Bien que Saniel n'eût aucune expérience des affaires, il n'était pas assez naïf pour ne pas comprendre que Caffié, en lui refusant ce prêt, voulait le tenir dans une dépendance étroite.
—Le calcul est simple, se dit-il, en descendant l'escalier; il se charge de ma défense et la conduit de telle sorte qu'un beau jour, qui n'est pas loin, je ne peux me sauver qu'en tendant la main à la jeune fille charmante. Quel gredin!
Cependant, telle était la situation, qu'il devait se trouver heureux d'obtenir le concours de ce gredin: au moins, c'était du temps gagné, et Jardine, en voyant qu'il n'avait plus devant lui un mouton disposé à se laisser égorger, accepterait peut-être un arrangement raisonnable; le tout était de manoeuvrer de façon que Caffié n'empêchât pas cet arrangement.
Par malheur, il se sentait peu propre à cette manoeuvre, ayant toujours été droit devant lui, l'oeil fixé sur son but, ne pensant qu'au travail qui le lui ferait atteindre;—et voilà que maintenant il fallait qu'il s'improvisât diplomate; en se pliant à des finesses, à des roueries qui n'étaient pas du tout dans sa nature brutale: il avait commencé en ne disant pas tout de suite à Caffié ce qu'il pensait de ses propositions; mais il est plus difficile d'agir que de se contenir, de parler que de se taire.
Que dirait-il, que ferait-il, quand le moment de l'action serait venu?
Il arriva chez lui sans avoir rien trouvé, et, comme il passait devant la loge du concierge, absorbé dans sa préoccupation, il entendit qu'on l'appelait:
—Monchieur le docteur, voulez-vous bien entrer un moment, je vous prie?
Il pensa que c'était quelque consultation qu'on voulait lui demander, un pays qui attendait son retour comme cela se produisait si souvent, et, bien qu'il ne fût pas en disposition d'écouter patiemment des bavardages imbéciles, il revint sur ses pas et entra dans la loge.
—C'est cha qu'on a apporté, dit le concierge en lui tendant une feuille de papier timbré couverte d'une écriture courue.
Cha, c'était le commencement du feu dont Caffié avait parlé. Sans la lire jusqu'au bout Saniel la mit dans sa poche et se prépara à sortir; mais le concierge le retint.
—Je voudrais dire deux mots à monchieur le docteur relativement à ce papier.
—Vous l'avez lu?
—Pour cha non, mais j'ai causé avec le clerc d'huissier qui me l'a remis «parlant à ma perchonne» et il m'a expliqué la situation. C'est-y malheureux, monchieur le docteur!
Il ne manquait plus à Saniel que d'être plaint par son concierge.
—Elle n'est pas ce qu'on vous a dit, répliqua-t-il avec hauteur.
—Allons, tant mieux! j'en suis bien content, pour vous et pour moi. Vous pourrez me payer ma petite note.
—Vous me la donnerez.
—Je vous l'ai déjà donnée deux fois, mais je l'ai refaite; la voilà.
La réclamation d'un créancier paralysait Saniel ou bien il restait bouche béante, étouffé par l'humiliation, ou bien il ne trouvait à répondre que des maladresses. Prenant la note que le concierge lui tendait, il la mit dans sa poche en balbutiant quelques mots.
—Voyez-vous, monchieur le docteur, faut que je vous dise ce que j'ai sur le coeur depuis longtemps. Vous êtes mon pays et je vous estime trop pour ne pas parler. En prenant votre appartement, en vous engageant avec votre tapissier vous avez fait plus que force: vous vous épuisez; quittez cet appartement, prenez celui d'en face qui coûte moitié moins, et ça ira. Vous ne serez pas forcé d'abandonner le quartier. Qu'est-ce que deviendraient les pays si vous nous quittiez? Vous êtes un bon médecin, tout le monde le reconnaît et le dit, les pays s'entend. Maintenant, pour ma petite note, il est convenu que je passerai le premier, n'est-ce pas, comme de juste?
—Aussitôt que j'aurai de l'argent, je vous payerai.
—C'est dit?
—Je vous le promets.
—Je vous remercie bien. Si ça pouvait être demain, cha ferait mon affaire; je ne suis pas riche, vous savez, et pourtant j'ai toujours payé le gaz de vos expériences.
Son papier timbré dans sa poche, Saniel retourna chez Caffié qu'il rencontra sous sa porte cochère, où il lui remit l'exploit de l'huissier.
—Je verrai ça ce soir, dit l'homme d'affaires; pour le moment, je vais dîner. Mais soyez tranquille, je ferai dès demain matin le nécessaire. Bonsoir; je meurs de faim.
Si Saniel ne mourait pas de faim, il eût cependant, lui aussi, dîné volontiers, mais trois jours auparavant il s'était saigné à blanc pour adoucir son tapissier par un acompte aussi fort qu'il avait pu le faire, ne gardant que cinq francs pour lui, et ce n'était pas avec les quelques sous qui lui restaient qu'il pouvait entrer dans un restaurant ni même dans une gargote, si misérable qu'elle fût. Il n'avait qu'à acheter un pain dont il souperait en travaillant comme cela lui était si souvent arrivé.
