XV.

—Qu'il débute donc, et moi aussi, reprit Consuelo; nous sommes aux ordres de monsieur le comte. Mais pas de contrat, pas de signature avant l'épreuve, j'y suis déterminée….

—Vous n'êtes pas, satisfaite des conditions que je vous propose, Consuelo? Eh bien, dictez-les vous-même: tenez, voici la plume, rayez, ajoutez; ma signature est au bas.»

Consuelo prit la plume. Anzoleto pâlit; et le comte, qui l'observait, mordit de plaisir le bout de son rabat de dentelle qu'il tortillait entre ses doigts. Consuelo fit une grande X sur le contrat, et écrivit sur ce qui restait de blanc au-dessus de la signature du comte: «Anzoleto et Consuelo s'engageront conjointement aux conditions qu'il plaira à monsieur le comte Zustiniani de leur imposer après leurs débuts, qui auront lieu le mois prochain au théâtre de San-Samuel.» Elle signa rapidement et passa ensuite la plume à son amant.

«Signe sans regarder, lui dit-elle; tu ne peux faire moins pour prouver ta gratitude et ta confiance à ton bienfaiteur.»

Anzoleto avait lu d'un clin d'oeil avant de signer; lecture et signature furent l'affaire d'une demi-minute. Le comte lut par-dessus son épaule.

«Consuelo, dit-il, vous êtes une étrange fille, une admirable créature, en vérité! Venez dîner tous les deux avec moi,» dit-il en déchirant le contrat et en offrant sa main à Consuelo, qui accepta, mais en le priant d'aller l'attendre avec Anzoleto dans sa gondole, tandis qu'elle ferait un peu de toilette.

Décidément, se dit-elle dès qu'elle fut seule, j'aurai le moyen d'acheter une robe de noces. Elle mit sa robe d'indienne, rajusta ses cheveux, et bondit dans l'escalier en chantant à pleine voix une phrase éclatante de force et de fraîcheur. Le comte, par excès de courtoisie, avait voulu l'attendre avec Anzoleto sur l'escalier. Elle le croyait plus loin, et tomba presque dans ses bras. Mais, s'en dégageant avec prestesse, elle prit sa main et la porta à ses lèvres, à la manière du pays, avec le respect d'une inférieure qui ne veut point escalader les distances: puis, se retournant, elle se jeta au cou de son fiancé, et alla, toute joyeuse et toute folâtre, sauter dans la gondole, sans attendre l'escorte cérémonieuse du protecteur un peu mortifié.

Le comte, voyant que Consuelo était insensible à l'appât du gain, essaya de faire jouer les ressorts de la vanité, et lui offrit des bijoux et des parures: elle les refusa. D'abord Zustiniani s'imagina qu'elle comprenait ses intentions secrètes; mais bientôt il s'aperçut que c'était uniquement chez elle une sorte de rustique fierté, et qu'elle ne voulait pas recevoir de récompenses avant de les avoir méritées en travaillant à la prospérité de son théâtre. Cependant il lui fit accepter un habillement complet de satin blanc, en lui disant qu'elle ne pouvait pas décemment paraître dans son salon avec sa robe d'indienne, et qu'il exigeait que, par égard pour lui, elle quittât la livrée du peuple. Elle se soumit, et abandonna sa belle taille aux couturières à la mode, qui n'en tirèrent point mauvais parti et n'épargnèrent point l'étoffe. Ainsi transformée au bout de deux jours en femme élégante, forcée d'accepter aussi un rang de perles fines que le comte lui présenta comme le paiement de la soirée où elle avait chanté devant lui et ses amis, elle fut encore belle, sinon comme il convenait à son genre de beauté, mais comme il fallait qu'elle le devînt pour être comprise par les yeux vulgaires. Ce résultat ne fut pourtant jamais complètement obtenu. Au premier abord, Consuelo ne frappait et n'éblouissait personne. Elle fut toujours pâle, et ses habitudes studieuses et modestes ôtèrent à son regard cet éclat continuel qu'acquièrent les yeux des femmes dont l'unique pensée est de briller. Le fond de son caractère comme celui de sa physionomie était sérieux et réfléchi. On pouvait la regarder manger, parler de choses indifférentes, s'ennuyer poliment au milieu des banalités de la vie du monde, sans se douter qu'elle fût belle. Mais que le sourire d'un enjouement qui s'alliait aisément à cette sérénité de son âme vînt effleurer ses traits, on commençait à la trouver agréable. Et puis, qu'elle s'animât davantage, qu'elle s'intéressât vivement à l'action extérieure, qu'elle s'attendrît, qu'elle s'exaltât, qu'elle entrât dans la manifestation de son sentiment intérieur et dans l'exercice de sa force cachée, elle rayonnait de tous les feux du génie et de l'amour; c'était un autre rêve: on était ravi, passionné, anéanti à son gré, et sans qu'elle se rendît compte du mystère de sa puissance.

Aussi ce que le comte éprouvait pour elle l'étonnait et le tourmentait étrangement. Il y avait dans cet homme du monde des fibres d'artiste qui n'avaient pas encore vibré, et qu'elle faisait frémir de mouvements inconnus. Mais cette révélation ne pouvait pénétrer assez avant dans l'âme du patricien, pour qu'il comprît l'impuissance et la pauvreté des moyens de séduction qu'il voulait employer auprès d'une femme en tout différente de celle qu'il avait su corrompre.

Il prit patience, et résolut d'essayer sur elle les effets de l'émulation. Il la conduisit dans sa loge au théâtre, afin qu'elle vît les succès de la Corilla, et que l'ambition s'éveillât en elle. Mais le résultat de cette épreuve fut fort différent de ce qu'il en attendait. Consuelo sortit du théâtre froide, silencieuse, fatiguée et non émue de ce bruit et de ces applaudissements. La Corilla lui avait paru manquer d'un talent solide, d'une passion noble, d'une puissance de bon aloi. Elle se sentit compétente pour juger ce talent factice, forcé, et déjà ruiné dans sa source par une vie de désordre et d'égoïsme. Elle battit des mains d'un air impassible, prononça des paroles d'approbation mesurée, et dédaigna de jouer cette vaine comédie d'un généreux enthousiasme pour une rivale qu'elle ne pouvait ni craindre ni admirer. Un instant, le comte la crut tourmentée d'une secrète jalousie, sinon pour le talent, du moins pour le succès de la prima-donna.

«Ce succès n'est rien auprès de celui que vous remporterez, lui dit-il; qu'il vous serve seulement à pressentir les triomphes qui vous attendent, si vous êtes devant le public ce que vous avez été devant nous. J'espère que vous n'êtes pas effrayée de ce que vous voyez?

—Non, seigneur comte, répondit Consuelo en souriant: Ce public ne m'effraie pas, car je ne pense pas à lui; je pense au parti qu'on peut tirer de ce rôle que la Corilla remplit d'une manière brillante, mais où il reste à trouver d'autres effets qu'elle n'aperçoit point.

—Quoi! vous ne pensez pas au public?

—Non: je pense à la partition, aux intentions du compositeur, à l'esprit du rôle, à l'orchestre qui a ses qualités et ses défauts, les uns dont il faut tirer parti, les autres qu'il faut couvrir en se surpassant à de certains endroits. J'écoute les choeurs, qui ne sont pas toujours satisfaisants, et qui ont besoin d'une direction plus sévère; j'examine les passages où il faut donner tous ses moyens, par conséquent ceux auxquels il faudrait se ménager. Vous voyez, monsieur le comte, que j'ai à penser à beaucoup de choses avant de penser au public, qui ne sait rien de tout cela, et qui ne peut rien m'en apprendre.»

Cette sécurité de jugement et cette gravité d'examen surprirent tellement Zustiniani, qu'il n'osa plus lui adresser une seule question, et qu'il se demanda avec effroi quelle prise un galant comme lui pouvait avoir sur un esprit de cette trempe.

L'apparition des deux débutants fut préparée avec toutes les rubriques usitées en pareille occasion. Ce fut une source de différends et de discussions continuelles entre le comte et Porpora, entre Consuelo et son amant. Le vieux maître et sa forte élève blâmaient le charlatanisme des pompeuses annonces et de ces mille vilains petits moyens que nous avons si bien fait progresser en impertinence et en mauvaise foi. A Venise, en ce temps-là, les journaux ne jouaient pas un grand rôle dans de telles affaires. On ne travaillait pas aussi savamment la composition de l'auditoire; on ignorait les ressources profondes de la réclame, les hâbleries du bulletin biographique, et jusqu'aux puissantes machines appelées claqueurs. Il y avait de fortes brigues, d'ardentes cabales; mais tout cela s'élaborait dans les coteries, et s'opérait par là seule force d'un public engoué naïvement des uns, hostile sincèrement aux autres. L'art n'était pas toujours le mobile. De petites et de grandes passions, étrangères à l'art et au talent, venaient bien, comme aujourd'hui, batailler dans le temple. Mais on était moins habile à cacher ces causes de discorde, et à les mettre sur le compte d'un dilettantisme sévère. Enfin c'était le même fond aussi vulgairement humain, avec une surface moins compliquée par la civilisation.

