LXVII.

—Je crois bien que nous ferons mieux de jouer des rôles appropriés à notre situation, reprit Joseph. Nous ne pouvons passer que pour ce que nous sommes (vous du moins pour le moment), de pauvres artistes ambulants; et, comme c'est la coutume du métier de s'habiller comme on peut, avec ce que l'on trouve, et selon l'argent qu'on a; comme on voit souvent les troubadours de notre espèce traîner par les champs la défroque d'un marquis ou celle d'un soldat, nous pouvons bien avoir, moi, l'habit noir râpé d'un petit professeur, et vous la toilette, inusitée dans ce pays-ci, d'un villageois de la Hongrie. Nous ferons même bien de dire si l'on nous interroge, que nous avons été dernièrement faire une tournée de ce côté-là. Je pourrai parlerex professodu célèbre village de Rohran que personne ne connaît, et de la superbe ville de Haimburg dont personne ne se soucie. Quant à vous, comme votre petit accent si joli vous trahira toujours, vous ferez bien de ne pas nier que vous êtes Italien et chanteur de profession.

—A propos, il faut que nous ayons des noms de guerre, c'est l'usage: le vôtre est tout trouvé pour moi. Je dois, conformément à mes manières italiennes, vous appeler Beppo, c'est l'abréviation de Joseph.

—Appelez-moi comme vous voudrez. J'ai l'avantage d'être aussi inconnu sous un nom que sous un autre. Vous, c'est différent. II vous faut un nom absolument: lequel choisissez-vous?

—La première abréviation vénitienne venue, Nello, Maso, Renzo, Zoto…. Oh! non pas celui-là, s'écria-t-elle après avoir laissé échapper par habitude la contraction enfantine du nom d'Anzoleto.

—Pourquoi pas celui-là? reprit Joseph qui remarqua l'énergie de son exclamation.

—Il me porterait malheur. On dit qu'il y a des noms comme cela.

—Eh bien donc, comment vous baptiserons-nous?

—Bertoni. Ce sera un nom italien quelconque, et une espèce de diminutif du nom d'Albert.

—Il signor Bertoni! cela fait bien! dit Joseph en s'efforçant de sourire.»

Mais ce souvenir de Consuelo pour son noble fiancé lui enfonça un poignard dans le coeur. Il la regarda marcher devant lui, leste et dégagée:

«A propos, se dit-il pour se consoler, j'oubliais que c'est un garçon!»

Ils trouvèrent bientôt la lisière du bois, et se dirigèrent vers le sud-est. Consuelo marchait la tête nue, et Joseph, voyant le soleil enflammer son teint blanc et uni, n'osait en exprimer son chagrin. Le chapeau qu'il portait lui-même n'était pas neuf, il ne pouvait pas le lui offrir; et, sentant sa sollicitude inutile, il ne voulait pas l'exprimer; mais il mit son chapeau sous son bras avec un mouvement brusque qui fut remarqué de sa compagne.

«Voilà une singulière idée, lui dit-elle. Il paraît que vous trouvez le temps couvert et la plaine ombragée? Cela me fait penser que je n'ai rien sur la tête; mais comme je n'ai pas toujours eu toutes mes aises, je sais bien des manières de me les procurer à peu de frais.»

En parlant ainsi, elle arracha à un buisson un rameau de pampre sauvage, et, le roulant sur lui-même, elle s'en fit un chapeau de verdure.

«Voilà qu'elle a l'air d'une Muse, pensa Joseph, et le garçon disparaît encore!» Ils traversèrent un village, où, apercevant une de ces boutiques où l'on vend de tout, il y entra précipitamment sans qu'elle pût prévoir son dessein, et en sortit bientôt avec un petit chapeau de paille à larges bords retroussés sur les oreilles comme les portent les paysans des vallées danubiennes.

«Si vous commencez par nous jeter dans le luxe, lui dit-elle en essayant cette nouvelle coiffure, songez que le pain pourra bien manquer vers la fin du voyage.

—Le pain vous manquer! s'écria Joseph vivement; j'aimerais mieux tendre la main aux voyageurs, faire des cabrioles sur les places publiques pour recevoir des gros sous! que sais-je? Oh! non, vous ne manquerez de rien avec moi.» Et voyant que son enthousiasme étonnait un peu Consuelo, il ajouta en tâchant de rabaisser ses bons sentiments: «Songez, signor Bertoni, que mon avenir dépend de vous, que ma fortune est dans vos mains, et qu'il est de mes intérêts de vous ramener saine et sauve à maître Porpora.»

L'idée que son compagnon pouvait bien tomber subitement amoureux d'elle Ne vint pas à Consuelo. Les femmes chastes et simples ont rarement ces prévisions, que les coquettes ont, au contraire, en toute rencontre, peut-être à cause de la préoccupation où elles sont d'en faire naître la cause. En outre, il est rare qu'une femme très-jeune ne regarde pas comme un enfant un homme de son âge. Consuelo avait deux ans de plus qu'Haydn, et ce dernier était si petit et si malingre qu'on lui en eût donné à peine quinze. Elle savait bien qu'il en avait davantage; mais elle ne pouvait s'aviser de penser que son imagination et ses sens fussent déjà éveillés par l'amour. Elle s'aperçut cependant d'une émotion extraordinaire lorsque, s'étant arrêtée pour reprendre haleine dans un autre endroit, d'où elle admirait un des beaux sites qui s'offrent à chaque pas dans ces régions élevées, elle surprit les regards de Joseph attachés sur les siens avec une sorte d'extase.

«Qu'avez-vous, ami Beppo? lui dit-elle naïvement. Il me semble que vous êtes soucieux, et je ne puis m'ôter de l'idée que ma compagnie vous embarrasse.

—Ne dites pas cela! s'écria-t-il avec douleur; c'est manquer d'estime pour moi, c'est me refuser votre confiance et votre amitié que je voudrais payer de ma vie.

—En ce cas, ne soyez pas triste, à moins que vous n'ayez quelque autre sujet de chagrin que vous ne m'avez pas confié.»

Joseph tomba dans un morne silence, et ils marchèrent longtemps sans qu'il pût trouver la force de le rompre. Plus ce silence se prolongeait, plus le jeune homme en ressentait d'embarras; il craignait de se laisser deviner. Mais il ne trouvait rien de convenable à dire pour renouer la conversation. Enfin, faisant un grand effort sur lui-même:

«Savez-vous, lui dit-il, à quoi je songe très-sérieusement?

—Non, je ne le devine pas, répondit Consuelo, qui, pendant tout ce temps, s'était perdue dans ses propres préoccupations, et qui n'avait rien trouvé d'étrange à son silence.

—Je pensais, chemin faisant, que, si cela ne vous ennuyait pas, vous devriez m'enseigner l'italien. Je l'ai commencé avec des livres cet hiver; mais, n'ayant personne pour me guider dans la prononciation, je n'ose pas articuler un seul mot devant vous. Cependant je comprends ce que je lis, et si, pendant notre voyage, vous étiez assez bonne pour me forcer à secouer ma mauvaise honte, et pour me reprendre à chaque syllabe, il me semble que j'aurais l'oreille assez musicale pour que votre peine ne fût pas perdue.

