LXII.

En faisant ces réflexions naïves, le guide, après avoir donné l'avoine à ses chevaux, et s'être administré à lui-même, dans un cabaret voisin, une large pinte d'hydromel pour se réveiller, reprit le chemin de Riesenburg, sans trop se presser, ainsi que Consuelo l'avait bien espéré et prévu tout en lui recommandant de faire diligence. Le brave garçon, à mesure qu'il s'éloignait d'elle, se perdait en conjectures sur l'aventure romanesque dont il venait d'être l'entremetteur. Peu à peu les vapeurs de la nuit, et peut-être aussi celles de la boisson fermentée, lui firent paraître cette aventure plus merveilleuse encore. «Il serait plaisant, pensait-il, que cette femme noire fût un homme, et cet homme le revenant du château, le fantôme noir du Schreckenstein? On dit qu'il joue toutes sortes de mauvais tours aux voyageurs de nuit, et le vieux Hanz m'a juré l'avoir vu plus de dix fois dans son écurie lorsqu'il allait donner l'avoine aux chevaux du vieux baron d’Albert avant le jour. Diable! ce ne serait pas si plaisant! la rencontre et la société de ces êtres-là est toujours suivie de quelque malheur. Si mon pauvre grison a porté Satan cette nuit, il en mourra pour sûr. Il me semble qu'il jette déjà du feu par les naseaux; pourvu qu'il ne prenne pas le mors aux dents! Pardieu! je suis curieux d'arriver au château, pour voir si, au lieu de l'argent que cette diablesse m'a donné, je ne vais pas trouver des feuilles sèches dans ma poche. Et si l'on venait me dire que la signora Porporina dort bien tranquillement dans son lit au lieu de courir sur la route de Prague, qui serait pris, du diable ou de moi? Le fait est qu'elle galopait comme le vent, et qu'elle a disparu en me quittant, comme si elle se fût enfoncée sous terre.»

Anzoleto n'avait pas manqué de se lever à minuit, de prendre son stylet, de se parfumer, et d'éteindre son flambeau. Mais au moment où il crut pouvoir ouvrir sa porte sans bruit (il avait déjà remarqué que la serrure était douce et fonctionnait très discrètement), il fut fort étonné de ne pouvoir imprimer à la clef le plus léger mouvement. Il s'y brisa les doigts, et s'y épuisa de fatigue, au risque d'éveiller quelqu'un en secouant trop fortement la porte. Tout fut inutile. Son appartement n'avait pas d'autre issue; la fenêtre donnait sur les jardins à une élévation de cinquante pieds, parfaitement nue et impossible à franchir; la seule pensée en donnait le vertige.

«Ceci n'est pas l'ouvrage du hasard, se dit Anzoleto après avoir encore inutilement essayé d'ébranler sa porte. Que ce soit Consuelo (et ce serait bon signe; sa peur me répondrait de sa faiblesse) ou que ce soit le comte Albert, tous deux me le paieront à la fois!»

II prit le parti de se rendormir. Le dépit l'en empêcha; et peut-être Aussi un certain malaise voisin de la crainte. Si Albert était l'auteur de cette précaution, lui seul n'était pas dupe, dans la maison, de ses rapports fraternels avec Consuelo. Cette dernière avait paru véritablement épouvantée en l'avertissant de prendre garde àcet homme terrible. Anzoleto avait beau se dire qu'étant fou, le jeune comte ne mettrait peut-être pas de suite dans ses idées, ou qu'étant d'une illustre naissance, il ne voudrait pas, suivant le préjugé du temps, se commettre dans une partie d'honneur avec un comédien; ces suppositions ne le rassuraient point. Albert lui avait paru un fou bien tranquille et bien maître de lui-même; et quant à ses préjugés, il fallait qu'ils ne fussent pas fort enracinés pour lui permettre de vouloir épouser une comédienne. Anzoleto commença donc à craindre sérieusement d'avoir maille à partir avec lui, avant d'en venir à ses fins, et de se faire quelque mauvaise affaire en pure perte. Ce dénouement lui paraissait plus honteux que funeste. Il avait appris à manier l'épée, et se flattait de tenir tête à quelque homme de qualité que ce fût. Néanmoins il ne se sentit pas tranquille, et ne dormit pas.

Vers cinq heures du matin, il crut entendre des pas dans le corridor, et peu après sa porte s'ouvrit sans bruit et sans difficulté. Il ne faisait pas encore bien jour; et en voyant un homme entrer dans sa chambre avec aussi peu de cérémonie, Anzoleto crut que le moment décisif était venu. Il sauta sur son stylet en bondissant comme un taureau. Mais il reconnut aussitôt, à la lueur du crépuscule, son guide qui lui faisait signe de parler bas et de ne pas faire de bruit.

«Que veux-tu dire avec tes simagrées, et que me veux-tu, imbécile? DitAnzoleto avec humeur. Comment as-tu fait pour entrer ici?

—Eh! par où, si ce n'est pas la porte, mon bon seigneur?

—La porte était fermée à clef.

—Mais vous aviez laissé la clef en dehors.

—Impossible! la voilà sur ma table.

—Belle merveille! il y en a une autre.

—Et qui donc m'a joué le tour de m'enfermer ainsi? Il n'y avait qu'une clef hier soir: serait-ce toi, en venant chercher ma valise?

—Je jure que ce n'est pas moi, et que je n'ai pas vu de clef.

—Ce sera donc le diable! Mais que me veux-tu avec ton air affairé et mystérieux? Je ne t'ai pas fait appeler.

—Vous ne me laissez pas le temps de parler! Vous me voyez, d'ailleurs, et vous savez bien sans doute ce que je vous veux. La signora est arrivée sans encombre à Tusta, et, suivant ses ordres, me voici avec mes chevaux pour vous y conduire.»

Il fallut bien quelques instants pour qu'Anzoleto comprit de quoi il s'agissait; mais il s'accommoda assez vite de la vérité pour empêcher que son guide, dont les craintes superstitieuses s'effaçaient d'ailleurs avec les ombres de la nuit, ne retombât dans ses perplexités à l'égard d'une malice du diable. Le drôle avait commencé par examiner et par faire sonner sur les pavés de l'écurie l'argent de Consuelo, et il se tenait pour content de son marché avec l'enfer. Anzoleto comprit à demi-mot, et pensa que la fugitive avait été de son côté surveillée de manière à ne pouvoir l'avertir de sa résolution; que, menacée, poussée à bout peut-être par son jaloux, elle avait saisi un moment propice pour déjouer tous ses efforts, s'évader et prendre la clef des champs.

«Quoi qu'il en soit, dit-il, il n'y a ni à douter ni à balancer. Les avis qu'elle me fait donner par cet homme, qui l'a conduite sur la route de Prague, sont clairs et précis. Victoire! si je puis toutefois sortir d'ici pour la rejoindre sans être forcé de croiser l'épée!»

Il s'arma jusqu'aux dents: et, tandis qu'il s'apprêtait à la hâte, il envoya son guide en éclaireur pour voir si les chemins étaient libres. Sur sa réponse que tout le monde paraissait encore livré au sommeil, excepté le gardien du pont qui venait de lui ouvrir, Anzoleto descendit sans bruit, remonta à cheval, et ne rencontra dans les cours qu'un palefrenier, qu'il appela pour lui donner quelque argent, afin de ne pas laisser à son départ l'apparence d'une fuite.

«Par saint Wenceslas! dit ce serviteur au guide, voilà une étrange chose, les chevaux sont couverts de sueur en sortant de l'écurie comme s'ils avaient couru toute la nuit.

—C'est votre diable noir qui sera venu les panser, répondit l'autre.

—C'est donc cela, reprit le palefrenier, que j'ai entendu un bruit épouvantable toute la nuit de ce côté-là! Je n'ai pas osé venir voir; mais j'ai entendu la herse crier, et le pont-levis s'abattre, tout comme je vous vois dans ce moment-ci: si bien que j'ai cru que c'était vous qui partiez, et que je ne m'attendais guère à vous revoir ce matin.»

Au pont-levis, ce fut une autre observation du gardien.

«Votre seigneurie est donc double? demanda cet homme en se frottant les yeux. Je l'ai vue partir vers minuit, et je la vois encore une fois.

—Vous avez rêvé, mon brave homme, dit Anzoleto en lui faisant aussi une gratification. Je ne serais pas parti sans vous prier de boire à ma santé.

—Votre seigneurie me fait trop d'honneur, dit le portier, qui écorchait un peu l'italien.

—C'est égal, dit-il au guide dans sa langue, j'en ai vu deux cette nuit!

—Et prends garde d'en voir quatre la nuit prochaine, répondit le guide en suivant Anzoleto au galop sur le pont: Le diable noir fait de ces tours-là aux dormeurs de ton espèce.»

Anzoleto, bien averti et bien renseigné par son guide, gagna Tusta ou Tauss; car c'est, je crois, la même ville. Il la traversa après avoir congédié son homme et prit des chevaux de poste, s'abstint de faire aucune question durant dix lieues, et, au terme, désigné, s'arrêta pour déjeuner (car il n'en pouvait plus), et pour demander une madame Wolf qui devait être par là avec une voiture.

Personne ne put lui en donner des nouvelles, et pour cause.

