En suivant la rue des Petits-Champs pour rentrer chez lui, Saniel marchait allègrement. Si, plus d'une fois, son émotion avait été poignante pendant cette longue séance, en somme il ne pouvait être que satisfait de ses résultats: la concierge ne l'avait pas vu, cela était désormais acquis; l'hypothèse du couteau de boucher était posée de façon à faire son chemin; enfin, il semblait vraisemblable que Caffié n'avait pas pris les numéros de ses billets.
Mais eussent-ils été notés et dût-on découvrir plus tard le carnet qui les contenait, que ce danger n'était pas immédiat. En effet, pendant qu'il rédigeait son rapport et qu'il écoutait la déposition de la concierge, son esprit, au lieu de se tendre sur ces deux choses, avait, par une anomalie bizarre, couru à une troisième: alors, comme par une sorte d'inspiration, il avait trouvé le moyen qui s'était toujours dérobé à lui lorsqu'il le cherchait de toutes les forces de son application,—et qui consistait à se débarrasser le soir même des billets de banque, sans les détruire; pour cela il n'avait qu'à les diviser en petits paquets, à les mettre sous enveloppe, et à les confier, sous diverses initiales, à la poste restante, qui les lui garderait fidèlement jusqu'au jour où il pourrait les lui redemander sans se compromettre.
Dans la déposition de la concierge, dans la piste indiquée par le couteau, dans l'invention de la poste restante, il y avait donc de justes motifs de satisfaction qui pouvaient rendre sa respiration libre; décidément la chance semblait être avec lui, et il aurait pu se dire que tout était pour le mieux, s'il n'avait point commis l'imprudence vraiment folle d'entrer dans ce café. Qu'avait-il besoin de s'établir là et d'y rester assez longtemps pour provoquer l'attention? Pour éviter celle des passants, il avait été s'exposer à la curiosité du personnel de ce café; la belle affaire en vérité, et bien digne d'un imbécile qui a perdu la tête! On lui aurait raconté cela d'un homme à peu près intelligent, qu'il se serait refusé à le croire, et pour lui c'était vrai cependant. Quelles conséquences aurait cette maladresse? C'était ce qu'on ne pouvait prévoir. Aucune, peut-être. Et peut-être de très graves. Dans ces conditions d'incertitude, le mieux était donc de faire comme s'il ne l'avait pas commise, et de tâcher de l'oublier; ce qui pressait pour le moment, c'étaient les billets de banque, et il ne devait penser qu'à eux.
Rentré chez lui et sa porte fermée, il mit tout de suite son idée à exécution: des trois liasses de billets il fit dix paquets, de façon à ne former qu'un petit volume, plia chacun d'eux dans une feuille de papier fort, le plaça sous enveloppe simplement gommée, et sur cette enveloppe il écrivit deux lettres de l'alphabet se suivant en commençant par A, et deux chiffres commençant par 1 et se suivant aussi: A. B. 12,—C. D. 34,—E. F. 56;—puis il les adressa poste restante dans les dix premiers bureaux de Paris inscrits sur son almanach. Cet ordre logique et facile à retenir lui permettait de ne pas garder une note de cette combinaison, et de défier ainsi toute recherche si jamais on en faisait. Sans doute un ou plusieurs de ces paquets pouvaient être volés ou égarés, mais c'était là une considération peu importante pour lui: ce n'était pas pour trente mille francs qu'il avait tué Caffié, c'était simplement pour trois mille; et puisqu'il avait eu la pensée de brûler ces billets, il pouvait maintenant, sans souci, s'exposer à en perdre quelques-uns.
Quand cette idée de la poste restante lui était venue, il s'était dit qu'il jetterait ses enveloppes dans la boîte la plus voisine de chez lui, ce qui terminerait tout; mais, au moment de partir, il réfléchit que ces dix lettres ayant une suscription à peu près pareille, trouvées en tas dans la même boîte, pourraient provoquer la curiosité, et il résolut de les diviser dans cinq ou six bureaux, où il allait les porter lui-même, à pied, sans prendre une voiture, bien qu'il eût maintenant de quoi la payer, car le cocher qui l'aurait conduit pourrait devenir un jour un témoin redoutable.
Après la course folle de la journée à travers les bois et les champs, après ses émotions de la soirée, il se sentait brisé et las d'une fatigue qu'il ne connaissait point, mais il comprenait qu'il n'avait pas la liberté d'écouter cette lassitude. Une nouvelle situation lui était faite qui avait cela de particulier qu'il cessait de s'appartenir pour être désormais, et pour rester jusqu'à la fin de sa vie, le prisonnier de son crime; ce serait ce crime qui, à partir de cette soirée, commanderait, à lui qu'il faudrait obéir.
De cela, il eut une perception très nette qui le frappa: comment n'avait-il pas prévu cette situation quand, pesant si longuement le pour et le contre, en homme intelligent qui peut scruter l'avenir sous toutes ses faces, il avait examiné ce quidevraitarriver? Mais pour surprenante qu'elle fût, la découverte n'en avait pas moins une certitude incontestable, et la preuve qui s'en dégageait, fâcheuse et troublante, était que, si intelligent qu'on soit ou qu'on se croie, on a toujours à apprendre de l'expérience.
Qu'apprendrait-il encore? Il fallait qu'il s'avouât qu'il se trouvait en face de l'inconnu, et tout ce qu'il pouvait souhaiter, c'était que cette leçon qu'il recevait des faits fût la plus dure; quant à s'imaginer qu'elle était la dernière, c'eût été folie: on verrait.
Pour le moment, il ne s'agissait que des lettres qu'il avait préparées, et, qu'il fût ou ne fût pas fatigué, il devait au plus vite s'en débarrasser: il les prit et tout de suite il se mit en route, allant, par les rues qui commençaient à se faire désertes et sombres, du bureau de la rue Cambon à celle de la place Ventedour, de la rue de Choiseul à la place de la Bourse, et continuant ainsi jusqu'à ce qu'il eût fini.
Quand il rentra, une heure du matin était sonnée depuis assez longtemps déjà; il se coucha tout de suite, et dormit d'un lourd sommeil, sans réveils et sans rêves.
Il faisait grand jour lorsqu'il ouvrit les yeux le lendemain; surpris d'avoir dormi si tard, il sauta à bas du lit: sa montre marquait huit heures; mais, comme il ne devait partir qu'à onze heures quinze minutes, il avait du temps devant lui.
A quoi l'employer?
C'était la première fois, depuis des années, qu'il se posait une pareille question, lui qui, chaque matin, trouvait toujours qu'il lui manquerait trois ou quatre heures pour remplir son programme.
Il s'habilla lentement, c'est-à dire lentement pour lui qui, d'ordinaire mettait dix minutes à sa toilette, mais cela ne faisait encore que huit heures vingt.
Alors il pensa à écrire à Philis pour la prévenir de son voyage; puis tout de suite il changea d'idée en décidant d'aller le lui annoncer lui-même.