Mais en rentrant, il ne put pas, comme il le voulait, se mettre à l'article qu'il devait écrire et et livrer le soir même. Parmi les besognes dont il s'était chargé, il y en avait une, et non la moins fastidieuse; qui consistait à donner, par correspondance, des consultations aux abonnés d'un journal de modes ou, plus justement, à recommander, en empruntant la forme de conseils médicaux, tous les cosmétiques,—pâtes épilatoires, élixirs, eaux aromatiques, teintures, essences, huiles, vinaigres, laits, crèmes, savons, opiats, pommades, glycérines, vaselines, sachets, pastilles, dentifrices, fards; et aussi toutes les spécialités pharmaceutiques—vins fortifiants, pilules régénératrices, pâtes pectorales, goudrons, fers, sirops, purgatifs, auxquels leurs inventeurs voulaient donner une autorité que le public, qui se croit malin, refuse à l'annonce toute simple de la dernière page. Avec l'ambition qui était sienne et la carrière qu'il voulait suivre, il n'aurait jamais consenti à faire sous son nom cette correspondance; aussi pour ce travail n'était-il que le secrétaire d'un de ses confrères qui, simple médecin de quartier, n'avait pas les mêmes ménagements à garder et signait bravement ces consultations, trouvant que les clients comme l'argent étaient toujours bons à prendre, d'où qu'ils vinssent. Pour ça peine. Saniel remplaçait ce confrère les dimanches d'été, et de temps en temps recevait à titre gracieux une caisse de parfumerie ou de produits pharmaceutiques, qu'il vendait au rabais quand l'occasion s'en présentait.
Toutes les semaines, on lui donnait la liste des cosmétiques et des spécialités qui devaient figurer dans sa correspondance, et n'importe comment il fallait les recommander, soit en répondant aux lettres qui lui étaient réellement adressées, soit en inventant des questions lui permettant de les introduire plus ou moins à propos.
Il commençait à consulter cette liste et la liasse de lettres des abonnés que le journal lui avait envoyées, quand la sonnette de la porte d'entrée tinta; c'était peut-être un malade, le bon malade qu'il attendait vainement depuis quatre ans: il quitta son bureau pour aller ouvrir.
C'était son charbonnier qui venait pour sa petite note.
—Je passerai un de ces jours chez vous, dit Saniel; ce soir, je suis pressé.
—C'est que, moi aussi, je suis pressé: j'ai une échéance demain et j'ai compté sur M. le docteur.
—Je n'ai pas d'argent ici.
—Que M. le docteur me donne seulement un acompte.
—Je vous dis que je n'ai pas d'argent ici.
—Alors c'est donc vrai ce qu'on raconte que M. le docteur va être poursuivi par les huissiers, qu'on va le vendre, ou lui reprendre ses meubles. Il ne voudra pas me faire perdre mon argent; je suis un père de famille.
Saniel ne le savait que trop, qu'il était père de famille, ayant eu à soigner depuis quatre ans cette famille, composée d'une mère et de trois enfants constamment malades, sans qu'il eût jamais été question de lui payer ses visites.
Tant bien que mal, après une interminable discussion, il parvint à renvoyer le charbonnier, et rentra dans son bureau pour se mettre à son article.
La première lettre qu'il prit, signée: «Parfum de cyclamen», demandait des conseils pour les dents; il répondit:
«Parfum de cyclamen.—Abandonnez votre dentifrice, qui est dangereux et vous ferait perdre toutes vos dents avant cinq ans, adoptez celui de la pharmacie Durand, 215, rue Richelieu, dont je vous garantis les bons effets....
»Jeune femme pâle.—L'opération est radicale, sans danger pour la peau et pour la santé; mais elle doit être faite par une main habile à manier l'électricité. Adressez-vous à moi, 117, Chaussée d'Antin, de deux à quatre heures; j'aurai grand plaisir à vous voir.»
Moi, ce n'était pas lui Saniel, mais bien son confrère, celui qui signait cette correspondance et qui, par ces amorces, pêchait ainsi quelques clients.
Il allait passer à la troisième, signée: «Une affligée de vingt ans», lorsque la sonnette retentit de nouveau. Cette fois, il n'ouvrirait pas: encore un créancier sans doute. Et il écrivit son conseil.
Pourtant? Depuis quatre ans, il attendait que la chance tirât pour lui un bon billet à la loterie de la vie: une malade riche, atteinte d'un kyste ou d'une tumeur qu'il conduisait chez un chirurgien à la mode, lequel partageait avec lui les dix ou quinze mille francs, prix de l'opération. Alors il était sauvé.
Il courut à sa porte. La malade au kyste se présenta sous la forme d'un petit homme barbu, à la trogne allumée, portant par-dessus sa veste le tablier en grosse toile noire des marchands de vin. C'était en effet le marchand de vin du coin qui ayant, lui aussi, appris la vérité de l'huissier, venait toucher sa petite note pour fournitures de vin et de portions faites depuis trois mois pour les déjeuners de M. le docteur.
La scène qui s'était passée avec le charbonnier recommença plus vive, plus violente, et il fallut que Saniel se fâchât, menaçât, pour mettre à la porte le marchand de vin, qui ne partit qu'en promettant de revenir le lendemain avec son huissier.
Saniel reprit son article
«Une Parisienne en perspective.—Puisque vous viendrez bientôt à Paris, je diffère mon ordonnance jusqu'à votre arrivée: toutes les explications ne valent pas un coup d'oeil. Que votre première visite soit pour le 117 de la Chaussée-d'Antin: vous êtes certaine de me trouver de deux heures à quatre heures.
«Entre perruche et ouistiti.—Faites usage des sachets de toilette de la parfumerie du Magnolia, ils retarderont vos rides, que vous exagérez certainement, votre style le dit.»
