Saniel avait vu son collègue le solennel Balzajette, et, assez adroitement pour ne provoquer ni la surprise ni le soupçon, il avait pu lui parler de madame Dammauville, à laquelle il s'intéressait incidemment; sans insister, en passant et seulement pour justifier sa question, il avait expliqué la nature de cet intérêt.
Pour être solennel, Balzajette n'en était pas moins bavard, et même c'était sa solennité qui faisait son bavardage: il s'écoutait parler, et quand, les jambes légèrement écartées, il était bien posé sur un trottoir pas trop étroit, bombant la poitrine, appuyant son menton rose, rasé de frais, sur sa cravate blanche, décrivant dans l'air, de sa main baguée, des gestes nobles et démonstratifs, on pouvait, si on avait la patience de l'écouter, lui faire dire tout ce qu'on voulait: car il était convaincu que son interlocuteur passait un moment agréable dont le souvenir ne s'effacerait pas; ses malades pouvaient l'attendre dans la douleur ou dans l'angoisse, il n'en hâtait pas le majestueux débit de ses phrases ronflantes aux adjectifs choisis, et à moins qu'il ne se rendît à une invitation à dîner, ce qui lui arrivait cinq jours au moins par semaine, il ne vous lâchait qu'après vous avoir fait partager l'admiration qu'il professait pour lui-même.
C'était à une affection de la moelle qu'était due la paralysie de madame Dammauville: par conséquent, elle était parfaitement guérissable; et même Balzajette s'étonnait qu'avec son traitement et ses soins cette guérison se fit attendre:
—Mais que vous dirai-je, jeune confrère; vous savez mieux que moi qu'avec les femmes tout est possible... surtout l'impossible!
Et, pendant une demi-heure il avait complaisamment raconté les étonnements que causaient à son savoir et à son expérience les femmes du monde qu'il soignait: certainement il n'entendait pas contester les leçons que le médecin reçoit à l'hôpital,—à Dieu ne plût qu'il eût pareille outrecuidance!—mais combien plus variées, combien plus complètes, combien plus profondes étaient celles que donnait la clientèle mondaine quand on était assez heureux pour s'en être créé une.
—Enfin, pour me résumer, que vous dirai-je, jeune confrère?...
Et ce qu'il avait dit et redit, expliqué et ré-expliqué avec des digressions enchevêtrées les unes dans les autres, c'était comment il voulait remettre sa cliente sur pied avant peu. Certainement, il n'entendait pas contester les travaux récents publiés sur l'anatomie pathologique des lésions médullaires,—à Dieu ne plût qu'il eût une pareille outrecuidance!—mais l'expérience est l'expérience, et, sans forfanterie, il croyait pouvoir compter sur celle que trente années de pratique dans sa clientèle mondaine lui avaient acquise.
—On ne traite pas une duchesse comme une marchande des quatre saisons, n'est-ce pas, mon jeune confrère?
Bien qu'en dehors d'un journal boulevardier Balzajette ne lut rien et n'ouvrit jamais un livre pour se tenir au courant, cependant la jeune réputation de Saniel était venue jusqu'à lui,—par ses oreilles,—et précisément parce qu'elle était jeune, il tenait à ménager ce confrère, qui semblait appeler à se faire une belle place. Malgré la haute estime qu'il professait pour ses mérites et sa personne, il n'était pas sans savoir vaguement que les médecins de sa génération, arrivés à de grandes situations, ne le traitaient pas avec toute la considération qu'il s'accordait lui-même, et, pour donner une leçon à ses anciens camarades, il était bien aise de nouer de bonnes relations avec un jeune dans le mouvement; il parlerait de son jeune confrère Saniel: «Vous savez, celui qui vient d'être nommé agrégé», et il raconterait les conseils que lui Balzajette lui avait donnés.
Que madame Dammauville fût remise sur pied, par cette vieille baderne, en temps pour venir à l'audience, Saniel en doutait fort, surtout après que Balzajette lui eut expliqué son traitement; mais, avec la situation que lui aurait faite cette comparution, il ne pouvait que s'en réjouir. Sans doute, il serait fâcheux pour Florentin de n'avoir pas ce témoignage et de ne pas profiter du coup de théâtre préparé par Nougarède; mais, pour lui-même, il ne pouvait que s'en trouver heureux. Malgré toutes les précautions qu'il avait prises, mieux valait ne pas s'exposer à une rencontre avec madame Dammauville dans la chambre des témoins ou même à l'audience. On s'en tiendrait à une lettre appuyée par la déposition de Balzajette, et Florentin n'en serait pas moins acquitté: seul Nougarède aurait à regretter son coup de théâtre; mais il n'avait pas à s'inquiéter des satisfactions ou des déceptions de Nougarède.
Bien entendu, il n'avait pas dit à Philis les idées que son entretien avec Balzajette lui avait suggérées, se contentant de lui résumer les conclusions de cet entretien: avant peu madame Dammauville serait sur pied; Balzajette l'affirmait; s'il n'était pas un maître infaillible, il en savait assez pour qu'on pût ajouter foi à sa parole: puisqu'il promettait un mieux rapide, on devait croire à ce mieux: Florentin serait sauvé; il n'y avait qu'à laisser aller les choses, elles étaient en bonne voie, en aussi bonne que si on les avait soi-même dirigées.
Et Philis, madame Cormier, Nougarède, Florentin lui-même, que la cellule de Mazas n'avait cependant réconcilié, ni avec l'espérance, ni avec la justice providentielle, s'étaient tous complu dans cette idée.
Aussi, quand la chambre des mises en accusation renvoya Florentin devant les assises, l'émoi ne fut-il pas trop violent chez madame Cormier et Philis: madame Dammauville serait en état de faire sa déposition, puisque la veille même elle avait pu quitter son lit, et, bien qu'elle ne fût restée levée qu'une heure, bien qu'elle n'eût pu sortir de sa chambre que pour aller dans son salon, cela suffisait. Nougarède disait que l'affaire viendrait à la seconde session d'avril: d'ici là, madame Dammauville serait assez solide sur ses jambes pour paraître devant le jury et enlever l'acquittement.
Avec Philis, Saniel avait répété que la guérison était certaine, et avec elle aussi il s'en était hautement réjoui; mais tout bas il n'avait pas été sans s'inquiéter de cette guérison: cette rencontre, dont l'idée seule l'avait épouvanté au point de lui faire perdre la tête, allait donc se produire et dans des conditions qui ne pouvaient pas ne pas l'émouvoir. A la vérité, les précautions qu'il avait prises, devaient le rassurer, mais enfin il n'en restait pas moins une incertitude troublante. Qui pouvait savoir! Il eût préféré qu'elle ne quittât pas sa chambre, comme le traitement de Balzajette le donnait à prévoir, et que Nougarède trouvât un moyen pour obtenir sa déposition sans qu'elle l'apportât elle-même; il se fût senti plus rassuré, et c'eût été d'un esprit plus tranquille, avec un visage plus impassible, qu'il se fût rendu à l'audience.
