec ce corps plus pesant qu'une montagne et l'aigreur, dans la gorge, des aliments mal digérés.

Je prenais encore une fois ma canne et mon chapeau et m'en retournais à la rue.

Je pensais par moments avec précision à la place qu'il me serait donné de rencontrer, d'obtenir. J'imaginais des bonheurs absurdes: j'allais découvrir un secrétariat, oui, un secrétariat! J'aurais un bureau solitaire, avec une fenêtre ouvrant sur un arbre qui me baignerait d'une clarté verte, fraîche, funéraire. On me laisserait tout à fait seul; on Finirait même par m'oublier un peu; je vivais là dans une paix profonde, je serais tranquille, tranquille, comme mort.

Monsieur, vous allez prendre de moi une idée qui a bien des chances d'être fausse. Vous allez penser que j'ai un sale caractère, que je suis un misanthrope. Moi, un misanthrope! C'est absurde! J'aime les hommes et ce n'est pas ma faute si, le plus souvent, je ne peux les supporter. Je rêve de concorde, je rêve d'une vie harmonieuse, confiante comme une étreinte universelle. Quand je pense aux hommes, je les trouve si dignes d'affection que les larmes m'en viennent aux yeux. Je voudrais leur dire des paroles amicales, je voudrais vider mon coeur dans leur coeur; je voudrais être associé à leurs projets, à leurs actes, tenir une place dans leur vie, leur montrer comme je suis capable de constance, de fidélité, de sacrifice. Mais il y a en moi quelque chose de susceptible, de sensible, d'irritable. Dès que je me trouve face à face non plus avec des imaginations mais avec des êtres vivants, mes semblables, je suis si vite à bout de courage! Je me sens l'âme contractée, la chair à vif. Je n'aspire qu'à retrouver ma solitude pour aimer encore les hommes comme je les aime quand ils ne sont pas là, quand ils ne sont pas sous mes yeux.

Vous le voyez, je fais mon possible pour vous expliquer des choses inexplicables, pour bien vous montrer, surtout, que si j'ai l'air d'un misanthrope, c'est, précisément, parce que j'aime trop l'humanité.

Peut-être me direz-vous qu'avec une nature comme la mienne il faut plutôt chercher son bonheur dans les choses. J'entends bien; mais il est nécessaire de faire des avances aux choses pour qu'elles vous procurent de la joie, et je suis, le plus souvent, une âme trop ingrate, trop aride pour faire des avances.

Je m'en allais donc par les rues en ruminant ma vie et en constatant, presque à toute minute, que le monde m'échappait, que j'étais abandonné, un vrai pauvre, un misérable.

Un jour, dans la rue d'Ulm, une rue bien paisible, j'aperçus un apprenti qui tirait une voiture à bras. La voiture était lourdement chargée. L'apprenti avait l'air d'une grenouille remorquant un paquebot. Penché en avant, il pesait de tout son maigre corps sur la bricole qui lui sciait les épaules. D'une main, il serrait un des brancards et, de l'autre... Ah! devinez! De l'autre, il tenait un livre et, tout en tirant sa voiture, il lisait, avec des yeux qui lui sortaient de la tête.

Je ne sais ce que lisait ce garçon; mais, toute la soirée, je ressentis une sombre impression d'envie et de honte. L'existence du petit bonhomme lisant dans les brancards, cette existence me semblait pleine, riche, désirable, au prix de la mienne si creuse et si médiocre.

Le plus souvent mes longues promenades sur le trottoir me valaient toutes sortes d'histoires désagréables. Une fois de plus j'appelle «histoires» ce qui n'en est pas, c'est-à-dire des choses qui se passent uniquement à l'intérieur de la bête.

Je marchais d'un pas bien régulier. J'étais tout entier avec de vieilles pensées, des souvenirs, d'informes rêves. Je ne regardais ni les gens qui allaient dans ma direction, ni ceux qui allaient dans la direction opposée et, brusquement, une femme qui marchait devant moi, une femme que je n'avais même pas vue, se retournait d'un air offensé et changeait brusquement de trottoir.

Voilà qui est vexant, je vous assure, voilà qui me remplissait d'amertume. Passer droit son malheureux chemin et être pris pour un suiveur, pour un de ces imbéciles qui vont à la piste. Ah! non! Et cela simplement parce que, sans y faire attention, je marchais peut-être depuis trois ou quatre minutes à la même allure que cette péronnelle. Et voilà, voilà la vie des grandes villes! Il faut avoir son rythme à soi et faire constamment en sorte qu'il ne coïncide pas avec celui d'aucun autre. Marcher du même pas que quelqu'un, c'est déjà attenter un peu à sa liberté, et, parfois, alarmer sa pudeur. Il faut vivre avec des millions d'êtres qui sont nos semblables en affectant non seulement de ne pas les voir, mais encore en s'appliquant à les fuir poliment, sociablement.

Je vous avouerai que tout cela me dégoûte et c'est pourquoi je recherche, en général, les rues où il n'y a personne.

Ces rues-là sont rares à Paris. J'étais, malgré que j'en eusse, obligé de passer le plus souvent dans des endroits très agités. C'est ainsi que je me trouvai, un soir, en pleine foire du Lion de Belfort, sur le boulevard Arago. Je me souviens de ce soir-là, parce que je vis une chose bien curieuse, une chose que je trouve bien triste et que vous trouverez peut-être tout à fait réconfortante, tant il est vrai que rien n'est absolument triste, en soi.

Je vous disais donc que je suivais le boulevard. Arago; bordé, dans cette partie-là, de baraques chétives, sordides, qui étaient le rebut de la foire. Vous savez, de ces baraques où l'on vend de la «pâte qui se tire», verte et rose, de ces baraques où l'on casse des pipes à coups de carabine, où l'on montre une femme-poisson, enfin des choses à pleurer d'ennui.

Je vis tout à coup une espèce de tente rapiécée sur laquelle était étalée une affiche de calicot. C'était là-dedans que le professeur Stenax dévoilait l'avenir d'après les méthodes magnétiques. Il y avait, devant la baraque, un petit groupe d'ouvrières, de soldats, de flâneurs. il y avait aussi une espèce de vieux mangrelou, avec une barbe de quinze jours, toute blanche, des loques sur le corps et je ne sais quel air de désespoir famélique imprimé dans sa figure fripée. Un homme fini, usé avec des yeux de chien ou d'enfant et une odeur de misère incurable.

Eh bien, monsieur, il est entré dans la baraque. Il est entré derrière les petites bonnes, les employés et les garçons de boutique. Il tenait avec force la main fermée sur un gros sou, son gros sou de la journée, sûrement. Il l'a donné d'un air inquiet et hésitant. Il l'a donné pour entrer dans la baraque où l'on allait lui parler de son avenir.

Voilà! Voilà les choses que je voyais dans mes promenades.

X

X

Je m'attarde à vous raconter des balivernes et je perds le fil de mon affaire.

La période dont je viens de vous parler dura jusque vers le mois d'octobre. Je ne comptais pas les jours; je sentais le temps se dérober sous moi et je n'en demandais pas davantage. Vivre vraiment? Je remettais la vie à plus tard, à cette date indéterminée où arriveront les événements qui doivent arriver pour moi. Comprenez-vous?