Sa plume courait sur le papier, lorsqu'un bruit de pas lui fit lever la tête: ou bien il avait mal fermé sa porte sur le dos du marchand de vin, ou bien c'était son domestique qui venait d'entrer avec sa clef.... Alors que voulait-il? Ce n'était point toute la journée qu'il l'employait, mais seulement à l'heure de sa consultation, pour le ménage et pour ouvrir aux clients quand il s'en présentait.
Comme il allait se lever pour voir qui marchait ainsi, on frappa à sa porte: c'était en effet son domestique, à l'air penaud et embarrassé.
—Qu'est-ce qu'il y a, Joseph?
—J'ai pensé que je trouverais monsieur, et je suis venu.
—Pourquoi?
Joseph hésita; puis, prenant courage, il dit avec volubilité, en tenant ses yeux baissés:
—Je viens demander à monsieur de me payer mon mois qui est échu du 15, parce qu'il y a besoin d'argent à la maison tout de suite; s'il n'y avait pas besoin d'argent, je ne serais pas venu.
Saniel le regarda.
—Vous ne savez pas qu'un huissier a laissé du papier timbré chez le concierge.
—Qui est-ce qui a pu dire ça à monsieur?
—Le savez-vous ou ne le savez-vous pas?
—Eh bien, c'est vrai; alors, comme quand les huissiers sont quelque part ils raflent tout, j'ai pensé que monsieur, qui est si juste, ne voudrait pas que je perde mon pauvre argent que j'ai eu tant de mal à gagner. Alors je suis venu, et me voilà.
—Hé bien, je n'ai pas d'argent; si j'en avais eu, j'aurais payé l'huissier.
—Faut donc que je perde mes gages?
—Je vous payerai plus tard.
—Quand?
—Aussitôt que je pourrai.
—Est-ce que les huissiers vous laisseront faire? Ils vont tout vendre ici. Si monsieur voulait, je le tiendrais quitte....
—Comment?
—J'emporterais la redingote que monsieur m'a fait faire il y a deux mois; bien sûr qu'elle ne vaut pas ce qui m'est dû, mais ce serait toujours ça.
—Emportez la redingote.
Joseph eut vite pris sa redingote dans l'armoire de l'entrée où elle était accrochée, et il la roula dans un journal.
—Pour lors monsieur ne comptera pas sur moi demain, dit-il en déposant sa clef sur un coffre; il faut que je cherche une place.
—C'est bien, je ne compterai pas sur vous.
—Bonsoir, monsieur.
Et Joseph fila au plus vite.
Resté seul, Saniel ne se remit pas tout de suite au travail; mais, se renversant dans son fauteuil, il promena un regard mélancolique dans son cabinet et jusque dans le salon, dont la porte était restée ouverte: à la faible lueur de sa bougie, il voyait ses grands fauteuils méthodiquement alignés de chaque côté de la cheminée, les draperies des fenêtres noyées dans l'ombre et tout ce mobilier qui, depuis quatre ans, lui avait coûté tant d'efforts. C'était de ce Louis XIV de camelote qu'il avait été si longtemps prisonnier, et par qui maintenant il allait être exécuté. La belle affaire, vraiment, intelligente et habile! Tout cela n'avait servi qu'à de pauvres Auvergnats, sans que lui-même en jouit, n'ayant pas le goût bourgeois du bibelot, ni le besoin du bien-être. Un mouvement de colère et de révolte contre lui-même lui fit asséner un coup de poing sur son bureau: quel naïf il avait été!
De nouveau la sonnette tinta. Cette fois, il n'entendrait pas, ne comptant plus sur la cliente riche.
Après un court instant, on tambourina doucement sur la porte. Alors, se levant vivement, il courut ouvrir.
Une femme se jeta à son cou:
—Ah! mon chéri, que je suis contente de te trouver chez toi.
Elle lui avait passé un bras autour de la taille, et, se serrant contre lui, se pelotonnant, ils étaient entrés dans le cabinet.
—Que je suis donc contente, répéta-t-elle; quelle bonne idée j'ai eue!
Et d'un brusque mouvement elle se débarrassa de la longue redingote en drap gris qui l'enveloppait jusqu'aux pieds.
—Et toi, es-tu content, dit-elle en se plaçant devant lui pour le mieux regarder.
—Peux-tu le demander?
—Simplement pour te l'entendre dire.
—N'es-tu pas ma seule joie, la douce lumière qui m'éclaire au fond du puits où je pioche jour et nuit!
—Cher Victor!
C'était une grande et svelte jeune femme aux cheveux châtains, qui la coiffaient de boucles épaisses jusque sur les sourcils. De beaux yeux sombres, un nez court, des dents superbes et des gencives couleur de fraise lui donnaient l'air d'un joli chien; elle en avait la gaieté, la vivacité, l'effronterie gracieuse, la caresse passionnée du regard. Habillée à la diable, en Parisienne qui n'a pas le sou, mais qui pare tout ce qu'elle porte, elle avait une désinvolture, une élégance naturelles qui charmaient: avec cela, un ton bon enfant, un rire joyeux et une expression de sensibilité répandue sur son visage frais.
—Je viens dîner avec toi, dit-elle gaiement, et j'ai une faim!...
Il laissa échapper un mouvement qu'elle saisit.
—Je te gêne? dit-elle inquiète.
—Mais pas du tout.
—Tu as à sortir?
—Non.
—Alors pourquoi as-tu fait un mouvement qui trahissait de l'ennui ou tout au moins de l'embarras?
—Tu te trompes, ma petite Philis.
