Chapitre III.Avec quelles precautions & en quelles occasions on doit pratiquer les Coups d’Estat.

Je viens maintenant à ce qui est de plus essentiel à ce discours, & puis que les bons & sages Medecins n’ordonnent jamais les remedes dangereux & violens, sans prescrire quand & quand toutes les precautions moyennant lesquelles on s’en peut legitimement servir ; il faut aussi que je fasse le même en cette occasion, & je le feray d’autant plus volontiers, que ces Coups d’Estat sont comme un glaive duquel on peut user & abuser, comme la lance de Telephe qui peut blesser & guerir, comme cette Diane d’Ephese qui avoit deux faces, l’une triste & l’autre joyeuse ; bref comme ces medailles de l’invention des Heretiques, qui portent la face d’un Pape & d’un diable sous mêmes contours & lineamens ; ou bien comme ces tableaux qui representent la mort & la vie, suivant qu’on les regarde d’un costé ou d’autre ; joint que c’est le propre de quelque Timon seulement, de dresser des gibets pour occasioner les hommes de s’y pendre ; & que pour moy je defere trop à la nature, & aux regles de l’humanité qu’elle nous prescrit, pour rapporter ces histoires afin qu’on les pratique mal à propos,

[119]Tam felix utinam, quàm pectore candidus essem :Extat adhuc nemo saucius ore meo.

[119]Tam felix utinam, quàm pectore candidus essem :

Extat adhuc nemo saucius ore meo.

[119]Plût à Dieu que je fusse aussi heureux que j’ay le cœur sincere. Il n’y a encore personne que ma bouche ait blessé.

[119]Plût à Dieu que je fusse aussi heureux que j’ay le cœur sincere. Il n’y a encore personne que ma bouche ait blessé.

C’est pourquoy voulant prescrire les regles que l’on doit observer pour s’en servir avec honneur, justice, utilité, & bien-seance, j’auray recours à celles qu’en donne Charon (lib. 3. cap. 2.) & mettray pour la premiere, que ce soit à la defensive & non à l’offensive, à se conserver, & non à s’agrandir, à se preserver des tromperies, méchancetez, & entreprises ou surprises dommageables, & non à en faire. Le monde est plein d’artifices & de malices :[120]Per fraudem & dolum Regna evertuntur, dit Aristote,tu servari per eadem nefas esse vis, ajouste Lipse ; il est permis de joüer à fin contre fin, & auprés du Renard, contrefaire le Renard : Les loix nous pardonnent les delits que la force nous oblige de commettre :[121]Insitum est unicuique animanti, dit Saluste,ut se vitamque tueatur; & au rapport de Ciceron (3. de offic.)[122]communis utilitatis derelictio contra naturam est, & pour lors il est besoin de biaiser quelquefois, de s’accommoder au temps & aux personnes, de mesler le fiel avec le miel, d’appliquer le cautere où les corrosifs ne font rien, le fer, où le cautere n’a point de puissance, & bien souvent le feu où le fer manque.

[120]On renverse les royaumes, par le moyen des fraudes & des finesses ; & tu veux qu’il soit defendu de les conserver par les mêmes moyens.

[120]On renverse les royaumes, par le moyen des fraudes & des finesses ; & tu veux qu’il soit defendu de les conserver par les mêmes moyens.

[121]C’est de la nature de tous les animaux qu’ils se defendent & leur vie aussi.

[121]C’est de la nature de tous les animaux qu’ils se defendent & leur vie aussi.

[122]L’abandon de l’utilité commune est contre la nature.

[122]L’abandon de l’utilité commune est contre la nature.

La seconde, que ce soit pour la necessité, ou evidente & importante utilité publique de l’Estat, ou du Prince, à laquelle il faut courir ; c’est une obligation necessaire & indispensable, c’est toujours estre en son devoir que de procurer le bien public,[123]semper officio fungitur, dit Ciceron (ibid.)utilitati hominum consulens & societati. Cette loy si commune & qui devroit estre la principale regle de toutes les actions des Princes,[124]Salus populi suprema lex esto, les absout de beaucoup de petites circonstances & formalitez, ausquelles la justice les oblige : Aussi sont-ils maistres des loix pour les allonger ou accourcir, confirmer ou abolir, non pas suivant ce que bon leur semble ; mais selon ce que la raison & l’utilité publique le permettent : l’honneur du Prince, l’amour de la patrie, le salut du peuple equipollent bien à quelques petites fautes & injustices ; & nous appliquerons encore le dire du Prophete, si toutefois il se peut faire sans rien profaner :[125]Expedit ut unus Homo moriatur pro populo, ne tota gens pereat.

[123]Celuy qui pourvoit au bien & à la societé des hommes fait toujours son devoir.

[123]Celuy qui pourvoit au bien & à la societé des hommes fait toujours son devoir.

[124]Que la conservation du peuple soit la souveraine loy.

[124]Que la conservation du peuple soit la souveraine loy.

[125]Il est necessaire qu’un homme meure pour le peuple, afin que toute la nation ne perisse pas.

[125]Il est necessaire qu’un homme meure pour le peuple, afin que toute la nation ne perisse pas.

La troisiéme, que l’on marche plûtost en ces affaires au petit pas qu’au galop, puisque

[126]Nulla unquam de morte hominis cunctatio longa est.

[126]Nulla unquam de morte hominis cunctatio longa est.

(Claudien.)

