V

Après Philis, voilà que Nougarède voulait qu'il vît madame Dammauville, et cette coïncidence n'était pas le moindre danger de la situation qui s'ouvrait.

Qu'elle le vît, et les chances étaient pour qu'elle reconnût en lui l'homme qui avait tiré les rideaux; car, s'il avait pu parler à Philis et à Nougarède de troubles de vision ou de raison, il ne croyait pas à ces troubles, qui n'étaient pour lui que des échappatoires.

Philis, lorsqu'il arriva chez madame Cormier, n'était pas encore rentrée, et il eut à expliquer à la mère inquiète pourquoi sa fille se trouvait en retard.

Alors ce fut un délire de joie devant lequel il se sentit embarrassé. Comment briser l'espérance de cette malheureuse mère?

Ce qu'il avait dit à Philis et à Nougarède, il le répéta: Avant de voir Florentin libre, il fallait savoir ce que valait le témoignage de madame Dammauville; et il expliqua comment la valeur de ce témoignage pouvait se trouver compromise.

—Mais il est possible aussi qu'un paralytique jouisse de toutes ses facultés! s'écria madame Cormier avec une décision qui n'était ni dans ses habitudes ni dans son caractère.

—Assurément.

—N'en suis-je pas un exemple?

—Sans doute.

—Alors Florentin serait sauvé.

—C'est ce que nous devons espérer. Je ne vous prémunis contre un excès de joie que par un excès de prudence; au reste, il est probable que mademoiselle Philis va pouvoir nous fixer en rentrant.

—Vous auriez peut-être mieux fait d'aller rue Sainte-Anne: vous l'auriez encore trouvée.

C'était donc une manie universelle de vouloir l'envoyer rue Sainte-Anne!

Ils attendirent; mais la conversation fut difficile et lente entre eux; ce n'était ni à Philis ni à Florentin que Saniel pensait, c'était à lui et à ses propres craintes; de son côté, madame Cormier courait au-devant de sa fille: alors il y avait de longs silences que madame Cormier interrompait en allant dans la cuisine surveiller son dîner, prêt depuis plus de deux heures et qu'elle tenait au chaud.

Ne sachant que dire et que faire en présence de la mine sombre de Saniel et de sa préoccupation, qu'elle ne s'expliquait pas, elle lui demanda s'il avait dîné.

—Pas encore.

Si vous vouliez accepter une assiette de potage; j'ai du bouillon d'hier, Philis ne l'a pas trouvé mauvais.

Mais il n'accepta point, ce qui peina madame Cormier. Il y avait longtemps que, pour elle, Saniel était une sorte de dieu, et, depuis qu'elle le voyait si zélé à s'occuper de Florentin, le culte qu'elle lui avait voué s'était fait encore plus fervent. Combien de fois parlant de lui avec Philis, s'était-elle écriée «Comment pourrons-nous jamais nous acquitter envers M. Saniel!» et voilà qu'au moment où elle espérait pouvoir lui être agréable il la refusait. Mais elle ne lui en voulut pas: sans doute, il avait ses raisons; rien de ce qui venait de lui ne pouvait être mal.

Cependant les minutes s'écoulaient et Philis n'arrivait pas; enfin, on entendit son pas précipité.

—Comment! vous êtes venu prévenir maman? s'écria-t-elle en apercevant Saniel.

D'ordinaire, madame Cormier l'écoutait respectueusement, mais elle lui coupa la parole.

—Et madame Dammauville? demanda-t-elle.

—Madame Dammauville a des yeux excellents; c'est une femme de tête qui, sans le secours d'aucun homme d'affaires, administre sa fortune.

Défaillante, madame Cormier se laissa tomber sur une chaise.

—Oh! le pauvre enfant! murmurait-elle.

Des exclamations de joie lui échappaient qui n'avaient pas de sens précis.

Philis, radieuse, regardait Saniel, qui faisait des efforts pour ne pas rester sombre, et paraître s'associer à cette joie.

—C'est bien ce que je pensais, dit-il; mais il était imprudent de s'abandonner aujourd'hui à des espoirs que demain aurait détruits.

Pendant qu'il parlait, il échappait au moins à l'embarras de sa situation et à l'examen de Philis.

—Qu'a dit M. Nougarède? demanda-t-elle.

—Je vous l'expliquerai tout à l'heure; commencez par nous raconter ce que vous avez appris de madame Dammauville; c'est son état qui décidera notre conduite, au moins celle que Nougarède conseille d'adopter.

—Quand la concierge m'a vue revenir, commença Philis, elle a montré une certaine surprise; mais n'est une bonne femme qui se laisse facilement apprivoiser, et je n'ai pas eu trop de peine à la faire raconter sur madame Dammauville tout ce qu'elle sait. Il y a trois ans que madame Dammauville est veuve, sans enfant; elle a environ quarante ans; et c'est depuis son veuvage qu'elle habite sa maison de la rue Sainte-Anne. Jusqu'à l'année dernière, elle n'était pas mal portante, cependant elle allait tous les ans aux eaux à Lamalou. Il y a un an, elle a été prise de douleurs qu'on a cru rhumatismales et à la suite desquelles s'est déclarée la paralysie qui la tient au lit. Elle souffre parfois à crier, mais ce sont des crises qui ne durent pas toujours. Dans les intervalles elle vit de la vie ordinaire, si ce n'est qu'elle ne se lève point: elle lit beaucoup, reçoit quelques amies, sa belle-soeur, veuve d'un notaire, ses neveux et nièces, un des vicaires de la paroisse, car elle est pieuse et surtout très charitable. Ses yeux sont excellents. Jamais elle n'a eu ni délire ni hallucination. Elle est très réservée, déteste les bavardages, et cherche par-dessus tout à vivre tranquille; aussi l'assassinat de Caffié l'a-t-il exaspérée: elle ne voulait pas qu'on lui en parlât et elle-même n'en parlait à personne; elle aurait même dit que, si elle était en état de quitter sa maison, elle la vendrait, pour ne plus entendre prononcer le nom de Caffié.

—Comment a-t-elle parlé du portrait et de l'homme qu'elle a vu dans le cabinet de Caffié? demanda Saniel.

—C'est justement la question à laquelle la concierge n'a pas pu répondre; alors je me suis décidée à me présenter de nouveau chez madame Dammauville.

—Es-tu brave! dit madame Cormier avec fierté.

—Je t'assure que je ne l'étais guère en montant l'escalier: après ce que je venais d'apprendre de son caractère, c'était vraiment de l'audace de venir une seconde fois, à deux heures d'intervalle, troubler sa tranquillité; mais il le fallait. Elle voulut bien me recevoir. En montant, j'avais cherché une raison pour justifier ou tout au moins pour expliquer ma seconde visite, et je n'en avais trouvé qu'une aventureuse pour laquelle je dois demander votre indulgence.