—Avec un autre, je me tromperais peut-être; mais avec toi, est-ce que c'est possible? Tu sais bien qu'entre nous il n'est pas besoin de paroles, que je lis dans tes yeux ce que tu vas dire, sur ta physionomie ce que tu penses comme ce que tu sens. Est-ce qu'il n'en est pas toujours ainsi quand on aime... comme je t'aime?
Il la prit dans ses bras et longuement il l'embrassa; puis, allant à un fauteuil sur lequel en rentrant il avait jeté son pardessus, il tira d'une poche le pain qu'il avait acheté.
—C'est que voilà mon dîner, dit-il en montrant son pain.
—Oh! il faut que je te gronde: le travail te fait perdre la tête. Ne peux-tu prendre le temps de manger?
Il eut un triste sourire:
—Ce n'est pas le temps qui m'a manqué.
Il fouilla dans sa poche et en tira trois gros sous qui lui restaient:
—On ne dîne pas au restaurant avec six sous.
Elle se jeta sur lui:
—Oh! chéri, pardonne-moi, s'écria-t-elle. Pauvre cher martyr, cher grand homme, c'est moi qui t'accuse, quand je devrais embrasser tes genoux. Et tu ne me grondes pas; un triste sourire est toute ta réponse. Eh quoi, tu en es là: pas même de quoi manger!
—On mange très bien avec du pain; que ne suis-je assuré d'en avoir toujours!
—Eh bien, aujourd'hui je veux qui tu aies mieux et plus. Ce matin, en voyant le mauvais temps, il m'est venu une idée à laquelle tu étais associé: c'est bien naturel, puisque tu ne quittes ni mon coeur ni ma pensée: j'ai dit à maman que, si la bourrasque continuait, je coucherais à la pension. Tu t'imagines avec quelle émotion j'ai écouté le vent toute la journée, en regardant la pluie tomber mêlée aux feuilles et aux branches mortes qui passaient en tourbillons. Dieu merci, le temps a été assez mauvais pour que maman me croie bien tranquille à la pension; et me voilà à toi jusqu'à demain matin. Mais, comme nous ne pourrons pas rester à jeun jusque-là, en nous contentant de ton pain, je vais aller acheter à dîner; nous ferons la dînette au coin du feu, ce sera bien plus amusant que d'aller au restaurant.
Elle endossa vivement sa redingote.
—Mets la table pendant que je fais mes achats.
—J'ai mon article à finir qu'on va venir chercher à huit heures; pense que j'ai encore à recommander trois vins toniques, cinq préparations de fer, une teinture au henné, un lait mammaire, deux lotions capillaires, un opiat, je ne sais combien de savons et de poudres de riz, et il faut que, de force ou de bonne volonté, ils entrent dans mon article. Quel métier!
—Eh bien, ne t'inquiète pas de la table; nous la mettrons ensemble quand tu auras fini, ce qui ne sera que plus amusant.
—Tu prends tout par le bon côté, toi!
—Est-ce qu'il est meilleur de le prendre par le mauvais? A tout à l'heure!
Elle allait tirer la porte.
—Ne fais pas de folies, dit-il.
—Il n'y a pas de danger, répondit-elle en frappant sur sa poche.
Puis, revenant à lui, elle l'embrassa passionnément:
—Travaille.
Et elle partit en courant.
Il y avait deux ans qu'ils s'aimaient. A cette époque, Saniel allait toutes les semaines, aux environs de Paris, faire, dans une pension, un cours d'anatomie à l'usage des jeunes filles qui se préparaient aux examens de l'Hôtel de Ville, et chaque fois il se rencontrait avec une jeune femme qu'il n'avait pas pu ne pas remarquer: elle partait et revenait aux mêmes heures que lui, et donnait des leçons dans la pension rivale de celle où il professait: comme elle portait souvent sous le bras un grand carton ou quelquefois un moulage en plâtre, il avait conjecturé, sans avoir besoin pour cela d'un effort, que c'était le dessin qu'elle enseignait. Tout d'abord il n'avait pas fait attention à elle: que lui importait cette maîtresse de dessin; il avait autre chose en tête que les femmes. Mais peu à peu, précisément parce qu'elle était discrète et réservée, il avait été frappé par la vivacité et la gaieté de sa physionomie: il y avait vraiment plaisir à regarder cette jeune femme jolie et surtout plaisante. Cependant il n'avait rien laissé voir de ce qu'il pensait d'elle: si leurs yeux se souriaient lorsqu'ils se rencontraient c'était tout; eux, ils ne se connaissaient point. Quand ils descendaient de wagon ils ne s'en allaient point côte à côte; quand il prenait le trottoir de gauche, il était certain d'avance qu'elle prendrait celui de droite, et réciproquement. Les choses avaient continué plusieurs mois ainsi sans que jamais un mot fût échangé entre eux: seulement par la force des choses ils avaient l'un et l'autre appris qui ils étaient: elle, professeur de dessin comme il l'avait deviné, s'appelait mademoiselle Philis Cormier; elle était la fille d'un peintre mort depuis sept ou huit ans, qui avait eu une certaine réputation; lui était un médecin à qui on prédisait un bel avenir, un homme très fort qu'on verrait un jour à l'oeuvre; et naturellement leur attitude l'un envers l'autre était restée la même; il n'y avait pas là de raisons particulières pour qu'elle changeât. Le hasard avait fait naître ces raisons: un jour d'été que le temps s'était subitement mis à l'orage à l'heure où ils reprenaient ordinairement le train, Saniel, revenant au chemin de fer, avait rejoint en route mademoiselle Philis Cormier, qu'il voyait se hâter devant lui; ils avaient encore cinq ou six cents mètres à parcourir à travers une plaine sans maisons avant d'arriver à la station, c'est-à-dire plus que le temps d'être inondés si les nuages noirs que roulait le vent se décidaient à crever: lui avait un parapluie qu'on venait de lui prêter en quittant la pension; elle n'en avait point. Pour la première fois, il s'était décidé à lui adresser la parole:
—Il semble que l'orage va nous prendre avant que nous ayons gagné là station; vous n'avez pas de parapluie: voulez-vous me permettre de marcher près de vous? je vous abriterai avec celui qu'on vient de me prêter.