Je m'aperçus quand même du changement de la saison; la fraîcheur vint et maman me dit un jour:

--Louis, il va falloir mettre tes vêtements d'hiver.

J'avais, pour l'été, un vieux complet noisette que j'aimais beaucoup. Les soins de ma mère lui conservaient une sorte de décence; mais il était si limé, si poli, qu'il paraissait humilié et malheureux. Cela me plaisait: c'était bien le vêtement qui s'ajustait à mon âme. Je retrouvais, chaque jour, tous les plis de cet habit, toutes ses déformations et ses reprises comme autant d'habitudes bien à moi, comme des manifestations de ma pauvreté Intérieure. Grâce à ce pantalon cagneux et couronné, grâce à cette veste terne et bossue, je me sentais assuré de passer inaperçu, ce qui est un si grand bien dans l'existence. Mère me fit donc endosser mon vêtement d'hiver, cette jaquette assez chaude, presque noire, que vous me voyez aujourd'hui, qui était à peu près neuve alors et que j'avais en horreur. Je n'ai d'ailleurs pas cessé de l'exécrer. Regardez ces pans ridicules qui me font ressembler à un scarabée. Est-il possible que, pour gagner sa vie, un homme soit obligé non seulement d'abandonner son temps, mais encore de sacrifier tous ses goûts, de livrer jusqu'à l'aspect extérieur de sa personne?

Je mis donc cette jaquette pour mes courses et mes promenades. En général, je ne portais sur moi que des sommes dérisoires; dix sous, quinze sous. Depuis la perte de ma place, je n'osais pas demander d'argent à ma mère. La pauvre femme ne me parlait jamais de ces choses. Parfois j'allais, pour elle, faire quelque achat et je ne lui rendais pas la monnaie. C'était une façon assez discrète, assez détachée de me procurer les quelques sous nécessaires à mes menus besoins. Je ne dépensais rien, croyez-le bien; mais, de temps en temps, malgré tout, l'omnibus, le métro, un timbre.

Or, cette espèce de misère qui, sous mon vieux vêtement, m'était assez indifférente, me devint odieuse quand il me fallut trimbaler une jaquette de cheviotte, une jaquette d'employé aisé ou de bourgeois. Cet habit, en désaccord avec l'état de mon gousset, me devint comme un mensonge intolérable. C'est certainement à cette jaquette que je dus toutes sortes d'idées absurdes. A cause d'elle aussi je me mis à chercher une place avec une activité plus réelle.

Cette activité devint bientôt fiévreuse sans cesser d'être inefficace.

Les places! c'est comme les idées, on les trouve quand on ne les cherche pas. Les gens qui possèdent une situation avantageuse et sûre disent volontiers: «Un garçon vraiment courageux, vraiment résolu finit toujours...» Ah! monsieur, ce que la chance et le succès peuvent rendre les hommes bêtes et injustes!

A compter du moment où je pensai avec une réelle angoisse: «Allons! Allons! il faut que je trouve une place!» j'eus l'impression obscure mais tenace que je ne trouverais absolument plus rien. Et, en fait, je ne trouvai plus rien; j'entends plus rien qu'il me fût possible d'accepter avec dignité.

Un mur, un mur! Avoir le sentiment que l'on est devant un mur très haut, très lisse, très épais, et que ce mur-là, c'est l'avenir, et qu'on ne peut ni l'escalader, ni le renverser, ni le percer. Ceux qui n'ont éprouvé que du bonheur dans leur vie ne peuvent pas comprendre un tel sentiment.

Il vous est sans doute arrivé d'attendre quelqu'un, le soir, au coin d'une rue, sous un bec de gaz. Il vous est arrivé d'attendre pendant une heure, puis pendant deux heures, de savoir que la personne attendue ne viendrait sûrement plus et de continuer à espérer quand même. Il vous est arrivé de connaître de telles angoisses et, aussi, celle que l'on éprouve à s'en aller en se retournant tous les dix mètres, bien qu'il soit évident que personne ne viendra, à se retourner et à revenir sur ses pas, malgré la certitude que tout cela est parfaitement inutile.

Ma vie fut en tout point comparable à cette vaine attente sous le bec de gaz, dans la pluie, au coin d'une rue. Je savais que tout espoir était inutile et je faisais plusieurs fois par jour les gestes et les démarches d'un homme qui a de l'espoir.

Ce qu'il y avait de remarquable pour moi, pendant toutes mes courses, pendant tous ces moments de solitude ambulante, c'était l'activité excessive avec laquelle je pensais.

Il est difficile de dire exactement ce qu'on veut: en parlant de l'activité avec laquelle je pensais, je m'aperçois que je ne traduis pas du tout la vérité. Dire que je pensais avec activité, cela pourrait donner à croire que je m'appliquais à penser, que je m'y appliquais volontairement, victorieusement. Eh bien, non! En réalité, ce qu'il y avait de frappant c'était bien plutôt la passivité avec laquelle je pensais. J'étais visité, traversé, brutalisé, violé par maintes pensées que je subissais sans les provoquer en quoi que ce fût. Puis-je dire que je pensais? Puis-je m'attribuer ce mérite? N'étais-je pas plutôt le témoin impuissant, la victime? N'étais-je pas plutôt le champ de bataille ravagé? Non, vraiment, je ne pensais pas, je ne faisais rien pour penser. On pensait en moi, à travers moi, envers et contre moi. On pensait sans se gêner, à mes frais, comme on bivouaque en pays conquis.

Il y a sans doute des gens très savants et très favorisés qui se proposent de penser sur un sujet et qui tiennent leur propos; il y a des gens capables de diriger leur esprit comme un navire sur une mer semée de brisants, des gens qui pensent réellement, c'est-à-dire qui pensent ce qu'ils veulent. Heureuses gens!

Pour moi, le plus souvent, je suis le lit d'un fleuve: je sens rouler un courant tumultueux; je le contiens, c'est tout. Et encore, voyez les mots! Je ne le contiens pas toujours, ce courant: il y a l'inondation.

Prenez les choses comme vous voudrez, le fait certain est que, pendant que j'errais à la recherche de cette introuvable situation, mon esprit devenait le lieu d'une fermentation véhémente.

Ici prend place un événement que je vais essayer de vous relater, qu'il me faut bien vous relater, mais dont je ne peux parler ni aisément, ni calmement.

Je regagnais la maison. C'était un soir de la mi-octobre. Il était peut-être sept ou huit heures. Il tombait une de ces pluies dont on ne devrait pas dire qu'elles tombent, car elles semblent sourdre de l'air malade, du sol, des choses, des hommes.

J'avais passé l'après-midi à refuser deux ou trois propositions humiliantes: des besognes d'esclaves, d'automates ou de bêtes de somme. Je venais du fond de Grenelle et je suivais la rue de Vaugirard. Je récapitulais ma journée: elle ne me montrait qu'un visage morne et revêche. Je n'avais pas, en poche, de quoi prendre l'omnibus et je marchais, sans trop me presser, dans les flaques, dans la boue, enivré de mon découragement et de mon amertume.

