Consuelo ne comprit pas tout ce qu'il y avait d'amertume et de vérité dans ces réflexions. Elle les mit sur le compte de l'amour de son fiancé, et ne répondit à ce qu'elle prit pour de douces flatteries, que par des sourires et des caresses. Elle prétendit qu'il la surpasserait, le jour où il voudrait s'en donner la peine, et releva son courage en lui persuadant que rien n'était plus facile que de chanter comme elle. Elle était de bonne foi en ceci, n'ayant jamais été arrêtée par aucune difficulté, et ne sachant pas que le travail même est le premier des obstacles, pour quiconque n'en a pas l'amour et la persévérance.
Encouragé par la franchise de Consuelo et la perfidie de Corilla qui le pressait de se faire entendre encore en public, Anzoleto se mit à travailler avec ardeur; et à la seconde représentation d'Ipermnestre, il chanta beaucoup plus purement son premier acte. On lui en sut gré.
Mais, comme le succès de Consuelo grandit en proportion, il ne fut pas satisfait du sien, et commença à se sentir démoralisé par cette nouvelle constatation de son infériorité. Dès ce moment, tout prit à ses yeux un aspect sinistre. Il lui sembla qu'on ne l'écoutait pas, que les spectateurs placés près de lui murmuraient des réflexions humiliantes sur son compte, et que les amateurs bienveillants qui l'encourageaient dans les coulisses avaient l'air de le plaindre profondément. Tous leurs éloges eurent pour lui un double sens dont il s'appliqua le plus mauvais. La Corilla, qu'il alla consulter dans sa loge durant l'entr'acte, affecta de lui demander d'un air effrayé s'il n'était pas malade.
—Pourquoi? lui dit-il avec impatience.
«Parce que ta voix est sourde aujourd'hui, et que tu sembles accablé! Cher Anzoleto, reprends courage; donne tes moyens qui sont paralysés par la crainte ou le découragement.
—N'ai-je pas bien dit mon premier air?
—Pas à beaucoup près aussi bien que la première fois. J'en ai eu le coeur si serré que j'ai failli me trouver mal.
—Mais on m'a applaudi, pourtant?
—Hélas!… n'importe: j'ai tort de t'ôter l'illusion. Continue …Seulement tâche de dérouiller ta voix.»
«Consuelo, pensa-t-il, a cru me donner un conseil. Elle agit d'instinct, et réussit pour son propre compte. Mais où aurait-elle pris l'expérience de m'enseigner à dominer ce public récalcitrant? En suivant la direction qu'elle me donne, je perds mes avantages, et on ne me tient pas compte de l'amélioration de ma manière. Voyons! revenons à mon audace première. N'ai-je pas éprouvé, à mon début chez le comte, que je pouvais éblouir même ceux que je ne persuadais pas? Le vieux Porpora ne m'a-t-il pas dit que j'avais les taches du génie? Allons donc! que ce public subisse mes taches et qu'il plie sous mon génie.»
Il se battit les flancs, fit des prodiges au second acte, et fut écouté avec surprise. Quelques-uns battirent des mains, d'autres imposèrent silence aux applaudissements. Le public en masse se demanda si cela était sublime ou détestable.
Encore un peu d'audace, et peut-être qu'Anzoleto l'emportait. Mais cet échec le troubla au point que sa tête s'égara, et qu'il manqua honteusement tout le reste de son rôle.
A la troisième représentation, il avait repris son courage, et, résolu d'aller à sa guise sans écouter les conseils de Consuelo; il hasarda les plus étranges caprices, les bizarreries les plus impertinentes, honte! deux ou trois sifflets interrompirent le silence qui accueillait ces tentatives désespérées. Le bon et généreux public fit taire les sifflets et se mit à battre des mains; il n'y avait pas moyen de s'abuser sur cette bienveillance envers la personne et sur ce blâme envers l'artiste. Anzoleto déchira son costume en rentrant dans sa loge, et, à peine la pièce finie, il courut s'enfermer avec la Corilla, en proie à une rage profonde et déterminé à fuir avec elle au bout de la terre.
Trois jours s'écoulèrent sans qu'il revît Consuelo. Elle lui inspirait non pas de la haine, non pas du refroidissement (au fond de son âme bourrelée de remords, il la chérissait toujours et souffrait mortellement de ne pas la voir), mais une véritable terreur. Il sentait la domination de cet être qui l'écrasait en public de toute sa grandeur, et qui en secret reprenait à son gré possession de sa confiance et de sa volonté. Dans son agitation il n'eut pas la force de cacher à la Corilla combien il était attaché à sa noble fiancée, et combien elle avait encore d'empire sur ses convictions. La Corilla en conçut un dépit amer, qu'elle eut la force de dissimuler. Elle le plaignit, le confessa; et quand elle sut le secret de sa jalousie, elle frappa un grand coup en faisant savoir sous main à Zustiniani sa propre intimité avec Anzoleto, pensant bien que le comte ne perdrait pas une si belle occasion d'en instruire l'objet de ses désirs, et de rendre à Anzoleto le retour impossible.
Surprise de voir un jour entier s'écouler dans la solitude de sa mansarde, Consuelo s'inquiéta; et le lendemain d'un nouveau jour d'attente vaine et d'angoisse mortelle, à la nuit tombante, elle s'enveloppa d'une mante épaisse (car la cantatrice célèbre n'était plus garantie par son obscurité contre les méchants propos), et courut à la maison qu'occupait Anzoleto depuis quelques semaines, logement plus convenable que les précédents, et que le comte lui avait assigné dans une des nombreuses maisons qu'il possédait dans la ville. Elle ne l'y trouva point, et apprit qu'il y passait rarement la nuit.
Cette circonstance ne l'éclaira pas sur son infidélité. Elle connaissait ses habitudes de vagabondage poétique, et pensa que, ne pouvant s'habituer à ces somptueuses demeures, il retournait à quelqu'un de ses anciens gîtes. Elle allait se hasarder à l'y chercher, lorsqu'en se retournant pour repasser la porte, elle se trouva face à face avec maître Porpora.
«Consuelo, lui dit-il à voix basse, il est inutile de me cacher tes traits; je viens d'entendre ta voix, et ne puis m'y méprendre. Que viens-tu faire ici, à cette heure, ma pauvre enfant, et que cherches-tu dans cette maison?
—J'y cherche mon fiancé, répondit Consuelo en s'attachant au bras de son vieux maître. Et je ne sais pas pourquoi je rougirais de l'avouer à mon meilleur ami. Je sais bien que vous blâmez mon attachement pour lui; mais je ne saurais vous faire un mensonge. Je suis inquiète. Je n'ai pas vu Anzoleto depuis avant-hier au théâtre. Je le crois malade.
—Malade? lui! dit le professeur en haussant les épaules. Viens avec moi, pauvre fille; il faut que nous causions; et puisque tu prends enfin le parti de m'ouvrir ton coeur, il faut que je t'ouvre le mien aussi. Donne-moi le bras, mous parlerons en marchant. Écoute, Consuelo; et pénétre-toi bien de ce que je vais te dire. Tu ne peux pas, tu ne dois pas être la femme de ce jeune homme. Je te le défends, au nom du Dieu vivant qui m'a donné pour toi des entrailles de père.
—O mon maître, répondit-elle avec douleur, demandez-moi le sacrifice de ma vie, mais non celui de mon amour.
—Je ne le demande pas, je l'exige, répondit le Porpora avec fermeté. Cet amant est maudit. Il fera ton tourment et ta honte si tu ne l'abjures à l'instant même.
—Cher maître, reprit-elle avec un sourire triste et caressant, vous m'avez dit cela bien souvent; mais j'ai vainement essayé de vous obéir. Vous haïssez ce pauvre enfant. Vous ne le connaissez pas, et je suis certaine que vous reviendrez de vos préventions.
—Consuelo, dit le maestro avec plus de force, je t'ai fait jusqu'ici d'assez vaines objections et de très-inutiles défenses, je le sais. Je t'ai parlé en artiste, et comme à une artiste; je ne voyais non plus dans ton fiancé que l'artiste. Aujourd'hui, je te parle en homme, et je te parle d'un homme, et je te parle comme à une femme. Cette femme a mal placé son amour, cet homme en est indigne, et l'homme qui te le dit en est certain.
—O mon Dieu! Anzoleto indigne de mon amour! Lui, mon seul ami, mon protecteur, mon frère! Ah! vous ne savez pas comme il m'a aidée et comme il m'a respectée depuis que je suis au monde! Il faut que je vous le dise.»