Zustiniani menait ces sortes d'affaires en grand seigneur plus qu'en directeur de spectacle. Son ostentation était un moteur plus puissant que la cupidité des spéculateurs ordinaires. C'était dans les salons qu'il préparait son public, etchauffaitles succès de ses représentations. Ses moyens n'étaient donc jamais bas ni lâches; mais il y portait la puérilité de son amour-propre, l'activité de ses passions galantes, et le commérage adroit de la bonne compagnie. Il allait donc démolissant pièce à pièce, avec assez d'art, l'édifice élevé naguère de ses propres mains à la gloire de Corilla. Tout le monde voyait bien qu'il voulait édifier une autre gloire; et comme on lui attribuait la possession complète de cette prétendue merveille qu'il voulait produire, la pauvre Consuelo ne se doutait pas encore des sentiments du comte pour elle, que déjà tout Venise disait que, dégoûté de la Corilla, il faisait débuter à sa place une nouvelle maîtresse. Plusieurs ajoutaient: «Grande mystification pour son public, et grand dommage pour son théâtre! car sa favorite est une petite chanteuse des rues qui ne saitrien, et ne possède rien qu'une belle voix et une figure passable.»

De là des cabales pour la Corilla, qui, de son côté, allait jouant le rôle de rivale sacrifiée, et invoquait son nombreux entourage d'adorateurs, afin qu'ils fissent, eux et leurs amis, justice des prétentions insolentes de laZingarella(petite bohémienne). De là aussi des cabales en faveur de la Consuelo, de la part des femmes dont la Corilla avait détourné ou disputé les amants et les maris, ou bien de la part des maris qui souhaitaient qu'un certain groupe de Don Juan vénitiens se serrât autour de la débutante plutôt qu'autour de leurs femmes, ou bien encore de la part des amants rebutés ou trahis par la Corilla et qui désiraient de se voir vengés par le triomphe d'une autre.

Quant aux véritablesdilettanti di musica, ils étaient également partagés entre le suffrage des maîtres sérieux, tels que le Porpora, Marcello, Jomelli, etc., qui annonçaient, avec le début d'une excellente musicienne, le retour des bonnes traditions et des bonnes partitions; et le dépit des compositeurs secondaires, dont la Corilla avait toujours préféré les oeuvres faciles, et qui se voyaient menacés dans sa personne. Les musiciens de l'orchestre, qu'on menaçait aussi de remettre à des partitions depuis longtemps négligées, et de faire travailler sérieusement; tout le personnel du théâtre, qui prévoyait les réformes résultant toujours d'un notable changement dans la composition de la troupe; enfin jusqu'aux machinistes des décorations, aux habilleuses des actrices et au perruquier des figurantes, tout était en rumeur au théâtre San-Samuel, pour ou contre le début; et il est vrai de dire qu'on s'en occupait beaucoup plus dans la république que des actes de la nouvelle administration du doge Pietro Grimaldi, lequel venait de succéder paisiblement à son prédécesseur le doge Luigi Pisani.

Consuelo s'affligeait et s'ennuyait profondément de ces lenteurs et de ces misères attachées à sa carrière naissante. Elle eût voulu débuter tout de suite, sans préparation autre que celle de ses propres moyens et de l'étude de la pièce nouvelle. Elle ne comprenait rien à ces mille intrigues qui lui semblaient plus dangereuses qu'utiles, et dont elle sentait bien qu'elle pouvait se passer. Mais le comte, qui voyait de plus près les secrets du métier, et qui voulait être envié et non bafoué dans son bonheur imaginaire auprès d'elle, n'épargnait rien pour lui faire des partisans. Il la faisait venir tous les jours chez lui, et la présentait à toutes les aristocraties de la ville et de la campagne. La modestie et la souffrance intérieure de Consuelo secondaient mal ses desseins; mais il la faisait chanter, et la victoire était brillante, décisive, incontestable.

Anzoleto était loin de partager la répugnance de son amie pour les moyens secondaires. Son succès à lui n'était pas à beaucoup près aussi assuré. D'abord le comte n'y portait pas la même ardeur; ensuite le ténor auquel il allait succéder était un talent de premier ordre, qu'il ne pouvait point se flatter de faire oublier aisément. Il est vrai que tous les soirs il chantait aussi chez le comte; que Consuelo, dans les duos, le faisait admirablement ressortir, et que, poussé et soutenu par l'entraînement magnétique de ce génie supérieur au sien, il s'élevait souvent à une grande hauteur. Il était donc fort applaudi et fort encouragé. Mais après la surprise que sa belle voix excitait à la première audition, après surtout que Consuelo s'était révélée, on sentait bien les imperfections du débutant, et il les sentait lui-même avec effroi. C'était le moment de travailler avec une fureur nouvelle; mais en vain Consuelo l'y exhortait et lui donnait rendez-vous chaque matin à laCorte-Minelli, où elle s'obstinait à demeurer, en dépit des prières du comte, qui voulait l'établir plus convenablement: Anzoleto se lançait dans tant de démarches, de visites, de sollicitations et d'intrigues, il se préoccupait de tant de soucis et d'anxiétés misérables, qu'il ne lui restait ni temps ni courage pour étudier.

Au milieu de ces perplexités, prévoyant que la plus forte opposition à son succès viendrait de la Corilla, sachant que le comte ne la voyait plus et ne s'occupait d'elle en aucune façon, il se résolut à l'aller voir afin de se la rendre favorable. Il avait ouï dire qu'elle prenait très gaiement et avec une ironie philosophique l'abandon et les vengeances de Zustiniani; qu'elle avait reçu de brillantes propositions de la part de l'Opéra italien de Paris, et qu'en attendant l'échec de sa rivale, sur lequel elle paraissait compter, elle riait à gorge déployée des illusions du comte et de son entourage. Il pensa qu'avec de la prudence et de la fausseté il désarmerait cette ennemie redoutable; et, s'étant paré et parfumé de son mieux, il pénétra dans ses appartements, un après-midi, à l'heure où l'habitude de la sieste rend les visites rares et les palais silencieux.

Il trouva la Corilla seule, dans un boudoir exquis, assoupie encore sur sa chaise longue, et dans un déshabillé des plus galants, comme on disait alors; mais l'altération de ses traits au grand jour lui fit penser que sa sécurité n'était pas aussi profonde sur le chapitre de Consuelo, que voulaient bien le dire ses partisans fidèles. Néanmoins elle le reçut d'un air fort enjoué, et lui frappant la joue avec malice:

«Ah! ah! c'est toi, petit fourbe? lui dit-elle en faisant signe à sa suivante de sortir et de fermer la porte; viens-tu encore m'en conter, et te flattes-tu de me faire croire que tu n'es pas le plus traître des conteurs de fleurettes, et le plus intrigant des postulants à la gloire? Vous êtes un maître fat, mon bel ami, si vous avez cru me désespérer par votre abandon subit, après de si tendres déclarations; et vous avez été un maître sot de vous faire désirer: car je vous ai parfaitement oublié au bout de vingt-quatre heures d'attente.

—Vingt-quatre heures! c'est immense, répondit Anzoleto en baisant le bras lourd et puissant de la Corilla. Ob! si je le croyais, je serais bien orgueilleux; mais je sais bien que si je m'étais abusé au point de vous croire lorsque vous me disiez….

—Ce que je te disais, je te conseille de l'oublier aussi; et si tu étais venu me voir, tu aurais trouvé ma porte fermée. Mais qui te donne l'impudence de venir aujourd'hui?.

—N'est-il pas de bon goût de s'abstenir de prosternations devant ceux qui sont dans la faveur, et de venir apporter son coeur et son dévouement à ceux qui….

—Achève! à ceux qui sont dans la disgrâce? C'est bien généreux et très humain de ta part, mon illustre ami.» Et la Corilla se renversa sur son oreiller de satin noir, en poussant des éclats de rire aigus et tant soit peu forcés.

Quoique la prima-donna disgraciée ne fût pas de la première fraîcheur, que la clarté de midi ne lui fût pas très favorable, et que le dépit concentré de ces derniers temps eût un peu amolli les plans de son beau visage, florissant d'embonpoint, Anzoleto, qui n'avait jamais vu de si près en tête-à-tête une femme si parée et si renommée, se sentit émouvoir dans les régions de son âme où Consuelo n'avait pas voulu descendre, et d'où il avait banni volontairement sa pure image. Les hommes corrompus avant l'âge peuvent encore ressentir l'amitié pour une femme honnête et sans art; mais pour ranimer leurs passions, il faut les avances d'une coquette. Anzoleto conjura les railleries de la Corilla par les témoignages d'un amour qu'il s'était promis de feindre et qu'il commença à ressentir véritablement. Je dis amour, faute d'un mot plus convenable; mais c'est profaner un si beau nom que de l'appliquer à l'attrait qu'inspirent des femmes froidement provoquantes comme l'était la Corilla. Quand elle vit que le jeune ténor était ému tout de bon, elle s'adoucit, et le railla plus amicalement.

«Tu m'as plu tout un soir, je le confesse, dit-elle, mais au fond je ne t'estime pas. Je te sais ambitieux, par conséquent faux, et prêt à toutes les infidélités: je ne saurais me fier à toi. Tu fis le jaloux, une certaine nuit dans ma gondole; tu te posas comme un despote. Cela m'eût désennuyée des fades galanteries de nos patriciens; mais tu me trompais, lâche enfant! tu étais épris d'une autre, et tu n'as pas cessé de l'être, et tu vas épouser … qui!… Oh! je le sais fort bien, ma rivale, mon ennemie, la débutante, la nouvelle maîtresse de Zustiniani. Honte à nous deux, à nous trois, à nous quatre! ajouta-t-elle en s'animant malgré elle et en retirant sa main de celles d'Anzoleto.