Il y avait bien une madame Wolf dans le village; mais elle était établie depuis cinquante ans dans la ville, et tenait une boutique de mercerie. Anzoleto, brisé, exténué, pensa que Consuelo n'avait pas jugé à propos de s'arrêter en cet endroit. Il demanda une voiture à louer, il n'y en avait pas. Force lui fut de remonter à cheval, et de faire une nouvelle course à franc étrier. Il regardait comme impossible de ne pas rencontrer à chaque instant la bienheureuse voiture, où il pourrait s'élancer et se dédommager de ses anxiétés et de ses fatigues. Mais il rencontra fort peu de voyageurs, et dans aucune voiture il ne vit Consuelo. Enfin, vaincu par l'excès de la lassitude, et ne trouvant de voiture de louage nulle part, il prit le parti de s'arrêter, mortellement vexé, et d'attendre dans une bourgade, au bord de la route, que Consuelo vînt le rejoindre; car il pensait l'avoir dépassée. Il eut le loisir de maudire, tout le reste du jour et toute la nuit suivante, les femmes, les auberges, les jaloux et les chemins. Le lendemain, il trouva une voiture publique de passage, et continua de courir vers Prague, sans être plus heureux. Nous le laisserons cheminer vers le nord, en proie à une véritable rage et à une mortelle impatience mêlée d'espoir, pour revenir un instant nous-mêmes au château, et voir l'effet du départ de Consuelo sur les habitants de cette demeure.

On peut penser que le comte Albert n'avait pas plus dormi que les deux autres personnages de cette brusque aventure. Après s'être muni d'une double clef de la chambre d'Anzoleto, il l'avait enfermé de dehors, et ne s'était plus inquiété de ses tentatives, sachant bien qu'à moins que Consuelo elle-même ne s'en mêlât, nul n'irait le délivrer. A l'égard de cette première possibilité dont l'idée le faisait frémir, Albert eut l'excessive délicatesse de ne pas vouloir faire d'imprudente découverte.

«Si elle l'aime à ce point, pensa-t-il, je n'ai plus à lutter; que mon sort s'accomplisse! Je le saurai assez tôt, car elle est sincère; et demain elle refusera ouvertement les offres que je lui ai faites aujourd'hui. Si elle est seulement persécutée et menacée par cet homme dangereux, la voilà du moins pour une nuit à l'abri de ses poursuites. Maintenant, quelque bruit furtif que j'entende autour de moi, je ne bougerai pas, et je ne me rendrai point odieux; je n'infligerai pas à cette infortunée le supplice de la honte, en me montrant devant elle sans être appelé. Non! je ne jouerai point le rôle d'un espion lâche, d'un jaloux soupçonneux, lorsque jusqu'ici ses refus, ses irrésolutions, ne m'ont donné aucun droit sur elle. Je ne sais qu'une chose, rassurante pour mon honneur, effrayante pour mon amour; c'est que je ne serai pas trompé. Ame de celle que j'aime, toi qui résides à la fois dans le sein de la plus parfaite des femmes et dans les entrailles du Dieu universel, si, à travers les mystères et les ombres de la pensée humaine, tu peux lire en moi à cette heure, ton sentiment intérieur doit te dire que j'aime trop pour ne pas croire à ta parole!»

Le courageux Albert tint religieusement l'engagement qu'il venait de prendre avec lui-même; et bien qu'il crût entendre les pas de Consuelo à l'étage inférieur au moment de sa fuite, et quelque autre bruit moins explicable du côté de la herse, il souffrit, pria, et contint de ses mains jointes son coeur bondissant dans sa poitrine.

Lorsque le jour parut, il entendit marcher et ouvrir les portes du côté d'Anzoleto.

«L'infâme, se dit-il, la quitte sans pudeur et sans précaution! Il semble qu'il veuille afficher sa victoire! Ah! le mal qu'il me fait ne serait rien, si une autre âme, plus précieuse et plus chère que la mienne, ne devait pas être souillée par son amour.»

A l'heure où le comte Christian avait coutume de se lever, Albert se rendit auprès de lui, avec l'intention, non de l'avertir de ce qui se passait, mais de l'engager à provoquer une nouvelle explication avec Consuelo. Il était sûr qu'elle ne mentirait pas. Il pensait qu'elle devait désirer cette explication, et s'apprêtait à la soulager de son trouble, à la consoler même de sa honte, et à feindre une résignation qui pût adoucir l'amertume de leurs adieux. Albert ne se demandait pas ce qu'il deviendrait après. Il sentait que ou sa raison, ou sa vie, ne supporterait pas un pareil coup, et il ne craignait pas d'éprouver une douleur au-dessus de ses forces.

Il trouva son père au moment où il entrait dans son oratoire. La lettre posée sur le coussin frappa leurs yeux en même temps. Ils la saisirent et la lurent ensemble. Le vieillard en fut atterré, croyant que son fils ne supporterait pas l'événement; mais Albert, qui s'était préparé à un plus grand malheur, fut calme, résigné et ferme dans sa confiance.

«Elle est pure, dit-il; elle veut m'aimer. Elle sent que mon amour est vrai et ma foi inébranlable. Dieu la sauvera du danger. Acceptons cette promesse, mon père, et restons tranquilles. Ne craignez pas pour moi; je serai plus fort que ma douleur, et je commanderai aux inquiétudes si elles s'emparent de moi.

—Mon fils, dit le vieillard attendri, nous voici devant l'image du Dieu de tes pères. Tu as accepté d'autres croyances, et je ne te les ai jamais reprochées avec amertume, tu le sais, quoique mon coeur en ait bien souffert. Je vais me prosterner devant l'effigie de ce Dieu sur laquelle je t'ai promis, dans la nuit qui a précédé celle-ci, de faire tout ce qui dépendrait de moi pour que ton amour fût écouté et sanctifié par un noeud respectable. J'ai tenu ma promesse, et je te la renouvelle. Je vais encore prier pour que le Tout-Puissant exauce tes voeux, et les miens ne contrediront pas ma demande. Ne te joindras-tu pas à moi dans cette heure solennelle qui décidera peut-être dans les cieux des destinées de ton amour sur la terre? O toi, mon noble enfant, à qui l'Éternel a conservé toutes les vertus, malgré les épreuves qu'il a laissé subir à ta foi première! toi que j'ai vu, dans ton enfance, agenouillé à mes côtés sur la tombe de ta mère, et priant comme un jeune ange ce maître souverain dont tu ne doutais pas alors! refuseras-tu aujourd'hui d'élever ta voix vers lui, pour que la mienne ne soit pas inutile?

—Mon père, répondit Albert en pressant le vieillard dans ses bras, si notre foi diffère quant à la forme et aux dogmes, nos âmes restent toujours d'accord sur un principe éternel et divin. Vous servez un Dieu de sagesse et de bonté, un idéal de perfection, de science, et de justice, que je n'ai jamais cessé d'adorer.—O divin crucifié, dit-il en s'agenouillant auprès de son père devant l'image de Jésus; toi que les hommes adorent comme le Verbe, et que je révère comme la plus noble et la plus pure manifestation de l'amour universel parmi nous! entends ma prière, toi dont la pensée vit éternellement en Dieu et en nous! Bénis les instincts justes et les intentions droites! Plains la perversité qui triomphe, et soutiens l'innocence qui combat! Qu'il en soit de mon bonheur ce que Dieu voudra! Mais, ô Dieu humain! que ton influence dirige et anime les coeurs qui n'ont d'autre force et d'autre consolation que ton passage et ton exemple sur la terre!»

Anzoleto poursuivait sa route vers Prague en pure perte; car aussitôt après avoir donné à son guide les instructions trompeuses qu'elle jugeait nécessaires au succès de son entreprise, Consuelo avait pris, sur la gauche, un chemin qu'elle connaissait, pour avoir accompagné deux fois en voiture la baronne Amélie à un château voisin de la petite ville de Tauss. Ce château était le but le plus éloigné des rares courses qu'elle avait eu occasion de faire durant son séjour à Riesenburg. Aussi l'aspect de ces parages et la direction des routes qui les traversaient, s'étaient-ils présentés naturellement à sa mémoire, lorsqu'elle avait conçu et réalisé à la hâte le téméraire projet de sa fuite. Elle se rappelait qu'en la promenant sur la terrasse de ce château, la dame qui l'habitait lui avait dit, tout en lui faisant admirer la vaste étendue des terres qu'on découvrait au loin: Ce beau chemin planté que vous voyez là-bas, et qui se perd à l'horizon, va rejoindre la route du Midi, et c'est par là que nous nous rendons à Vienne. Consuelo, avec cette indication et ce souvenir précis, était donc certaine de ne pas s'égarer, et de regagner à une certaine distance la route par laquelle elle était venue en Bohême. Elle atteignit le château de Biola, longea les cours du parc, retrouva sans peine, malgré l'obscurité, le chemin planté; et avant le jour elle avait réussi à mettre entre elle et le point dont elle voulait s'éloigner une distance de trois lieues environ à vol d'oiseau. Jeune, forte, et habituée dès l'enfance à de longues marches, soutenue d'ailleurs par une volonté audacieuse, elle vit poindre le jour sans éprouver beaucoup de fatigue. Le ciel était serein, les chemins secs, et couverts d'un sable assez doux aux pieds. Le galop du cheval, auquel elle n'était point habituée, l'avait un peu brisée; mais on sait que la marche, en pareil cas, est meilleure que le repos, et que, pour les tempéraments énergiques, une fatigue délasse d'une autre.