Et Consuelo raconta toute l'histoire de sa vie et de son amour, qui était une seule et même histoire.
Le Porpora en fut ému, mais non ébranlé.
«Dans tout ceci, dit-il, je ne vois que ton innocence, ta fidélité, ta vertu. Quant à lui, je vois bien le besoin qu'il a eu de ta société et de tes enseignements, auxquels, bien que tu en penses, je sais qu'il doit le peu qu'il sait et le peu qu'il vaut; mais il n'en est pas moins vrai que cet amant si chaste et si pur n'est que le rebut de toutes les femmes perdues de Venise, qu'il apaise l'ardeur des feux que tu lui inspires dans les maisons de débauche, et qu'il ne songe qu'à t'exploiter, tandis qu'il assouvit ailleurs ses honteuses passions.
—Prenez garde à ce que vous dites, répondit Consuelo d'une voix étouffée; j'ai coutume de croire en vous comme en Dieu, ô mon maître! Mais en ce qui concerne Anzoleto, j'ai résolu de vous fermer mes oreilles et mon coeur … Ah! laissez-moi vous quitter, ajouta-t-elle en essayant de détacher son bras de celui du professeur, vous me donnez la mort.
—Je veux donner la mort à ta passion funeste, et par la vérité je veux te rendre à la vie, répondit-il en serrant le bras de l'enfant contre sa poitrine généreuse et indignée. Je sais que je suis rude, Consuelo. Je ne sais pas être autrement, et c'est à cause de cela que j'ai retardé, tant que je l'ai pu, le coup que je vais te porter. J'ai espéré que tu ouvrirais les yeux, que tu comprendrais ce qui se passe autour de toi. Mais au lieu de t'éclairer par l'expérience, tu te lances en aveugle au milieu des abîmes. Je ne veux pas t'y laisser tomber! moi! Tu es le seul être que j'aie estimé depuis dix ans. Il ne faut pas que tu périsses, non, il ne le faut pas.
—Mais, mon ami, je ne suis pas en danger. Croyez-vous que je mente quand je vous jure, par tout ce qu'il y a de sacré, que j'ai respecté le serment fait au lit de mort de ma mère? Anzoleto le respecte aussi. Je ne suis pas encore sa femme, je ne suis donc pas sa maîtresse.
—Mais qu'il dise un mot, et tu seras l'une et l'autre!
—Ma mère elle-même nous l'a fait promettre.
—Et tu venais cependant ce soir trouver cet homme qui ne veut pas et qui ne peut pas être ton mari?
—Qui vous l'a dit?
—La Corilla lui permettrait-elle jamais de …
—La Corilla? Qu'y a-t-il de commun entre lui et la Corilla?
—Nous sommes à deux pas de la demeure de cette fille … Tu cherchais ton fiancé … allons l'y trouver. T'en sens-tu le courage?
—Non! non! mille fois non! répondit Consuelo en fléchissant dans sa marche et en s'appuyant contre la muraille. Laissez-moi la vie, mon maître; ne me tuez pas avant que j'aie vécu. Je vous dis que vous me faites mourir.
—Il faut que tu boives ce calice, reprit l'inexorable vieillard; je fais ici le rôle du destin. N'ayant jamais fait que des ingrats et par conséquent des malheureux par ma tendresse et ma mansuétude, il faut que je dise la vérité à ceux que j'aime. C'est le seul bien que puisse opérer un coeur desséché par le malheur et pétrifié par la souffrance. Je te plains, ma pauvre fille, de n'avoir pas un ami plus doux et plus humain pour te soutenir dans cette crise fatale. Mais tel que l'on m'a fait, il faut que j'agisse sur les autres et que j'éclaire par le rayonnement de la foudre, ne pouvant vivifier par la chaleur du soleil. Ainsi donc, Consuelo, pas de faiblesse entre nous. Viens à ce palais. Je veux que tu surprennes ton amant dans les bras de l'impure Corilla. Si tu ne peux marcher, je te traînerai! Si tu tombes je te porterai! Ah! Le vieux Porpora est robuste encore, quand le feu de la colère divine brûle dans ses entrailles!
—Grâce! grâce! s'écria Consuelo plus pâle que la mort. Laissez-moi douter encore … Donnez-moi encore un jour, un seul jour pour croire en lui; je ne suis pas préparée à ce supplice …
—Non, pas un jour, pas une heure, répondit-il d'un ton inflexible; car cette heure qui s'écoule, je ne la retrouverai pas pour te mettre la vérité sous les yeux; et ce jour que tu demandes, l'infâme en profiterait pour te remettre sous le joug du mensonge. Tu viendras avec moi; je te l'ordonne, je le veux.
—Eh bien, oui! j'irai, dit Consuelo en reprenant sa force par une violente réaction de l'amour. J'irai avec vous pour constater votre injustice et la foi de mon amant; car vous vous trompez indignement, et vous voulez que je me trompe avec vous! Allez donc, bourreau que vous êtes! Je vous suis, et je ne vous crains pas.»
Le Porpora la prit au mot; et, saisissant son bras dans sa main nerveuse, forte comme une pince de fer, il la conduisit dans la maison qu'il habitait, où, après lui avoir fait parcourir tous les corridors et monter tous les escaliers, il lui fit atteindre une terrasse supérieure, d'où l'on distinguait, au-dessus d'une maison plus basse, complètement inhabitée, le palais de la Corilla, sombre du bas en haut, à l'exception d'une seule fenêtre qui était éclairée et ouverte sur la façade noire et silencieuse de la maison déserte. Il semblait, de cette fenêtre, qu'on ne put être aperçu de nulle part; car un balcon avancé empêchait que d'en bas on pût rien distinguer. De niveau, il n'y avait rien, et au-dessus seulement les combles de la maison qu'habitait le Porpora, et qui n'était pas tournée de façon à pouvoir plonger dans le palais de la cantatrice. Mais la Corilla ignorait qu'à l'angle de ces combles il y avait un rebord festonné de plomb, une sorte de niche en plein air, où, derrière un large tuyau de cheminée, le maestro, par un caprice d'artiste, venait chaque soir regarder les étoiles, fuir ses semblables, et rêver à ses sujets sacrés ou dramatiques. Le hasard lui avait fait ainsi découvrir le mystère des amours d'Anzoleto, et Consuelo n'eut qu'à regarder dans la direction qu'il lui donnait, pour voir son amant auprès de sa rivale dans un voluptueux tête-à-tête. Elle se détourna aussitôt; et le Porpora qui, dans la crainte de quelque vertige de désespoir, la tenait avec une force surhumaine, la ramena à l'étage inférieur et la fit entrer dans son cabinet, dont il ferma la porte et la fenêtre pour ensevelir dans le mystère l'explosion qu'il prévoyait.
Mais il n'y eut point d'explosion. Consuelo resta muette et atterrée. Le Porpora lui adressa la parole. Elle ne répondit pas, et lui fit signe de ne pas l'interroger; puis elle se leva, alla boire, à grands verres, toute une carafe d'eau glacée qui était sur le clavecin, fit quelques tours dans la chambre, et revint s'asseoir en face de son maître sans dire une parole.
Le vieillard austère ne comprit pas la profondeur de sa souffrance.
«Eh bien, lui dit-il, t'avais-je trompée? Que penses-tu faire maintenant?»
Un frisson douloureux ébranla la statue; et après avoir passé la main sur son front: «Je pense ne rien faire, dit-elle, avant d'avoir compris ce qui m'arrive.
—Et que te reste-t-il à comprendre?
—Tout! car je ne comprends rien; et vous me voyez occupée à chercher la cause de mon malheur, sans rien trouver qui me l'explique. Quel mal ai-je fait à Anzoleto pour qu'il ne m'aime plus? Quelle faute ai-je commise qui m'ait rendue méprisable à ses yeux? Vous ne pouvez pas me le dire, vous! puisque moi qui lis dans ma propre conscience, je n'y vois rien qui me donne la clef de ce mystère. Oh! c'est un prodige inconcevable! Ma mère croyait à la puissance des philtres: cette Corilla serait-elle une magicienne?
—Pauvre enfant! dit le maestro; il y a bien ici une magicienne, mais elle s'appelle Vanité; il y a bien un poison, mais il s'appelle Envie. La Corilla a pu le verser; mais ce n'est pas elle qui a pétri cette âme si propre à le recevoir. Le venin coulait déjà dans les veines impures d'Anzoleto. Une dose de plus l'a rendu traître, de fourbe qu'il était; infidèle, d'ingrat qu'il a toujours été.
