V

Une tempête erre sans cesse par le monde des hommes. Heureux les coeurs torrides qui en sont visités! Heureuses les campagnes desséchées que cet orage désaltère!

Je ne me cache pas d'avoir pleuré. Je n'ai que trop de choses à dissimuler, je peux bien avouer ces larmes-là: je leur dois le meilleur instant de ma vie.

Je vous l'ai dit, j'étais à genoux devant ma mère, j'étais prosterné devant tant de bonté simple, devant tant de divination affectueuse. Et je n'étais pas pressé de m'en aller, moi qui ne pense jamais qu'à changer de place.

Maman ne disait rien; elle avait posé ses mains sur ma tête. Elle devait être très émue; je sentais pourtant qu'avec la pointe d'un ongle elle grattait une petite tache au col de mon veston: elle est si soigneuse pour moi, si soucieuse de moi et si fière de moi, la pauvre femme, comme s'il était vraiment possible que quelqu'un soit fier de moi!

Je reprenais peu à peu mes esprits et je disais:

--Maman! Nous qui avons justement des difficultés d'argent.

Et ma mère de répondre, avec simplicité:

--Mais, mon Louis, nous n'avons aucune difficulté d'argent.

C'était vrai: nous étions pauvres, mais nous n'avions aucune difficulté d'argent. Je dus en convenir.

Peu à peu je me sentais envahi d'une joie rayonnante. Ma mère faisait ce que font toutes les mères dans ces occasions-là: elle me peignait, elle renouait ma cravate, elle passait sur mon visage une douce main que les travaux domestiques ne parviennent pas à rendre rugueuse.

Puis elle ouvrit l'armoire à glace, l'armoire de son mariage, et il y eut pour moi un fin mouchoir brodé, un peu d'eau de Cologne et même une dragée.

Je mangeai la dragée en contenant les dernières secousses de mes sanglots. J'avais dix ans, cinq ans, j'étais un tout petit, je me serais laissé bercer. En fait, je crois bien que je Me laissai bercer. Ne parlons pas de ça.

Je comprenais très bien que maman ne me demanderait aucune explication. Rien que pour cela, j'aurais voulu me jeter encore une fois à ses pieds, embrasser ses souliers.

Eh bien, je fis mieux: je lui donnai toutes les explications imaginables. Je lui racontai toute ma journée; je la lui racontai dans tous les détails. Je n'omis rien, ni M. Jacob, ni mon doigt, ni l'oreille du gros bonhomme. Elle souriait, la pauvre femme. Le revolver la fit un peu trembler, mais elle se reprit vite à sourire, à rire même pour m'assurer que tout cela était sans importance, sans gravité.

Je sais, moi, que tout cela est important et grave. Ma mère fit toutefois en sorte de me le faire oublier. O le beau, le cher instant! Plus je m'humiliais devant cette sainte figure, plus je me sentais ennobli, grandi, racheté. Voilà une chose singulière et que je ne me charge pas de vous éclaircir.

Je revois encore une scène de cette journée mémorable: j'étais assis dans le fauteuil Voltaire, je parlais avec feu, avec gaîté, et ma mère, accroupie devant moi, me déchaussait tout doucement et me passait mes savates, car elle sait bien que je n'aime pas rester une couple d'heures à la maison sans mettre des pantoufles et de vieux habits.

Nous poursuivions notre entretien en riant aux éclats. Ma vie, mon avenir ne m'ont jamais paru plus limpides que ce jour-là. Jamais l'humanité ne m'inspira sympathie plus franche et plus dépourvue de réserves.

Tout ce que je touchais m'était accueillant et fraternel. Je passai dans ma chambre et j'eus l'impression que les meubles me saluaient d'un hourra silencieux.

Ma chambre est petite et encombrée. C'est mon royaume, c'est ma patrie. Je tiens, d'ancêtres inconnus, un vénérable canapé qui occupe toute une muraille entre la commode et le lit. Pour bien suivre mon récit, je ne veux pas prendre en considération les quelques heures--que dis-je?--les innombrables heures infernales que j'ai consumées sur Ce canapé. Qu'il vous suffise pour l'instant de savoir que ce canapé est, à mes yeux, un lieu sacré, car c'est étendu sur lui que, parfois, j'ai possédé le monde en rêve.

Ce jour-là, sous sa housse décolorée, mon canapé me parut radieux. Il m'évoqua toutes les lectures que nous avions faites ensemble, car je lis toujours couché, pour oublier le Plus possible mon corps, pour être presque mort à ma propre vie et tout entier avec mes héros.

Je me mis à fureter dans la pièce afin de trouver un vieux bout de cigarette: un mégot bien froid, voilà ce que j'aime. Je laisse des cigarettes inachevées, exprès pour les retrouver le lendemain.

Je n'eus pas de peine à me procurer ce qu'il me fallait et je me mis à fumer, étendu sur le dos.

Je fumais chez moi, dans le fond de mon canapé, l'après-midi, un jour de semaine. En vérité, c'était extraordinaire, admirable. Le tabac avait un goût d'autant plus miraculeux que l'on ne peut jamais fumer au bureau dans la journée. Je ne parle pas du dimanche, ce jour vénéneux! Le tabac avait donc un goût de liberté, et la vie avait le goût même du tabac.

Du canapé, j'apercevais les planchettes qui ploient sous le poids de mes livres. A regarder fixement le dos des volumes, je voyais l'ensemble onduler par petites vagues, comme l'eau d'un ruisseau. C'est une vieille illusion qui m'amuse encore, toutes les fois qu'elle ne m'horripile pas. Ce jour-là, j'en fus ravi.

Je passai, sur mon canapé, une heure grasse, succulente, concentrée, une de ces heures dont on peut parler pendant vingt ans. Puis j'allai jusqu'à la fenêtre pour regarder l'univers.

Nous étions au mois d'août. Une fraîcheur d'égout montait de la chaussée, avec l'odeur des légumes et le cri des marchands à la petite voiture qui rampent sans cesse sur le pavé de mon quartier. La rue semblait profondément entaillée, au ciseau, dans la masse rocailleuse des bâtisses. Toutes les fenêtres étaient ouvertes et on apercevait les gens, comme on voit, à marée basse, sortir les bêtes d'une colonie qui habite dans le rocher.