En passant au niveau de la rue Littré,--vous le voyez, je me rappelle très exactement l'endroit--une pensée me traversa l'esprit. Voici: j'allais, en arrivant à la maison, apprendre que ma mère venait de mourir subitement.

Je vous ferai remarquer qu'il n'y avait, qu'il n'y a encore aucune espèce de raison pour que je redoute une telle chose: ma mère n'a que soixante ans; je ne lui connais nulle infirmité, elle jouit d'une santé excellente et régulière. Je ne pense donc jamais à sa mort que comme une éventualité lointaine et presque improbable, dont l'imagination suffit à me remplir les yeux de larmes.

Or donc, ce soir-là, en passant au coin de la rue Littré, je me vis soudain rentrant à la maison et trouvant ma mère morte. Je fis effort pour chasser cette pensée absurde qui, je vous assure, n'avait pas la nature inquiétante d'un pressentiment. Non! rien qu'une combinaison des idées. Je fis effort, vous dis-je, mais je m'aperçus bientôt que cette pensée n'était pas venue seule: cependant que je tentais de l'éloigner de moi, toutes sortes d'autres pensées qui étaient comme les conséquences de la première m'assaillirent avec l'ordre, avec la logique d'une attaque bien concertée.

Ma mère était morte. Alors, quoi? Que se pensait-il?--L'enterrement.--Je voyais l'enterrement, le corbillard dans les petites rues, le cimetière, tout.--Et puis?--La maison vide.--Et puis?--Moi et toute ma vie à refaire.

Aussitôt, je voyais ma vie se refaire, non pas d'une certaine façon, mais de cent façons variées. La première chose qui me venait à l'esprit était celle-ci: il y a la petite rente. Je vous en ai déjà parlé, de cette petite rente: deux cent quarante francs par trimestre; un titre dont j'ai la nue propriété, un titre incessible et inaliénable, sur lequel on ne peut même pas emprunter, une idée baroque d'un oncle mort paralytique.

Bref, il y avait la petite rente: quatre-vingts francs par mois. Bien! J'arrangeais ma vie; je prenais une chambre et j'étais libre, libre et misérable: du pain, des pommes de terre. Je m'incrustais dans une solitude farouche. Je ne devais plus rien au reste du monde. J'existais pour moi, amèrement. Et j'attendais ainsi, dans une indépendance enivrante, ces choses qui doivent m'arriver plus tard. Ah!

Ah! J'étais devant le Sénat, tout à coup, sans savoir comment j'étais arrivé là. Je me trouvais devant le Sénat et j'enlevais mon chapeau, trempé de pluie à l'extérieur et de sueur à l'intérieur. Un grand tremblement s'emparait de moi. Je regardais avec horreur, à la lueur d'un réverbère, mes mains mouillées, frémissantes comme celles d'un ivrogne, ou d'un assassin faible. Je me remettais en marche, le long de la bordure du trottoir.

Ainsi, voilà l'homme que j'étais! Je pensais à la mort de ma mère; j 'y pensais calmement et, tout de suite, j'organisais ma vie sans ma mère. Je supprimais mentalement ma mère pour disposer de la petite rente. Voilà l'homme que j'étais.

Je ne parviendrai jamais à vous dire ce qui se passa. Une sorte de querelle éclata dans l'intérieur de mon être. Une voix claire et raisonnable disait: ce sont des idées absurdes, il faut les mépriser et les chasser. Une autre voix, sifflante, exaspérante, répétait obstinément: lâche, lâche. Mais, nette, en dépit de ce tumulte, une troisième voix comptait avec placidité: vingt francs par mois pour la chambre, et il reste deux francs par jour pour vivre. Quinze sous pour le repas du midi, dix sous pour le dîner; le reste: des livres, des loques, la liberté.

Je passai la main sur mon visage, en reniflant. J'avais les joues ruisselantes d'eau. Je ne pense pas que c'étaient des larmes: il pleuvait de plus en plus fort. J'étais exténué, écoeuré, atterré.

Je m'assis un instant sur le parquet de pierre dans lequel s'implante la grille du Luxembourg. Il me sembla que ce repos de mes muscles tempérait le bouillonnement de mes pensées, si je dois appeler «mes pensées» cette vermine dont je ne peux ni me rendre maître ni me débarrasser. J'eus la sensation de me ressaisir un peu, de tenir mon âme presque immobile, comme un cheval rétif que l'on mate en tirant très fort sur les rênes. Je pensai, lentement, en remuant les lèvres, je pensai mot à mot: «Si ma mère venait à mourir...» Aussitôt, je sentis ma gorge se serrer de chagrin et une vive détresse, que je connaissais bien pour l'avoir éprouvée déjà, me saisit au ventre. J'en fus, si je peux dire, profondément soulagé. Je pensai encore: «C'est une idée tout à fait importune; il n'y a aucune raison pour que ma mère me quitte». Non! Il n'y avait aucune raison. Je pensai enfin: «Il ne peut pas m'arriver plus grand malheur». Et toute ma tristesse répondit: «Non! Oh! non! pas de plus grand malheur».

Ainsi, je pus croire, pendant quelques secondes, que j'avais repris le pouvoir, repris la direction de mon âme.

Je m'aperçus, à ce moment, que je n'étais pas seul contre la grille du jardin. Un homme, vieux, misérable, coiffé d'un chapeau melon déformé par la pluie, s'approchait doucement, en marchant de côté, ses reins frottant le petit mur qui court à faible hauteur. Il disait à voix basse: «La Presse! La Presse!» et personne au monde ne l'écoutait.

Je reconnus l'aveugle que l'on amène là chaque soir. Sa tête était un peu inclinée, un peu renversée; son visage immobile et clos recevait la pluie. On eût dit qu'il avançait en rampant. A deux pas de moi, il s'arrêta, comme s'il m'eût senti, comme s'il eût perçu le bruit de ma vie. Je le regardai et murmurai: «Celui-là, celui-là! A quoi pense-t-il, celui-là»? Je fus sur le point de l'aborder, de lui dire quelque chose. Quoi? Quoi? Il n'y avait sûrement rien de commun entre son abîme et le mien.

Je me remis en marche. De loin, en me retournant, je vis que l'aveugle avait recommencé à ramper contre la grille, comme si mon départ lui eût laissé la voie libre.

Jusqu'à la place du Panthéon, je fus à peu près tranquille, c'est-à-dire vide, c'est-à-dire déserté de toute pensée. En pénétrant dans la rue d'Ulm, je me surpris à compter: «Quinze sous pour le repas du midi, dix sous pour le repas du soir. Je laverais mon linge moi-même. Plus besoin de chercher une place. La solitude!»

Je haussai les épaules avec douleur et résolus de prendre un petit détour pour ne pas rentrer tout de suite à la maison. Cela vous prouve que je n'avais, en réalité, aucune inquiétude: je savais bien, je sentais bien que ma mère n'était pas en danger. C'est en moi, en moi seulement qu'elle se trouvait en danger.

Je revins sur mes pas et filai vers la rue Clovis. Je pensai avec méthode et ténacité: «En vendant presque tous les meubles, cela me permettra peut-être un petit voyage».