L'année précédente, il avait soigné madame Cormier, atteinte d'une attaque de paralysie, et il pouvait, à condition de ne pas répéter trop souvent ses visites, se présenter chez elle sans paraître venir voir Philis: c'était en passant, pour prendre des nouvelles d'une malade à laquelle il s'intéressait par cela même qu'il l'avait guérie, et dont il voulait suivre la guérison.
Au moment où il l'avait soignée, madame Cormier habitait aux Batignolles, rue des Moines, un petit rez-de-chaussée au fond d'un jardin, qu'il lui avait fait quitter parce qu'il était trop humide, pour la faire monter à un cinquième étage où elle trouvait de l'air et de la lumière. A neuf heures, il frappait à sa porte.
—Entrez, répondit une voix d'homme.
Il fut surpris, car, au temps où il venait presque tous les jours, il n'avait jamais rencontré d'homme. Qui était celui-là qui répondait comme s'il était chez lui? Il tourna la clef dans la serrure et se trouva dans un vestibule noir d'où était partie évidemment cette voix et où cependant il ne vit personne, celui qui avait répondu étant sans doute caché par un rideau qui partageait le vestibule en deux. De plus en plus surpris, car il n'avait pas encore vu ce rideau, il frappa à la porte de la salle à manger; cette fois, ce fut la voix claire de Philis qui répondit:
—Entrez.
Il ouvrit et, devant une grande table posée contre la fenêtre, il vit Philis, habillée d'une blouse grise, qui travaillait. Sur la table étaient étalés de petits cartons, et à portée de la main elle avait une boîte à aquarelle avec un verre dont l'eau était salie par le lavage des pinceaux.
Au bruit des pas sur le parquet, elle retourna la tête, et instantanément elle fut debout; mais elle retint le cri, le nom qui lui était monté aux lèvres:
—Maman, dit-elle, c'est M. le docteur Saniel.
Aussitôt madame Cormier, sortant de la cuisine, entra dans la salle en marchant difficilement; car, si Saniel l'avait remise sur pied, il ne lui avait rendu ni la souplesse ni l'aisance de la jeunesse.
Les premières politesses échangées, Saniel expliqua que, ayant une visite à faire aux Batignolles, il n'avait pas voulu venir auprès de sa malade sans la voir et lui demander comment elle se trouvait.
Pendant que madame Cormier expliquait, avec la prolixité des malades, ce qu'elle éprouvait et aussi ce qu'elle était étonnée de n'éprouver point, Philis regardait Saniel, inquiète de lui trouver la physionomie si convulsée. Assurément il s'était passé quelque chose de très grave; sa visite le disait, d'ailleurs. Mais quoi? Son angoisse était d'autant plus vive qu'il évitait assurément de la regarder. Pourquoi? Elle n'avait rien fait et ne trouvait aucun reproche à s'adresser.
A ce moment la porte du vestibule s'ouvrit, et un homme jeune encore, de grande taille, à la barbe blonde frisée, entra dans la salle: celui du vestibule, pensa Saniel en l'examinant.
—Mon fils, dit madame Cormier.
—Mon frère Florentin, dont nous avons si souvent parlé, dit Philis.
Florentin! Il était donc devenu imbécile de n'avoir pas pensé que cet homme que le rideau lui avait caché et qui répondait en maître quand on frappait, ne pouvait être que le frère de Philis? Était-il si profondément bouleversé qu'un raisonnement aussi simple lui était impossible? Décidément il importait qu'il partît au plus vite; le voyage calmerait sa machine nerveuse affolée.
—On m'a écrit, dit Florentin, et depuis mon retour, on m'a raconté combien vous aviez été bon pour ma mère. Permettez-moi de vous en remercier d'un coeur ému et reconnaissant; j'espère que bientôt cette reconnaissance ne restera pas un vain mot.
—Ne parlons pas de cela, dit Saniel, en regardant Philis avec une franchise et un visage ouvert qui, jusqu'à un certain point, la rassurèrent; c'est moi qui suis l'obligé de madame Cormier. Si le mot n'était pas barbare; je dirais que sa maladie a été une bonne fortune pour moi.
Puis, pour détourner la conversation, et surtout pour tâcher de dire à Philis qu'il voulait l'entretenir en particulier un court instant, il s'approcha de la table:
—Et que faites-vous là de charmant, mademoiselle? demanda-t-il.
—Oh! charmant! Je ne sais pas si, en travaillant consciencieusement, je serais jamais arrivée à avoir un talent qui me permît de faire charmant; mais c'est au métier que je suis réduite, et le métier doit se contenter de l'à-peu-près. Voyez ces douze menus: ils n'ont tous les douze qu'un seul et même dessin, et voilà comment je dois procéder pour gagner quelque chose au bout de ma journée.
Disant cela, elle trempa son pinceau dans sa boîte à couleurs, établit la nuance qu'elle voulait sur le fond d'une assiette cassée qui lui servait de palette, et rapidement elle appliqua cette nuance sur chacun de ces douze menus.
—Économie de temps et de couleur, dit-elle; mais avec de pareils procédés, qui sont une nécessité, comment penser à faire charmant? je voudrais bien essayer pourtant... si j'en avais le loisir.
—La vie a de ces duretés et pour tout le monde. Il faudrait ne travailler que pour le plaisir....
—Alors on ne ferait rien, dit Florentin avec béatitude.
—Veux-tu te taire, paresseux! s'écria Philis.
Saniel donna quelques conseils à madame Cormier, puis il se leva pour partir.
Philis le suivit, et Florentin parut vouloir les accompagner; mais elle l'arrêta:
—J'ai une question à adresser à M. Saniel, dit-elle.
Quand ils furent arrivés sur le palier elle tira la porte du vestibule de façon à la fermer complètement.
—Qu'est-ce qu'il y a? demanda-t-elle d'une voix hâtée qui tremblait.
—J'ai voulu t'avertir que je pars à onze heures pour Monaco.
—Tu pars?
—J'ai reçu 200 francs, d'un client et je vais les risquer au jeu. Deux cents francs ne peuvent pas payer Jardine ni les autres; au jeu, ils peuvent me donner quelques milliers de francs.
—Oh! pauvre cher, comme il faut que tu sois désespéré pour avoir, toi, tel que tu es, une pareille idée!
—J'ai tort?
—Jamais tort à mes yeux, pour mon coeur, pour mon amour! Que la fortune, ô mon bien-aimé, soit avec toi?
—Donne-moi ta main.
Elle regarda autour d'elle en écoutant: personne, aucun bruit.
Alors, l'attirant, elle lui mit ses lèvres sur les lèvres:
—Toute à toi, avec toi!
—Je serai de retour mardi.
—Mardi, à cinq heures, j'arriverai.