Elle avait répondu par un sourire, et ils s'étaient mis à marcher côte à côte jusqu'au moment où la pluie s'était abattue sur eux; alors elle s'était rapprochée de lui, et ils étaient entrés dans la gare en causant gaiement:
—Votre parapluie vaut mieux que la jupe de Virginie, dit-elle.
—Qu'est-ce que c'est que la jupe de Virginie?
—Vous n'avez pas luPaul et Virginie?
—Non.
—Elle l'avait regardé avec un sourire un peu moqueur, se demandant ce que les gens très forts pouvaient bien lire.
Non-seulement Saniel n'avait pas lu le roman de Bernardin de Saint-Pierre, pas plus celui-là que d'autres d'ailleurs, mais encore il n'avait jamais aimé, les choses du coeur n'étant pas plus son fait que celles de l'imagination. Il faut du loisir pour les lectures d'agrément, et plus encore pour l'amour, comme il leur faut une liberté d'esprit et une indépendance de vie qu'il n'avait pas. Où aurait-il trouvé le temps de lire des romans? Quand et comment se serait-il occupé d'une femme? Celles qu'il avait eues depuis son arrivée à Paris n'avaient jamais pris sur lui la plus légère influence, et il n'avait gardé d'aucune un souvenir bien distinct. Au contraire, pensant à cette promenade sous la pluie, il avait retrouvé cette jeune fille avec une sûreté de mémoire tout à fait extraordinaire chez lui; l'impression avait donc été bien forte qu'elle se continuait ainsi: il revoyait Philis avec son sourire qui découvrait ses dents éblouissantes, il entendait la musique de sa voix, et cette plaine monotone, qu'il avait si souvent traversée sans jamais la voir, lui apparaissait comme le plus joli paysage du monde. Évidemment un changement s'était fait en lui, quelque chose s'était éveillé dans son esprit; pour la première fois, il s'était aperçu que l'organe conoïde creux et musculaire qu'on appelle le coeur peut servir à autre chose qu'à la circulation du sang.
Quelle surprise et aussi quel désappointement! Allait-il être assez naïf pour aimer cette jeune fille et empêtrer d'une femme sa vie déjà si difficile et si lourdement remplie. La belle affaire, en vérité, et comme la nature l'avait bâti pour jouer les amoureux! Il est vrai que ceux-là seulement qui le veulent bien deviennent amoureux, et que, par expérience, il connaissait la force de volonté.
Mais il avait bientôt fallu en rabattre de cette confiance en soi: loin de Philis, il pouvait ce qu'il voulait; près d'elle, c'était elle qui voulait; d'un regard elle était maître de lui; il arrivait furieux pour l'influence qu'elle avait prise sur lui, et contre laquelle il s'était débattu depuis qu'ils ne s'étaient vus; il la quittait ravi de sentir combien profondément il l'aimait.
Pour un homme dont la raison et la logique avaient réglé la vie jusqu'à ce moment, ces contradictions étaient exaspérantes, et il ne se pardonnait de les subir qu'en se disant qu'elles ne pouvaient modifier en rien la ligne de conduite qu'il s'était tracée, ni le faire dévoyer du chemin qu'il suivait.
Riche, ou simplement avec un peu de fortune, il eût pu—quand il était près d'elle et en sa puissance—se laisser entraîner; mais ce n'était pas quand il crevait de faim qu'il allait faire la folie de prendre une femme; qu'aurait-il à lui donner? sa misère, rien que sa misère; et la honte, à défaut d'autre raison, l'empêcherait à jamais de la lui offrir.
Depuis qu'ils se connaissaient, elle avait elle-même, tout naturellement, en causant, complété les renseignements qu'il avait eus tout d'abord: elle était bien, comme on le lui avait dit, la fille d'un peintre; son père, qui avait eu des commencements difficiles, était mort au moment où, après des années de lutte acharnée, il arrivait à la fortune; dix années de plus de travail, et il laissait à sa famille, sinon la richesse, au moins une très belle aisance. En réalité, il ne lui avait laissé que la ruine; l'hôtel qu'il s'était fait construire vendu, et les dettes payées, il ne leur était resté que quelques meubles. Il avait fallu travailler, ils étaient trois, une mère, un fils et une fille; la mère, qui n'avait pas de métier, s'était mise à des travaux de lingerie; le fils avait quitté le collège pour entrer clerc chez un homme d'affaires appelé Caffié; la fille, qui heureusement pour elle avait appris à dessiner et à peindre sous la direction de son père, avait cherché des leçons, et, pour ajouter au peu qu'elles lui procuraient, elle dessinait des menus de dîner pour les papetiers et peignait sur soie des coffrets et des éventails: ils vivaient, et bien juste, avec une dure économie et des privations de toute sorte, encore le frère, las de la triste existence et du labeur que lui imposait son homme d'affaires, venait-il de les quitter pour aller tenter la fortune en Amérique. Si Saniel se mariait jamais, ce dont il doutait, ce ne serait pas, à coup sûr, une femme dans ces conditions qu'il épouserait.