& que l’on n’en fasse pas mestier & marchandise, crainte que le trop frequent usage n’attire aprés soy l’injustice. L’experience nous apprend, que tout ce qui est émerveillable & extraordinaire, ne se monstre pas tous les jours : les Cometes n’apparoissent que de siecles en siecles : les monstres, les deluges, les incendies du Vesuve, les tremblemens de terre, n’arrivent que fort rarement, & cette rareté donne un lustre & une couleur à beaucoup de choses, qui le perdent soudain que l’on en use trop frequemment,

[127]Vilia sunt nobis, quæcunque prioribus annisVidimus, & sordet quicquid spectavimus olim.

[127]Vilia sunt nobis, quæcunque prioribus annis

Vidimus, & sordet quicquid spectavimus olim.

[126]Il n’y a jamais de retardement qui soit long quand il est question de faire mourir un homme.

[126]Il n’y a jamais de retardement qui soit long quand il est question de faire mourir un homme.

[127]Nous méprisons tout ce que nous avons veu les années passées, & estimons comme de la bouë tout ce que nous ayons déja veu.

[127]Nous méprisons tout ce que nous avons veu les années passées, & estimons comme de la bouë tout ce que nous ayons déja veu.

J’ajouste que si le Prince se tient dans la retenuë de ces pratiques, il ne pourra facilement en estre blasmé, ny ne passera à cette occasion pour tyran, perfide, ou barbare, d’autant que l’on ne doit proprement donner ces qualitez, qu’à ceux qui en ont contracté les habitudes, & ces habitudes dépendent d’un grand nombre d’actions souventefois repetées,[128]habitus est actus multoties repetitus, tout ainsi que la ligne est une suite de points, la superficie une multiplication de lignes, l’induction un amas de plusieurs preuves, & le syllogisme un entre-las de diverses propositions.

[128]L’habitude est un acte reïteré par plusieurs fois.

[128]L’habitude est un acte reïteré par plusieurs fois.

La quatriéme, que l’on choisisse toujours les moyens les plus doux & faciles, & que l’on prenne garde au precepte que donne Claudien à l’Empereur Honorius,

[129]Metii satiabere pœnis ?Triste rigor nimius.

[129]Metii satiabere pœnis ?

Triste rigor nimius.

(de 4. Consul.)

[129]Te contenteras-tu de la punition de Metius ? C’est une chose triste que la trop grande rigueur.

[129]Te contenteras-tu de la punition de Metius ? C’est une chose triste que la trop grande rigueur.

Il n’appartient qu’à des tyrans de dire,[130]sentiat se mori, & qu’à des diables de se plaire aux tourmens des hommes ; il ne faut pas imiter en ces actions les chevaux des Courses Olympiques, lesquels on ne pouvoit plus retenir lors qu’une fois ils avoient pris carriere, il y faut proceder en juge, & non comme partie ; en Medecin, & non pas en bourreau ; en homme retenu, prudent, sage, & discret, & non pas en colere, vindicatif & abandonné à des passions extraordinaires & violentes : cette belle vertu de Clemence,

[131]Quæ docet ut pœnis hominum, vel sanguine pasci,Turpe ferumque putes.

[131]Quæ docet ut pœnis hominum, vel sanguine pasci,

Turpe ferumque putes.

[130]Qu’il se sente mourir.

[130]Qu’il se sente mourir.

[131]Qui enseigne à estimer sale & cruël, de se repaitre des tourmens & du sang des humains.

[131]Qui enseigne à estimer sale & cruël, de se repaitre des tourmens & du sang des humains.

est toujours plus estimée que la rigueur & severité ; la masse d’Hercules, disent les Poëtes, luy avoit esté donnée pour vaincre les Geans, punir les tyrans, & exterminer les monstres, & neanmoins elle estoit faite de la fourche d’un olivier, en symbole de paix & de tranquillité ; l’on peut souventefois remedier à un grand arbre qui s’en va mourant, en taillant seulement quelques-unes de ses branches ; & une simple seignée faite à propos, rompt bien souvent le cours à de grandes maladies ; bref il faut imiter les bons Chirurgiens qui commencent toujours par les operations les plus faciles à supporter ; & les Juifs qui donnoient certains breuvages aux condamnez à mort pour leur oster les sentimens, & la douleur du supplice ; la seule teste de Seianus devoit contenter Tibere ; Hannibal pouvoit bien rendre tous ses captifs inutiles à la guerre sans les tuer ; le Sac de Rome eut esté moins odieux, si l’on eust porté plus de respect aux temples & à leurs ministres ; & le Marquis d’Ancre n’eut pas esté moins justement puny, quand on ne l’eust point traisné & dechiré.[132]Illos crudeles vocabo, dit Seneque (de clem. cap. 4.)qui puniendi causam habent, modum non habent.

[132]J’appelleray ceux-là cruëls qui ont des raisons de punir, mais qui ne peuvent suivre de regles, & qui n’ont point de moderation.

[132]J’appelleray ceux-là cruëls qui ont des raisons de punir, mais qui ne peuvent suivre de regles, & qui n’ont point de moderation.

La cinquiéme, que pour justifier ces actions, & diminuer le blâme qu’elles ont accoustumé d’apporter quand & soy, lors que les Princes se trouvent reduits & necessitez de les prattiquer, ils ne les fassent qu’à regret, & en souspirant, comme le pere qui fait cauteriser ou couper un membre à son enfant pour luy sauver la vie, ou luy arracher une dent pour avoir du repos ; c’est ce que le Poëte Claudien n’oublie pas en la description qu’il fait d’un bon Prince :

[133]Sit piger ad pœnas Princeps, ad præmia velox,Quique dolet quoties cogitur esse ferox.

[133]Sit piger ad pœnas Princeps, ad præmia velox,

Quique dolet quoties cogitur esse ferox.

[133]Que le Prince soit lent au chastiment & prompt aux recompenses ; & qu’il ait du regret quand il est contraint à estre severe & rigoureux.