—Cruelle, lui dit-il en s'efforçant de ressaisir cette main potelée, vous devriez comprendre ce qui s'est passé en moi lorsque je vous vis pour la première fois, et ne pas vous soucier de ce qui m'occupait avant ce moment terrible. Quant à ce qui s'est passé depuis, ne pouvez-vous le deviner, et avons-nous besoin d'y songer désormais?

—Je ne me paie pas de demi-mots et de réticences. Tu aimes toujours la zingarella tu l'épouses?

—Et si je l'aimais, comment se fait-il que je ne l'aie pas encore épousée?

—Parce que le comte s'y opposait peut-être. A présent, chacun sait qu'il le désire. On dit même qu'il a sujet d'en être impatient, et la petite encore plus.»

Le rouge monta à la figure d'Anzoleto en entendant ces outrages prodigués à l'être qu'il vénérait en lui-même au-dessus de tout.

—Ah! tu es outré de mes suppositions, répondit la Corilla, c'est bon; voilà ce que je voulais savoir. Tu l'aimes; et quand l'épouses-tu?

—Je ne l'épouse point du tout.

—Alors vous partagez? Tu es bien avant dans la faveur de monsieur le comte!

—Pour l'amour du ciel, madame, ne parlons ni du comte, ni de personne autre que de vous et de moi.

—Eh bien, soit, dit la Corilla. Aussi bien à cette heure, mon ex-amant et ta future épouse …»

Anzoleto était indigné. Il se leva pour sortir. Mais qu'allait-il faire? allumer de plus en plus la haine de cette femme, qu'il était venu calmer. Il resta indécis, horriblement humilié et malheureux du rôle qu'il s'était imposé.

La Corilla brûlait d'envie de le rendre infidèle; non qu'elle l'aimât, mais parce que c'était une manière de se venger de cette Consuelo qu'elle n'était pas certaine d'avoir outragée, avec justice.

«Tu vois bien, lui dit-elle en l'enchaînant au seuil de son boudoir, par un regard pénétrant, que j'ai raison de me méfier de toi: car en ce moment tu trompes quelqu'un ici. Est-ceelleou moi?

—Ni l'une ni l'autre, s'écria-t-il en cherchant à se justifier à ses propres yeux; je ne suis point son amant, je ne le fus jamais. Je n'ai pas d'amour pour elle; car je ne suis pas jaloux du comte.

—En voici bien d'une autre! Ah! tu es jaloux au point de le nier, et tu viens ici pour te guérir ou te distraire? grand merci!

—Je ne suis point jaloux, je vous le répète; et pour vous prouver que ce n'est pas le dépit qui me fait parler, je vous dis que le comte n'est pas plus son amant que moi; qu'elle est honnête comme un enfant qu'elle est, et que le seul coupable envers vous, c'est le comte Zustiniani.

—Ainsi, je puis faire siffler la zingarella sans t'affliger? Tu seras dans ma loge et tu la siffleras, et en sortant de là tu seras mon unique amant. Accepte vite, ou je me rétracte.

—Hélas, madame, vous voulez donc m'empêcher de débuter? car vous savez bien que je dois débuter en même temps que la Consuelo? Si vous la faites siffler, moi qui chanterai avec elle, je tomberai donc, victime de votre courroux? Et qu'ai-je fait, malheureux que je suis, pour vous déplaire? Hélas! j'ai fait un rêve délicieux et funeste! je me suis imaginé tout un soir que vous preniez quelque intérêt à moi, et que je grandirais sous votre protection. Et voilà que je suis l'objet de votre mépris et de votre haine, moi qui vous ai aimée et respectée au point de vous fuir! Eh bien, madame, contentez votre aversion. Faites-moi tomber, perdez-moi, fermez-moi la carrière. Pourvu qu'ici en secret vous me disiez que je ne vous suis point odieux, j'accepterai les marques publiques de votre courroux.

—Serpent que tu es, s'écria la Corilla, où as-tu sucé le poison de la flatterie que ta langue et tes yeux distillent? Je donnerais beaucoup pour te connaître et te comprendre; mais je te crains, car tu es le plus aimable des amants ou le plus dangereux des ennemis.

—Moi, votre ennemi! Et comment oserais-je jamais me poser ainsi, quand même je ne serais pas subjugué par vos charmes? Est-ce que vous avez des ennemis, divine Corilla? Est-ce que vous pouvez en avoir à Venise, où l'on vous connaît et où vous avez toujours régné sans partage? Une querelle d'amour jette le comte dans un dépit douloureux. Il veut vous éloigner, il veut cesser de souffrir. Il rencontre sur son chemin une petite fille qui semble montrer quelques moyens et qui ne demande pas mieux que de débuter. Est-ce un crime de la part d'une pauvre enfant qui n'entend prononcer votre nom illustre qu'avec terreur, et qui ne le prononce elle-même qu'avec respect? Vous attribuez à cette pauvrette des prétentions insolentes qu'elle ne saurait avoir. Les efforts du comte pour la faire goûter à ses amis, l'obligeance de ces mêmes amis qui vont exagérant son mérite, l'amertume des vôtres qui répandent des calomnies pour vous aigrir et vous affliger, tandis qu'ils devraient rendre le calme à votre belle âme en vous montrant votre gloire inattaquable et votre rivale tremblante; voilà les causes de ces préventions que je découvre en vous, et dont je suis si étonné, si stupéfait, que je sais à peine comment m'y prendre pour les combattre.

—Tu ne le sais que trop bien, langue maudite, dit la Corilla en le regardant avec un attendrissement voluptueux, encore mêlé de défiance; j'écoute tes douces paroles, mais ma raison me dit encore de te redouter. Je gage que cette Consuelo est divinement belle, quoiqu'on m'ait dit le contraire, et qu'elle a du mérite dans un certain genre opposé au mien, puisque le Porpora, que je connais si sévère, le proclame hautement.

—Vous connaissez le Porpora? donc vous savez ses bizarreries, ses manies, on peut dire. Ennemi de toute originalité chez les autres et de toute innovation dans l'art du chant, qu'une petite élève soit bien attentive à ses radotages, bien soumise à ses pédantesques leçons, le voilà qui, pour une gamme vocalisée proprement, déclare que cela est préférable à toutes les merveilles que le public idolâtre. Depuis quand vous tourmentez-vous des lubies de ce vieux fou?

—Elle est donc sans talent?

—Elle a une belle voix, et chante honnêtement à l'église; mais elle ne doit rien savoir du théâtre, et quant à la puissance qu'il y faudrait déployer, elle est tellement paralysée par la peur, qu'il est fort à craindre qu'elle y perde le peu de moyens que le ciel lui a donnés.

—Elle a peur! On m'a dit qu'elle était au contraire d'une rare impudence.

—Oh! la pauvre fille! hélas, on lui en veut donc bien? Vous l'entendrez, divine Corilla, et vous serez émue d'une noble pitié, et vous l'encouragerez au lieu de la faire siffler, comme vous le disiez en raillant tout à l'heure.

—Ou tu me trompes, ou mes amis m'ont bien trompée sur son compte.

—Vos amis se sont laissé tromper eux-mêmes. Dans leur zèle indiscret, ils se sont effrayés de vous voir une rivale: effrayés d'un enfant! effrayés pour vous! Ah! que ces gens-là vous aiment mal, puisqu'ils vous connaissent si peu! Oh! si j'avais le bonheur d'être votre ami, je saurais mieux ce que vous êtes, et je ne vous ferais pas l'injure de m'effrayer pour vous d'une rivalité quelconque, fût-ce celle d'une Faustina ou d'une Molteni.

—Ne crois pas que j'aie été effrayée. Je ne suis ni jalouse ni méchante; et les succès d'autrui n'ayant jamais fait de tort aux miens, je ne m'en suis jamais affligée. Mais quand je crois qu'on veut me braver et me faire souffrir….

—Voulez-vous que j'amène la petite Consuelo à vos pieds? Si elle l'eût osé, elle serait venue déjà vous demander votre appui et vos conseils. Mais c'est un enfant si timide! Et puis, on vous a calomniée aussi auprès d'elle. A elle aussi on est venu dire que vous étiez cruelle, vindicative, et que vous comptiez la faire tomber.

—On lui a dit cela? En ce cas je comprends pourquoi tu es ici.

—Non, madame, vous ne le comprenez pas; car je ne l'ai pas cru un instant, je ne le croirai jamais. Oh! non, madame! vous ne me comprenez pas!»

En parlant ainsi, Anzoleto fit scintiller ses yeux noirs, et fléchit le genou devant la Corilla avec une expression de langueur et d'amour incomparable.