Si vous ne connaissez pas la rue du Pot-de-Fer, faites-moi l'amitié de n'aller point l'explorer. Je sais qu'elle vous dégoûterait. Mais je n'aime pas à l'entendre dénigrer: je préfère être seul à en dire du mal.

Je distinguais, dans le fond des logements, toutes sortes de détails qui m'eussent, en d'autres circonstances, paru misérables, sordides et qui, ce jour-là, étaient curieux et touchants. J'aurais volontiers adressé la parole à certains voisins qu'en général je n'ai pas l'air de voir.

Ma mère m'appela. Je l'allai rejoindre en chantant à pleine poitrine, si bien que ma mère me dit pour la trois-millième fois:

--Dommage que tu ne veuilles pas apprendre le chant; tu as une jolie petite voix de ténor.

Maman m'avait encore fait une surprise: elle avait sorti de l'armoire deux verres fins comme des bulles de savon et un flacon de vin des Cinq-Terres. Nous tenons ce breuvage d'un vague cousin qui a séjourné en Italie.

Je ne suis pas du tout gourmand, mais ce verre de vin puissant me fut un délice.

Mère disait:

--Prends cela, avant d'aller voir Lanoue; prends cela pour achever de te remonter. Et, si tu veux rester à dîner avec Lanoue, reste.

Cette goutte d'alcool transposa ma joie dans un registre tel qu'il me devenait indispensable de marcher, de me consommer, de m'user, de m'épuiser.

Je m'habillai de frais, embrassai ma bonne maman et me vissai à toute vitesse dans l'escalier.

V

V

Comme une veine de nourriture coulant au plus gras de la cité, la rue Mouffetard descend du nord au sud, à travers une région hirsute, congestionnée, tumultueuse.

Amarré à la montagne Sainte-Geneviève, le pays Mouffetard forme un récif escarpé, réfractaire, contre lequel viennent se briser les grandes vagues du Paris nouveau.

J'aime la rue Mouffetard. Elle ressemble à mille choses étonnantes et diverses: elle ressemble à une fourmilière dans laquelle on a mis le pied: elle ressemble à ces torrents dont le grondement procure l'oubli. Elle est incrustée dans la ville comme un parasite plantureux. Elle ne méprise pas le reste du globe: elle l'ignore. Elle est copieuse et Vautrée, comme une truie.

Le pays Mouffetard a ses coutumes propres et des lois qui n'ont plus ni sens ni vigueur au delà du fleuve Monge. L'étranger qui, venu du centre, se fourvoie dans la rue Blainville ou place Contrescarpe est, à de certaines heures, aspiré comme un fétu par le maelström Mouffetardien. Et, tout de suite, la cataracte l'entraîne.

La rue Mouffetard semble dévouée à une gloutonnerie farouche. Elle transporte sur des dos, sur des têtes, au bout d'une multitude de bras, maintes choses nourrissantes aux parfums puissants. Tout le monde vend, tout le monde achète. D'infimes trafiquants promènent leur fonds de commerce dans le creux de leur main: trois têtes d'ail, ou une salade, ou un pinceau de thym. Quand ils ont troqué cette marchandise contre un gros sol, ils disparaissent, leur journée est finie.

Sur les rives du torrent s'accumulent des montagnes de viandes crues, d'herbes, de volailles blanches, de courges obèses. Le flot ronge ces richesses et les emporte au long De la journée. Elles renaissent avec l'aurore.

Les maisons sont peintes de couleurs brutales qui semblent les seules justes, les seules possibles. Chaque porte abrite une marchande de friture, et l'arôme des graisses surchauffées monte entre les murailles comme l'encens réclamé par une divinité carnassière.

Je vous raconte tout cela parce qu'au sortir de chez moi la rue Mouffetard fut la première étape de mon bonheur.

Il était près de cinq heures après midi. La rue Mouffetard s'apaisait: c'est le matin qu'elle a sa grande attaque.

Passer rue Mouffetard un jour où l'on est heureux, un jour où l'on est comblé, c'est une riche affaire. Je me laissai glisser jusqu'au lac des Gobelins, comme un voyageur en Pirogue au fil d'une rivière tropicale. Tout m'était révélation. Je parvenais de minute en minute à la plénitude.

Il y avait, dans les charcuteries, des filles charnues qui traitaient la vie comme une danse; elles honoraient les pâtés de gestes rituels, de caresses douillettes. Oh! les suaves pâtés!

Des ruelles sordides, comme le passage des Patriarches, recelaient une ombre couleur d'outremer, une ombre orientale où ma pensée poussait des reconnaissances conquérantes. J'escomptais la vue d'une belle marchande d'herbes cuites, une grande créature qui semble toujours alanguie par la charmante pesanteur de ses ornements naturels; cette vue me fut octroyée au passage, et juste à l'instant propice. Ce jour-là, était-il possible que quelque chose me fût refusé?

Le verre de vin des Cinq-Terres brillait au dedans de moi comme une braise. J'avançais d'un pas aérien. J'étais couvert de bénédictions. J'étais promis à toutes les aventures.

Je fus, pendant plus de vingt secondes, savetier au creux d'une échoppe qui sentait le cuir de Russie. Vingt secondes: un demi-siècle de vie philosophique dans une retraite exiguë comme un dé à coudre.

Je fus marchand de marée, entre mille poissons coloriés de frais, au milieu d'un troupeau de langoustes que j'avais moi-même, à l'aube, tirées d'une mer fumante, constellée d'archipels.

Je fus maraîcher, vigneron, toucheur de boeufs. Un régime de bananes m'emporta dans les sables, à la suite d'une caravane; mais le parfum des salaisons m'ouvrit aussitôt une ferme enfumée dans les solitudes cévenoles.

Comme c'est bon d'être heureux! Comme c'est simple, comme c'est facile! Vraiment, monsieur, comment les hommes s'arrangent-ils pour n'être pas toujours heureux, avec tout ce qui leur est donné pour ça?