Cependant, à mesure que les étoiles pâlissaient, et que le crépuscule achevait de s'éclaircir, elle commençait à s'effrayer de son isolement. Elle s'était sentie bien tranquille dans les ténèbres. Toujours aux aguets, elle s'était crue sûre, en cas de poursuite, de pouvoir se cacher avant d'être aperçue; mais au jour, forcée de traverser de vastes espaces découverts, elle n'osait plus suivre la route battue; d'autant plus qu'elle vit bientôt des groupes se montrer au loin, et se répandre comme des points noirs sur la raie blanche que dessinait le chemin au milieu des terres encore assombries. Si peu loin de Riesenburg, elle pouvait être reconnue par le premier passant; et elle prit le parti de se jeter dans un sentier qui lui sembla devoir abréger son chemin, en allant couper à angle droit le détour que la route faisait autour d'une colline. Elle marcha encore ainsi près d'une heure sans rencontrer personne, et entra dans un endroit boisé, où elle put espérer de se dérober facilement aux regards.

«Si je pouvais ainsi gagner, pensait-elle, une avance de huit à dix lieues sans être découverte, je marcherais ensuite tranquillement sur la grande route; et, à la première occasion favorable, je louerais une voiture et des chevaux.»

Cette pensée lui fit porter la main à sa poche pour y prendre sa bourse, Et calculer ce qu'après son généreux paiement au guide qui l'avait fait Sortir de Riesenburg, il lui restait d'argent pour entreprendre ce long et Difficile voyage. Elle ne s'était pas encore donné le temps d'y réfléchir; et si elle eût fait toutes les réflexions que suggérait la prudence, eût-elle résolu cette fuite aventureuse? Mais quelles furent sa surprise et sa consternation, lorsqu'elle trouva sa bourse beaucoup plus légère qu'elle ne l'avait supposé! Dans son empressement, elle n'avait emporté tout au plus que la moitié de la petite somme qu'elle possédait; ou bien elle avait donné au guide, dans l'obscurité, des pièces d'or pour de l'argent; ou bien encore, en ouvrant sa bourse pour le payer, elle avait laissé tomber dans la poussière de la route une partie de sa fortune. Tant il y a qu'après avoir bien compté et recompté sans pouvoir se faire illusion sur ses faibles ressources, elle reconnut qu'il fallait faire à pied toute la route de Vienne.

Cette découverte lui causa un peu de découragement, non pas à cause de la fatigue, qu'elle ne redoutait point, mais à cause des dangers, inséparables pour une jeune femme, d'une aussi longue route pédestre. La peur que jusque là elle avait surmontée, en se persuadant que bientôt elle pourrait se mettre dans une voiture à l'abri des aventures de grand chemin, commença à parler plus haut qu'elle ne l'avait prévu dans l'effervescence de ses idées; et, comme vaincue pour la première fois de sa vie par l'effroi de sa misère et de sa faiblesse, elle se mit à marcher précipitamment, cherchant les taillis les plus sombres pour se réfugier en cas d'attaque.

Pour comble d'inquiétude, elle s'aperçut bientôt qu'elle ne suivait plus aucun sentier battu, et qu'elle marchait au hasard dans un bois de plus en plus profond et désert. Si cette morne solitude la rassurait à certains égards, l'incertitude de sa direction lui faisait appréhender de revenir sur ses pas et de se rapprocher à son insu du château des Géants. Anzoleto y était peut-être encore: un soupçon, un accident, une idée de vengeance contre Albert pouvaient l'y avoir retenu. D'ailleurs Albert lui-même n'était-il pas à craindre dans ce premier moment de trouble et de désespoir? Consuelo savait bien qu'il se soumettrait à son arrêt; mais si elle allait se montrer aux environs du château, et qu'on vînt dire au jeune comte qu'elle était encore là, à portée d'être atteinte et ramenée, n'accourrait-il pas pour la vaincre par ses supplications et ses larmes? Fallait-il exposer ce noble jeune homme, et sa famille, et sa propre fierté, au scandale et au ridicule d'une entreprise avortée aussitôt que conçue? Le retour d'Anzoleto viendrait peut-être d'ailleurs ramener au bout de quelques jours les embarras inextricables et les dangers d'une situation qu'elle venait de trancher par un coup de tête hardi et généreux. Il fallait donc tout souffrir et s'exposer à tout plutôt que de revenir à Riesenburg.

Résolue de chercher attentivement la direction de Vienne, et de la suivre à tout prix, elle s'arrêta dans un endroit couvert et mystérieux, où une petite source jaillissait entre des rochers ombragés de vieux arbres. Les alentours semblaient un peu battus par de petits pieds d'animaux. Étaient-ce les troupeaux du voisinage ou les bêtes de la forêt qui Venaient boire parfois à cette fontaine cachée? Consuelo s'en approcha, et, s'agenouillant sur les pierres humectées, trompa la faim, qui commençait à se faire sentir, en buvant de cette eau froide et limpide. Puis, restant pliée sur ses genoux, elle médita un peu sur sa situation.

«Je suis bien folle et bien vaine, se dit-elle, si je ne puis réaliser ce que j'ai conçu. Eh quoi! sera-t-il dit que la fille de ma mère se soit efféminée dans les douceurs de la vie, au point de ne pouvoir plus braver le soleil, la faim, la fatigue, et les périls? J'ai fait de si beaux rêves d'indigence et de liberté au sein de ce bien-être qui m'oppressait, et dont j'aspirais toujours à sortir! Et voilà que je m'épouvante dès les premiers pas? N'est-ce pas là le métier pour lequel je suis née, «courir, pâtir, et oser?» Qu'y a-t-il de changé en moi depuis le temps où je marchais avant le jour avec ma pauvre mère, souvent à jeun! et où nous buvions aux petites fontaines des chemins pour nous donner des forces? Voilà vraiment une belle Zingara, qui n'est bonne qu'à chanter sur les théâtres, à dormir sur le duvet, et à voyager en carrosse! Quels dangers redoutais-je avec ma mère? Ne me disait-elle pas, quand nous rencontrions des gens de mauvaise mine: «Ne crains rien; ceux qui ne possèdent rien n'ont rien qui les menace, et les misérables ne se font pas la guerre entre eux?» Elle était encore jeune et belle dans ce temps là! est-ce que je l'ai jamais vue insultée par les passants? Les plus méchants hommes respectent les êtres sans défense. Et comment font tant de pauvres filles mendiantes qui courent les chemins, et qui n'ont que la protection de Dieu? Serais-je comme ces demoiselles qui n'osent faire un pas dehors sans croire que tout l'univers, enivré de leurs charmes, va se mettre à les poursuivre! Est-ce à dire que parce qu'on est seule, et les pieds sur la terre commune, on doit être avilie, et renoncer à l'honneur quand on n'a pas le moyen de s'entourer de gardiens? D'ailleurs ma mère était forte comme un homme; elle se serait défendue comme un lion. Ne puis-je pas être courageuse et forte, moi qui n'ai dans les veines que du bon sang plébéien? Est-ce qu'on ne peut pas toujours se tuer quand on est menacée de perdre plus que la vie? Et puis, je suis encore dans un pays tranquille, dont les habitants sont doux et charitables; et quand je serai sur des terres inconnues, j'aurai bien du malheur si je ne rencontre pas, à l'heure du danger, quelqu'un de ces êtres droit et généreux, comme Dieu en place partout pour servir de providence aux faibles et aux opprimés. Allons! Du courage. Pour aujourd'hui je n'ai à lutter que contre la faim. Je ne veux entrer dans une cabane, pour acheter du pain, qu'à la fin de cette journée, quand il fera sombre et que je serai bien loin, bien loin. Je connais la faim, et je sais y résister, malgré les éternels festins auxquels on voulait m'habituer à Riesenburg. Une journée est bientôt passée. Quand la chaleur sera venue, et mes jambes épuisées, je me rappellerai l'axiome philosophique que j'ai si souvent entendu dans mon enfance: «Qui dort dîne.» Je me cacherai dans quelque trou de rocher, et je te ferai bien voir, ô ma pauvre mère qui veilles sur moi et voyages invisible à mes côtés, à cette heure, que je sais encore faire la sieste sans sofa et sans coussins!»

Tout en devisant ainsi avec elle-même, la pauvre enfant oubliait un peu ses peines de coeur. Le sentiment d'une grande victoire remportée sur elle-même lui faisait déjà paraître Anzoleto moins redoutable. Il lui semblait même qu'à partir du moment où elle avait déjoué ses séductions, elle sentait son âme allégée de ce funeste attachement; et, dans les travaux de son projet romanesque, elle trouvait une sorte de gaieté mélancolique, qui lui faisait répéter tout bas à chaque instant: «Mon corps souffre, mais il sauve mon âme. L'oiseau qui ne peut se défendre a des ailes pour se sauver, et, quand il est dans les plaines de l'air, il se rit des pièges et des embûches.»