Personne ne connaissait le jeu aussi peu que Saniel: il savait qu'on jouait à Monaco, voilà tout; et à Paris il avait pris son billet pour Monaco, où il descendit de wagon.
En sortant de la gare, il regarda autour de lui pour s'orienter; ne voyant rien qui ressemblât à une maison de jeu telle qu'il la comprenait, c'est-à-dire au casino de Royat, le seul établissement de ce genre qu'il eût jamais vu, il s'adressa à un passant:
—La maison de jeu, je vous prie?
—On ne joue pas à Monaco.
—Je croyais.
—C'est à Monte-Carlo qu'on joue.
—Et c'est loin, Monte-Carlo?
—Là-bas.
De la main, le passant lui indiqua, sur la pente de la montagne, un endroit verdoyant où, au milieu du feuillage, se montraient les toits et les façades de constructions importantes.
Il remercia et se dirigea de ce côté, tandis que le passant, en appelant un autre, racontait la demande qui venait de lui être adressée; et tous deux riaient en haussant les épaules: pouvait-on être bête comme ces Parisiens! Encore un qui allait se faire plumer et qui arrivait de Paris exprès pour ça! Était-il drôle avec ses grandes jambes et ses grands bras!... Est-ce qu'on joue avec une pareille tournure!...
Sans s'inquiéter de ces rires qu'il entendait derrière lui, Saniel continua son chemin en regardant la mer bleue miroiter sous les rayons obliques du soleil déjà bas à l'horizon. Malgré sa nuit passée en wagon, il ne ressentait aucune fatigue; au contraire, il se trouvait dispos de corps et d'esprit; le voyage avait calmé l'agitation de ses nerfs, et c'était avec une tranquillité parfaite qu'il envisageait ce qui s'était passé avant son départ. Dans l'état d'apaisement qui était le sien présentement, il n'avait plus à craindre de maladresse ou de coups de folie, et, puisqu'il avait ressaisi sa volonté, tout irait bien: plus de regards en arrière, encore moins en avant, le présent seul devait l'occuper.
Le présent, à cette heure, c'était le jeu. Comment jouait-on? A quoi jouait-on? A la roulette, il le savait; mais, ce qu'était la roulette, il l'ignorait. Il ferait comme ses voisins. Si on se moquait de lui, peu importait; et même, en réalité, il devait désirer qu'on s'en moquât: on se rappelle avec plaisir ceux dont on a ri; ce qu'il venait chercher dans ce pays, c'était justement qu'on se souvînt de lui.
Quand il entra dans les salons de jeu, il remarqua qu'il y régnait un silence religieux: autour d'une grande table recouverte d'un tapis en drap vert que partageaient des dessins et des chiffres, des gens étaient assis sur les chaises hautes d'où ils paraissaient officier; d'autres sur des chaises plus basses ou simplement debout autour de la table poussaient ou ramassaient des louis et des billets de banque sur le drap vert, et une voix forte répétait d'un ton monotone: «Messieurs, faites votre jeu!... Le jeu est fait!... Rien ne va plus?...» alors une petite boule d'ivoire était lancée dans un cylindre où elle roulait avec un bruit métallique. Bien qu'il n'eût jamais vu de roulette, il n'eut pas un effort d'intelligence à faire pour deviner que c'en était une.
Et, avant de mettre sur la table les quelques louis qu'il tenait déjà dans sa main, il regarda autour de lui comment on procédait. Mais il eut beau s'appliquer, après la dixième partie il n'avait pas mieux compris qu'après la première: avec des râteaux les croupiers ramassaient l'enjeu de certains joueurs; avec ces mêmes râteaux, ils doublaient, décuplaient, ou même payaient dans des proportions dont il ne se rendait pas compte certains autres, et c'était tout.
Enfin, peu importait; croyant avoir vu comment on mettait son argent sur la table, cela suffisait. Il avait cinq louis dans la main, quand le croupier dit «Messieurs, faites votre jeu»; il les posa sur le numéro 32 ou, tout au moins, il crut qu'il les plaçait sur ce numéro. «Rien ne va plus!...» La boule roula dans le cylindre que le croupier avait fait tourner.
—31! appela le croupier qui ajouta quelques autres mots que Saniel entendit mal ou qu'il ne comprit pas.
Si peu qu'il connût la roulette, il crut qu'il avait perdu: il avait placé sa mise sur le 32, c'était le 31 qui sortait, la banque gagnait. Il fut surpris de voir le croupier lui pousser un tas d'or qui devait former une centaine de louis, ou à peu près, et accompagner ce mouvement d'un coup d'oeil qui, sans que le doute fût possible, voulait dire: «A vous, monsieur!»
Que devait-il faire? Puisqu'il avait perdu, il ne pouvait pas ramasser cet argent qu'on lui envoyait par erreur.
Il avait déposé sa mise en se penchant pardessus l'épaule d'un monsieur à la chevelure et à la barbe d'un noir invraisemblable, qui, sans jouer, piquait une carte avec une épingle. Ce monsieur se tourna vers lui et, avec un sourire tout à fait aimable, du ton le plus gracieux:
—A vous, monsieur, dit-il.
Décidément, il s'était trompé en croyant qu'il avait perdu, et il devait ramasser ce tas de louis; ce qu'il fit, mais en oubliant de ramasser aussi sa première mise.
La roulette tournait de nouveau.
32! appela le croupier.
Saniel venait de s'apercevoir que ses cinq louis étaient restés sur le 32, il crut qu'il avait gagné puisque c'était ce numéro qui venait de sortir, et son ignorance n'allait pas jusqu'à ne pas savoir qu'un numéro, à la roulette, est payé trente-six fois sa mise: c'était donc cent quatre-vingts louis que le râteau du croupier allait lui pousser.
Mais, à sa grande surprise, il ne lui en poussa pas plus qu'au premier coup. Cela devenait incompréhensible: on le payait quand il avait perdu, et quand il avait gagné on ne lui donnait que la moitié de son dû.
Sa physionomie trahit si bien son étonnement qu'il vit un sourire moqueur dans les yeux du monsieur à la chevelure noire, qui s'était de nouveau tourné vers lui.
Comme il jouait pour jouer, et non pour gagner ou pour perdre, il empocha ce qu'on venait de lui envoyer, ainsi que sa mise.
—Puisque vous ne jouez plus, dit le monsieur aimable en quittant sa chaise, voulez-vous me permettre de vous dire un mot?
Saniel s'inclina et ils s'éloignèrent de la table; quand ils furent assez à l'écart pour ne pas troubler le recueillement des joueurs, le monsieur salua cérémonieusement:
—Permettez-moi de me présenter moi-même: prince Mazzazoli.
Saniel crut qu'il devait répondre en donnant son nom et sa qualité.
—Eh bien, monsieur le docteur, dit le prince avec un fort accent italien, vous me pardonnerez, je l'espère, une simple observation que mon âge autorise peut-être: vous jouez comme un enfant.