En arrivant à l'église Saint-Médard, j'aperçus un ancien camarade, un nommé Delaunay, que j'avais connu pendant mon séjour à la maison Moûtier. Il achetait des tomates à l'une de ces commères qui encombrent de leurs paniers l'estuaire de la rue Mouffetard.

Il vint à moi d'un air accablé et me raconta toute une confuse histoire où il était question de sa femme malade, d'un enfant mort, que sais-je encore?

Je me sentis bouleversé; les larmes me vinrent aux yeux. J'étais si bon, ce jour-là! Dieu! que j'étais pitoyable et bon, ce jour-là!

Je ne pus contenir les élans de mon coeur; je dis à Delaunay:

--As-tu besoin d'argent? Parce que, tu sais....

Il refusa en me regardant avec étonnement, avec inquiétude. Moi, je le regardais avec effusion: mon ivresse annexait son désespoir. C'est peut-être monstrueux à dire, mais sa douleur excitait en moi une ardente sympathie qui ne m'était pas désagréable. Je lui dis:

--Puis-je te servir à quelque chose? As-tu besoin de moi?

Je me mis à sa disposition. Je lui promis de l'aller voir. Je le quittai sur des protestations de fidélité, de dévouement.

Je ne suis pas allé le voir. Je ne sais même pas ce qu'il est devenu et je ne me suis plus jamais inquiété de lui. Pourtant, ce jour-là, j'aurais sans doute sacrifié bien des choses pour qu'il ne fût pas malheureux.

L'ombre qu'il jeta sur ma joie ne rendit celle-ci que plus éclatante. En moins de cinq minutes, elle avait repris complètement possession de mon coeur. Elle le remplissait comme une tumeur; elle était presque gênante, lourde à porter. Je vous en parle Beaucoup trop; de cette joie. Pardonnez-moi: ce n'était pas ma faute si j'avais de la joie ce jour-là. J'en étais tendu à crier.

Cette fameuse joie m'entraîna, comme une voile boursouflée entraîne une barque sur les eaux; elle me fit remonter, à belle allure, la rue Monge, siphon puissant qui, vers le soir, suce le centre de la ville et répand un flot grouillant sur les régions du sud.

Un peu plus tard, je m'entrevis dans le paysage désert qui environne la Halle aux vins. Une rafraîchissante odeur de futailles éventrées folâtrait le long des grilles: elle fut pour moi.

Je ne sais plus trop où je passai par la suite. Mes rêves se mêlaient sans cesse à l'univers sensible, si bien qu'en réalité je cessai d'exister dans un endroit précis jusque vers six heures. Peut-être même fus-je, pendant ce temps, en plusieurs lieux du monde, peut-être nulle part. A six heures, je me réveillai sur le bitume du boulevard Bourdon.

C'était une véritable épreuve. Le boulevard Bourdon est un lieu redoutable pour l'homme insuffisamment sûr de soi-même. Si vous n'êtes pas en état de grâce, n'affrontez pas le boulevard Bourdon par un après-midi d'été. Il est triste et brûlant; le miroitement et les odeurs du canal donnent au promeneur un écoeurant vertige.

Je triomphai du boulevard Bourdon et débouchai glorieusement sur la place de la Bastille, retentissante comme une enclume et abreuvée de rayons.

Le faubourg Saint-Antoine me vit passer dans un brouillard ardent, comme un homme enivré de difficiles succès. Peu après, j'abordais la rue Keller, où habite Lanoue. Je continuais à dépenser mon bonheur avec prodigalité et je ne voyais pas le fond de ma bourse.

VI

VI

Lanoue est un camarade d'enfance, le survivant d'un monde enseveli. Lanoue, c'est un million de souvenirs et un homme par dessus le marché, un homme que j'aime bien. Lanoue a toujours fait partie de ma vie. Il ne fut pas de ceux avec qui, vers la douzième année, je jurai d'entretenir d'éternels liens d'amitié. Ceux-là, je ne sais même pas s'ils sont encore vivants. Je n'ai jamais fait de projets avec Lanoue, ou si peu! Et c'est sans doute pour cela qu'il demeure mêlé à tout ce qui m'arrive.

J'aime tendrement Lanoue; en d'autres termes, le sentiment que j'éprouve pour lui me semble une pure, une vigilante amitié; mais c'est sans doute beaucoup d'orgueil que de se croire capable d'une réelle affection.

Lanoue ne sait rien, je pense, du caractère de l'amitié que je lui porte. Quelque chose qui est encore une forme de l'orgueil me pousse à dissimuler comme des faiblesses les penchants les plus spontanés. Et puis, Lanoue ne sait pas qu'il est mon seul ami. Je lui ai toujours laissé croire que je possédais maintes autres relations captivantes et précieuses. Puis-je avouer à Lanoue que je suis une nature très pauvre, incapable de plusieurs amis?

Lanoue est clerc d'avoué. Il s'est marié à la femme qu'il aimait, qu'il aime toujours. Il en a un enfant, un bel enfant dont je suis le parrain. Fameux parrain!

Il était six heures et demie quand j'arrivai chez Lanoue. Je fis, en deux minutes, le plus clair de mes déclarations. Marthe, la femme de Lanoue, me dit:

--Vous sortez du bureau? Vous êtes en avance.

Je répondis:

--Je ne vais plus au bureau. J'ai quitté....

Lanoue me posa tout de suite une multitude de questions auxquelles je répondis d'un air enjoué, distant, distrait, de l'air, enfin, d'un homme sollicité par des perspectives séduisantes et variées.

Je m'étais à demi étendu sur le lit-divan qui fait de la chambre des Lanoue une manière de salon, et je regardais Marthe baigner le bébé avant de le mettre au lit.

Octave Lanoue fumait une petite pipe en bois d'olivier. Il portait légèrement inclinée sur l'épaule sa tête qui est fine et agréable à voir. Sa figure exprimait un bonheur si calme qu'il ressemblait à l'absence, au vide, au néant, elle exprimait un bonheur habituel, enfin, quelque chose de comparable au bonheur d'une pendule qui est remontée pour cent ans, au bonheur d'une pierre qui tombe dans l'espace pour l'éternité.