Était-il vraiment méconnaissable? C'était la question qui maintenant l'obsédait, et plusieurs fois par jour il se plaçait devant une glace, la photographie qu'il avait prise chez Philis à la main, et longuement il comparait sa physionomie actuelle avec celle du portrait. Parfois il trouvait que les dissemblances étaient telles que quelqu'un qui ne saurait pas à l'avance que ces deux physionomies appartenaient à la même tête ne l'imaginerait jamais. Mais d'autres fois c'étaient des points de contact qui le frappaient, et alors il se disait qu'ils pouvaient aussi frapper madame Dammauville. La barbe, les cheveux étaient tombés; mais les yeux, ces yeux d'acier, comme disait son ancien camarade le photographe, étaient restés, et rien ne pouvait les changer ni les cacher. Un moyen s'offrait: porter un lorgnon bleu ou des lunettes, se blesser dans une expérience de chimie qui lui imposerait un bandage; mais ce serait un déguisement qui provoquerait la curiosité et des questions d'autant plus dangereuses qu'il coïnciderait avec la suppression de la barbe et des cheveux.—Pourquoi donc a-t-il cherché à changer si complètement sa physionomie?—Il ne fallait pas qu'on se demandât cela, car ce serait ouvrir une piste qui pouvait mener loin.
Mais ces inquiétudes ne le tourmentèrent pas longtemps, car Philis, qui maintenant passait tous les jours rue Sainte-Anne, prendre des nouvelles de madame Dammauville, arriva un soir désespérée et lui annonça que ce jour-là la malade n'avait pu rester levée que quelques minutes et qu'elle avait dû reprendre le lit.
Elle n'irait donc pas à l'audience.
Cette appréhension de se rencontrer face à face, avec madame Dammauville avait fini par l'exaspérer: il se trouvait lâche de la subir, et, puisqu'il n'avait pas la force de la secouer, il était heureux de s'en trouver débarrassé par la seule intervention du hasard, qui, après lui avoir été mauvais si longtemps, lui devenait favorable; la roue tournait.
—Vois madame Dammauville tous les jours, dit-il à Philis, et note tout ce qu'elle ressent; peut-être trouverai-je, pour réparer cet accroc, quelque chose que je suggérerai à Balzajette sans qu'il se doute de rien. D'ailleurs il est à croire que la recrudescence de froid que nous subissons entre pour une bonne part dans sa rechute, et il est probable qu'avec un peu de chaleur printanière elle ira mieux.
Il avait voulu par ce conseil endormir l'inquiétude de Philis et gagner du temps; ce fut précisément le contraire qui arriva; dans son angoisse, qui s'accroissait à mesure qu'approchait le procès, ce n'était pas à des probabilités pas plus qu'à l'influence incertaine du printemps que Philis pouvait se fier, il lui fallait plus et mieux; mais, de peur d'être refusée, elle se garda de lui dire ce qu'elle espérait obtenir.
Ce fut seulement quand elle eut réussi qu'elle parla.
Tous les soirs, en sortant de chez madame Dammauville, elle venait lui raconter ce qu'elle avait appris, et pendant trois jours son récit avait été le même:
—Elle ne peut pas quitter son lit.
Et toujours il lui avait fait la même réponse:
—C'est le froid; certainement, le temps va changer: à la fin de mars, cette gelée et ce vent ne peuvent pas continuer.
Il était peiné de sa désolation et de son angoisse; mais qu'y pouvait-il? Ce n'était pas sa faute si cette rechute se produisait juste au moment décisif; le hasard avait été pendant assez longtemps contre lui: il n'allait pas le contrarier au moment où il se mettait de son côté, en cédant au désir que Philis n'osait pas exprimer, mais qu'il devinait, et en acceptant de voir madame Dammauville.
Le quatrième jour, quand elle entra dans son cabinet, il comprit tout de suite à son allure que quelque changement heureux pour Florentin s'était produit.
—Madame Dammauville s'est levée? dit-il.
—Non!
—Je l'avais pensé à la vivacité et à la légèreté de ton entrée.
—C'est que je suis en effet, bien heureuse: madame Dammauville veut te consulter.
Il lui prit violemment les deux mains et les secouant:
—Tu as fait cela! s'écria-t-il.
Elle le regarda épouvantée.
—Toi! toi! répétait-il avec une fureur croissante.
—Au moins, écoute-moi, murmura-t-elle; tu verras que je ne t'ai compromis en rien.
Compromis! c'était bien à la dignité professionnelle qu'il pensait vraiment!
—Je n'ai pas besoin de t'écouter: je n'irai pas.
—Ne dis pas cela.
—Il ne manquait plus que de disposer de moi à votre guise.
—Victor?
La colère l'affolait.
—Je vous appartiens donc; je suis donc ta chose; tu fais donc de moi ce que tu veux; tu décides et je n'ai qu'à obéir! C'en est trop, à la fin! Tu peux partir, tout est fini entre nous.
Elle l'écoutait anéantie; mais ce dernier mot, qui la frappait dans son amour, lui rendit la force; à son tour elle lui prit les deux mains, et, bien qu'il voulut les dégager, elle les retint dans les siennes:
—Tu peux me jeter à la figure toutes les paroles que t'arrache la colère; tu peux m'adresser tous les reproches que tu trouves que je mérite; je ne me révolterai pas. Sans doute j'ai des torts envers toi, et je sens toute leur portée en voyant combien profondément tu es blessé; mais me chasser, me dire que tout est fini entre nous, non, Victor, tu ne feras pas cela; tu ne le diras pas, car tu sais que jamais homme n'a été aimé comme je t'aime, adoré, respecté: et volontairement, de parti pris, même pour sauver mon frère, je t'aurais compromis!
Il la repoussa:
—Va-t'en, dit-il durement.
Elle se jeta à genoux et, retenant les mains qu'il lui retirait, elle les embrassa désespérément.
—Mais écoute-moi, s'écria-t-elle; avant de me condamner, laisse-moi dire ce que j'ai pour ma défense. Quand même je serais cent fois plus coupable que je ne le suis réellement, tu ne peux pas me repousser avec cette dureté impitoyable.
—Va-t'en!
—Tu perds la tête; la colère t'égare. Qu'as-tu? Il est impossible que ce soit moi qui, par ma maladresse, par ma faute, te mette dans cet état d'exaspération folle. Qu'as-tu, mon bien-aimé?
Ces quelques mots firent plus que la soumission désespérée de Philis et que ses élans d'amour: elle avait raison, il perdait la tête; et si coupable qu'elle se trouvât envers lui, elle ne pouvait pas admettre évidemment que la faute qu'elle avait commise le jetât dans cet accès de folie furieuse; cela n'était pas naturel, et il fallait que, dans ses paroles comme dans ses actions, tout fût naturel, tout fût explicable.