[133]Que le Prince soit lent au chastiment & prompt aux recompenses ; & qu’il ait du regret quand il est contraint à estre severe & rigoureux.

Il faut doncques retarder, ou au moins ne precipiter ces executions, les mascher & ruminer souvent dans son esprit, s’imaginer tous les moyens possibles pour les gauchir & éviter si faire se peut, si non pour les adoucir & faciliter ; & en un mot ne s’y point resoudre, qu’avec autant de difficulté que feroit un homme attaqué sur mer par la tempeste, à sacrifier tout son bien à la fureur de cet Element, ou un malade à se voir couper la jambe.

Aussi n’est-ce pas mon intention de finir icy le nombre de ces precautions par quelqu’une, que l’on puisse croire estre la derniere de celles qu’il y faut observer : l’ajouste qui voudra à ses écrits, pour moy je ne la mettray jamais aux miens, n’estimant pas raisonnable, de prescrire des fins & des limites à la clemence & humanité ; qu’elle étende ses bornes si loing qu’elle voudra, elles me sembleront toujours trop courtes & resserrées. Quand on n’a point peur que son cheval bronche on luy peut lascher la bride asseurément ; lors que le vent est bon on peut deployer toutes les voiles ; on ne doit borner les vertus que par les vices qui leur sont contraires, & tant qu’elles s’en éloignent assez pour n’y point tomber, on n’a que faire de les retenir. Il est bien vray qu’elles n’ont pas leur carriere si franche au sujet que nous traitons maintenant, comme en beaucoup d’autres, mais aussi sera-ce assez que le Prince qui ne peut estre du tout bon, le soit à demy, & que celuy qui par une raison superieure ne peut estre du tout juste, ne soit pas aussi du tout cruel, injuste & meschant. Mais quand bien nous n’aurions que ces cinq regles & precautions, je croy, qu’elles sont suffisantes de faire juger à ceux qui auront tant soit peu d’esprit & d’inclination au bien, ce qui sera de la raison, & encore que je ne les eusse point specifiées, la discretion toutefois & le jugement des hommes sages ne permettent pas qu’ils les puissent ignorer, veu que

[134]Quid faciat, quid non, homini prudentia monstrat.

[134]Quid faciat, quid non, homini prudentia monstrat.

(Paling. in Virgine.)

[134]La Prudence montre à l’homme ce qu’il doit ou ce qu’il ne doit pas faire.

[134]La Prudence montre à l’homme ce qu’il doit ou ce qu’il ne doit pas faire.

Aussi est-ce bien mon intention que de toutes les Histoires que j’ay rapportées cy-dessus & que je cotteray encore dans la suite de ce discours, celles-là passent seulement pour legitimes, lesquelles estant appliquées à ces cinq regles ou à celles de la prudence en general, se rencontreront conformes à ce qui sera du droit & de la raison.

Mais toutes les maximes & precautions susdites ne servant que pour nous rendre mieux instruits & disposez à l’execution de ces Coups d’Estat, il faut maintenant voir en quelles rencontres & occasions on les peut pratiquer. Charon sans faire semblant de rien en propose 4 ou 5 dans son livre de la sagesse (l. 3. c. 2.) mais brievement[135]à la sfugita, & faisant comme les Scythes qui décochent leurs meilleures fléches lors qu’ils semblent fuïr le plus fort. Je les étendray davantage par raisons & exemples, & y en ajouteray beaucoup d’autres, qui serviront comme de titres, ausquels on pourra rapporter celles qui se rencontreront aprés dans les Auteurs & Historiens.

[135]A la dérobée.

[135]A la dérobée.

Or entre ces occasions il n’y a point de doute qu’on doit faire marcher les premieres, quoy qu’elles soient à mon avis les plus injustes, celles qui se rencontrent en l’établissement & nouvelle erection ou changement des Royaumes & Principautez : Et pour parler premierement de l’erection, si nous considerons quels ont esté les commencemens de toutes les Monarchies, nous trouverons toujours qu’elles ont commencé par quelques-unes de ces inventions & supercheries, en faisant marcher la Religion & les miracles en teste d’une longue suite de barbaries & de cruautez. C’est Tite Live (l. 4. decad. 1.) qui en a le premier fait la remarque :[136]Datur, dit-il,hæc venia antiquitati, ut miscendo humana divinis, primordia urbium augustiora faciat. Ce que nous montrerons cy-aprés estre tres-veritable, mais pour cette heure, il nous faut demeurer dans le general, & commencer nostre preuve par l’établissement des quatre premieres & plus grandes Monarchies du monde. Cette tant renommée Reyne Semiramis qui fonda l’Empire des Assyriens, fut assez industrieuse pour persuader à ses peuples, qu’ayant esté exposée en son enfance, les oiseaux avoient eu le soin de la nourrir, luy apportant la becquée comme ils ont coustume de faire à leurs petits : & voulant encore confirmer cette fable par les dernieres actions de sa vie, elle ordonna qu’on feroit courir le bruit aprés sa mort qu’elle avoit esté convertie en pigeon, & qu’elle s’estoit envolée, avec une grande quantité d’oiseaux qui l’estoient venu querir jusques dans sa chambre. Elle eut encore la resolution de feindre & changer son sexe, & de femme qu’elle estoit devenir masle, joüant le personnage de son fils Ninus, & le contrefaisant en toutes ses actions : & pour mieux venir à bout de cette entreprise, elle s’avisa d’introduire une nouvelle sorte de vestemens parmy le peuple, qui estoient grandement favorables à couvrir & cacher ce qui pouvoit le plus facilement la faire reconnoistre pour femme.[137]Brachia enim ac crura velamentis, caput tiara tegit, & ne novo habitu aliquid occultare videretur, eodem ornatu populum vestiri jubet, quem morem vestis exinde gens universa tenet, & par ce moyen,[138]primis initiis sexum mentita, puer credita est. (Just. initio.) Cyrus qui établit la Monarchie des Perses, voulut aussi s’autoriser par la vigne que son grand pere Astyages avoit veu naistre[139]ex naturalibus filiæ, cujus palmite omnis Asia obumbrabatur; & du songe que luy-même eut lors qu’il prit les armes, & qu’il choisit un esclave pour compagnon de toutes ses entreprises ; mais il faisoit encore mieux valoir l’opinion qu’une chienne l’avoit nourry & alaité dans les bois, où il avoit esté exposé par Harpago, jusques à ce qu’un Pasteur l’ayant rencontré fortuitement, il le porta à sa femme, & le fit soigneusement nourrir dans sa maison. Pour Alexandre & Romulus, comme leurs desseins estoient plus relevez, aussi jugerent-ils qu’il estoit necessaire de prattiquer davantage & de beaucoup plus puissans stratagemes. C’est pourquoy encore qu’ils commençassent aussi-bien que les precedens par celuy de leur origine, ils le porterent toutefois le plus haut qu’il se pouvoit faire, d’où Sidonius a eu occasion de dire,