Ainsi donc, rien à faire! Je ne pensais plus même au conditionnel, mais au futur. Rien à faire! Je n'étais pas le maître de mes pensées. Inutile de résister. Inutile surtout de me dissimuler cette espèce de crime qui était le mien. Je n'étais pas le maître de ne pas penser criminellement.

Je suivis en hâte les petites ruelles qui devaient me ramener rue du Pot-de-Fer. Je pénétrai dans ma maison, bien persuadé que j'aimais toujours tendrement ma mère, mais que j'étais absolument incapable de la défendre contre mes imaginations, de ne pas la laisser tuer en moi, de ne pas la tuer en moi.

XI

XI

Dépouillée de la toile cirée qui la couvre habituellement, agrandie de ses deux rallonges, la table de salle à manger occupait presque tout l'espace libre au milieu de la pièce. Notre vieille lampe, la lampe à colonne de marbre, éclairait sur la table des morceaux d'étoffe coupés et empilés, des patrons de tarlatane, des boîtes d'épingles, des bobines. Penchées vers la lampe, leurs cheveux se mêlant presque, deux femmes cousaient. C'étaient ma mère et Marguerite, notre voisine, cette giletière dont je vous ai déjà parlé.

Je m'arrêtai dans l'encadrement de la porte et, regardant cette scène paisible, je ressentis un grand serrement de coeur.

Ma mère leva des yeux éblouis par la lampe, chercha mon visage dans l'ombre, fit un sourire bien doux, bien conciliant, et dit:

--C'est toi, Louis! Ton dîner est tout prêt dans la cuisine, mon enfant. J'ai laissé la soupe à petit feu.

Elle frappa deux ou trois fois sur la table avec son dé, comme font souvent les couturières, et elle ajouta, d'une voix où il y avait de la confusion:

--Nous avons envahi la salle à manger, tu vois. Marguerite a trop de travail, alors je l'aide un peu.

Je passai dans la cuisine sans rien dire. Que dire, d'ailleurs? N'avais-je pas compris? N'était-ce pas assez clair?

Je saisis la petite terrine où mijotait la soupe; je m'assis à ma place familière, entre l'évier et le buffet de bois blanc, et je me mis à manger.

Voilà donc tout ce que je pouvais faire, moi: manger. Et puis, aussi, donner asile à mille pensées odieuses, et puis encore calculer l'emploi de la petite rente. Et c'était bien pourquoi ma mère devait veiller, coudre, coudre des gilets.

Il m'avait suffi d'un coup d'oeil pour tout comprendre: Marguerite, les coupons, les patrons, les bobines, et les lunettes de ma mère guettant, dans le drap noir, la fuite du fil invisible. Au bout de la soirée, un franc cinquante, peut-être un franc soixante-quinze.

Je ne pus m'empêcher de redire: « Quinze sous pour le repas du midi; dix sous pour le repas du soir.... » J'aurais voulu me graver ces mots-là dans la peau, me les tatouer sur le coeur à coups d'épingle.

Je mangeai toute la soupe, puis des lentilles qu'il y avait là, puis une petite saucisse, puis un morceau de fromage. «Dix sous pour le repas du soir!» Je dévorai tout ce que je trouvai. Je n'en étais plus à mesurer ma honte.

Tout en mangeant, j'écoutais les deux travailleuses qui devisaient à mi-voix. Parfois, je percevais un mouvement, un froissement de jupe et, pendant quelques minutes, le bruit de la machine à coudre rongeait le silence. Puis, de nouveau, c'était le calme et, d'instant en instant, cette petite aspiration que font les femmes pour rappeler leur salive qui file vers les lèvres disjointes.

Mon dîner fini, je traversai la salle à manger sans prononcer une parole, sans m'arrêter et je pénétrai dans ma chambre. Je retirai mes chaussures imbibées d'eau. Je me jetai sur le canapé.

Ma chambre était obscure; par la porte demeurée entr'ouverte entrait un peu d'une clarté mélancolique. Cela composait un de ces tableaux qui vivent si profondément dans le souvenir: un coin de parquet luisant, deux ou trois objets à moitié ensevelis dans la ténèbre, l'arête d'un cadre, le fantôme rigide et gris d'un rideau.

J'étais parfaitement calme. J'étais parfaitement lucide et froid. L'impression dominante pour moi, était de lassitude et de résignation.

Rien à faire! Impossible de nier qu'il y avait en moi un homme capable de spéculer sur la mort de ma mère, un homme capable de calculer son petit bonheur en escomptant la mort de ma mère. Pendant ce temps, ma mère travaillait pour nourrir cet homme, pour lui assurer de la soupe, des lentilles, de la saucisse. Il y eut une tentative de conciliation: «Du calme! du calme! On ne peut pas s'empêcher de penser, mais qu'est-ce qu'une pensée? Quoi de plus inexistant qu'une pensée!» J'allais me laisser bercer par cette chanson, quand un souvenir surgit, furtif comme un rat qui traverse une chambre habitée.

Un souvenir: l'oreille d'un gros bonhomme, une oreille sur laquelle on a idée de poser le doigt, une oreille sur laquelle on finit par poser le doigt.

Rien à faire! J'allumai une cigarette et je m'allongeai tout à fait, les bras ballants, les jambes abandonnées, la poitrine offerte. Une bête pour la curée. Un champ de blé pour les sauterelles. Une charogne pour les corbeaux. Une place publique. Un ventre de catin. Venez! Venez! Ne vous gênez pas! Faites ce que bon vous semblera! Que suis-je, là-dedans? Où suis-je, là-dedans?

Il était beaucoup plus de minuit quand je me relevai. Je passai dans la salle à manger. La lampe, bien que voilée, me fit cligner des paupières. Je m'assis auprès de la table.

Marguerite rangeait les gilets dans une grande toilette de percaline noire. Marguerite a une belle figure un peu grasse et des yeux tendres, comme effrayés, des yeux rougis par le travail nocturne.

Ma mère ramassait les épingles et les bobines. J'avais pris son dé; je jouais distraitement avec: il était chaud; il exhalait une mince odeur de sueur et de renfermé.

Maman dit, en tirant sur ses doigts pour les délasser:

--Je suis contente: nous avons bien travaillé!

Un arôme de café se mêlait, dans le grand calme de la nuit, au parfum âcre et laineux des tissus. La petite pièce était emplie d'une paix dense, comme gélatineuse, où les bruits se propageaient mal. La lampe avait l'air épuisée; sa flamme dormait tout debout.

Marguerite embrassa maman, me donna le bonsoir et sortit.

Ma mère poussa le verrou et revint jusqu'à moi.

--Il faut te coucher, maintenant, mon Louis.

Je tenais une de ses mains dans les miennes. La peau de l'index était dure et criblée de piqûres d'aiguilles. Ma mère passa son autre main, à plusieurs reprises, sur mon front. Cette main me parut fraîche. Je ne disais rien. J'entendais, comme au fond d'une cave, battre deux coeurs.

XII

XII

Le lendemain matin, j'étais encore couché, en proie à la torpeur, quand j'entendis chuchoter dans la pièce voisine.