—Eh bien! parle, dit-il, je t'écoute; au surplus, il vaut encore mieux savoir. Parle donc.
—Tu dois comprendre, dit-elle avec un peu plus de calme,—car, puisqu'il lui permettait de parler, elle espérait bien le convaincre,—que depuis quatre jours j'ai fait tout ce que j'ai pu pour amener madame Dammauville à l'idée d'appeler en consultation avec M. Balzajette un médecin...
—Qui serait moi.
—... Toi ou un autre; je n'ai prononcé aucun nom; tu ne dois pas me croire assez maladroite pour aller grossièrement te mettre en avant; ce n'eût pas été un bon moyen pour te faire accepter par une femme intelligente; et j'ai assez souci de ta dignité pour ne pas jouer avec elle. Je croyais qu'un autre médecin que M. Balzajette trouverait un remède, un moyen quelconque, un miracle, si tu veux, qui permettrait à madame Dammauville de se rendre au palais de Justice, et je le disais; je le disais sur tous les tons, de toutes les manières, avec autant de persuasion que j'en pouvais mettre dans mes paroles. N'était-ce pas la vie de mon frère que je défendais, notre honneur? Tout d'abord, je trouvai madame Dammauville très opposée à cette idée.—Un autre médecin, à quoi bon? M. Balzajette l'avait bien soignée, puisqu'il avait pu lui faire quitter le lit. Il est vrai qu'elle avait dû le reprendre; mais c'était là un accident qu'on ne pouvait lui imputer sans injustice. Combien de raisons expliquaient cet accident? Sa longue maladie, sa faiblesse, les mauvaises conditions d'un temps dur. Elle irait mieux bientôt, elle le sentait. D'ailleurs, dût-elle se faire porter au palais de Justice, qu'elle n'hésiterait pas.
—Elle ferait cela!
—Assurément. Personne n'a plus qu'elle le sentiment du juste: elle se trouverait coupable de ne pas apporter son témoignage à un innocent; ne pas le sauver quand elle le peut, serait prendre la responsabilité de sa perte. Il est donc certain que, si elle ne peut pas venir à l'audience toute seule, elle fera tout pour y venir n'importe comment, au bras de M. Balzajette, sur une civière. J'étais donc assez tranquille de ce côté; mais je ne l'étais pas pour la civière. Que penserait-on si on la voyait en cet état? Quelle impression ferait sur les jurés cette malade! Sa maladie laisserait-elle à son témoignage toute sa valeur? Cela me fit insister. Je crois t'avoir dit que madame Dammauville me témoigne maintenant une sympathie affectueuse, qui chaque jour va s'augmentant: elle me fait rester près d'elle plus longtemps; elle m'écoute avec bienveillance; enfin elle me témoigne une véritable amitié; comme si je la connaissais depuis longtemps et avais pu lui rendre service. Je mis cette bienveillance à profit pour revenir sur la question de la consultation, mais, je te le répète, sans prononcer ton nom et sans jamais te mettre en avant. Que cela soit bien entendu et, je t'en prie, crois-moi quand je te l'affirme. Je lui représentai que, puisque M. Balzajette pouvait se dire, avec toutes les apparences de la raison, qu'il l'avait guérie, il ne devait pas se fâcher qu'elle désirât chercher à consolider cette guérison; que d'ailleurs elle avait des motifs impérieux qui l'obligeaient à ne pas attendre, car il lui en coûterait beaucoup de se présenter à la cour d'assises dans un appareil théâtral qui n'était pas du tout dans son caractère et dans ses habitudes. Il ne m'avait pas fallu grande finesse pour deviner que le souci de peiner ce vieil ami de son mari, qu'elle est trop intelligente pour ne pas connaître, était l'empêchement principal qui s'opposait à cette consultation. Ce fut alors que ton nom fût prononcé.
—Tu l'avoues donc!
—Tu vas voir comment et tu diras si tu dois t'en fâcher. Je n'ai pas passé tant de temps auprès de madame Dammauville sans lui parler de maman, et par conséquent sans lui dire comment tu l'as guérie d'une paralysie qui, par plus d'un point, ressemblait à la sienne. Il n'était pas mal, n'est-ce pas, de dire ce que tu avais fait pour nous, et, sans rien laisser soupçonner de mon amour, je pouvais bien sans doute faire ton éloge que dictait la seule reconnaissance. Tu connais trop les malades pour ne pas deviner que madame Dammauville elle-même m'avait, la première, interrogée bien des fois sur ces points de ressemblance entre sa paralysie et celle de maman, sur le traitement que tu avais ordonné, sur les effets qu'il avait produits, et naturellement comme toujours, quand je parle de toi, quand j'ai la joie de prononcer ton nom, je lui avais répondu longuement, en détail; ce n'est pas un crime, cela?
Elle attendit un moment en le regardant; sans adoucir la dureté de son regard, il lui fit signe de continuer.
—Quand j'insistai pour la consultation, madame Dammauville se rappela ce que je lui avais dit et la première,—tu entends: la première,—prononça ton nom. Je n'avais pas de raisons, il me semble, pour m'enfermer dans une réserve qui eût été inexplicable et incompréhensible; je racontai donc tout ce que pouvait dire une femme d'un homme dans ta position. Puisque tu avais soigné et guéri ma mère, j'avais bien le droit de faire ton éloge; avec une nature comme la sienne, elle n'eût pas compris que je ne le fisse point, et certainement elle eût cru à l'ingratitude de ma part. Je citai ton travail sur les maladies de la moelle, et cela encore était tout naturel: puisque c'est d'une maladie de la moelle que ma mère a été guérie, il m'était permis, si ignorante que je fusse en médecine, de l'avoir lu et étudié avant la guérison. Comme elle manifestait le désir de le connaître, j'offris de le lui prêter...
—Est-ce naturel, cela?
—Avec une autre que madame Dammauville, non, sans doute; mais elle n'est point un esprit frivole, ses lectures sont sérieuses; elle sait beaucoup; enfin, je crus pouvoir le lui prêter sans faire mal et sans encourir ton blâme. Je le lui apportai il y a deux jours, et tout à l'heure elle m'a dit que sa lecture l'avait décidée à t'appeler.
—Je n'irai certes pas: elle a son médecin.
—Ne va pas imaginer que je suis chargée de te demander de lui faite visite tout est entendu avec M. Balzajette, qui doit t'écrire ou te voir, je ne sais au juste.
—Cela serait bien extraordinaire de la part de Balzajette!
—Peut-être le juges-tu mal. Quand madame Dammauville lui a parlé de toi, il n'a pas soulevé la plus petite objection; au contraire, il a fait ton éloge; il dit que tu es un des rares jeunes en qui on peut avoir confiance; ce sont ses propres paroles que madame Dammauville m'a rapportées.
—Que m'importe le jugement de cette vieille bête!
—Je t'explique comment tu es appelé en consultation, non parce que j'ai parlé de toi, mais parce que tu inspires confiance à M. Balzajette. Si bête qu'il soit, il te rend justice et sait ce que tu vaux.