Marthe avait l'air content que lui vaut une existence exempte de soucis. Elle plissait le front toutefois et grondait à chaque instant, pour un entêtement fugace du bébé, pour une goutte d'eau répandue sur la natte, pour une autre goutte d'eau projetée contre la glace de l'armoire.

Je m'en étonnais beaucoup, moi qui n'entends rien au vrai bonheur, moi qui n'ai pas six heures, pas quatre heures de bonheur par année. Je pensais avec une secrète passion: «De quelle importance est cette goutte d'eau? On pourrait, ce soir, lâcher la Seine entière à travers ma chambre que ma félicité, à moi, n'en sentirait aucune atteinte».

Je contemplais le groupe formé par mes amis. Le bébé seul me semblait vivre sa joie, les deux autres la dormaient, pour ainsi dire. Je les considérais avec un peu de mépris, un peu de pitié. Je songeais: «Ils ont tout ce qu'il faut pour être heureux et ils font figure de momies; leur contentement est empaillé. Moi, je suis un misérable, un mauvais fils, un employé congédié et je me sens, aujourd'hui, plein jusqu'aux yeux d'un bonheur authentique, violent, formidable, qui regarde le leur comme l'Himalaya doit regarder un crapaud. C'est injuste, mais c'est épatant, épatant! Allons! Allons! il faut souffler sur ce lac sans rides».

Je soufflai de tout mon coeur. Je soufflai en typhon. Je me mis à faire mille folies dont chacune semblait exaucer un de mes démons intérieurs.

Je pris l'enfant sur mes épaules pour exécuter des danses vertigineuses. Ce petit être, seul, était à mon niveau, de plain-pied avec ma rage heureuse. Il poussait des cris perçants qui procuraient une satisfaction aiguë à certaines choses qui se démenaient en moi.

Peu à peu les deux Lanoue s'échauffaient. Ils s'éveillaient d'un engourdissement; ils semblaient dire: «C'est vrai! nous sommes heureux; alors pourquoi ne sommes-nous pas gais? Pourquoi ne dansons-nous pas? Pourquoi ne crions-nous pas, ne bondissons-nous pas, n'éclatons-nous pas»?

Moi, je dansais, je criais. Moi, j'étais affreusement gai.

Lanoue me dit soudain:

--Tu restes dîner avec nous?

J'étais venu pour ça. Je présentai pourtant des objections. Je me fis prier.

Lanoue cessa d'insister et, tout de suite, une sueur fine me perla sur les tempes.

J'entrevis une soirée solitaire avec cet énorme fardeau de gaîté que je ne pourrais pas porter seul. Mais Lanoue se reprit à insister et j'acceptai tout de suite, lâchement, en bégayant presque de frayeur.

Cet instant fut une maille lâchée dans l'enchaînement tendu de mes exaltations. Heureusement, la maille se trouva vite reprise et il n'y parut bientôt plus.

Le bébé fut couché en grande pompe. Il s'endormit tout de suite, ô merveille! Il passa sans hésiter d'une existence véhémente au sommeil, à l'oubli profond, à l'anéantissement.

Je n'eus pas le temps de lui porter envie: on discutait du menu. La semence de gaîté que j'avais apportée dans la maison germait maintenant toute seule. Lanoue se hâtait de descendre à la cave. Il précisait:

--Si, si! une des trois bouteilles de vouvray!

Et Marthe ajoutait:

--Aujourd'hui, ça y est! C'est le moment d'ouvrir la boîte de perdreau truffé.

La joie humaine, monsieur, est un sentiment curieux et impur: elle a toujours besoin de prendre appui sur des choses matérielles que l'on s'introduit dans l'estomac. Même quand la joie semble détachée de toutes ces bassesses, il lui faut, si elle veut durer, s'adjoindre des arguments digestifs. Il est rare qu'elle les reconnaisse pour cause essentielle, mais elle cherche en eux des confirmations, des renforcements, des conclusions. Peut-être n'y a-t-il pas là de quoi être honteux. C'est bien naturel aux bêtes intempérantes que nous sommes. Fouillez dans vos souvenirs et voyez si vous n'avez pas éprouvé le besoin de souligner vos meilleurs moments en associant à votre bonheur quelque vive satisfaction de la langue et du ventre. C'est comme ça!

Je pris à coeur de disposer moi-même le couvert, avec Marthe. La salle à manger des Lanoue donne sur une vaste étendue accidentée: des bâtisses basses, des usines, des ateliers, un agrégat incohérent de maisons anguleuses. Le soleil couchant envoyait à travers ce gâchis un rayon horizontal, impérieux comme un glaive, qui venait jusqu'au fond de la pièce nous éblouir et aviver notre enthousiasme.

On tira le perdreau de sa retraite. C'était une boîte de conserve gardée pieusement, depuis des mois, en vue d'une grande occasion. La boîte fut ouverte et l'oiseau apparut, ébouillanté, ratatiné entre de larges tranches de truffes à l'odeur obsédante.

Il y avait d'autres gourmandises. Je supputais avidement le renfort que ces objets pourraient apporter à ma joie.

Au moment où le repas commença, les deux Lanoue étaient aussi fous que moi. Je les avais tirés, hissés. Nous nous agitions sur la même marche de l'escalier. Nous étions des fantoches aux ficelles également tendues.

Et, tout de suite, notre contentement poussa des racines dans nos souvenirs, de longues racines qui retournaient sucer toutes les joies d'autrefois pour les intéresser à l'heure présente.

Nos bons souvenirs étaient nombreux. En outre un charme opérait et des événements qui nous avaient paru néfastes, fâcheux, revenaient pêle-mêle avec les autres et nous prêtaient à rire. Parmi les parfums des mets et des boissons, notre besoin de bonheur se gonflait sur la table, dans l'aire de nos regards embués, comme un herbivore ventru qui rumine toute une prairie.