Cette réflexion le rassurant, il s'était un peu plus livré avec elle; pourquoi ne jouirait-il pas du plaisir très doux qu'il avait à la voir et à l'entendre? Sa vie n'était pas déjà si gaie et si heureuse; il se sentait parfaitement sûr de lui et, telle qu'il la connaissait maintenant, il était tout aussi sûr d'elle: une brave et honnête fille; d'ailleurs, comment eût-elle deviné qu'il l'aimait?
Ils avaient donc continué à se voir avec un plaisir qui semblait égal des deux côtés, allant l'un au devant de l'autre aussitôt qu'ils s'apercevaient dans la gare, s'attendant, montant dans le même wagon, s'arrangeant toujours pour faire route ensemble à l'aller comme au retour, et s'entretenant librement, gaiement, oubliant si bien le temps, qu'il était rare que l'arrivée ne les surprit point.
Les choses avaient marché ainsi jusqu'à l'approche des vacances, c'est-à-dire d'une séparation momentanée, et, un peu avant ce moment, ils avaient décidé qu'après leur dernière leçon, au lieu de prendre le train à la station comme à l'ordinaire, ils iraient à une lieue de là pour revenir à Paris par le tramway, ce qui leur ferait une promenade d'une bonne heure à travers bois.
Le soleil était chaud ce jour-là: à moitié chemin, Philis avait demandé à se reposer un moment; ils s'étaient assis dans un taillis, et bientôt ils s'étaient trouvés aux bras l'un de l'autre.
Depuis, Saniel n'avait jamais parlé de mariage et Philis n'en avait jamais rien dit de son côté.
Ils s'aimaient.
Saniel était encore au travail quand Philis rentra.
—Tu n'as pas fini pauvre cher! demanda-telle.
—Le temps de soigner par correspondance une maladie pour laquelle l'examen attentif de dix médecins ne suffirait peut-être pas, et je suis à toi.
En trois lignes l'affaire fut faite; il quitta son bureau:
—Me voilà: que veux-tu que je fasse?
—Aide-moi à sortir ce qu'il y a dans mes poches.
Elle s'était déjà débarrassée d'une bouteille enveloppée dans une feuille de papier qu'elle avait déposée sur le bureau.
—Comme tu es chargée! dit-il.
—Juste ce qu'il faut.
Elle avait des paquets sous les bras, et les poches de sa redingote ainsi que de sa robe paraissaient remplies: ce fut un travail de les vider.
—Ne serre pas trop fort, disait-elle à chaque paquet qu'il lui prenait.
A la fin, les poches furent vides.
—Où dînons-nous? demanda-t-elle.
—Ici; puisque la salle à manger est transformée en laboratoire.
—Alors commençons par faire du feu; j'ai eu les pieds mouillés en pataugeant sur la route de la station.
—Je ne sais pas s'il y a du bois.
—Allons voir.
Elle prit la bougie et ils passèrent dans la cuisine qui, de même que la salle à manger était un laboratoire, était une étable où Saniel élevait, dans des cages, des cochons d'Inde et des lapins pour ses expériences, et où Joseph entassait pêle-mêle tout ce qui le gênait, sans avoir à prendre souci du fourneau ou de la grillade qui n'avaient jamais été allumés. Mais ils eurent beau fureter, leurs recherches furent vaines; il y avait de tout dans cette cuisine, excepté du bois à brûler; de vieux balais, des brosses à cirage, des choux pour les lapins, des carottes pour les cochons d'Inde, des amas de journaux, des caisses et des boîtes.
—Tu tiens à ces boîtes? demanda-t-elle en caressant un petit cochon qu'elle avait pris dans ses bras.
—Nullement; elles ont servi à emballer de la parfumerie et des spécialités pharmaceutiques; elles sont maintenant inutiles.
—Eh bien, on peut très joliment se chauffer avec ces planches; cassées, elles feront un beau feu clair et flambant.
Un vieux couperet rouillé se trouvait sur le fourneau; Saniel le prit et rapidement il fendit assez de caisses pour avoir une bonne provision de bois.
—Ce que c'est que d'être Auvergnat! dit-elle en riant; c'est à croire qu'en naissant vous recevez tous le génie du charbonnage.
—Alors tu te moques de moi?
—Non, mais tu coupes ton bois gravement, lugubrement, comme si tu dépeçais un malade, et je voudrais te faire rire un peu, en riant moi-même de toi, de moi, de n'importe qui, pourvu que tu te dérides.
Ils revinrent dans le cabinet, Saniel portant la provision de bois.
—Maintenant, mettons la table, dit-elle avec entrain.
Un petit guéridon pliant était placé devant la fenêtre, et Saniel s'en servait pour déjeuner bien souvent, avec l'assiette assortie que Joseph allait lui chercher chez le charcutier, ou avec la portion que fournissait le marchand de vin qui, quelques instants auparavant, était venu lui faire une scène; elle le prit et l'apporta devant la cheminée où elle l'ouvrit.
—Où est le linge? demanda-t-elle.
—C'est que je ne suis pas riche en linge; cependant j'ai dans cette armoire des serviettes que j'étale sur la poitrine et les épaules des gens que j'ausculte; voyons s'il y en a de propres.
Justement il en restait quatre, c'est-à-dire une de plus qu'il ne fallait.
—As-tu des assiettes, des couteaux, des fourchettes, des verres?