Elle dit cela en se tournant vers Saniel, mais les yeux baissés, sans oser le regarder et avec une émotion pour lui inquiétante.

—Mon indulgence? dit-il.

—J'ai agi sans avoir le temps de bien réfléchir et sous la pression de la nécessité immédiate. Comme madame Dammauville se montrait surprise de me revoir, je lui dis que ce qu'elle m'avait appris était si grave et pouvait avoir de telles conséquences pour la vie et l'honneur de mon frère, que j'avais pensé à revenir le lendemain accompagnée d'une personne au courant des affaires, devant laquelle elle répéterait son récit, et que c'était la permission de me présenter avec cette personne que je lui demandais; cette personne, c'était vous.

—Moi!

—Et voilà pourquoi, dit-elle faiblement, sans lever les yeux sur lui, j'ai besoin de votre indulgence.

—Mais je vous avais dit... s'écria-t-il avec une violence que le mécontentement qu'on eût ainsi disposé de lui ne suffisait pas à justifier.

—....Que vous ne pouviez pas vous présenter chez madame Dammauville en qualité de médecin sans qu'elle vous eût fait appeler, je ne l'avais pas oublié; aussi n'était-ce pas comme médecin que je voulais vous prier de m'accompagner... mais comme ami, si vous me permettez de parler ainsi, comme l'ami le plus dévoué, le plus ferme, le plus généreux que nous ayons eu le bonheur de rencontrer dans notre détresse.

—Ma fille parle en mon nom comme au sien, dit madame Cormier avec une gravité émue, et je tiens à ajouter que c'est une amitié respectueuse, une reconnaissance profonde que nous vous avons vouée.

Bien que Philis fût tremblante de voir l'effet qu'elle avait produit sur Saniel, elle continua avec fermeté:

—Vous m'accompagniez donc et, sans rien faire ostensiblement, sans rien dire qui fût d'un médecin, pendant qu'elle parlait, vous pouviez l'examiner. A ma demande, madame Dammauville répondit par son consentement donné avec une parfaite bonne grâce. Je retournerai donc demain chez elle et, si vous jugez que c'est utile, si vous croyez devoir accepter le rôle que je vous ai attribué sans vous avoir consulté, vous pouvez m'accompagner.

Il ne répondit pas à ces dernières paroles, qui étaient une invitation en même temps qu'une question.

—Ne l'avez-vous pas examinée comme je vous l'avais dit? demanda-t-il après un moment de réflexion.

—Avec toute l'attention dont j'étais capable dans mon angoisse: le regard m'a paru être droit et sans aucun trouble; la voix est régulière, bien rythmée; les paroles se suivent sans hésitation, les idées s'enchaînent, elles s'expriment avec ordre. Il n'y a aucune trace de souffrance sur ce visage jaune, qui porte seulement la marque d'une douleur résignée; elle remue les bras librement; mais les jambes, autant que j'ai pu en juger sous la couverture qui les cachait, sont immobiles; par plusieurs points il me semble que sa paralysie se rapproche de celle de maman; il est vrai que, par d'autres, elle s'en écarte; elle doit être extrêmement frileuse, car, bien que le temps ne soit pas froid aujourd'hui, la température de sa chambre m'a paru très élevée.

—Voilà un examen, dit Saniel, qu'un médecin n'eût pas mieux conduit, à moins d'interroger la malade, et j'aurais été avec vous dans cette visite que nous n'en saurions pas plus que ce que vous avez observé. Il paraît certain que madame Dammauville est en pleine possession des facultés qui rendent son témoignage inattaquable.

Madame Cormier attira sa fille, et passionnément elle l'embrassa.

—Je n'aurais donc rien à faire chez cette dame, continua Saniel, avec la précipitation d'un homme qui vient d'échapper à un danger; mais votre rôle à vous, mademoiselle, n'est pas fini, et vous devrez retourner demain chez elle pour remplir celui que Nougarède vous confie.

Il expliqua ce que Nougarède attendait d'elle.

—Certainement, dit-elle, je ferai pour Florentin tout ce qu'on me conseillera: je retournerai chez madame Dammauville, j'irai partout; mais me permettez-vous de m'étonner qu'on ne profite pas tout de suite de cette déclaration pour obtenir la mise en liberté de mon frère?

Il répéta les raisons que Nougarède lui avait données pour ne pas procéder de cette manière.

—Je ne voudrais rien dire qui ressemblât à un reproche, répliqua madame Cormier avec plus de décision qu'elle n'en mettait ordinairement dans ses paroles; mais peut-être M. Nougarède fait-il entrer des considérations personnelles dans son conseil. Nous, notre intérêt est que Florentin soit rendu au plus vite à notre affection, et qu'on lui épargne les souffrances de la prison. Mais je comprends qu'à une ordonnance de non-lieu dans laquelle il ne paraît pas, M. Nougarède préfère le grand jour de l'audience, où il pourra prononcer une belle plaidoirie, utile à sa réputation.

—Qu'il ait ou n'ait pas fait ce calcul, dit Saniel, les choses sont ainsi. Moi aussi, j'aurais préféré l'ordonnance de non-lieu, qui avait le grand avantage de tout terminer immédiatement. Nougarède ne croit pas que cette route soit bonne à prendre: il faut suivre celle qu'il nous trace.

—Nous la suivrons, dit Philis, et je crois qu'elle pourra amener le résultat qu'attend M. Nougarède, car madame Dammauville ne doit avoir parlé du portrait qu'à très peu de personnes. Quand j'ai tâché de la faire s'expliquer sur ce point, sans lui poser directement cette question, elle m'a dit qu'elle n'avait raconté à sa concierge la non-ressemblance entre le portrait et l'homme qu'elle a vu tirer les rideaux, que pour que celle-ci, qui plusieurs fois l'avait entretenue de Florentin et de mes démarches, m'avertit. Je verrai donc demain dans quelle mesure son récit a pu se répandre et j'irai vous en avertir vers cinq heures, à moins que vous ne préfériez que j'aille tout de suite chez M. Nougarède.

—Commencez par moi, et nous irons ensemble chez lui, s'il y a lieu. Je vais lui écrire.

—Si je comprends bien le plan de M. Nougarède, il me semble qu'il repose sur la comparution de madame Dammauville à l'audience. Cette comparution sera-t-elle possible? C'est ce que je ne pourrai pas savoir; un médecin seul pourrait répondre. Saniel ne voulut pas laisser paraître qu'il avait compris ce nouvel appel.