—Oh! de tout mon coeur, répondit Consuelo. J'aime qu'on ne perde pas un seul des précieux instants de la vie pour s'instruire; et comme on s'instruit soi-même en enseignant, il ne peut être que très-bon pour nous deux de nous exercer à bien prononcer la langue musicale par excellence. Vous me croyez Italienne, et je ne le suis pas, quoique j'aie très-peu d'accent dans cette langue. Mais je ne la prononce vraiment bien qu'en chantant; et quand je voudrai vous faire saisir l'harmonie des sons italiens, je chanterai les mots qui vous présenteront des difficultés. Je suis persuadée qu'on ne prononce mal que parce qu'on entend mal. Si votre oreille perçoit complètement les nuances, ce ne sera plus pour vous qu'une affaire de mémoire de les bien répéter.

—Ce sera donc à la fois une leçon d'italien et une leçon de chant! s'écria Joseph.—Et une leçon qui durera cinquante lieues! pensa-t-il dans son ravissement. Ah! ma foi, vive l'art! le moins dangereux, le moins ingrat de tous les amours!»

La leçon commença sur l'heure, et Consuelo, qui eut d'abord de la peine A ne pas éclater de rire à chaque mot que Joseph disait en italien, s'émerveilla bientôt de la facilité et de la justesse avec lesquelles il se corrigeait. Cependant le jeune musicien, qui souhaitait avec ardeur d'entendre la voix de la cantatrice, et qui n'en voyait pas venir l'occasion assez vite, la fit naître par une petite ruse. Il feignit d'être embarrassé de donner à l'àitalien la franchise et la netteté convenables, et il chanta une phrase de Leo où le motfelicitàse trouvait répété plusieurs fois. Aussitôt Consuelo, sans s'arrêter, et sans être plus essoufflée que si elle eût été assise à son piano, lui chanta la phrase à plusieurs reprises. A cet accent si généreux et si pénétrant qu'aucun autre ne pouvait, à cette époque, lui être comparé dans le monde, Joseph sentit un frisson passer dans tout son corps, et froissa ses mains l'une contre l'autre avec un mouvement convulsif et une exclamation passionnée.

«A votre tour, essayez donc,» dit Consuelo sans s'apercevoir de ses transports.

Haydn essaya la phrase et la dit si bien que son jeune professeur battit des mains.

«C'est à merveille, lui dit-elle avec un accent de franchise et de bonté.Vous apprenez vite, et vous avez une voix magnifique.

—Vous pouvez me dire là-dessus tout ce qu'il vous plaira, répondit Joseph; mais moi je sens que je ne pourrai jamais vous rien dire de vous-même.

—Et pourquoi donc?» dit Consuelo.

Mais, en se retournant vers lui, elle vit qu'il avait les yeux gros de larmes, et qu'il serrait encore ses mains, en faisant craquer les phalanges, comme un enfant folâtre et comme un homme enthousiaste.

«Ne chantons plus, lui dit-elle. Voici des cavaliers qui viennent à notre rencontre.

—Ah! mon Dieu, oui, taisez-vous! s'écria Joseph tout hors de lui. Qu'ils ne vous entendent pas! car ils mettraient pied à terre, et vous salueraient à genoux.

—Je ne crains pas ces mélomanes; ce sont des garçons bouchers qui portent des veaux en croupe.

—Ah! baissez votre chapeau, détournez la tête! dit Joseph en se rapprochant d'elle avec un sentiment de jalousie exaltée. Qu'ils ne vous voient pas! qu'ils ne vous entendent pas! que personne autre que moi ne vous voie et ne vous entende!»

Le reste de la journée s'écoula dans une alternative d'études sérieuses et de causeries enfantines. Au milieu de ses agitations, Joseph éprouvait une joie enivrante, et ne savait s'il était le plus tremblant des adorateurs de la beauté, ou le plus rayonnant des amis de l'art. Tour à tour idole resplendissante et camarade délicieux, Consuelo remplissait toute sa vie et transportait tout son être. Vers le soir il s'aperçut qu'elle se traînait avec peine, et que la fatigue avait vaincu son enjouement. Il est vrai que, depuis plusieurs heures, malgré les fréquentes haltes qu'ils faisaient sous les ombrages du chemin, elle se sentait brisée de lassitude; mais elle voulait qu'il en fût ainsi; et n'eût-il pas été démontré qu'elle devait s'éloigner de ce pays au plus vite, elle eût encore cherché, dans le mouvement et dans l'étourdissement d'une gaîté un peu forcée, une distraction contre le déchirement de son coeur. Les premières ombres du soir, en répandant de la mélancolie sur la campagne, ramenèrent les sentiments douloureux qu'elle combattait avec un si grand courage. Elle se représenta la morne soirée qui commençait au château des Géants, et la nuit, peut-être terrible, qu'Albert allait passer. Vaincue par cette idée, elle s'arrêta involontairement au pied d'une grande croix de bois, qui marquait, au sommet d'une colline nue, le théâtre de quelque miracle ou de quelque crime traditionnels.

«Hélas! vous êtes plus fatiguée que vous ne voulez en convenir, lui dit Joseph; mais notre étape touche à sa fin, car je vois briller au fond de cette gorge les lumières d'un hameau. Vous croyez peut-être que je n'aurais pas la force de vous porter, et cependant, si vous vouliez….

—Mon enfant, lui répondit-elle en souriant, vous êtes bien fier de votre sexe. Je vous prie de ne pas tant mépriser le mien, et de croire que j'ai plus de force qu'il ne vous en reste pour vous porter vous-même. Je suis essoufflée d'avoir grimpé ce sentier, voilà tout; et si je me repose, c'est que j'ai envie de chanter.

—Dieu soit loué! s'écria Joseph: chantez donc là, au pied de la croix. Je vais me mettre à genoux…. Et cependant, si cela allait vous fatiguer davantage!

—Ce ne sera pas long, dit Consuelo; mais c'est une fantaisie que j'ai de dire ici un verset de cantique que ma mère me faisait chanter avec elle, soir et matin, dans la campagne, quand nous rencontrions une chapelle ou une croix plantée comme celle-ci à la jonction de quatre sentiers.»

L'idée de Consuelo était encore plus romanesque qu'elle ne voulait le dire. En songeant à Albert, elle s'était représenté cette faculté quasi surnaturelle qu'il avait souvent de voir et d'entendre à distance. Elle s'imagina fortement qu'à cette heure même il pensait à elle, et la voyait peut-être; et, croyant trouver un allégement à sa peine en lui parlant par un chant sympathique à travers la nuit et l'espace, elle monta sur les pierres qui assujettissaient le pied de la croix. Alors, se tournant du côté de l'horizon derrière lequel devait être Riesenburg, elle donna sa voix dans toute son étendue pour chanter le verset du cantique espagnol:

O Consuelo de mi alma, etc.

«Mon Dieu, mon Dieu! disait Haydn en se parlant à lui-même lorsqu'elle eut fini, je n'avais jamais entendu chanter; je ne savais pas ce que c'est que le chant! Y a-t-il donc d'autres voix humaines semblables à celle-ci? Pourrai-je jamais entendre quelque chose do comparable à ce qui m'est révélé aujourd'hui? O musique! Sainte musique! ô génie de l'art! que tu m'embrases, et que tu m'épouvantes!»

Consuelo redescendit de la pierre, où comme une madone elle avait dessiné sa silhouette élégante dans le bleu transparent de la nuit. A son tour, inspirée à la manière d'Albert, elle s'imagina qu'elle le voyait, à travers les bois, les montagnes et les vallées, assis sur la pierre du Schreckenstein, calme, résigné, et rempli d'une sainte espérance. «Il m'a entendue, pensait-elle, il a reconnu ma voix et le chant qu'il aime. Il m'a comprise, et maintenant il va rentrer au château, embrasser son père, et peut-être s'endormir paisiblement.»