Il était donc arrivé, le moment de cette rencontre qu'il n'avait pas voulu croire possible tout d'abord, et qui, cependant, se présentait dans de telles conditions qu'il ne voyait pas comment l'éviter. Refuser Philis, il le pouvait; mais Balzajette? Comment? sous quel prétexte? Un collègue l'appelait en consultation, pourquoi ne s'y rendrait-il pas? Il eût prévu ce coup, qu'il aurait quitté Paris jusqu'au moment du procès; mais il était pris à l'improviste. Que dire pour justifier une absence qu'il n'avait pas annoncée? Il n'avait pas de mère, de frères qui pussent l'appeler et auprès desquels il fût obligé de rester. D'ailleurs il voulait aller à l'audience, et, puisque son témoignage devait peser d'un poids considérable sur la conviction des jurés, c'était son devoir de l'apporter à Florentin; c'eût été une lâcheté méprisable de manquer à ce devoir, et, de plus, c'eût été une imprudence: aux yeux de tous, il devait paraître n'avoir rien à craindre, et cette assurance, cette confiance en soi étaient une des conditions de son salut. Or, s'il venait à l'audience, et à tous les points de vue il était impossible qu'il n'y vînt pas, il s'y rencontrerait avec madame Dammauville, puisqu'elle voulait s'y faire porter au cas où elle ne pourrait pas s'y rendre librement. Soit chez elle, soit au palais de Justice, la rencontre était donc fatale, et, quoi qu'il eût fait, les circonstances plus fortes que sa volonté l'avaient préparée et amenée: tout ce qu'il tenterait ne l'empêcherait pas.
La seule question qui méritât d'être à cette heure sérieusement pesée était celle de savoir où cette rencontre serait moins dangereuse pour lui,—chez madame Dammauville, ou au Palais? Tout le reste était au-dessus de lui, et échappait à sa volonté.
Il réfléchissait ainsi silencieusement, sans plus s'occuper de Philis que si elle n'était pas près de lui, ne la regardant pas, les yeux perdus dans le vague, le front contracté, les lèvres serrées, quand la sonnette de l'entrée résonna: comme Joseph était à son poste, Saniel ne bougea pas.
—Si c'est un malade, dit Philis, qui ne voulait pas partir déjà, j'attendrai dans la salle à manger.
Et elle se leva.
Avant qu'elle fût sortie, Joseph entra:
—Monsieur le docteur Balzajette, dit-il.
—Tu vois, s'écria Philis.
Sans lui répondre, Saniel fit signe à Joseph d'introduire le docteur Balzajette, et, tandis qu'elle disparaissait légèrement, sans bruit, il se dirigea vers le salon.
Balzajette vint à lui les deux mains tendues:
—Hé! bonjour, mon jeune confrère! Enchanté de vous rencontrer.
L'accueil était bienveillant, amical et aussi protecteur; Saniel y répondit de son mieux.
—Depuis que nous nous sommes rencontrés, continua Balzajette, j'ai pensé à vous. A cela, rien que de naturel, car vous m'inspirez une vive sympathie, et ce n'est pas d'aujourd'hui; la première fois que vous êtes venu me faire visite, vous m'avez tout de suite plu; je vous ai deviné et me suis dit «Voilà un grand garçon qui fera son chemin.» Vous souvenez-vous?
Assurément il se souvenait; et de toutes les visites qu'il avait faites à ce moment aux médecins et aux pharmaciens de son quartier, celle à Balzajette avait été la plus dure; il était impossible de montrer plus de morgue, plus de hauteur; plus de dédain, que ce solennel n'en avait mis dans son accueil. Mais alors le jeune confrère était perdu dans la foule des pauvres diables et vraisemblablement il y resterait; tandis que, maintenant qu'il en était sorti, on ne savait pas où il irait.
—Je vous disais que j'avais pensé à vous, continua Balzajette; c'est à propos de cette cliente dont vous m'avez parlé; vous savez?
—Madame Dammauville?
—Précisément. Je l'ai remise sur pied comme j'en étais sûr et comme je vous l'avais annoncé; mais, depuis, cette mauvaise température lui a fait reprendre le lit. Ce n'est qu'une affaire de jours, sans aucun doute; seulement, en attendant, la pauvre femme s'irrite, s'impatiente; vous savez, jeune confrère, les femmes! Enfin, que vous dirai-je? Pour calmer cette impatience, je lui ai spontanément proposé une consultation, et naturellement j'ai prononcé votre nom, qui était indiqué par votre beau travail sur les lésions médullaires; je l'ai appuyé comme il convenait, avec l'estime qu'il s'est acquise, et j'ai eu la satisfaction de le voir accepter.
Saniel remercia comme s'il croyait à la parfaite sincérité de cette proposition spontanée.
—J'aime les jeunes, et tiens à vous dire que, toutes les fois que l'occasion s'en présentera, je serai heureux de vous introduire dans ma clientèle. Pour madame Dammauville, quel jour voulez-vous que nous prenions?
Comme Saniel paraissait hésitant, Balzajette, se méprenant sur la cause de son silence, insista:
—C'est une impatiente, dit-il; prenons donc le jour le plus rapproché qu'il sera possible.
Il fallait répondre, et dans ces conditions un refus n'était pas explicable.
—Voulez-vous demain? dit-il.
—Demain, c'est entendu. Votre heure?
Avant de répondre, Saniel alla à son bureau et consulta un almanach, ce qui parut parfaitement ridicule à Balzajette:
—Est-ce qu'il s'imagine, le jeune confrère, que je vais croire son temps si étroitement pris, qu'il lui faut des combinaisons pour me donner une heure? Mais ce n'était point une combinaison de ce genre que Saniel cherchait: poser devant cette vieille baderne, l'éblouir, il avait bien la tête à cela! Son almanach donnait le lever et le coucher du soleil, et c'était l'heure précise de ce coucher qu'il voulait: 26 mars, 6 h. 20 m.; à ce moment, il ne ferait pas encore assez nuit pour que les lampes fussent allumées chez madame Dammauville, et déjà, cependant, le jour serait assez sombre pour que dans l'incertitude du soir elle le vît mal.
—Voulez-vous six heures un quart? Je passerai vous prendre à six heures.
—Volontiers; seulement je vous demanderai d'être très exact; j'ai un dîner pour sept heures, rue Royale.
Et Saniel promit l'exactitude; ce dîner était une circonstance favorable qui lui promettait de sortir de chez madame Dammauville avant qu'on apportât les lampes.
Quand Balzajette fut parti, il alla rejoindre Philis dans la salle à manger où elle attendait anxieuse:
—Rendez-vous est pris pour demain, à six heures un quart, chez madame Dammauville.
Elle se jeta à son cou:
—Je savais bien que tu me pardonnerais.