—Comme un ignorant, répondit Saniel sans se fâcher, car, si insolite que fût cette observation, il avait déjà calculé qu'il pouvait être bon pour l'avenir d'avoir à invoquer le témoignage d'un prince.
—Je suis sûr que vous en êtes encore à vous demander pourquoi on vous a payé dix-huit fois votre mise au premier coup que vous avez joué, et pourquoi on ne vous l'a pas payée trente-six fois au second.
—C'est vrai.
—Eh bien, je vais vous le dire. C'est que, au lieu de placer votre argent en plein sur le numéro que vous aviez choisi, vous l'avez placé à cheval sur le 31 et le 32: par une chance qu'on peut vous envier, le résultat a été le même pour vous; mais que ne donnerait pas cette chance si, au lieu de s'en remettre au hasard, elle était éclairée! Car la roulette n'est pas un jeu de hasard, comme on le croit à tort: tout y est calcul et combinaison. Ainsi, en plaçant votre argent sur deux numéros, vous aviez cinq chances contre vous, comme vous en auriez eu six et demie sur trois numéros, sept sur quatre. Voilà ce qu'il faut savoir avant de rien risquer, et ce que je vous offre si vous voulez que nous formions une association jusqu'à ce soir. Votre chance unie à mon expérience, nous faisons sauter la banque.
Saniel n'avait pas attendu cette conclusion pour deviner à peu près ce qu'elle allait être: un mendiant, ce vieux prince italien si bien teint.
—Mon intention est de ne plus jouer, dit-il.
—Avec votre chance, ce serait plus qu'une faute.
—J'avais besoin d'une certaine somme, je l'ai gagnée, elle me suffit.
—Vous ne ferez pas la folie de refuser la main que la Fortune vous tend.
—Êtes-vous sûr qu'elle me la tend? dit Saniel, qui trouvait que c'était le prince.
—N'en doutez pas; je vais vous le démontrer....
—Je vous remercie; je ne reviens jamais sur ce que j'ai arrêté.
En tout autre moment, Saniel eût tourné le dos à cet importun; mais c'était un témoin qu'il fallait ménager.
—Je n'ai plus rien à faire ici, dit-il poliment; permettez que je me retire après vous avoir remercié de votre offre, dont j'apprécie la gracieuseté.
—Eh bien, s'écria le prince, puisque vous ne voulez pas épuiser votre chance, laissez-moi le faire pour vous; cet argent peut être un fétiche, prenez dessus cinq louis, cinq louis seulement: confiez-les-moi; je les joue d'après mes combinaisons, qui sont certaines, et ce soir je vous remets votre part de bénéfices. Où êtes-vous descendu? Moi j'habite laVilla des Palmes.
—Nulle part; j'arrive.
—Alors trouvez-vous ce soir, à dix heures, dans cette salle et nous liquiderons notre association.
Son premier mouvement fut de refuser. A quoi bon faire la charité à ce vieux singe? Mais, après tout, ce n'était pas bien cher que de payer son témoignage cinq louis, et il les lui donna.
—Mille grâces! Ce soir, à dix heures.
Comme Saniel allait sortir de la salle, il se trouva face à face avec son ancien camarade Duphot, qui entrait accompagné d'une femme,—celle-là même qu'il avait soignée.
—Comment! vous ici? Ah! par exempte, elle est bien bonne.
Et tous deux, l'amant et la maîtresse, s'exclamèrent.
Saniel raconta pourquoi il était à Monaco et ce qu'il avait fait depuis son arrivée.
—Avec mon argent! Ah! elle est bien bonne, s'écria Duphot.
—Et vous ne jouez plus? demanda la femme.
—J'ai ce qu'il me faut.
—Alors vous allez jouer pour moi.
Il voulut se défendre, mais ils l'entraînèrent à la table de la roulette et lui mirent chacun un louis dans la main.
—Jouez.
—Comment?
—Comme l'inspiration vous conseillera: vous avez la veine.
Mais sa veine n'avait guère de souffle; les deux louis qu'ils avaient jetés au hasard furent perdus.
On lui en donna deux autres; cette fois ils en gagnèrent huit.
—Vous voyez, cher ami.
Il continua avec des chances diverses, gagnant, perdant.
Au bout d'un quart d'heure on lui permit d'abandonner le jeu.
—Et qu'allez-vous faire maintenant? demanda Duphot.
—Envoyer ce que je dois à mon créancier par mandat télégraphique.
—Vous savez où est le télégraphe?
—Non.
—Je vais vous conduire.
C'était un second témoin dont Saniel n'avait garde de refuser le concours.
Quand il eut envoyé son mandat à Jardine, il n'avait plus rien à faire à Monte-Carlo, et comme il ne pouvait partir que le soir, à onze heures, il resta désoeuvré, ne sachant à quoi employer son temps. Alors il acheta un journal de Nice et alla s'asseoir dans le jardin, sous un bec de gaz, en face de la mer tranquille et sombre. Peut-être trouverait-il dans ce journal quelque dépêche télégraphique qui lui apprendrait ce qui s'était passé rue Sainte-Anne depuis son départ.
Il chercha assez longtemps; puis à la fin du journal, auxDernières nouvelles, il lut: «Le crime de la rue Sainte-Anne paraît entrer dans une voie nouvelle; des recherches faites avec plus de soin ont amené la découverte d'un bouton de pantalon auquel adhère un morceau d'étoffe. Il est donc démontré qu'avant le crime il y a eu lutte entre la victime et son assassin. Comme ce bouton porte certaines lettres et certaines marques, c'est un indice précieux pour la police.»
Cette preuve d'une lutte entre la victime et son assassin fit sourire Saniel: si la police entrait dans cette voie, elle ferait un joli bout de chemin avant d'arriver à un résultat. Qui pouvait savoir depuis combien de temps ce bouton se trouvait dans cette pièce peu balayée? De qui provenait-il?
Tout à coup, quittant brusquement son banc, il entra dans un bosquet et vivement il se tâta: n'était-ce pas lui qui avait perdu ce bouton?
Mais il fut bien vite honteux de ce mouvement inconscient: le bouton que la police était si fière d'avoir découvert ne lui appartenait point; ce ne serait pas à lui que conduirait la nouvelle voie sur laquelle elle venait de s'engager.
Le mardi, un peu avant cinq heures, Philis, comme elle l'avait promis, sonnait à sa porte; et il sortait de son laboratoire, où il s'était remis au travail, pour aller lui ouvrir.
Elle lui sauta au cou:
—Eh bien? demanda-t-elle d'une voix frémissante.
Il raconta comment il avait joué, comment il avait gagné, mais sans préciser la somme; et il raconta aussi les propositions d'association du prince Mazzazoli, la rencontre de Duphot, l'envoi du mandat télégraphique à Jardine.
—Oh! quel bonheur, dit-elle en le serrant dans ses bras; te voilà libre.