La Corilla n'était pas dépourvue de malice et de pénétration; mais, comme il arrive aux femmes excessivement éprises d'elles-mêmes, la vanité lui mettait souvent un épais bandeau sur les yeux, et la faisait tomber dans des pièges fort grossiers. D'ailleurs elle était d'humeur galante. Anzoleto était le plus beau garçon qu'elle eût jamais vu. Elle ne put résister à ses mielleuses paroles, et peu à peu, après avoir goûté avec lui le plaisir de la vengeance, elle s'attacha à lui par les plaisirs de la possession. Huit jours après cette première entrevue, elle en était folle, et menaçait à tout moment de trahir le secret de leur intimité par des jalousies et des emportements terribles. Anzoleto, épris d'elle aussi d'une certaine façon (sans que son coeur pût réussir à être infidèle à Consuelo), était fort effrayé du trop rapide et trop complet succès de son entreprise. Cependant il se flattait de la dominer assez longtemps pour en venir à ses fins, c'est-à-dire pour l'empêcher de nuire à ses débuts et au succès de Consuelo. Il déployait avec elle une grande habileté, et possédait l'art d'exprimer le mensonge avec un air de vérité diabolique. Il sut l'enchaîner, la persuader, et la réduire; il vint à bout de lui faire croire que ce qu'il aimait par-dessus tout dans une femme c'était la générosité, la douceur et la droiture; et il lui traça finement le rôle qu'elle avait à jouer devant le public avec Consuelo, si elle ne voulait être haïe et méprisée par lui-même. Il sut être sévère avec tendresse; et, masquant la menace sous la louange, il feignit de la prendre pour un ange de bonté. La pauvre Corilla avait joué tous les rôles dans son boudoir, excepté celui-là; et celui-là, elle l'avait toujours mal joué sur la scène. Elle s'y soumit pourtant, dans la crainte de perdre des voluptés dont elle n'était pas encore rassasiée, et que, sous divers prétextes, Anzoleto sut lui ménager et lui rendre désirables. Il lui fit croire que le comte était toujours épris d'elle, malgré son dépit, et secrètement jaloux en se vantant du contraire.

«S'il venait à découvrir le bonheur que je goûte près de toi, lui disait-il, c'en serait fait de mes débuts et peut-être de mon avenir: car je vois à son refroidissement, depuis le jour où tu as eu l'imprudence de trahir mon amour pour toi, qu'il me poursuivrait éternellement de sa haine s'il savait que je t'ai consolée.»

Cela était peu vraisemblable, au point où en étaient les choses; le comte eût été charmé de savoir Anzoleto infidèle à sa fiancée. Mais la vanité de Corilla aimait à se laisser abuser. Elle crut aussi n'avoir rien à craindre des sentiments d'Anzoleto pour la débutante. Lorsqu'il se justifiait sur ce point, et jurait par tous les dieux n'avoir été jamais que le frère de cette jeune fille, comme il disait matériellement la vérité, il y avait tant d'assurance dans ses dénégations que la jalousie de Corilla était vaincue. Enfin le grand jour approchait, et la cabale qu'elle avait préparée était anéantie. Pour son compte, elle travaillait désormais en sens contraire, persuadée que la timide et inexpérimentée Consuelo tomberait d'elle-même, et qu'Anzoleto lui saurait un gré infini de n'y avoir pas contribué. En outre, il avait déjà eu le talent de la brouiller avec ses plus fermes champions, en feignant d'être jaloux de leurs assiduités, et en la forçant à les éconduire un peu brusquement.

Tandis qu'il travaillait ainsi dans l'ombre à déjouer les espérances de la femme qu'il pressait chaque nuit dans ses bras, le rusé Vénitien jouait un autre rôle avec le comte et Consuelo. Il se vantait à eux d'avoir désarmé par d'adroites démarches, des visites intéressées, et des mensonges effrontés, la redoutable ennemie de leur triomphe. Le comte, frivole et un peu commère, s'amusait infiniment des contes de son protégé. Son amour-propre triomphait des regrets que celui-ci attribuait à la Corilla par rapport à leur rupture, et il poussait ce jeune homme à de lâches perfidies avec cette légèreté cruelle qu'on porte dans les relations du théâtre et la galanterie. Consuelo s'en étonnait et s'en affligeait:

«Tu ferais mieux, lui disait-elle, de travailler ta voie et d'étudier ton rôle. Tu crois avoir fait beaucoup en désarmant l'ennemi. Mais une note bien épurée, une inflexion bien sentie, feraient beaucoup plus sur le public impartial que le silence des envieux. C'est à ce public seul qu'il faudrait songer, et je vois avec chagrin que tu n'y songes nullement.

—Sois donc tranquille, chère Consuelita, lui répondait-il. Ton erreur est de croire à un public à la fois impartial et éclairé. Les gens qui s'y connaissent ne sont presque jamais de bonne foi, et ceux qui sont de bonne foi s'y connaissent si peu qu'il suffit d'un peu d'audace pour les éblouir et les entraîner.

La jalousie d'Anzoleto à l'égard du comte s'était endormie au milieu des distractions que lui donnaient la soif du succès et les ardeurs de la Corilla. Heureusement Consuelo n'avait pas besoin d'un défenseur plus moral et plus vigilant. Préservée par sa propre innocence, elle échappait encore aux hardiesses de Zustiniani et le tenait à distance, précisément par le peu de souci qu'elle en prenait. Au bout de quinze jours, ce roué Vénitien avait reconnu qu'elle n'avait point encore les passions mondaines qui mènent à la corruption, et il n'épargnait rien pour les faire éclore. Mais comme, à cet égard même, il n'était pas plus avancé que le premier jour, il ne voulait point ruiner ses espérances par trop d'empressement. Si Anzoleto l'eût contrarié par sa surveillance, peut-être le dépit l'eût-il poussé à brusquer les choses; mais Anzoleto lui laissait le champ libre, Consuelo ne se méfiait de rien: tout ce qu'il avait à faire, c'était de se rendre agréable, en attendant qu'il devînt nécessaire. Il n'y avait donc sorte de prévenances délicates, de galanteries raffinées, dont il ne s'ingéniât pour plaire. Consuelo recevait toutes ces idolâtries en s'obstinant à les mettre sur le compte des moeurs élégantes et libérales du patriciat, du dilettantisme passionné et de la bonté naturelle de son protecteur. Elle éprouvait pour lui une amitié vraie, une sainte reconnaissance; et lui, heureux et inquiet de cet abandon d'une âme pure, commençait à s'effrayer du sentiment qu'il inspirerait lorsqu'il voudrait rompre enfin la glace.

Tandis qu'il se livrait avec crainte, et non sans douceur à un sentiment tout nouveau pour lui (se consolant un peu de ses mécomptes par l'opinion où tout Venise était de son triomphe), la Corilla sentait s'opérer en elle aussi une sorte de transformation. Elle aimait sinon avec noblesse, du moins avec ardeur; et son âme irritable et impérieuse pliait sous le joug de son jeune Adonis. C'était bien vraiment l'impudique Vénus éprise du chasseur superbe, et pour la première fois humble et craintive devant un mortel préféré. Elle se soumettait jusqu'à feindre des vertus qui n'étaient point en elle, et qu'elle n'affectait cependant point sans en ressentir une sorte d'attendrissement voluptueux et doux; tant il est vrai que l'idolâtrie qu'on se retire à soi-même, pour la reporter sur un autre être, élève et ennoblit par instants les âmes les moins susceptibles de grandeur et de dévouement.

L'émotion qu'elle éprouvait réagissait sur son talent, et l'on remarquait au théâtre qu'elle jouait avec plus de naturel et de sensibilité les rôles pathétiques. Mais comme son caractère et l'essence même de sa nature étaient pour ainsi dire brisés, comme il fallait une crise intérieure violente et pénible pour opérer cette métamorphose, sa force physique succombait dans la lutte; et chaque jour on s'apercevait avec surprise, les uns avec une joie maligne, les autres avec un effroi sérieux, de la perte de ses moyens. Sa voix s'éteignait à chaque instant. Les brillants caprices de son improvisation étaient trahis par une respiration courte et des intonations hasardées. Le déplaisir et la terreur qu'elle en ressentait achevaient de l'affaiblir; et, à la représentation qui précéda les débuts de Consuelo, elle chanta tellement faux et manqua tant de passages éclatants, que ses amis l'applaudirent faiblement et furent bientôt réduits au silence de la consternation par les murmures des opposants.

Enfin ce grand jour arriva, et la salle fut si remplie qu'on y pouvait à peine respirer. Corilla, vêtue de noir, pâle, émue, plus morte que vive, partagée entre la crainte de voir tomber son amant et celle de voir triompher sa rivale, alla s'asseoir au fond de sa petite loge obscure sur lé théâtre. Tout le ban et l'arrière-ban des aristocraties et des beautés de Venise vinrent étaler les fleurs et les pierreries en un triple hémicycle étincelant. Les hommescharmantsencombraient les coulisses et, comme c'était alors l'usage, une partie du théâtre. La dogaresse se montra à l'avant-scène avec tous les grands dignitaires de la république. Le Porpora dirigea l'orchestre en personne, et le comte Zustiniani attendit à la porte de la loge de Consuelo qu'elle eût achevé sa toilette, tandis qu'Anzoleto, paré en guerrier antique avec toute la coquetterie bizarre de l'époque, s'évanouissait dans la coulisse et avalait un grand verre de vin de Chypre pour se remettre sur ses jambes.

L'opéra n'était ni d'un classique ni d'un novateur, ni d'un ancien sévère ni d'un moderne audacieux. C'était l'oeuvre inconnue d'un étranger. Pour échapper aux cabales que son propre nom, ou tout autre nom célèbre, n'eût pas manqué de soulever chez les compositeurs rivaux, le Porpora désirant, avant tout, le succès de son élève, avait proposé et mis à l'étude la partition d'Ipermnestre, début lyrique d'un jeune Allemand qui n'avait encore en Italie, et nulle part au monde, ni ennemis, ni séides, et qui s'appelait tout simplement monsieur Christophe Gluck.