--C'est cela, disait ma mère, c'est cela, Marguerite. Rapportez-m'en chaque jour à peu près autant qu'hier. Nous nous installerons dans la salle à manger comme hier; c'est plus commode.

Déjà j'étais debout, l'esprit net de sommeil. Déjà j'étais tout à mes soucis, comme une prune gâtée, fourmillante de guêpes.

Toilette rapide. Déjeuner. Je me sentais résolu, sans savoir exactement à quoi. Mes desseins ne ressemblaient plus absolument à des mollusques; il leur poussait, dans l'intérieur, quelque chose de dur, d'osseux, une espèce de colonne vertébrale.

--Prends ton pardessus, Louis!

Soit! Soit! Le pardessus et, toute de suite, la porte, l'escalier, la rue.

Il faisait une matinée brumeuse, larmoyante. Gorgées de brouillard, de grosses gouttes claires roulaient sur la face des choses. Les hommes marchaient, vite et droit, comme des gens qui savent très bien où ils vont.

Vers huit heures moins le quart, je me trouvai sur la place Maubert. Le kiosque à journaux était ouvert, mais l'affiche n'était pas encore posée. Je me mis à rouler une mince cigarette, par contenance, puis j'attendis avec les autres.

Nous étions là cinq ou six qui allions de long en large, les mains dans les poches. Nous nous regardions à la dérobée. Il y avait entre nous, me sembla-t-il, un air de parenté: quelque chose de pauvre, d'inquiet, d'humilié; une certaine défiance réciproque, aussi.

A huit heures, la bonne femme du kiosque exposa le placard où étaient formulées les offres d'emplois. On m'avait depuis longtemps signalé cette petite agence en plein air; je n'avais, jusque-là, osé y recourir. Je m'approchai, derrière les autres, en affectant un peu de détachement.

Sur la feuille moite, le texte, polycopié à la pâte, se lisait mal. Certains des hommes épelaient à voix haute, avec difficulté, en mastiquant, pour ainsi dire, les mots que leur esprit absorbait avec lenteur.

Le numéro 12 retint mon attention: «Avocat demande personne instruite, jeune, bonne éducation, célibataire, pour travaux de bureau. Envoyer photographie.»

J'entrevis un cabinet de travail un peu sombre, avec un large tapis de moquette, un feu de boulets, un feu rouge cerise, au creux de la cheminée, et de longs après-midi solitaires, un hoquet de pendule dans le silence cotonneux.

Voilà exactement ce qu'il me fallait.

--C'est vingt-cinq centimes, me dit la femme du kiosque en me tendant l'enveloppe qui contenait l'adresse du numéro 12.

J'écrivis, dans un bureau de poste, une lettre soignée, digne et toutefois persuasive, une lettre péremptoire, convaincante. Les motspersonne instruiteme troublaient assez; mais, enfin, j'ai mon brevet. Je pris, dans mon portefeuille, l'unique photographie que je possédais, une épreuve déjà ancienne, sur laquelle je suis représenté avec des cheveux bouclés, une moustache à peine dessinée et cet air particulièrement mélancolique et timide qui fut le mien entre vingt et vingt-cinq ans. Une photo? Pourquoi cette demande de photo? Y a-t-il donc des gens si maniaques?

La lettre partie, je me sentis réconforté, content. J'entrevis un succès, une de ces rencontres heureuses qui changent la destinée d'un homme. A compter de cet instant, j'eus un avenir. L'avenir? N'est-ce pas une pensée que l'on pense soudain et qui suffit à changer le goût du monde?

Je vous l'ai dit, le temps était fort humide; je passai donc le reste de ma journée à la bibliothèque Sainte-Geneviève, dans mon coin favori: au bout d'une des tables, au fond, à gauche.

Là, je suis bien. Il tombe des hautes fenêtres une clarté sereine et spirituelle qui chante sur les pages imprimées ainsi qu'un archet sur une corde. Là, tout est juste et tempéré, comme dans le cerveau d'un sage. L'encens de la pierre et des livres pénètre l'âme et la purifie.

Je passai donc à la bibliothèque toute cette journée. J'y retournai le lendemain. J'attendais. A quoi bon multiplier les tentatives, n'est-ce pas? alors qu'une seule bonne démarche, adroitement conduite...

Comme je revenais à la maison, le soir du second jour, la concierge me remit une lettre. Une réponse, déjà! Je me hâtai de monter jusqu'au second étage, où le papillon de gaz palpite dans le courant d'air.

e m'étais assis sur une marche au rebord limé, mangé par plusieurs générations de locataires et j'allais déchirer l'enveloppe. Soudain, ma précipitation me dégoûta. Je m'imposai, je réussis à m'imposer de ne lire cette lettre que dans ma chambre, plus tard, quand je serais bien calme. Mes mains tremblaient. On n'ouvre pas la porte de son nouveau destin avec des mains qui tremblent.

Je montai donc assez posément les deux derniers étages. Ma mère et Marguerite travaillaient dans la salle à manger. Je pris le temps de leur dire bonsoir, de quitter mon pardessus, d'allumer une lampe et de passer dans ma chambre. Je fermai la porte et posai la lettre sur la table. Le moment était venu d'ouvrir cette lettre, de savoir. Non! Pas encore! Je me déchaussai, car jamais je ne reste chaussé quand je suis chez moi, dans mon trou, dans mon terrier. Je pris mes vieilles savates, puis je fis une cigarette. De temps en temps, je jetais un coup d'oeil oblique à cette lettre qui gisait là, comme une chose de peu d'importance, et qui contenait tout simplement l'avenir, mon avenir. J'attendais encore. A constater que je pouvais attendre, il me venait un peu d'orgueil; je commençais à être fier de moi; je commençais à prendre, de mon caractère, une idée avantageuse.

Cette idée n'eut pas le temps de s'affermir. Brusquement, je me jetai sur la lettre et je m'aperçus, en l'ouvrant, que mes mains tremblaient, ce que j'avais tant voulu éviter. Elles tremblaient si bien que je faillis déchirer l'enveloppe et son contenu.

Le contenu? Je reconnus d'abord ma photographie, puis mon écriture, ma lettre. En travers de la page ces mots, au crayon bleu: «C'est un secrétaire femme que l'on demande. Retourner lettre et photographie à ce jeune homme.»

Je suis fait aux déconvenues, mais celle-là me remplit brusquement d'une si étrange honte que je me sentis rougir, jusqu'aux larmes. D'un coup, je revis le texte si particulier de cette offre d'emploi: «Personne jeune... bonne éducation... célibataire... envoyer photographie.» Comment avais-je pu ne pas comprendre? Comment avais-je pu me tromper à ce point? Et j'avais envoyé ma photographie! Moi! Pour qui avais-je bien pu passer?

Je relus ma lettre. Les termes, qui m'en avaient paru si nets, l'avant-veille, me semblèrent, cette fois, prêter à toutes les équivoques. De nouvelles bouffées de rougeur me montèrent au visage. Dieu! Que j'avais été bête, bête, bête! Et ridicule, oh! ridicule!

