Plusieurs jours s'écoulèrent pourtant sans que le voeu d'Albert put être exaucé. Consuelo fut surveillée de si près par la chanoinesse, qu'elle eut beau se lever avec l'aurore et franchir le pont-levis la première, elle trouva toujours la tante ou le chapelain errant sous la charmille de l'esplanade, et de là, observant tout le terrain découvert qu'il fallait traverser pour gagner les buissons de la colline. Elle prit le parti de se promener seule à portée de leurs regards, et de renoncer à rejoindre Albert, qui, de sa retraite ombragée, distingua les vedettes ennemies, fit un grand détour dans le fourré, et rentra au château sans être aperçu.
«Vous avez été vous promener de grand matin, signora Porporina, dit à déjeuner la chanoinesse; ne craignez-vous pas que l'humidité de la rosée vous soit contraire?
—C'est moi, ma tante, reprit le jeune comte, qui ai conseillé à la signora de respirer la fraîcheur du matin, et je ne doute pas que ces promenades ne lui soient très-favorables.
—J'aurais cru qu'une personne qui se consacre à la musique vocale, reprit la chanoinesse avec un peu d'affectation, ne devait pas s'exposer à nos matinées brumeuses; mais si c'est d'après votre ordonnance….
—Ayez donc confiance dans les décisions d'Albert, dit le comte Christian; il a assez prouvé qu'il était aussi bon médecin que bon fils et bon ami.»
La dissimulation à laquelle Consuelo fut forcée de se prêter en rougissant, lui parut très-pénible. Elle s'en plaignit doucement à Albert, quand elle put lui adresser quelques paroles à la dérobée, et le pria de renoncer à son projet, du moins jusqu'à ce que la vigilance de sa tante fût assoupie. Albert lui obéit, mais en la suppliant de continuer à se promener le matin dans les environs du parc, de manière à ce qu'il put la rejoindre lorsqu'un moment favorable se présenterait.
Consuelo eût bien voulu s'en dispenser. Quoiqu'elle aimât la promenade, et qu'elle éprouvât le besoin de marcher un peu tous les jours, hors de cette enceinte de murailles et de fossés où sa pensée était comme étouffée sous le sentiment de la captivité, elle souffrait de tromper des gens qu'elle respectait et dont elle recevait l'hospitalité. Un peu d'amour lève bien des scrupules; mais l'amitié réfléchit, et Consuelo réfléchissait beaucoup. On était aux derniers beaux jours de l'été; car plusieurs mois s'étaient écoulés déjà depuis qu'elle habitait le château des Géants. Quel été pour Consuelo! le plus pâle automne de l'Italie avait plus de lumière et de chaleur. Mais cet air tiède, ce ciel souvent voilé par de légers nuages blancs et floconneux, avaient aussi leur charme et leur genre de beautés. Elle trouvait dans ses courses solitaires un attrait qu'augmentait peut-être aussi le peu d'empressement qu'elle avait à revoir le souterrain. Malgré la résolution qu'elle avait prise, elle sentait qu'Albert eût levé un poids de sa poitrine en lui rendant sa promesse; et lorsqu'elle n'était plus sous l'empire de son regard suppliant et de ses paroles enthousiastes, elle se prenait à bénir secrètement la tante de la soustraire à cet engagement par les obstacles que chaque jour elle y apportait.
Un matin, elle vit, des bords du torrent qu'elle côtoyait, Albert penché sur la balustrade de son parterre, bien loin au-dessus d'elle. Malgré la distance qui les séparait, elle se sentait presque toujours sous l’oeil inquiet et passionné de cet homme, par qui elle s'était laissé en quelque sorte dominer. «Ma situation est fort étrange, se disait-elle; tandis que cet ami persévérant m'observe pour voir si je suis fidèle au dévouement que je lui ai juré, sans doute, de quelque autre point du château, je suis surveillée, pour que je n'aie point avec lui des rapports que leurs usages et leurs convenances proscrivent. Je ne sais ce qui se passe dans l'esprit des uns et des autres. La baronne Amélie ne revient pas. La chanoinesse semble se méfier de moi, et se refroidir à mon égard. Le comte Christian redouble d'amitié, et prétend redouter le retour du Porpora, qui sera probablement le signal de mon départ. Albert paraît avoir oublié que je lui ai défendu d'espérer mon amour. Comme s'il devait tout attendre de moi, il ne me demande rien pour l'avenir, et n'abjure point cette passion qui a l'air de le rendre heureux en dépit de mon impuissance à la partager. Cependant me voici comme une amante déclarée, l'attendant chaque matin à son rendez-vous, auquel je désire qu'il ne puisse venir, m'exposant au blâme, que sais-je! au mépris d'une famille qui ne peut comprendre ni mon dévouement, ni mes rapports avec lui, puisque je ne les comprends pas moi-même et n'en prévois point l'issue. Bizarre destinée que la mienne! serais-je donc condamnée à me dévouer toujours sans être aimée de ce que j'aime, ou sans aimer ce que j'estime?»
Au milieu de ces réflexions, une profonde mélancolie s'empara de son âme. Elle éprouvait le besoin de s'appartenir à elle-même, ce besoin souverain et légitime, véritable condition du progrès et du développement chez l'artiste supérieur. La sollicitude qu'elle avait vouée au comte Albert lui pesait comme une chaîne. Cet amer souvenir, qu'elle avait conservé d'Anzoleto et de Venise, s'attachait à elle dans l'inaction et dans la solitude d'une vie trop monotone et trop régulière pour son organisation puissante.
Elle s'arrêta auprès du rocher qu'Albert lui avait souvent montré comme étant celui où, par une étrange fatalité, il l'avait vue enfant une première fois, attachée avec des courroies sur le dos de sa mère, comme la balle d'un colporteur, et courant par monts et par vaux en chantant comme la cigale de la fable, sans souci du lendemain, sans appréhension de la vieillesse menaçante et de la misère inexorable. O ma pauvre mère! pensa la jeune Zingarella; me voici ramenée, par d'incompréhensibles destinées, aux lieux que tu traversas pour n'en garder qu'un vague souvenir et le gage d'une touchante hospitalité. Tu fus jeune et belle, et, sans doute tu rencontras bien des gîtes où l'amour t'eût reçue, où la société eût pu t'absoudre et te transformer, où enfin la vie dure et vagabonde eût pu se fixer et s'abjurer dans le sein du bien-être et du repos. Mais tu sentais et tu disais toujours que ce bien-être c'était la contrainte, et ce repos, l'ennui, mortel aux âmes d'artiste. Tu avais raison, je le sens bien; car me voici dans ce château où tu n'as voulu passer qu'une nuit comme dans tous les autres; m'y voici à l'abri du besoin et de la fatigue, bien traitée, bien choyée, avec un riche seigneur à mes pieds…. Et pourtant la contrainte m'y étouffe, et l'ennui m'y consume.
Consuelo, saisie d'un accablement extraordinaire, s'était assise sur le rocher. Elle regardait le sable du sentier, comme si elle eût cru y retrouver la trace des pieds nus de sa mère. Les brebis, en passant, avaient laissé aux épines quelques brins de leur toison. Cette laine d'un brun roux rappelait précisément à Consuelo la couleur naturelle du drap grossier dont était fait le manteau de sa mère, ce manteau qui l'avait si longtemps protégée contre le froid et le soleil, contre la poussière et la pluie. Elle l'avait vu tomber de leurs épaules pièce par pièce. «Et nous aussi, se disait-elle, nous étions de pauvres brebis errantes, et nous laissions les lambeaux de notre dépouille aux ronces des chemins; mais nous emportions toujours le fier amour et la pleine jouissance de notre chère liberté!»
En rêvant ainsi, Consuelo laissait tomber de longs regards sur ce sentier de sable jaune qui serpentait gracieusement sur la colline, et qui, s'élargissant au bas du vallon, se dirigeait vers le nord en traçant une grande ligne sinueuse au milieu des verts sapins et des noires bruyères. Qu'y a-t-il de plus beau qu'un chemin? pensait-elle; c'est le symbole et l'image d'une vie active et variée. Que d'idées riantes s'attachent pour moi aux capricieux détours de celui-ci! Je ne me souviens pas des lieux qu'il traverse, et que pourtant j'ai traversés jadis. Mais qu'ils doivent être beaux, au prix de cette noire forteresse qui dort là éternellement sur ses immobiles rochers! Comme ces graviers aux pâles nuances d'or mat qui le rayent mollement, et ces genêts d'or brûlant qui le coupent de leurs ombres, sont plus doux à la vue que les allées droites et les raides charmilles de ce parc orgueilleux et froid! Rien qu'à regarder les grandes lignes sèches d'un jardin, la lassitude me prend: pourquoi mes pieds chercheraient-ils à atteindre ce que mes yeux et ma pensée embrassent tout d'abord? au lieu que le libre chemin qui s'enfuit et se cache à demi dans les bois m'invite et m'appelle à suivre ses détours et à pénétrer ses mystères. Et puis ce chemin, c'est le passage de l'humanité, c'est la route de l'univers. Il n'appartient pas à un maître qui puisse le fermer ou l'ouvrir à son gré. Ce n'est pas seulement le puissant et le riche qui ont le droit de fouler ses marges fleuries et de respirer ses sauvages parfums. Tout oiseau peut suspendre son nid à ses branches, tout vagabond peut reposer sa tête sur ses pierres. Devant lui, un mur ou une palissade ne ferme point l'horizon. Le ciel ne finit pas devant lui; et tant que la vue peut s'étendre, le chemin est une terre de liberté. A droite, à gauche, les champs, les bois appartiennent à des maîtres; le chemin appartient à celui qui ne possède pas autre chose; aussi comme il l'aime! Le plus grossier mendiant a pour lui un amour invincible. Qu'on lui bâtisse des hôpitaux aussi riches que des palais, ce seront toujours des prisons; sa poésie, son rêve, sa passion, ce sera toujours le grand chemin! O ma mère! ma mère! tu le savais bien; tu me l'avais bien dit! Que ne puis-je ranimer ta cendre, qui dort si loin de moi sous l'algue des lagunes! Que ne peux-tu me reprendre sur tes fortes épaules et me porter là-bas, là-bas où vole l'hirondelle vers les collines bleues, où le souvenir du passé et le regret du bonheur perdu ne peuvent suivre l'artiste aux pieds légers qui voyage plus vite qu'eux, et met chaque jour un nouvel horizon, un nouveau monde entre lui et les ennemis de sa liberté! Pauvre mère! que ne peux-tu encore me chérir et m'opprimer, m'accabler tour à tour de baisers et de coups, comme le vent qui tantôt caresse et tantôt renverse les jeunes blés sur la plaine, pour les relever et les coucher encore à sa fantaisie! Tu étais une âme mieux trempée que la mienne, et tu m'aurais arrachée, de gré ou de force, aux liens où je me laisse prendre à chaque pas!