Lorsque Anzoleto parut sur la scène, un murmure d'admiration courut dans toute la salle. Le ténor auquel il succédait, admirable chanteur, qui avait eu le tort d'attendre pour prendre sa retraite que l'âge eût exténué sa voix et enlaidi son visage, était peu regretté d'un public ingrat; et le beau sexe, qui écoute plus souvent avec les yeux qu'avec les oreilles, fut ravi de voir, à la place de ce gros homme bourgeonné, un garçon de vingt-quatre ans, frais comme une rose, blond comme Phébus, bâti comme si Phidias s'en fût mêlé, un vrai fils des lagunes:Bianco, crespo, é grassotto.

Il était trop ému pour bien chanter son premier air, mais sa voix magnifique, ses belles poses, quelques traits heureux et neufs suffirent pour lui conquérir l'engouement des femmes et des indigènes. Le débutant avait de grands moyens, de l'avenir: il fut applaudi à trois reprises et rappelé deux fois sur la scène après être rentré dans la coulisse, comme cela se pratique en Italie et à à Venise plus que partout ailleurs.

Ce succès lui rendit le courage; et lorsqu'il reparut avecIpermnestre, il n'avait plus peur. Mais tout l'effet de cette scène était pour Consuelo: on ne voyait, on n'écoutait plus qu'elle. On se disait: «La voilà; oui, c'est elle! Qui? L'Espagnole? Oui, la débutante, l'amante del Zustiniani.»

Consuelo entra gravement et froidement. Elle fit des yeux le tour de son public, reçut les salves d'applaudissements de ses protecteurs avec une révérence sans humilité et sans coquetterie, et entonna son récitatif d'une voix si ferme, avec un accent si grandiose, et une sécurité si victorieuse, qu'à la première phrase des cris d'admiration partirent dé tous les points de la salle.

«Ah! le perfide s'est joué de moi,» s'écria la Corilla en lançant un regard terrible à Anzoleto, qui ne put s'empêcher en cet instant de lever les yeux vers elle avec un sourire mal déguisé.

Et elle se rejeta au fond de sa loge, en fondant en larmes.

Consuelo dit encore quelques phrases. On entendit la voix cassée du vieux Lotti qui disait dans son coin: «Amici miei, questo è un portento!»

Elle chanta son grand air de début, et fut interrompue dix fois; on criabis!on la rappela sept fois sur la scène; il y eut des hurlements d'enthousiasme. Enfin la fureur du dilettantisme vénitien s'exhala dans toute sa fougue à la fois entraînante et ridicule.

«Qu'ont-ils donc à crier ainsi? dit Consuelo en rentrant dans la coulisse pour en être arrachée aussitôt par les vociférations du parterre: on dirait qu'ils veulent me lapider.»

De ce moment on ne s'occupa plus que très secondairement d'Anzoleto. On le traita bien, parce qu'on était en veine de satisfaction; mais la froideur indulgente avec laquelle on laissa passer les endroits défectueux de son chant, sans le consoler immodérément à ceux où il s'en releva, lui prouva que si sa figure plaisait aux femmes, la majorité expansive et bruyante, le public masculin faisait bon marché de lui et réservait ses tempêtes d'exaltation pour la prima-donna. Parmi tous ceux qui étaient venus avec des intentions hostiles, il n'y en eut pas un qui hasarda un murmure, et la vérité est qu'il n'y en eut pas trois qui résistèrent à l'entraînement et au besoin invincible d'applaudir la merveille du jour.

La partition eut le plus grand succès, quoiqu'elle ne fût point écoutée et que personne ne s'occupât de la musique en elle-même. C'était une musique tout italienne, gracieuse, modérément pathétique, et qui ne faisait point encore pressentir, dit-on, l'auteur d'Alcesteet d'Orphée. Il n'y avait pas assez de beautés frappantes pour choquer l'auditoire. Dès le premier entr'acte, le maestro allemand fut rappelé devant le rideau avec le débutant, la débutante, voire la Clorinda qui, grâce à la protection de Consuelo, avait nasillé le second rôle d'une voix pâteuse et avec un accent commun, mais dont les beaux bras avaient désarmé tout le monde: la Rosalba, qu'elle remplaçait, était fort maigre.

Au dernier entracte, Anzoleto, qui surveillait Corilla à la dérobée et qui s'était aperçu de son agitation croissante, jugea prudent d'aller la trouver dans sa loge pour prévenir quelque explosion. Aussitôt qu'elle l'aperçut, elle se jeta sur lui comme une tigresse, et lui appliqua deux ou trois vigoureux soufflets, dont le dernier se termina d'une manière assez crochue pour faire couler quelques gouttes de sang et laisser une marque que le rouge et le blanc ne purent ensuite couvrir. Le ténor outragé mit ordre à ces emportements par un grand coup de poing dans la poitrine, qui fit tomber la cantatrice à demi pâmée dans les bras de sa soeur Rosalba.

«Infâme, traître,buggiardo!murmura-t-elle d'une voix étouffée; taConsuelo et toi ne périrez que de ma main.

—Si tu as le malheur de faire un pas, un geste, une inconvenance quelconque ce soir, je te poignarde à la face de Venise, répondit Anzoleto pâle et les dents serrées, en faisant briller devant ses yeux son couteau fidèle qu'il savait lancer avec toute la dextérité d'un homme des lagunes.

—Il le ferait comme il le dit, murmura la Rosalba épouvantée. Tais-toi; allons-nous-en, nous sommes ici en danger de mort.

—Oui, vous y êtes, ne l'oubliez pas,» répondit Anzoleto; et se retirant, il poussa la porte de la loge avec violence en les y enfermant à double tour.

Bien que cette scène tragi-comique se fût passée à la manière vénitienne dans un mezzo-voce mystérieux et rapide, en voyant le débutant traverser rapidement les coulisses pour regagner sa loge la joue cachée dans son mouchoir, on se douta de quelque mignonne bisbille; et le perruquier, qui fut appelé à rajuster les boucles de la coiffure du prince grec et à replâtrer sa cicatrice, raconta à toute la bande des choristes et des comparses, qu'une chatte amoureuse avait joué des griffes sur la face du héros. Ledit perruquier se connaissait à ces sortes de blessures, et n'était pas novice confident de pareilles aventures dé coulisse. L'anecdote fit le tour de la scène, sauta, je ne sais comment, par-dessus la rampe, et alla se promener de l'orchestre aux balcons, et de là dans les loges, d'où elle redescendit, un peu grossie en chemin, jusque dans les profondeurs du parterre. On ignorait encore les relations d'Anzoleto avec Corilla; mais quelques personnes l'avaient vu empressé en apparence auprès de la Clorinda, et le bruit général fut que laseconda-donna, jalouse de laprima-donna, venait de crever un oeil et de casser trois dents au plus beau destenori.

Ce fut une désolation pour les uns (je devrais dire les unes), et un délicieux petit scandale pour la plupart. On se demandait si la représentation serait suspendue, si on verrait reparaître le vieux ténor Stefanini pour achever le rôle, un cahier à la main. La toile se releva, et tout fut oublié lorsqu'on vit revenir Consuelo aussi calme et aussi sublime qu'au commencement. Quoique son rôle ne fût pas extrêmement tragique, elle le rendit tel par la puissance de son jeu et l'expression de son chant. Elle fit verser des larmes; et quand le ténor reparut, sa mince égratignure n'excita qu'un sourire. Mais cet incident ridicule empêcha cependant son succès d'être aussi brillant qu'il eût pu l'être; et tous les honneurs de la soirée demeurèrent à Consuelo, qui fut encore rappelée et applaudie à la fin avec frénésie.

Après le spectacle on alla souper au palais Zustiniani, et Anzoleto oublia la Corilla qu'il avait enfermée dans sa loge, et qui fut forcée d'en sortir avec effraction. Dans le tumulte qui suit dans l'intérieur du théâtre une représentation aussi brillante, on ne s'aperçut guère de sa retraite. Mais le lendemain cette porte brisée vint coïncider avec le coup de griffe reçu par Anzoleto, et c'est ainsi qu'on fut sur la voie de l'intrigue qu'il avait jusque là cachée si soigneusement.

A peine était-il assis au somptueux banquet que donnait le comte en l'honneur de Consuelo, et tandis que tous les abbés de la littérature vénitienne débitaient à la triomphatrice les sonnets et madrigaux improvisés de la veille, un valet glissa sous l'assiette d'Anzoleto un petit billet de la Corilla, qu'il lut à la dérobée, et qui était ainsi conçu:

«Si tu ne viens me trouver à l'instant même, je vais te chercher et faire un éclat, fusses-tu au bout du monde, fusses-tu dans les bras de ta Consuelo, trois fois maudite.»

Anzoleto feignit d'être pris d'une quinte de toux, et sortit pour écrire cette réponse au crayon sur un bout de papier réglé arraché dans l'antichambre à un cahier de musique:

«Viens si tu veux; mon couteau est toujours prêt, et avec lui mon mépris et ma haine.»