Devant mes yeux, le mur, aussi droit, aussi lisse, aussi froid que jamais. Rien à faire! Et, surtout, un courage si chancelant, un courage si fragile. Et si peu de raisons d'estime. Et ce torrent de choses laides, au travers de l'âme. Ce combat! Cette défaite!

Ma mère appela soudain:

--Louis, viens dîner, mon enfant.

Fallait-il me plaindre? Osais-je me plaindre? N'avais-je pas une mère? N'avais-je pas de quoi dîner? N'avais-je pas cette petite chambre, cette retraite profonde et secrète comme une coquille? Ah! Les escargots ne connaissent pas leur bonheur.

La salle à manger demeurant encombrée par les travaux de couture, nous dînâmes dans la cuisine. Depuis la veille, Marguerite, pour gagner du temps, dînait avec nous; c'était un arrangement entre elle et ma mère.

Je ne vous ai pas beaucoup parlé de Marguerite. Eh bien, si ça ne vous fait rien, ne parlons pas de Marguerite.

Elle était assise à l'un des bouts de la table. J'occupais l'autre bout; j'avais l'évier à gauche et le buffet de bois blanc à droite: ma vraie place dans la vie. Maman était entre nous deux et, de temps en temps, elle se retournait pour surveiller quelque chose qui cuisait sur le gaz.

Les femmes poursuivaient leur conversation de la journée, une conversation sans fin, comme leur travail. Ce dialogue avait l'air d'un monologue tant Marguerite et maman se ressemblent. Oh! non pas physiquement, mais par le coeur, par certaines façons de souffrir la vie.

Je ne parlais guère, je n'écoutais guère. Un mot pourtant, le mot malheur, ce mot qui revient sans cesse dans les propos des femmes, m'accrocha l'esprit au passage. J'ouvris la bouche et je dis quelque chose de très ordinaire, je dis à peu près:

--Le malheur, le malheur! Il ne faut pas que ça dure trop longtemps, parce qu'alors ça n'a plus de raison de ne pas durer toujours.

Ma mère allait porter à sa bouche une cuillerée de potage qu'elle reposa dans son assiette. Elle hocha la tête sans me regarder et dit à mi-voix, comme pour elle-même:

--Voilà! Ce qu'il dit là, c'est son père, tout à fait son père.

Ah! Non! Non! Avouez qu'il y a de quoi désespérer! Si mon père s'en mêle, maintenant! Si mon père, que je n'ai pas connu, si d'autres gens, dont je ne sais absolument rien, se mêlent de moi, avouez qu'il y a de quoi devenir fou. Je ne parviens pas à me trouver; s'il faut que je me cherche au milieu d'une foule, au milieu d'un tumulte, je renonce, je renonce!

Inutile de vous dire que je pensai toutes ces choses, mais que je ne proférai pas un mot.

Néanmoins, une partie de mes réflexions devaient se laisser voir sur ma figure, car, en relevant les yeux, je rencontrai les yeux de Marguerite, des yeux si chargés de reproche et, me sembla-t-il, de compassion, que je m'arrêtai net, c'est-à-dire que je m'arrêtai de penser comme je pensais, que je m'arrêtai de rouler sur ma pente.

Si la terre, qui s'en va toute seule à travers le vide, rencontrait soudain les pensées d'un autre monde, elle s'étonnerait sans doute comme je m'étonnai ce soir-là.

XIII

XIII

Dès le lendemain matin, un peu avant huit heures, je me remis à louvoyer en vue du kiosque de la place Maubert. A vrai dire, je n'avais aucune confiance, je voulais surtout faire quelque chose, jeter un os à ma conscience irritée. Faire quelque chose, oui! n'importe quoi, plutôt que cette perpétuelle contemplation du dedans.

L'affiche parut. Je la parcourus d'un regard morne. Un à un, les gens qui la déchiffraient comme moi s'en furent et je restai bientôt seul. Non, pas seul. Quelqu'un, derrière moi, se mit à parler. Une voix zézayante, malade, vermoulue disait:

--Connu, tout ça! Rien de vraiment remarquable dans tout ça! Des trucs usés qui roulent tous les bureaux de Paris depuis trois semaines. Moi, je vais rue des Halles.

Je suis peu enclin à lier conversation avec les gens que je rencontre dans la rue. J'affectai donc de n'entendre point cette voix qui murmurait à mon oreille. Je m'absorbai dans la lecture de l'affiche et j'évitai de me retourner.

Alors la voix reprit:

--Vous ne venez pas rue des Halles?

Il y avait, dans ces paroles, un accent si engageant, si timide, si triste que je fis volte-face.

Vous connaissez peut-être cet homme-là; on le rencontre souvent dans notre quartier et je me rappelai l'avoir vu errer dans les petites rues qui avoisinent le Panthéon.

Il est de taille médiocre. Le buste long, les jambes courtes. La maigreur des animaux mal nourris. Une large taie bleuâtre sur l'oeil droit; les cils collés, les paupières blettes. Des cheveux sans teinte précise: des cheveux incompatibles avec toute espèce de réussite sociale. Une moustache tombante, rousse, roide. Une barbe de quatre jours et qui n'est jamais autrement que de quatre jours. D'innombrables taches de son sur une peau couleur mie de pain. Un faux-col de celluloïd, d'une blancheur douloureuse. Des mains velues, aux ongles rongés. Un vêtement long qui devrait être une redingote et qui n'est, cependant, qu'une jaquette. Des souliers mûrs que la pression intérieure d'oignons symétriques a fait éclater. Un chapeau melon cassé, mais propre. Une serviette de molesquine sous le bras.

Il parut hésiter et dit encore une fois, non sans découragement:

--Venez donc rue des Halles, avec moi.

--Qu'y a-t-il, rue des Halles? demandai-je enfin.

--Quoi? Vous n'y avez jamais été? Vous ne connaissez pas l'agence Barouin, pour la copie des bandes?

Je secouai la tête avec étonnement; je ne connaissais pas l'agence Barouin.

--Venez rue des Halles, me dit d'un ton conciliant mon étrange compagnon. Venez! Cela ne vous engage à rien. Si ça ne vous plaît pas, vous serez toujours libre de vous en aller, ou de ne pas revenir une autre fois. Je suis bien surpris que vous ne connaissiez pas l'agence Barouin. Là, vous êtes toujours sûr de faire vos vingt-cinq sous, vos trente sous peut-être, si vous écrivez vite.

Il me regarda de son oeil unique, avec une insistance craintive et ajouta:

--Vous, vous êtes employé de bureau.

Certes, je suis employé de bureau; mais je n'aurais jamais pensé que cela fût visible et j'en ressentis une sorte d'humiliation.

L'homme dit encore:

--Vous devez avoir une belle écriture et travailler rondement. Vous en ferez peut-être pour trente sous; mais dépêchons-nous; sans cela, il n'y aura plus de place. L'agence Barouin est une sale boîte; pourtant, quand nous en avons besoin, c'est un truc qui peut nous rendre service.