Le souvenir d'Albert, l'idée de son effroi et de sa douleur, se présentaient différemment à l'esprit de Consuelo; mais elle combattait de toute sa force l'attendrissement qui la gagnait à cette pensée. Elle avait formé la résolution de repousser son image, tant qu'elle ne se serait pas mise à l'abri d'un repentir trop prompt et d'une tendresse imprudente.

«Cher Albert, ami sublime, disait-elle, je ne puis m'empêcher de soupirer profondément quand je me représente ta souffrance! Mais c'est à Vienne seulement que je m'arrêterai à la partager et à la plaindre. C'est à Vienne que je permettrai à mon coeur de me dire combien il te vénère et te regrette!»

«Allons, en marche!» se dit Consuelo en essayant de se lever. Mais deux ou trois fois elle tenta en vain d'abandonner cette fontaine si sauvage et si jolie, dont le doux bruissement semblait l'inviter à prolonger les instants de son repos. Le sommeil, qu'elle avait voulu remettre à l'heure de midi, appesantissait ses paupières; et la faim, qu'elle n'était plus habituée à supporter aussi bien qu'elle s'en flattait, la jetait dans une irrésistible défaillance. Elle voulait en vain se faire illusion à cet égard. Elle n'avait presque rien mangé la veille; trop d'agitations et d'anxiétés ne lui avaient pas permis d'y songer. Un voile s'étendait sur ses yeux; une sueur froide et pénible alanguissait tout son corps. Elle céda à la fatigue sans en avoir conscience; et tout en formant une dernière résolution de se relever et de reprendre sa marche, ses membres s'affaissèrent sur l'herbe, sa tête retomba sur son petit paquet de voyage, et elle s'endormit profondément. Le soleil, rouge et chaud, comme il est parfois dans ces courts étés de Bohème, montait gaiement dans le ciel; la fontaine bouillonnait sur les cailloux, comme si elle eût voulu bercer de sa chanson monotone le sommeil de la voyageuse, et les oiseaux voltigeaient en chantant aussi leurs refrains babillards au-dessus de sa tête.

Il y avait presque trois heures que l'oublieuse fille reposait ainsi, lorsqu'un autre bruit que celui de la fontaine et des oiseaux jaseurs la tira de sa léthargie. Elle entr'ouvrit les yeux sans avoir la force de se relever, sans comprendre encore où elle était, et vit à deux pas d'elle un homme courbé sur les rochers, occupé à boire à la source comme elle avait fait elle-même, sans plus de cérémonie et de recherche que de placer sa bouche au courant de l'eau. Le premier sentiment de Consuelo fut la frayeur; mais le second coup d'oeil jeté sur l'hôte de sa retraite lui rendit la confiance. Car, soit qu'il eût déjà regardé à loisir les traits de la voyageuse durant son sommeil, soit qu'il ne prît pas grand intérêt à cette rencontre, il ne paraissait pas faire beaucoup d'attention à elle. D'ailleurs, c'était moins un homme qu'un enfant; il paraissait âgé de quinze ou seize ans tout au plus, était fort petit, maigre, extrêmement jaune et hâlé, et sa figure, qui n'était ni belle ni laide, n'annonçait rien dans cet instant qu'une tranquille insouciance.

Par un mouvement instinctif, Consuelo ramena son voile sur sa figure, et ne changea pas d'attitude, pensant que si le voyageur ne s'occupait pas d'elle plus qu'il ne semblait disposé à le faire, il valait mieux feindre de dormir que de s'attirer des questions embarrassantes. A travers son voile, elle ne perdait cependant pas un des mouvements de l'inconnu, attendant qu'il reprit son bissac et son bâton déposés sur l'herbe, et qu'il continuât son chemin.

Mais elle vit bientôt qu'il était résolu à se reposer aussi, et même à déjeuner, car il ouvrit son petit sac de pèlerin, et en tira un gros morceau de pain bis, qu'il se mit à couper avec gravité et à ronger à belles dents, tout en jetant de temps en temps sur la dormeuse un regard assez timide, et en prenant le soin de ne pas faire de bruit en ouvrant et en fermant son couteau à ressort, comme s'il eût craint de la réveiller en sursaut. Cette marque de déférence rendit une pleine confiance à Consuelo, et la vue de ce pain que son compagnon mangeait de si bon coeur, réveilla en elle les angoisses de la faim. Après s'être bien assurée, à la toilette délabrée de l'enfant et à sa chaussure poudreuse, que c'était un pauvre voyageur étranger au pays, elle jugea que la Providence lui envoyait un secours inespéré, dont elle devait profiter. Le morceau de pain était énorme, et l'enfant pouvait, sans rabattre beaucoup de son appétit, lui en céder une petite portion. Elle se releva donc, affecta de se frotter les yeux comme si elle s'éveillait à l'instant même, et regarda le jeune gars d'un air assuré, afin de lui imposer, au cas où il perdrait le respect dont jusque là il avait fait preuve.

Cette précaution n'était pas nécessaire. Dès qu'il vit la dormeuse debout, l'enfant se troubla un peu, baissa les yeux, les releva avec effort à plusieurs reprises, et enfin, enhardi par la physionomie de Consuelo qui demeurait irrésistiblement bonne et sympathique, en dépit, du soin qu'elle prenait de la composer, il lui adressa la parole d'un son de voix si doux et si harmonieux, que la jeune musicienne fut subitement impressionnée en sa faveur.

«Eh bien, Mademoiselle, lui dit-il en souriant, vous voilà donc enfin réveillée? Vous dormiez là de si bon coeur, que si ce n'eût été la crainte d'être impoli, j'en aurais fait autant de mon côté.

—Si vous êtes aussi obligeant que poli, lui répondit Consuelo en prenant un ton maternel, vous allez me rendre un petit service.

—Tout ce que vous voudrez, reprit le jeune voyageur, à qui le son de voix de Consuelo parut également agréable et pénétrant.

—Vous allez me vendre un petit morceau de votre déjeuner, repartitConsuelo, si vous le pouvez sans vous priver.

—Vous le vendre! s'écria l'enfant tout surpris et en rougissant: oh! Si j'avais un déjeuner, je ne vous le vendrais pas! je ne suis pas aubergiste; mais je voudrais vous l'offrir et vous le donner.

—Vous me le donnerez donc, à condition que je vous donnerai en échange de quoi acheter un meilleur déjeuner.

—Non pas, non pas, reprit-il. Vous moquez-vous? Êtes-vous trop fière pour accepter de moi un pauvre morceau de pain? Hélas! vous voyez, je n'ai que cela à vous offrir.

—Eh bien, je l'accepte, dit Consuelo en tendant la main; votre bon cœur me ferait rougir d'y mettre de la fierté.

—Tenez, tenez! ma belle demoiselle, s'écria le jeune homme tout joyeux. Prenez le pain et le couteau, et taillez vous-même. Mais n'y mettez pas de façons, au moins! Je ne suis pas gros mangeur, et j'en avais là pour toute ma journée.

—Mais aurez-vous la facilité d'en acheter d'autre pour votre journée?

—Est-ce qu'on ne trouve pas du pain partout? Allons, mangez donc, si vous voulez me faire plaisir!»

Consuelo ne se fit pas prier davantage; et, sentant bien que ce serait mal reconnaître l'élan fraternel de son amphitryon que de ne pas manger en sa compagnie, elle se rassit non loin de lui, et se mit à dévorer ce pain, au prix duquel les mets les plus succulents qu'elle eût jamais goûtés à la table des riches lui parurent fades et grossiers.

«Quel bon appétit vous avez! dit l'enfant; cela fait plaisir à voir. Eh bien, j'ai du bonheur de vous avoir rencontrée; cela me rend tout content. Tenez, croyez-moi, mangeons-le tout; nous retrouverons bien une maison sur la route aujourd'hui, quoique ce pays semble un désert.

—Vous ne le connaissez donc pas? dit Consuelo d'un air d'indifférence.

—C'est la première fois que j'y passe, quoique je connaisse la route de Vienne à Pilsen, que je viens de faire, et que je reprends maintenant pour retourner là-bas.

—Où, là-bas? à Vienne?

—Oui, à Vienne; est-ce que vous y allez aussi?»

Consuelo, incertaine si elle accepterait ce compagnon de voyage, ou si elle l'éviterait, feignit d'être distraite pour ne pas répondre tout de suite.

«Bah! qu'est-ce que je dis? reprit le jeune homme. Une belle demoiselle comme vous n'irait pas comme cela toute seule à Vienne. Cependant vous êtes en voyage; car vous avez un paquet comme moi, et vous êtes à pied comme moi!»

Consuelo, décidée à éluder ses questions jusqu'à ce qu'elle vît à quel point elle pouvait se fier à lui, prit le parti de répondre à une interrogation par une autre.

«Est-ce que vous êtes de Pilsen? lui demanda-t-elle.

—Non, répondit l'enfant qui n'avait aucun instinct ni aucun motif de méfiance; je suis de Rohrau en Hongrie; mon père y est charron de son métier.

—Et comment voyagez-vous si loin de chez vous? Vous ne suivez donc pas l'état de votre père?

—Oui et non. Mon père est charron, et je ne le suis pas; mais il est en même temps musicien, et j'aspire à l'être.

—Musicien? Bravo! c'est un bel état!