«Tout va bien,» dit-elle à Joseph sans prendre garde à son délire d'admiration.

Puis, retournant sur ses pas, elle déposa un baiser sur le bois grossier de la croix. Peut-être en cet instant, par un rapprochement bizarre, Albert éprouva-t-il comme une commotion électrique qui détendit les ressorts de sa volonté sombre, et fit passer jusqu'aux profondeurs les plus mystérieuses de son âme les délices d'un calme divin. Peut-être fut-ce le moment précis du profond et bienfaisant sommeil où il tomba, et où son père, inquiet et matinal, eut la satisfaction de le retrouver plongé le lendemain au retour de l'aurore.

Le hameau dont ils avaient aperçu les feux dans l'ombre n'était qu'une vaste ferme où ils furent reçus avec hospitalité. Une famille de bons laboureurs mangeait en plein air devant la porte, sur une table de bois brut, à laquelle on leur fit place, sans difficulté comme sans empressement. On ne leur adressa point de questions, on les regarda à peine. Ces braves gens, fatigués d'une longue et chaude journée de travail, prenaient leur repas en silence, livrés à la béate jouissance d'une alimentation simple et copieuse. Consuelo trouva le souper délicieux. Joseph oublia de manger, occupé qu'il était à regarder cette pâle et noble figure de Consuelo au milieu de ces larges faces hâlées de paysans, douces et stupides comme celles de leurs boeufs qui paissaient l'herbe autour d'eux, et ne faisaient guère un plus grand bruit de mâchoires en ruminant avec lenteur.

Chacun des convives se retira silencieusement en faisant un signe de croix, aussitôt qu'il se sentit repu, et alla se livrer au sommeil, laissant les plus robustes prolonger les douceurs de la table autant qu'ils le jugeraient à propos. Les femmes qui les servaient s'assirent à leurs places, dès qu'ils se furent tous levés, et se mirent à souper avec les enfants. Plus animées et plus curieuses, elles retinrent et questionnèrent les jeunes voyageurs. Joseph se chargea des contes qu'il tenait tout prêts pour les satisfaire, et ne s'écarta guère de la vérité, quant au fond, en leur disant que lui et son camarade étaient de pauvres musiciens ambulants.

«Quel dommage que nous ne soyons pas au dimanche, répondit une des plus jeunes, vous nous auriez fait danser!»

Elles examinèrent beaucoup Consuelo, qui leur parut un fort joli garçon, et qui affectait, pour bien remplir son rôle, de les regarder avec des yeux hardis et bien éveillés. Elle avait soupiré un instant en se représentant la douceur de ces moeurs patriarcales dont sa profession active et vagabonde l'éloignait si fort. Mais en observant ces pauvres femmes se tenir debout derrière leurs maris, les servir avec respect, et manger ensuite leurs restes avec gaîté, les unes allaitant un petit, les autres esclaves déjà, par instinct, de leurs jeunes garçons, s'occupant d'eux avant de songer à leurs filles et à elles-mêmes, elle ne vit plus dans tous ces bons cultivateurs que des sujets de la faim et de la nécessité; les mâles enchaînés à la terre, valets de charrue et de bestiaux; les femelles enchaînées au maître, c'est-à-dire à l'homme, cloîtrées à la maison, servantes à perpétuité, et condamnées à un travail sans relâche au milieu des souffrances et des embarras de la maternité. D'un côté le possesseur de la terre, pressant ou rançonnant le travailleur jusqu'à lui ôter le nécessaire dans les profits de son aride labeur; de l'autre l'avarice et la peur qui se communiquent du maître au tenancier, et condamnent celui-ci à gouverner despotiquement et parcimonieusement sa propre famille et sa propre vie. Alors cette sérénité apparente ne sembla plus à Consuelo que l'abrutissement du malheur ou l'engourdissement de la fatigue; et elle se dit qu'il valait mieux être artiste ou bohémien, que seigneur ou paysan, puisqu'à la possession d'une terre comme à celle d'une gerbe de blé s'attachaient ou la tyrannie injuste, ou le morne assujettissement de la cupidité.Viva la libertà!dit-elle à Joseph, à qui elle exprimait ses pensées en italien, tandis que les femmes lavaient et rangeaient la vaisselle à grand bruit, et qu'une vieille impotente tournait son rouet avec la régularité d'une machine.

Joseph était surpris de voir quelques-unes de ces paysannes parler allemand tant bien que mal. Il apprit d'elles que le chef de la famille, qu'il avait vu habillé en paysan, était d'origine noble, et avait eu un peu de fortune et d'éducation dans sa jeunesse; mais que, ruiné entièrement dans la guerre de la Succession, il n'avait plus eu d'autres ressources pour élever sa nombreuse famille que de s'attacher comme fermier à une abbaye voisine. Cette abbaye le rançonnait horriblement, et il venait de payer le droit de mitre, c'est-à-dire l'impôt levé par le fisc impérial sur les communautés religieuses à chaque mutation d'abbé. Cet impôt n'était jamais payé en réalité que par les vassaux et tenanciers des biens ecclésiastiques, en surplus de leurs redevances et menus suffrages. Les serviteurs de la ferme étaient serfs, et ne s'estimaient pas plus malheureux que le chef qui les employait. Le fermier du fisc était juif; et, renvoyé, de l'abbaye qu'il tourmentait, aux cultivateurs qu'il tourmentait plus encore, il était venu dans la matinée réclamer et toucher une somme qui était l'épargne de plusieurs années. Entre les prêtres catholiques et les exacteurs israélites, le pauvre agriculteur ne savait lesquels haïr et redouter le plus.

«Voyez, Joseph, dit Consuelo à son compagnon; ne vous disais-je pas bien que nous étions seuls riches en ce monde, nous qui ne payons pas d'impôt sur nos voix, et qui ne travaillons que quand il nous plaît?»

L'heure du coucher étant venue, Consuelo éprouvait tant de fatigue qu'elle s'endormit sur un banc à la porte de la maison. Joseph profita de ce moment pour demander des lits à la fermière.

«Des lits, mon enfant? répondit-elle en souriant; si nous pouvions vous en donner un, ce serait beaucoup, et vous sauriez bien vous en contenter pour deux.»

Cette réponse fit monter le sang au visage du pauvre Joseph. Il regarda Consuelo; et, voyant qu'elle n'entendait rien de ce dialogue, il surmonta son émotion.

«Mon camarade est très-fatigué, dit-il, et si vous pouvez lui céder un petit lit, nous le paierons ce que vous voudrez. Pour moi, un coin dans la grange ou dans l'étable me suffira.

—Eh bien, si cet enfant est malade, par humanité nous lui donnerons un lit dans la chambre commune. Nos trois filles coucheront ensemble. Mais dites à votre camarade de se tenir tranquille, au moins, et de se comporter décemment; car mon mari et mon gendre, qui dorment dans la même pièce, le mettraient à la raison.

—Je vous réponds de la douceur et de l'honnêteté de mon camarade; reste à savoir s'il ne préférera pas encore dormir dans le foin que dans une chambre où vous êtes tant de monde.»