—Oui, dans une armoire de la salle à manger.
—Allons les chercher.
Cette salle à manger, où l'on n'avait jamais mangé, était la pièce la plus curieusement meublée de l'appartement. Point de table, point de chaises, point de buffet; mais, le long de la muraille, des planches en bois blanc formant étagère, et, sur ces planches, des matras, des ballons, des flacons à effilure horizontale ou verticale, des tubes de culture, des filtres, une étuve à gaz, un microscope, des tranches de pain, des morceaux de pomme de terre, çà et là des bocaux, des fioles, et aussi quelques livres, enfin le matériel d'un petit laboratoire de recherches bactériologiques: voilà, ce qu'était en effet cette salle où Saniel travaillait plus souvent et plus longuement que dans son cabinet de consultation.
C'était dans un placard que se trouvaient les cinq ou six assiettes, les trois couteaux, les verres qui composaient toute la vaisselle et la verrerie de Saniel.
—Tu es sûr qu'il n'y a pas de microbes dans les assiettes? demanda Philis en prenant ce qu'il fallait pour servir la table.
—J'espère que non.
—Enfin, en les essuyant bien.
Le couvert fut promptement mis par Philis, qui allait, venait, tournait autour de la table avec une légèreté gracieuse que Saniel admirait.
—Alors toi tu ne fais rien, dit-elle.
—Je te regarde et je réfléchis.
—Et le résultat de ces réflexions, peut-on le demander?
-C'est qu'il y a en toi un fonds de belle humeur et de gaieté, une exubérance de vie à égayer un condamné à mort.
—Et que serions-nous devenus, je te prie, si j'avais été une mélancolique et une découragée quand nous avons perdu mon pauvre papa? Il était la joie même, chantait toute la journée, s'éveillait une chanson sur les lèvres et, tout en travaillant, riait, plaisantait, sans jamais une minute de mauvaise humeur. C'est par lui et près de lui que j'ai été élevée, et je lui ressemble. Quand, en quelques jours, il, nous a été enlevé, tu peux t'imaginer comment, tombant de cette vie heureuse dans la détresse et le chagrin, nous avons été anéantis; maman, tu le sais, est une mélancolique et une inquiète, une timide disposée à voir tout en noir; mon frère Florentin est comme elle. Ce fut un désespoir morne: maman répétait du matin au soir que nous n'avions qu'à mourir de faim; mon frère voulait s'engager; je ne m'abandonnai point, et, si je ne pus pas rire et chanter, je me remuai assez cependant pour secouer l'engourdissement de la désespérance: je fis obtenir une place à Florentin, je trouvai du travail pour maman, et j'en trouvai pour moi aussi; le courage revint à tout le monde et peu à peu avec lui le calme de l'esprit.
Elle le regarda avec un sourire qui disait: «Veux-tu me laisser faire pour toi ce que j'ai fait pour eux?»
Mais, ces paroles précises, elle ne les prononça point; au contraire, elle chercha tout de suite à effacer leur impression si, comme elle le croyait, il les avait devinées.
—Va donc chercher de l'eau, dit-elle; pendant ce temps, je vais allumer le feu; maintenant c'est le moment.
Quand il revint, apportant une carafe pleine, le feu flambait en jetant des pétillements d'or qui illuminaient le cabinet. Assise devant le bureau, Philis écrivait.
—Que fais-tu donc là? demanda-t-il avec surprise.
J'écris notre menu, car tu penses bien que nous n'allons pas nous mettre comme ça tout bourgeoisement à table. Le voilà: qu'en penses-tu.
Elle lut tout haut:
—Sardines de Nantes.
—Cuisse de dinde rôtie.
—Terrine de pâté de foie gras aux truffes du Périgord.
—Mais c'est un festin, ton dîner!
—Croyais-tu que j'allais t'offrir une portion de fricandeau au jus?
Elle continua:
—Fromage de Brie,
—Choux à la crème vanillée,
—Pomme de Normandie,
—Vin....
—Ah! voilà. Quel vin? Je ne voudrais pas te tromper. Mettons: «Vin du marchand de vin du coin.» Et maintenant, à table.
Comme il allait s'asseoir, elle l'arrêta:
—Tu ne me donnes pas le bras pour me conduire à ma place? Si nous ne faisons pas les choses sérieusement, méthodiquement, nous n'y croirons pas, et les truffes du Périgord se changeront peut-être en petits morceaux noirs de n'importe quoi.
Quand ils furent assis en face l'un de l'autre, la serviette dépliée, elle continua sa plaisanterie:
—Allâtes-vous lundi à la représentation de Don Juan, mon cher docteur?
Et Saniel qui, malgré tout, avait gardé la mine sombre, se mit à rire franchement.
—Allons donc! s'écria-t-elle en frappant ses mains l'une contre l'autre. Plus de préoccupation, n'est-ce pas, plus de souci! Tes yeux dans les miens, cher Victor, et ne pensons qu'à l'heure présente; à la joie d'être ensemble, à notre amour. Est-ce dit?
Elle lui tendit la main par-dessus la table.
Il la prit et la serra:
—C'est dit.
Le dîner continua gaiement, Saniel répondant aux sourires et à la gaieté de Philis, qui conduisait l'entretien en ne le laissant pas languir: elle le servait, lui versait à boire, et c'étaient des éclats de voix, des rires comme ce cabinet n'en avait jamais entendu; de temps en temps, elle quittait sa chaise et jetait une poignée de bois au feu qui, à moitié éteint, reprenait ses pétillements.