[140]Magnus Alexander, nec non Romanus habenturConcepti serpente Deo.

[140]Magnus Alexander, nec non Romanus habentur

Concepti serpente Deo.

[136]On permet à l’Antiquité qu’en mélant des choses humaines parmy les divines, elle rende plus augustes les commencemens des villes.

[136]On permet à l’Antiquité qu’en mélant des choses humaines parmy les divines, elle rende plus augustes les commencemens des villes.

[137]Car elle couvrit ses bras & ses jambes d’une robe, & la teste d’un turban ; & afin qu’elle ne semblast pas cacher quelque chose sous ce nouvel habit, elle ordonna que tout son peuple en prist de semblables, laquelle mode ce peuple garde encore.

[137]Car elle couvrit ses bras & ses jambes d’une robe, & la teste d’un turban ; & afin qu’elle ne semblast pas cacher quelque chose sous ce nouvel habit, elle ordonna que tout son peuple en prist de semblables, laquelle mode ce peuple garde encore.

[138]Au commencement s’estant travestie elle fut prise pour un garçon.

[138]Au commencement s’estant travestie elle fut prise pour un garçon.

[139]De sa fille, dont l’ombre des sarmens couvroit toute l’Asie.

[139]De sa fille, dont l’ombre des sarmens couvroit toute l’Asie.

[140]Le grand Alexandre & le Romain sont estimés avoir esté conceus d’un serpent & d’un Dieu.

[140]Le grand Alexandre & le Romain sont estimés avoir esté conceus d’un serpent & d’un Dieu.

Car pour Alexandre il fit croire que Jupiter avoit accoustumé de venir voir & de se réjouïr avec sa mere Olympias sous la figure d’un serpent, & que lors qu’il vint au monde, la Déesse Diane assista si assiduement aux couches de ladite Olympias, qu’elle ne songea pas à secourir le temple qu’elle avoit en Ephese, lequel dans cet intervalle fut entierement consommé, par un fortuït embrasement. Quoy plus, afin de mieux établir l’opinion de sa divinité dans la croyance de ses sujets, il disposa les Prestres de Jupiter Ammon en Egypte,[141]ut ingredientem templum statim ut Ammonis filium salutarent; (Justin. l. 11.) & pour mieux joüer encore son personnage,[142]Rogat num omnes patris sui interfectores sit ultus, respondent patrem ejus, nec posse interfici, nec mori; il en vint même aux effets, commandant à Parmenion de démolir tous les temples, & d’abolir les honneurs que les peuples de l’Orient rendoient à Jason,[143]ne cujusquam nomen in Oriente venerabilius quam Alexandri esset. Ajoustons à cela que certains captifs luy ayant donné la connoissance du remede dont on se pouvoit servir contre les fléches empoisonnées des Indiens, il fit croire auparavant que de le publier, que Dieu le luy avoit revelé en songe. Mais cette insatiable cupidité l’ayant conduit jusques à se faire adorer, il reconnut enfin par les remonstrances de Callisthenes, par l’obstination des Lacedemoniens, & par les blessures qu’il recevoit tous les jours en combatant, que toutes ses forces ne seroient jamais suffisantes pour pouvoir établir cette nouvelle Apotheose, & qu’il faut une plus grande fortune pour gagner une petite place dans le ciel, que pour dompter icy bas & dominer toute la terre. Que si l’on veut ajouster à ces histoires celles de la mort de son Pere Philippe, de laquelle il fut consentant avec sa mere Olympias, & celle aussi de Clytus, qu’il tua de sa propre main, parce qu’il s’estoit acquis trop d’autorité entre les soldats, l’on trouvera qu’Alexandre pratiquoit en secret ce que Cesar a fait depuis tout ouvertement,[144]si violandum est jus, regnandi causa. Quant à Romulus, il se mit en credit par les histoires du Dieu Mars, qui pratiquoit familierement avec sa mere Rhea ; par celle de la Louve qui le nourrit ; par la tromperie des Vautours, la mort de son frere, l’Asile qu’il établit à Rome, le ravissement des Sabines, le meurtre de Tatius qu’il laissa impuny, & finalement par la mort en se noyant dans des marests, pour faire croire que son corps avoit esté enlevé dans les cieux, puis qu’on ne le pouvoit trouver en terre. Or si l’on ajouste à ces Coups d’Estat de Romulus, ceux que Numa Pompilius son successeur prattiqua au moyen de sa nymphe Egerie, & des superstitions qu’il établit pendant son Regne, il sera facile en suite de juger,

[145]Quibus auspiciis illa inclita RomaImperium Terris animos æquavit Olympo.