Que de rires, dans ce passé nourri pourtant d'un présent maussade, détestable! Octave, qui possède un petit talent d'imitation, faisait revivre à nos yeux, à nos oreilles, une foule de personnages falots, déformés par vingt ans de récits. C'étaient des souvenirs usés jusqu'à la corde. Il n'en est pas de meilleurs. Quand Lanoue paraissait vouloir omettre une de nos plus vénérables plaisanteries, je ne manquais pas de la rappeler moi-même: elle avait encore quelques gouttes de suc, comme ces vieux citrons à cent reprises exprimés.

Marthe, épousée depuis cinq ans, ne participait pas toujours à cette joviale exhumation. Elle s'en plaignait en souriant. C'était la revanche de l'amitié sur l'amour.

Nous mangions des aliments savoureux et simples qui entretenaient une flamme Chaleureuse dans cet étincelant feu d'artifice.

La nuit était venue depuis longtemps, et la lampe, et la fraîcheur, quand, sans la moindre raison apparente, sans la moindre raison intelligible, une chose nouvelle apparut en moi.

Il y eut un instant précis où je m'aperçus que j'étais un peu moins heureux qu'à la minute précédente. Voilà! Je ne peux pas vous exprimer cela plus clairement.

Monsieur, vous avez été au bord de la mer. Vous avez assisté à la montée du flot: il monte, il monte pendant des heures, plus audacieux, plus téméraire à chaque vague, et l'on ne peut imaginer qu'il s'arrêtera. Et puis vient un moment où l'eau hésite. Alors, c'est fini! C'est fini. A compter de cette défaillance, on voit l'eau céder, on la voit se retirer, fuir honteusement. Elle découvre d'horribles bas-fonds et des misères, des profondeurs qu'on avait oubliées; elle livre tout cela à la clarté, et on ne peut pas la retenir; on ne peut pas Empêcher cette désertion.

Je compris tout de suite que ma joie s'en allait, que j'allais être abandonné, dévêtu, trahi.

Je perçus une dénivellation brusque: les Lanoue continuaient leur ascension. Je les regardais s'élever, comme un voyageur fourbu qui ne peut plus suivre ses compagnons que de l'oeil.

Je fis effort pour regagner du terrain. Peine perdue! Je débitai quelques bourdes: elles ne furent profitables qu'aux autres; elles me parurent, à moi, grossières, déshonorantes. Les aliments perdirent leur vertu: je me surpris à en critiquer secrètement la nature, la préparation, l'opportunité.

Une malveillante lucidité s'empara de mes yeux, de mes oreilles. J'observai Lanoue; je m'aperçus avec désespoir qu'il se complaisait à des niaiseries, à des balourdises, auxquelles j'accordai des rires parcimonieux, teintés d'ironie, puis, bientôt, de cruauté.

J'eus envie de crier, d'appeler à l'aide, au secours, comme un matelot en détresse sur un esquif avarié. C'était bien inutile: la solitude s'élargissait autour de moi, ténébreuse, impénétrable, mortelle. J'apercevais les Lanoue comme des gens d'un autre monde, comme un poisson doit apercevoir une hirondelle.

Il n'y avait rien à faire. Je me résignai avec amertume. Je pensais à moi-même ainsi qu'à un animal que l'on saigne à blanc et qui voit couler son sang, qui voit ruisseler de lui tout espoir, toute vie.

En moins d'une demi-heure, le sacrifice fut consommé. Je fus déshabité de la grâce, vidé, exténué.

Bien plus, un déficit redoutable se creusa, s'accusa. J'avais fait des dépenses Imprudentes, j'avais gaspillé la joie; je m'étais endetté, ruiné pour longtemps. Je commençai de me reprocher ma stupide joie de l'après-midi; j'en fis un examen méthodique, impitoyable, m'imputant à crime cette vaine et malfaisante prodigalité.

Les Lanoue ne s'apercevaient de rien. Ils continuaient tout seuls; ils se moquaient bien de moi!

J'avais l'air d'être avec eux; je crois même que je répondais à leur propos; mais je leur vouais un ressentiment presque haineux. C'était bien leur faute si j'avais perdu, dispersé, dilapidé ma fortune intérieure. Ils m'avaient aidé dans mes folies, secondé dans mes excès, précipité sur le fumier de Job. Un moment vint où je n'y tins plus, je me levai pour partir.

Je dus soutenir une espèce de lutte. Mes amis me voulaient encore et tâchaient à me garder. Je me roidissais pour me dépêtrer d'eux, comme un amant déçu se dépêtre d'une vieille maîtresse.

Ils lâchèrent pied. Ils prirent assez vite leur parti de mon départ, ce qui redoubla ma rancune. N'étaient-ils pas deux pour assouvir leur rage?

Il était d'ailleurs temps pour moi de me replonger dans l'isolement. Les divers épisodes de ma journée commençaient à me remonter aux lèvres, et les plus joyeux m'étaient les plus intolérables.

Sur quelques paroles d'adieu je me précipitai dans l'escalier noir et chaud.

J'eus la sensation d'avoir rompu mes amarres et de me trouver au moins libre, libre d'être malheureux à mon gré. La rue m'emporta, comme un noyé au fil de l'eau. Des forces anciennes et inconnues décidèrent de mon itinéraire.

Je revoyais, une par une, toutes les minutes de cette journée funeste: le bureau, M. Jacob, M. Sureau, la tentation, l'acte idiot et pourtant nécessaire, mon retour à la maison, ma fureur et la bonté de ma mère. A compter de ce point, je n'avais pas assez de violence et de froide méchanceté pour juger mon étourderie, ma joie insolite, ma prodigieuse sottise. Surtout, surtout, je m'en voulais de n'avoir pas prévu à quel abîme de misère me conduirait cette orgie de bonheur immérité.

J'errais, d'un pas de somnambule, dans un Paris ténébreux et sec. Les chaussées exhalaient une suffocante odeur de poussière et de crottin torréfié. Chaque réverbère saisissait mon ombre au passage, la faisait tournoyer et la repassait au réverbère suivant. C'était à vomir.

Accoudé au parapet du pont Sully, je passai une heure confuse à rassembler les éléments de mon désespoir, à les réunir en faisceau. Je fis d'inouïs efforts pour être malheureux avec précision. Cela aussi m'était interdit: je n'étais pas même une grande infortune, j'étais une chose gâchée, gâtée, informe, dérisoire.