Au milieu de sa rêverie enivrante et douloureuse, Consuelo fut frappée par le son d'une voix qui la fit tressaillir comme si un fer rouge se fût posé sur son coeur. C'était une voix d'homme, qui partait du ravin assez loin au-dessous d'elle, et fredonnait en dialecte vénitien le chant de l'Echo, l'une des plus originales compositions du Chiozzetto.[1] La personne qui chantait ne donnait pas toute sa voix, et sa respiration semblait entrecoupée par la marche. Elle lançait une phrase, au hasard, comme si elle eût voulu se distraire de l'ennui du chemin, et s'interrompait pour parler avec une autre personne; puis elle reprenait sa chanson, répétant plusieurs fois la même modulation comme pour s'exercer, et recommençait à parler, en se rapprochant toujours du lieu où Consuelo, immobile et palpitante, se sentait défaillir. Elle ne pouvait entendre les discours du voyageur à son compagnon, il était encore trop loin d'elle. Elle ne pouvait le voir, un rocher en saillie l'empêchait de plonger dans la partie du ravin où il était engagé. Mais pouvait-elle méconnaître un instant cette voix, cet accent qu'elle connaissait si bien, et les fragments de ce morceau qu'elle-même avait enseigné et fait répéter tant de fois à son ingrat élève!
[Note 1: Jean Croce, de Chioggia, seizième siècle.]
Enfin les deux voyageurs invisibles s'étant rapprochés, elle entendit l'un des deux, dont la voix lui était inconnue, dire à l'autre en mauvais italien et avec l'accent du pays:
«Eh! eh! signor, ne montez pas par ici, les chevaux ne pourraient pasvous y suivre, et vous me perdriez de vue; suivez-moi le long du torrent.Voyez! la route est devant nous, et l'endroit que vous prenez est unSentier pour les piétons.»
La voix que Consuelo connaissait si bien parut s'éloigner et redescendre, et bientôt elle l'entendit demander, quel était ce beau château qu'on voyait sur l'autre rive.
«C'estRiesenburg, comme qui diraitil castello dei giganti» répondit le guide; car c'en était un de profession.
Et Consuelo commençait à le voir au bas de la colline, à pied et conduisant par la bride deux chevaux couverts de sueur. Le mauvais état du chemin, dévasté récemment par le torrent, avait forcé les cavaliers de mettre pied à terre. Le voyageur suivait à quelque distance, et enfin Consuelo put l'apercevoir en se penchant sur le rocher qui la protégeait. Il lui tournait le dos, et portait un costume de voyage qui changeait sa tournure et jusqu'à sa démarche. Si elle n'eût entendu sa voix, elle eût que ce n'était pas lui. Mais il s'arrêta pour regarder le château, et, ôtant son large chapeau, il s'essuya le visage avec son mouchoir. Quoiqu'elle ne le vît qu'en plongeant d'en haut sur sa tête, elle reconnut cette abondante chevelure dorée et bouclée, et le mouvement qu'il avait coutume de faire avec la main pour en soulever le poids sur son front et sur sa nuque lorsqu'il avait chaud.
«Ce château a l'air très-respectable, dit-il; et si j'en avais le temps, j'aurais envie d'aller demander à déjeuner aux géants qui l'habitent.
—Oh! n'y essayez pas, répondit le guide en secouant la tête. LesRudolstadt ne reçoivent que les mendiants ou les parents.
—Pas plus hospitaliers que cela? Le diable les emporte!
—Écoutez donc! c'est qu'ils ont quelque chose à cacher.
—Un trésor, ou un crime?
—Oh! rien; c'est leur fils qui est fou.
—Le diable l'emporte aussi, en ce cas! Il leur rendra service.»
Le guide se mit à rire. Anzoleto se remit à chanter.
«Allons, dit le guide en s'arrêtant, voici le mauvais chemin passé; si vous voulez remonter à cheval, nous allons faire un temps de galop jusqu'à Tusta. La route est magnifique jusque là; rien que du sable. Vous trouverez là la grande route de Prague et de bons chevaux de poste.
—Alors, dit Anzoleto en rajustant ses étriers, je pourrai dire: Le diable t'emporte aussi! car tes haridelles, tes chemins de montagne et toi, commencez à m'ennuyer singulièrement.»
En parlant ainsi, il enfourcha lestement sa monture, lui enfonça ses deux éperons dans le ventre, et, sans s'inquiéter de son guide qui le suivait à grand'peine, il partit comme un trait dans la direction du nord, soulevant des tourbillons de poussière sur ce chemin que Consuelo venait de contempler si longtemps, et où elle s'attendait si peu à voir passer comme une vision fatale l'ennemi de sa vie, l'éternel souci de son coeur.
Elle le suivit des yeux dans un état de stupeur impossible à exprimer. Glacée par le dégoût et la crainte, tant qu'il avait été à portée de sa voix, elle s'était tenue cachée et tremblante. Mais quand elle le vit s'éloigner, quand elle songea qu'elle allait le perdre de vue et peut-être pour toujours, elle ne sentit plus qu'un horrible désespoir. Elle s'élança sur le rocher, pour le voir plus longtemps; et l'indestructible amour qu'elle lui portait se réveillant avec délire, elle voulut crier vers lui pour l'appeler. Mais sa voix expira sur ses lèvres; il lui sembla que la main de la mort serrait sa gorge et déchirait sa poitrine: ses yeux se voilèrent; un bruit sourd comme celui de la mer gronda dans ses oreilles; et, en retombant épuisée au bas du rocher, elle se trouva dans les bras d'Albert, qui s'était approché sans qu'elle prît garde à lui, et qui l'emporta mourante dans un endroit plus sombre et plus caché de la montagne.
La crainte de trahir par son émotion un secret qu'elle avait jusque là Si bien caché au fond de son âme rendit à Consuelo la force de se contraindre, et de laisser croire à Albert que la situation où il l'avait surprise n'avait rien d'extraordinaire. Au moment où le jeune comte l'avait reçue dans ses bras, pâle et prête à défaillir, Anzoleto et son guide venaient de disparaître au loin dans les sapins, et Albert put s'attribuer à lui-même le danger qu'elle avait couru de tomber dans le précipice. L'idée de ce danger, qu'il avait causé sans doute en l'effrayant par son approche, venait de le troubler lui-même à tel point qu'il ne s'aperçut guère du désordre de ses réponses dans les premiers instants. Consuelo, à qui il inspirait encore parfois un certain effroi superstitieux, craignit d'abord qu'il ne devinât, par la force de ses pressentiments, une partie de ce mystère. Mais Albert, depuis que l'amour le faisait vivre de la vie des autres hommes, semblait avoir perdu les facultés en quelque sorte surnaturelles qu'il avait possédées auparavant. Elle put maîtriser bientôt son agitation, et la proposition qu'il lui fit de la conduire à son ermitage ne lui causa pas en ce moment le déplaisir qu'elle en eût ressenti quelques heures auparavant. Il lui sembla que l'âme austère et l'habitation lugubre de cet homme si sérieusement dévoué à son sort s'ouvraient devant elle comme un refuge où elle trouverait le calme et la force nécessaires pour lutter contre les souvenirs de sa passion. «C'est la Providence qui m'envoie cet ami au sein des épreuves, pensa-t-elle, et ce sombre sanctuaire où il veut m'entraîner est là comme un emblème de la tombe où je dois m'engloutir, plutôt que de suivre la trace du mauvais génie que je viens de voir passer. Oh! oui, mon Dieu! Plutôt que de m'attacher à ses pas, faites que la terre s'entr'ouvre sous les miens, et ne me rende jamais au monde des vivants!».
«Chère Consolation, lui dit Albert, je venais vous dire que ma tante, ayant ce matin à recevoir et à examiner les comptes de ses fermiers, ne songeait point à nous, et que nous avions enfin la liberté d'accomplir notre pèlerinage. Pourtant, si vous éprouvez encore quelque répugnance à revoir des lieux qui vous rappellent tant de souffrances et de terreurs…
—Non, mon ami, non, répondit Consuelo; je sens, au contraire, que jamais je n'ai été mieux disposée à prier dans votre église, et à joindre mon âme à la vôtre sur les ailes de ce chant sacré que vous avez promis de me faire entendre.»