—C'est peut-être le vôtre aussi?

—Vous n'alliez pourtant pas étudier la musique à Pilsen, qu'on dit être une triste ville de guerre?

—Oh, non! J'ai été chargé d'une commission pour cet endroit-là, et je m'en retourne à Vienne pour tâcher d'y gagner ma vie, tout en continuant mes études musicales.

—Quelle partie avez-vous embrassée? la musique vocale ou instrumentale?

—L'une et l'autre jusqu'à présent. J'ai une assez bonne voix; et tenez, j'ai là un pauvre petit violon sur lequel je me fais comprendre. Mais mon ambition est grande, et je voudrais aller plus loin que tout cela.

—Composer, peut-être?

—Vous l'avez dit. Je n'ai dans la tête que cette maudite composition. Je vais vous montrer que j'ai encore dans mon sac un bon compagnon de voyage; c'est un gros livre que j'ai coupé par morceaux, afin de pouvoir en emporter quelques fragments en courant le pays; et quand je suis fatigué de marcher, je m'assieds dans un coin et j'étudie un peu; cela me repose.

—C'est fort bien vu. Je parie que c'est leGradus ad Parnassumde Fuchs?

—Précisément. Ah! je vois bien que vous vous y connaissez, et je suis sûr à présent que vous êtes musicienne, vous aussi. Tout à l'heure, pendant que vous dormiez, je vous regardais, et je me disais: Voilà une figure qui n'est pas allemande; c'est une figure méridionale, italienne peut-être; et qui plus est, c'est une figure d'artiste! Aussi vous m'avez fait bien plaisir en me demandant de mon pain; et je vois maintenant que vous avez l'accent étranger, quoique vous parliez l'allemand on ne peut mieux.

—Vous pourriez vous y tromper. Vous n'avez pas non plus la figure allemande, vous avez le teint d'un Italien, et cependant….

—Oh! vous êtes bien honnête, mademoiselle. J'ai le teint d'un Africain, et mes camarades de choeur de Saint-Etienne avaient coutume de m'appeler le Maure. Mais pour en revenir à ce que je disais, quand je vous ai trouvée là dormant toute seule au milieu du bois, j'ai été un peu étonné. Et puis je me suis fait mille idées sur vous: c'est peut-être, pensais-je, ma bonne étoile qui m'a conduit ici pour y rencontrer une bonne âme qui peut m'être secourable. Enfin … vous dirai-je tout?

—Dites sans rien craindre.

—Vous voyant trop bien habillée et trop blanche de visage pour une pauvre coureuse de chemins, voyant cependant que vous aviez un paquet, je me suis imaginé que vous deviez être quelque personne attachée à une autre personne étrangère … et artiste! Oh! une grande artiste, celle-là, que je cherche à voir, et dont la protection serait mon salut et ma joie. Voyons, mademoiselle, avouez-moi la vérité! Vous êtes de quelque château voisin, et vous alliez ou vous veniez de faire quelque commission aux environs? Et vous connaissez certainement, oh, oui! vous devez connaître le château des Géants.

—Riesenburg? Vous allez à Riesenburg?

—Je cherche à y aller, du moins; car je me suis si bien égaré dans ce maudit bois, malgré les indications qu'on m'avait données à Klatau, que je ne sais si j'en sortirai. Heureusement vous connaissez Riesenburg, et vous aurez la bonté de me dire si j'en suis encore bien loin.

—Mais que voulez-vous aller faire, à Riesenburg?

—Je veux aller voir la Porporina.

—En vérité!»

Et Consuelo, craignant de se trahir devant un voyageur qui pourrait parler d'elle au château des Géants, se reprit pour demander d'un air indifférent:

«Et qu'est-ce que cette Porporina, s'il vous plaît?

—Vous ne le savez pas? Hélas! je vois bien que vous êtes tout à fait étrangère en ce pays. Mais, puisque vous êtes musicienne et que vous connaissez le nom de Fuchs, vous connaissez bien sans doute celui du Porpora?

—Et vous, vous connaissez le Porpora?

—Pas encore, et c'est parce que je voudrais le connaître que je cherche à obtenir la protection de son élève fameuse et chérie, la signora Porporina.

—Contez-moi donc comment cette idée vous est venue. Je pourrai peut-être chercher avec vous à approcher de ce château et de cette Porporina.

—Je vais vous conter toute mon histoire. Je suis, comme je vous l'ai dit, fils d'un brave charron, et natif d'un petit bourg aux confins de l'Autriche et de la Hongrie. Mon père est sacristain et organiste de son village; ma mère, qui a été cuisinière chez le seigneur de notre endroit, a une belle voix; et mon père, pour se reposer de son travail, l'accompagnait le soir sur la harpe. Le goût de la musique m'est venu ainsi tout naturellement, et je me rappelle que mon plus grand plaisir, quand j'étais tout petit enfant, c'était de faire ma partie dans nos concerts de famille sur un morceau de bois que je raclais avec un bout de latte, me figurant que je tenais un violon et un archet dans mes mains et que j'en tirais des sons magnifiques. Oh, oui! il me semble encore que mes chères bûches n'étaient pas muettes, et qu'une voix divine, que les autres n'entendaient pas, s'exhalait autour de moi et m'enivrait des plus célestes mélodies.

«Notre cousin Franck, maître d'école à Haimburg, vint nous voir, un jour que je jouais ainsi de mon violon imaginaire, et s'amusa de l'espèce d'extase où j'étais plongé. Il prétendit que c'était le présage d'un talent prodigieux, et il m'emmena à Haimburg, où, pendant trois ans, il me donna une bien rude éducation musicale, je vous assure! Quels beaux points d'orgue, avec traits et fioritures, il exécutait avec son bâton à marquer la mesure, sur mes doigts et sur mes oreilles! Cependant je ne me rebutais pas. J'apprenais à lire, à écrire; j'avais un violon véritable, dont j'apprenais aussi l'usage élémentaire, ainsi que les premiers principes du chant, et ceux de la langue latine. Je faisais d'aussi rapides progrès qu'il m'était possible avec un maître aussi peu endurant que mon cousin Franck.

«J'avais environ huit ans, lorsque le hasard, ou plutôt la Providence, à laquelle j'ai toujours cru en bon chrétien, amena chez mon cousin M. Reuter, le maître de chapelle de la cathédrale de Vienne. On me présenta à lui comme une petite merveille, et lorsque j'eus déchiffré facilement un morceau à première vue, il me prit en amitié, m'emmena à Vienne, et me fit entrer à Saint-Etienne comme enfant de choeur.

«Nous n'avions là que deux heures de travail par jour; et, le reste du temps, abandonnés à nous-mêmes, nous pouvions vagabonder en liberté. Mais la passion de la musique étouffait en moi les goûts dissipés et la paresse de l'enfance. Occupé à jouer sur la place avec mes camarades, à peine entendais-je les sons de l'orgue, que je quittais tout pour rentrer dans l'église, et me délecter à écouter les chants et l'harmonie. Je m'oubliais le soir dans la rue, sous les fenêtres d'où partaient les bruits entrecoupés d'un concert, ou seulement les sons d'une voix agréable; j'étais curieux, j'étais avide de connaître et de comprendre tout ce qui frappait mon oreille. Je voulais surtout composer. A treize ans, sans connaître aucune des règles, j'osai bien écrire une messe dont je montrai la partition à notre maître Reuter. Il se moqua de moi, et me conseilla d'apprendre avant de créer. Cela lui était bien facile à dire. Je n'avais pas le moyen de payer un maître, et mes parents étaient trop pauvres pour m'envoyer l'argent nécessaire à la fois à mon entretien et à mon éducation. Enfin, je reçus d'eux un jour six florins, avec lesquels j'achetai le livre que vous voyez, et celui de Mattheson; je me mis à les étudier avec ardeur, et j'y pris un plaisir extrême. Ma voix progressait et passait pour la plus belle du choeur. Au milieu des doutes et des incertitudes de l'ignorance que je m'efforçais de dissiper, je sentais bien mon cerveau se développer, et des idées éclore en moi; mais j'approchais avec effroi de l'âge où il faudrait, conformément aux règlements de la chapelle, sortir de la maîtrise, et me voyant sans ressources, sans protection, et sans maîtres, je me demandais si ces huit années de travail à la cathédrale n'allaient pas être mes dernières études, et s'il ne faudrait pas retourner chez mes parents pour y apprendre l'état de charron. Pour comble de chagrin, je voyais bien que maître Reuter, au lieu de s'intéresser à moi, ne me traitait plus qu'avec dureté, et ne songeait qu'à hâter le moment fatal de mon renvoi. J'ignore les causes de cette antipathie, que je n'ai méritée en rien. Quelques-uns de mes camarades avaient la légèreté de me dire qu'il était jaloux de moi, parce qu'il trouvait dans mes essais de composition une sorte de révélation du génie musical, et qu'il avait coutume de haïr et de décourager les jeunes gens chez lesquels il découvrait un élan supérieur au sien propre. Je suis loin d'accepter cette vaniteuse interprétation de ma disgrâce; mais je crois bien que j'avais commis une faute en lui montrant mes essais. Il me prit pour un ambitieux sans cervelle et un présomptueux impertinent.