[145]Quibus auspiciis illa inclita Roma

Imperium Terris animos æquavit Olympo.

(Virgil.)

[141]Que dés qu’il entreroit au temple ils le salüassent comme le fils de Jupiter Ammon.

[141]Que dés qu’il entreroit au temple ils le salüassent comme le fils de Jupiter Ammon.

[142]Il demanda s’il ne s’estoit pas vengé de tous les meurtriers de son pere, & ils répondirent que son pere ne pouvoit ni estre tué ni mourir.

[142]Il demanda s’il ne s’estoit pas vengé de tous les meurtriers de son pere, & ils répondirent que son pere ne pouvoit ni estre tué ni mourir.

[143]Afin qu’il n’y eût point de nom en Orient plus venerable que celuy d’Alexandre.

[143]Afin qu’il n’y eût point de nom en Orient plus venerable que celuy d’Alexandre.

[144]S’il faut violer le droit, c’est pour regner.

[144]S’il faut violer le droit, c’est pour regner.

[145]Par quelle fortune cette fameuse Rome, a maistrisé toute la terre, & a porté son ambition aussi haut que l’Olympe.

[145]Par quelle fortune cette fameuse Rome, a maistrisé toute la terre, & a porté son ambition aussi haut que l’Olympe.

Il est encore à propos de remarquer, que tout ainsi que cette domination Monarchique ne s’estoit pû établir sans beaucoup de ruses & de tromperies, il n’en fallut aussi gueres moins pour la détruire, lors que les Tarquins estant chassez de Rome à cause du violement de Lucresse, on changea l’Estat d’un Royaume en celuy d’une Republique. Car nous y pouvons premierement remarquer la folie simulée de Junius Brutus, sa cheute feinte, son baston de sureau presenté à l’oracle, & en suite l’execution qu’il fit faire de ses deux fils, tant parce qu’ils estoient amys des Tarquins, & accusez de les avoir voulu remettre dans la ville, qu’aussi parce que l’education qu’ils avoient receuë durant l’Estat Monarchique, estoit directement contraire à celuy qu’il vouloit établir : & pour couronner toutes ces actions par quelque grand Coup d’Estat, & par un vray[146]arcanum Imperii, il fit chasser de Rome Tarquinius Collatinus, quoy qu’il fust mary de Lucresse, qu’il eust esté son compagnon au Consulat, & qu’il n’eust pas moins contribué que luy à la ruine des Tarquins : car quoy qu’il prist pour pretexte que le nom des Tarquins estoit devenu si odieux aux Romains, qu’ils ne pouvoient pas même le souffrir en la personne de leurs amis ; son principal but neanmoins estoit de ne laisser aucun reste de ceux qu’il avoit poussez jusques à la derniere extremité, & aussi de ne partager la gloire de cette action avec une personne dont luy-même avoüoit & publioit le merite :[147]Meminimus, fatemur, ejecisti Reges, absolve beneficium tuum, aufer hinc regium nomen. (ap. Liv. l. 2.) Que si nous voulions examiner toutes les autres Monarchies & tous les Estats qui sont inferieurs à ces quatre, nous pourrions emplir un gros volume de semblables histoires. C’est pourquoy ce sera assez pour la derniere preuve de nostre maxime, d’examiner ce que pratiqua Mahomet, à l’établissement non moins de sa Religion, que de l’Empire lequel est aujourd’huy le plus puissant du monde. Certes comme tous les grands esprits (Postellus & alii) ont toujours eu l’industrie de prendre avantage des plus signalées disgraces qui leur sont arrivées, cettuy-cy pareillement voulut faire de même ; de façon que voyant qu’il estoit fort sujet à tomber du haut mal, il s’avisa de faire croire à ses amis que les plus violens paroxismes de son epilepsie, estoient autant d’extases & de signes de l’esprit de Dieu qui descendoit en luy ; il leur persuada aussi qu’un pigeon blanc qui venoit manger des grains de bled dans son oreille, estoit l’Ange Gabriel qui luy venoit annoncer de la part du même Dieu ce qu’il avoit à faire : En suite de cela il se servit du Moine Sergius pour composer un Alcoran, qu’il feignoit luy estre dicté de la propre bouche de Dieu ; finalement il attira un fameux Astrologue pour disposer les peuples par les predictions qu’il faisoit du changement d’Estat qui devoit arriver, & de la nouvelle loy qu’un grand Prophete devoit établir, à recevoir plus facilement la sienne lors qu’il viendroit à la publier. Mais s’estant une fois apperceu que son Secretaire Abdala Ben-salon, contre lequel il s’estoit picqué à tort, commençoit à découvrir & publier telles impostures, il l’égorgea un soir dans sa maison, & fit mettre le feu aux quatre coins, avec intention de persuader le lendemain au peuple que cela estoit arrivé par le feu du Ciel, & pour chastier ledit Secretaire qui s’estoit efforcé de changer & corrompre quelques passages de l’Alcoran. Ce n’estoit pas toutefois à cette finesse que devoient aboutir toutes les autres, il en falloit encore une qui achevast le mystere, & ce fut qu’il persuada au plus fidelle de ses domestiques, de descendre au fond d’un puits qui estoit proche d’un grand chemin, afin de crier lors qu’il passeroit en compagnie d’une grande multitude de peuple qui le suivoit ordinairement,Mahomet est le bien-aymé de Dieu, Mahomet est le bien-aymé de Dieu: & cela estant arrivé de la façon qu’il avoit proposé, il remercia soudain la divine bonté d’un témoignage si remarquable, & pria tout le peuple qui le suivoit de combler à l’heure même ce puits, & de bastir au dessus une petite Mosquée pour marque d’un tel miracle. Et par cette invention ce pauvre domestique fut incontinent assommé, & ensevely sous une gresle de cailloux, qui luy osterent bien le moyen de jamais découvrir la fausseté de ce miracle,

[148]Excepit sed terra sonum, calamique loquaces.