La sonnette de ma maison me réveilla, non par le bruit: il est grêle et enfoui au plus profond de la bâtisse, mais par la fraîcheur visqueuse du bouton de cuivre dans ma main.

Je gravis les escaliers à pas lents, couvert de sueur, étourdi par l'haleine des plombs disposés aux fenêtres des étages.

Parvenu sur mon palier, j'entrevis la nécessité d'entrer furtivement, sans réveiller ma mère. L'idée de me retrouver en face de la pauvre femme me remplissait de confusion et de honte.

J'avançai donc sur la pointe des pieds, comme un larron. Maman avait, à son ordinaire, laissé, sur le buffet, une petite lampe allumée. Je la soufflai pour ne pas, d'aventure, apercevoir dans une glace la hideuse figure que je devais avoir.

Je passai dans ma chambre, enlevai mes chaussures et me jetai sur le divan. Une lueur mystérieuse, issue des profondeurs du ciel parisien agonisait sur le cuivre de la petite Lampe juive qui pend dans l'angle des murailles. J'attachai mes yeux à cette bouée infime et, les poings aux dents, je passai la nuit à me mépriser et à me haïr.

VII

VII

A compter de ce jour une période commença qui m'a laissé un souvenir indéfinissable, un souvenir plein de douceur et de honte. Je songe à ce temps-là comme à un immense sommeil. Rien de surprenant, car j'ai fait alors de réels efforts pour fondre mes jours et mes nuits dans le même engourdissement, dans la même torpeur.

Je vous l'ai dit, Oudin me ramena, dès le lendemain de l'algarade Sureau, mon petit matériel de scribe. Je rangeai tout cela dans un coin de la chambre, en attendant le moment d'entrer dans une autre place. Et, tout de suite, ma nouvelle vie commença.

Je me levais tard dans la matinée. Les premiers jours, vers six heures, une sorte de choc intérieur me faisait ouvrir les yeux, ce qui est bien naturel puisque, pendant des années, je m'étais levé à cette heure-là pour aller travailler. Je continuai donc, pendant quelque temps, à me réveiller vers six heures; j'en éprouvais un plaisir particulier et je me disais que, n'ayant rien à faire, au dehors, de si grand matin, il m'était complètement inutile de sortir du lit. Cette réflexion agréable était en général suivie d'une foule d'autres pensées moins heureuses: je songeais à ma situation perdue et à la nécessité d'en trouver une autre. Bref, le remords empoisonnait parfois ce loisir indu et achevait de me réveiller. Le plus souvent, par une sorte d'effort à rebours, par une sorte d'adhésion à l'inertie que le Sommeil infusait encore dans mes membres, je congédiais les pensées importunes et m'enfonçais avec délice dans un néant horrible et voluptueux.

J'étais, comme au centre d'un espace noir, couché, suspendu, balancé. Toutes mes idées, toutes mes volontés, toutes les choses qui étaient moi demeuraient refoulées circulairement, dans l'ombre. Je les percevais ainsi qu'un peuple de larves confuses. J'étais bien; j'étais si peu! La mort ressemble peut-être à cela; en ce cas, c'est une bonne chose.

Je me rappelle seulement que, plaquée sur mon âme, sur le restant informe de mon âme, il y avait l'image bleue et rectangulaire d'une fenêtre, entrevue à travers les cils comme derrière les barreaux d'une cage.

Parfois, au coeur de ce néant, j'étais visité, traversé par un songe. C'était un songe bousculé, haletant, comme ces histoires que l'on représente au cinématographe.

Presque tous mes songes se déroulent dans un silence effrayant. Ceux où il y a du bruit, des paroles, des chants, sont rares: ils me laissent l'âme bouleversée pour plusieurs jours. Je rêve très souvent; je rêve des rêves vagues et forts. C'est-à-dire que je vois des images dont le contour n'est pas net, mais dont la couleur est violente. Je ne sais pourquoi je vous parle de ça; je suis un homme si ordinaire, si affreusement semblable à tous les hommes!

Ce qui me frappe le plus, au sujet de mes songes, c'est que je n'ai pas besoin d'être endormi pour rêver. Entendez bien, je ne dis pas rêver comme font les poètes, je dis bien rêver comme un dormeur, tomber en proie à un monde terrible, incohérent, magnifique. Souvent je suis en plein travail, par exemple, j'écris, sous mon petit abat-jour et, tout à coup, crac, j'ai à peine le temps de sentir que mon âme change d'allure et me voilà dans une autre vie. Parfois, c'est en marchant, dans la rue, que ça me prend. Mais il faudra que Je vous entretienne de mes rêves une autre fois; je n'ai déjà que trop de choses à vous raconter sur ce monde-ci, inutile de m'aventurer dans l'autre.

Je vous parlais des songes que je faisais avant de m'éveiller. Eh bien! même quand je ne me rappelais rien, au réveil, de ces songes du matin, ils m'imprégnaient tellement qu'ils donnaient un parfum à mes journées, qu'ils décidaient pour jusqu'au lendemain, de la couleur de mon âme.

Vers neuf heures, je rejetais mes couvertures. De la cuisine, où travaillait à petits bruits ma pauvre maman, arrivait l'arôme du café, insidieux et pénétrant comme une pensée. Je me levais et passais mes vêtements avec une lassitude odieuse: la lassitude des choses à venir.

J'allais retrouver ma mère à la cuisine et l'embrassais en silence. Chaque jour, j'étais certain qu'elle m'allait faire quelque juste observation, qu'elle allait me reprocher mes sommes interminables et ces grasses matinées qui ménageaient dans mon existence de larges vides, obscurs et poudreux. Mais, chaque jour, ma mère me disait en m'embrassant tendrement:

--Mon Louis, je t'ai fait griller un peu de pain d'hier.

Je m'asseyais sur le tabouret canné, entre l'évier et le buffet de bois blanc. J'occupais là une place étroite comme une destinée. Je tournais le dos au jour avare de la petite cour et, calé, soutenu, étayé par toutes les choses environnantes, je me trouvais bien. Oui, j'étais bien, malgré tout, j'étais bien avec lâcheté, avec hébétude.