—Et puis, dit Consuelo en interrompant le narrateur, les vieux précepteurs n'aiment pas les élèves qui ont l'air de comprendre plus vite qu'ils n'enseignent. Mais dites-moi votre nom, mon enfant.

—Je m'appelle Joseph.

—Joseph qui?

—Joseph Haydn.

—Je veux me rappeler ce nom, afin de savoir un jour, si vous devenez quelque chose, à quoi m'en tenir sur l'aversion de votre maître, et sur l'intérêt que m'inspire votre histoire. Continuez-la, je vous prie.»

Le jeune Haydn reprit en ces termes, tandis que Consuelo, frappée Du rapport de leurs destinées de pauvres et d'artistes, regardait attentivement la physionomie de l'enfant de choeur. Cette figure chétive et bilieuse prenait, dans l'épanchement du récit, une singulière animation. Ses yeux bleus pétillaient d'une finesse à la fois maligne et bienveillante, et rien dans sa manière d'être et de dire n'annonçait un esprit ordinaire.

«Quoi qu'il en soit des causes de l'antipathie de maître Reuter, il me la témoigna bien durement, et pour une faute bien légère. J'avais des ciseaux neufs, et, comme un véritable écolier, je les essayais sur tout ce qui me tombait sous la main. Un de mes camarades ayant le dos tourné, et sa longue queue, dont il était très-vain, venant toujours à balayer les caractères que je traçais avec de la craie sur mon ardoise, j'eus une idée rapide, fatale! ce fut l'affaire d'un instant. Crac! voilà mes ciseaux ouverts, voilà la queue par terre. Le maître suivait tous mes mouvements de son oeil de vautour. Avant que mon pauvre camarade se fût aperçu de la perte douloureuse qu'il venait de faire, j'étais déjà réprimandé, noté d'infamie, et renvoyé sans autre forme de procès.

«Je sortis de maîtrise au mois de novembre de l'année dernière, à sept heures du soir, et me trouvai sur la place, sans argent et sans autre vêtement que les méchants habits que j'avais sur le corps. J'eus un moment de désespoir. Je m'imaginai, en me voyant grondé et chassé avec tant de colère et de scandale, que j'avais commis une faute énorme. Je me mis à pleurer de toute mon âme cette mèche de cheveux et ce bout de ruban tombés sous mes fatals ciseaux. Mon camarade, dont j'avais ainsi déshonoré le chef, passa auprès de moi en pleurant aussi. Jamais on n'a répandu tant de larmes, jamais on n'a éprouvé tant de regrets et de remords pour une queue à la prussienne. J'eus envie d'aller me jeter dans ses bras, à ses pieds! Je ne l'osai pas, et je cachai ma honte dans l'ombre. Peut-être le pauvre Garçon pleurait-il ma disgrâce encore plus que sa chevelure.

«Je passai la nuit sur le pavé; et, comme je soupirais, le lendemain matin, en songeant à la nécessité et à l'impossibilité de déjeuner, je fus abordé par Keller, le perruquier de la maîtrise de Saint-Etienne. Il venait de coiffer maître Reuter, et celui-ci, toujours furieux contre moi, ne lui avait parlé que de la terrible aventure de la queue coupée. Aussi le facétieux Keller, en apercevant ma piteuse figure, partit d'un grand éclat de rire, et m'accabla de ses sarcasmes.—«Oui-da! me cria-t-il d'aussi loin qu'il me vit, voilà donc le fléau des perruquiers, l'ennemi général et particulier de tous ceux qui, comme moi, font profession d'entretenir la beauté de la chevelure! Hé! mon petit bourreau des queues, mon bon saccageur de toupets! venez ici un peu que je coupe tous vos beaux cheveux noirs, pour remplacer toutes les queues qui tomberont sous vos coups!» J'étais désespéré, furieux. Je cachai mon visage dans mes mains, et, me croyant l'objet de la vindicte publique, j'allais m'enfuir, lorsque le bon Keller m'arrêtant: «Où allez-vous ainsi, petit malheureux? me dit-il d'une voix adoucie; Qu'allez-vous devenir sans pain, sans amis, sans vêtements, et avec un pareil crime sur la conscience? Allons, j'ai pitié de vous, surtout à cause de votre belle voix, que j'ai pris si souvent plaisir à entendre à la cathédrale: venez chez moi. Je n'ai pour moi, ma femme et mes enfants, qu'une chambre au cinquième étage. C'est encore plus qu'il ne nous en faut, car la mansarde que je loue au sixième n'est pas occupée. Vous vous en accommoderez, et vous mangerez avec nous jusqu'à ce que vous ayez trouvé de l'ouvrage; à condition toutefois que vous respecterez les cheveux de mes clients, et que vous n'essaierez pas vos grands ciseaux sur mes perruques.»

«Je suivis mon généreux Keller, mon sauveur, mon père! Outre le logement et la table, il eut la bonté, tout pauvre artisan qu'il était lui-même, de m'avancer quelque argent afin que je pusse continuer mes études. Je louai un mauvais clavecin tout rongé des vers; et, réfugié dans mon galetas avec mon Fuchs et mon Mattheson, je me livrai sans contrainte à mon ardeur pour la composition. C'est de ce moment que je puis me considérer comme le protégé de la Providence. Les six premières sonates d'Emmanuel Bach ont fait mes délices pendant tout cet hiver, et je crois les avoir bien comprises. En même temps, le ciel, récompensant mon zèle et ma persévérance, a permis que je trouvasse un peu d'occupation pour vivre et m'acquitter envers mon cher hôte. J'ai joué de l'orgue tous les dimanches à la chapelle du comte de Haugwitz, après avoir fait le matin ma partie de premier violon à l'église des Pères de la Miséricorde. En outre, j'ai trouvé deux protecteurs. L'un est un abbé qui fait beaucoup de vers italiens, très-beaux à ce qu'on assure, et qui est fort bien vu de sa majesté et l'impératrice-reine. On l'appelle M. de Métastasio; et comme il demeure dans la même maison que Keller et moi, je donne des leçons à une jeune personne qu'on dit être sa nièce. Mon autre protecteur est monseigneur l'ambassadeur de Venise.

—Il signor Corner? demanda Consuelo vivement.

—Ah! vous le connaissez? reprit Haydn; c'est M. l'abbé de Métastasio qui m'a introduit dans cette maison. Mes petits talents y ont plu, et son excellence m'a promis de me faire avoir des leçons de maître Porpora, qui est en ce moment aux bains de Manensdorf avec madame Wilhelmine, la femme ou la maîtresse de son excellence. Cette promesse m'avait comblé de joie; devenir l'élève d'un aussi grand professeur, du premier maître de chant de l'univers! Apprendre la composition, les principes purs et corrects de l'art italien! Je me regardais comme sauvé, je bénissais mon étoile, je me croyais déjà un grand maître moi-même. Mais, hélas! Malgré les bonnes intentions de son excellence, sa promesse n'a pas été aussi facile à réaliser que je m'en flattais; et si je ne trouve une recommandation plus puissante auprès du Porpora, je crains bien de ne jamais approcher seulement de sa personne. On dit que cet illustre maître est d'un caractère bizarre; et qu'autant il se montre attentif, généreux et dévoué à certains élèves, autant il est capricieux et cruel pour certains autres. Il paraît que maître Reuter n'est rien au prix du Porpora, et je tremble à la seule idée de le voir. Cependant, quoiqu'il ait commencé par refuser net les propositions de l'ambassadeur à mon sujet, et qu'il ait signifié ne vouloir plus faire d'élèves, comme je sais que monseigneur Corner insistera, j'espère encore, et je suis déterminé à subir patiemment les plus cruelles mortifications, pourvu qu'il m'enseigne quelque chose en me grondant.

—Vous avez formé là, dit Consuelo, une salutaire résolution. On ne vous a pas exagéré les manières brusques et l'aspect terrible de ce grand maître. Mais vous avez raison d'espérer; car si vous avez de la patience, une soumission aveugle, et les véritables dispositions musicales que je pressens en vous, si vous ne perdez pas la tête au milieu des premières bourrasques, et que vous réussissiez à lui montrer de l'intelligence et de la rapidité de jugement, au bout de trois ou quatre leçons, je vous promets qu'il sera pour vous le plus doux et le plus consciencieux des maîtres. Peut-être même, si votre coeur répond, comme je le crois, à votre esprit, Porpora deviendra pour vous un ami solide, un père équitable et bienfaisant.

—Oh! vous me comblez de joie. Je vois bien que vous le connaissez, et vous devez aussi connaître sa fameuse élève, la nouvelle comtesse de Rudolstadt … la Porporina….

—Mais où avez-vous donc entendu parler de cette Porporina, et qu'attendez-vous d'elle?

—J'attends d'elle une lettre pour le Porpora, et sa protection active auprès de lui, quand elle viendra à Vienne; car elle va y venir sans doute après son mariage avec le riche seigneur de Riesenburg.

—D'où savez-vous ce mariage?