Ils prirent ensemble, le chemin du Schreckenstein; et, en s'enfonçant Sous les bois dans la direction opposée à celle qu'Anzoleto avait prise, Consuelo se sentit soulagée, comme si chaque pas qu'elle faisait pour s'éloigner de lui eût détruit de plus en plus le charme funeste dont elle venait de ressentir les atteintes. Elle marchait si vite et si résolument, quoique grave et recueillie, que le comte Albert eût pu attribuer cet empressement naïf au seul désir de lui complaire, s'il n'eût conservé cette défiance de lui-même et de sa propre destinée qui faisait le fond de son caractère.
Il la conduisit au pied du Schreckenstein, à l'entrée d'une grotte remplie d'eau dormante et toute obstruée par une abondante végétation.
«Cette grotte, où vous pouvez remarquer quelques traces de construction voûtée, lui dit-il, s'appelle dans le pays la Cave du Moine. Les uns pensent que c'était le cellier d'une maison de religieux, lorsque, à la place de ces décombres, il y avait un bourg fortifié; d'autres racontent que ce fut postérieurement la retraite d'un criminel repentant qui s'était fait ermite par esprit de pénitence. Quoi qu'il en soit, personne n'ose y pénétrer, et chacun prétend que l'eau dont elle s'est remplie est profonde et mortellement vénéneuse, à cause des veines de cuivre par lesquelles elle s'est frayé un passage. Mais cette eau n'est effectivement ni profonde ni dangereuse: elle dort sur un lit de rochers, et nous allons la traverser aisément si vous voulez encore une fois, Consuelo, vous confier à la force de mes bras et à la sainteté de mon amour pour vous.»
En parlant ainsi après s'être assuré que personne ne les avait suivis et ne pouvait les observer, il la prit dans ses bras pour qu'elle n'eût point à mouiller sa chaussure, et, entrant dans l'eau jusqu'à mi-jambes, il se fraya un passage à travers les arbrisseaux et les guirlandes de lierre qui cachaient le fond de la grotte. Au bout d'un très-court trajet, il la déposa sur un sable sec et fin, dans un endroit complètement sombre, où aussitôt il alluma la lanterne dont il s'était muni; et après quelques détours dans des galeries souterraines assez semblables à celles que Consuelo avait déjà parcourues avec lui, ils se trouvèrent à une porte de la cellule opposée à celle qu'elle avait franchie la première fois.
«Cette construction souterraine, lui dit Albert, a été destinée dans le principe à servir de refuge, en temps de guerre, soit aux principaux habitants du bourg qui couvrait la colline, soit aux seigneurs du château des Géants dont ce bourg était un fief, et qui pouvaient s'y rendre secrètement par les passages que vous connaissez. Si un ermite a occupé depuis, comme on l'assure, la Cave du Moine, il est probable qu'il a eu connaissance de cette retraite; car la galerie que nous venons de parcourir m'a semblé déblayée assez nouvellement, tandis que j'ai trouvé celles qui conduisent au château encombrées, en beaucoup d'endroits, de terres et de gravois dont j'ai eu bien de la peine à les dégager. En outre, les vestiges que j'ai retrouvés ici, les débris de natte, la cruche, le crucifix, la lampe, et enfin les ossements d'un homme couché sur le dos, les mains encore croisées sur la poitrine, dans l'attitude d'une dernière prière à l'heure du dernier sommeil, m'ont prouvé qu'un solitaire y avait achevé pieusement et paisiblement son existence mystérieuse. Nos paysans croient que l'âme de l'ermite habite encore les entrailles de la montagne. Ils disent qu'ils l'ont vue souvent errer alentour, ou voltiger sur la cime au clair de la lune; qu'ils l'ont entendue prier, soupirer, gémir, et même qu'une musique étrange et incompréhensible est venue parfois, comme un souffle à peine saisissable, expirer autour d'eux sur les ailes de la nuit. Moi-même, Consuelo, lorsque l'exaltation du désespoir peuplait la nature autour de moi de fantômes et de prodiges, j'ai cru voir le sombre pénitent prosterné sous leHussite; je me suis figuré entendre sa voix plaintive et ses soupirs déchirants monter des profondeurs de l'abîme. Mais depuis que j'ai découvert et habité cette cellule, je ne me souviens pas d'y avoir trouvé d'autre solitaire que moi, rencontré d'autre spectre que ma propre figure, ni entendu d'autres gémissements que ceux qui s'échappaient de ma poitrine.»
Consuelo, depuis sa première entrevue avec Albert dans ce souterrain, ne lui avait plus jamais entendu tenir de discours insensés. Elle n'avait donc jamais osé lui rappeler les étranges paroles qu'il lui avait dites cette nuit-là, ni les hallucinations au milieu desquelles elle l'avait surpris. Elle s'étonna de voir en cet instant qu'il en avait absolument perdu le souvenir; et, n'osant les lui rappeler, elle se contenta de lui demander si la tranquillité d'une telle solitude l'avait effectivement délivré des agitations dont il parlait.
«Je ne saurais vous le dire bien précisément, lui répondit-il; et, à moins que vous ne l'exigiez, je ne veux point forcer ma mémoire à ce travail. Je crois bien avoir été en proie auparavant a une véritable démence. Les efforts que je faisais pour la cacher la trahissaient davantage en l'exaspérant. Lorsque, grâce à Zdenko, qui possédait par tradition le secret de ces constructions souterraines, j'eus enfin trouvé un moyen de me soustraire à la sollicitude de mes parents et de cacher mes accès de désespoir, mon existence changea. Je repris une sorte d'empire sur moi-même; et, certain de pouvoir me dérober aux témoins importuns, lorsque je serais trop fortement envahi par mon mal, je vins à bout de jouer dans ma famille le rôle d'un homme tranquille et résigné à tout.
Consuelo vit bien que le pauvre Albert se faisait illusion sur quelques points; mais elle sentit que ce n'était pas le moment de le dissuader; et, s'applaudissant de le voir parler de son passé avec tant de sang-froid et de détachement, elle se mit à examiner la cellule avec plus d'attention qu'elle n'avait pu le faire la première fois. Elle vit alors que l'espèce de soin et de propreté qu'elle y avait remarquée n'y régnait plus du tout, et que l'humidité des murs, le froid de l'atmosphère, et la moisissure des livres, constataient au contraire un abandon complet.
«Vous voyez que je vous ai tenu parole, lui dit Albert, qui, à grand'peine, venait de rallumer le poêle; je n'ai pas mis les pieds ici depuis que vous m'en avez arraché par l'effet de la toute-puissance que vous avez sur moi.» Consuelo eut sur les lèvres une question qu'elle s'empressa de retenir. Elle était sur le point de demander si l'ami Zdenko, le serviteur fidèle, le gardien jaloux, avait négligé et abandonné aussi l'ermitage. Mais elle se souvint de la tristesse profonde qu'elle avait réveillée chez Albert toutes les fois qu'elle s'était hasardée à lui demander ce qu'il était devenu, et pourquoi elle ne l'avait jamais revu depuis sa terrible rencontre avec lui dans le souterrain. Albert avait toujours éludé ces questions, soit en feignant de ne pas les entendre, soit en la priant d'être tranquille, et de ne plus rien craindre de la part de l'innocent. Elle s'était donc persuadé d'abord que Zdenko avait reçu et exécuté fidèlement l'ordre de ne jamais se présenter devant ses yeux. Mais lorsqu'elle avait repris ses promenades solitaires, Albert, pour la rassurer complètement, lui avait juré, avec une mortelle pâleur sur le front, qu'elle ne rencontrerait pas Zdenko, parce qu'il était parti pour un long voyage. En effet, personne ne l'avait revu depuis cette époque, et on pensait qu'il était mort dans quelque coin, ou qu'il avait quitté le pays.
Consuelo n'avait cru ni à cette mort, ni à ce départ. Elle connaissait trop l'attachement passionné de Zdenko pour regarder comme possible une séparation absolue entre lui et Albert. Quant à sa mort, elle n'y songeait point sans une profonde terreur qu'elle n'osait s'avouer à elle-même, lorsqu'elle se souvenait du serment terrible que, dans son exaltation, Albert avait fait de sacrifier la vie de ce malheureux au repos de celle qu'il aimait, si cela devenait nécessaire. Mais elle chassait cet affreux soupçon, en se rappelant la douceur et l'humanité dont toute la vie d'Albert rendait témoignage. En outre, il avait joui d'une tranquillité parfaite depuis plusieurs mois, et aucune démonstration apparente de la part de Zdenko n'avait rallumé la fureur que le jeune comte avait manifestée un instant. D'ailleurs il l'avait oublié, cet instant douloureux que Consuelo s'efforçait d'oublier aussi. Il n'avait conservé des événements du souterrain que le souvenir de ceux où il avait été en possession de sa raison. Consuelo s'était donc arrêtée à l'idée qu'il avait interdit à Zdenko l'entrée et l'approche du château, et que par dépit ou par douleur le pauvre homme s'était condamné à une captivité volontaire dans l'ermitage. Elle présumait qu'il en sortait peut-être seulement la nuit pour prendre l'air ou pour converser sur le Schreckenstein avec Albert, qui sans doute veillait au moins à sa subsistance, comme Zdenko avait si longtemps veillé à la sienne. En voyant l'état de la cellule, Consuelo fut réduite à croire qu'il boudait son maître en ne soignant plus sa retraite délaissée; et comme Albert lui avait encore affirmé, en entrant dans la grotte, qu'elle n'y trouverait aucun sujet de crainte, elle prit le moment où elle le vit occupé à ouvrir péniblement la porte rouillée de ce qu'il appelait son église, pour aller de son côté essayer d'ouvrir celle qui conduisait à la cellule de Zdenko, où sans doute elle trouverait des traces récentes de sa présence. La porte céda dès qu'elle eut tourné la clef; mais l'obscurité qui régnait dans cette cave l'empêcha de rien distinguer. Elle attendit qu'Albert fût passé dans l'oratoire mystérieux qu'il voulait lui montrer et qu'il allait préparer pour la recevoir; alors elle prit un flambeau, et revint avec précaution vers la chambre de Zdenko, non sans trembler un peu à l'idée de l'y trouver en personne. Mais elle n'y trouva pas même un souvenir de son existence. Le lit de feuilles et de peaux de mouton avait été enlevé. Le siège grossier, les outils de travail, les sandales de feutre, tout avait disparu; et on eût dit, à voir l'humidité qui faisait briller les parois éclairées par la torche, que cette voûte n'avait jamais abrité le sommeil d'un vivant.