—J'oubliais de vous dire, continua Philis, que celui qui la soigne est le docteur Balzajette, demeurant rue de l'Échelle; le connaissez-vous?

—Un solennel qui cache sa nullité sous la dignité de ses manières.

Il n'eut pas plutôt lâché ces quelques mots qu'il en sentit la maladresse; elle devait avoir un excellent médecin, madame Dammauville, et si haut placé dans l'estime de ses confrères que, s'il ne la guérissait point, c'était parce qu'elle était incurable.

—Alors, comment pouvons-nous espérer qu'il la guérira en temps pour qu'elle paraisse à l'audience? dit Philis.

—Il ne répondit pas et se leva pour se retirer. Timidement, madame Cormier répéta son invitation; mais il n'accepta pas, malgré le tendre regard que Philis attachait sur lui; il était obligé de rentrer sans pouvoir attendre davantage.

Pourrait-il résister à la pression qui de tous les côtés à la fois le poussait vers la rue Sainte-Anne? Il semblait que rien n'était plus facile que de ne pas commettre la folie d'y céder, et cependant telle était la persistance des efforts qui se réunissaient contre lui, qu'il devait se demander si un jour il ne serait pas amené malgré lui à leur obéir: Philis, Nougarède, madame Cormier; maintenant d'où viendrait la nouvelle attaque?

N'y avait-il pas là quelque chose d'extraordinaire qu'il eût même qualifié de providentiel ou de fatal, s'il avait cru à la Providence ou à la Fatalité?

Depuis plusieurs mois il était arrivé à une sécurité complète, qui l'avait convaincu que tout danger était à jamais écarté; mais voilà que tout à coup ce danger éclatait dans de telles conditions qu'il devait reconnaître qu'il ne pouvait plus y avoir de sécurité pour lui: aujourd'hui madame Dammauville le menaçait; demain ce serait un autre. Qui? il n'en savait rien. Tout le monde. Et c'était l'angoisse de sa situation d'être condamné à vivre désormais dans la crainte et sur la défensive, sans repos, sans oubli.

Mais ce n'était pas du lendemain qu'il devait en ce moment s'inquiéter, c'était de l'heure présente, c'est-à-dire de madame Dammauville.

Pour qu'elle eût dit avec tant de fermeté, sur la vue d'un simple portrait, que l'homme qui avait fermé les rideaux n'était pas Florentin, il fallait qu'elle eût une excellente mémoire des yeux, en même temps qu'une résolution d'esprit et une décision dans les idées qui lui permettaient d'affirmer sans hésitation ce qu'elle croyait la vérité.

S'ils se rencontraient jamais, elle le reconnaîtrait donc, et, le reconnaissant, elle parlerait.

Serait-elle crue?

C'était là que se trouvait la question décisive, et il semblait qu'étant donné le caractère de cette femme entourée de considération et de respect, qui était intelligente, circonspecte, réservée, on ne devait guère douter qu'elle ne le fût, ou tout au moins qu'elle ne soulevât contre lui des présomptions contre lesquelles il serait obligé de se défendre.

Des négations ne suffiraient pas. Il n'était pas venu chez Caffié à cinq heures un quart. Où était-il à ce moment? Quel témoignage pourrait-il invoquer pour justifier de l'emploi de son temps dans cette soirée? Ne serait-ce pas alors que sa présence dans le café serait signalée, et se dresserait contre lui pour l'écraser? La blessure de Caffié avait été faite par une main habile à donner la mort, et précisément cette main savante était la sienne plus encore que celle d'un tueur de profession. Sa situation au moment du crime était désespérée, tout le monde le savait: aux abois, harcelé par ses créanciers, poursuivi par les huissiers, menacé d'être mis dans la rue; et c'était à ce moment que tout à coup, miraculeusement, il avait payé ses dettes. Avec quoi? Qui pourrait accepter l'histoire de Monte-Carlo, bonne quand il n'y avait pas de charges contre lui, détestable et accusatrice au contraire quand ces charges s'étaient élevées.

Un mot, une simple insinuation de madame Dammauville et il était perdu, sans défense, sans lutte possibles.

A la vérité, et par bonheur, puisqu'elle était paralysée, et retenue sur son lit, il n'était pas exposé à se trouver face à face avec elle au coin d'une rue ou dans une maison tierce, ni à entendre le cri de surprise qu'elle ne manquerait pas de pousser en le reconnaissant; mais cela ne suffisait pas pour qu'il s'endormît dans une imprudente sécurité en se disant que cette rencontre était invraisemblable. Il était invraisemblable aussi d'admettre que quelqu'un se trouvait précisément en face de la fenêtre de Caffié au moment où il avait tiré les rideaux, plus invraisemblable encore de croire que ce fait insignifiant en soi, que cette vision d'un court instant, se graveraient assez solidement dans une mémoire de femme pour se retrouver vivaces après plusieurs mois; comme s'ils dataient de la veille, et cependant, de toutes ces invraisemblances, il s'était formé une réalité qui l'enserrait si bien que d'un moment à l'autre elle pouvait l'étouffer.

Malgré les instances de Philis, de madame Cormier, de Nougarède et de toutes celles, quelles qu'elles fussent, qui pourraient encore surgir, il ne serait pas assez fou pour aller affronter le danger d'une reconnaissance dans la chambre où cette paralytique était clouée,—au moins cela était probable, car, après ce qui venait d'arriver, il n'était certain de rien,—mais elle pourrait très bien se faire ailleurs, cette reconnaissance.

Dans le plan de Nougarède, madame Dammauville venait à l'audience faire sa déclaration; lui-même était témoin: ils devaient donc, à un moment donné, se rencontrer, et il n'était pas impossible que ce fût en pleine audience que la reconnaissance éclatât par un coup de théâtre autrement dramatique que celui qu'avait arrangé Nougarède.

Sans doute, il y avait bien des chances pour que madame Dammauville ne pût pas quitter son lit et venir à l'audience; mais n'y en eût-il qu'une pour qu'elle le quittât, qu'il devait la prévoir et prendre ses précautions.

Une seule offrait des garanties: se rendre méconnaissable, couper sa barbe, couper ses cheveux, n'être plus l'homme aux cheveux longs et à la barbe blonde frisante qu'elle se rappelait: il eût été comme tout le monde qu'elle ne l'aurait sans doute pas remarqué lorsqu'il était venu à la fenêtre, et certainement, elle l'eût oublié, ou du moins confondu avec d'autres, tandis que la singularité de sa physionomie et de sa tournure, son air gaulois avaient marqué ce souvenir d'une empreinte caractéristique que le temps n'avait point effacée: il ne faut se permettre une originalité que quand on est sûr à l'avance de n'avoir jamais rien à craindre.