Ce ne fut pas sans émotion que, le lendemain, Saniel vit s'écouler l'après-midi, et, bien qu'il se fût mis au travail pour employer son temps, à chaque instant il s'interrompait pour regarder l'heure.
Parfois il trouvait qu'elle passait vite, puis tout de suite qu'elle ne marchait pas.
Cette agitation l'exaspérait, car le calme n'avait jamais été plus nécessaire que dans cette circonstance; qu'un danger se présentât et ce n'était qu'en restant maître de soi qu'il pouvait se sauver: il lui fallait le sang-froid du chirurgien dans une opération, le coup d'oeil du général dans une bataille, et le sang-froid pas plus que le coup d'oeil ne se trouvent chez les nerveux et les agités.
Surgirait-il, ce danger?
C'était la question qui revenait sans cesse, s'imposait, quoi qu'il fît pour l'écarter, et le jetait dans ce trouble d'autant plus énervant qu'il se rendait parfaitement compte de l'inanité d'un pareil examen. A quoi bon étudier les chances qu'il y avait pour ou contre? Tout cela était en l'air; aux mains du hasard, et par conséquent en dehors de sa volonté.
Ou il avait réussi à se rendre méconnaissable, ou il n'y était pas parvenu; c'était un fait auquel maintenant il ne pouvait rien.
Ce qui était humainement possible dans cet ordre d'idées, il l'avait prévu en choisissant une heure où l'obscurité du soir mettait les chances de son côté; pour le reste, il fallait s'en rapporter à la Fortune.
Et allant à sa cheminée, il restait devant la glace, comparant son visage à la photographie que madame Cormier lui avait remise, et muscle après muscle, il s'étudiait. Ah! s'il n'avait pas eu ces yeux bleu pâle, ces yeux d'acier, il se fût senti plus tranquille; mais dans l'obscurité, madame Dammauville verrait-elle son regard?
Toute la journée il avait étudié le ciel, car pour le succès de sa combinaison il importait qu'il ne fût ni trop clair ni trop sombre: trop clair, parce que madame Dammauville pourrait le bien dévisager; trop sombre, parce qu'on allumerait les lampes. Il devait se souvenir que c'était précisément sous la lumière d'une lampe qu'elle l'avait vu. Jusqu'au soir, le temps fut incertain, avec un ciel tantôt ensoleillé, tantôt nuageux; mais à ce moment les nuages furent emportés par un vent du nord, et le temps se mit décidément au froid, avec la clarté rose et pâle de la fin mars quand il gèle encore.
En s'examinant bien, il eut la satisfaction de constater qu'il était plus calme qu'au matin, et qu'à mesure que le moment de l'assaut s'était rapproché son agitation s'apaisait: la décision, la fermeté, le sang-froid lui étaient revenus; il se sentait maître de sa volonté et capable de n'obéir qu'à elle.
A six heures précises, il sonnait à la porte de Balzajette, et tout de suite ils partaient pour la rue Sainte-Anne. Heureux d'avoir un auditeur aux oreilles complaisantes, Balzajette faisait tous les frais de l'entretien, sans que Saniel eût à répondre de temps en temps autre chose que oui ou non, et, bien entendu, ce n'était pas de madame Dammauville qu'il parlait, mais d'histoires mondaines: de la première représentation de la veille à l'Opéra-Comique, à laquelle il avait assisté; de politique; du prochain Salon, où l'on verrait plusieurs tableaux importants pour lesquels les peintres lui avaient demandé son jugement, certains à l'avance que ce serait celui de l'opinion publique.
A six heures un quart juste, ils arrivaient à la maison de la rue Sainte-Anne, où Saniel n'était pas revenu depuis la mort de Caffié. En passant devant la loge de la vieille concierge, qui salua respectueusement Balzajette, il fut content de lui: son coeur ne battait pas trop vite, ses idées étaient fermes et nettes, tout au moment présent, ni en deçà ni au delà: si un danger se présentait il se sentait assuré de lui faire tête, sans affolement comme sans brutalité.
Au coup de sonnette tiré de main de maître par Balzajette, la porte fut ouverte aussitôt par une femme de chambre postée évidemment dans le vestibule pour attendre leur arrivée.
Balzajette passa le premier et Saniel le suivit, en donnant un rapide coup d'oeil aux pièces qu'ils traversaient: une salle à manger meublée d'acajou, et un salon en tapisserie à la main de couleur fanée; ils étaient arrivés à une porte à laquelle Balzajette frappa deux coups.
—Entrez, répondit une voix de femme au timbre ferme.
C'était le moment décisif: le jour était à souhait, ni trop vif ni trop obscur. Qu'allait dire le premier coup d'oeil de madame Dammauville?
—Mon confrère le docteur Saniel, annonça Balzajette en allant à madame Dammauville pour lui serrer la main.
Elle était étendue sur le petit lit dont avait parlé Philis, mais non contre les fenêtres, plutôt au milieu de la chambre, placé là évidemment d'après l'expérience d'une malade qui sait qu'on devra tourner autour d'elle pour l'examiner.
Profitant de cette disposition, Saniel passa tout de suite entre le lit et les fenêtres, de façon que le jour le frappât de dos et laissât, par conséquent, son visage dans l'ombre; cela se fit naturellement, sans aucune affectation, et il sembla qu'il n'avait pris ce côté du lit que parce que Balzajette avait pris l'autre.
L'examen commença, dirigé par Saniel, avec une netteté et une précision qui firent plaisir à Balzajette: il ne se perdait pas dans des paroles oiseuses, le jeune confrère, pas plus que dans des détails inutiles; il allait droit au but, ne demandant, ne cherchant que l'indispensable, et, comme les réponses de madame Dammauville étaient aussi précises que les questions de Saniel, tout en écoutant et en plaçant un mot bref de temps en temps, il se disait que son dîner ne serait pas retardé, ce qui était le point principal de sa préoccupation. Décidément, il comprenait la vie, le jeune confrère, on pourrait l'appeler en consultation; c'était un garçon à protéger, à lancer: avec sa tournure lourde, son allure brutale, sa tenue négligée, on, n'aurait pas de rivalité à craindre; avant qu'il eût pris les manières et la correction d'un homme du monde, s'il les prenait jamais, il s'écoulerait du temps.
Cependant quand madame Dammauville en vint à se plaindre du froid qu'elle éprouvait, Balzajette trouva que Saniel la laissait se perdre dans des détails un peu minutieux.
—Vous avez toujours été frileuse?
—Oui et avec une fâcheuse disposition à m'enrhumer pour un abaissement de température d'un ou deux degrés.
—Faisiez-vous de l'exercice en plein air?
—Très peu.
—On ne vous a jamais conseillé les affusions d'eau froide?
—Je ne les aurais pas supportées.
—Il faut vous dire, interrompit Balzajette, qu'avant d'habiter cette maison, cette vieille maison qui lui appartient, madame Dammauville occupait un appartement plus moderne, où elle était chauffée au calorifère, et où, par conséquent, il lui était facile de maintenir une température douce et uniforme à laquelle elle s'était habituée.