—Par le plus grand hasard du monde. Il faut vous dire que, le mois dernier, mon ami Keller apprit qu'un parent qu'il avait à Pilsen venait de mourir, lui laissant un peu de bien. Keller n'avait ni le temps ni le moyen de faire le voyage, et n'osait s'y déterminer, dans la crainte que la succession ne valût pas les frais de son déplacement et la perte de son temps. Je venais de recevoir quelque argent de mon travail. Je lui ai offert de faire le voyage, et de prendre en main ses intérêts. J'ai donc été à Pilsen; et, dans une semaine que j'y ai passée, j'ai eu la satisfaction de voir réaliser l'héritage de Keller. C'est peu de chose sans doute, mais ce peu n'est pas à dédaigner pour lui; et je lui rapporte les titres d'une petite propriété qu'il pourra faire vendre ou exploiter selon qu'il le jugera à propos. En revenant de Pilsen, je me suis trouvé hier soir dans un endroit qu'on appelle Klatau, et où j'ai passé la nuit. Il y avait eu un marché dans la journée, et l'auberge était pleine de monde. J'étais assis auprès d'une table où mangeait un gros homme, qu'on traitait de docteur Wetzelius, et qui est bien le plus grand gourmand et le plus grand bavard que j'aie jamais rencontré. «Savez-vous la nouvelle? disait-il à ses voisins: le comte Albert de Rudolstadt, celui qui est fou, archi-fou, et quasi enragé, épouse la maîtresse de musique de sa cousine, une aventurière, une mendiante, qui a été, dit-on, comédienne en Italie, et qui s'est fait enlever par le vieux musicien Porpora, lequel s'en est dégoûté et l'a envoyée faire ses couches à Riesenburg. On a tenu l'événement fort secret; et d'abord, comme on ne comprenait rien à la maladie et aux convulsions de la demoiselle que l'on croyait très-vertueuse, on m'a fait appeler comme pour une fièvre putride et maligne. Mais à peine avais-je tâté le pouls de la malade, que le comte Albert, qui savait sans doute à quoi s'en tenir sur cette vertu-là, m'a repoussé en se jetant sur moi comme un furieux, et n'a pas souffert que je rentrasse dans l'appartement. Tout s'est passé fort secrètement. Je crois que la vieille chanoinesse a fait l'office de sage-femme; la pauvre dame ne s'était jamais vue à pareille fête. L'enfant a disparu. Mais ce qu'il y a d'admirable, c'est que le jeune comte, qui, vous le savez tous, ne connaît pas la mesure du temps, et prend les mois pour des années, s'est imaginé être le père de cet enfant-là, et a parlé si énergiquement à sa famille, que, plutôt que de le voir retomber dans ses accès de fureur, on a consenti à ce beau mariage.»

—Oh! c'est horrible, C'est infâme! s'écria Consuelo hors d'elle-même; c'est un tissu d'abominables calomnies et d'absurdités révoltantes!

—Ne croyez pas que j'y aie ajouté foi un instant, repartit Joseph Haydn; la figure de ce vieux docteur était aussi sotte que méchante, et, avant qu'on l'eût démenti, j'étais déjà sûr qu'il ne débitait que des faussetés et des folies. Mais à peine avait-il achevé son conte, que cinq ou six jeunes gens qui l'entouraient ont pris le parti de la jeune personne; et c'est ainsi que j'ai appris la vérité. C'était à qui louerait la beauté, la grâce, la pudeur, l'esprit et l'incomparable talent de la Porporina. Tous approuvaient la passion du comte Albert pour elle, enviaient son bonheur, et admiraient le vieux comte d'avoir consenti à cette union. Le docteur Wetzelius a été traité de radoteur et d'insensé; et comme on parlait de la grande estime de maître Porpora pour une élève à laquelle il a voulu donner son nom, je me suis mis dans la tête d'aller à Riesenburg, de me jeter aux pieds de la future ou peut-être de la nouvelle comtesse (car on dit que le mariage a été déjà célébré, mais qu'on le tient encore secret pour ne pas indisposer la cour), et de lui raconter mon histoire, pour obtenir d'elle la faveur de devenir l'élève de son illustre maître.»

Consuelo resta quelques instants pensive; les dernières paroles de Joseph à propos de la cour l'avaient frappée. Mais revenant bientôt à lui:

«Mon enfant, lui dit-elle, n'allez point à Riesenburg, vous n'y trouveriez pas la Porporina. Elle n'est point mariée avec le comte de Rudolstadt, et rien n'est moins assuré que ce mariage-là. Il en a été question, il est vrai, et je crois que les fiancés étaient dignes l'un de l'autre; mais la Porporina, quoiqu'elle eût pour le comte Albert une amitié solide, une estime profonde et un respect sans bornes, n'a pas crû devoir se décider légèrement à une chose aussi sérieuse. Elle a pesé, d'une part, le tort qu'elle ferait à cette illustre famille, en lui faisant perdre les bonnes grâces et peut-être la protection de l'impératrice, en même temps que l'estime des autres seigneurs et la considération de tout le pays; de l'autre, le mal qu'elle se ferait à elle-même, en renonçant à exercer l'art divin qu'elle avait étudié avec passion et embrassé avec courage. Elle s'est dit que le sacrifice était grand de part et d'autre, et qu'avant de s'y jeter tête baissée, elle devait consulter le Porpora, et donner au jeune comte le temps de savoir si sa passion résisterait à l'absence; de sorte qu'elle est partie pour Vienne à l'improviste, à pied, sans guide et presque sans argent, mais avec l'espérance de rendre le repos et la raison à celui qui l'aime, et n'emportant, de toutes les richesses qui lui étaient offertes, que le témoignage de sa conscience et la fierté de sa condition d'artiste.

—Oh! c'est une véritable artiste, en effet! c'est une forte tête et une âme noble, si elle a agi ainsi! s'écria Joseph en fixant ses yeux brillants sur Consuelo; et si je ne me trompe pas, c'est à elle que je parle, c'est devant elle que je me prosterne.

—C'est elle qui vous tend la main et qui vous offre son amitié, ses conseils et son appui auprès du Porpora; car nous allons faire route ensemble, à ce que je vois; et si Dieu nous protège, comme il nous a protégés jusqu'ici l'un et l'autre, comme il protège tous ceux qui ne se reposent qu'en lui, nous serons bientôt à Vienne, et nous prendrons les leçons du même maître.

—Dieu soit loué! s'écria Haydn en pleurant de joie, et en levant les bras au ciel avec enthousiasme; je devinais bien, en vous regardant dormir, qu'il y avait en vous quelque chose de surnaturel, et que ma vie, mon avenir, étaient entre vos mains.»

Quand les deux jeunes gens eurent fait une plus ample connaissance, en revenant de part et d'autre sur les détails de leur situation dans un entretien amical, ils songèrent aux précautions et aux arrangements à prendre pour retourner à Vienne. La première chose qu'ils firent fut de tirer leurs bourses et de compter leur argent. Consuelo était encore la plus riche des deux; mais leurs fonds réunis pouvaient fournir de quoi faire agréablement la route à pied, sans souffrir de la faim et sans coucher à la belle étoile. Il ne fallait pas songer à autre chose, et Consuelo en avait déjà pris son parti. Cependant, malgré la gaieté philosophique qu'elle montrait à cet égard, Joseph était soucieux et pensif.

«Qu'avez-vous? lui dit-elle; vous craignez peut-être l'embarras de ma compagnie. Je gage pourtant que je marche mieux que vous.

—Vous devez tout faire mieux que moi, répondit-il; ce n'est pas là ce qui m'inquiète. Mais je m'attriste et je m'épouvante quand je songe que vous êtes jeune et belle, et que tous les regards vont s'attacher sur vous avec convoitise, tandis que je suis si petit et si chétif que, bien résolu à me faire tuer pour vous, je n'aurai peut-être pas la force de vous préserver.

—A quoi allez-vous songer, mon pauvre enfant? Si j'étais assez belle pour fixer les regards des passants, je pense qu'une femme qui se respecte sait imposer toujours par sa contenance….

—Que vous soyez laide ou belle, jeune ou sur le retour, effrontée ou modeste, vous n'êtes pas en sûreté sur ces routes couvertes de soldats et de vauriens de toute espèce. Depuis que la paix est faite, le pays est inondé de militaires qui retournent dans leurs garnisons, et surtout de ces volontaires aventuriers qui, se voyant licenciés, et ne sachant plus où trouver fortune, se mettent à piller les passants, à rançonner les campagnes, et à traiter les provinces en pays conquis. Notre pauvreté nous met à l'abri de leur talent de ce côté-là; mais il suffit que vous soyez femme pour éveiller leur brutalité. Je pense sérieusement à changer de route; et, au lieu de nous en aller par Piseck et Budweiss, qui sont des places de guerre offrant un continuel prétexte au passage des troupes licenciées et autres qui ne valent guère mieux, nous ferons bien de descendre le cours de la Moldaw, en suivant les gorges de montagnes à peu près désertes, où la cupidité et les brigandages de ces messieurs ne trouvent rien qui puisse les amorcer. Nous côtoierons la rivière jusque vers Reichenau, et nous entrerons tout de suite en Autriche par Freistadt. Une fois sur les terres de l'Empire, nous serons protégés par une police Moins impuissante que celle de la Bohême.

—Vous connaissez donc cette route-là?

—Je ne sais pas même s'il y en a une; mais j'ai une petite carte dans ma poche, et j'avais projeté, en quittant Pilsen, d'essayer de m'en revenir par les montagnes, afin de changer et de voir du pays.