[148]Excepit sed terra sonum, calamique loquaces.

(Petron. in Epigram.)

[146]Secret d’Empire.

[146]Secret d’Empire.

[147]Il nous en souvient, nous le confessons, tu as chassé les Roys, paracheve cette bonne action, & oste d’icy le nom royal.

[147]Il nous en souvient, nous le confessons, tu as chassé les Roys, paracheve cette bonne action, & oste d’icy le nom royal.

[148]Mais la terre & les plumes babillardes en receurent le son.

[148]Mais la terre & les plumes babillardes en receurent le son.

La seconde occasion que l’on peut avoir de pratiquer ces coups fourrez, est la conservation, ou rétablissement, & restauration des Estats & Principautez, lors que par quelque malheur ou par la seule longueur du temps, qui mine & consomme toutes choses, ils commencent à pancher vers leur ruine, & à menacer d’une prochaine cheute, si bien-tost l’on n’y donne ordre. Et certes d’autant plus que toutes les choses ayment leur conservation, & sont obligées de maintenir autant qu’il est possible les principes de leur estre, ou au moins de leur bien estre ; je me persuade aussi qu’il est alors permis, voire même necessaire que ce qui a servy à les établir, serve aussi à les maintenir. J’ajouste encore que si l’opinion d’Ovide est veritable,

[149]Non minor est virtus quàm quærere parta tueri :Casus inest illic, hic erit artis opus,

[149]Non minor est virtus quàm quærere parta tueri :

Casus inest illic, hic erit artis opus,

[149]Il n’y a pas moins de vertu à conserver qu’à aquerir du bien : en celui-cy il y a de la fortune, mais celui-là est une œuvre de l’industrie.

[149]Il n’y a pas moins de vertu à conserver qu’à aquerir du bien : en celui-cy il y a de la fortune, mais celui-là est une œuvre de l’industrie.

on doit raisonnablement conclure, que ces Coups d’Estat sont plus necessaires pour la conservation & manutention des Monarchies, que pour leur établissement ; au moins seront-ils plus justes, puis que auparavant qu’un Estat soit formé & dressé, il n’y a nulle necessité de l’établir ; tant s’en faut, c’est le plus souvent un coup de hazard, ou l’effet de la puissance & ambition de quelque particulier ; mais au contraire quand il est étably & policé, l’on est en suite obligé de le maintenir. Or puis qu’il ne seroit pas à propos de ressembler à ces vagabonds & Cingaristes,

[150]Quos aliena juvant, propriis habitare molestum.

[150]Quos aliena juvant, propriis habitare molestum.

[150]Qui se plaisant chés autruy, ne sçauroient demeurer dans leur propre maison.

[150]Qui se plaisant chés autruy, ne sçauroient demeurer dans leur propre maison.

aprés avoir tiré tant de preuves & d’exemples des Histoires étrangeres, il ne sera pas comme je croy hors de propos de feüilleter un peu la nostre, puis qu’elle peut nous en fournir d’aussi remarquables que celles des Grecs & des Romains. Et à la verité quand je considere ce que fit Clovis nostre premier Roy Chrestien, il faut avoüer que je n’ay encore rien veu de semblable en toute l’antiquité. Car la Gaule se trouvant divisée lorsqu’il vint à la Couronne en quatre diverses nations, dont le Visigoth possedoit la Gascogne, le Bourguignon estoit Maistre du Lionnois, les Romains commandoient à Soissons & à toutes ses appartenances, & les François qui pour lors estoient encore presque tous Payens, gouvernoient le demeurant : Il luy prit envie de reünir & rassembler ces quatre pieces separées sous son Empire, comme Esculape fit les membres d’Hippolyte. Et pour ce faire, considerant que la Religion Payenne commençoit insensiblement à vieillir, & à se diminuer, aprés avoir gagné la bataille de Tolbiac sur un Prince Allemand, il prit resolution de se faire Chrestien, & de se concilier par ce moyen la bienveillance non seulement de la Reyne Clothilde sa femme, mais encore de beaucoup de Prelats, & de tout le commun peuple de la France. Surquoy je dois remarquer comme en passant, qu’encore qu’il me seroit plus seant de rapporter les premiers motifs d’un changement si remarquable à quelque sainte inspiration, octroyée au Roy Clovis par les prieres de la bonne Reyne Clothilde, & que je ferois mieux d’interpreter toutes ces choses douteuses en bien ; il faut neanmoins que je me range icy du costé des Politiques, qui seuls ont le privilege de les interpreter en mal, ou au moins d’y remarquer quelque ruse & stratageme, afin de demeurer toujours du costé des plus fins, & d’aiguiser l’esprit de ceux qu’ils instruisent par le recit de ces actions remarquables & judicieuses à la verité, mais qui ne sont fondées le plus souvent que sur de vaines conjectures, & sur des soupçons qui ne donnent & ne peuvent en aucune façon prejudicier à la verité de l’Histoire. Continuant doncques à parler de cette conversion de Clovis suivant les sentiments de Pasquier, & de quelques autres Politiques, nous dirons que l’Escu descendu du Ciel, les miracles du Sacre, & l’Auriflamb, dont Paul Emile ne dit mot, furent de petits Coups d’Estat pour autoriser le changement de Religion, duquel il se vouloit servir comme d’une puissante machine pour ruiner tous les petits Princes qui estoient ses voisins. Et en effet il commença par le Romain, contre lequel la haine commune des nations étrangeres combatoit, puis par le Visigoth & Bourguignon, sous ombre qu’ils estoient Arriens, & ensuite il entreprit les Princes Ragnacaire, Cacarie, Sigebert & son fils, descendans de Clodion, qui occupoient encore quelques petits échantillons de la France ; & il les fit tous frauduleusement assassiner, sans autre pretexte que pour eviter le ressentiment qu’ils pourroient avoir un jour du tort que leur avoit fait Merové son ayeul. Et aprés cela je laisse à juger comme j’ay déja fait cy-dessus, quelle raison a pû avoir Monsieur Savaron de faire un livre afin de prouver & établir la sainteté de Clovis. Pour moy je croy que la meilleure preuve qu’il nous en pouvoit donner, estoit de luy faire dire comme fit un certain Poëte à Scipion,