Cependant, elle remarqua que peu à peu la physionomie de Saniel, un moment détendue, s'assombrissait et reprenait l'expression de préoccupation et d'amertume qu'elle avait eu tant de peine à chasser; elle voulut faire un nouvel effort.
—Est-ce que cette charmante dînette ne te donne pas l'idée de recommencer bientôt? demanda-telle,
—La recommencer! Comment? Où?
—Mais si j'ai pu venir ce soir sans que maman s'en inquiète, je trouverai bien un moyen, un prétexte, pour recommencer la semaine prochaine.
Il secoua la tête.
—Tu ne seras pas libre la semaine prochaine? demanda-t-elle, inquiète.
—Où serai-je la semaine prochaine, demain, dans quelques jours?
—Tu me fais peur! Explique toi, je t'en prie. Oh! Victor, aie pitié de moi, ne me laisse pas dans l'angoisse.
—Tu as raison; je dois tout te dire et ne pas laisser ta tendresse chercher des explications à ma préoccupation, qui ne peuvent que te tourmenter.
—Si tu as des soucis, ne m'estimes-tu pas assez pour les partager avec moi? Tu sais bien que je suis à toi, tout à toi, aujourd'hui, demain, à jamais!
Sans lui laisser ignorer les difficultés de sa situation, il n'était jamais cependant entré dans des détails précis, aimant mieux parler de ses espérances que de sa misère présente.
Le récit qu'il avait déjà fait à Glady et à Caffié, il le recommença, en ajoutant ce qui venait de se passer avec le concierge, le marchand de vin, le charbonnier et Joseph.
Elle écoutait anéantie.
—Il a emporté la redingote! murmura-t-elle.
—Il n'est venu que pour ça.
—Et demain?
—Ah! demain... demain!
—Avec tant de travail comment as-tu pu en arriver là?
—Comme toi, j'ai cru à la vertu du travail, et voilà où j'en suis! Parce que je sentais en moi une volonté que rien n'affaiblirait, une force que rien ne lasserait, un courage que rien ne rebuterait, je me suis imaginé que j'étais armé pour la lutte, de façon à ne pouvoir pas être vaincu, et je le sais, autant par la faute des circonstances que par la mienne...
—Et de quoi es-tu coupable, pauvre cher?
—D'ignorance de la vie, de maladresse, de présomption, d'aveuglement. Si j'avais été moins naïf, est-ce que je me serais laissé prendre aux propositions de Jardine? Est-ce que j'aurais accepté ce mobilier, cet appartement? Il me disait que les engagements qu'il me faisait signer étaient de simples formalités, qu'en réalité je le payerais quand je pourrais, qu'il se contenterait d'un honnête intérêt: cela m'a paru vraisemblable; je n'ai pas cherché au delà et j'ai accepté, heureux, glorieux de m'installer... certain d'avoir les reins assez solides pour porter ce fardeau. C'est une force d'avoir confiance en soi, mais c'est aussi une faiblesse. Parce que tu m'aimes tu ne me connais pas, tu ne me vois pas. En réalité, je suis peu sociable, et je manque absolument de souplesse, de finesse, de politesse, aussi bien dans le caractère que dans les manières: comment, avec cela, veux-tu qu'on fasse de la clientèle et qu'on réussisse si un coup d'éclat ne vous impose pas? Que le coup d'éclat se produise, j'y compte bien; mais son heure n'a pas encore sonné. Parce que je manque de souplesse, je n'ai pas su gagner la sympathie ou l'intérêt de mes maîtres; ils n'ont vu que ma raideur, et, comme je n'allais pas à eux, plus encore par timidité que par fierté, ils ne sont pas venus à moi,—ce qui est bien naturel, j'en conviens; de plus comme je n'ai pas incliné mes idées devant l'autorité de quelques-uns, ceux-là m'ont pris en grippe, ce qui est plus naturel encore. Parce que je manque de politesse et suis resté pour beaucoup de choses l'Auvergnat lourd et gauche que la nature m'a fait, les gens du monde m'ont dédaigné, s'en tenant à l'écorce qu'ils voyaient et qui leur déplaisait. Plus avisé, plus malin, plus expérimenté, je me serais au moins appuyé sur la camaraderie; mais je n'en ai pas pris souci. A quoi bon? je n'en avais pas besoin: ma force me suffisait; je trouvais plus crâne de me faire craindre que de me faire aimer. Ainsi bâti, je n'avais que deux partis à prendre: ou rester dans ma pauvre chambre de l'hôtel du Sénat, en vivant de leçons et de besognes de librairie jusqu'au jour du concours pour le bureau central et l'agrégation; ou bien m'établir dans un quartier excentrique, à Belleville, Montrouge ou ailleurs, et là faire de la clientèle à la force du jarret avec des gens qui ne me demanderaient ni politesse ni belles manières. Comme ces partis étaient raisonnables, je n'ai pris ni l'un ni l'autre:—Belleville parce que je voulais pas ne plus travailler que des jambes, comme un de mes camarades que j'ai vu fonctionner à la Villette: «Votre langue.—Bon.—Votre bras.—Bon!—Et, tandis qu'il est censé tâter le pouls à son malade, de l'autre main il écrit son ordonnance: «Vomitif, purgatif....—C'est quarante sous.»—Et il s'en va, sans jamais perdre cinq minutes pour son diagnostic: il n'a pas le temps;—l'hôtel du Sénat, parce que j'en avais assez, et qu'avec ses propositions Jardine me tentait. Voilà où il m'a amené.
—Et maintenant?