Un sentiment de tristesse et d'épouvante s'empara d'elle à cette découverte. Un sombre mystère enveloppait la destinée de ce malheureux, et Consuelo se disait avec terreur qu'elle était peut-être la cause d'un événement déplorable. Il y avait deux hommes dans Albert: l'un sage, et l'autre fou; l'un débonnaire, charitable et tendre; l'autre bizarre, farouche, peut-être violent et impitoyable dans ses décisions. Cette sorte d'identification étrange qu'il avait autrefois rêvée entre lui et le fanatique sanguinaire Jean Ziska, cet amour pour les souvenirs de la Bohême hussite, cette passion muette et patiente, mais absolue et profonde, qu'il nourrissait pour Consuelo, tout ce qui vint en cet instant à l'esprit de la jeune fille lui sembla devoir confirmer les plus pénibles soupçons. Immobile et glacée d'horreur, elle osait à peine regarder le sol nu et froid de la grotte, comme si elle eût craint d'y trouver des traces de sang.
Elle était encore plongée dans ces réflexions sinistres, lorsqu'elle entendit Albert accorder son violon; et bientôt le son admirable de l'instrument lui chanta le psaume ancien qu'elle avait tant désiré d'écouter une seconde fois. La musique en était originale, et Albert l'exprimait avec un sentiment si pur et si large, qu'elle oublia toutes ses angoisses pour approcher doucement du lieu où il se trouvait, attirée et comme charmée par une puissance magnétique.
La porte del'égliseétait restée ouverte; Consuelo s'arrêta sur le seuil pour examiner et le virtuose inspiré et l'étrange sanctuaire. Cette prétendue église n'était qu'une grotte immense, taillée, ou, pour mieux dire, brisée dans le roc, irrégulièrement, par les mains de la nature, et creusée en grande partie par le travail souterrain des eaux. Quelques torches éparses plantées sur des blocs gigantesques éclairaient de reflets fantastiques les flancs verdâtres du rocher, et tremblotaient devant de sombres profondeurs, où nageaient les formes vagues des longues stalactites, semblables à des spectres qui cherchent et fuient tour à tour la lumière. Les énormes sédiments que l'eau avait déposés autrefois sur les flancs de la caverne offraient mille capricieux aspects. Tantôt ils se roulaient comme de monstrueux serpents qui s'enlacent et se dévorent les uns les autres, tantôt ils partaient du sol et descendaient de la voûte en aiguilles formidables, dont la rencontre les faisait ressembler à des dents colossales hérissées à l'entrée des gueules béantes que formaient les noirs enfoncements du rocher. Ailleurs on eût dit d'informes statues, géantes représentations des dieux barbares de l'antiquité. Une végétation rocailleuse, de grands lichens rudes comme des écailles de dragon, des festons de scolopendre aux feuilles larges et pesantes, des massifs de jeunes cyprès plantés récemment dans le milieu de l'enceinte sur des éminences de terres rapportées qui ressemblaient à des tombeaux, tout donnait à ce lieu un caractère sombre, grandiose, et terrible, qui frappa vivement la jeune artiste. Au premier sentiment d'effroi succéda bientôt l'admiration. Elle approcha, et vit Albert debout, au bord de la source qui surgissait au centre de la caverne. Cette eau, quoique abondante en jaillissement, était encaissée dans un bassin si profond, qu'aucun bouillonnement n'était sensible à la surface. Elle était unie et immobile comme un bloc de sombre saphir, et les belles plantes aquatiques dont Albert et Zdenko avaient entouré ses marges n'étaient pas agitées du moindre tressaillement. La source était chaude à son point de départ, et les tièdes exhalaisons qu'elle répandait dans la caverne y entretenaient une atmosphère douce et moite qui favorisait la végétation. Elle sortait de son bassin par plusieurs ramifications, dont les unes se perdaient sous les rochers avec un bruit sourd, et dont les autres se promenaient silencieusement en ruisseaux limpides dans l'intérieur de la grotte, pour disparaître dans les enfoncements obscurs qui en reculaient indéfiniment les limites.
Lorsque le comte Albert, qui jusque-là n'avait fait qu'essayer les cordes de son violon, vit Consuelo s'avancer vers lui, il vint à sa rencontre, et l'aida à franchir les méandres que formait la source, et sur lesquels il avait jeté quelques troncs d'arbres aux endroits profonds.
En d'autres endroits, des rochers épars à fleur d'eau offraient un passage facile à des pas exercés. Il lui tendit la main pour l'aider, et la souleva quelquefois dans ses bras. Mais cette fois Consuelo eut peur, non du torrent qui fuyait silencieux et sombre sous ses pieds, mais de ce guide mystérieux vers lequel une sympathie irrésistible la portait, tandis qu'une répulsion indéfinissable l'en éloignait en même temps. Arrivée au bord de la source, elle vit, sur une large pierre qui la surplombait de quelques pieds, un objet peu propre à la rassurer. C'était une sorte de monument quadrangulaire, formé d'ossements et de crânes humains, artistement agencés comme on en voit dans les catacombes.
«N'en soyez point émue, lui dit Albert, qui la sentit tressaillir. Ces nobles restes sont ceux des martyrs de ma religion, et ils forment l'autel devant lequel j'aime à méditer et à prier.
—Quelle est donc votre religion, Albert? dit Consuelo avec une naïveté mélancolique. Sont-ce là les ossements des Hussites ou des Catholiques? Les uns et les autres ne furent-ils pas victimes d'une fureur impie, et martyrs d'une foi également vive? Est-il vrai que vous ayez choisi la croyance hussite, préférablement à celle de vos parents, et que les réformes postérieures à celles de Jean Huss ne vous paraissent pas assez austères ni assez énergiques? Parlez, Albert; que dois-je croire de ce qu'on m'a dit de vous?
—Si l'on vous a dit que je préférais la réforme des Hussites à celle des Luthériens, et le grand Procope au vindicatif Calvin, autant que je préfère les exploits des Taborites à ceux des soldats de Wallenstein, on vous a dit la vérité, Consuelo. Mais que vous importe ma croyance, à vous qui, par intuition, pressentez la vérité, et connaissez la Divinité mieux que moi? A Dieu ne plaise que je vous aie attirée dans ce lieu pour surcharger votre âme pure et troubler votre paisible conscience des méditations et des tourments de ma rêverie! Restez comme vous êtes, Consuelo! Vous êtes née pieuse et sainte; de plus, vous êtes née pauvre et obscure, et rien n'a tenté d'altérer en vous la droiture de la raison et la lumière de l'équité. Nous pouvons prier ensemble sans discuter, vous qui savez tout sans avoir rien appris, et moi qui sais fort peu après avoir beaucoup cherché. Dans quelque temple que vous ayez à élever la voix, la notion du vrai Dieu sera dans votre coeur, et le sentiment de la vraie foi embrasera votre âme. Ce n'est donc pas pour vous instruire, mais pour que la révélation passe de vous en moi, que j'ai désiré l'union de nos voix et de nos esprits devant cet autel, construit avec les ossements de mes pères.
—Je ne me trompais donc pas en pensant que ces nobles restes, comme vous les appelez, sont ceux des Hussites précipités par la fureur sanguinaire des guerres civiles dans la citerne du Schreckenstein, à l'époque de votre ancêtre Jean Ziska, qui en fit, dit-on, d'horribles représailles. On m'a raconté aussi qu'après avoir brûlé le village, il avait fait combler le puits. Il me semble que je vois, dans l'obscurité de cette voûte, au-dessus de ma tête, un cercle de pierres taillées qui annonce que nous sommes précisément au-dessous de l'endroit où plusieurs fois je suis venue m'asseoir, après m'être fatiguée à vous chercher en vain. Dites, comte Albert, est-ce en effet le lieu que vous avez, m'a-t-on dit, baptisé la Pierre d'Expiation?
—Oui, c'est ici, répondit Albert, que des supplices et des violences atroces ont consacré l'asile de ma prière et le sanctuaire de ma douleur. Vous voyez d'énormes blocs suspendus au-dessus de nos têtes, et d'autres parsemés sur les bords de la source. La forte main des Taborites les y lança, par l'ordre de celui qu'on appelaitle redoutable aveugle; mais ils ne servirent qu'à repousser les eaux vers les lits souterrains qu'elles tendaient à se frayer. La construction du puits fut rompue, et j'en ai fait disparaître les ruines sous les cyprès que j'y ai plantés; il eût fallu pouvoir engloutir ici toute une montagne pour combler cette caverne. Les blocs qui s'entassèrent dans le col de la citerne y furent arrêtés par un escalier tournant, semblable à celui que vous avez eu le courage de descendre dans le puits de mon parterre, au château des Géants. Depuis, le travail d'affaissement de la montagne les a serrés et contenus chaque jour davantage. S'il s'en échappe parfois quelque parcelle, c'est seulement dans les fortes gelées des nuits d'hiver: vous n'avez donc rien à craindre maintenant de la chute de ces pierres.