—Quelle vanité? quelle envie?
—La vanité de surpasser tous les autres, l'envie de te surpasser, la rage d'être surpassé par toi.
—Cela est-il croyable? Un homme peut-il être jaloux des avantages d'une femme? Un amant peut-il haïr le succès de son amante? Il y a donc bien des choses que je ne sais pas, et que je ne puis pas comprendre!
—Tu ne les comprendras jamais; mais tu les constateras à toute heure de ta vie. Tu sauras qu'un homme peut être jaloux des avantages d'une femme, quand cet homme est un artiste vaniteux; et qu'un amant peut haïr les succès de son amante, quand le théâtre est le milieu où ils vivent. C'est qu'un comédien n'est pas un homme, Consuelo; c'est une femme. Il ne vit que de vanité maladive; il ne songe qu'à satisfaire sa vanité; il ne travaille que pour s'enivrer de vanité. La beauté d'une femme lui fait du tort. Le talent d'une femme efface ou conteste le sien. Une femme est son rival, ou plutôt il est la rivale d'une femme; il a toutes les petitesses, tous les caprices, toutes les exigences, tous les ridicules d'une coquette. Voilà le caractère de la plupart des hommes de théâtre. Il y a de grandes exceptions; elles sont si rares, elles sont si méritoires, qu'il faut se prosterner devant elles; et leur faire plus d'honneur qu'aux docteurs les plus sages. Anzoleto n'est point une exception; parmi les vaniteux, c'est un des plus vaniteux: voilà tout le secret de sa conduite.
—Mais quelle vengeance incompréhensible! mais quels moyens pauvres et inefficaces! En quoi la Corilla peut-elle le dédommager de ses mécomptes auprès du public? S'il m'eut dit franchement sa souffrance … (Ah! il ne fallait qu'un mot pour cela!) je l'aurais comprise, peut-être; du moins j'y aurais compati; je me serais effacée pour lui faire place.
—Le propre des âmes envieuses est de haïr les gens en raison du bonheur qu'ils leur dérobent. Et le propre de l'amour, hélas! n'est-il pas de détester, dans l'objet qu'on aime, les plaisirs qu'on ne lui procure pas? Tandis que ton amant abhorre le public qui te comble de gloire, ne hais-tu pas la rivale qui l'enivre de plaisirs?
—Vous dites là, mon maître, une chose profonde et à laquelle je veux réfléchir.
—C'est une chose vraie. En même temps qu'Anzoleto te hait pour ton bonheur sur la scène, tu le hais pour ses voluptés dans le boudoir de la Corilla.
—Cela n'est pas. Je ne saurais le haïr, et vous me faites comprendre qu'il serait lâche et honteux de haïr ma rivale. Reste donc ce plaisir dont elle l'enivre et auquel je ne puis songer sans frémir. Mais pourquoi? je l'ignore. Si c'est un crime involontaire, Anzoleto n'est donc pas si coupable de haïr mon triomphe.
—Tu es prompte à interpréter les choses de manière à excuser sa conduite et ses sentiments. Non, Anzoleto n'est pas innocent et respectable comme toi dans sa souffrance. Il te trompe, il t'avilit, tandis que tu t'efforces de le réhabiliter. Au reste, ce n'est pas la haine et le ressentiment que j'ai voulu t'inspirer; c'est le calme et l'indifférence. Le caractère de cet homme entraîne les actions de sa vie. Jamais tu ne le changeras. Prends ton parti, et songe à toi-même.
—A moi-même! c'est-à-dire à moi seule? à moi sans espoir et sans amour?
—Songe à la musique, à l'art divin, Consuelo; oserais-tu dire que tu ne l'aimes que pour Anzoleto?
—J'ai aimé l'art pour lui-même aussi; mais je n'avais jamais séparé dans ma pensée ces deux choses indivisibles: ma vie et celle d'Anzoleto. Et je ne vois pas comment il restera quelque chose de moi pour aimer quelque chose, quand la moitié nécessaire de ma vie me sera enlevée.
—Anzoleto n'était pour toi qu'une idée, et cette idée te faisait vivre. Tu la remplaceras par une idée plus grande, plus pure et plus vivifiante. Ton âme, ton génie, ton être enfin ne sera plus à la merci d'une forme fragile et trompeuse; tu contempleras l'idéal sublime dépouillé de ce voile terrestre; tu t'élanceras dans le ciel, et tu vivras d'un hymen sacré avec Dieu même.
—Voulez-vous dire que je me ferai religieuse, comme vous m'y avez engagée autrefois?
—Non, ce serait borner l'exercice de tes facultés d'artiste à un seul genre, et tu dois les embrasser tous. Quoi que tu fasses et où que tu sois, au théâtre comme dans le cloître, tu peux être une sainte, une vierge céleste, la fiancée de l'idéal sacré.
—Ce que vous dites présente un sens sublime entouré de figures mystérieuses. Laissez-moi me retirer, mon maître. J'ai besoin de me recueillir et de me connaître.
—Tu as dit |e mot, Consuelo, tu as besoin de te connaître. Jusqu'ici tu t'es méconnue en livrant ton âme et ton avenir à un être inférieur à toi dans tous les sens. Tu as méconnu ta destinée, en ne voyant pas que tu es née sans égal, et par conséquent sans associé possible en ce monde. Il te faut la solitude, la liberté absolue. Je ne te veux ni mari, ni amant, ni famille, ni passions, ni liens d'aucune sorte. C'est ainsi que j'ai toujours conçu ton existence et compris ta carrière. Le jour où tu te donneras à un mortel, tu perdras ta divinité. Ah! si la Minotaure et la Mollendo, mes illustres élèves, mes puissantes créations, avaient voulu me croire, elles auraient vécu sans rivales sur la terre. Mais la femme est faible et curieuse; la vanité l'aveugle, de vains désirs l'agitent, le caprice l'entraîne. Qu'ont-elles recueilli de leur inquiétude satisfaite? des orages, de la fatigue, la perte ou l'altération de leur génie. Ne voudras-tu pas être plus qu'elles, Consuelo? n'auras-tu pas une ambition supérieure à tous les faux biens de cette vie? ne voudras-tu pas éteindre les vains besoins de ton coeur pour saisir la plus belle couronne qui ait jamais servi d'auréole au génie?»
Le Porpora parla encore longtemps, mais avec une énergie et une éloquence que je ne saurais vous rendre. Consuelo l'écouta, la tête penchée et les yeux attachés à la terre. Quand il eut tout dit: «Mon maître, lui répondit-elle, vous êtes grand; mais je ne le suis pas assez pour vous comprendre. Il me semble que vous outragez la nature humaine en proscrivant ses plus nobles passions. Il me semble que vous étouffez les instincts que Dieu même nous a donnés, pour faire une sorte de déification d'un égoïsme monstrueux et antihumain. Peut-être vous comprendrais-je mieux si j'étais plus chrétienne: je tâcherai de le devenir; voilà ce que je puis vous promettre.»
Elle se retira tranquille en apparence, mais dévorée au fond de l'âme. Le grand et sauvage artiste la reconduisit jusque chez elle, l'endoctrinant toujours, sans pouvoir la convaincre. Il lui fit du bien cependant, en ouvrant à sa pensée, un vaste champ de méditations profondes et sérieuses, au milieu desquelles le crime d'Anzoleto vint s'abîmer comme un fait particulier servant d'introduction douloureuse, mais solennelle, à des rêveries infinies. Elle passa de longues heures à prier, à pleurer et à réfléchir; et puis elle s'endormit avec la conscience de sa vertu, et l'espérance en un Dieu initiateur et secourable.
Le lendemain Porpora vint lui annoncer qu'il y aurait répétition d'Ipermnestrepour Stefanini, qui prenait le rôle d'Anzoleto. Ce dernier était malade, gardait le lit, et se plaignait d'une extinction de voix. Le premier mouvement de Consuelo fut de courir chez lui pour le soigner.
«Épargne-toi cette peine, lui dit le professeur; il se porte à merveille; le médecin du théâtre l'a constaté, et il ira ce soir chez la Corilla. Mais le comte Zustiniani, qui comprend fort bien ce que cela veut dire, et qui consent sans beaucoup de regrets à ce qu'il suspende ses débuts, a défendu au médecin de démasquer la feinte, et a prié le bon Stefanini de rentrer au théâtre pour quelques jours.