Assurément, rien n'était plus facile que de se faire couper la barbe et les cheveux: il n'y avait pour cela qu'à entrer chez le premier coiffeur qu'il allait rencontrer sur son chemin: en quelques minutes la transformation serait radicale.

Chez les indifférents, il n'avait pas trop à s'inquiéter de la curiosité que ce changement pourrait produire; plus d'un ne le remarquerait pas, et ceux qui seraient surpris au premier abord n'y penseraient bientôt plus, sans doute; d'ailleurs, pour ceux-là, il y avait une réponse facile: à la veille de devenir un personnage grave, il abandonnait les dernières excentricités du vieil étudiant, et passait les ponts sans esprit de retour sur la rive gauche.

Mais ce n'était pas seulement aux indifférents qu'il devait des comptes, il appartenait encore et bien plus à ceux avec lesquels il se trouvait en relations suivies: à Philis, à Nougarède.

Ne les avait-il pas remarqués, ces cheveux longs et cette barbe frisante, l'avocat, quand il avait constaté les points de ressemblance qui existaient entre les deux signalements, et, dès lors, n'était-ce pas une imprudence de l'amener à se demander pourquoi tout à coup, ce qui constituait cette ressemblance disparaissait chez l'un des deux.

Dangereuse chez l'avocat, cette question le devenait bien plus encore chez Philis: Nougarède ne pouvait marquer que de la surprise; Philis pouvait demander des explications.

Et il devrait lui répondre d'autant plus nettement que, quatre ou cinq fois déjà, il avait failli se trahir à propos de madame Dammauville, et que, si elle avait laissé passer ses exclamations ou ses moments d'embarras, ses hésitations ou ses refus sans l'interroger franchement, elle n'en avait pas moins été étonnée certainement: qu'il se montrât devant elle sans cheveux et sans barbe, ce serait un nouvel étonnement qui s'ajouterait aux autres, des rapprochements s'établiraient, et logiquement, par la force même des choses; malgré elle, malgré son amour et sa foi, elle arriverait à des conclusions auxquelles elle ne pourrait pas se soustraire:—Comme ça, tout à coup; pourquoi?—Déjà cinq ou six mois auparavant, cette question des cheveux longs et de barbe de Fleuve mythologique s'était agitée, entre eux: comme il se plaignait un jour des bourgeois qui ne voulaient pas venir à lui, elle lui avait doucement expliqué que, pour plaire à ces bourgeois et les attirer, le moyen n'était peut-être pas très bon d'étonner ceux qu'on ne choquait pas: que des redingotes moins longues, des chapeaux moins larges de bord, des cheveux plus courts, une barbe moins hirsute, un ensemble enfin qui le rapprochait d'eux leur serait peut-être plus agréable; et, à ce moment, il s'était fâché, lui répondant nettement qu'il était à prendre tel quel ou à ne pas prendre, et que ces concessions n'entraient pas dans son caractère. Comment maintenant brusquement entrer dans ces concessions, et cela précisément à l'heure même où le succès de ses concours le mettait au-dessus de ces petites compromissions: il avait résisté quand il avait besoin de tout le monde et qu'un client était pour lui affaire de vie ou de mort; il cédait quand il n'avait plus besoin de personne et qu'il se moquait des clients. La contradiction serait vraiment trop forte et telle qu'elle ne pourrait pas ne pas frapper Philis, dont l'attention n'avait déjà eu que trop d'occasions de s'éveiller.

Et cependant, si délicate que fût cette décision à prendre de se rendre méconnaissable, c'eût été démence de sa part de la reculer: le plus tôt serait le mieux; sa faute avait été de ne pas prévoir, le lendemain de la mort de Caffié, que des circonstances pourraient surgir un jour ou l'autre qui la lui imposeraient; à ce moment, elle n'eût pas présenté les mêmes dangers que maintenant; mais partant de l'idée qu'il n'avait été vu par personne, qu'il ne pouvait pas avoir été vu, il s'était complu dans la sécurité que lui donnait cette conviction et, tranquillement, il s'y était engourdi.

Le réveil avait sonné; les yeux ouverts il voyait l'abîme au bord duquel sa maladresse l'avait amené: combien ne serait-il pas fort si, depuis trois mois, il n'avait plus ces cheveux et cette barbe qui portaient contre lui le plus terrible témoignage; au lieu de se réfugier dans de misérables échappatoires quand Philis et Nougarède lui avaient demandé de voir madame Dammauville, il eût intrépidement tenu tête, et se fût rendu chez elle comme ils le voulaient: maintenant il serait sauvé et bientôt Florentin le serait aussi.

Et il s'était cru intelligent! et fièrement il s'était imaginé qu'il pourrait à l'avance combiner si bien les choses qu'il serait à l'abri de toute surprise! il arriverait ce qu'il aurait prévu, rien de plus: la leçon que lui donnait l'expérience était rude, et ce n'était pas la première: le soir de la mort de Caffié, il avait déjà eu la perception très nette qu'une situation nouvelle venait de s'ouvrir pour lui, qui, jusqu'à la fin de sa vie, le ferait le prisonnier de son crime. A la vérité, cependant, cette impression s'était assez vite affaiblie; mais voilà qu'elle reprenait plus forte que jamais, et à coup sûr, pour ne plus le lâcher; ce pressentiment dont il ne pouvait se dégager, n'en était-il pas lui-même la preuve?

Mais rien ne servait de revenir en arrière, c'était le présent, c'était l'avenir qu'il devait sonder d'un coup d'oeil clair et ferme, s'il ne voulait pas se perdre.

Tout bien pesé, bien examiné, il devait se faire couper les cheveux et la barbe; car, si aventureuse que fût cette résolution, si fâcheuse qu'elle pût devenir en provoquant la curiosité et les questions, c'était le seul moyen d'empêcher une reconnaissance possible.

Machinalement, par habitude, il se dirigea vers la rue Neuve-des-Petits-Champs, où demeurait son coiffeur; mais il n'avait pas fait quelques pas que la réflexion l'arrêta: ce serait certainement une maladresse de provoquer les bavardages de ce coiffeur qui le connaissait, et qui, pour le plaisir de causer, raconterait aux gens du quartier qu'il venait de couper les cheveux et la barbe du docteur Saniel.—Celui qui avait une si longue barbe?—Lui-même.—Tiens, c'est drôle.—Il fallait qu'il n'y eût rien de drôle en lui, ni sur son compte. Il revint donc vers le boulevard où certainement il n'était pas connu.