—Ce n'est pas là ce qui me préoccupe, Albert, reprit Consuelo en reportant ses regards sur l'autel lugubre où il avait posé son stradivarius. Je me demande pourquoi vous rendez un culte exclusif à la mémoire et à la dépouille de ces victimes, comme s'il n'y avait pas eu des martyrs dans l'autre parti, et comme si les crimes des uns étaient plus pardonnables que ceux des autres.»
Consuelo parlait ainsi d'un ton sévère et en regardant Albert avec méfiance. Le souvenir de Zdenko lui revenait à l'esprit, et toutes ses questions avaient trait dans sa pensée à une sorte d'interrogatoire de haute justice criminelle qu'elle lui eût fait subir, si elle l'eût osé.
L'émotion douloureuse qui s'empara tout à coup du comte lui sembla être l'aveu d'un remords. Il passa ses mains sur son front, puis les pressa contre sa poitrine, comme s'il l'eût sentie se déchirer. Son visage changea d'une manière effrayante, et Consuelo craignit qu'il ne l'eût trop bien comprise.
«Vous ne savez pas le mal que vous me faites! s'écria-t-il enfin en s'appuyant sur l'ossuaire, et en courbant sa tête vers ces crânes desséchés qui semblaient le regarder du fond de leurs creux orbites. Non, vous ne pouvez pas le savoir, Consuelo! et vos froides réflexions réveillent en moi la mémoire des jours funestes que j'ai traversés. Vous ne savez pas que vous parlez à un homme qui a vécu des siècles de douleur, et qui, après avoir été dans la main de Dieu, l'instrument aveugle de l'inflexible justice, a reçu sa récompense et subi son châtiment. J'ai tant souffert, tant pleuré, tant expié ma destinée farouche, tant réparé les horreurs où la fatalité m'avait entraîné, que je me flattais enfin de les pouvoir oublier. Oublier! c'était le besoin qui dévorait ma poitrine ardente! c'était ma prière et mon voeu de tous les instants! c'était le signe de mon alliance avec les hommes et de ma réconciliation avec Dieu, que j'implorais ici depuis des années, prosterné sur ces cadavres! Et lorsque je vous vis pour la première fois, Consuelo, je commençai à espérer. Et lorsque vous avez eu pitié de moi, j'ai commencé à croire que j'étais sauvé. Tenez, voyez cette couronne de fleurs flétries et déjà prêtes à tomber en poussière, dont j'ai entouré le crâne qui surmonte l'autel. Vous ne les reconnaissez pas; mais moi, je les ai arrosées de bien des larmes amères et délicieuses: c'est vous qui les aviez cueillies, c'est vous qui les aviez remises pour moi au compagnon de ma misère, à l'hôte fidèle de ma sépulture. Eh bien, en les couvrant de pleurs et de baisers, je me demandais avec anxiété si vous pourriez jamais avoir une affection véritable et profonde pour un criminel tel que moi, pour un fanatique sans pitié, pour un tyran sans entrailles…
—Mais quels sont donc ces crimes que vous avez commis? dit Consuelo avec force, partagée entre mille sentiments divers, et enhardie par le profond abattement d'Albert. Si vous avez une confession à faire, faites-la ici, faites-la maintenant, devant moi, afin que je sache si je puis vous absoudre et vous aimer.
—M'absoudre, oui! vous le pouvez; car celui que vous connaissez, Albert de Rudolstadt, a eu une vie aussi pure que celle d'un petit enfant. Mais celui que vous ne connaissez pas, Jean Ziska du Calice, a été entraîné par la colère du ciel dans une carrière d'iniquités!»
Consuelo vit quelle imprudence elle avait commise en réveillant le feu qui couvait sous la cendre, et en ramenant par ses questions le triste Albert aux préoccupations de sa monomanie. Ce n'était plus le moment de les combattre par le raisonnement: elle s'efforça de le calmer par les moyens mêmes que sa démence lui indiquait.
«Il suffit, Albert, lui dit-elle. Si toute votre existence actuelle a été consacrée à la prière et au repentir, vous n'avez plus rien à expier, et Dieu pardonne à Jean Ziska.
—Dieu ne se révèle pas directement aux humbles créatures qui le servent, répondit le comte en secouant la tête. Il les abaisse ou les encourage en se servant des unes pour le salut ou pour le châtiment des autres. Nous sommes tous les interprètes de sa volonté, quand nous cherchons à réprimander ou à consoler nos semblables dans un esprit de charité. Vous n'avez pas le droit, jeune fille, de prononcer sur moi les paroles de l'absolution. Le prêtre lui-même n'a pas cette haute mission que l'orgueil ecclésiastique lui attribue. Mais vous pouvez me communiquer la grâce divine en m'aimant. Votre amour peut me réconcilier avec le ciel, et me donner l'oubli des jours qu'on appelle l'histoire des siècles passés… Vous me feriez de la part du Tout-Puissant les plus sublimes promesses, que je ne pourrais vous croire; je ne verrais en cela qu'un noble et généreux fanatisme. Mettez la main sur votre coeur, demandez-lui si ma pensée l'habite, si mon amour le remplit, et s'il vous répond __oui_, ceouisera la formule sacramentelle de mon absolution, le pacte de ma réhabilitation, le charme qui fera descendre en moi le repos, le bonheur, l'oubli!C'est ainsi seulement que vous pourrez être la prêtresse de mon culte, et que mon âme sera déliée dans le ciel, comme celle du catholique croit l'être par la bouche de son confesseur. Dites que vous m'aimez, s'écria-t-il en se tournant vers elle avec passion comme pour l'entourer de ses bras.» Mais elle recula, effrayée du serment qu'il lui demandait; et il retomba sur les ossements en exhalant un gémissement profond, et en s'écriant: «Je savais bien qu'elle ne pourrait pas m'aimer, que je ne serais jamais pardonné, que je n'oublieraisjamais les jours où je ne l'ai pas connue!
—Albert, cher Albert, dit Consuelo profondément émue de la douleur qui le déchirait, écoutez-moi avec un peu de courage. Vous me reprochez de vouloir vous leurrer par l'idée d'un miracle, et cependant vous m'en demandez un plus grand encore. Dieu, qui voit tout, et qui apprécie nos mérites, peut tout pardonner. Mais une créature faible et bornée, comme moi surtout, peut-elle comprendre et accepter, par le seul effort de sa pensée et de son dévouement, un amour aussi étrange que le vôtre? Il me semble que c'est à vous de m'inspirer cette affection exclusive que vous demandez, et qu'il ne dépend pas de moi de vous donner, surtout lorsque je vous connais encore si peu. Puisque nous parlons ici cette langue mystique de la dévotion qui m'a été un peu enseignée dans mon enfance, je vous dirai qu'il faut être en état de grâce pour être relevé de ses fautes. Eh bien, l'espèce d'absolution que vous demandez à mon amour, la méritez-vous? Vous réclamez le sentiment le plus pur, le plus tendre, le plus doux; et il me semble que votre âme n'est disposée ni à la douceur, ni à la tendresse. Vous y nourrissez les plus sombres pensées, et comme d'éternels ressentiments.
—Que voulez-vous dire, Consuelo? Je ne vous entends pas.
—Je veux dire que vous êtes toujours en proie à des rêves funestes, à des idées de meurtre, à des visions sanguinaires. Vous pleurez sur des crimes que vous croyez avoir commis il y a plusieurs siècles, et dont vous chérissez en même temps le souvenir; car vous les appelez glorieux et sublimes, vous les attribuez à la volonté du ciel, à la juste colère de Dieu. Enfin, vous êtes effrayé et orgueilleux à la fois de jouer dans votre imagination le rôle d'une espèce d'ange exterminateur. En supposant que vous ayez été vraiment, dans le passé, un homme de vengeance et de destruction, on dirait que vous avez gardé l'instinct, la tentation, et presque le goût de cette destinée affreuse, puisque vous regardez toujours au delà de votre vie présente, et que vous pleurez sur vous comme sur un criminel condamné à l'être encore.
—Non, grâce au Père tout-puissant des âmes, qui les reprend et les retrempe dans l'amour de son sein pour les rendre à l'activité de la vie! s'écria Rudolstadt en levant ses bras vers le ciel; non, je n'ai conservé aucun instinct de violence et de férocité. C'est bien assez de savoir que j'ai été condamné à traverser, le glaive et la torche à la main, ces temps barbares que nous appelions, dans notre langage fanatique et hardi,le temps du zèle et de la fureur. Mais vous ne savez point l'histoire, sublime enfant; vous ne comprenez pas le passé; et les destinées des nations, où vous avez toujours eu sans doute une mission de paix, un rôle d'ange consolateur, sont devant vos yeux comme des énigmes. Il faut que vous sachiez pourtant quelque chose de ces effrayantes vérités, et que vous ayez une idée de ce que la justice de Dieu commande parfois aux hommes infortunés.
—Parlez donc, Albert; expliquez-moi ce que de vaines disputes sur les cérémonies de la communion ont pu avoir de si important et de si sacré de part ou d'autre, pour que les nations se soient égorgées au nom de la divine Eucharistie.