—Plus de créanciers! Maître de moi: tu vois que j'ai eu une bonne inspiration.
—La justice des choses le voulait.
Puis, s'interrompant:
—A propos de justice, tu ne m'as pas parlé de Caffié, le matin de ton départ.
—J'étais sous le coup de préoccupations qui ne me laissaient pas la liberté de penser à Caffié.
—Est-ce curieux, cette coïncidence de sa mort avec la condamnation que nous avions portée contre lui: est-ce que cela précisément ne prouve pas cette justice des choses?
—Si tu veux.
—Comme l'argent que tu as gagné à Monaco le prouve pour toi: ce qui est juste arrive nécessairement. Caffié a été puni de toutes ses coquineries et de ses crimes; toi, tu as été récompensé de tes souffrances.
—Est-ce qu'il n'aurait pas été juste que Caffié fût puni plus tôt, et que moi, je souffrisse moins longtemps?
Elle resta sans répondre.
—Tu vois, dit-il en souriant, que ta philosophie reste court.
—Ce n'est pas à ma philosophie que je pense, c'est à Caffié et à nous.
—En quoi Caffié peut-il être associé à toi ou aux tiens?
—Il l'est ou plutôt il pourrait l'être, si cette justice, à laquelle je crois, malgré tes plaisanteries, permettait qu'il le fût.
—Tu conviendras que cela ressemble à une énigme.
—Qu'est-ce que tu as appris de Caffié depuis ton départ?
—Rien ou presque rien.
—Tu sais qu'on croit que le crime a été commis par un boucher.
—Le commissaire a ramassé le couteau devant moi, et c'est bien un couteau de boucher; de plus, le coup qui a tranché la gorge de Caffié a été porté par une main habituée à l'égorgement; c'est ce que j'ai indiqué dans mon rapport.
—Depuis, des recherches plus attentives que celles du premier moment ont fait découvrir sous un meuble un bouton de pantalon...
—Qui aurait été arraché dans une lutte entre Caffié et son assassin, j'ai lu cela dans un journal; mais, pour moi, je ne crois pas à cette lutte: la position de Caffié dans le fauteuil où il a été frappé et où, il est mort indique que le vieux coquin a été surpris; d'ailleurs s'il ne l'avait pas été, s'il avait lutté, il aurait crié, et sans doute il se serait fait entendre.
—Si tu savais comme je suis heureuse de t'entendre dire cela, s'écria-t-elle.
—Heureuse! Qu'est-ce que cela peut te faire?
Il l'examina surpris.
—Que t'importe que Caffié ait été tué avec ou sans lutte? Tu l'avais condamné, il est mort; cela doit te suffire.
—J'ai eu bien tort de porter cette condamnation, en causant et sans y attacher d'importance.
—Crois-tu que c'est elle qui ait amené son exécution?
—Je n'ai pas cette simplicité, mais enfin j'aimerais mieux ne pas l'avoir condamné?
—Tu le regrettes?
—Je regrette qu'il soit mort.
—Décidément l'énigme continue; mais tu sais que je n'y suis pas du tout; et, si tu veux, nous en resterons là; nous avons mieux à faire que de nous entretenir de Caffié.
—Permets-moi d'en parler, au contraire, car nous avons besoin de tes conseils.
De nouveau, il la regarda en tâchant de lire en elle et de deviner pourquoi elle tenait tant à parler de Caffié, alors que lui justement aurait voulu n'en pas parler. Que pouvait-il se trouver sous cette insistance?
—Je t'écoute, dit-il, et, puisque tu as un conseil à me demander à ce sujet, tu aurais dû me dire tout de suite ce dont il s'agit.
—Tu as raison, et je l'aurais déjà fait si je n'étais retenue par un sentiment d'embarras... et de honte que je me reproche, car avec toi je ne dois avoir ni embarras ni honte.
—Assurément.
—Mais avant tout il faut que je te dise, il faut que tu saches que mon frère Florentin est un bon et brave garçon; il faut que tu le croies, que tu en sois convaincu.
—Je le suis, puisque tu me le dis; d'ailleurs il m'a produit la meilleure impression pendant le peu de temps que je l'ai vu l'autre matin chez toi.
—N'est-ce pas qu'on voit tout de suite que c'est une bonne nature?
—Certainement.
—Et franc, et droit; faible, c'est vrai, et un peu mou aussi, c'est-à-dire manquant de ressort et de volonté, se laissant entraîner... par bonté et par tendresse. Cette faiblesse lui a fait commettre une faute avant son départ pour l'Amérique. Je te l'ai cachée jusqu'à cette heure, mais il faut que tu la connaisses maintenant: aimant une femme qui le dominait et lui faisait faire ce qu'elle voulait, il s'est laissé entraîner à... détourner une somme de quarante-cinq francs qu'elle lui demandait, qu'elle exigeait le soir même, espérant pouvoir la remettre trois jours après, sans que son patron s'en aperçût.
—Son patron était Caffié?
—Non; il avait quitté Caffié depuis trois mois et il était entré chez un autre homme d'affaires dont je ne t'ai jamais parlé, tu comprends maintenant pourquoi. L'argent sur lequel il avait compté pour remplacer celui qu'il avait donné à cette femme lui manqua. Au lieu de s'adresser à nous, il chercha ailleurs, ne trouva pas, perdit la tête, si bien qu'on découvrit son détournement et que son patron, qui n'était pas moins dur que Caffié, déposa une plainte contre lui. Comment nous parvînmes à la faire retirer et à empêcher le pauvre garçon de passer en justice, ce serait trop long. Enfin nous réussîmes, et, désespéré, mourant de honte, il partit pour l'Amérique, malgré nous, autant pour n'avoir à rougir devant personne que pour faire fortune, car son caractère est aussi facile à l'illusion qu'à la désespérance. Maintenant que tu as vu Florentin, tu admettras qu'on peut être coupable de la faute qu'il a commise, sans être capable... de devenir un assassin.
Il allait répondre, elle lui ferma les lèvres d'un geste rapide:
—Tu vas voir pourquoi je parle de cela, et tu vas comprendre aussi que je ne me suis écartée ni de Caffié, ni de ce bouton sur lequel la police compte pour retrouver le coupable: ce bouton appartenait à Florentin.
—A ton frère?
—Oui, à Florentin, qui, le jour même du crime, a été chez Caffié.
—C'est vrai; la concierge a dit au commissaire de police qu'il était venu vers trois heures.
Philis poussa un cri désespéré:
—On sait qu'il est venu, voilà qui est encore plus grave que ce que nous pouvions imaginer et craindre.
—Le commissaire, interrogeant la concierge pour savoir quelles personnes Caffié avait reçues dans la journée, a nommé ton frère; mais, comme cette visite a eu lieu entre trois heures et trois heures et demie, et que le crime a certainement été commis entre cinq heures et cinq heures et demie, personne ne peut accuser ton frère d'être l'assassin, puisqu'il était parti avant que Caffié allumât sa lampe. Comme cette lampe n'a pas pu s'allumer toute seule, il en résulte qu'il ne peut pas avoir égorgé un homme qui était encore vivant une heure après que la concierge eut vu ton frère et lui eut parlé.