II fallut bien que le bon Joseph réveillât le signor Bertoni pour lui proposer cet arrangement. Consuelo n'en fut pas effarouchée comme il s'y attendait. Elle trouva que puisque les jeunes filles de la maison reposaient dans la même pièce que le père et le gendre, elle y serait plus en sûreté que partout ailleurs; et ayant souhaité le bonsoir à Joseph, elle se glissa derrière les quatre rideaux de laine brune qui enfermaient le lit désigné, où, prenant à peine le temps de se déshabiller, elle s'endormit profondément.

Cependant, après les premières heures de ce sommeil accablant, elle fut réveillée par le bruit continuel qui se faisait autour d'elle. D'un côté, la vieille grand'mère, dont le lit touchait presque au sien, toussait et râlait sur le ton le plus aigu et le plus déchirant; de l'autre, une jeune femme allaitait son petit enfant et chantait pour le rendormir; les ronflements des hommes ressemblaient à des rugissements; un autre enfant, quatrième dans un lit, pleurait en se querellant avec ses frères; les femmes se relevaient pour les mettre d'accord, et faisaient plus de bruit encore par leurs réprimandes et leurs menaces. Ce mouvement perpétuel, ces cris d'enfants, la malpropreté, la mauvaise odeur et la chaleur de l'atmosphère chargée de miasmes épais, devinrent si désagréables à Consuelo, qu'elle n'y put tenir longtemps. Elle se rhabilla sans bruit, et, profitant d'un moment où tout le monde était endormi, elle sortit de la maison, et chercha un coin pour dormir jusqu'au jour.

Elle se flattait de dormir mieux en plein air. Ayant passé la nuit précédente à marcher, elle ne s'était pas aperçue du froid; mais, outre qu'elle était dans une disposition d'accablement bien différente de l'excitation de son départ, le climat de cette région élevée se manifestait déjà plus âpre qu'aux environs de Riesenburg. Elle sentit le frisson la saisir, et un horrible malaise lui fît craindre de ne pouvoir supporter une suite de journées de marche et de nuits sans repos, dont le début s'annonçait si désagréablement. C'est en vain qu'elle se reprocha d'être devenue princesse dans les douceurs de la vie de château: elle eût donné le reste de ses jours en cet instant pour une heure de bon sommeil.

Cependant, n'osant rentrer dans la maison de peur d'éveiller et d'indisposer ses hôtes, elle chercha la porte des granges; et, trouvant l'étable ouverte à demi, elle y pénétra à tâtons. Un profond silence y régnait. Jugeant cet endroit désert, elle s'étendit sur une crèche remplie de paille dont la chaleur et l'odeur saine lui parurent délicieuses.

Elle commençait à s'endormir, lorsqu'elle sentit sur son front une haleine chaude et humide, qui se retira avec un souffle violent et une sorte d'imprécation étouffée. La première frayeur passée, elle aperçut, dans le crépuscule qui commençait à poindre, une longue figure et deux formidables cornes au-dessus de sa tête: c'était une belle vache qui avait passé le cou au râtelier, et qui, après l'avoir flairée avec étonnement, se retirait avec épouvante. Consuelo se tapit dans le coin, de manière à ne pas la contrarier, et dormit fort tranquillement. Son oreille fut bientôt habituée à tous les bruits de l'étable, au cri des chaînes dans leurs anneaux, au mugissement des génisses et au frottement des cornes contre les barres de la crèche. Elle ne s'éveilla même pas lorsque les laitières entrèrent pour faire sortir leurs bêtes et les traire en plein air. L'étable se trouva vide; l'endroit sombre où Consuelo s'était retirée avait empêché qu'on ne la découvrit; et le soleil était levé lorsqu'elle ouvrit de nouveau les yeux. Enfoncée dans la paille, elle goûta encore quelques instants le bien-être de sa situation, et se réjouit de se sentir rafraîchie et reposée, prête à reprendre sa marche sans effort et sans inquiétude.

Lorsqu'elle sauta à bas de la crèche pour chercher Joseph, le premier objet qu'elle rencontra fut Joseph lui-même, assis vis-à-vis d'elle sur la crèche d'en face.

«Vous m'avez donné bien de l'inquiétude, cher signor Bertoni, lui dit-il. Lorsque les jeunes filles m'ont appris que vous n'étiez plus dans la chambre, et qu'elles ne savaient ce que vous étiez devenue, je vous ai cherchée partout, et ce n'est qu'en désespoir de cause que je suis revenu ici où j'avais passé la nuit, et où je vous ai trouvée, à ma grande surprise. J'en étais sorti dans l'obscurité du matin, et ne m'étais pas avisé de vous découvrir, là vis-à-vis de moi, blottie dans cette paille et sous le nez de ces animaux qui eussent pu vous blesser. Vraiment, signora, vous êtes téméraire, et vous ne songez pas aux périls de toute espèce que vous affrontez.

—Quels périls, mon cher Beppo? dit Consuelo en souriant et en lui tendant la main. Ces bonnes vaches ne sont pas des animaux bien féroces, et je leur ai fait plus de peur qu'elles ne pouvaient me faire de mal.

—Mais, signora, reprit Joseph en baissant la voix, vous venez au milieu de la nuit vous réfugier dans le premier endroit qui se présente. D'autres hommes que moi pouvaient se trouver dans cette étable, quelque Vagabond moins respectueux que votre fidèle et dévoué Beppo, quelque serf grossier!… Si, au lieu de la crèche où vous avez dormi, vous aviez choisi l'autre, et qu'au lieu de moi vous y eussiez éveillé en sursaut quelque soldat ou quelque rustre!»

Consuelo rougit en songeant qu'elle avait dormi si près de Joseph et toute seule avec lui dans les ténèbres; mais cette honte ne fit qu'augmenter sa confiance et son amitié pour le bon jeune homme.

«Joseph, lui dit-elle, vous voyez que, dans mes imprudences, le ciel ne m'abandonne pas, puisqu'il m'avait conduite auprès de vous. C'est lui qui m'a fait vous rencontrer hier matin au bord de la fontaine où vous m'avez donné votre pain, votre confiance et votre amitié; c'est lui encore qui a placé, cette nuit, mon sommeil insouciant sous votre sauvegarde fraternelle.»

Elle lui raconta en riant la mauvaise nuit qu'elle avait passée dans la chambre commune avec la bruyante famille de la ferme, et combien elle s'était sentie heureuse et tranquille au milieu des vaches.

«II est donc vrai, dit Joseph, que les animaux ont une habitation plus agréable et des moeurs plus élégantes que l'homme qui les soigne!

—C'est à quoi je songeais tout en m'endormant sur cette crèche. Ces bêtes ne me causaient ni frayeur ni dégoût, et je me reprochais d'avoir contracté des habitudes tellement aristocratiques, que la société de mes semblables et le contact de leur indigence me fussent devenus insupportables. D'où vient cela, Joseph? Celui qui est né dans la misère devrait, lorsqu'il y retombe, ne pas éprouver cette répugnance dédaigneuse à laquelle j'ai cédé. Et quand le coeur ne s'est pas vicié dans l'atmosphère de la richesse, pourquoi reste-t-on délicat d'habitudes, comme je l'ai été cette nuit en fuyant la chaleur nauséabonde et la confusion bruyante de cette pauvre couvée humaine?