—Vous avez raison de l'appeler divine, répondit Albert en s'asseyant auprès de Consuelo sur le bord de la source. Ce simulacre de l'égalité, cette cérémonie instituée par un être divin entre tous les hommes, pour éterniser le principe de la fraternité, ne mérite pas moins de votre bouche, ô vous qui êtes l'égale des plus grandes puissances et des plus nobles créatures dont puisse s'enorgueillir la race humaine! Et cependant il est encore des êtres vaniteux et insensés qui vous regarderont comme d'une race inférieure à la leur, et qui croiront votre sang moins précieux que celui des rois et des princes de la terre. Que penseriez-vous de moi, Consuelo, si, parce que je suis issu de ces rois et de ces princes, je m'élevais dans ma pensée au-dessus de vous?
—Je vous pardonnerais un préjugé que toute votre caste regarde comme sacré, et contre lequel je n'ai jamais songé à me révolter, heureuse que je suis d'être née libre et pareille aux petits, que j'aime plus que les grands.
—Vous me le pardonneriez, Consuelo; mais vous ne m'estimeriez guère; et vous ne seriez point ici, seule avec moi, tranquille auprès d'un homme qui vous adore, et certaine qu'il vous respectera autant que si vous étiez proclamée, par droit de naissance, impératrice de la Germanie. Oh! laissez-moi croire que, sans cette connaissance de mon caractère et de mes principes, vous n'auriez pas eu pour moi cette céleste pitié qui vous a amenée ici la première fois. Eh bien, ma soeur chérie, reconnaissez donc dans votre coeur, auquel je m'adresse (sans vouloir fatiguer votre esprit de raisonnements philosophiques), que l'égalité est sainte, que c'est la volonté du père des hommes, et que le devoir des hommes est de chercher à l'établir entre eux. Lorsque les peuples étaient fortement attachés aux cérémonies de leur culte, la communion représentait pour eux toute l'égalité dont les lois sociales leur permettaient de jouir. Les pauvres et les faibles y trouvaient une consolation et une promesse religieuse, qui leur faisait supporter leurs mauvais jours, et espérer, dans l'avenir du monde, des jours meilleurs pour leurs descendants. La nation bohème avait toujours voulu observer les mêmes rites eucharistiques que les apôtres avaient enseignés et pratiqués. C'était bien la communion antique et fraternelle, le banquet de l'égalité, la représentation du règne de Dieu, c'est-à-dire de la vie de communauté, qui devait se réaliser sur la face de la terre. Un jour, l'église romaine qui avait rangé les peuples et les rois sous sa loi despotique et ambitieuse, voulut séparer le chrétien du prêtre, la nation du sacerdoce, le peuple du clergé. Elle mit le calice dans les mains de ses ministres, afin qu'ils pussent cacher la Divinité dans des tabernacles mystérieux; et, par des interprétations absurdes, ces prêtres érigèrent l'Eucharistie en un culte idolâtrique, auquel les citoyens n'eurent droit de participer que selon leur bon plaisir. Ils prirent les clefs des consciences dans le secret de la confession; et la coupe sainte, la coupe glorieuse où l'indigent allait désaltérer et retremper son âme, fut enfermée dans des coffres de cèdre et d'or, d'où elle ne sortait plus que pour approcher des lèvres du prêtre. Lui seul était digne de boire le sang et les larmes du Christ. L'humble croyant devait s'agenouiller devant lui, et lécher sa main pour manger le pain des anges! Comprenez-vous maintenant pourquoi le peuple s'écria tout d'une voix:La coupe! rendez-nous la coupe!La coupe aux petits, la coupe aux enfants, aux femmes, aux pécheurs et aux aliénés! la coupe à tous les pauvres, à tous les infirmes de corps et d'esprit; tel fut le cri de révolte et de ralliement de toute la Bohême. Vous savez le reste, Consuelo; vous savez qu'à cette idée première, qui résumait dans un symbole religieux toute la joie, tous les nobles besoins d'un peuple fier et généreux, vinrent se rattacher, par suite de la persécution, et au sein d'une lutte terrible contre les nations environnantes, toutes les idées de liberté patriotique et d'honneur national. La conquête de la coupe entraîna les plus nobles conquêtes, et créa une société nouvelle. Et maintenant si l'histoire, interprétée par des juges ignorants ou sceptiques, vous dit que la fureur du sang et la soif de l'or allumèrent seules ces guerres funestes, soyez sûre que c'est un mensonge fait à Dieu et aux hommes. Il est bien vrai que les haines et les ambitions Particulières vinrent souiller les exploits de nos pères; mais c'était le vieil esprit de domination et d'avidité qui rongeait toujours les riches et les nobles. Eux seuls compromirent et trahirent dix fois la cause sainte. Le peuple, barbare mais sincère, fanatique mais inspiré, s'incarna dans des sectes dont les noms poétiques vous sont connus. Les Taborites, les Orébites, les Orphelins, les Frères de l'union, c'était là le peuple martyr de sa croyance, réfugié sur les montagnes, observant dans sa rigueur la loi de partage et d'égalité absolue, ayant foi à la vie éternelle de l'âme dans les habitants du monde terrestre, attendant la venue et le festin de Jésus-Christ, la résurrection de Jean Huss, de Jean Ziska, de Procope Rase, et de tous ces chefs invincibles qui avaient prêché et servi la liberté. Cette croyance n'est point une fiction, selon moi, Consuelo. Notre rôle sur la terre n'est pas si court qu'on le suppose communément, et nos devoirs s'étendent au delà de la tombe. Quant à l'attachement étroit et puéril qu'il plaît au chapelain, et peut-être à mes bons et faibles parents, de m'attribuer pour les pratiques et les formules du culte hussitique, s'il est vrai que, dans mes jours d'agitation et de fièvre, j'aie paru confondre le symbole avec le principe, la figure avec l'idée, ne me méprisez pas trop, Consuelo. Au fond de ma pensée je n'ai jamais voulu faire revivre en moi ces rites oubliés, qui n'auraient plus de sens aujourd'hui. Ce sont d'autres figures et d'autres symboles qui conviendraient aujourd'hui à des hommes plus éclairés, s'ils consentaient à ouvrir les yeux, et si le joug de l'esclavage permettait aux peuples de chercher la religion de la liberté. On a durement et faussement interprété mes sympathies, mes goûts et mes habitudes. Las de voir la stérilité et la vanité de l'intelligence des hommes de ce siècle, j'ai eu besoin de retremper mon coeur compatissant dans le commerce des esprits simples ou malheureux. Ces fous, ces vagabonds, tous ces enfants déshérités des biens de la terre et de l'affection de leurs semblables, j'ai pris plaisir à converser avec eux; à retrouver, dans les innocentes divagations de ceux qu'on appelle insensés, les lueurs fugitives, mais souvent éclatantes, de la logique divine; dans les aveux de ceux qu'on appelle coupables et réprouvés, les traces profondes, quoique souillées, de la justice et de l'innocence, sous la forme de remords et de regrets. En me voyant agir ainsi, m'asseoir à la table de l'ignorant et au chevet du bandit, on en a conclu charitablement que je me livrais à des pratiques d'hérésie, et même de sorcellerie. Que puis-je répondre à de telles accusations? Et quand mon esprit, frappé de lectures et de méditations sur l'histoire de mon pays, s'est trahi par des paroles qui ressemblaient au délire, et qui en étaient peut-être, on a eu peur de moi, comme d'un frénétique, inspiré par le diable … Le diable! savez-vous ce que c'est, Consuelo, et dois-je vous expliquer cette mystérieuse allégorie, créée par les prêtres de toutes les religions?
—Oui, mon ami, dit Consuelo, qui, rassurée et presque persuadée, avait oublié sa main dans celles d'Albert. Expliquez-moi ce que c'est que Satan. A vous dire vrai, quoique j'aie toujours cru en Dieu, et que je ne me sois jamais révoltée ouvertement contre ce qu'on m'en a appris, je n'ai jamais pu croire au diable. S'il existait, Dieu l'enchaînerait si loin de lui et de nous, que nous ne pourrions pas le savoir.