—Ce que tu me dis est un grand soulagement; si tu savais quelle peur nous avons eue!
—Vous avez été bien promptes à vous alarmer.
—Trop promptes; mais quand Florentin, nous lisant le journal tout haut, est arrivé à l'histoire du bouton et s'est écrié: «Mais c'est à moi, ce bouton!» nous avons tous éprouvé un saisissement qui nous a fait perdre la tête. Nous avons vu la police tombant chez nous, interrogeant Florentin, lui reprochant le passé qui serait étalé au grand jour dans tous les journaux, et tu dois sentir quelle a été notre émotion.
—Mais ton frère peut, n'est-ce pas, expliquer comment il a perdu ce bouton chez Caffié?
—Bien sûr, et de la façon la plus naturelle. Comme la concierge l'a raconté, il a été, le jour de l'assassinat, chez Caffié, pour demander à celui-ci un certificat constatant qu'il avait été son clerc pendant plusieurs années. Caffié lui a fait ce certificat, qui devait remplacer celui que Florentin avait perdu; puis, tout en causant, Caffié lui a parlé d'un dossier qu'il ne pouvait pas retrouver et dont il avait besoin. C'était Florentin qui s'était occupé de cette affaire plus que Caffié lui-même, et, quand elle avait été terminée, il avait rangé le dossier, qui était volumineux et ne pouvait pas entrer dans les cases où on les classe ordinairement, sur une planche au haut d'une armoire. Le hasard voulut qu'il s'en souvînt; il le dit à Caffié qui répondit qu'il avait cherché dans cette armoire sans rien trouver. «C'est que vous avez mal cherché, dit Florentin, ou que le dossier a été dérangé par mon successeur.—J'ai bien cherché, répliqua Caffié, et votre successeur ne l'a jamais vu.—Eh bien, alors, dit Florentin, je vais le trouver.» Et allant chercher une petite échelle, il monta dessus pour atteindre le haut de l'armoire. Sa mémoire ne l'avait pas trompé: le dossier était bien où il croyait, mais une épaisse couche de poussière noire avait obscurci la fiche sur laquelle étaient inscrites les indications qui devaient le faire reconnaître. Il le prit pour le descendre, fit un faux pas et, dans un brusque mouvement pour se retenir, un des boutons de son pantalon fut arraché.
—Et il ne l'a pas ramassé?
—Il ne s'en est même pas aperçu tout d'abord; c'est plus tard, dans la rue, en voyant qu'une jambe de son pantalon était plus longue que l'autre et traînait sur ses bottines, qu'il a pensé à l'échelle et qu'il a constaté qu'un bouton lui manquait. Il n'allait pas retourner chez Caffié pour le chercher, n'est-ce pas?
—Assurément.
—Comment prévoir que Caffié allait être assassiné; que le crime serait assez habilement combiné et exécuté pour laisser échapper le coupable; que, deux jours après, la police aux abois trouverait un bouton sur lequel elle bâtirait toute une histoire; que, de cette histoire, il résulte qu'il y a eu lutte entre l'assassin et sa victime; que dans cette lutte un bouton a été arraché, et que celui qui l'a perdu est nécessairement celui qui a coupé le cou à Caffié? Florentin n'a pas pensé à tout cela.
—Ça se comprend.
—Il a lui-même, le soir, remplacé son bouton par un autre, et c'est seulement en lisant le journal qu'il a senti ce qu'il pouvait y avoir de grave dans ce fait en apparence insignifiant, et comme lui, en même temps que lui, nous avons partagé son émoi.
—Vous n'avez parlé à personne de ce bouton?
—Certes non; nous n'avions garde; et je ne t'en ai parlé que parce que je te dis tout, et aussi parce que, si nous étions menacés, nous n'aurions de secours à attendre que de toi. Florentin est un bon garçon, mais c'est un mouton qui ne sait que tendre le dos quand il lui pleut dessus; maman est comme lui sous plus d'un rapport, et moi, quoique je sois plus résistante, j'avoue qu'en face de la loi et de la police je perdrais facilement la tête, comme les enfants qui se mettent à hurler quand on les laisse dans l'obscurité; la loi, n'est-ce pas la nuit, quand on ne la connaît pas, et une nuit troublante, pleine d'effarements, toute peuplée de fantômes?
—Je ne crois pas que vous soyez menacés comme tu l'as imaginé dans un premier moment d'émotion....
—Bien naturelle.
—Bien naturelle, j'en conviens, mais dont la réflexion montre le peu de fondement. Ce bouton ne porte pas le nom du tailleur qui l'a fourni....
—Non, mais il porte des initiales et une marque de fabrique: un A et un P avec une couronne et un coq.
—Eh bien! comment veux-tu que la police trouve, parmi les deux ou trois mille tailleurs de Paris, ceux qui emploient les boutons ainsi marqués; et comment ces tailleurs trouvés pourraient-ils désigner celui de leurs clients à qui appartient ce bouton, celui-là précisément et non un autre? C'est chercher une aiguille dans une botte de foin. Où ton frère a-t-il fait faire ce pantalon? Ne l'a-t-il pas rapporté d'Amérique?
—Le pauvre garçon n'a rien rapporté d'Amérique, si ce n'est de misérables vêtements bien usés, et nous avons dû commencer par l'habiller des pieds à la tête. Nous avons été à l'économie, et c'est un petit tailleur de l'avenue de Clichy, appelé Valérius, qui lui a fait ce costume.
—Il ne me paraît guère probable que la police trouve ce petit tailleur de l'avenue de Clichy, bien qu'il eût mieux valu que ce pantalon vînt de laBelle Jardinièreou d'un autre grand magasin: mais le découvrît-on et le tailleur reconnût-il que le bouton provient de sa provision que cela ne désignerait pas ton frère. Enfin, arrivât-on jusqu'à lui, il faudrait encore prouver qu'il y a eu lutte comme on le suppose, que le bouton a été arraché dans cette lutte, et que ton frère se trouvait rue Sainte-Anne entre cinq et six heures, alors que sans doute il lui sera facile, à lui, de prouver où il était à ce moment.
—Mais chez nous, avec maman!
—Tu vois donc que vous pouvez être tranquilles.
Rassurée, Philis avait hâte de revenir rue des Moines pour faire partager à sa mère et à son frère la confiance que Saniel lui avait mise au coeur: ce fut à pas pressés qu'elle remonta la rue Louis-le-Grand aux Batignolles et d'une main fiévreuse qu'elle tira le cordon de leur sonnette.