[151]Si fas cædendo cælestia scandere cuiquam,Mi soli Cæli maxima porta patet.

[151]Si fas cædendo cælestia scandere cuiquam,

Mi soli Cæli maxima porta patet.

[151]Si par des meurtres on peut monter au ciel, la porte n’en est ouverte qu’à moy seul.

[151]Si par des meurtres on peut monter au ciel, la porte n’en est ouverte qu’à moy seul.

Neanmoins comme la sagesse des hommes n’est que pure folie devant Dieu, il arriva que ses successeurs se laissant conduire par les Maires du Palais comme des bufles par le nez, le Royaume aprés avoir changé de diverses mains, aboutit finalement à Pepin rejetton de la famille de Clodion, comme il est fort bien expliqué par Pasquier ; & ainsi Clovis augmenta à la verité, & unit le Royaume de France, mais il ne put toutefois le conserver long-temps à sa maison, ny à ceux qui en sont descendus. La France doncques ayant esté reünie de la sorte par Clovis, & un peu aprés baucoup augmentée par Charlemagne, elle se conserva long-temps en un estat assez florissant, jusques à ce que les Anglois sortant de leur nid, ils y apporterent la guerre, & la continuerent si obstinément, qu’en estant presque devenus maistres, il fut necessaire sous Charles VII, d’avoir recours à quelque Coup d’Estat pour les en chasser : ce fut doncques à celuy de Jeanne la Pucelle, lequel est avoüé pour tel par Juste Lipse en ses Politiques, & par quelques autres Historiens étrangers, mais particulierement par deux des nostres, sçavoir du Bellay Langey en son art militaire, & par du Haillan en son Histoire, pour ne citer icy beaucoup d’autres Ecrivains de moindre consideration. Or ce Coup d’Estat ayant si heureusement reüssi que chacun sçait, & la Pucelle n’ayant esté brulée qu’en effigie, nos affaires commencerent un peu aprés à s’empirer, tant par les guerres precedentes, que par celles qui vinrent ensuite, & la France devint comme ces corps cachectiques & mal sains qui ne respirent que par industrie, & ne se soustiennent que par la vertu des remedes : car elle ne s’est depuis ce temps là maintenuë que par le moyen des stratagemes pratiquez par Louïs XI, François I, Charles IX, & par ceux encore qui leur ont succedé, desquels je ne diray rien presentement, puis que toutes nos Histoires en sont pleines, & qu’il y aura lieu cy-aprés de rapporter ceux qui me sembleront les plus remarquables.