—C'est que la propreté, l'air pur et le bon ordre domestique sont sans doute des besoins légitimes et impérieux pour toutes les organisations choisies, répondit Joseph. Quiconque est né artiste a le sentiment du beau et du bien, l'antipathie du grossier et du laid. Et la misère est laide! Je suis paysan, moi aussi, et mes parents m'ont donné le jour sous le chaume; mais ils étaient artistes: notre maison, quoique pauvre et petite, était propre et bien rangée. Il est vrai que notre pauvreté était voisine de l'aisance, tandis que l'excessive privation ôte peut-être jusqu'au sentiment du mieux.

—Pauvres gens! dit Consuelo. Si j'étais riche, je voudrais tout de suite leur faire bâtir une maison; et si j'étais reine, je leur ôterais ces impôts, ces moines et ces juifs qui les dévorent.

—Si vous étiez riche, vous n'y penseriez pas; et si vous étiez née reine, vous ne le voudriez pas. Ainsi va le monde!

—Le monde va donc bien mal!

—Hélas oui! et sans la musique qui transporte l'âme dans un monde idéal, il faudrait se tuer, quand on a le sentiment de ce qui se passe dans celui-ci.

—Se tuer est fort commode, mais ne fait de bien qu'à soi. Joseph, il faudrait devenir, riche et rester humain.

—Et comme cela ne paraît guère possible, il faudrait, du moins, que tous les pauvres fussent artistes.

—Vous n'avez pas là une mauvaise idée, Joseph. Si les malheureux avaient tous le sentiment et l'amour de l'art pour poétiser la souffrance et embellir la misère, il n'y aurait plus ni malpropreté, ni découragement, ni oubli de soi-même, et alors les riches ne se permettraient plus de tant fouler et mépriser les misérables. On respecte toujours un peu les artistes.

—Eh! vous m'y faites songer pour la première fois, reprit Haydn. L'art peut donc avoir un but bien sérieux, bien utile pour les hommes?…

—Aviez-vous donc pensé jusqu'ici que ce n'était qu'un amusement?

—Non, mais une maladie, une passion, un orage qui gronde dans le coeur, une fièvre qui s'allume en nous et que nous communiquons aux autres… Si vous savez ce que c'est, dites-le-moi.

—Je vous le dirai quand je le comprendrai bien moi-même; mais c'est quelque chose de grand, n'en doutez pas, Joseph. Allons, partons et n'oublions pas le violon, votre unique propriété, ami Beppo, la source de votre future opulence.»

Ils commencèrent par faire leurs petites provisions pour le déjeuner qu'ils méditaient de manger sur l'herbe dans quelque lieu romantique. Mais quand Joseph tira la bourse et voulut payer, la fermière sourit, et refusa sans affectation, quoique avec fermeté. Quelles que fussent les instances de Consuelo, elle ne voulut jamais rien accepter, et même elle surveilla ses jeunes hôtes de manière à ce qu'ils ne pussent pas glisser le plus léger don aux enfants.

«Rappelez-vous, dit-elle enfin avec un peu de hauteur à Joseph qui insistait, que mon mari est noble de naissance, et croyez bien que le malheur ne l'a pas avili au point de lui faire vendre l'hospitalité.

—Cette fierté-là me semble un peu outrée, dit Joseph à sa compagne lorsqu'ils furent sur le chemin. Il y a plus d'orgueil que de charité dans le sentiment qui les anime.

—Je n'y veux voir que de la charité, répondit Consuelo, et j'ai le coeur gros de honte et de repentir en songeant que je n'ai pu supporter l'incommodité de cette maison qui n'a pas craint d'être souillée et surchargée par la présence du vagabond que je représente. Ah! maudite recherche! sotte délicatesse des enfants gâtés de ce monde! tu es une maladie, puisque tu n'es la santé pour les uns qu'au détriment des autres!

—Pour une grande artiste comme vous l'êtes, je vous trouve trop sensible aux choses d'ici-bas, lui dit Joseph. Il me semble qu'il faut à l'artiste un peu plus d'indifférence et d'oubli de tout ce qui ne tient pas à sa profession. On disait dans l'auberge de Klatau, où j'ai entendu parler de vous et du château des Géants, que le comte Albert de Rudolstadt était un grand philosophe dans sa bizarrerie. Vous avez senti, signora, qu'on ne pouvait être artiste et philosophe en même temps; c'est pourquoi vous avez pris la fuite. Ne vous affectez donc plus du malheur des humains, et reprenons notre leçon d'hier.

—Je le veux bien, Beppo; mais sachez auparavant que le comte Albert est un plus grand artiste que nous, tout philosophe qu'il est.

—En vérité! Il ne lui manque donc rien pour être aimé? reprit Joseph avec un soupir.

—Rien à mes yeux que d'être pauvre et sans naissance, répondit Consuelo.»

Et doucement gagnée par l'attention que Joseph lui prêtait, stimulée par d'autres questions naïves qu'il lui adressa en tremblant, elle se laissa entraîner au plaisir de lui parler assez longuement de son fiancé. Chaque réponse amenait une explication, et, de détails en détails, elle en vint à lui raconter minutieusement toutes les particularités de l'affection qu'Albert lui avait inspirée. Peut-être cette confiance absolue en un jeune homme qu'elle ne connaissait que depuis la veille eût-elle été inconvenante en toute autre situation. Il est vrai que cette situation bizarre était seule capable de la faire naître. Quoi qu'il en soit, Consuelo céda à un besoin irrésistible de se rappeler à elle-même et de confier à un coeur ami les vertus de son fiancé; et, tout en parlant ainsi, elle sentit, avec la même satisfaction qu'on éprouve à faire l'essai de ses forces après une maladie grave, qu'elle aimait Albert plus qu'elle ne s'en était flattée en lui promettant de travailler à n'aimer que lui. Son imagination s'exaltait sans inquiétude, à mesure qu'elle s'éloignait de lui; et tout ce qu'il y avait de beau, de grand et de respectable dans son caractère, lui apparut sous un jour plus brillant, lorsqu'elle ne sentit plus en elle la crainte de prendre trop précipitamment une résolution absolue. Sa fierté ne souffrait plus de l'idée qu'on pouvait l'accuser d'ambition, car elle fuyait, elle renonçait en quelque sorte aux avantages matériels attachés à cette union; elle pouvait donc, sans contrainte et sans honte, se livrer à l'affection dominante de son âme. Le nom d'Anzoleto ne vint pas une seule fois sur ses lèvres, et elle s'aperçut encore avec plaisir qu'elle n'avait pas même songé à faire mention de lui dans le récit de son séjour en Bohême.

Ces épanchements, tout déplacés et téméraires qu'ils pussent être, amenèrent les meilleurs résultats. Ils firent comprendre à Joseph combien l'âme de Consuelo était sérieusement occupée; et les espérances vagues qu'il pouvait avoir involontairement conçues s'évanouirent comme des songes, dont il s'efforça même de dissiper le souvenir. Après une ou deux heures de silence qui succédèrent à cet entretien animé, il prit la ferme résolution de ne plus voir en elle ni une belle sirène, ni un dangereux et problématique camarade, mais une grande artiste et une noble femme, dont les conseils et l'amitié étendraient sur toute sa vie une heureuse influence.