Mais prêt à mettre la main sur le bouton de la boutique où il avait décidé d'entrer, il changea encore d'avis: il venait de trouver l'explication qu'il fallait pour Philis, et comme il tenait à éviter la surprise qu'elle ne manquerait pas d'éprouver si, brusquement, elle le voyait sans cheveux et sans barbe, il lui donnerait cette explication avant de les faire couper, de façon que, tout d'abord et sans chercher autre chose, elle comprît que cette opération était indispensable.

Et il s'en alla dîner, furieux contre lui-même contre les choses de voir à quels misérables expédients il en était réduit.

Le lendemain, à cinq heures, quand Philis sonna, ce fut lui qui alla ouvrir; car Joseph, qui n'était jamais venu le dimanche, ne venait pas davantage maintenant.

A peine entrée, elle voulut comme d'habitude se jeter à son cou, et avec un élan qui disait combien elle était heureuse de le voir; mais de la main il l'arrêta.

—Qu'as-tu? demanda-t-elle paralysée et pleine de craintes.

—Rien, ou tout au moins peu de chose.

—Contre moi?

—Certes non, chère petite.

—Tu es malade?

—Non pas malade, mais j'ai des précautions à garder qui m'empêchent de t'embrasser. Je vais t'expliquer cela. Ne n'inquiète pas, ce n'est pas grave.

—Vite, s'écria-t-elle, en l'examinant pour tâcher de le devancer par la pensée.

—Tu as des choses à me dire, toi?

—Oui, et de bonnes. Mais, je t'en prie, parle d'abord; ne me laisse pas dans cette inquiétude.

—Je t'assure que tu n'as pas à t'inquiéter, et, quand je te parle ainsi, tu sais que tu dois me croire; tu vois bien que je n'ai pas l'air inquiet moi-même.

—C'est pour les autres que tu t'inquiètes, jamais pour toi:

—Sais-tu ce que c'est que la pelade?

—Non.

—C'est une affection spéciale du système pileux, les cheveux, la barbe, due à la présence dans l'épiderme d'une sorte de champignon; eh bien, il est probable que j'ai gagné cette affection.

—C'est grave?

—Ennuyeux et gênant pour un homme, mais désastreux pour une femme, puisque avant tout traitement on doit commencer par couper les cheveux. Tu comprends donc que si, comme je le crois, j'ai la pelade, je ne vais pas t'exposer à te la donner en t'embrassant, car elle se transmet avec une extrême facilité par le contact, et alors il faudrait faire pour toi ce que je vais être obligé probablement de faire pour moi, c'est-à-dire te couper les cheveux. Chez moi, c'est insignifiant; mais ne serait-ce pas un meurtre de sacrifier ces belles mèches frisées qui donnent tant de charme à la physionomie.

—Tu dis: probablement.

—C'est que je ne suis pas encore tout à fait certain d'avoir la pelade. Il y a une quinzaine de jours, je me suis senti un léger prurit à la tête, et naturellement je n'y ai pas prêté attention; j'avais autre chose à faire et, d'ailleurs, je n'allais pas pour une démangeaison me croire atteint d'une maladie parasitaire. Mais, après un certain temps, mes cheveux sont devenus secs par plaques, ternes, et ils se sont arrachés facilement, puis ils sont tombés spontanément. Je me suis dit que je m'occuperais de cela; mais je n'ai pas eu le temps et les jours se sont écoulés; d'ailleurs, dans le surmenage que m'imposaient mes concours, il y avait des raisons plus que suffisantes pour expliquer la chute de mes cheveux. Enfin aujourd'hui, peu de temps avant ton arrivée, ayant un peu de liberté, j'ai voulu savoir à quoi m'en tenir et j'ai examiné au microscope un de ces cheveux malades; si je n'avais pas été dérangé je serais maintenant fixé.

—Reprends ton examen.

—J'ai le temps; d'ailleurs l'opération, pour être complète, ne se fait pas en quelques minutes; après avoir étudié le cheveu, il faut rechercher les spores dans les pellicules épidermiques. Si c'est bien la pelade, comme j'ai lieu de le croire, demain tu me verras sans cheveux et sans barbe; je n'hésiterai pas, malgré l'étonnement que je provoquerai en me montrant rasé.

—Qu'est-ce que cela te fait?

—Je ne peux pas dire à tout le monde: je me suis fait couper les cheveux et la barbe parce que je suis atteint d'une maladie parasitaire: on sait qu'elle est contagieuse, cette maladie, bien des gens se sauveraient.

—Les cheveux coupés, que deviendra la maladie?

—Avec un traitement énergique, elle disparaîtra rapidement; avant peu tu pourras m'embrasser si... tu ne me trouves pas trop laid.

—Oh! cher.

—Maintenant à toi: tu viens de chez madame Dammauville?

Il n'avait pas besoin d'insister: Philis avait accepté assez bien son histoire pour qu'il fût rassuré de son côté; ce ne serait point elle qui s'inquiéterait; quant aux autres, l'embarras d'avouer une maladie contagieuse serait aussi une explication suffisante, si jamais il était obligé d'en fournir une.

—Que t'a-t-elle dit? demanda-t-il.

—Pour commencer, de bonnes et gracieuses paroles qui montrent bien quelle excellente femme elle est. Après m'être présentée deux fois chez elle hier, tu comprends que je n'étais pas à mon aise en lui demandant aujourd'hui de me recevoir encore. Comme je tâchais de m'en excuser, elle m'interrompit: «Je suis heureuse de voir votre dévouement pour votre frère, et vous n'aurez jamais à vous excuser de me demander mon concours; il vous est acquis dans tout ce que je pourrai.» Ainsi encouragée, je lui expliquai ce que nous désirions d'elle; mais, contrairement à la promesse qu'elle venait de me faire, elle parut peu disposée à nous accorder ce concours. «Quelle singulière procédure!» répéta-t-elle plusieurs fois. Sans pouvoir lui donner les raisons de M. Nougarède, je lui dis que nous étions obligés de nous conformer aux conseils de ceux qui dirigeaient l'affaire, et que je la suppliais de nous aider. Enfin, elle se laissa gagner, mais à regret et en protestant. «Je ferai ce que vous voudrez, me dit-elle; mais je ne puis pas vous assurer que les personnes de mon entourage et les gens à mon service n'ont pas parlé; de même je ne peux pas vous promettre de quitter ce lit pour me rendre à la cour d'assises le jour de l'audience; il y a un an que je garde la chambre: on me promet un mieux prochain...»

—Elle compte se lever bientôt? interrompit Saniel.