—En venant m'installer dans cette maison, où il n'était pas possible d'établir un calorifère, continua madame Dammauville, j'ai employé tous les moyens pour me mettre à l'abri du froid qui, j'en suis certaine, est mon grand ennemi: vous pouvez voir que j'ai fait poser de doubles bourrelets aux portes comme aux fenêtres.
Malgré cette invitation et le geste qui l'accompagnait, Saniel se garda bien de tourner la tête du côté de la fenêtre; il maintint son visage dans l'ombre, se contentant de regarder la porte qui lui faisait face.
—En même temps, continua madame Dammauville, j'ai appliqué des tentures sur les murs, des tapis sur le parquet, d'épais rideaux aux fenêtres, des portières aux portes, et malgré les grands feux que j'entretiens dans ma cheminée, bien souvent je n'arrive pas à me réchauffer.
—Est-ce que vous allumez aussi ce poêle? demanda Saniel en montrant un petit poêle mobile placé au coin de la cheminée.
—La nuit seulement, afin que mes domestiques n'aient pas à se relever d'heure en heure pour entretenir le feu de la cheminée: on le charge le soir avant que je m'endorme, on place le tuyau dans la cheminée, et jusqu'au matin il maintient une chaleur à peu près suffisante.
—J'estime qu'il conviendra de supprimer ce mode de chauffage, qui peut avoir de graves inconvénients, dit Saniel, et, mon confrère et moi, nous examinerons tout à l'heure la question de savoir s'il ne serait pas possible de vous donner la chaleur qu'il vous faut, rien qu'avec cette seule cheminée, sans fatiguer vos domestiques et sans vous réveiller trop souvent pour charger le feu. Mais continuons.
Quand il fut arrivé au bout de ses questions, il se leva pour examiner la malade sur son lit, mais sans tourner autour d'elle, et de façon à rester à contre-jour.
Comme peu à peu la réverbération du soleil couchant restée au ciel s'était affaiblie, Balzajette proposa de demander des lampes; sans mettre trop de hâte dans sa réponse, Saniel refusa: inutile, le jour suffisait.
Ils passèrent dans le salon, où ils se mirent d'autant plus vite d'accord, qu'à tout ce que Saniel disait Balzajette répondait:
—Je suis heureux de constater que vous partagez ma manière de voir; c'est cela, c'est bien cela!
Tous deux d'ailleurs avaient leurs raisons pour se hâter: Saniel, la peur des lampes; Balzajette, le souci de son dîner. Diagnostic, traitement à suivre, tout fut rapidement arrêté; Saniel proposait, Balzajette approuvait.
—C'est cela, c'est bien cela!
La question de la suppression du poêle mobile fut de même décidée en deux mots: pour la nuit, on installerait une grille dans la cheminée, on l'emplirait de charbon de terre qu'on couvrirait de poussier mouillé, et avec ce système, employé dans beaucoup de petites gares de chemins de fer, on aurait du feu jusqu'au matin.
—Rentrons, dit Balzajette, qui avait de l'initiative et de la décision pour toutes les choses matérielles.
Saniel, qui avait tenu ses yeux sur les fenêtres, était tranquille: il faisait encore assez jour pour qu'on n'eût pas besoin de lampes; d'ailleurs, pendant leur tête-à-tête, aucune domestique n'avait traversé le salon pour entrer chez madame Dammauville.
Mais, lorsque Balzajette ouvrit la porte de la chambre pour revenir auprès de la malade, un flot de lumière emplit le salon et les enveloppa: une lampe à abat-jour était posée sur une petite table auprès du lit; deux autres lampes avec des globes étaient allumées sur la cheminée, reflétant leur lumière dans la glace.
Comment n'avait-il pas prévu qu'il y avait, pour entrer dans la chambre de madame Dammauville, d'autre porte que celle du salon? Mais quand il l'aurait prévu, quand il aurait aperçu cette porte cachée par la tenture, cela n'eût atténué en rien le danger de sa situation. Il eut trouvé le temps de se préparer; voilà tout. Mais à quoi se préparer? Ou entrer dans la chambre et faire tête à ce danger, ou se sauver. Il entra.
—Voici ce que nous avons décidé, dit Balzajette, qui ne perdait jamais une occasion de se mettre en avant et de prendre la parole.
Pendant qu'il parlait, madame Dammauville ne paraissait pas l'écouter; elle avait attaché ses yeux sur Saniel, placé entre elle et la cheminée de manière à tourner le dos aux lampes, et elle le regardait avec une fixité caractéristique.
Balzajette, qui s'écoutait parler, ne remarquait rien; mais Saniel, qui savait ce qu'il y avait derrière ce regard, ne pouvait pas n'en pas être frappé; heureusement pour lui il n'avait qu'à laisser aller Balzajette, ce qui lui permettait de ne pas se trahir par le frémissement de la voix.
Cependant Balzajette semblait prêt d'arriver au bout de ses explications: tout à coup Saniel vit madame Dammauville étendre la main vers la lampe posée sur la table et soulever l'abat-jour en l'abaissant vers elle de façon à former un réflecteur qui projetât la lumière sur lui; en même temps il recevait un rayon lumineux en plein visage.
Madame Dammauville poussa un petit cri étouffé.
Balzajette s'arrêta, puis ses yeux étonnés allèrent de madame Dammauville à Saniel, et de Saniel à madame Dammauville.
—Vous n'êtes pas souffrante? dit-il.
—Pas du tout.
Que se passait-il donc? Mais il était rare qu'il demandât l'explication d'une chose qui le surprenait, aimant mieux la deviner et l'expliquer lui-même.
—Ah! j'y suis, dit-il avec un sourire satisfait: la jeunesse de mon jeune confrère vous étonne. C'est sa faute; pourquoi diable a-t-il fait couper ses longs cheveux et sa barbe fauve frisée.
Si madame Dammauville n'avait pas lâché l'abat-jour, elle aurait vu le visage de Saniel se décolorer et ses lèvres frémir.
—Mais voilà! continua Balzajette; il a fait ce sacrifice à ses nouvelles fonctions: l'étudiant a disparu devant le professeur.
Il eût pu continuer longtemps: ni madame Dammauville ni Saniel ne l'écoutaient; mais, pensant à son dîner, il n'allait pas se lancer dans un discours qu'à tout autre moment il n'eût pas manqué de placer; il se leva pour se retirer.
Comme Saniel saluait, madame Dammauville l'arrêta d'un mouvement de main.
—Ne connaissiez-vous pas ce malheureux qui a été assassiné en face? dit-elle en montrant ses fenêtres.
Si grave que fût un aveu, Saniel ne pouvait pas répondre par une négation.
—J'ai été appelé pour constater sa mort, dit-il.
Et il fit quelques pas vers la porte; mais elle le retint encore:
—Étiez-vous en relations avec lui? demanda-telle.