«Nous»! Je reçus ce mot dans le flanc avec une légère angoisse. Oh! je vous l'ai dit, je ne suis pas orgueilleux. Je ne trouvai pas drôle que cet homme dît «nous». Je sentis pourtant que ce «nous» m'enrôlait dans une confrérie misérable. Je voulus éprouver la saveur de ce «nous» dans ma propre bouche et je répondis avec une calme amertume:

--Sans doute, c'est encore heureux pour nous qu'il y ait des boîtes comme cela.

Et je me laissai conduire. L'homme se remit à parler, avec cette volubilité des solitaires qui pensent avoir enfin rencontré une oreille bienveillante:

--Moi, je suis secrétaire, c'est-à-dire que j'étais secrétaire. En ce moment, il n'y a plus de place. Moi, je m'appelle Lhuilier. Je vous dis ça tout de suite, bien qu'en général je ne le dise pas: c'est un nom qui m'a causé des désagréments. Je cherche une place où je pourrais travailler un peu pour moi. C'est très dur: Paris n'est pas si grand qu'on le croit.

Il marchait à mes côtés; j'entendais, entre les bouts de phrase, sa respiration courte et rauque, comme celle d'un homme tourmenté par une bronchite incurable. Il toussait d'ailleurs et crachait presque sans arrêt.

--Voulez-vous faire une cigarette? dit-il en me tendant un cornet de tabac.

Comme nous allumions nos cigarettes, il eut un grêle sourire:

--C'est du tabac de la Maubert: Mon voisin de dortoir est ramasseur; il travaille pour le gros de l'Impasse. C'est du tabac mêlé, bien entendu, mais point mauvais, en général, et doux, peut-être parce qu'une partie en a été lavée par les pluies. Chez le gros de l'Impasse, j'ai vu parfois des tas de tabac! Un mètre cube au moins dans un coin de la chambre. On se demande ce qu'il faut de mégots pour faire une telle masse. Bah! C'est toujours du tabac, et pas cher, vous savez.

Je fumai ma cigarette avec une espèce d'horreur. Ce qui est dur dans la misère, c'est l'apprentissage, et j'étais encore un novice. Je regardais de temps en temps mon compagnon et je pensais: «Voilà! voilà! dans dix ans, je serai comme celui-là».

L'homme trottinait à mes côtés et ne cessait de parler. Sa voix fripée conservait, grâce au zézaiement sans doute, des sonorités puériles et tendres. Il me regardait souvent et comme il est petit, son regard s'élevait pour m'atteindre: l'oeil unique jetait alors une clarté humide et suppliante qui me serrait le coeur.

Nous atteignîmes la rue des Halles, dont toutes les maisons semblent imprégnées d'une immonde odeur de choux gâtés. Mon compagnon s'arrêta devant une porte cochère.

--Je vais, dit-il, vous montrer le chemin, puisque vous n'êtes jamais venu.

Il y avait une cour, encombrée de voitures à bras, de caisses et d'objets sans nom; puis il y avait un escalier si noir et si puant qu'il semblait percé à même un bloc de crasse.

Au premier étage, mon compagnon, essoufflé déjà, empoigna un bouton de porte.

--C'est là. Entrons vite, et pas trop de bruit à cause du macaque.

Nous entrâmes. Imaginez une grande salle éclairée par trois fenêtres aux vitres troubles et larmoyantes. Une salle d'école, mais pour de vieux écoliers, pour de pitoyables fantômes d'écoliers.

Imaginez que, sur une classe de bambins, cinquante années de misère, de maladie, de privations, de déboires se soient abattues, brusquement, comme un orage, et voilà l'agence Barouin au travail.

Un silence limoneux, fait de murmures étouffés, de toux, de respirations asthmatiques et d'un remuement de chaussures sur le plancher mouillé.

Aux murs pisseux, rien que le ruissellement des eaux produites par la condensation de toutes les haleines.

En chaire, car il y a une chaire, quelque chose comme un adjudant, un bonhomme tout en moustaches grises, en nuque et en mâchoire. Pas de front: les cheveux dans les sourcils; au sein de tout ce poil, des yeux saignants, ardents, comme deux tisons dans un maquis.

--Vite! Vite! me dit mon compagnon, il y a deux places, là-bas, près de la fenêtre.

Nous nous assîmes côte à côte, sur un bout de banc. Lhuilier ouvrit sa serviette de molesquine et en sortit deux porte-plume.

--Tenez, voici pour vous. Et maintenant, venez vite demander des bandes au macaque.

Le macaque était cette manière de sous-officier qui trônait au bout de la salle. Il me remit un petit registre et un paquet de bandes vierges.

Vous n'avez, me dit Lhuilier, qu'à copier toutes les adresses du registre sur les bandes. Allez-y!

J'y allai... Je ne comprenais pas très bien ce qui m'était arrivé, ce que je faisais là. J'étais ahuri, engourdi. J'éprouvais un désir violent de me sauver, de me retrouver seul dans une rue déserte. Je me raidissais contre ce désir. Je pensais en serrant les dents: «Non! Non! tu y es, tu y resteras. Quoi? C'est le commencement de la déchéance. Ce n'est que la première gorgée de la tasse. Avale, avale»! Surtout, je m'appliquais à ne rien laisser paraître de mes sentiments, à n'avoir l'air étonné de rien, choqué de rien. Enfin, le cours de mes réflexions n'empêchait pas mes doigts de marcher: je copiais, je copiais, j'empilais les bandes remplies à ma droite, parallèlement au paquet des bandes vierges.

Parfois, je m'arrêtais pendant une seconde et levais les yeux sans oser lever la tête. L'odeur des hommes remuait et clapotait entre les tables comme la boue d'une mare dans laquelle piétinent des bestiaux. Vous n'avez peut-être pas remarqué qu'entre toutes les puanteurs naturelles, celle de l'homme est souveraine. C'est encore un signe de royauté, n'est-ce pas? L'odeur que l'on respirait là semblait un composé de maintes autres: celle de l'école, celle de la caserne, celle de l'asile, celle de l'hôpital, sans doute aussi celle de la prison, je ne sais pas, moi.

Je pensais: «Voilà maintenant mon odeur, jamais je ne me débarrasserai de cette odeur-là».

De temps en temps, l'adjudant faisait signe à un petit vieux, rasé, tonsuré comme un prêtre et qui travaillait au premier rang. Aussitôt, le petit vieux se levait avec une promptitude de laquais, et il enfournait une pelletée de coke dans un poêle minuscule coiffé d'une casserole.

J'avais gardé mon pardessus pour dissimuler ma jaquette dont la propreté me faisait honte. A ma gauche, Lhuilier travaillait. Il y avait, dans ses gestes, une maladresse volubile et tremblante, comme dans son babil. Ses doigts étaient couronnés d'un bourrelet d'envies enflammées qu'il mordillait par intervalles et arrachait du bout des dents. Je remarquais qu'il devait être fort myope de son oeil unique, car il serrait de près sa besogne: sa moustache balayait la table d'un mouvement vif et régulier. A un certain moment, il se redressa pour cracher entre ses jambes. Il me vit alors et me fit un sourire enfantin, si pur, si affectueux que je m'en sentis le coeur réchauffé. Je me remis au travail en me demandant comment un tel sourire avait pu fleurir en un tel endroit.