—Je te répète ses paroles, auxquelles j'ai prêté assez d'attention pour ne pas les oublier: «On me promet un mieux prochain, mais se réalisera-t-il? Je vais presser mon médecin pour qu'il me donne une réponse, et, quand vous reviendrez me voir, je vous la communiquerai.» Profitant de la porte qu'elle m'ouvrait, je mis l'entretien sur ce médecin: il me semble, mais je n'en suis pas certaine, qu'elle n'a en lui qu'une confiance relative; il était le camarade de classe de son mari ainsi que de son beau-frère le notaire, il est le parent ou l'ami de toutes les personnes qu'elle voit, il marie les filles, rompt les liaisons compromettantes des garçons, raccommode les ménages qui vont mal, confesse les femmes, distrait les maris, choisit les domestiques et, par-dessus le marché, quand l'occasion s'en présente, il soigne ceux qui sont malades, les guérit quand ça se trouve ou les laisse mourir au hasard; tu vois quelle catégorie de médecins il appartient.

—Je t'ai dit que je le connaissais.

—Vois si je me suis trompée, et à ce que je te rapporte ajoute ce que tu sais déjà. Effrayée de voir en quelles mains se trouvait madame Dammauville, j'ai pris tous les chemins détournés que j'ai pu m'ouvrir et j'ai fini par savoir—sans le lui avoir demandé directement—qu'elle n'avait pas vu d'autre médecin depuis un an: au moment où la paralysie s'est déclarée, il y a eu une consultation, et depuis elle s'est contentée du docteur Balzajette; non pas tant par indifférence ou par incrédulité, par désespérance ou par apathie, que pour ne pas le contrarier: «C'est un si brave homme! m'a-t-elle dit; pourquoi lui faire de la peine? Ma maladie a été établie par la consultation: il la soigne aussi bien que le ferait un autre.»

Saniel trouva l'occasion bonne pour revenir sur la maladresse qu'il avait commise en exprimant franchement son opinion sur le solennel Balzajette:

—C'est probable, dit-il.

—Est-ce certain? Crois-tu que depuis un an il ne se soit rien présenté dans la maladie de madame Dammauville qui aurait exigé un traitement nouveau, que le solennel Balzajette était incapable de trouver, à lui tout seul?

—Il n'est pas si nul que tu supposes.

—C'est toi qui parles de nullité.

—Diagnostiquer une maladie et la traiter sont deux choses; c'est la consultation dont tu parles qui a établi la maladie de madame Dammauville et institué le traitement que Balzajette n'a qu'à appliquer, et sa capacité, je te l'assure, suffit à cette tâche.

Comme elle se montrait peu rassurée, il crut devoir insister; car c'était une imprudence de laisser Philis férue de l'idée que, s'il soignait madame Dammauville, sûrement il la guérirait, fallût-il pour cela un miracle:

—Nous avons un certain temps devant nous, puisque l'ordonnance de renvoi devant les assises n'est pas encore rendue; d'autre part, madame Dammauville t'a promis de presser son médecin pour savoir s'il espère la mettre en état de quitter son lit bientôt; attendons donc.

—Ne vaudrait-il pas mieux agir qu'attendre?

—Au moins, attendons la réponse de Balzajette à la demande de sa malade; ou elle sera satisfaisante, et alors nous n'aurons rien à faire; ou elle ne le sera pas, et alors je te promets de voir Balzajette. Je le connais assez pour pouvoir lui parler de ta cliente, alors surtout qu'il m'est permis, en faisant intervenir ton frère, de m'intéresser ouvertement à son rétablissement.

—Oh! cher, cher, murmura-t-elle dans un élan de reconnaissance émue.

—Tu ne peux pas douter de mon dévouement, à toi d'abord, et à ton pauvre frère ensuite. Tu m'as demandé une chose impossible que j'ai dû à mon grand regret te refuser, précisément par cela qu'elle était impossible; mais, tu le sais bien, je suis à toi et aux tiens entièrement.

—Pardonne-moi.

—Je n'ai rien à te pardonner; à ta place, je penserais comme toi, mais je crois qu'à la mienne tu agirais comme moi.

—Sois certain que je n'ai jamais eu dans le coeur une idée de blâme pour ce qui est chez toi affaire de dignité; c'est parce que tu es haut et fier que je t'aime si passionnément.

Elle se leva.

—Tu pars, dit-il.

—Je voudrais porter à maman les bonnes paroles de madame Dammauville: tu sens avec quelle angoisse elle m'attend.

—Partons; je te quitterai au boulevard pour monter chez Nougarède.

L'entrevue avec l'avocat fut courte.

—Vous voyez, cher ami, que mon plan est bon; amenez-moi madame Dammauville à l'audience et nous passerons quelques instants agréables.

Cette fois, Saniel n'eut pas les hésitations de la veille et il entra dans la première boutique de coiffeur qu'il trouva sur son chemin.

—Monsieur veut une frisure? demanda le garçon en le faisant asseoir dans un fauteuil.

—Non, coupez-moi les cheveux à la tondeuse, et rasez-moi.

—Ah! par exemple!

Quand Saniel rentra chez lui, il alluma deux bougies et, les posant sur sa cheminée, il se regarda dans la glace.

La coquetterie n'avait jamais été son péché, et il lui était souvent arrivé de passer des séries de semaines sans arrêter ses yeux sur une glace: un débarbouillage avec un torchon rude, un coup de peigne à ses cheveux, un fort brossage à sa barbe, sa cravate nouée à la diable, et c'était toute sa toilette, pour laquelle les miroirs ne lui servaient à rien. Cependant quand il était jeune garçon, avant que la barbe lui poussât, il était quelquefois resté devant la petite glace de son lavabo à s'étudier avec curiosité, se demandant ce qu'il était et ce qu'il deviendrait, de même que réfléchissant à son avenir et sondant son intelligence, il s'était demandé à quoi il serait bon et quel homme la vie ferait de lui; et de cette époque il se rappelait un visage énergique aux traits nettement dessinés, à la physionomie ouverte et franche qui, sans être ce qu'on appelle jolie, n'était cependant pas désagréable. Depuis, la barbe, en poussant, avait caché quelques-uns de ses traits et changé cette physionomie; mais, maintenant qu'elle était tombée, il se disait sans trop réfléchir qu'il allait sans doute retrouver le jeune garçon dont il avait gardé l'image dans sa mémoire.

Ce qu'il trouva devant la glace, ce fut un front plissé transversalement, des sourcils obliques, relevés à l'extrémité interne, et une bouche aux lèvres serrées, abaissées aux coins; des sillons étaient creusés dans les joues, et toute la physionomie, heurtée, ravagée, exprimait la dureté.