Car le temps n'était plus où, dans cette maison tranquille dont tous les locataires se connaissaient, on laissait la clef sur la porte et où il n'y avait qu'à frapper avant d'entrer. Depuis que les journaux parlaient du bouton trouvé chez Caffié, la liberté et la sécurité qui régnaient dans cet intérieur où jusqu'à ce moment, on n'avait rien à craindre pas plus qu'à cacher, avaient disparu; plus de clef sur la porte d'entrée, plus d'entretien à haute voix, plus de rires: maintenant, la porte restait toujours fermée; on ne riait plus; et quand on parlait, quand on lisait les journaux qu'on achetait matin et soir, c'était à mi-voix, comme si, derrière les murs, des oreilles avaient été aux aguets; que la sonnette tintât et l'on se regardait avec émoi, en se demandant d'un coup d'oeil craintif si ce n'était pas l'annonce d'un danger.
Quand son frère vint lui ouvrir la porte, elle trouva la table servie: on l'attendait.
—J'avais peur qu'il ne te fût arrivé quelque chose, dit madame Cormier.
—J'ai été retenue.
Vivement elle s'était débarrassée de son chapeau et de sa redingote.
—Tu n'as rien appris: demanda madame Cormier en apportant la soupe sur la table.
—Non.
—On ne t'a parlé de rien? continua Florentin à voix basse.
—On ne m'a parlé que de ça; ou je n'ai entendu parler que de ça quand on ne s'adressait pas à moi directement.
—Que dit-on?
—Personne n'admet que les recherches de la police aboutissent pour le bouton.
—Tu vois, Florentin, interrompit madame Cormier en souriant à son fils.
Mais celui-ci secoua la tête.
—Cependant l'opinion de tous a une valeur, s'écria Philis.
—Parle donc plus bas, dit Florentin.
—On soutient qu'il est impossible que la police trouve, parmi les deux ou trois mille tailleurs de Paris, tous ceux qui emploient des boutons marqués A.P.; et l'on dit que, les trouvât-on, ils ne pourraient pas désigner ceux de leurs clients à qui ils ont fourni des boutons de ce genre; de sorte que c'est chercher réellement une aiguille dans une botte de foin.
—Quand on veut bien y mettre le temps, on trouve une aiguille dans une botte de foin, dit Florentin.
—Tu me demandes ce que j'ai entendu, je te le répète. Mais je ne m'en suis pas tenu à cela. Comme je passais aux environs de la rue Louis-le-Grand, je suis monté chez M. Saniel: c'était l'heure de sa consultation et j'espérais le trouver.
—Tu lui as avoué la situation? s'écria Florentin.
Dans toute autre circonstance, elle eût répondu franchement, en expliquant qu'on pouvait avoir confiance en Saniel; mais ce n'était pas quand elle voyait l'agitation de son frère qu'elle allait l'exaspérer par cet aveu, alors surtout qu'elle ne pouvait pas donner en même temps les raisons de sa foi en Saniel; il fallait donc qu'elle le rassurât avant tout.
—Non, dit-elle; mais je pouvais parler de Caffié avec M. Saniel sans qu'il s'en étonnât; puisque c'est lui qui a fait les premières constatations, n'était-il pas tout naturel que ma curiosité voulût en apprendre un peu plus que ce que racontent les journaux?
—C'est égal; la démarche peut paraître étrange.
—Je ne crois pas; mais, en tout cas, l'intérêt que nous avions à nous renseigner m'a fait passer sur cette considération, et, je crois que, quand je t'aurai dit l'opinion de M. Saniel, tu ne regretteras plus ma visite.
—Et cette opinion? demanda madame Cormier.
—Son opinion est qu'il n'y a pas eu de lutte entre Caffié et l'assassin, attendu que la position de Caffié dans le fauteuil où il a été frappé prouve qu'il a été surpris; donc, s'il n'y a pas eu de lutte, il n'y a pas eu de bouton arraché, et tout l'échafaudage de la police s'écroule.
Madame Cormier poussa un profond soupir de délivrance:
—Tu vois! dit-elle à son fils.
—Et l'opinion de M. Saniel n'est pas celle du premier venu, ce n'est même pas celle d'un médecin quelconque: c'est celle du médecin qui a constaté la mort et qui, plus que personne, a qualité, a autorité pour dire comment elle a été donnée,—par surprise, sans lutte, sans bouton arraché.
—Ce n'est pas M. Saniel qui dirige les recherches de la police, ni qui les inspire, répondit Florentin; son opinion ne donne pas un coupable, tandis que le bouton peut en donner un, au moins pour ceux qui croient à la lutte, et entre les deux la police ne peut pas hésiter: déjà on la raille dans les journaux de n'avoir pas encore découvert l'assassin, qui va rejoindre tous ceux qu'elle a laissés échapper, il faut qu'elle suive la piste sur laquelle elle s'est engagée, et cette piste....
Il baissa la voix:
—C'est ici qu'elle peut l'amener.
—Pour cela, il faudrait qu'elle passât par l'avenue de Clichy, et c'est ce qui paraît invraisemblable.
—C'est le possible qui me tourmente, ce n'est pas le vraisemblable, et tu ne peux pas ne pas reconnaître que ce que je crains est possible: j'ai été chez Caffié le jour du crime, j'y ai perdu un bouton arraché avec violence, ce bouton ramassé par la police prouve, selon elle la culpabilité de celui à qui il a appartenu; qu'elle trouve que je suis celui-là...
—Elle ne le trouvera pas.
—....Admettons qu'elle le trouve, comment me défendrais-je?
—En prouvant que tu n'étais pas rue Sainte-Anne entre cinq et six heures, puisque tu étais ici.
—Et quels témoins attesteront cet alibi? Je n'en ai qu'un: maman. Que vaut le témoignage d'une mère en faveur de son fils dans de pareilles circonstances?
—Tu auras celui du docteur affirmant qu'il n'y a pas eu lutte, ni, par conséquent, de bouton arraché.
—Affirmant, mais n'apportant aucune preuve à l'appui de son sentiment; opinion de médecin que l'opinion d'un autre médecin peut combattre et détruire! Et puis, pour démontrer qu'il n'y a pas eu lutte, M. Saniel met en avant la surprise. Qui a pu surprendre Caffié? Ce n'est-pas le premier venu, n'est-ce pas? De même, ce n'est pas non plus le premier venu qui a pu s'introduire dans la maison, entrer et sortir en échappant à la surveillance de la concierge. Celui-là, bien sûr, était au courant des habitudes de la maison. De plus, il savait que, pour se faire ouvrir la porte par Caffié quand le clerc était sorti, il fallait sonner d'abord et ensuite frapper trois coups d'une certaine manière. Qui mieux que moi savait tout cela?
C'était pied à pied que Philis défendait le terrain contre son frère; mais peu à peu la confiance qui, tout d'abord, la soutenait s'affaiblissait. Chez Saniel, près de lui, elle était vaillante; entre son frère et sa mère, dans cette salle qui déjà avait vu leurs inquiétudes, n'osant pas élever la voix, elle se troublait et se laissait gagner par l'anxiété des siens:
—Vraiment, dit-elle, il semble que nous soyons des coupables et non des innocents!