—Mais, mon Dieu, que compte donc faire Anzoleto? Est-il découragé au point de quitter le théâtre?
—Oui, le théâtre de San-Samuel. Il part dans un mois, pour la France avec la Corilla. Cela t'étonne? Il fuit l'ombre que tu projettes sur lui. Il remet son sort dans les mains d'une femme moins redoutable, et qu'il trahira quand il n'aura plus besoin d'elle.»
La Consuelo pâlit et mit les deux mains sur son coeur prêt à se briser. Peut-être s'était-elle flattée de ramener Anzoleto, en lui reprochant doucement sa faute; et en lui offrant de suspendre ses propres débuts. Cette nouvelle était un coup de poignard, et la pensée de ne plus revoir celui qu'elle avait tant aimé ne pouvait entrer dans son esprit:
«Ah! c'est un mauvais rêve, s'écria-t-elle; il faut que j'aille le trouver et qu'il m'explique cette vision. Il ne peut pas suivre cette femme, ce serait sa perte. Je ne peux pas, moi, l'y laisser courir; je le retiendrai, je lui ferai comprendre ses véritables intérêts, s'il est vrai qu'il ne comprenne plus autre chose … Venez avec moi, mon cher maître, ne l'abandonnons pas ainsi …
—Je t'abandonnerais, moi, et pour toujours, s'écria le Porpora indigné, si tu commettais une pareille lâcheté. Implorer ce misérable, le disputer à une Corilla? Ah! sainte Cécile, méfie-toi de ton origine bohémienne, et songe à en étouffer les instincts aveugles et vagabonds. Allons, suis-moi: on t'attend pour répéter. Tu auras, malgré toi, un certain plaisir ce soir à chanter avec un maître comme Stefanini. Tu verras un artiste savant, modeste et généreux.»
Il la traîna au théâtre, et là, pour la première fois, elle sentit l'horreur de cette vie d'artiste, enchaînée aux exigences du public, condamnée à étouffer ses sentiments et à refouler ses émotions pour obéir aux sentiments et flatter les émotions d'autrui. Cette répétition, ensuite la toilette, et la représentation du soir furent un supplice atroce. Anzoleto ne parut pas. Le surlendemain il fallait débuter dans un opéra-bouffe de Galuppi:Arcifanfano re de' matti. On avait choisi cette farce pour plaire à Stefanini, qui y était d'un comique excellent. Il fallut que Consuelo s'évertuât à faire rire ceux qu'elle avait fait pleurer. Elle fut brillante, charmante, plaisante au dernier point avec la mort dans l'âme. Deux ou trois fois des sanglots remplirent sa poitrine et s'exhalèrent en une gaîté forcée, affreuse à voir pour qui l'eût comprise! En rentrant dans sa loge elle tomba en convulsions. Le public voulait la revoir pour l'applaudir; elle tarda, on fit un horrible vacarme; on voulait casser les banquettes, escalader la rampe. Stefanini vint la chercher à demi vêtue, les cheveux en désordre, pâle comme un spectre; elle se laissa traîner sur la scène, et, accablée d'une pluie de fleurs, elle fut forcée de se baisser pour ramasser une couronne de laurier.
«Ah! les bêtes féroces! murmura-t-elle en rentrant dans la coulisse.
—Ma belle, lui dit le vieux chanteur qui lui donnait la main, tu es bien souffrante; mais ces petites choses-là, ajouta-t-il en lui remettant une gerbe des fleurs qu'il avait ramassées pour elle, sont un spécifique merveilleux pour tous nos maux. Tu t'y habitueras, et un jour viendra où tu ne sentiras ton mal et ta fatigue que les jours où l'on oubliera de te couronner.
—Oh! qu'ils sont vains et petits! pensa la pauvre Consuelo.»
Rentrée dans sa loge, elle s'évanouit littéralement sur un lit de fleurs qu'on avait recueillies sur le théâtre et jetées pêle-mêle sur le sofa. L'habilleuse sortit pour appeler un médecin. Le comte Zustiniani resta seul quelques instants auprès de sa belle cantatrice, pâle et brisée comme les jasmins qui jonchaient sa couche. En cet instant de trouble et d'enivrement, Zustiniani perdit la tête et céda à la folle inspiration de la ranimer par ses caresses. Mais son premier baiser fut odieux aux lèvres pures de Consuelo. Elle se ranima pour le repousser, comme si c'eût été la morsure d'un serpent.
«Ah! loin de moi, dit-elle en s'agitant dans une sorte de délire, loin de moi l'amour et les caresses et les douces paroles! Jamais d'amour! jamais d'époux! jamais d'amant! jamais de famille! Mon maître l'a dit! la liberté, l'idéal, la solitude, la gloire!…»
Et elle fondit en larmes si déchirantes, que le comte effrayé se jeta à genoux auprès d'elle et s'efforça de la calmer. Mais il ne put rien dire de salutaire à cette âme blessée, et sa passion, arrivée en cet instant à son plus haut paroxysme, s'exprima en dépit de lui-même. Il ne comprenait que trop le désespoir de l'amante trahie. Il fit parler l'enthousiasme de l'amant qui espère. Consuelo eut l'air de l'écouter, et retira machinalement sa main des siennes avec un sourire égaré que le comte prit pour un faible encouragement. Certains hommes, pleins de tact et de pénétration dans le monde, sont absurdes dans de pareilles entreprises. Le médecin arriva et administra un calmant à la mode qu'on appelaitdes gouttes. Consuelo fut ensuite enveloppée de sa mante et portée dans sa gondole. Le comte y entra avec elle, la soutenant dans ses bras et parlant toujours de son amour, voire avec une certaine éloquence qui lui semblait devoir porter la conviction. Au bout d'un quart d'heure, n'obtenant pas de réponse, il implora un mot, un regard.
«A quoi donc dois-je répondre? lui dit Consuelo, sortant comme d'un rêve. Je n'ai rien entendu.»
Zustiniani, découragé d'abord, pensa que l'occasion ne pouvait revenir meilleure, et que cette âme brisée serait plus accessible en cet instant qu'après la réflexion et le conseil de la raison. Il parla donc encore et trouva le même silence, la même préoccupation, seulement une sorte d'empressement instinctif à repousser ses bras et ses lèvres qui ne se démentit pas, quoiqu'il n'y eût pas d'énergie pour la colère. Quand la gondole aborda, il essaya de retenir Consuelo encore un instant pour en obtenir une parole plus encourageante.
«Ah! seigneur comte, lui répondit-elle avec une froide douceur, excusez l'état de faiblesse où je me trouve; j'ai mal écouté, mais je comprends. Oh! oui, j'ai fort bien compris. Je vous demande la nuit pour réfléchir, pour me remettre du trouble où je suis. Demain, oui … demain, je vous répondrai sans détour.
—Demain, chère Consuelo, oh! c'est un siècle; mais je me soumettrai si vous me permettez d'espérer que du moins votre amitié …
—Oh! oui! oui! il y a lieu d'espérer! répondit Consuelo d'un ton étrange en posant les pieds sur la rive; mais ne me suivez pas, dit-elle en faisant le geste impérieux de le repousser au fond de sa gondole. Sans cela vous n'auriez pas sujet d'espérer.»
La honte et l'indignation venaient de lui rendre la force; mais une force nerveuse, fébrile, et qui s'exhala en un rire sardonique effrayant tandis qu'elle montait l'escalier.
«Vous êtes bien joyeuse, Consuelo! lui dit dans l'obscurité une voix qui faillit la foudroyer. Je vous félicite de votre gaîté!
—Ah! oui, répondit-elle en saisissant avec force le bras d'Anzoleto et en montant rapidement avec lui à sa chambre; je te remercie, Anzoleto, tu as bien raison de me féliciter, je suis vraiment joyeuse; oh! tout à fait joyeuse!»
Anzoleto, qui l'avait entendue, avait déjà allumé la lampe. Quand la clarté bleuâtre tomba sur leurs traits décomposés, ils se firent peur l'un à l'autre.
«Nous sommes bien heureux, n'est-ce pas, Anzoleto? dit-elle d'une voix âpre, en contractant ses traits par un sourire qui fit couler sur ses joues un ruisseau de larmes. Que penses-tu de notre bonheur?
—Je pense, Consuelo répondit-il avec un sourire amer et des yeux secs, que nous avons eu quelque peine à y souscrire, mais que nous finirons par nous y habituer.