Le despote savait bien qu'avec une nature comme celle à qui il avait affaire, la peur était le seul frein, la menace le seul expédient du moment. Mais, malgré lui, il fut sombre et distrait durant la fête; et lorsqu'on se leva de table, il s'esquiva pour courir chez la Corilla.

Il trouva cette malheureuse fille dans un état digne de pitié. Aux convulsions avaient succédé des torrents de larmes; elle était assise à sa fenêtre, échevelée, les yeux meurtris de sanglots; et sa robe, qu'elle avait déchirée de rage, tombait en lambeaux sur sa poitrine haletante. Elle renvoya sa soeur et sa femme de chambre; et, malgré elle, un éclair de joie ranima ses traits en se trouvant auprès de celui qu'elle avait craint de ne plus revoir. Mais Anzoleto la connaissait trop pour chercher à la consoler. Il savait bien qu'au premier témoignage de pitié ou de repentir, il verrait sa fureur se réveiller et abuser de la vengeance. Il prit le parti de persévérer dans son rôle de dureté inflexible; et bien qu'il fût touché de son désespoir, il l'accabla des plus cruels reproches, et lui déclara qu'il venait lui faire d'éternels adieux. Il l'amena à se jeter à ses pieds, à se traîner sur ses genoux jusqu'à la porte et à implorer son pardon dans l'angoisse d'une mortelle douleur. Quand il l'eut ainsi brisée et anéantie, il feignit de se laisser attendrir; et tout éperdu d'orgueil et de je ne sais quelle émotion fougueuse, en voyant cette femme si belle et si fière se rouler devant lui dans la poussière comme une Madeleine pénitente, il céda à ses transports et la plongea dans de nouvelles ivresses. Mais en se familiarisant avec cette lionne domptée, il n'oublia pas un instant que c'était une bête féroce, et garda jusqu'au bout l'attitude d'un maître offensé qui pardonne.

L'aube commençait à poindre lorsque cette femme, enivrée et avilie, appuyant son bras de marbre sur le balcon humide du froid matinal et ensevelissant sa face pâle sous ses longs cheveux noirs, se mit à se plaindre d'une voix douce et caressante des tortures que son amour lui faisait éprouver.

«Eh bien, oui, lui dit-elle, je suis jalouse, et si tu le veux absolument, je suis pis que cela, je suis envieuse. Je ne puis voir ma gloire de dix années éclipsée en un instant par une puissance nouvelle qui s'élève et devant laquelle une foule oublieuse et cruelle m'immole sans ménagement et sans regret. Quand tu auras connu les transports du triomphe et les humiliations de la décadence, tu ne seras plus si exigeant et si austère envers toi-même que tu l'es aujourd'hui envers moi. Je suis encore puissante, dis-tu; comblée de vanités, de succès, de richesses, et d'espérances superbes, je vais voir de nouvelles contrées, subjuguer de nouveaux amants, charmer un peuple nouveau. Quand tout cela serait vrai, crois-tu que quelque chose au monde puisse me consoler d'avoir été abandonnée de tous mes amis, chassée de mon trône, et d'y voir monter devant moi une autre idole? Et cette honte, la première de ma vie, la seule dans toute ma carrière, elle m'est infligée sous tes yeux; que dis-je! elle m'est infligée par toi; elle est l'ouvrage de mon amant, du premier homme que j'aie aimé lâchement, éperdument! Tu dis encore que je suis fausse et méchante, que j'ai affecté devant toi une grandeur hypocrite, une générosité menteuse; c'est toi qui l'as voulu ainsi, Anzoleto. J'étais offensée, tu m'as prescrit de paraître tranquille, et je me suis tenue tranquille; j'étais méfiante, tu m'as commandé de te croire sincère, et j'ai cru en toi; j'avais la rage et la mort dans l'âme, tu m'as dit de sourire, et j'ai souri; j'étais furieuse et désespérée, tu m'as ordonné de garder le silence, et je me suis tue. Que pouvais-je faire de plus que de m'imposer un caractère qui n'était pas le mien, et de me parer d'un courage qui m'est impossible? Et quand ce courage m'abandonne, quand ce supplice devient intolérable, quand je deviens folle et que mes tortures devraient briser ton coeur, tu me foules aux pieds, et tu veux m'abandonner mourante dans la fange où tu m'as plongée! Anzoleto, vous avez un coeur de bronze, et moi je suis aussi peu de chose que le sable des grèves qui se laisse tourmenter et emporter par le flot rongeur. Ah! gronde-moi, frappe-moi, outrage-moi, puisque c'est le besoin de ta force; mais plains-moi du moins au fond de ton âme; et à la mauvaise opinion que tu as de moi, juge de l'immensité de mon amour, puisque je souffre tout cela et demande à le souffrir encore.

«Mais écoute, mon ami, lui dit-elle avec plus de douceur et en l'enlaçant dans ses bras: ce que tu m'as fait souffrir n'est rien auprès de ce que j'éprouve en songeant à ton avenir et à ton propre bonheur. Tu es perdu, Anzoleto, cher Anzoleto! perdu sans retour. Tu ne le sais pas, tu ne t'en doutes pas, et moi je le vois, et je me dis: «Si du moins j'avais été sacrifiée à son ambition si ma chute servait à édifier son triomphe! Mais non! elle n'a servi qu'à sa perte, et je suis l'instrument d'une rivale qui met son pied sur nos deux têtes.»

—Que veux-tu dire, insensée? reprit Anzoleto; je ne te comprends pas.

—Tu devrais me comprendre pourtant! tu devrais comprendre du moins ce qui s'est passé ce soir. Tu n'as donc pas vu la froideur du public succéder à l'enthousiasme que ton premier air avait excité, après qu'elle a eu chanté, hélas! comme elle chantera toujours, mieux que moi, mieux que tout le monde, et faut-il te le dire? mieux que toi, mille fois, mon cher Anzoleto. Ah! tu ne vois pas que cette femme t'écrasera, et que déjà elle t'a écrasé en naissant? Tu ne vois pas que ta beauté est éclipsée par sa laideur; car elle est laide, je le soutiens; mais je sais aussi que les laides qui plaisent allument de plus furieuses passions et de plus violents engouements chez les hommes que les plus parfaites beautés de la terre. Tu ne vois pas qu'on l'idolâtre et que partout où tu seras auprès d'elle, tu seras effacé et passeras inaperçu? Tu ne sais pas que pour se développer et pour prendre son essor, le talent du théâtre a besoin de louanges et de succès, comme l'enfant qui vient au monde a besoin d'air pour vivre et pour grandir; que la moindre rivalité absorbe une partie de la vie que l'artiste aspire, et qu'une rivalité redoutable, c'est le vide qui se fait autour de nous, c'est la mort qui pénètre dans notre âme! Tu le vois bien par mon triste exemple: la seule appréhension de cette rivale que je ne connaissais pas, et que tu voulais m'empêcher de craindre, a suffi pour me paralyser depuis un mois; et plus j'approchais du jour de son triomphe, plus ma voix s'éteignait, plus je me sentais dépérir. Et je croyais à peine à ce triomphe possible! Que sera-ce donc maintenant que je l'ai vu certain, éclatant, inattaquable? Sais-tu bien que je ne peux plus reparaître à Venise, et peut-être en Italie sur aucun théâtre, parce que je serais démoralisée, tremblante, frappée d'impuissance? Et qui sait où ce souvenir ne m'atteindra pas, où le nom et la présence de cette rivale victorieuse ne viendront pas me poursuivre et me mettre en fuite? Ah! moi, je suis perdue; mais tu l'es aussi, Anzoleto. Tu es mort avant d'avoir vécu; et si j'étais aussi méchante que tu le dis, je m'en réjouirais, je te pousserais à ta perte, et je serais vengée; au lieu que je te le dis avec désespoir: si tu reparais une seule fois auprès d'elle à Venise, tu n'as plus d'avenir à Venise; si tu la suis dans ses voyages, la honte et le néant voyageront avec toi. Si, vivant de ses recettes, partageant son opulence, et t'abritant sous sa renommée, tu traînes à ses côtés une existence pâle et misérable, sais-tu quel sera ton titre auprès du public? Quel est, dira-t-on en te voyant, ce beau jeune homme qu'on aperçoit derrière elle? Rien, répondra-t-on; moins que rien: c'est le mari ou l'amant de la divine cantatrice.»

Anzoleto devint sombre comme les nuées orageuses qui montaient à l'orient du ciel.

«Tu es une folle, chère Corilla, répondit-il; la Consuelo n'est pas aussi redoutable pour toi que tu te l'es représentée aujourd'hui dans ton imagination malade. Quant à moi, je te l'ai dit, je ne suis pas son amant, je ne serai sûrement jamais son mari, et je ne vivrai pas comme un oiseau chétif sous l'ombre de ses larges ailes. Laisse-la prendre son vol. Il y a dans le ciel de l'air et de l'espace pour tous ceux qu'un essor puissant enlève de terre. Tiens, regarde ce passereau; ne vole-t-il pas aussi bien sur le canal que le plus lourd goëland sur la mer? Allons! trêve à ces rêveries! le jour me chasse de tes bras. A demain. Si tu veux que je revienne, reprends cette douceur et cette patience qui m'avaient charmé, et qui vont mieux à ta beauté que les cris et les emportements de la jalousie.»