Vers midi, il y eut un peu d'agitation dans l'assemblée. Le petit vieillard du premier rang sortit et rapporta bientôt à l'adjudant une tranche de pain et une «portion», dans une gamelle couverte d'une assiette retournée.

La plupart des hommes repoussèrent leurs paquets de bandes au bord de la table et se mirent à manger. Un parfum de fromage et de saucisson vogua de table en table, puis une rumeur de conversation.

Des hommes sortirent. Ceux qui ne devaient pas revenir reportaient les bandes au macaque et se faisaient régler leur compte. On percevait un bruit de gros sous, parfois le tintement délicat d'une piécette d'argent.

De nouvelles figures se montrèrent. Fort peu de places restaient vides. Les hommes qui s'en allaient étaient remplacés par d'autres. Tous connaissaient évidemment les habitudes de la maison. Il y avait une espèce de discipline composite: l'école, la caserne, l'hôpital, la prison.

Lhuilier repoussa le banc et se mit sur ses petites jambes.

--Je vais, dit-il, chercher mon manger. Si vous voulez, je vous rapporterai le vôtre. Qu'est-ce que vous préférez avec vos deux sous de pain? Trois sous de frites ou trois sous de petits poissons?

Je répondis:

--Des frites, plutôt.

Lhuilier restait planté devant moi. Il sourit encore une fois et dit en se penchant:

--Si ça ne vous fait rien, donnez-moi vos cinq sous.

Il acheva, dans un mince sourire:

--Excusez-moi: aujourd'hui, je ne suis pas en état de faire une avance.

Comme je lui remettais les cinq sous en bégayant quelque excuse, il me souffla dans l'oreille:

--J'ai une bouteille, pour l'eau. Dites-moi, si vous m'en croyez, ne parlez pas trop à ce type qui est au bout du banc: ce n'est pas un homme sérieux. Je le connais, il loge à l'Impasse. Ce n'est pas un type pour vous. Il ne vient ici que les jours de pluie. Les autres jours, il vend des bricoles, à la sauvette. Bon! Surveillez mes affaires, je reviens.

Je n'avais pas la moindre envie de parler aux gens qui m'entouraient. Je n'osais même pas les regarder en face. Je continuai de copier jusqu'au retour de Lhuilier. Nous mangeâmes.

--Les frites, c'est bon, me dit mon compagnon. Mais les petits poissons, ça tient mieux au corps. Moi, j'aime mieux les petits poissons.

L'après-midi passa comme la matinée, c'est-à-dire avec une lenteur extrême et désespérante. Il y avait un urinoir dans la cour. J'y allai à plusieurs reprises et, chaque fois, entendant les rumeurs de la rue, j'éprouvais une violente envie de me sauver, de laisser tout en plan: les bandes, le macaque, mon chapeau demeuré sur la table. Le souvenir de Lhuilier me retint, me ramena chaque fois.

A quatre heures, lorsque l'obscurité tomba des murs, comme une toile d'araignée poudreuse, on alluma trois becs de gaz. Les flammes irritables sautaient dans les tubes de mica, avec des râles doux, des éternuements, des suffocations. La tête penchée de Lhuilier jeta sur la table une ombre ronde et noire dans laquelle sa plume s'évertuait, trébuchait, renâclait.

Il était peut-être sept heures moins un quart quand Lhuilier me dit soudain:

--Ça y est! J'ai fini. Je vais vous aider. Et, tout de suite, il s'empara d'une partie de mes bandes et m'aida. Il écrivait fiévreusement, son oeil tour à tour vers sa plume et vers le registre ouvert entre nous deux. De larges taches d'encre violettes séchaient sur ses doigts déformés.

Il rangea mon travail comme il avait rangé le sien: les paquets de bandes les uns sur les autres, en croix, par catégories mystérieuses. L'adjudant me compta vingt-quatre sous. Le gain de Lhuilier s'élevait à un franc cinquante. Il en parut un peu confus et crut devoir s'excuser:

--Quand vous aurez la pratique...

Nous redescendions la rue des Halles. Une petite pluie engluait le bitume, exaltant l'âcre odeur de légumes pourris qui est l'haleine même de ce quartier.

Lhuilier sortit son cornet de tabac:

--Une cigarette?

Je me sentis lâche, lâche, et je refusai en mentant:

--Je fume si peu.

Mon compagnon se hâtait à mes trousses. Il y avait, dans sa démarche, quelque chose de sautillant et de traînant tout ensemble: de la fatigue et de la candeur. Il parlait sans arrêt, comme le matin. Je n'entendais pas tout: le tumulte de la rue et celui de ma pensée me dérobaient la plupart de ses paroles. Un mot, toutefois, le mot avenir, surnageait au milieu de ces propos confus, comme un bouchon dans l'écume d'une cataracte.

--En ce moment, me dit Lhuilier, je couche en dortoir, à l'hôtel de l'Impasse. Je n'aime pas le dortoir: je ne peux pas y travailler pour moi. Mais si je trouve une place, je prendrai une petite chambre. J'ai tant de choses à faire.

Et il me parla de ses projets jusqu'à l'entrée de l'Impasse Maubert.

L'Impasse était remplie d'une obscurité sous-marine. Tout au fond, tremblait un quinquet; sur le verre dépoli on lisait le mot «hôtel».

Lhuilier s'arrêta. Il piétinait tout en parlant et j'entendais les semelles de ses souliers qui, alternativement, aspiraient et crachaient la boue.

--Dites, murmura-t-il soudain en me prenant la main, dites, vous reviendrez rue des Halles, vous reviendrez avec moi?

Et il ajouta d'une voix basse, gémissante, changée:

--Je m'ennuie tellement.

Je sentais, dans mes doigts, trembler sa main dont la paume était moite et le dos velu.

Je promis de revenir, je promis même de revenir dès le lendemain. Je regardai bien Lhuilier qu'un réverbère éclairait par saccades, et je m'en allai. Il me suivit de l'oeil jusqu'au moment où je tournai le coin de la rue.

Je montai sans me presser la rue de la montagne Sainte-Geneviève. La pente me courbait vers le sol. Je me sentais vieilli, diminué, déchu, taraudé d'une tristesse qui ressemblait à la peur. J'osais à peine rentrer chez moi: il me semblait que je devais porter dans mes vêtements, dans ma peau, dans mon âme, l'odeur de l'agence Barouin. Je remâchais des bribes de pensées absurdes: «Moi, moi, je ne suis pas fait pour être malheureux de cette façon-là.» Evidemment, j'ai ma façon d'être malheureux, une façon que j'ai choisie moi-même, à mon goût, bien sûr!

Il faut que je vous dise tout de suite que j'avais formé la résolution ferme, farouche, de mourir de faim plutôt que de retourner jamais chez Barouin.

Pour Lhuilier, j'ai honte à vous l'avouer, je le rencontre encore parfois dans ce quartier, et, dès que je l'aperçois de loin, je change de trottoir. Je sais qu'il ne me reconnaîtra pas: il est trop myope. Et puis, et puis... je ne suis sans doute pas digne de cet homme-là.


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