—Tu m'as semblé fort bien habitué au boudoir de la Corilla.
—Et-moi, je te retrouve très-aguerrie avec la gondole de monsieur le comte.
—Monsieur le comte?… Tu savais donc, Anzoleto, que monsieur le comte voulait faire de moi sa maîtresse?
—Et c'est pour ne pas te gêner, ma chère, que j'ai discrètement battu en retraite.
—Ah! tu savais cela? et c'est le moment que tu as choisi pour m'abandonner?
—N'ai-je pas bien fait, et n'es-tu pas satisfaite de ton sort? Le comte est un amant magnifique, et le pauvre débutant tombé n'eût pas pu lutter avec lui, je pense?
—Le Porpora avait raison: vous êtes un homme infâme. Sortez d'ici! vous ne méritez pas que je me justifie, et il me semble que je serais souillée par un regret de vous. Sortez, vous dis-je! Mais sachez auparavant que vous pouvez débuter à Venise et rentrer à San-Samuel avec la Corilla: jamais plus la fille de ma mère ne remettra les pieds sur ces ignobles tréteaux qu'on appelle le théâtre.
—La fille de votre mère laZingarava donc faire la grande dame dans la villa de Zustiniani, aux bords de la Brenta? Ce sera une belle existence, et je m'en réjouis!
—O ma mère!» dit Consuelo en se retournant vers son lit, et en s'y jetant à genoux, la face enfoncée dans la couverture qui avait servi de linceul à la zingara.
Anzoleto fut effrayé et pénétré de ce mouvement énergique et de ces sanglots terribles qu'il entendait gronder dans la poitrine de Consuelo. Le remords frappa un grand coup dans la sienne, et il s'approcha pour prendre son amie dans ses bras et la relever. Mais elle se releva d'elle-même, et le repoussant avec une force sauvage, elle le jeta à la porte en lui criant: «Hors de chez moi, hors de mon coeur, hors de mon souvenir! A tout jamais, adieu! adieu!»
Anzoleto était venu la trouver avec une pensée d'égoïsme atroce, et c'était pourtant la meilleure pensée qu'il eût pu concevoir. Il ne s'était pas senti la force de s'éloigner d'elle, et il avait trouvé un terme moyen pour tout concilier: c'était de lui dire qu'elle était menacée dans son honneur par les projets amoureux de Zustiniani, et de l'éloigner ainsi du théâtre. Il y avait, dans cette résolution, un hommage rendu à la pureté et à la fierté de Consuelo. Il la savait incapable de transiger avec une position équivoque, et d'accepter une protection qui la ferait rougir. Il y avait encore dans son âme coupable et corrompue une foi inébranlable dans l'innocence de cette jeune fille, qu'il comptait retrouver aussi chaste, aussi fidèle; aussi dévouée qu'il l'avait laissée quelques jours auparavant. Mais comment concilier cette religion envers elle, avec le dessein arrêté de la tromper et de rester son fiancé, son ami, sans rompre avec la Corilla? Il voulait faire rentrer cette dernière avec lui au théâtre, et ne pouvait songer à s'en détacher dans un moment où son succès allait dépendre d'elle entièrement. Ce plan audacieux et lâche était cependant formulé dans sa pensée, et il traitait Consuelo comme ces madones dont les femmes italiennes implorent la protection à l'heure du repentir, et dont elles voilent la face à l'heure du péché.
Quand il la vit si brillante et si folle en apparence au théâtre, dans son rôle bouffe, il commença à craindre d'avoir perdu trop de temps à mûrir son projet. Quand il la vit rentrer dans la gondole du comte, et approcher avec un éclat de rire convulsif, ne comprenant pas la détresse de cette âme en délire, il pensa qu'il venait trop tard, et le dépit s'empara de lui. Mais quand il la vit se relever de ses insultes et le chasser avec mépris, le respect lui revint avec la crainte, et il erra longtemps dans l'escalier et sur la rive attendant qu'elle le rappelât. Il se hasarda même à frapper et à implorer son pardon à travers la porte. Mais un profond silence régna dans cette chambre, dont il ne devait plus jamais repasser le seuil avec Consuelo. Il se retira confus et dépité, se promettant de revenir le lendemain et se flattant d'être plus heureux. «Après tout, se disait-il, mon projet va réussir; elle sait l'amour du comte; la besogne est à moitié faite.»
Accablé de fatigue, il dormit longtemps; et dans l'après-midi il se rendit chez la Corilla.
«Grande nouvelle! s'écria-t-elle en lui tendant les bras: la Consuelo est partie!
—Partie! et avec qui, grand Dieu! et pour quel pays?
—Pour Vienne, où le Porpora l'envoie, en attendant qu'il s'y rende lui-même. Elle nous a tous trompés, cette petite masque. Elle était engagée pour le théâtre de l'empereur, où le Porpora va faire représenter son nouvel opéra.
—Partie! partie sans me dire un mot! s'écria Anzoleto en courant vers la porte.
—Oh! rien ne te servira de la chercher à Venise, dit la Corilla avec un rire méchant et un regard de triomphe. Elle s'est embarquée pour Palestrine au jour naissant; elle est déjà loin en terre ferme. Zustiniani, qui se croyait aimé et qui était joué, est furieux; il est au lit avec la fièvre. Mais il m'a dépêché tout à l'heure le Porpora, pour me prier de chanter ce soir; et Stefanini, qui est très-fatigué du théâtre et très impatient d'aller jouir dans son château des douceurs de la retraite, est fort désireux de te voir reprendre tes débuts. Ainsi songe à reparaître demain dans,Ipermnestre. Moi, je vais à la répétition: on m'attend. Tu peux, si tu ne me crois pas, aller faire un tour dans la ville, tu te convaincras de la vérité.
—Ah! furie! s'écria Anzoleto, tu l'emportes! mais tu m'arraches la vie.»
Et il tomba évanoui sur le tapis de Perse de la courtisane.
Le plus embarrassé de son rôle, lors de la fuite de Consuelo, ce fut le comte Zustiniani. Après avoir laissé dire et donné à penser à tout Venise que la merveilleuse débutante était sa maîtresse, comment expliquer d'une manière flatteuse pour son amour-propre qu'au premier mot de déclaration elle s'était soustraite brusquement et mystérieusement à ses désirs et à ses espérances? Plusieurs personnes pensèrent que, jaloux de son trésor, il l'avait cachée dans une de ses maisons de campagne. Mais lorsqu'on entendit le Porpora dire avec cette austérité de franchise qui ne s'était jamais démentie, le parti qu'avait pris son élève d'aller l'attendre en Allemagne, il n'y eut plus qu'à chercher les motifs de cette étrange résolution. Le comte affecta bien, pour donner le change, de ne montrer ni dépit ni surprise; mais son chagrin perça malgré lui, et on cessa de lui attribuer cette bonne fortune dont on l'avait tant félicité. La majeure partie de la vérité devint claire pour tout le monde; savoir: l'infidélité d'Anzoleto, la rivalité de Corilla, et le désespoir de la pauvre Espagnole, qu'on se prit à plaindre et à regretter vivement.
Le premier mouvement d'Anzoleto avait été de courir chez le Porpora; mais celui-ci l'avait repoussé sévèrement:
«Cesse de m'interroger, jeune ambitieux sans coeur et sans-foi, lui avait répondu le maître indigné; tu ne méritas jamais l'affection de cette noble fille, et tu ne sauras jamais de moi ce qu'elle est devenue. Je mettrai tous mes soins à ce que tu ne retrouves pas sa trace, et j'espère que si le hasard te la fait rencontrer un jour, ton image sera effacée de son coeur et de sa mémoire autant que je le désire et que j'y travaille.»
De chez le Porpora, Anzoleto s'était rendu à la Corte-Minelli. Il avait trouvé la chambre de Consuelo déjà livrée à un nouvel occupant et tout encombrée des matériaux de son travail. C'était un ouvrier en verroterie, installé depuis longtemps dans la maison, et qui transportait là son atelier avec beaucoup de gaieté.
«Ah!'ah! c'est toi mon garçon, dit-il au jeune ténor. Tu viens me voir dans mon nouveau logement? J'y serai fort bien, et ma femme est toute joyeuse d'avoir de quoi loger tous ses enfants en bas. Que cherches-tu? Consuelina aurait-elle oublié quelque chose ici? Cherche, mon enfant; regarde. Cela ne me fâche point.