Qu'était devenue celle du jeune homme d'autrefois? Il avait devant lui l'homme que la vie avait fait et dont les violentes contractions des muscles de la face avaient modelé le visage.

—Voilà bien vraiment une gueule d'assassin! murmura-t-il.

Puis, regardant sa tête rasée, il ajouta avec un triste sourire:

—Et peut-être celle d'un condamné à mort dont la toilette vient d'être faite pour la guillotine.

S'être rendu méconnaissable était, sans doute, une bonne précaution; mais, entré dans cette voie, il ne serait tranquille que quand il les aurait épuisées toutes, et de telle sorte que madame Dammauville ne pût jamais retrouver l'homme qu'elle avait si bien vu sous la lampe de Caffié.

Précisément parce qu'il n'était pas coquet et n'avait aucune prétention à la beauté ou à la séduction, il avait échappé à la manie photographique. Une seule fois, il s'était fait photographier et encore malgré lui, après s'être défendu, simplement pour ne pas refuser sans raison un ancien camarade qui, abandonnant la médecine pour la photographie, avait voulu sa tête.

Mais maintenant cette seule fois était de trop, car il pouvait y avoir un danger à ce que son portrait, fait trois ans auparavant, et le représentant avec ces cheveux et cette barbe qu'il venait de supprimer, traînât de par le monde. Sans doute, il y avait peu de chances pour que jamais il en passât une épreuve devant les yeux de madame Dammauville; mais, n'en existât-il qu'une contre cent mille, qu'il devait s'arranger pour n'avoir pas à la craindre. Un journal avait bien publié le portrait de Florentin; à un moment donné et dans certaines circonstances qu'on ne pouvait pas prévoir, mais possibles à la rigueur, un autre journal publierait peut-être aussi le sien. Il ne fallait pas que cela fût, et, pour son repos, il ne voulait pas se dire que ce danger pouvait le menacer.

De ce portrait, son camarade lui avait offert douze épreuves, et, comme ses relations n'étaient pas nombreuses, il les gardait encore dans un tiroir pour la plus grande partie; il en avait envoyé un à sa mère, encore vivante à ce moment; un au curé de son village, et, plus tard, il en avait donné un à Philis; il devait donc lui en rester neuf. Il les chercha et, les ayant trouvés dans leur boîte au fond du tiroir où il les avait mis quand il les avait reçus, il les brûla immédiatement.

Des trois qui restaient, un seul pouvait porter témoignage contre lui, celui de Philis; mais il lui serait facile de le reprendre en inventant un prétexte; quant aux deux autres, il n'était pas admissible, vraiment, qu'il en eût jamais rien à craindre, celui de sa mère étant passé aux mains d'une vieille tante, qui le gardait accroché par quatre clous au mur enfumé de sa maisonnette; celui de son curé étant caché au fond d'un village perdu où personne n'irait le déterrer.

Mais d'où le danger pouvait surgir et d'où il était sage de l'attendre, c'était du côté du photographe qui avait peut-être des épreuves en main et qui sûrement conservait le cliché; ce fut sa première démarche du lendemain.

En entrant dans l'atelier de son ancien camarade, il éprouva une désagréable déception qui le troubla et l'inquiéta: il n'avait pas donné son nom, et comptant sur les changements que la coupe de ses cheveux et de sa barbe apportaient à sa physionomie, il s'était dit que ce camarade, qu'il n'avait pas vu depuis longtemps d'ailleurs, ne le reconnaîtrait certainement pas.

Lorsqu'il eut fait quelques pas dans l'atelier, le chapeau à la main, en étranger qui va aborder un inconnu, il vit venir à lui le photographe, la main tendue, le sourire d'un accueil amical sur le visage:

—Vous, mon cher! Quelle bonne fortune me vaut le plaisir de votre visite; puis-je vous être utile à quelque chose?

—Vous me reconnaissez?

—Comment! si je vous reconnais? C'est pour la suppression de votre barbe et de vos cheveux que vous le demandez? Évidemment, cela vous change et vous donne une nouvelle physionomie; mais je serais indigne de mon métier si, par un arrangement de chevelure, je me laissais dérouter au point de ne pas vous reconnaître. D'ailleurs, des yeux d'acier comme les vôtres ne se laissent pas oublier c'est un signalement cela et une signature.

Alors ce moyen en qui il avait mis tant de confiance n'était qu'une imprudence nouvelle, comme la question: «Vous me reconnaissez donc?» était une maladresse.

—Nous allons poser tout de suite, n'est-ce pas? dit le photographe. Très curieuse, cette tête rasée, et plus intéressante encore, je crois, qu'avec la barbe et les cheveux: les traits de caractère s'accusent mieux.

—Ce n'est pas pour un nouveau portrait que je viens, c'est pour l'ancien; en avez-vous des épreuves?

—Je ne crois pas; mais on va chercher; en tout cas, si vous en voulez, il est facile de vous en tirer, puisque j'ai le cliché.

—Voulez-vous faire faire ces recherches, car je n'ai plus une seule épreuve de celles que vous m'avez données, et, en me regardant ce matin devant ma glace, j'ai trouvé de tels changements entre ma figure d'aujourd'hui et celle d'il y a trois ans, que je voudrais les étudier; il m'est venu à ce propos des idées sur l'expression de la physionomie dont je voudrais contrôler l'exactitude avec pièces à l'appui.

Les recherches faites par un commis n'amenèrent aucun résultat: il n'y avait pas d'épreuves.

—Justement, il y a quelques jours, je pensais à en faire tirer, dit le photographe; car voilà enfin venu pour vous le jour de gloire où votre portrait a sa place marquée dans les vitrines et les collections: on ne parle que de vos concours. Bien que j'aie abandonné la médecine sans esprit de retour, je ne suis pas devenu indifférent à ce qui la touche, et j'ai connu vos succès. Quel portrait mettrons-nous en circulation? l'ancien ou le nouveau?

—Le nouveau.

—Alors préparons-nous pour la pose.

—Pas aujourd'hui; c'est d'hier seulement que je me suis fait raser, à la suite d'une menace de pelade et la peau recouverte par la barbe a gardé une crudité de blancheur, qui accentuerait encore la dureté de ma physionomie, ce qui est vraiment inutile; nous attendrons donc que l'air m'ait bruni un peu; alors je reviendrai, je vous le promets.

—Combien voulez-vous d'épreuves de votre ancien portrait.

—Une me suffit.

—Je vous en enverrai une douzaine.

—Ne prenez pas cette peine, je les prendrai quand je viendrai poser; mais en attendant ne pourriez-vous pas me montrer le cliché?