Autant pour répondre à sa confiance que pour mettre à ses propres désirs une double barrière, il lui ouvrit son âme, et lui raconta comme quoi, lui aussi, était engagé, et pour ainsi dire fiancé. Son roman de coeur était moins poétique que celui de Consuelo; mais pour qui sait l'issue de ce roman dans la vie de Haydn, il n'était pas moins pur et moins noble. Il avait témoigné de l'amitié à la fille de son généreux hôte, le perruquier Keller, et celui-ci, voyant cette innocente liaison, lui avait dit:

«Joseph, je me fie à toi. Tu parais aimer ma fille, et je vois que tu ne lui es pas indifférent. Si tu es aussi loyal que laborieux et reconnaissant, quand tu auras assuré ton existence, tu seras mon gendre.»

Dans un mouvement de gratitude exaltée, Joseph avait promis, juré!… et quoique sa fiancée ne lui inspirât pas la moindre passion, il se regardait comme enchaîné pour jamais.

Il raconta ceci avec une mélancolie qu'il ne put vaincre en songeant à la différence de sa position réelle et des rêves enivrants auxquels il lui fallait renoncer. Consuelo regarda cette tristesse comme l'indice d'un amour profond et invincible pour la fille de Keller. Il n'osa la détromper; et son estime, son abandon complet dans la loyauté et la pureté de Beppo en augmentèrent d'autant.

Leur voyage ne fut donc troublé par aucune de ces crises et de ces explosions que l'on eût pu présager en voyant partir ensemble pour un tête-à-tête de quinze jours, et au milieu de toutes les circonstances qui pouvaient garantir l'impunité, deux jeunes gens aimables, intelligents, et remplis de sympathie l'un pour l'autre. Quoique Joseph n'aimât pas la fille de Keller, il consentit à laisser prendre sa fidélité de conscience pour une fidélité de coeur; et quoiqu'il sentît encore parfois l'orage gronder dans son sein, il sut si bien l'y maîtriser, que sa chaste compagne, dormant au fond des bois sur la bruyère, gardée par lui comme par un chien fidèle, traversant à ses côtés des solitudes profondes, loin de tout regard humain, passant maintes fois la nuit avec lui dans la même grange ou dans la même grotte, ne se douta pas une seule fois de ses combats et des mérites de sa victoire. Dans sa vieillesse, lorsque Haydn lut les premiers livres des Confessions de Jean-Jacques Rousseau, il sourit avec des yeux baignés de larmes en se rappelant sa traversée du Boehmer-Wald avec Consuelo, l'amour tremblant et la pieuse innocence pour compagnons de voyage.

Une fois, pourtant, la vertu du jeune musicien se trouva à une rude épreuve. Lorsque le temps était beau, les chemins faciles, et la lune brillante, ils adoptaient la vraie et bonne manière de voyager pédestrement sans courir les risques des mauvais gîtes. Ils s'établissaient dans quelque lieu tranquille et abrité pour y passer la journée à causer, à dîner, à faire de la musique et à dormir. Aussitôt que la soirée devenait froide, ils achevaient de souper, pliaient bagage, et reprenaient leur course jusqu'au jour. Ils échappaient ainsi à la fatigue d'une marche au soleil, aux dangers d'être examinés curieusement, à la malpropreté et à la dépense des auberges. Mais lorsque la pluie, qui devint assez fréquente dans la partie élevée du Boehmer-Wald où la Moldaw prend sa source, les forçait de chercher un abri, ils se retiraient où ils pouvaient, tantôt dans la cabane de quelque serf, tantôt dans les hangars de quelque châtellenie. Ils fuyaient avec soin les cabarets, où ils eussent pu trouver plus facilement à se loger, dans la crainte des mauvaises rencontres, des propos grossiers, et des scènes bruyantes.

Un soir donc, pressés par l'orage, ils entrèrent dans la hutte d'un chevrier, qui, pour toute démonstration d'hospitalité, leur dit en bâillant et en étendant les bras du côté de sa bergerie:

«Allez au foin.»

Consuelo se glissa dans un coin bien sombre, comme elle avait coutume de faire, et Joseph allait s'installer à distance dans un autre coin, lorsqu'il heurta les jambes d'un homme endormi qui l'apostropha rudement. D'autres jurements répondirent à l'imprécation du dormeur, et Joseph, effrayé de cette compagnie, se rapprocha de Consuelo et lui saisit le bras pour être sûr que personne ne se mettrait entre eux. D'abord leur pensée fut de sortir; mais la pluie ruisselait à grand bruit sur le toit de planches de la hutte, et tout le monde était rendormi.

«Restons, dit Joseph à voix basse, jusqu'à ce que la pluie ait cessé. Vous pouvez dormir sans crainte, je ne fermerai pas l'oeil, je resterai près de vous. Personne ne peut se douter qu'il y ait une femme ici. Aussitôt que le temps redeviendra supportable, je vous éveillerai, et nous nous glisserons dehors.»

Consuelo n'était pas fort rassurée; mais il y avait plus de danger à sortir tout de suite qu'à rester. Le chevrier et ses hôtes remarqueraient cette crainte de demeurer avec eux; ils en prendraient des soupçons, ou sur leur sexe, ou sur l'argent qu'on pourrait leur supposer; et si ces hommes étaient capables de mauvaises intentions, ils les suivraient dans la campagne pour les attaquer. Consuelo, ayant fait toutes ces réflexions, se tint tranquille; mais elle enlaça son bras à celui de Joseph, par un sentiment de frayeur bien naturelle et de confiance bien fondée en sa sollicitude.

Quand la pluie cessa, comme ils n'avaient dormi ni l'un ni l'autre, ils Se disposaient à partir, lorsqu'ils entendirent remuer leurs compagnons inconnus, qui se levèrent et s'entretinrent à voix basse dans un argot incompréhensible. Après avoir soulevé de lourds paquets qu'ils chargèrent sur leurs dos, ils se retirèrent en échangeant avec le chevrier quelques mots allemands qui firent juger à Joseph qu'ils faisaient la contrebande, et que leur hôte était dans la confidence. Il n'était guère que minuit, la lune se levait, et, à la lueur d'un rayon qui tombait obliquement sur la porte entr'ouverte, Consuelo vit briller leurs armes, tandis qu'ils s'occupaient à les cacher sous leurs manteaux. En même temps, elle s'assura qu'il n'y avait plus personne dans la hutte, et le chevrier lui-même l'y laissa seule avec Haydn; car il suivit les contrebandiers, pour les guider dans les sentiers de la montagne, et leur enseigner un passage à la frontière, connu, disait-il, de lui seul.

«Si tu nous trompes, au premier soupçon je te fais sauter la cervelle,» lui dit un de ces hommes à figure énergique et grave.

Ce fut la dernière parole que Consuelo entendit. Leurs pas mesurés firent craquer le gravier pendant quelques instants. Le bruit d'un ruisseau voisin, grossi par la pluie, couvrit celui de leur marche, qui se perdait dans l'éloignement.

«Nous avions tort de les craindre, dit Joseph sans quitter cependant le bras de Consuelo qu'il pressait toujours contre sa poitrine. Ce sont des gens qui évitent les regards encore plus que nous.

—Et à cause de cela, je crois que nous avons couru quelque danger, répondit Consuelo. Quand vous les avez heurtés dans l'obscurité, vous avez bien fait de ne rien répondre à leurs jurements; ils vous ont pris pour un des leurs. Autrement, ils nous auraient peut-être craints comme des espions, et nous auraient fait un mauvais parti. Grâce à Dieu, il n'y a plus rien à craindre, et nous voilà enfin seuls.