—Où a-t-on mis ses meubles? dit Anzoleto tout troublé, et déchiré au fond du coeur de ne plus retrouver aucun vestige de Consuelo, dans ce lieu consacré aux plus pures jouissances de toute sa vie passée.
—Les meubles sont en bas, dans la cour. Elle en a fait cadeau à la mère Agathe; elle a bien fait. La vieille est pauvre, et va se faire un peu d'argent avec cela. Oh! la Consuelo a toujours eu un bon coeur. Elle n'a pas laissé un sou de dette dans laCorte; et elle a fait un petit présent à tout le monde en s'en allant. Elle n'a emporté que son crucifix. C'est drôle tout de même, ce départ, au milieu de la nuit et sans prévenir personne! Maître Porpora est venu ici dès le matin arranger toutes ses affaires; c'était comme l'exécution d'un testament. Ça a fait de la peine à tous les voisins; mais enfin on s'en console en pensant qu'elle va habiter sans doute un beau palais sur le Canalazzo, à présent qu'elle est riche et grande dame! Moi, j'avais toujours dit qu'elle ferait fortune avec sa voix. Elle travaillait tant! Et à quand la noce, Anzoleto? J'espère que tu m'achèteras quelque chose pour faire de petits présents aux jeunes filles du quartier.
—Oui, oui! répondit Anzoleto tout égaré.»
Il s'enfuit la mort dans l'âme, et vit dans la cour toutes les commères de l'endroit qui mettaient à l'enchère le lit et la table de Consuelo; ce lit où il l'avait vue dormir, cette table où il l'avait vue travailler!
«O mon Dieu! déjà plus rien d'elle!» s'écria-t-il involontairement en se tordant les mains.
Il eut envie d'aller poignarder la Corilla.
Au bout de trois jours il remonta sur le théâtre avec la Corilla. Tous deux furent outrageusement sifflés, et on fut obligé de baisser le rideau sans pouvoir achever la pièce: Anzoleto était furieux, et la Corilla impassible.
«Voilà ce que me vaut ta protection,» lui dit-il d'un ton menaçant dès qu'il se retrouva seul avec elle.
Là prima-donna lui répondit avec beaucoup de tranquillité:
«Tu t'affectes de peu, mon pauvre enfant; on voit que tu ne connais guère le public et que tu n'as jamais affronté ses caprices. J'étais si bien préparée à l'échec de ce soir, que je ne m'étais pas donné la peine de repasser mon rôle: et si je ne t'ai pas annoncé ce qui devait arriver, c'est parce que je savais bien que tu n'aurais pas le courage d'entrer en scène avec la certitude d'être sifflé. Maintenant il faut que tu saches ce qui nous attend encore. La prochaine fois nous serons maltraités de plus belle. Trois, quatre, six, huit représentations peut-être, se passeront ainsi; mais durant ces orages une opposition se manifestera en notre faveur. Fussions-nous les derniers cabotins du monde, l'esprit de contradiction et d'indépendance nous susciterait encore des partisans de plus en plus zélés. Il y a tant de gens qui croient se grandir en outrageant les autres, qu'il n'en manque pas qui croient se grandir aussi en les protégeant. Après une douzaine d'épreuves, durant lesquelles la salle sera un champ de bataille entre les sifflets et les applaudissements, les récalcitrants se fatigueront, les opiniâtres bouderont, et nous entrerons dans une nouvelle phase. La portion du public qui nous aura soutenus sans trop savoir pourquoi, nous écoutera assez froidement; ce sera pour nous comme un nouveau début, et alors; c'est à nous, vive Dieu! de passionner cet auditoire, et de rester les maîtres. Je te prédis de grands succès pour ce moment-là, cher Anzoleto; le charme qui pesait sur toi naguère sera dissipé. Tu respireras une atmosphère d'encouragements et de douces louanges qui te rendra ta puissance. Rappelle-toi l'effet que tu as produit chez Zustiniani la première fois que tu t'es fait entendre. Tu n'eus pas le temps de consolider ta conquête; un astre plus brillant est venu trop tôt t'éclipser: mais cet astre s'est laissé retomber sous l'horizon, et tu dois te préparer à remonter avec moi dans l'empyrée.»
Tout se passa ainsi que la Corilla l'avait prédit. A la vérité, on fit payer cher aux deux amants, pendant quelques jours, la perte que le public avait faite dans la personne de Consuelo. Mais leur constance à braver la tempête épuisa un courroux trop expansif pour être durable. Le comte encouragea les efforts de Corilla. Quant à Anzoleto, après avoir fait de vaines démarches pour attirer à Venise unprimo-uomodans une saison avancée, où tous les engagements étaient faits avec les principaux théâtres de l'Europe, le comte prit son parti, et l'accepta pour champion dans la lutte qui s'établissait entre le public et l'administration de son théâtre. Ce théâtre avait eu une vogue trop brillante pour la perdre avec tel ou tel sujet. Rien de semblable ne pouvait vaincre les habitudes consacrées. Toutes les loges étaient louées pour la saison. Les dames y tenaient leur salon et y causaient comme de coutume. Les vrais dilettanti boudèrent quelque temps; ils étaient en trop petit nombre pour qu'on s'en aperçût. D'ailleurs ils finirent par s'ennuyer de leur rancune, et un beau soir la Corilla, ayant chanté avec feu, fut unanimement rappelée. Elle reparut, entraînant avec elle Anzoleto, qu'on ne redemandait pas, et qui semblait céder à une douce violence d'un air modeste et craintif. Il reçut sa part des applaudissements, et fut rappelé le lendemain. Enfin, avant qu'un mois se fût écoulé, Consuelo était oubliée, comme l'éclair qui traverse un ciel d'été. Corilla faisait fureur comme auparavant, et le méritait peut-être davantage; car l'émulation lui avait donné plus d'entrain, et l'amour lui inspirait parfois une expression mieux sentie. Quant à Anzoleto, quoiqu'il n'eût point perdu ses défauts, il avait réussi à déployer ses incontestables qualités. On s'était habitué aux uns, et on admirait les autres. Sa personne charmante fascinait les femmes: on se l'arrachait dans les salons, d'autant plus que la jalousie de Corilla donnait plus de piquant aux coquetteries dont il était l'objet. La Clorinda aussi développait ses moyens au théâtre, c'est-à-dire sa lourde beauté et la nonchalance lascive d'une stupidité sans exemple, mais non sans attrait pour une certaine fraction des spectateurs. Zustiniani, pour se distraire d'un chagrin assez profond, en avait fait sa maîtresse, la couvrait de diamants, et la poussait aux premiers rôles, espérant la faire succéder dans cet emploi à la Corilla, qui s'était définitivement engagée avec Paris pour la saison suivante.
Corilla voyait sans dépit cette concurrence dont elle n'avait rien à craindre, ni dans le présent, ni dans l'avenir; elle prenait même un méchant plaisir à faire ressortir cette incapacité froidement impudente qui ne reculait devant rien. Ces deux créatures vivaient donc en bonne intelligence, et gouvernaient souverainement l'administration. Elles mettaient à l'index toute partition sérieuse, et se vengeaient du Porpora en refusant ses opéras pour accepter et faire briller ses plus indignes rivaux. Elles s'entendaient pour nuire à tout ce qui leur déplaisait, pour protéger tout ce qui s'humiliait devant leur pouvoir. Grâce à elles, on applaudit cette année-là à Venise les oeuvres de la décadence, et on oublia que la vraie, la grande musique y avait régné naguère.
Au milieu de son succès et de sa prospérité (car le comte lui avait fait un engagement assez avantageux), Anzoleto était accablé d'un profond dégoût, et succombait sous le poids d'un bonheur déplorable. C'était pitié de le voir se traîner aux répétitions, attaché au bras de la triomphante Corilla, pâle, languissant, beau comme un ange, ridicule de fatuité, ennuyé comme un homme qu'on adore, anéanti et débraillé sous les lauriers et les myrtes qu'il avait si aisément et si largement cueillis. Même aux représentations, lorsqu'il était en scène avec sa fougueuse amante, il cédait au besoin de protester contre elle par son attitude superbe et sa langueur impertinente. Lorsqu'elle le dévorait des yeux, il semblait, par ses regards, dire au public: N'allez pas croire que je réponde à tant d'amour. Qui m'en délivrera, au contraire, me rendra un grand service.