J'aime le café; j'aime aussi la suave odeur du pain grillé. Je jouissais donc de ces biens immérités, pendant que ma mère me regardait doucement, attentivement, de ses yeux accoutumés à la pénombre. Je comprenais que je devais être défiguré par le sommeil; je me sentais les traits épais, bouffis, les yeux pochés, les cheveux secs et emmêlés; mais tout m'était égal: l'essentiel était de ne pas rompre le charme engourdissant qui me permettait de passer d'une nuit à l'autre sans secousse, sans heurt, sans réveil effectif.

Le petit déjeuner fini, je retournais dans ma chambre pour y faire ma toilette. Comme j'avais devant moi un temps illimité, je procédais à mes ablutions avec beaucoup d'irrégularité et de négligence. Il m'arrivait ainsi, certains jours, de parvenir au soir ayant remis d'heure en heure le soin de me raser. Je finis par y renoncer tout à fait, et c'est depuis que je porte cette manière de barbe que vous me voyez et qui me dégoûte profondément.

Ah! monsieur, je me connais assez bien pour juger sans mansuétude l'homme, cet être répugnant voué à la vermine et à l'esclavage. Excusez-moi de vous dire ça tout net, mais comment en parler sans colère? Pendant treize ans j'avais, chaque matin, disposé de vingt minutes environ pour veiller à la propreté de mon corps, et je vous assure que ces vingt minutes étaient bien occupées. Je suivais un ordre, toujours le même: les mains, le visage, les pieds, etc... La vie était facile, je n'avais qu'à obéir à mes habitudes.

A partir du moment où je disposai, pour les mêmes soins, de presque toute ma journée, je ne parvins plus à faire correctement quoi que ce fût de mon programme. Je remettais sans cesse à plus tard une chose ou une autre, en me reprochant, au fond, amèrement tous ces délais. Pendant cette période remarquable, il m'arriva de rester quinze jours de suite sans me laver les pieds, et cela parce que j'avais dix fois le temps de le faire. Et n'allez pas croire que c'était un oubli. Non pas! Je regardais rêveusement mes pieds nus et pensais qu'ils pouvaient encore aller jusqu'au lendemain. De lendemain en lendemain, ils finissaient par être parfaitement sales.

Au milieu de ma toilette, je me prenais à fumailler, à ouvrir un livre. Je m'enfonçais dans un angle du canapé et je rêvassais indéfiniment. Du lit défait s'échappaient de grosses bouffées de sommeil. Mes rêves de la nuit, embusqués sous les meubles, derrière les cadres, dans les fleurs du papier mural, montraient un oeil et sortaient doucement, comme des démons. Ils reprenaient possession de la chambre et de moi-même. Ils nouaient et tortillaient autour de mon âme une farandole tourbillonnante et, dès lors, le temps s'arrêtait au milieu de l'éternité comme un navire paralytique sur une mer de sirop. Cela durait jusqu'à ce que ma mère vînt ouvrir doucement la porte, non sans avoir fait trois ou quatre fois: «hum! hum!» Alors les rêves filaient comme des rats sous la commode et la torpeur me désertait.

--Louis, disait maman, veux-tu que je fasse ton ménage?

--Oui, oui, criais-je en me hâtant de me vêtir.

Le savon avait séché sur mes joues, il ne me restait plus assez de temps pour me raser. Je passais, au galop, ma veste et mes chaussures et sortais de la chambre en disant:

--Je m'en vais aller voir cette place d'expéditionnaire. Tu sais? Cette étude d'avoué....

--Va, mon Louis, répondait maman en remuant à pleins bras le lit de plumes et le traversin, comme si ces objets n'eussent pas été habités par une multitude de figures vivantes que j'étais seul à connaître.

Je prenais mon chapeau et ma canne, bien qu'on m'eût, lors d'une récente démarche, fait observer que, pour un employé, la canne donnait une allure «amateur» peu recommandable, et je tirais derrière moi la porte du logement.

A peine cette porte fermée, je voyais la clarté louche de l'escalier s'animer d'une foule d'images rampantes, bondissantes, caressantes. Mes démons étaient là. Ils m'attendaient, comme des chiens qui veulent être emmenés à la promenade. Ils m'entouraient en jappant, me léchaient les mains, sautaient à mes trousses et, tout en descendant les marches humides et usées, je me débattais entre mille rêves fabuleux, comme un noyé qui coule à pic.

VIII

VIII

Je m'en allais au hasard des rues, et la journée était devant moi comme un désert calciné, sans horizon et sans surprises. Ceux qui disent que la vie est courte, ils me font rire, entendez-vous, rire, rire! Ce sont les années qui sont courtes, mais les minutes sont longues et ma vie, à moi, n'est faite que de minutes.

Je suivais le trottoir, marchant de préférence sur la bordure de granit. Je laissais le bout de ma canne tremper dans le ruisseau. J'aime les ruisseaux des rues. Ils coulent sur des pavés et tarissent à heure fixe, je sais; ils ne naissent pas d'une source, mais d'un robinet de fonte. Tant pis! On n'a jamais que la poésie qu'on mérite. J'ai passé une partie de mon enfance, malgré ma pauvre maman, à pêcher des épingles rouillées et des boutons de bottines dans les ruisseaux de la rue Tournefort. Aujourd'hui, je ne patauge plus dans l'eau sale, mais je regarde encore avec attention les petits morceaux de vaisselle, le gravier, les infimes débris que le courant lave et entraîne peu à peu vers l'égout. Et puis, le ruisseau chante quand même sa petite complainte. Cela me fait penser à des prairies, à des fleuves, à des pays que je ne connaîtrai jamais. C'est de l'eau civilisée, de l'eau pourrie. De l'eau, de l'eau malgré tout! La mer, les grands lacs, les torrents dans la montagne! Si vous passez rue Lhomond, le soir, assez tard, à l'heure où les bruits de Paris s'engourdissent et s'endorment, vous entendrez, au-dessous de vous, tous les égouts de la montagne Sainte-Geneviève qui chantent doucement, comme des cataractes lointaines. Ce sont les cataractes de mes voyages, à moi.