La troisiéme raison qui peut legitimer ces Coups d’Estat, est lors qu’il s’agit d’affoiblir ou casser certains droits, privileges, franchises & exemptions dont joüissent quelques sujets au prejudice & diminution de l’autorité du Prince ; comme lors que Charles V, voulant ruiner le droit de l’élection, & asseurer l’Empire à sa famille, se servit pour cet effet des predications de Luther, & luy donna tout loisir d’établir sa doctrine, afin que sa predication prenant pied en Allemagne, la division se glissast parmy les Princes Electeurs, & qu’il eust le moyen de les ruiner plus facilement, lors qu’il les voudroit entreprendre. C’est ce que Monsieur le Duc de Nevers a si bien remarqué dans le Discours qu’il fit imprimer en l’an 1590, sur la condition des affaires de l’Estat, dedié au Pape Sixte cinquiéme, que je ne puis moins faire que de rapporter icy les propres termes dont il s’est servy.Le pretexte de la Religion, dit-il,n’est pas une chose nouvelle, & beaucoup de grands Princes s’en sont servis pour cuider parvenir à leur but. Je veux cotter la guerre que Charles V fit contre les Princes Protestans de la secte de Luther, car il ne l’eust jamais entrepris, s’il n’eust eu intention de rendre hereditaire à la Maison d’Austriche la Couronne Imperiale ; partant il s’attaqua aux Princes Electeurs de l’Empire pour les ruiner & abolir cette élection. Car si le zele de l’honneur de Dieu, & le desir de soustenir la sainte Religion Catholique eust dominé son esprit, il n’eust retardé depuis l’an1519, qu’il fut éleu Empereur, jusques en l’année1549, à prendre les armes pour éteindre, comme il luy eust esté lors fort aisé à faire, l’heresie que Luther commença d’allumer dés l’an1526en Allemagne, sans attendre qu’elle eust embrasé la plus grande region de l’Europe : mais parce qu’il estimoit que telle nouveauté luy pourroit apporter commodité plus que dommage ; tant à l’endroit du Pape que des Princes de Germanie, à cause de la division que cette heresie engendroit parmy eux, specialement entre les Princes seculiers & les autres, voire aussi parmy les simples laics, il la laissa augmenter jusques à ce qu’elle eust produit l’effet qu’il avoit projetté ; & lors il suscita le Pape Paul troisiéme pour faire la guerre aux Protestans sous pretexte de Religion, mais en intention de les exterminer & rendre l’Empire hereditaire à sa Maison.Cela fut aussi remarqué par François premier en son Apologie de l’an 1537.L’Empereur sous couleur de la Religion armé de la ligue des Catholiques, veut opprimer l’autre, & se faire le chemin à la Monarchie: C’estoit à la verité une grande ruse conceuë de longue-main, avec beaucoup de jugement & de prudence. Mais Philippe second en pratiqua une autre, de laquelle l’effet fut bien plus prompt & asseuré, quoy qu’en chose de moindre consequence, puis qu’elle n’avoit autre but que d’abolir les privileges octroyez autrefois au Royaume d’Arragon, qui estoient en effet si avantageux, & si courageusement maintenus par ce peuple, que les Roys d’Espagne ne se pouvoient pas vanter de leur commander absolument : voyant doncques qu’il se presentoit une belle occasion de les ruiner, sur ce que Antonio Perez son Secretaire d’Estat & leur compatriote, aprés avoir rompu les prisons de Castille s’estoit retiré en Arragon, pour asseurer sa vie sous la faveur des Privileges octroyez à ce Royaume : il jugea que c’estoit un beau pretexte pour se tirer une telle épine du pied : c’est pourquoy ayant sous main pratiqué les Jesuites afin qu’ils excitassent le peuple à prendre les armes, & à defendre les privileges & libertez du païs, luy de son costé met ensemble une grosse armée, & fait mine de vouloir combattre celle des Arragonois ; sur ces entrefaites les Jesuites commencent à joüer leur jeu, & à chanter la palinodie, remonstrant au peuple que veritablement le Roy avoit la raison de son costé, que ses forces estoient trop puissantes, les leurs trop foibles pour attendre le hazard de quelque rencontre, aprés laquelle il n’y auroit point de pardon ; bref ils font si bien que la peur & l’étonnement se glissent dans le cœur des Arragonois, leur armée se dissipe, chacun s’étonne, s’enfuit, se cache, & cependant l’armée du Roy d’Espagne passe outre, entre dedans Sarragosse, y bastit une Citadelle, demolit les maisons principales, fait mourir les uns, bannit les autres ; & n’oublie rien pour ruiner & dompter entierement cette Province, laquelle est maintenant plus sujette & soumise au Roy d’Espagne qu’aucune autre.

Au contraire lors qu’il faut établir quelque loy notable, quelque reglement ou arrest de consequence, il est bon de se servir des mêmes moyens, & d’avoir recours à ces maximes ; & qu’ainsi ne soit nous en avons tant d’exemples pratiquez par les Romains, & autres peuples estimez des plus sages, qu’il n’est pas même bien-seant d’en douter : Y a-t-il rien de plus cruël que de decimer toute une legion, pour la fuite ou lascheté de quelques soldats particuliers ? & neanmoins cette loy fut établie & soigneusement observée par les Romains, afin de tenir tous les soldats en leur devoir par la terreur de ces supplices. Et les mêmes Romains, voulant empescher les attentats que les esclaves domestiques pouvoient faire sur la vie de leurs Maistres, ils ordonnerent, que lors qu’un tel delit auroit esté commis en quelque maison, tous les esclaves qui s’y rencontreroient seroient égorgez aux funerailles de leur Maistre ; & cette loy fut si religieusement observée, que Pedanius Prefect de la ville ayant esté tué par un de ses esclaves, il y en eut 400 de compte fait qui furent executez, nonobstant les intercessions que fit pour eux tout le peuple de Rome, & nonobstant même l’avis de quelques Senateurs, ausquels Cassius s’opposa ouvertement, & avec tant de raisons, que l’opinion contraire, quoy que jugée totalement inhumaine, fut suivie, comme il est rapporté par Tacite. (l.4. Annal.) Aussi est-ce le precepte de Ciceron, (1. Officior.) que[152]ita probanda est mansuetudo atque clementia, ut Reipublicæ causa adhibeatur severitas, sine qua administrari civitas non potest. Les Perses avoient anciennement étably cette loy pour asseurer la vie de leur Prince, que quiconque entreprenoit sur elle, n’estoit pas seulement puny en sa personne, mais en celle de tous ses parens, que l’on faisoit mourir du même supplice, comme on le remarque particulierement de Bessus ; & Fernand Pinto dit avoir esté en un Royaume, où il vit pratiquer la même coustume, sur plus de cinquante ou soixante personnes, qui estoient toutes parentes d’un jeune Page, lequel en l’âge de dix ou douze ans avoit bien eu la hardiesse de tuër son Roy. Le grand Tamerlan ayant sceu qu’un soldat de son armée avoit beu une chopine de laict sans l’avoir voulu payer, il le fit éventrer en presence de tous ses compagnons, afin de les tenir par cet exemple si extraordinaire, dans l’obeïssance de ses commandemens. Les crimes de fausse monoye & d’heresie n’estoient pas plus griefs il y a cent ans qu’à cette heure, & neanmoins en ce temps-là, les Faux Monoyeurs estoient bouillis tout vifs dans de l’huile, & les Heretiques brulez, le tout non à autre fin, que pour imprimer la terreur de ces supplices, és esprits de ceux que la simple defense du Prince n’estoit pas suffisante de retenir en leur devoir,[153]& sic multorum saluti potiùs quàm libidini consulendum. (Salust. ad Cæsar.)


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