—Reposez-vous donc, dit Joseph en sentant à regret le bras de Consuelo se détacher du sien. Je veillerai encore, et au jour nous partirons.»

Consuelo avait été plus fatiguée par la peur que par la marche; elle était si habituée à dormir sous la garde de son ami, qu'elle céda au sommeil. Mais Joseph, qui avait pris, lui aussi, après bien des agitations, l'habitude de dormir auprès d'elle, ne put cette fois goûter aucun repos. Cette main de Consuelo, qu'il avait tenue toute tremblante dans la sienne pendant deux heures, ces émotions de terreur et de jalousie qui avaient réveillé toute l'intensité de son amour, et jusqu'à cette dernière parole que Consuelo lui disait en s'endormant: «Nous voilà enfin seuls!» allumaient en lui une fièvre brûlante. Au lieu de se retirer au fond de la hutte pour lui témoigner son respect, comme il avait accoutumé de faire, voyant qu'elle-même ne songeait pas à s'éloigner de lui, il resta assis à ses côtés; et les palpitations de son cœur devinrent si violentes, que Consuelo eût pu les entendre, si elle n'eût pas été endormie. Tout l'agitait, le bruit mélancolique du ruisseau, les plaintes du vent dans les sapins, et les rayons de la lune qui se glissaient par une fente de la toiture, et venaient éclairer faiblement le visage pâle de Consuelo encadré dans ses cheveux noirs; enfin, ce je ne sais quoi de terrible et de farouche qui passe de la nature extérieure dans le coeur de l'homme quand la vie est sauvage autour de lui. Il commençait à se calmer et à s'assoupir, lorsqu'il crut sentir des mains sur sa poitrine. Il bondit sur la fougère, et saisit dans ses bras un petit chevreau qui était venu s'agenouiller et se réchauffer sur son sein. Il le caressa, et, sans savoir pourquoi, il le couvrit de larmes et de baisers. Enfin le jour parut; et en voyant plus distinctement le noble front et les traits graves et purs de Consuelo, il eut honte de ses tourments. Il sortit pour aller tremper son visage et ses cheveux dans l'eau glacée du torrent. Il semblait vouloir se purifier des pensées coupables qui avaient embrasé son cerveau.

Consuelo vint bientôt l'y joindre, et faire la même ablution pour dissiper l'appesantissement du sommeil et se familiariser courageusement avec l'atmosphère du matin, comme elle faisait gaiement tous les jours. Elle s'étonna de voir Haydn si défait et si triste.

«Oh! pour le coup, frère Beppo, lui dit-elle, vous ne supportez pas aussi bien que moi les fatigues et les émotions; vous voilà aussi pâle que ces petites fleurs qui ont l'air de pleurer sur la face de l'eau.

—Et vous, vous êtes aussi fraîche que ces belles roses sauvages qui ont l'air de rire sur ses bords, répondit Joseph. Je crois bien que je sais braver la fatigue, malgré ma figure terne; mais l'émotion, il est vrai, signora, que je ne sais guère la supporter.»

Il fut triste pendant toute la matinée; et lorsqu'ils s'arrêtèrent pour manger du pain et des noisettes dans une belle prairie en pente rapide, sous un berceau de vigne sauvage, elle le tourmenta de questions si ingénues pour lui faire avouer la cause de son humeur sombre, qu'il ne put s'empêcher de lui faire une réponse où entrait un grand dépit contre lui-même et contre sa propre destinée.

«Eh bien, puisque vous voulez le savoir, dit-il, je songe que je suis bien malheureux; car j'approche tous les jours un peu plus de Vienne, où ma destinée est engagée, bien que mon coeur ne le soit pas. Je n'aime pas ma fiancée; je sens que je ne l'aimerai jamais, et pourtant j'ai promis, et je tiendrai parole.

—Serait-il possible? s'écria Consuelo, frappée de surprise. En ce cas, mon pauvre Beppo, nos destinées, que je croyais conformes en bien des points, sont donc entièrement opposées; car vous courez vers une fiancée que vous n'aimez pas, et moi, je fuis un fiancé que j'aime. Étrange fortune! qui donne aux uns ce qu'ils redoutent, pour arracher aux autres ce qu'ils chérissent.»

Elle lui serra affectueusement la main en parlant ainsi, et Joseph vit bien que cette réponse ne lui était pas dictée par le soupçon de sa témérité et le désir de lui donner une leçon. Mais la leçon n'en fut que plus efficace.

Elle le plaignait de son malheur et s'en affligeait avec lui, tout en lui montrant, par un cri du coeur, sincère et profond, qu'elle en aimait un autre sans distraction et sans défaillance.

Ce fut la dernière folie de Joseph envers elle. Il prit son violon, et, le raclant avec force, il oublia cette nuit orageuse. Quand ils se remirent en route, il avait complètement abjuré un amour impossible, et les événements qui suivirent ne lui firent plus sentir que la force du dévouement et de l'amitié. Lorsque Consuelo voyait passer un nuage sur son front, et qu'elle tâchait de l'écarter par de douces paroles:

«Ne vous inquiétez pas de moi, lui répondait-il. Si je suis condamné à n'avoir pas d'amour pour ma femme, du moins j'aurai de l'amitié pour elle, et l'amitié peut consoler de l'amour, je le sens mieux que vous ne croyez!»

Haydn n'eut jamais lieu de regretter ce voyage et les souffrances qu'il avait combattues; car il y prit les meilleures leçons d'italien, et même les meilleures notions de musique qu'il eût encore eues dans sa vie. Durant les longues haltes qu'ils firent dans les beaux jours, sous les solitaires ombrages du Boehmer-Wald, nos jeunes artistes se révélèrent l'un à l'autre tout ce qu'ils possédaient d'intelligence et de génie. Quoique Joseph Haydn eût une belle voix et sût en tirer grand parti comme choriste, quoiqu'il jouât agréablement du violon et de plusieurs instruments, il comprit bientôt, en écoutant chanter Consuelo, qu'elle lui était infiniment supérieure comme virtuose, et qu'elle eût pu faire de lui un chanteur habile sans l'aide du Porpora. Mais l'ambition et les facultés de Haydn ne se bornaient pas à cette branche de l'art; et Consuelo, en le voyant si peu avancé dans la pratique, tandis qu'en théorie il exprimait des idées si élevées et si saines, lui dit un jour en souriant:

«Je ne sais pas si je fais bien de vous rattacher à l'étude du chant; car si vous venez à vous passionner pour la profession de chanteur, vous sacrifierez peut-être de plus hautes facultés qui sont en vous. Voyons donc un peu vos compositions! Malgré mes longues et sévères études de contre-point avec un aussi grand maître que le Porpora, ce que j'ai appris ne me sert qu'à bien comprendre les créations du génie, et je n'aurai plus le temps, quand même j'en aurais l'audace, de créer moi-même des oeuvres de longue haleine; au lieu que si vous avez le génie créateur, vous devez suivre cette route, et ne considérer le chant et l'étude des instruments que comme vos moyens matériels.»