—S'il existait, il ne pourrait être qu'une création monstrueuse de ce Dieu, que les sophistes les plus impies ont mieux aimé nier que de ne pas le reconnaître pour le type et l'idéal de toute perfection, de toute science, et de tout amour. Comment la perfection aurait-elle pu enfanter le mal; la science, le mensonge; l'amour, la haine et la perversité? C'est une fable qu'il faut renvoyer à l'enfance du genre humain, alors que les fléaux et les tourmentes du monde physique faisaient penser aux craintifs enfants de la terre qu'il y avait deux dieux, deux esprits créateurs et souverains, l'un source de tous les biens, l'autre de tous les maux; deux principes presque égaux, puisque le règne d'Éblis devait durer des siècles innombrables, et ne céder qu'après de formidables combats dans les sphères de l'empyrée. Mais pourquoi, après la prédication de Jésus et la lumière pure de l'Évangile, les prêtres osèrent-ils ressusciter et sanctionner dans l'esprit des peuples cette croyance grossière de leurs antiques aïeux? C'est que, soit insuffisance, soit mauvaise interprétation de la doctrine apostolique, la notion du bien et du mal était restée obscure et inachevée dans l'esprit des hommes. On avait admis et consacré le principe de division absolue dans les droits et dans les destinées de l'esprit et de la chair, dans les attributions du spirituel et du temporel. L'ascétisme chrétien exaltait l'âme, et flétrissait le corps. Peu à peu, le fanatisme ayant poussé à l'excès cette réprobation de la vie matérielle, et la société ayant gardé, malgré la doctrine de Jésus, le régime antique des castes, une petite portion des hommes continua de vivre et de régner par l'intelligence, tandis que le grand nombre végéta dans les ténèbres de la superstition. Il arriva alors en réalité que les castes éclairées et puissantes, le clergé surtout, furent l'âme de la société, et que le peuple n'en fut que le corps. Quel était donc, dans ce sens, le vrai patron des êtres intelligents? Dieu; et celui des ignorants? Le diable; car Dieu donnait la vie de l'âme, et proscrivait la vie des sens, vers laquelle Satan attirait toujours les hommes faibles et grossiers. Une secte mystérieuse et singulière rêva, entre beaucoup d'autres, de réhabiliter la vie de la chair, et de réunir dans un seul principe divin ces deux principes arbitrairement divisés. Elle voulut sanctionner l'amour, l'égalité, la communauté de tous, les éléments de bonheur. C'était une idée juste et sainte. Quels en furent les abus et les excès, il n'importe. Elle chercha donc à relever de son abjection le prétendu principe du mal, et à le rendre, au contraire, serviteur et agent du bien. Satan fut absous et réintégré par ces philosophes dans le choeur des esprits célestes; et par de poétiques interprétations, ils affectèrent de regarder Michel et les archanges de sa milice comme des oppresseurs et des usurpateurs de gloire et de puissance. C'était bien vraiment la figure des pontifes et des princes de l'Église, de ceux qui avaient refoulé dans les fictions de l'enfer la religion de l'égalité et le principe du bonheur pour la famille humaine. Le sombre et triste Lucifer sortit donc des abîmes où il rugissait enchaîné, comme le divin Prométhée, depuis tant de siècles. Ses libérateurs n'osèrent l'invoquer hautement; mais dans des formules mystérieuses et profondes, ils exprimèrent l'idée de son apothéose et de son règne futur sur l'humanité, trop longtemps détrônée, avilie et calomniée comme lui. Mais sans doute je vous fatigue avec ces explications. Pardonnez-les-moi, chère Consuelo. On m'a représenté à vous comme l'antechrist et l'adorateur du démon; je voulais me justifier, et me montrer à vous un peu moins superstitieux que ceux qui m'accusent.
—Vous ne fatiguez nullement mon attention, dit Consuelo avec un doux sourire, et je suis fort satisfaite d'apprendre que je n'ai point fait un pacte avec l'ennemi du genre humain en me servant, une certaine nuit, de la formule des Lollards.
—Je vous trouve bien savante sur ce point, reprit Albert.»
Et il continua de lui expliquer le sens élevé de ces grandes vérités dites hérétiques, que les sophistes du catholicisme ont ensevelies sous les accusations et les arrêts de leur mauvaise foi. Il s'anima peu à peu en révélant les études, les contemplations et les rêveries austères qui l'avaient lui-même conduit à l'ascétisme et à la superstition, dans des temps qu'il croyait plus éloignés qu'ils ne l'étaient en effet. En s'efforçant de rendre cette confession claire et naïve, il arriva à une lucidité d'esprit extraordinaire, parla de lui-même avec autant de sincérité et de jugement que s'il se fût agi d'un autre, et condamna les misères et les défaillances de sa propre raison comme s'il eût été depuis longtemps guéri de ces dangereuses atteintes. Il parlait avec tant de sagesse, qu'à part la notion du temps, qui semblait inappréciable pour lui dans le détail de sa vie présente (puisqu'il en vint à se blâmer de s'être cru autrefois Jean Ziska, Wratislaw, Podiebrad, et plusieurs autres personnages du passé, sans se rappeler qu'une demi-heure auparavant il était retombé dans cette aberration), il était impossible à Consuelo de ne pas reconnaître en lui un homme supérieur, éclairé de connaissances plus étendues et d'idées plus généreuses, et plus justes par conséquent, qu'aucun de ceux qu'elle avait rencontrés.
—Peu à peu l'attention et l'intérêt avec lesquels elle l'écoutait, la vive intelligence qui brillait dans les grands yeux de cette jeune fille, prompte à comprendre, patiente à suivre toute étude, et puissante pour s'assimiler tout élément de connaissance élevée, animèrent Rudolstadt d'une conviction toujours plus profonde, et son éloquence devint saisissante. Consuelo, après quelques questions et quelques objections auxquelles il sut répondre heureusement, ne songea plus tant à satisfaire sa curiosité naturelle pour les idées, qu'à jouir de l'espèce d'enivrement d'admiration que lui causait Albert. Elle oublia tout ce qui l'avait émue dans la journée, et Anzoleto, et Zdenko, et les ossements qu'elle avait devant les yeux. Une sorte de fascination s'empara d'elle; et le lieu pittoresque où elle se trouvait, avec ses cyprès, ses rochers terribles, et son autel lugubre, lui parut, à la lueur mouvante des torches, une sorte d'Elysée magique où se promenaient d'augustes et solennelles apparitions. Elle tomba, quoique bien éveillée, dans une espèce de somnolence de ces facultés d'examen qu'elle avait tenues un peu trop tendues pour son organisation poétique. N'entendant plus ce que lui disait Albert, mais plongée dans une extase délicieuse, elle s'attendrit à l'idée de ce Satan qu'il lui avait montré comme une grande idée méconnue, et que son imagination d'artiste reconstruisait comme une belle figure pâle et douloureuse, soeur de celle du Christ, et doucement penchée vers elle la fille du peuple et l'enfant proscrit de la famille universelle. Tout à coup elle s'aperçut qu'Albert ne lui parlait plus, qu'il ne tenait plus sa main, qu'il n'était plus assis à ses côtés, mais qu'il était debout à deux pas d'elle, auprès de l'ossuaire, et qu'il jouait sur son violon l'étrange musique dont elle avait été déjà surprise et charmée.
Albert fit chanter d'abord à son instrument plusieurs de ces cantiques anciens dont les auteurs sont ou inconnus chez nous, ou peut-être oubliés désormais en Bohème, mais dont Zdenko avait gardé la précieuse tradition, et dont le comte avait retrouvé la lettre à force d'études et de méditation. Il s'était tellement nourri l'esprit de ces compositions, barbares au premier abord, mais profondément touchantes et vraiment belles pour un goût sérieux et éclairé, qu'il se les était assimilées au point de pouvoir improviser longtemps sur l'idée de ces motifs, y mêler ses propres idées, reprendre et développer le sentiment primitif de la composition, et s'abandonner à son inspiration personnelle, sans que le caractère original, austère et frappant, de ces chants antiques fût altéré par son interprétation ingénieuse et savante. Consuelo s'était promis d'écouter et de retenir ces précieux échantillons de l'ardent génie populaire de la vieille Bohème. Mais tout esprit d'examen lui devint bientôt impossible, tant à cause de la disposition rêveuse où elle se trouvait, qu'à cause du vague répandu dans cette musique étrangère à son oreille.
Il y a une musique qu'on pourrait appeler naturelle, parce qu'elle n'est point le produit de la science et de la réflexion, mais celui d'une inspiration qui échappe à la rigueur des règles et des conventions. C'est la musique populaire: c'est celle des paysans particulièrement. Que de belles poésies naissent, vivent, et meurent chez eux, sans avoir jamais eu les honneurs d'une notation correcte, et sans avoir daigné se renfermer dans la version absolue d'un thème arrêté! L'artiste inconnu qui improvise sa rustique ballade en gardant ses troupeaux, ou en poussant le soc de sa charrue (et il en est encore, même dans les contrées qui paraissent les moins poétiques), s'astreindra difficilement à retenir et à fixer ses fugitives idées. Il communique cette ballade aux autres musiciens, enfants comme lui de la nature, et ceux-ci la colportent de hameau en hameau, de chaumière en chaumière, chacun la modifiant au gré de son génie individuel. C'est pour cela que ces chansons et ces romances pastorales, si piquantes de naïveté ou si profondes de sentiment, se perdent pour la plupart, et n'ont guère jamais plus d'un siècle d'existence dans la mémoire des paysans. Les musiciens formés aux règles de l'art ne s'occupent point assez de les recueillir. La plupart les dédaignent, faute d'une intelligence assez pure et d'un sentiment assez élevé pour les comprendre; d'autres se rebutent de la difficulté qu'ils rencontrent aussitôt qu'ils veulent trouver cette véritable et primitive version, qui n'existe déjà peut-être plus pour l'auteur lui-même; et qui certainement n'a jamais été reconnue comme un type déterminé et invariable par ses nombreux interprètes. Les uns l'ont altérée par ignorance; les autres l'ont développée, ornée, ou embellie par l'effet de leur supériorité, parce que l'enseignement de l'art ne leur a point appris à en refouler les instincts. Ils ne savent point eux-mêmes qu'ils ont transformé l'œuvre primitive, et leurs naïfs auditeurs ne s'en aperçoivent pas davantage. Le paysan n'examine ni ne compare. Quand le ciel l'a fait musicien, il chante à la manière des oiseaux, du rossignol surtout dont l'improvisation est continuelle, quoique les éléments de son chant varié à l'infini soient toujours les mêmes. D'ailleurs le génie du peuple est d'une fécondité sans limite[1]. Il n'a pas besoin d'enregistrer ses productions; il produit sans se reposer, comme la terre qu'il cultive; il crée à toute heure, comme la nature qui l'inspire.