—Eh bien soit! votre idée me paraît bonne, dit Consuelo en regardant la carte que Joseph venait d'ouvrir. Il y a partout des sentiers pour les piétons et des chaumières pour recueillir les gens sobres et courts d'argent. Je vois là, en effet, une chaîne de montagnes qui nous conduit jusqu'à la source de la Moldaw, et qui continue le long du fleuve.

—C'est le plus grand Boehmer-Wald, dont les cimes les plus élevées se trouvent là et servent de frontière entre la Bavière et la Bohême. Nous le rejoindrons facilement en nous tenant toujours sur ces hauteurs; elles nous indiquent qu'à droite et à gauche sont les vallées qui descendent vers les deux provinces. Puisque, Dieu merci, je n'ai plus affaire à cet introuvable château des Géants, je suis sûr de vous bien diriger, et de ne pas vous faire faire plus de chemin qu'il ne faut.

—En route donc! dit Consuelo; je me sens tout à fait reposée. Le sommeil et votre bon pain m'ont rendu mes forces, et je peux encore faire au moins deux milles aujourd'hui. D'ailleurs j'ai hâte de m'éloigner de ces environs, où je crains toujours de rencontrer quelque visage de connaissance.

—Attendez, dit Joseph; j'ai une idée singulière qui me trotte par la cervelle.

—Voyons-la.

—Si vous n'aviez pas de répugnance à vous habiller en homme, votre incognito serait assuré, et vous échapperiez à toutes les mauvaises suppositions qu'on pourra faire dans nos gîtes sur le compte d'une jeune fille voyageant seule avec un jeune garçon.

—L'idée n'est pas mauvaise, mais vous oubliez que nous ne sommes pas assez riches pour faire des emplettes. Où trouverais-je d'ailleurs des habits à ma taille?

—Écoutez, je n'aurais pas eu cette idée si je ne m'étais senti pourvu de ce qu'il fallait pour la mettre à exécution. Nous sommes absolument de la même taille, ce qui fait plus d'honneur à vous qu'à moi; et j'ai dans mon sac un habillement complet, absolument neuf, qui vous déguisera parfaitement. Voici l'histoire de cet habillement: c'est un envoi de ma brave femme de mère, qui, croyant me faire un cadeau très-utile, et voulant me savoir équipé convenablement pour me présenter à l'ambassade, et donner des leçons aux demoiselles, s'est avisée de me faire faire dans son village un costume des plus élégants, à la mode de chez nous. Certes, le costume est pittoresque, et les étoffes bien choisies; vous allez voir! Mais imaginez-vous l'effet que j'aurais produit à l'ambassade, et le fou rire qui se serait emparé de la nièce de M. de Métastasio, si je m'étais montré avec cette rustique casaque et ce large pantalon bouffant! J'ai remercié ma pauvre mère de ses bonnes intentions, et je me suis promis de vendre le costume à quelque paysan au dépourvu, ou à quelque comédien en voyage. Voilà pourquoi je l'ai emporté avec moi; mais par bonheur je n'ai pu trouver l'occasion de m'en défaire. Les gens de ce pays-ci prétendent que la mode de cet habit est antique, et ils demandent si cela est polonais ou turc.

—Eh bien, l'occasion est trouvée, s'écria Consuelo en riant; votre idée était excellente, et la comédienne en voyage s'accommode de votre habit à la turque, qui ressemble assez à un jupon. Je vous achète ceci à crédit toutefois, ou pour mieux dire à condition que vous allez être le caissier de notrechatouille, comme dit le roi de Prusse de son trésor, et que vous m'avancerez la dépense de mon voyage jusqu'à Vienne.

—Nous verrons cela, dit Joseph en mettant la bourse dans sa poche, et en se promettant bien de ne pas se laisser payer. Maintenant reste à savoir si l'habit vous est commode. Je vais m'enfoncer dans ce bois, tandis que vous entrerez dans ces rochers. Ils vous offriront plus d'un cabinet de toilette sûr et spacieux.

—Allez, et paraissez sur la scène, répondit Consuelo en lui montrant la forêt: moi, je rentre dans la coulisse.

Et, se retirant dans les rochers, tandis que son respectueux compagnon s'éloignait consciencieusement, elle procéda sur-le-champ à sa transformation. La fontaine lui servit de miroir lorsqu'elle sortit de sa retraite, et ce ne fut pas sans un certain plaisir qu'elle y vit apparaître le plus joli petit paysan que la race slave eût jamais produit. Sa taille fine et souple comme un jonc jouait dans une large ceinture de laine rouge; et sa jambe, déliée comme celle d'une biche, sortait modestement un peu au-dessus de la cheville des larges plis du pantalon. Ses cheveux noirs, qu'elle avait persévéré à ne pas poudrer, avaient été coupés dans sa maladie, et bouclaient naturellement autour de son visage. Elle y passa ses doigts pour leur donner tout à fait la négligence rustique qui convient à un jeune pâtre; et, portant son costume avec l'aisance du théâtre, sachant même, grâce à son talent mimique, donner tout à coup une expression de simplicité sauvage à sa physionomie, elle se trouva si bien déguisée que le courage et la sécurité lui vinrent en un instant. Ainsi qu'il arrive aux acteurs dès qu'ils ont revêtu leur costume, elle se sentit dans son rôle, et s'identifia même avec le personnage qu'elle allait jouer, au point d'éprouver en elle-même comme l'insouciance, le plaisir d'un vagabondage innocent, la gaîté, la vigueur et la légèreté de corps d'un garçon faisant l'école buissonnière.

Elle eut à siffler trois fois avant que Haydn, qui s'était éloigné dans le bois plus qu'il n'était nécessaire, soit pour témoigner son respect, soit pour échapper à la tentation de tourner ses yeux vers les fentes du rocher, revînt auprès d'elle. Il fit un cri de surprise et d'admiration en la voyant ainsi; et même, quoiqu'il s'attendit à la retrouver bien déguisée, il eut peine à en croire ses yeux dans le premier moment. Cette transformation embellissait prodigieusement Consuelo: et en même temps elle lui donnait un aspect tout différent pour l'imagination du jeune musicien.

L'espèce de plaisir que la beauté de la femme produit sur un adolescent est toujours mêlé de frayeur; et le vêtement qui en fait, même aux yeux du moins chaste, un être si voilé et si mystérieux, est pour beaucoup dans cette impression de trouble et d'angoisse. Joseph était une âme pure, et, quoi qu'en aient dit quelques biographes, un jeune homme chaste et craintif. Il avait été ébloui en voyant Consuelo, animée par les rayons du soleil qui l'inondaient, dormir au bord de la source, immobile comme une belle statue. En lui parlant, en l'écoutant, son coeur s'était senti agité de mouvements inconnus, qu'il n'avait attribués qu'à l'enthousiasme et à la joie d'une si heureuse rencontre. Mais dans le quart d'heure qu'il avait passé loin d'elle dans le bois, pendant cette mystérieuse toilette, il avait éprouvé de violentes palpitations. La première émotion était revenue; et il s'approchait, résolu à faire de grands efforts pour cacher encore sous un air d'insouciance et d'enjouement le trouble mortel qui s'élevait dans son âme.

Le changement de costume, si bienréussiqu'il semblait être un véritable changement de sexe, changea subitement aussi la disposition d'esprit du jeune homme. Il ne sentit plus en apparence que l'élan fraternel d'une vive amitié improvisée entre lui et son agréable compagnon de voyage. La même ardeur de courir et de voir du pays, la même sécurité quant aux dangers de la route, la même gaieté sympathique, qui animaient Consuelo dans cet instant, s'emparèrent de lui; et ils se mirent en marche à travers bois et prairies, aussi légers que deux oiseaux de passage.

Cependant, après quelques pas, il oublia qu'elle était garçon, en lui voyant porter sur l'épaule, au bout d'un bâton, son petit paquet de hardes, grossi des habillements de femme dont elle venait de se dépouiller. Une contestation s'éleva entre eux à ce sujet. Consuelo prétendait qu'avec son sac, son violon, et son cahier dugradus ad Parnassum, Joseph était bien assez chargé. Joseph, de son côté, jurait qu'il mettrait tout le paquet de Consuelo dans son sac, et qu'elle ne porterait rien. Il fallut qu'elle cédât; mais, pour la vraisemblance de son personnage, et afin qu'il y eût apparence d'égalité entre eux, il consentit à lui laisser porter le violon en bandoulière.

«Savez-vous, lui disait Consuelo pour le décider à cette concession, qu'il faut que j'aie l'air de votre serviteur, ou tout au moins de votre guide? car je suis un paysan, il n'y a pas à dire; et vous, vous êtes un citadin.

—Quel citadin! répondait Haydn en riant. Je n'ai pas mal la tournure du garçon perruquier de Keller!»

Et en disant ceci, le bon jeune homme se sentait un peu mortifié de ne pouvoir se montrer à Consuelo sous un accoutrement plus coquet que ses habits fanés par le soleil et un peu délabrés par le voyage.

«Non! vous avez l'air, dit Consuelo pour lui ôter ce petit chagrin, d'un fils de famille ruiné reprenant le chemin de la maison paternelle avec son garçon jardinier, compagnon de ses escapades.


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