—Je l'avais vu quelquefois.
Balzajette coupa court à cette conversation, oiseuse pour lui:
—Bonsoir, chère madame. Je vous reverrai demain, mais pas le matin, car je pars à six heures pour la campagne et ne reviendrai qu'à midi.
—Avez-vous remarqué comme je lui ai coupé la parole? dit Balzajette dans l'escalier. Si on écoutait les femmes, elles ne vous laisseraient jamais partir. Du diable si je devine pourquoi elle vous a parlé de cet homme assassiné! Et vous, vous en doutez-vous?
—Non.
—Je crois que cet assassinat lui a jusqu'à un certain point détraqué la cervelle; en tout cas, il lui a fait prendre cette maison en horreur.
Il continua ainsi sans que Saniel écoutât ce qu'il disait; en arrivant à la rue Neuve-des-Petits-Champs, Balzajette héla une voiture qui passait vide.
—Vous avez eu la gentillesse de ne pas me mettre en retard, dit-il en serrant la main de son jeune confrère; cependant je vois que je serais obligé de marcher vite pour arriver à mon dîner, et je n'aime pas à m'asseoir à une bonne table sans me sentir en possession de tous mes moyens. Au revoir!
Quel débarras! Ce bavardage donnait le vertige à Saniel.
Il fallait se remettre, se reconnaître, envisager la situation et ce qui pouvait, ce qui devait en advenir.
Elle était simple, cette situation; le cri de madame Dammauville l'avait révélée: lorsque la lumière de la lampe l'avait frappé en plein visage, elle avait retrouvé en lui l'homme qu'elle avait vu tirer les rideaux de Caffié. Si, dans sa stupéfaction, elle s'était d'abord refusée à le croire, ses questions à propos de Caffié, et les explications de Balzajette sur les longs cheveux et la barbe frisée du jeune confrère avaient anéanti ses hésitations et remplacé le doute par l'horreur de la certitude: l'assassin, c'était lui, elle le savait, elle avait vu; et, telle qu'elle venait de se révéler à lui, il ne semblait pas qu'elle fût femme à récuser le témoignage de ses yeux et à laisser ébranler par de simples dénégations la solidité de ses souvenirs, appuyés sur les paroles de Balzajette.
Tout cela était d'une clarté aveuglante qui montrait jusqu'au fond l'abîme ouvert devant lui; mais ce qu'il ne voyait pas, c'était de quelle façon elle allait le pousser dans ce gouffre vertigineux, c'est-à-dire à qui elle révélerait la découverte qu'elle venait de faire; à Philis, à Balzajette, à la justice.
Ce lui fut presque un soulagement de penser que pour ce soir au moins ce ne pourrait pas être à Philis, puisqu'en ce moment même elle devait être chez lui, attendant son retour anxieusement; il y avait en lui une douleur et une révolte à la pensée que, la première, elle pouvait apprendre la vérité. Il ne voulait pas que cela fût, et il l'empêcherait.
Cette préoccupation lui donna un but; il revint rue Louis-le-Grand, pensant plus à Philis qu'à lui-même. Quel désastre quand elle saurait tout! Comment supporterait-elle ce coup et quels sentiments lui inspirerait-il, quel jugement sur celui qu'elle aimait? La pauvre fille! Il s'attendrit sur elle. Lui, il était perdu, et c'était sa faute; il portait la peine de sa maladresse; mais elle, ce serait la peine de son amour qu'elle porterait: quelle blessure pour ce coeur si sensible, pour cette âme haute et fière!
Peut-être allait-il la voir pour la dernière fois; cette heure et plus rien.
Alors il voulut qu'elle fût douce pour elle, et lui laissât un souvenir qui plus tard fût un allègement à sa douleur, un rayon clair et chaud dans son deuil. Il avait été dur en ces derniers temps, fantasque, brutal, inexplicable, et, avec cette sérénité d'humeur qui était sa nature même, elle ne lui en avait pas voulu; quand il la bousculait de sa main lourde, elle avait baisé cette main, en attachant sur lui ses beaux yeux tendres, tout pleins de caresses passionnées. Il fallait qu'elle oubliât cela, et que de leur dernière entrevue elle emportât une impression attendrie qui la soutiendrait.
Que ferait-il bien; pour elle? Il se rappela combien elle avait été heureuse de leurs dîners improvisés au coin du feu six mois auparavant et il voulut lui donner ce même plaisir: il la verrait heureuse encore et, près d'elle, sous son regard, peut-être oublierait-il le lendemain.
Il entra chez le restaurateur qui lui fournissait ses déjeuners, et commanda deux dîners qu'on apporterait chez lui immédiatement.
Il n'eût pas à mettre la clef dans sa serrure: Philis était derrière la porte, écoutant. Quand elle reconnut son pas sur le palier, elle ouvrit.
—Eh bien?
—Ton frère est sauvé.
—Madame Dammauville ira à l'audience?
—Je te promets qu'il est sauvé.
—Par toi?
—Oui, par moi... précisément.
Dans son trouble de joie, elle ne remarqua pas l'accent de ces derniers mots.
—Alors tu me pardonnes?
Il la prit dans ses bras, et l'embrassant avec une émotion grave:
—De tout mon coeur, je te jure!
—Tu vois bien qu'il était écrit que tu irais chez madame Dammauville, malgré toi, malgré tout; c'était providentiel.
—Il est certain que ton amie la Providence ne pouvait pas intervenir plus à propos dans mes affaires.
Cette fois elle ne put pas ne pas être frappée du ton qu'il avait mis dans sa réponse; mais elle s'imagina que c'était uniquement cette allusion à une intervention supérieure qui l'avait contrarié.
—C'était à nous que je pensais, dit-elle, non à toi.
—J'ai bien compris. Mais ne parlons pas de cela; tu es heureuse, je ne veux pas assombrir ta joie; au contraire, j'ai pensé à m'y associer en te faisant une surprise: nous allons dîner ensemble.
—Oh! cher, s'écria-t-elle frissonnante, que tu es gentil!
Mais tout de suite, s'arrêtant:
—Et maman qui attend dans l'inquiétude! Je ne peux pas la laisser se dévorer.
—Écris-lui la bonne nouvelle, en lui disant que tu es retenue par moi, par Nougarède, le premier prétexte venu; je donnerai ta lettre au garçon de Colliot qui va nous monter notre dîner, et il l'enverra par un commissionnaire.
La lettre fut vite faite.
—Maintenant, dit Philis joyeusement, je vais mettre la table; toi, allume le feu; car il nous faut une belle flambée qui pétille dans la cheminée, nous égaie et tienne notre dîner chaud. Qu'est-ce que tu as commandé?
—Je ne sais pas: deux dîners.
—Tant mieux! nous aurons des surprises; nous laisserons les plats couverts devant le feu, et nous les prendrons au hasard; peut-être mangerons-nous le rôti avant l'entrée; mais ce ne sera que plus drôle.