—Et tandis que nous sommes là à nous tourmenter, le coupable, probablement, dans une tranquillité parfaite, rit des recherches de la police; il n'avait pas pensé à ce bouton, le hasard le met dans son jeu; la chance est pour lui, elle est contre nous... une fois de plus.
C'était la plainte qui revenait le plus souvent sur les lèvres de Florentin. Bien qu'il n'eût jamais été joueur, et pour cause, tout pour lui se décidait par la chance. Il y a des gens qui sont nés sous une bonne étoile, d'autres sous une malheureuse; il y en a qui, dans la bataille de la vie, reçoivent les coups sans se décourager, parce qu'ils attendent tout du lendemain, comme il y en a qui faiblissent, parce qu'ils n'attendent rien de bon et qu'ils savent, par expérience, que demain sera pour eux ce qu'est le jour présent, ce qu'a été la veille. Il était de ceux-là. Qu'avait-il eu de bon depuis que la bataille était en engagée? Pourquoi leur père était-il mort juste au moment où, après de rudes épreuves, il arrivait à force de persévérance et de travail, à mettre le pied à l'échelle? Encore quelques années et c'était d'une fortune, c'était d'un nom glorieux qu'héritaient ses enfants, tandis qu'il ne leur avait laissé que ce qu'il avait toujours eu: la misère. Pourquoi lui-même n'avait-il pas pu achever ses études, au lieu de devenir un pauvre clerc d'hommes d'affaires qu'on accablait de besognes fastidieuses du matin au soir, et de fatigues au point qu'il ne lui restait pas une heure de liberté pour travailler utilement? Ne devait-il pas, comme ses camarades, passer des examens qui lui auraient donné une situation analogue à celles qu'occupaient ces camarades, ni plus intelligents ni plus courageux que lui? Pourquoi, au lieu de trouver un brave homme de patron, ce qui n'avait rien d'impossible, était-il tombé sur Caffié qui l'avait martyrisé et abêti? Pourquoi sa mère, née à la campagne, solide, d'une bonne et belle santé, avait-elle tout à coup été frappée de paralysie? Enfin pourquoi Philis, belle fille comme elle était, gaie malgré tout, intelligente, douée de toutes les qualités qui font la vie heureuse dans un ménage, ne trouvait-elle pas un mari assez dégagé de préjugés et d'étroits calculs pour l'épouser? Pourquoi fallait-il que, du matin au soir; sans repos, sans lassitude, elle travaillât penchée sur sa table, ou courût les rues de Paris comme une pauvre ouvrière qui va chercher ou reporter de l'ouvrage?
—Que ne suis je resté en Amérique! dit-il.
—Puisque tu étais trop malheureux, mon pauvre garçon! dit madame Cormier, dont le coeur maternel avait été remué par ce cri.
—Suis-je plus heureux ici? le serai-je demain? Que nous réserve-t-il, ce demain plein d'incertitude et de dangers?
—Pourquoi veux-tu qu'il n'ait que des dangers? dit Philis d'un ton conciliant et caressant.
—Tu attends toujours le bon, toi.
—Au moins je l'espère, et n'admets pas de parti pris qu'il est impossible. Je ne dis pas que la vie soit toujours rose, mais elle n'est pas non plus toujours noire; et je crois qu'il en est d'elle comme des saisons: après l'hiver, qui est vilain, je te l'accorde, vient le printemps, l'été et l'automne.
—Eh bien si j'avais l'argent nécessaire au voyage, j'irais passer la fin de l'hiver dans un pays où il serait moins désagréable qu'ici et surtout moins dangereux pour ma constitution.
—Tu ne dis pas cela sérieusement, j'espère? s'écria madame Cormier.
—Très sérieusement, au contraire.
—Nous sommes à peine réunis, et tu penses à une nouvelle séparation, dit madame Cormier tristement.
—Ce n'est pas à une séparation que Florentin pense, s'écria Philis, c'est à la fuite.
—Et pourquoi pas?
—Parce qu'il n'y a que les coupables qui se sauvent.
—C'est justement le contraire; les coupables intelligents restent, en vertu de ton axiome, et, comme généralement ce sont des gens résolus ils savent d'avance qu'ils pourront faire face au danger; tandis que les innocents qui sont tout le monde, des timides comme moi ou des pas chanceux perdent la tête et se sauvent, parce qu'ils savent à l'avance aussi que, si un danger les menace, il les écrasera sans qu'ils puissent lui échapper. C'est pourquoi je retournerais en Amérique si je pouvais payer mon voyage au moins j'y serais tranquille.
Il se fit un moment de silence et chacun resta les yeux fixés sur son assiette, comme s'il n'avait d'autre souci que d'achever de dîner.
—En constatant que ce projet n'était pas réalisable, reprit bientôt Florentin, il m'est venu une autre idée.
—Pourquoi as-tu des idées? demanda Philis.
—Je voudrais que tu fusses à ma place, nous verrions si tu n'en aurais pas.
—Je t'assure que j'y suis, à ta place, et que ton inquiétude est la mienne; seulement elle ne se traduit pas de la même manière. Enfin quelle est-elle ton idée?
—C'est d'aller trouver Valérius et de tout lui raconter.
—Et qui nous répond-de la discrétion de Valérius? demanda madame Cormier; ne serait-ce pas la plus grosse imprudence que tu pourrais commettre? On ne joue pas avec un secret de cette importance.
—Valérius est un brave homme.
—C'est parce qu'il ne peut pas travailler quand les affaires politiques ou plutôt patriotiques vont mal, que tu dis ça.
—Et pourquoi non? Chez un pauvre misérable qui vit si petitement de son travail, ce souci et cette fierté de la patrie ne sont-elles pas la marque d'un coeur élevé?
—Je t'accorde cette élévation; mais c'est une raison de plus pour être prudent avec lui, dit Philis. Précisément parce qu'il peut être ce que tu crois, la réserve nous est imposée. Tu lui dis ce qui s'est passé: il l'accepte et il accepte ton innocence, c'est parfait; il ne trahira ton secret ni volontairement ni par maladresse. Mais il ne l'accepte pas; il cherche les dessous; il suppose que tu as voulu le tromper; il te soupçonne; alors ne va-t-il pas tout raconter au commissaire de police de notre quartier? Pour moi, j'estime que c'est un danger qu'il serait fou de provoquer.
—Et, selon toi, que faut-il faire?
—Rien; c'est-à-dire attendre, puisqu'il y a mille chances contre une pour que nos inquiétudes, que nous exagérons les uns les autres, ne se réalisent jamais.
—Eh bien, attendons, dit-il; au surplus, j'aime autant cela; au moins je n'ai pas de responsabilité. Il adviendra ce qui pourra.