Anzoleto, absorbé pourtant dans de noires pensées, se retira chez lui, et ce ne fut que couché et prêt à s'endormir, qu'il se demanda qui avait dû accompagner Consuelo au sortir du palais Zustiniani pour la ramener chez elle. C'était un soin qu'il n'avait jamais laissé prendre à personne.

«Après tout, se dit-il en donnant de grands coups de poing à son oreiller pour l'arranger sous sa tête, si la destinée veut que le comte en vienne à ses fins, autant vaut pour moi que cela arrive plus tôt que plus tard!»

Lorsque Anzoleto s'éveilla, il sentit se réveiller aussi la jalousie que lui avait inspirée le comte Zustiniani. Mille sentiments contraires se partageaient son âme. D'abord cette autre jalousie que la Corilla avait éveillée en lui pour le génie et le succès de Consuelo. Celle-là s'enfonçait plus avant dans son sein, à mesure qu'il comparait le triomphe de sa fiancée à ce que, dans son ambition trompée, il appelait sa propre chute. Ensuite l'humiliation d'être supplanté peut-être dans la réalité, comme il l'était déjà dans l'opinion, auprès de cette femme désormais célèbre et toute-puissante dont il était si flatté la veille d'être l'unique et souverain amour. Ces deux jalousies se disputaient dans sa pensée, et il ne savait à laquelle se livrer pour éteindre l'autre. Il avait à choisir entre deux partis: ou d'éloigner Consuelo du comte et de Venise, et de chercher avec elle fortune ailleurs, ou de l'abandonner à son rival, et d'aller au loin tenter seul les chances d'un succès qu'elle ne viendrait plus contre-balancer. Dans cette incertitude de plus en plus poignante, au lieu d'aller reprendre du calme auprès de sa véritable amie, il se lança de nouveau dans l'orage en retournant chez la Corilla. Elle attisa le feu en lui démontrant, avec plus de force que la veille, tout le désavantage de sa position.

«Nul n'est prophète en son pays, lui dit-elle; et c'est déjà un mauvais milieu pour toi que la ville où tu es né, où l'on t'a vu courir en haillons sur la place publique, où chacun peut se dire (et Dieu sait que les nobles aiment à se vanter de leurs bienfaits, même imaginaires, envers les artistes): «C'est moi qui l'ai protégé; je me suis aperçu le premier de son talent; c'est moi qui l'ai recommandé à celui-ci, c'est moi qui l'ai préféré à celui-là.» Tu as beaucoup trop vécu ici au grand air, mon pauvre Anzolo; ta charmante figure avait frappé tous les passants avant qu'on sût qu'il y avait en toi de l'avenir. Le moyen d'éblouir des gens qui t'ont vu ramer sur leur gondole, pour gagner quelques sous, en leur chantant les strophes du Tasse, ou faire leurs commissions pour avoir de quoi souper! Consuelo, laide et menant une vie retirée, est ici une merveille étrangère. Elle est Espagnole d'ailleurs, elle n'a pas l'accent vénitien. Sa prononciation belle, quoiqu'un peu singulière, leur plairait encore, quand même elle serait détestable: c'est quelque chose dont leurs oreilles ne sont pas rebattues. Ta beauté a été pour les trois quarts dans le petit succès que tu as eu au premier acte. Au dernier on y était déjà habitué.

—Dites aussi que la belle cicatrice que vous m'avez faite au-dessous de l'oeil, et que je ne devrais vous pardonner de ma vie, n'a pas peu contribué à m'enlever ce dernier, ce frivole avantage.

—Sérieux au contraire aux yeux des femmes, mais frivole à ceux des hommes. Avec les unes, tu régneras dans les salons; sans les autres, tu succomberas au théâtre. Et comment veux-tu les occuper, quand c'est une femme qui te les dispute? une femme qui subjugue non-seulement les dilettanti sérieux, mais qui enivre encore, par sa grâce et le prestige de son sexe, tous les hommes qui ne sont point connaisseurs en musique! Ah! que pour lutter avec moi, il a fallu de talent et de science à Stefanini, à Saverio, et à tous ceux qui ont paru avec moi sur la scène!

—A ce compte, chère Corilla, je courrais autant de risques en me montrant auprès de toi, que j'en cours auprès de la Consuelo. Si j'avais eu la fantaisie de te suivre en France, tu me donnerais là un bon avertissement.»

Ces mots échappés à Anzoleto furent un trait de lumière pour la Corilla. Elle vit qu'elle avait frappé plus juste qu'elle ne s'en flattait encore; car la pensée de quitter Venise s'était déjà formulée dans l'esprit de son amant. Dès qu'elle conçut l'espoir de l'entraîner avec elle, elle n'épargna rien pour lui faire goûter ce projet. Elle s'abaissa elle-même tant qu'elle put, et elle se mit au-dessous de sa rivale avec une modestie sans bornes. Elle se résigna même à dire qu'elle n'était ni assez grande cantatrice, ni assez belle pour allumer des passions dans le public. Et comme tout cela était plus vrai qu'elle ne le pensait en le disant, comme Anzoleto s'en apercevait de reste, et ne s'était jamais abusé sur l'immense supériorité de Consuelo, elle n'eut pas de peine à le lui persuader. Leur association et leur fuite furent donc à peu près résolues dans cette séance; et Anzoleto y songeait sérieusement, bien qu'il se gardât toujours une porte de derrière pour échapper à cet engagement dans l'occasion.

Corilla, voyant qu'il lui restait un fond d'incertitude, l'engagea fortement à continuer ses débuts, le flattant de l'espérance d'un meilleur sort pour les autres représentations; mais bien certaine, au fond, que ces épreuves malheureuses le dégoûteraient complètement et de Venise et de Consuelo.

En sortant de chez sa maîtresse, il se rendit chez son amie. Un invincible besoin de la revoir l'y poussait impérieusement. C'était la première fois qu'il avait fini et commencé une journée sans recevoir son chaste baiser au front. Mais comme, après ce qui venait de se passer avec la Corilla, il eût rougi de sa versatilité, il essaya de se persuader qu'il allait chercher auprès d'elle la certitude de son infidélité, et le désabusement complet de son amour. Sans nul doute, se disait-il, le comte aura profité de l'occasion et du dépit causé par mon absence, et il est impossible qu'un libertin tel que lui se soit trouvé avec elle la nuit en tête-à-tête, sans que la pauvrette ait succombé. Cette idée lui faisait pourtant venir une sueur froide au visage; s'il s'y arrêtait, la certitude du remords et du désespoir de Consuelo brisait son âme, et il hâtait le pas, s'imaginant la trouver, noyée de larmes. Et puis une voix intérieure, plus forte que toutes les autres, lui disait qu'une chute aussi prompte et aussi honteuse était impossible à un être aussi pur et aussi noble; et il ralentissait sa marche en songeant à lui-même, à l'odieux de sa conduite, à l'égoïsme de son ambition, aux mensonges et aux reproches dont il avait rempli sa vie et sa conscience.

Il trouva Consuelo dans sa robe noire, devant sa table, aussi sereine et aussi sainte dans son attitude et dans son regard qu'il l'avait toujours vue. Elle courut à lui avec la même effusion qu'à l'ordinaire, et l'interrogea avec inquiétude, mais sans reproche et sans méfiance, sur l'emploi de ce temps passé loin d'elle.

«J'ai été souffrant, lui répondit-il avec l'abattement profond que lui causait son humiliation intérieure. Ce coup que je me suis donné à la tête contre un décor, et dont je t'ai montré la marque en te disant que ce n'était rien, m'a pourtant causé un si fort ébranlement au cerveau qu'il m'a fallu quitter le palais Zustiniani dans la crainte de m'y évanouir, et que j'ai eu besoin de garder le lit toute la matinée.

—O mon Dieu! dit Consuelo en baisant la cicatrice faite par sa rivale; tu as souffert, et tu souffres encore?

—Non, ce repos m'a fait du bien. N'y songe plus, et dis-moi comment tu as fait pour revenir toute seule cette nuit?

—Toute seule? Oh! non, le comte m'a ramenée dans sa gondole.

—Ah! j'en étais sûr! s'écria Anzoleto avec un accent étrange. Et sans doute … il t'a dit de bien belles choses dans ce tête-à-tête?

—Qu'eût-il pu me dire qu'il ne m'ait dit cent fois devant tout le monde? Il me gâte, et me donnerait de la vanité si je n'étais en garde contre cette maladie. D'ailleurs, nous n'étions pas tête-à-tête; mon bon maître a voulu m'accompagner aussi. Oh! l'excellent ami!

—Quel maître? que excellent ami? dit Anzoleto rassuré et déjà préoccupé.

—Eh! le Porpora! A quoi songes-tu donc?

—Je songe, chère Consuelo, à ton triomphe d'hier soir; et toi, y songes-tu?

—Moins qu'au tien, je te jure!

—Le mien! Ah! ne me raille pas, ma belle amie; le mien a été si pâle qu'il ressemblait beaucoup à une chute.»