[Note 1: Si vous écoutez attentivement les joueurs de cornemuse qui font le métier de ménétriers dans nos campagnes du centre de la France, vous verrez qu'ils ne savent pas moins de deux on trois cents compositions du même genre et du même caractère, mais qui ne sont jamais empruntées les unes aux autres; et vous vous assurerez qu'en moins de trois ans, ce répertoire immense est entièrement renouvelé. J'ai eu dernièrement avec un de ces ménestrels ambulants la conversation suivante:
«Vous avez appris un peu de musique?—Certainement j'ai appris à jouer de la cornemuse à gros bourdon, et de la musette à clefs.—-Où avez-vous pris des leçons?—En Bourbonnais, dans les bois.—Quel était votre maître?—-Un homme des bois.—Vous connaissez donc les notes?—Je crois bien!—En quel ton jouez-vous là?—En quel ton? Qu'est-ce que cela veut dire?—N'est-ce pas enréque vous jouez?—Je ne connais pas leré.—Comment donc s'appellent vos notes?—Elles s'appellent des notes; elles n'ont pas de noms particuliers.—Comment retenez-vous tant d'airs différents?—On écoute!—Qui est-ce qui compose tous ces airs?—Beaucoup de personnes, des fameux musiciens dans les bois.—Ils en font donc beaucoup?—Ils en font toujours; ils ne s'arrêtent jamais.—Ils ne font rien autre chose?—Ils coupent le bois.—Ils sont bûcherons?—Presque tous bûcherons. On dit chez nous que la musique pousse dans les bois. C'est toujours là qu'on la trouve.—Et c'est là que vous allez la chercher?—Tous les ans. Les petits musiciens n'y vont pas. Ils écoutent ce qui vient par les chemins, et ils le redisent comme ils peuvent. Mais pour prendre l'accentvéritable, il faut aller écouter les bûcherons du Bourbonnais.—Et comment cela leur vient-il?—En se promenant dans les bois, en rentrant le soir à la maison, en se reposant le dimanche.—Et vous, composez-vous?—Un peu, mais guère, et ça ne vaut pas grand'chose. Il faut être né dans les bois, et je suis de la plaine. Il n'y a personne qui me vaille pour l'accent; mais pour inventer, nous n'y entendons rien, et nous faisons mieux de ne pas nous en mêler.
Je voulus lui faire dire ce qu'il entendait par l'accent. Il n'en put venir à bout, peut-être parce qu'il le comprenait trop bien et me jugeait indigne de le comprendre. Il était jeune, sérieux, noir comme un pifferaro de la Calabre, allait de fête en fête, jouant tout le jour, et ne dormant pas depuis trois nuits, parce qu'il lui fallait faire six ou huit lieues avant le lever du soleil pour se transporter d'un village à l'autre. Il ne s'en portait que mieux, buvait des brocs de vin à étourdir un boeuf, et ne se plaignait pas, comme le sonneur de trompe de Walter Scott, d'avoirperdu son vent. Plus il buvait, plus il était grave et fier. Il jouait fort bien, et avait grandement raison d'être vain de son accent. Nous observâmes que son jeu était une modification perpétuelle de chaque thème. Il fut impossible d'écrire un seul de ces thèmes sans prendre note pour chacun d'une cinquantaine de versions différentes. C'était là son mérite probablement et son art. Ses réponses à mes questions m'ont fait retrouver, je crois, l'étymologie du nom debourréequ'on donne aux danses de ce pays.bourréeest le synonyme de fagot, et les bûcherons du Bourbonnais ont donné ce nom à leurs compositions musicales, comme maître Adam donna celui dechevillesà ses poésies.]
Consuelo avait dans le coeur tout ce qu'il faut y avoir de candeur, de poésie et de sensibilité, pour comprendre la musique populaire et pour l'aimer passionnément. En cela elle était grande artiste, et les théories savantes qu'elle avait approfondies n'avaient rien ôté à son génie de cette fraîcheur et de cette suavité qui est le trésor de l'inspiration et la jeunesse de l'âme. Elle avait dit quelquefois à Anzoleto, en cachette du Porpora, qu'elle aimait mieux certaines barcarolles des pêcheurs de l'Adriatique que toute la science dePadre Martiniet demaestro Durante. Les boléros et les cantiques de sa mère étaient pour elle une source de vie poétique, où elle ne se lassait pas de puiser tout au fond de ses souvenirs chéris. Quelle impression devait donc produire sur elle le génie musical de la Bohème, l'inspiration de ce peuple pasteur, guerrier, fanatique, grave et doux au milieu des plus puissants éléments de force et d'activité! C'étaient là des caractères frappants et tout à fait neufs pour elle. Albert disait cette musique avec une rare intelligence de l'esprit national et du sentiment énergique et pieux qui l'avait fait naître. Il y joignait, en improvisant, la profonde mélancolie et le regret déchirant que l'esclavage, avait imprimé à son caractère personnel et à celui de son peuple; et ce mélange de tristesse et de bravoure, d'exaltation et d'abattement, ces hymnes de reconnaissance unis à des cris de détresse, étaient l'expression la plus complète et la plus profonde, et de la pauvre Bohème, et du pauvre Albert.
On a dit avec raison que le but de la musique, c'était l'émotion. Aucun autre art ne réveillera d'une manière aussi sublime le sentiment humain dans les entrailles de l'homme; aucun autre art ne peindra aux yeux de l'âme, et les splendeurs de la nature, et les délices de la contemplation, et le caractère des peuples, et le tumulte de leurs passions, et les langueurs de leurs souffrances. Le regret, l'espoir, la terreur, le recueillement, la consternation, l'enthousiasme, la foi, le doute, la gloire, le calme, tout cela et plus encore, la musique nous le donne et nous le reprend, au gré de son génie et selon toute la portée du nôtre. Elle crée même l'aspect des choses, et, sans tomber dans les puérilités des effets de sonorité, ni dans l'étroite imitation des bruits réels, elle nous fait voir, à travers un voile vaporeux qui les agrandit et les divinise, les objets extérieurs où elle transporte notre imagination. Certains cantiques feront apparaître devant nous les fantômes gigantesques des antiques cathédrales, en même temps qu'ils nous feront pénétrer dans la pensée des peuples qui les ont bâties et qui s'y sont prosternés pour chanter leurs hymnes religieux. Pour qui saurait exprimer puissamment et naïvement la musique des peuples divers, et pour qui saurait l'écouter comme il convient, il ne serait pas nécessaire de faire le tour du monde, de voir les différentes nations, d'entrer dans leurs monuments, de lire leurs livres, et de parcourir leurs steppes, leurs montagnes, leurs jardins, ou leurs déserts. Un chant juif bien rendu nous fait pénétrer dans la synagogue; toute l'Ecosse est dans un véritable air écossais, comme toute l'Espagne est dans un véritable air espagnol. J'ai été souvent ainsi en Pologne, en Allemagne, à Naples, en Irlande, dans l'Inde, et je connais mieux ces hommes et ces contrées que si je les avais examinés durant des années! Il ne fallait qu'un instant pour m'y transporter et m'y faire vivre de toute la vie qui les anime. C'était l'essence de cette vie que je m'assimilais sous le prestige de la musique.
Peu à peu Consuelo cessa d'écouter et même d'entendre le violon d'Albert. Toute son âme était attentive; et ses sens, fermés aux perceptions directes, s'éveillaient dans un autre monde, pour guider son esprit à travers des espaces inconnus habités par de nouveaux êtres. Elle voyait, dans un chaos étrange, à la fois horrible et magnifique, s'agiter les spectres des vieux héros de la Bohème; elle entendait le glas funèbre de la cloche des couvents, tandis que les redoutables Taborites descendaient du sommet de leurs monts fortifiés, maigres, demi-nus, sanglants et farouches. Puis elle voyait les anges de la mort se rassembler sur les nuages, le calice et le glaive à la main. Suspendus en troupe serrée sur la tête des pontifes prévaricateurs, elle les voyait verser sur la terre maudite la coupe de la colère divine. Elle croyait entendre le choc de leurs ailes pesantes, et le sang du Christ tomber en larges gouttes derrière eux pour éteindre l'embrasement allumé par leur fureur. Tantôt c'était une nuit d'épouvante et de ténèbres, où elle entendait gémir et râler les cadavres abandonnés sur les champs de bataille. Tantôt c'était un jour ardent dont elle osait soutenir l'éclat, et où elle voyait passer comme la foudre le redoutable aveugle sur son char, avec son casque rond, sa cuirasse rouillée, et le bandeau ensanglanté qui lui couvrait les yeux. Les temples s'ouvraient d'eux-mêmes à son approche; les moines fuyaient dans le sein de la terre, emportant et cachant leurs reliques et leurs trésors dans les pans de leurs robes. Alors les vainqueurs apportaient des vieillards exténués, mendiants, couverts de plaies comme Lazare; des fous accouraient en chantant et en riant comme Zdenko; les bourreaux souillés d'un sang livide, les petits enfants aux mains pures, aux fronts angéliques, les femmes guerrières portant des faisceaux de piques et des torches de résine, tous s'asseyaient autour d'une table; et un ange, radieux et beau comme ceux qu'Albert Durer a placés dans ses compositions apocalyptiques, venait offrir à leurs lèvres avides la coupe de bois, le calice du pardon, de la réhabilitation, et de la sainte égalité.
Cet ange reparaissait dans toutes les visions qui passèrent en cet instant devant les yeux de Consuelo. En le regardant bien, elle reconnut Satan, le plus beau des immortels après Dieu, le plus triste après Jésus, le plus fier parmi les plus fiers. Il traînait après lui les chaînes qu'il avait brisées; et ses ailes fauves, dépouillées et pendantes, portaient les traces de la violence et de la captivité. Il souriait douloureusement aux hommes souillés de crimes, et pressait les petits enfants sur son sein.