—Rien de plus facile; on va vous l'apporter.

En effet, on l'apporta bientôt et Saniel prit la plaque de verre, du bout des doigts, délicatement, avec précaution, aux deux coins opposés, de façon à ne pas l'effacer; puis, comme il se trouvait dans l'ombre d'un rideau bleu tendu sous le vitrage, il en sortit pour se diriger vers la cheminée, où la lumière tombait crue, et il commença son examen.

—C'est bien cela, disait-il; très curieux!

—Il n'y a que la photographie pour avoir cette valeur documentaire.

Pour comparer ce document avec la réalité, Saniel se rapprocha encore de la cheminée, au-dessus de laquelle se trouvait une glace; quand ses pieds touchèrent la plaque de marbre qui formait l'encadrement du foyer, il s'arrêta, regardant alternativement le cliché, qu'il tenait précieusement dans ses mains, et son visage que reflétait la glace.

Tout à coup il poussa une exclamation: il venait de lâcher le cliché, qui, tombant bien à plat sur le marbre, s'était cassé en petits morceaux qui avaient sauté çà et là.

—Quel maladroit je fais!

Il montra un dépit qui ne devait pas laisser le plus petit doute au photographe au cas où celui-ci en aurait eu: c'était un élément de travail perdu, et tous ceux qui ont travaillé savent qu'on n'accepte pas de gaieté de coeur une pareille déception.

Il faudra vous procurer une des épreuves que vous avez données, dit le photographe; car, pour moi, je n'en ai pas une seule; mais cela ne doit pas être impossible.

—Je chercherai.

Ce qu'il chercha en sortant, ce fut de savoir si, oui ou non, il avait réussi à se rendre méconnaissable, car il ne pouvait pas s'en tenir à cette expérience, faussée par cela seul que cet ancien camarade était photographe: c'était chez lui affaire de métier de noter les traits typiques qui distinguent une physionomie d'une autre, et il avait acquis dans une longue pratique une sûreté de coup d'oeil que ne pouvait pas posséder madame Dammauville.

Parmi les personnes avec lesquelles il avait des relations, il lui sembla que celle qui se trouvait dans les meilleures conditions pour donner un caractère de certitude à l'épreuve, était madame Cormier. Et tout de suite il monta aux Batignolles: à cette heure, il savait Philis sortie pour une leçon; madame Cormier serait seule, et, comme elle n'avait assurément pas été prévenue par sa fille qu'il devait se faire raser, l'expérience se présenterait de façon à donner un résultat aussi exact que possible.

A son coup de sonnette, ce fut madame Cormier qui vint ouvrir et il salua sans qu'elle le reconnût; mais comme l'entrée était sombre, cela n'avait pas grande signification. Le chapeau à la main, il la suivit dans la salle à manger, sans parler, pour que la voix ne le trahit point.

Alors, après qu'elle eut regardé un moment avec une surprise inquiète d'abord, elle se mit à sourire:

—Mais c'est M. Saniel! s'écria-t-elle. Mon Dieu! que je suis sotte, de ne pas vous avoir reconnu; cela vous change tellement de vous être fait raser! Pardonnez-moi.

—C'est parce que je me suis fait raser que je viens vous demander un service.

—A nous, cher monsieur! Ah! parlez vite; nous serions si heureuses de vous prouver notre reconnaissance.

—Je voudrais prier mademoiselle Philis de me rendre, si elle l'a encore, une photographie que je lui ai donnée il y a un an environ.

Comme Philis voulait avoir la liberté d'exposer cette photographie franchement, pour la garder toujours devant elle, c'était en présence de sa mère qu'elle l'avait demandée et en présence de madame Cormier que Saniel l'avait donnée.

—Si elle l'a toujours! s'écria madame Cormier; ah! cher monsieur, vous ne savez pas la place que toutes vos bontés et les services que vous nous avez rendus vous ont acquise dans notre coeur.

Et, passant dans la pièce voisine, elle en rapporta un petit cadre en velours dans lequel se trouvait la photographie; Saniel l'en retira en expliquant l'étude pour laquelle il en avait besoin et, après avoir promis de la rapporter bientôt, il s'en revint chez lui.

Décidément, tout avait bien marché: le cliché détruit, l'épreuve de Philis entre ses mains, il n'avait plus rien à craindre de ce côté; quant à l'expérience tentée sur madame Cormier, elle était assez décisive pour lui inspirer pleine confiance: si madame Cormier, qui l'avait vu si souvent, si longuement, et qui pensait à lui à chaque instant, ne l'avait pas reconnu, comment admettre que madame Dammauville, qui ne l'avait aperçu que de loin et pendant quelques secondes seulement, le reconnaîtrait après plusieurs mois?

L'écueil était donc heureusement franchi, et, si périlleux qu'il eût tout d'abord paru, il n'aurait pas dû lui faire perdre la tête: ne s'habituerait-il donc jamais à l'idée que sa vie ne pouvait pas avoir la tranquille monotonie d'une existence bourgeoise, qu'elle éprouverait des heurts et des orages, mais que, s'il savait rester toujours maître de sa force et de sa volonté, il devait la mener à bon port!

Le calme qui était le sien avant cette bourrasque lui revint donc bien vite, et, quand les dernières épreuves de ses concours, confirmant les succès des premières, lui eurent donné les deux titres qu'il avait si ardemment désirés et poursuivis au prix de tant de peines, de tant d'efforts, de tant de privations, il put en toute sécurité jouir de son triomphe.

Enfin, il tenait le présent dans des mains vigoureuses, et l'avenir était à lui!

Maintenant, il pouvait marcher droit, hardiment, la tête haute, en bousculant ceux qui le gênaient, d'une allure qui était celle de son tempérament.

Bien que ces derniers mois eussent été terriblement agités pour lui par tout ce qui touchait à l'affaire de Caffié et de Florentin, et surtout par les fatigues, les émotions, les fièvres de ses concours, il n'avait cependant pas interrompu ses travaux particuliers ni un jour, ni une heure, et ses expériences poursuivies depuis tant d'années lui avaient enfin donné des résultats importants, que la prudence seule l'avait empêché de publier. En opposition avec l'enseignement officiel de l'école, ces découvertes auraient fait dresser les cheveux sur de vieux crânes où, depuis longtemps, on n'en voyait plus, et ce n'était pas le moment, quand il demandait la porte, de s'attirer l'hostilité de ces vénérables portiers qui barreraient le chemin à un révolutionnaire. Mais, maintenant, qu'il était dans la place pour dix ans au moins, il n'avait plus de ménagements à garder, ni pour les personnes, ni pour les idées, et il pouvait parler.


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