Légère, vive, affairée, elle allait et venait autour de la table, gracieuse et charmante.
Quand le garçon sonna, le couvert était mis; Philis lui donna sa lettre et le renvoya au plus vite, car elle avait hâte d'être en tête à tête avec Saniel.
Alors ils s'assirent à table devant le feu, en face l'un de l'autre.
—Quel bonheur d'être seuls, dit-elle, de pouvoir se parler, se regarder librement!
C'était avec une tendresse qu'elle n'avait jamais vue dans ses yeux qu'il la regardait, une profondeur de contemplation émue qui la bouleversait et l'anéantissait. De temps en temps, de petits cris de bonheur lui échappaient:
—Oh! cher, cher, murmurait-elle.
Cependant elle le connaissait trop bien pour ne pas voir que souvent un nuage de tristesse voilait ces yeux tout pleins d'amour, et que souvent aussi ils étaient sans aucune expression, comme s'ils regardaient en dedans. Tout d'abord elle ne dit rien; mais, à la longue, elle ne put pas toujours imposer silence à l'inquiétude: pourquoi cette mélancolie en un pareil moment?
—Quelle différence entre ce dîner, dit-elle, et ceux de la fin d'octobre! A ce moment, tu étais écrasé par les difficultés les plus dures, en lutte avec les créanciers, menacé de tous les côtés, sans lendemain; et maintenant tout est aplani: plus de créanciers, plus de luttes, les ennuis que je t'imposais ont pris fin, la vie s'ouvre facile et glorieuse, le but que tu poursuivais est atteint, tu n'as plus qu'à marcher droit devant toi, fier et superbe. Et pourtant il y a dans ta physionomie une tristesse qui me tourmente. Qu'as tu? Parle, je t'en prie. A qui te confesseras-tu, si ce n'est à celle qui t'adore.
Il la regarda longuement sans répondre, se demandant si, pour le repos de son coeur, cette confession ne vaudrait pas mieux que le silence, mais le courage lui manqua, l'orgueil ferma ses lèvres.
—Que veux-tu que j'aie? dit-il. Si ma physionomie est chagrine, c'est qu'elle ne traduit pas fidèlement ce que je ressens; car ce que je ressens en ce moment c'est un ineffable sentiment de tendresse pour toi, une inexprimable reconnaissance pour ton amour et pour le bonheur que tu m'as donné. Si j'ai été heureux dans ma vie rude et cahotée, ç'a été par toi; ce que j'ai eu de bon: joie, confiance, espoir, souvenirs, c'est à toi que je l'ai dû; et, si nous ne nous étions pas rencontrés, j'aurais le droit de dire que j'ai été le plus misérable des malheureux. Quoi qu'il arrive de nous, garde ces paroles, ma mignonne, et descends-les au plus profond de ton coeur, où tu les retrouveras un jour quand tu voudras me juger.
—Te juger, moi!
—Tu m'aimes, tu ne me connais pas; mais il viendra une heure où tu voudras justement connaître celui que tu as aimé: alors souviens-toi de cette soirée.
—Elle est trop radieuse pour que je l'oublie.
—Quelle qu'elle soit, rappelle-la toi: c'est chose si fragile et si éphémère que la vie, qu'il est beau de pouvoir la concentrer, la résumer par le souvenir, dans une heure qui la marque et lui donne sa portée: cette heure, c'est celle qui s'écoule en ce moment où je te parle avec cette sincérité émue.
Philis n'était point habituée à ces élans, car dans les rares épanchements auxquels il s'était parfois abandonné, Saniel avait toujours observé une certaine réserve, comme s'il craignait de se livrer et de laisser lire au fond de sa nature. Que de fois l'avait-il raillée lorsqu'elle sentimentalisait, comme il disait, et «chantait sa romance»; et voilà que lui-même la chantait, cette romance d'amour.
Si grand que fût son bonheur à l'écouter, elle ne pouvait pas se défendre cependant d'un étonnement inquiet, et de se demander sous quelle impression mélancolique il se trouvait en ce moment.
Il savait trop bien lire en elle pour ne pas deviner cette inquiétude; alors, ne voulant pas se trahir, il amena un sourire dans ses yeux:
—Tu ne me reconnais pas, n'est-ce pas? dit-il, et je suis sûr que tu te demandes si je ne suis pas malade.
—Oh! cher, ne raille point et ne te raidis pas contre le sentiment qui met une si douce musique sur tes lèvres: heureuse, si heureuse de t'entendre parler ainsi que je voudrais voir ton bonheur égal au mien, dissiper le nuage assombri dont ton regard est voilé. Ne t'abandonneras-tu jamais? A cette heure surtout où tout chante et rit en nous comme autour de nous! Que tu fusses chagrin il y a six mois, rien n'était plus légitime: c'était désespéré que tu aurais pu être en face du lendemain; mais aujourd'hui que te manque-t-il pour être heureux?
—Rien, c'est vrai.
—Ce présent n'est-il pas le matin radieux d'un avenir superbe?
—Que veux-tu! il y a des physionomies chagrines, comme il y en a d'heureuses: la mienne n'est pas la tienne mais ne parlons plus de cela, ni de passé, ni d'avenir: soyons au présent.
Il se leva et, la prenant dans ses bras, il la fit asseoir près de lui sur le divan.
Le tintement de la sonnette de l'entrée fit sursauter Saniel comme s'il avait reçu une forte commotion électrique.
—Tu ne vas pas ouvrir? dit Philis. Qu'on ne nous prenne pas notre soirée.
Mais bientôt une nouvelle sonnerie, plus ferme, le mit sur ses jambes.
—Le mieux est de savoir, dit-il, et il alla ouvrir la porte, laissant Philis dans son cabinet.
Une femme de chambre lui tendit une lettre:
—De la part de madame Dammauville, lui dit-elle; il y a une réponse.
Il la laissa dans le vestibule, éclairé par la porte ouverte sur le palier, et rentra dans son cabinet pour lire la lettre: le rêve n'avait pas duré longtemps, la réalité le ressaisissait de ses mains impitoyables; cette lettre à coup sûr allait annoncer le coup qui le menaçait.
«Si M. le docteur Saniel est libre, je le prie de venir me voir ce soir pour affaire urgente; je l'attendrai jusqu'à dix heures; sinon je compte sur lui demain matin à partir de neuf heures.
A. DAMMAUVILLE».
Il revint dans le vestibule:
—Dites à madame Dammauville que je serai près d'elle dans un quart d'heure.
Quand il rentra dans son cabinet, il trouva Philis debout devant la glace, occupée à mettre son chapeau.
—J'ai entendu, dit-elle. Quel chagrin! Mais je ne peux pas t'en vouloir, puisque c'est pour Florentin que tu me quittes.
Comme elle se dirigeait vers la porte, il l'arrêta:
—Embrasse-moi donc une fois encore.
—Jamais il ne l'avait serrée d'une étreinte aussi longue, aussi passionnée.