Le fait est qu'Anzoleto, gâté et corrompu par la Corilla, tournait contre elle les instincts d'égoïsme et d'ingratitude qu'elle lui suggérait contre le monde entier. Il ne lui restait plus dans le coeur qu'un sentiment vrai et pur dans son essence: l'indestructible amour qu'en dépit de ses vices il nourrissait pour Consuelo. Il pouvait s'en distraire, grâce à sa légèreté naturelle; mais il n'en pouvait pas guérir, et cet amour lui revenait comme un remords, comme une torture, au milieu de ses plus coupables égarements. Infidèle à la Corilla, adonné à mille intrigues galantes, un jour avec la Clorinda pour se venger en secret du comte, un autre avec quelque illustre beauté du grand monde, et le troisième avec la plus malpropre des comparses; passant du boudoir mystérieux à l'orgie insolente, et des fureurs de la Corilla aux insouciantes débauches de la table, il semblait qu'il eût pris à tâche d'étouffer en lui tout souvenir du passé. Mais au milieu de ce désordre, un spectre semblait s'acharner à ses pas; et de longs sanglots s'échappaient de sa poitrine, lorsqu'au milieu de la nuit, il passait en gondole, avec ses bruyants compagnons de plaisir, le long des sombres masures de la Corte-Minelli.
La Corilla, longtemps dominée par ses mauvais traitements, et portée, comme toutes les âmes viles, à n'aimer qu'en raison des mépris et des outrages qu'elle recevait, commençait pourtant elle-même à se lasser de cette passion funeste. Elle s'était flattée de vaincre et d'enchaîner cette sauvage indépendance. Elle y avait travaillé avec acharnement, elle y avait tout sacrifié. Quand elle reconnut qu'elle n'y parviendrait jamais, elle commença à le haïr, et à chercher des distractions et des vengeances. Une nuit qu'Anzoleto errait en gondole dans Venise avec la Clorinda, il vit filer rapidement une autre gondole dont le fanal éteint annonçait quelque furtif rendez-vous. Il y fit peu d'attention; mais la Clorinda, qui, dans sa frayeur d'être découverte, était toujours aux aguets, lui dit:
«Allons plus lentement. C'est la gondole du comte; j'ai reconnu le gondolier.
—En ce cas, allons plus vite, répondit Anzoleto; je veux le rejoindre, et savoir de quelle infidélité il paie la tienne cette nuit.
—Non, non, retournons! s'écria Clorinda. Il a l'oeil si perçant; et l'oreille si fine! Gardons-nous bien de le troubler.
—Marche! te dis-je, cria Anzoleto à son barcarolle; je veux rejoindre cette barque que tu vois là devant nous.»
Ce fut, malgré la prière et la terreur de Clorinda, l'affaire d'un instant. Les deux barques s'effleurèrent de nouveau, et Anzoleto entendit un éclat de rire mal étouffé partir de la gondole.
«A la bonne heure, dit-il, ceci est de bonne guerre: c'est la Corilla qui prend le frais avec monsieur le comte.»
En parlant ainsi, Anzoleto sauta sur l'avant de sa gondole, prit la rame des mains de son barcarolle, et suivant l'autre gondole avec rapidité, la rejoignit, l'effleura de nouveau, et, soit qu'il eût entendu son nom au milieu des éclats de rire de la Corilla, soit qu'un accès de démence se fût emparé de lui, il se mit à dire tout haut:
«Chère Clorinda, tu es sans contredit la plus belle et la plus aimée de toutes les femmes.
—J'en disais autant tout à l'heure à la Corilla, répondit aussitôt le comte en sortant de sa cabanette, et en s'avançant vers l'autre barque avec une grande aisance; et maintenant que nos promenades sont terminées de part et d'autre, nous pourrions faire un échange, comme entre gens de bonne foi qui trafiquent de richesses équivalentes:
«Monsieur le comte rend justice à ma loyauté, répondit Anzoleto sur le même ton. Je vais, s'il veut bien le permettre, lui offrir mon bras pour qu'il puisse venir reprendre son bien où il le retrouve.»
Le comte avança le bras pour s'appuyer sur Anzoleto, dans je ne sais quelle intention railleuse et méprisante pour lui et leurs communes maîtresses. Mais le ténor, dévoré de haine, et transporté d'une rage profonde, s'élança de tout le poids de son corps sur la gondole du comte, et la fit chavirer en s'écriant d'une voix sauvage:
«Femme pour femme, monsieur le comte; etgondole pour gondole!»
Puis, abandonnant ses victimes à leur destinée, ainsi que la Clorinda à sa stupeur et aux conséquences de l'aventure, il gagna à la nage la rive opposée, prit sa course à travers les rues sombres et tortueuses, entra dans son logement, changea de vêtements en un clin d'oeil, emporta tout l'argent qu'il possédait, sortit, se jeta dans la première chaloupe qui mettait à la voile; et, cinglant vers Trieste, il fit claquer ses doigts en signe de triomphe, en voyant les clochers et les dômes de Venise s'abaisser sous les flots aux premières clartés du matin.
Dans la ramification occidentale des monts Carpathes qui sépare la Bohême de la Bavière, et qui prend dans ces contrées le nom de Boehmer-Wald (forêt de Bohême), s'élevait encore, il y a une centaine d'années, un vieux manoir très vaste, appelé, en vertu de je ne sais quelle tradition, leChâteau des Géants. Quoiqu'il eut de loin l'apparence d'une antique forteresse, ce n'était plus qu'une maison de plaisance, décorée à l'intérieur, dans le goût, déjà suranné à cette époque, mais toujours somptueux et noble, de Louis XIV. L'architecture féodale avait aussi subi d'heureuses modifications dans les parties de l'édifice occupées par les seigneurs de Rudolstadt, maîtres de ce riche domaine.
Cette famille, d'origine bohème, avait germanisé son nom en abjurant la Réforme à l'époque la plus tragique de la guerre de trente ans. Un noble et vaillant aïeul, protestant inflexible, avait été massacré sur la montagne voisine de son château par la soldatesque fanatique. Sa veuve, qui était de famille saxonne, sauva la fortune et la vie de ses jeunes enfants, en se proclamant catholique, et en confiant l'éducation des héritiers de Rudolstadt à des jésuites. Après deux générations, la Bohême étant muette et opprimée, la puissance autrichienne définitivement affermie, la gloire et les malheurs de la Réforme oubliés, du moins en apparence, les seigneurs de Rudolstadt pratiquaient doucement les vertus chrétiennes, professaient le dogme romain, et vivaient dans leurs terres avec une somptueuse simplicité, en bons aristocrates et en fidèles serviteurs de Marie-Thérèse. Ils avaient fait leurs preuves de bravoure autrefois au service de l'empereur Charles VI. Mais on s'étonnait que le dernier de cette race illustre et vaillante, le jeune Albert, fils unique du comte Christian de Rudolstadt, n'eût point porté les armes dans la guerre de succession qui venait de finir, et qu'il fut arrivé à l'âge de trente ans sans avoir connu ni recherché d'autre grandeur que celle de sa naissance et de sa fortune. Cette conduite étrange avait inspiré à sa souveraine des soupçons de complicité avec ses ennemis. Mais le comte Christian, ayant eu l'honneur de recevoir l'impératrice dans son château, lui avait donné de la conduite de son fils des excuses dont elle avait paru satisfaite. De l'entretien de Marie-Thérèse avec le comte de Rudolstadt, rien n'avait transpiré. Un mystère étrange régnait dans le sanctuaire de cette famille dévote et bienfaisante, que, depuis dix ans, aucun voisin ne fréquentait assidûment; qu'aucune affaire, aucun plaisir, aucune agitation politique ne faisait sortir de ses domaines; qui payait largement, et sans murmurer, tous les subsides de la guerre, ne montrant aucune agitation au milieu des dangers et des malheurs publics; qui, enfin, ne semblait plus vivre de la même vie que les autres nobles, et de laquelle on se méfiait, bien qu'on n'eût jamais eu à enregistrer de ses faits extérieurs que de bonnes actions et de nobles procédés. Ne sachant à quoi attribuer cette vie froide et retirée, on accusait les Rudolstadt, tantôt de misanthropie, tantôt d'avarice; mais comme, à chaque instant, leur conduite donnait un démenti à ces imputations, on était réduit à leur reprocher simplement trop d'apathie et de nonchalance. On disait que le comte Christian n'avait pas voulu exposer les jours de son fils unique, dernier héritier de son nom, dans ces guerres désastreuses, et que l'impératrice avait accepté, en échange de ses services militaires, une somme d'argent assez forte pour équiper un régiment de hussards. Les nobles dames qui avaient des filles à marier disaient que le comte avait fort bien agi; mais lorsqu'elles apprirent la résolution que semblait manifester Christian de marier son fils dans sa propre famille, en lui faisant épouser la fille du baron Frédérick, son frère; quand elles surent que la jeune baronne Amélie venait de quitter le couvent où elle avait été élevée à Prague, pour habiter désormais, auprès de son cousin, le château des Géants, ces nobles dames déclarèrent unanimement que la famille des Rudolstadt était une tanière de loups, tous plus insociables et plus sauvages les uns que les autres. Quelques serviteurs incorruptibles et quelques amis dévoués surent seuls le secret de la famille, et le gardèrent fidèlement.