Que voulez-vous? Je ne suis presque jamais sorti de Paris; je n'ai rien vu, je ne sais rien, je suis un homme quelconque, un homme insignifiant, oui, oui, insignifiant. Je n'ai rien à vous raconter d'extraordinaire. Toutes mes aventures me sont arrivées en dedans. Et vous êtes bien bon de m'écouter, moi qui n'ai rien à vous dire, moi qui ne suis fait qu'avec des riens.

Je suivais donc le trottoir. Je n'étais pas trop malheureux. J'avais à peu près autant d'âme qu'une chrysalide et je ne me sentais pas pressé de briser mon enveloppe. J'aurais voulu rester jusqu'au soir dans cette espèce de torpeur qui prolongeait pour moi la nuit. Malheureusement toutes sortes de mécanismes se mettaient à jouer et c'était bientôt fini de mon repos.

Le plus souvent, ça commençait par l'absurde histoire du nombre des pas. Vous savez? Les blocs de granit qui forment la bordure du trottoir sont disposés bout à bout. Je marchais dessus, d'abord sans y penser; puis je commençais à m'apercevoir que, tous les deux pas, je posais le pied sur l'interstice qui sépare deux des blocs de la bordure. Alors, comme malgré moi, je m'appliquais à faire exactement deux pas d'un interstice à l'autre. Je m'y appliquais sans m'y appliquer, sans en avoir l'air, d'abord parce que j'aurais eu honte de donner aux passants le spectacle de ma sottise, ensuite parce que j'étais profondément persuadé que ce n'était là qu'un jeu de mon corps, un jeu auquel mon esprit ne participait point.

Et voilà où commence l'absurde: un moment arrivait où je ne pouvais plus détacher ma pensée de cette affaire d'interstices. Peu à peu, tout en affectant la plus parfaite Indifférence, je sentais bien que j'allongeais ou que je raccourcissais mes pas, assez pour appliquer juste ma semelle sur l'interstice. Et je faisais cela d'une façon très détachée, comme si j'eusse voulu me cacher mon action à moi-même. Cet état de choses durait un certain temps et, soudain, je m'apercevais que l'imagination entrait en danse. Je me disais--non, ce n'est pas moi qui disais cela, c'est quelque chose qui était en moi sans être moi--je me disais que, si je ne parvenais pas jusqu'au troisième bec de gaz en faisant régulièrement deux pas par bloc de granit, ma vie serait manquée, mes entreprises vouées à l'échec. Arrivé au troisième bec de gaz, je m'assignais une nouvelle tâche, celle, par exemple, d'atteindre dans les mêmes conditions un kiosque à journaux. Une, deux; une, deux; u-une, deu-eux... Comprenez-vous? Et le démon murmurait: «Si tout va bien, si tu fais bien exactement tes deux pas, il ne peut manquer de t'arriver quelque chose d'heureux dans la journée».

Ah! vraiment, monsieur, est-il possible d'être aussi bête? Songez que je ne suis pas du tout superstitieux, songez surtout qu'en faisant toutes ces mômeries je ne cessais de me contempler avec mépris et même, le plus souvent, de penser à autre chose.

Parfois, c'était la ridicule histoire du précipice. Je vais vous expliquer cela. J'en ai honte, mais, puisque j'ai entrepris de tout vous dire, je vous dirai tout, c'est-à-dire pas grand chose, car celui qui tentera d'expliquer, en dix gros volumes, ce qui se passe dans le coeur d'un homme pendant une seule minute, celui-là entreprendra une besogne surhumaine.

Je marchais donc sur la bordure du trottoir, très aisément, très naturellement, sans penser à rien de précis. Tout à coup, j'imaginais --c'était plutôt une idée qu'une véritable imagination--j'imaginais qu'à droite et à gauche de l'étroite bordure il y avait un précipice et que je devais avancer sans le moindre faux pas. Il n'en fallait pas davantage pour me faire hésiter, bégayer des jambes, trébucher et, finalement, mettre un pied sur le bitume ou dans le ruisseau.

Alors, j'étais soulagé; le charme était rompu. Je changeais de trottoir ou je passais sur la chaussée et, pendant un grand moment, je ne pensais plus à toutes ces idioties.

J'atteignais quelque croisement de voies. Autre affaire! La multiplicité des itinéraires me jetait dans une espèce de stupeur.

Autrefois, en allant au bureau, je n'avais jamais de ces indécisions. Une seule route me semblait possible: celle que cinq ou six ans de pratique m'avaient fixée, celle qui était jalonnée de mille repères familiers. Mais, dans les promenades dont je vous parle, il n'en était plus de même: le but de mes pas était, le plus souvent, très indécis et le temps ne me pressait point. Alors, je m'arrêtais à l'angle d'une maison, devant quelque morne boutique. J'étais tiré à gauche, poussé à droite, partagé, flottant. Je tournoyais sur moi-même comme une barque que le courant hale dans un sens et que le vent sollicite dans le sens opposé. Je fermais les yeux et fonçais au petit bonheur.

Eh bien, à ce train-là, il m'arrivait quand même d'arriver, si j'ose dire. En d'autres termes, je finissais quelquefois par me trouver dans un endroit qui n'était pas n'importe lequel. C'était, je suppose, la fameuse étude d'avoué où il y avait à prendre une place d'expéditionnaire.

J'entrais, je faisais antichambre, j'étais amené en présence d'un employé supérieur. Toujours il y avait quelque chose qui ne marchait pas: ou bien la place était prise depuis la veille, ou bien la place ne convenait qu'à un tout jeune homme, ou bien on exigeait quelque connaissance spéciale dont je me trouvais dépourvu.

Parfois le «principal clerc» me demandait les références fournies par mes derniers patrons. Je promettais de les apporter le lendemain et je dégringolais en hâte l'escalier. Ma journée était finie. J'avais fait ma démarche; elle prouvait, une fois de plus, qu'il m'était impossible de trouver une place. Cette certitude était, précisément, la seule chose que je cherchais.


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