Consuelo pâlit de surprise. Elle n'avait pas eu, malgré sa fermeté remarquable, tout le sang-froid nécessaire pour apprécier la différence des applaudissements qu'elle et son amant avaient recueillis. II y a dans ces sortes d'ovations un trouble auquel l'artiste le plus sage ne peut se dérober, et qui fait souvent illusion à quelques-uns, au point de leur faire prendre l'appui d'une cabale pour la clameur d'un succès. Mais au lieu de s'exagérer l'amour de son public, Consuelo, presque effrayée d'un bruit si terrible, avait eu peine à le comprendre, et n'avait pas constaté la préférence qu'on lui avait donnée sur Anzoleto. Elle le gronda naïvement de son exigence envers la fortune; et voyant qu'elle ne pouvait ni le persuader ni vaincre sa tristesse, elle lui reprocha doucement d'être trop amoureux de la gloire, et d'attacher trop de prix à la faveur du monde.

«Je te l'ai toujours prédit, lui dit-elle, tu préfères les résultats de l'art à l'art lui-même. Quand on a fait de son mieux, quand on sent qu'on a fait bien, il me semble qu'un peu plus ou un peu moins d'approbation n'ôte ni n'ajoute rien au contentement intérieur. Souviens-toi de ce que me disait le Porpora la première fois que j'ai chanté au palais Zustiniani: Quiconque se sent pénétré d'un amour vrai pour son art ne peut rien craindre …

—Ton Porpora et toi, interrompit Anzoleto avec humeur, pouvez bien vous nourrir de ces belles maximes. Rien n'est si aisé que de philosopher sur les maux de la vie quand on n'en connaît que les biens. Le Porpora, quoique pauvre et contesté, a un nom illustre. Il a cueilli assez de lauriers pour que sa vieille tête puisse blanchir en paix sous leur ombre. Toi qui te sens invincible, tu es inaccessible à la peur. Tu t'élèves du premier bond au sommet de l'échelle, et tu reproches à ceux qui n'ont pas de jambes d'avoir le vertige. C'est peu charitable, Consuelo, et souverainement injuste. Et puis ton argument ne m'est pas applicable: tu dis que l'on doit mépriser l'assentiment du public quand on a le sien propre; mais si je ne l'ai pas, ce témoignage intérieur d'avoir bien fait? Et ne vois-tu pas que je suis horriblement mécontent de moi-même? N'as-tu pas vu que j'étais détestable? N'as-tu pas entendu que j'ai chanté pitoyablement?

—Non, car cela n'est pas. Tu n'as été ni au-dessus ni au-dessous de toi-même. L'émotion que tu éprouvais n'a presque rien ôté à tes moyens. Elle s'est vite dissipée d'ailleurs, et les choses que tu sais bien, tu les a bien rendues.

—Et celles que je ne sais pas?» dit Anzoleto en fixant sur elle ses grands yeux noirs creusés par la fatigue et le chagrin.

Elle soupira et garda un instant le silence, puis elle lui dit en l'embrassant:

«Celles que tu ne sais pas, il faut les apprendre. Si tu avais voulu étudier sérieusement pendant les répétitions … Te l'ai-je dit? Mais ce n'est pas le moment de faire des reproches, c'est le moment au contraire de tout réparer. Voyons, prenons seulement deux heures par jour, et tu verras que nous triompherons vite de ce qui t'arrête.

—Sera-ce donc l'affaire d'un jour?

—Ce sera l'affaire de quelques mois tout au plus.

—Et cependant je joue demain! je continue à débuter devant un public qui me juge sur mes défauts beaucoup plus que sur mes qualités.

—Mais qui s'apercevra bien de tes progrès.

—Qui sait? S'il me prend en aversion!

—Il t'a prouvé le contraire.

—Oui! tu trouves qu'il a été indulgent pour moi?

—Eh bien, oui, il l'a été, mon ami. Là où tu as été faible, il a été bienveillant; là où tu as été fort, il t'a rendu justice.

—Mais, en attendant, on va me faire en conséquence un engagement misérable.

—Le comte est magnifique en tout et n'épargne pas l'argent. D'ailleurs ne m'en offre-t-il pas plus qu'il ne nous en faut pour vivre tous deux dans l'opulence?

—C'est cela! je vivrais de ton succès!

—J'ai bien assez longtemps vécu de ta faveur.

—Ce n'est pas de l'argent qu'il s'agit. Qu'il m'engage à peu de frais, peu importe; mais il m'engagera pour les seconds ou les troisièmes rôles.

—Il n'a pas d'autreprimo-uomosous la main. Il y a longtemps qu'il compte sur toi et ne songe qu'à toi. D'ailleurs il est tout porté pour toi. Tu disais qu'il serait contraire à notre mariage! Loin de là, il semble le désirer, et me demande souvent quand je l'inviterai à ma noce.

—Ah! vraiment? C'est fort bien! Grand merci, monsieur le comte!

—Que veux-tu dire?

—Rien. Seulement, Consuelo, tu as eu grand tort de ne pas m'empêcher de débuter jusqu'à ce que mes défauts que tu connaissais si bien, se fussent corrigés dans de meilleures études. Car tu les connais, mes défauts, je le répète.

—Ai-je manqué de franchise? ne t'ai-je pas averti souvent? Mais tu m'as toujours dit que le public ne s'y connaissait pas; et quand j'ai su quel succès tu avais remporté chez le comte la première fois que tu as chanté dans son salon, j'ai pensé que …

—Que les gens du monde ne s'y connaissaient pas plus que le public vulgaire?

—J'ai pensé que tes qualités frapperaient plus que tes défauts; et il en a été ainsi, ce me semble, pour les uns comme pour l'autre.

—Au fait, pensa Anzoleto, elle dit vrai, et si je pouvais reculer mes débuts…. Mais c'est courir le risque de voir appeler à ma place un ténor qui ne me la céderait plus. Voyons! dit-il après avoir fait plusieurs tours dans la chambre, quels sont donc mes défauts?

—Ceux que je t'ai dits souvent, trop de hardiesse et pas assez de préparation; une énergie plus fiévreuse que sentie; des effets dramatiques qui sont l'ouvrage de la volonté plus que ceux de l'attendrissement. Tu ne t'es pas pénétré de l'ensemble de ton rôle. Tu l'as appris par fragments. Tu n'y as vu qu'une succession de morceaux plus ou moins brillants. Tu n'en as saisi ni la gradation, ni le développement, ni le résumé. Pressé de montrer ta belle voix et l'habileté que tu as à certains égards, tu as donné ton dernier mot presque en entrant en scène. À la moindre occasion, tu as cherché un effet, et tous tes effets ont été semblables. À la fin du premier acte, on te connaissait, on te savait par coeur; mais on ne savait pas que c'était tout, et on attendait quelque chose de prodigieux pour la fin. Ce quelque chose n'était pas en toi. Ton émotion était épuisée, et ta voix n'avait plus la même fraîcheur. Tu l'as senti, tu as forcé l'une et l'autre; on l'a senti aussi, et l'on est resté froid, à ta grande surprise, au moment où tu te croyais le plus pathétique. C'est qu'à ce moment-là on ne voyait pas l'artiste inspiré par la passion, mais l'acteur aux prises avec le succès.

—Et comment donc font les autres? s'écria Anzoleto en frappant du pied.Est-ce que je ne les ai pas entendus, tous ceux qu'on a applaudis àVenise depuis dix ans? Est-ce que le vieux Stefanini ne criait pas quandla voix lui manquait? Et cependant on l'applaudissait avec rage.

—II est vrai, et je n'ai pas compris que le public pût s'y tromper. Sans doute on se souvenait du temps où il y avait eu en lui plus de puissance, et on ne voulait pas lui faire sentir le malheur de son âge.

—Et la Corilla, voyons, cette idole que tu renverses, est-ce qu'elle ne forçait pas les situations? Est-ce-qu'elle ne faisait pas des efforts pénibles à voir et à entendre? Est-ce qu'elle était passionnée tout de bon, quand on la portait aux nues?

—C'est parce que j'ai trouvé ses moyens factices, ses effets détestables, son jeu comme son chant dépourvus de goût et de grandeur, que je me suis présentée si tranquillement sur la scène, persuadée comme toi que le public ne s'y connaissait pas beaucoup.

—Ah! dit Anzoleto avec un profond soupir, tu mets le doigt sur ma plaie, pauvre Consuelo!

—Comment cela, mon bien-aimé?

—Comment cela? tu me le demandes? Nous nous étions trompés, Consuelo. Le public s'y connaît. Son coeur lui apprend ce que son ignorance lui voile. C'est un grand enfant qui a besoin d'amusement et d'émotion. Il se contente de ce qu'on lui donne; mais qu'on lui montre quelque chose de mieux, et le voilà qui compare et qui comprend. La Corilla pouvait encore le charmer la semaine dernière, bien qu'elle chantât faux et manquât de respiration. Tu parais, et la Corilla est perdue; elle est effacée, enterrée. Qu'elle reparaisse, on la sifflera. Si j'avais débuté auprès d'elle, j'aurais eu un succès complet comme celui que j'ai eu chez le comte, la première fois que j'ai chanté après elle. Mais auprès de toi, j'ai été éclipsé. Il en devait être ainsi, et il en sera toujours ainsi. Le public avait le goût du clinquant. Il prenait des oripeaux pour des pierreries; il en était ébloui. On lui montre un diamant fin, et déjà il ne comprend plus qu'on ait pu le tromper si grossièrement. Il ne peut plus souffrir les diamants faux, et il en fait justice. Voilà mon malheur, Consuelo: c'est d'avoir été produit, moi, verroterie de Venise, à côté d'une perle sortie du fond des mers.»


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