Cette noble famille était rassemblée un soir autour d'une table chargée à profusion de gibier et de ces mets substantiels dont nos aïeux se nourrissaient encore à cette époque dans les pays slaves, en dépit des raffinements que la cour de Louis XV avait introduits dans les habitudes aristocratiques d'une grande partie de l'Europe. Un poêle immense, où brûlaient des chênes tout entiers, réchauffait la salle vaste et sombre. Le comte Christian venait d'achever à voix haute leBenedicite, que les autres membres de la famille avaient écouté debout. De nombreux serviteurs, tous vieux et graves, en costume du pays, en larges culottes de Mameluks, et en longues moustaches, se pressaient lentement autour de leurs maîtres révérés. Le chapelain du château s'assit à la droite du comte, et sa nièce, la jeune baronne Amélie, à sa gauche, lecôté du coeur, comme il affectait de le dire avec un air de galanterie austère et paternelle. Le baron Frédérick, son frère puîné, qu'il appelait toujours son jeune frère, parce qu'il n'avait guère que soixante ans, se plaça en face de lui. La chanoinesse Wenceslawa de Rudolstadt, sa soeur aînée, respectable personnage sexagénaire affligé d'une bosse énorme et d'une maigreur effrayante, s'assit à un bout de la table, et le comte Albert, fils du comte Christian, le fiancé d'Amélie, le dernier des Rudolstadt, vint, pâle et morne, s'installer d'un air distrait à l'autre bout, vis-à-vis de sa noble tante.
De tous ces personnages silencieux, Albert était certainement le moins disposé et le moins habitué à donner de l'animation aux autres. Le chapelain était si dévoué à ses maîtres et si respectueux envers le chef de la famille, qu'il n'ouvrait guère la bouche sans y être sollicité par un regard du comte Christian; et celui-ci était d'une nature si paisible et si recueillie, qu'il n'éprouvait presque jamais le besoin de chercher dans les autres une distraction à ses propres pensées.
Le baron Frédérick était un caractère moins profond et un tempérament plus actif; mais son esprit n'était guère plus animé. Aussi doux et aussi bienveillant que son aîné, il avait moins d'intelligence et d'enthousiasme intérieur. Sa dévotion était toute d'habitude et de savoir-vivre. Son unique passion était la chasse. Il y passait toutes ses journées, rentrait chaque soir, non fatigué (c'était un corps de fer), mais rouge, essoufflé, et affamé. Il mangeait comme dix, buvait comme trente, s'égayait un peu au dessert en racontant comment son chien Saphyr avait forcé le lièvre, comment sa chienne Panthère avait dépisté le loup, comment son faucon Attila avait pris le vol; et quand on l'avait écouté avec une complaisance inépuisable, il s'assoupissait doucement auprès du feu dans un grand fauteuil de cuir noir jusqu'à ce que sa fille l'eût averti que son heure d'aller se mettre au lit venait de sonner.
La chanoinesse était la plus causeuse de la famille. Elle pouvait même passer pour babillarde; car il lui arrivait au moins deux fois par semaine de discuter un quart d'heure durant avec le chapelain sur la généalogie des familles bohèmes, hongroises et saxonnes, qu'elle savait sur le bout de son doigt, depuis celle des rois jusqu'à celle du moindre gentilhomme.
Quant au comte Albert, son extérieur avait quelque chose d'effrayant et de solennel pour les autres, comme si chacun de ses gestes eût été un présage, et chacune de ses paroles une sentence. Par une bizarrerie inexplicable à quiconque n'était pas initié au secret de la maison, dès qu'il ouvrait la bouche, ce qui n'arrivait pas toujours une fois par vingt-quatre heures, tous les regards des parents et des serviteurs se portaient sur lui; et alors on eût pu lire sur tous les visages une anxiété profonde, une sollicitude douloureuse et tendre excepté cependant sur celui de la jeune Amélie, qui n'accueillait pas toujours ses paroles sans un mélange d'impatience ou de moquerie, et qui, seule, osait y répondre avec une familiarité dédaigneuse ou enjouée, suivant sa disposition du moment.
Cette jeune fille, blonde, un peu haute en couleur, vive et bien faite, était une petite perle de beauté; et quand sa femme de chambre le lui disait pour la consoler de son ennui: «Hélas! répondait la jeune fille, je suis une perle enfermée dans ma triste famille comme dans une huître dont cet affreux château des Géants est l'écaille.» C'est en dire assez pour faire comprendre au lecteur quel pétulant oiseau renfermait cette impitoyable cage.
Ce soir-là le silence solennel qui pesait sur la famille, particulièrement au premier service (car les deux vieux seigneurs, la chanoinesse et le chapelain avaient une solidité et une régularité d'appétit qui ne se démentaient en aucune saison de l'année), fut interrompue par le comte Albert.
«Quel temps affreux!» dit-il avec un profond soupir.
Chacun se regarda avec surprise; car si le temps était devenu sombre et menaçant, depuis une heure qu'on se tenait dans l'intérieur du château et que les épais volets de chêne étaient fermés, nul ne pouvait s'en apercevoir. Un calme profond régnait au dehors comme au dedans, et rien n'annonçait qu'une tempête dût éclater prochainement.
Cependant nul ne s'avisa de contredire Albert; et Amélie seule se contenta de hausser les épaules, tandis que le jeu des fourchettes et le cliquetis de la vaisselle, échangée lentement par les valets, recommençait après un moment d'interruption et d'inquiétude.
«N'entendez-vous pas le vent qui se déchaîne dans les sapins duBoehmer-Wald, et la voix du torrent qui monte jusqu'à vous?» repritAlbert d'une voix plus haute, et avec un regard fixe dirigé vers sonpère.
Le comte Christian ne répondit rien. Le baron, qui avait coutume de tout concilier, répondit, sans quitter des yeux le morceau de venaison qu'il taillait d'une main athlétique comme il eût fait d'un quartier de granit:
«En effet, le vent était à la pluie au coucher du soleil, et nous pourrions bien avoir mauvais temps pour la journée de demain.»
Albert sourit d'un air étrange, et tout redevint morne.
Mais cinq minutes s'étaient à peine écoulées qu'un coup de vent terrible ébranla les vitraux des immenses croisées, rugit à plusieurs reprises en battant comme d'un fouet les eaux du fossé, et se perdit dans les hauteurs de la montagne avec un gémissement si aigu et si plaintif que tous les visages en pâlirent, à l'exception de celui d'Albert, qui sourit encore avec la même expression indéfinissable que la première fois.
«Il y a en ce moment, dit-il, une âme que l'orage pousse vers nous. Vous feriez bien, monsieur le chapelain, de prier pour ceux qui voyagent dans nos âpres montagnes sous le coup de la tempête.
—Je prie à toute heure et du fond de mon âme, répondit le chapelain tout tremblant, pour ceux qui cheminent dans les rudes sentiers de la vie, sous la tempête des passions humaines.
—Ne lui répondez donc pas, monsieur le chapelain, dit Amélie sans faire attention aux regards et aux signes qui l'avertissaient de tous côtés de ne pas donner de suite à cet entretien; vous savez bien que mon cousin se fait un plaisir de tourmenter les autres en leur parlant par énigmes. Quant à moi, je ne tiens guère à savoir le mot des siennes.»
Le comte Albert ne parut pas faire plus attention aux dédains de sa cousine qu'elle ne prétendait en accorder à ses discours bizarres. Il mit un coude dans son assiette, qui était presque toujours vide et nette devant lui, et regarda fixement la nappe damassée, dont il semblait compter les fleurons et les rosaces, bien qu'il fût absorbé dans une sorte de rêve extatique.