Depuis que Haydn avait rencontré Consuelo, il est bien vrai qu'il ne songeait plus qu'à se faire chanteur. La suivre ou vivre auprès d'elle, la retrouver partout dans sa vie nomade, tel était son rêve ardent depuis quelques jours. Il fit donc difficulté de lui montrer son dernier manuscrit, quoiqu'il l'eût avec lui, et qu'il eût achevé de l'écrire en allant à Pilsen. Il craignait également et de lui sembler médiocre en ce genre, et de lui montrer un talent qui la porterait à combattre son envie de chanter. Il céda enfin, et, moitié de gré, moitié de force, se laissa arracher le cahier mystérieux. C'était une petite sonate pour piano, qu'il destinait à ses jeunes élèves. Consuelo commença par la lire des yeux, et Joseph s'émerveilla de la lui voir saisir aussi parfaitement par une simple lecture que si elle l'eût entendu exécuter. Ensuite elle lui fit essayer divers passages sur le violon, et chanta elle-même ceux qui étaient possibles pour la voix. J'ignore si Consuelo devina, d'après cette bluette, le futur auteur dela Créationet de tant d'autres productions éminentes; mais il est certain qu'elle pressentit un bon maître, et elle lui dit, en lui rendant son manuscrit:

«Courage, Beppo! tu es un artiste distingué, et tu peux être un grand compositeur, si tu travailles. Tu as des idées, cela est certain. Avec des idées et de la science, on peut beaucoup. Acquiers donc de la science, et triomphons de la mauvaise humeur du Porpora; c'est le maître qu'il te faut. Mais ne songe plus aux coulisses; ta place est ailleurs, et ton bâton de commandement est ta plume. Tu ne dois pas obéir, mais imposer. Quand on peut être l'âme de l'oeuvre, comment songe-t-on à se ranger parmi les machines? Allons! maestro en herbe, n'étudiez plus le trille et la cadence avec votre gosier. Sachez où il faut les placer, et non comment il faut les faire. Ceci regarde votre très-humble servante et subordonnée, qui vous retient le premier rôle de femme que vous voudrez bien écrire pour un mezzo-soprano.

—O Consuelode mi alma!s'écria Joseph, transporté de joie et d'espérance; écrire pour vous, être compris et exprimé par vous! Quelle gloire, quelles ambitions vous me suggérez! Mais non, c'est un rêve, une folie. Enseignez-moi à chanter. J'aime mieux m'exercer à rendre, selon votre coeur et votre intelligence, les idées d'autrui, que de mettre sur vos lèvres divines des accents indignes de vous!

—Voyons, voyons, dit Consuelo, trêve de cérémonie. Essayez-vous à improviser, tantôt sur le violon, tantôt avec la voix. C'est ainsi que l'âme vient sur les lèvres et au bout des doigts. Je saurai si vous avez le souffle divin, où si vous n'êtes qu'un écolier adroit, farci de réminiscences.»

Haydn lui obéit. Elle remarqua avec plaisir qu'il n'était pas savant, et qu'il y avait de la jeunesse, de la fraîcheur et de la simplicité dans ses idées premières. Elle l'encouragea de plus en plus, et ne voulut désormais lui enseigner le chant que pour lui indiquer, comme elle le disait, la manière de s'en servir.

Ils s'amusèrent ensuite à dire ensemble des petits duos italiens qu'elle lui fit connaître, et qu'il apprit par coeur.

«Si nous venons à manquer d'argent avant la fin du voyage, lui dit-elle, il nous faudra bien chanter par les rues. D'ailleurs, la police peut vouloir mettre nos talents à l'épreuve, si elle nous prend pour des vagabonds coupeurs de bourses, comme il y en a tant qui déshonorent la profession, les malheureux! Soyons donc prêts à tout événement. Ma voix, en la prenant tout à fait en contralto, peut passer pour celle d'un jeune garçon avant la mue. Il faut que vous appreniez aussi sur le violon quelques chansonnettes que vous m'accompagnerez. Vous allez voir que ce n'est pas une mauvaise étude. Ces facéties populaires sont pleines de verve et de sentiment original; et quant à mes vieux chants espagnols, c'est du génie tout pur, du diamant brut. Maestro, faites-en votre profit: les idées engendrent les idées.»

Ces études furent délicieuses pour Haydn. C'est là peut-être qu'il conçut le génie de ces compositions enfantines et mignonnes qu'il fit plus tard pour les marionnettes des petits princes Esterhazy. Consuelo mettait à ces leçons tant de gaieté, de grâce, d'animation et d'esprit, que le bon jeune homme, ramené à la pétulance et au bonheur insouciant de l'enfance, oubliait ses pensées d'amour, ses privations, ses inquiétudes, et souhaitait que cette éducation ambulante ne finît jamais.

Nous ne prétendons pas faire l'itinéraire du voyage de Consuelo et d'Haydn. Peu familiarisé avec les sentiers du Boehmer-Wald, nous donnerions peut-être des indications inexactes, si nous en suivions la trace dans les souvenirs confus qui nous les ont transmis. Il nous suffira de dire que la première moitié de ce voyage fut, en somme, plus agréable que pénible, jusqu'au moment d'une aventure que nous ne pouvons nous dispenser de rapporter.

Ils avaient suivi, dès la source, la rive septentrionale de la Moldaw, parce qu'elle leur avait semblé la moins fréquentée et la plus pittoresque. Ils descendirent donc, pendant tout un jour, la gorge encaissée qui se prolonge en s'abaissant dans la même direction que le Danube; mais quand ils furent à la hauteur de Schenau, voyant la chaîne de montagnes s'abaisser vers la plaine, ils regrettèrent de n'avoir pas suivi l'autre rive du fleuve, et par conséquent l'autre bras de la chaîne qui s'éloignait en s'élevant du côté de la Bavière. Ces montagnes boisées leur offraient plus d'abris naturels et de sites poétiques que les vallées de la Bohême. Dans les stations qu'ils faisaient de jour dans les forêts, ils s'amusaient à chasser les petits oiseaux à la glu et au lacet; et quand, après leur sieste, ils trouvaient leurs pièges approvisionnés de ce menu gibier, ils faisaient avec du bois mort une cuisine en plein vent qui leur paraissait somptueuse. On n'accordait la vie qu'aux rossignols, sous prétexte que ces oiseaux musiciens étaient des confrères.

Nos pauvres enfants allaient donc cherchant un gué, et ne le trouvaient pas; la rivière était rapide, encaissée, profonde, et grossie par les pluies des jours précédents. Ils rencontrèrent enfin un abordage auquel était amarrée une petite barque gardée par un enfant. Ils hésitèrent un peu à s'en approcher, en voyant plusieurs personnes s'en approcher avant eux et marchander le passage. Ces hommes se divisèrent après s'être dit adieu. Trois se préparèrent à suivre la rive septentrionale de la Moldaw, tandis que les deux autres entrèrent dans le bateau. Cette circonstance détermina Consuelo.

«Rencontre à droite, rencontre à gauche, dit-elle à Joseph; autant vaut traverser, puisque c'était notre intention.»

Haydn hésitait encore et prétendait que ces gens avaient mauvaise mine, le parler haut et des manières brutales, lorsqu'un d'entre eux, qui semblait vouloir démentir cette opinion défavorable, fit arrêter le batelier, et, s'adressant à Consuelo:

«Hé! mon enfant! approchez donc, lui cria-t-il en allemand et en lui faisant signe d'un air de bienveillance enjouée; le bateau n'est pas bien chargé, et vous pouvez passer avec nous, si vous en avez envie.

—Bien obligé, Monsieur, répondit Haydn; nous profiterons de votre permission.

—Allons, mes enfants, reprit celui qui avait déjà parlé, et que son compagnon appelait M. Mayer; allons, sautez!»

Joseph, à peine assis dans la barque, remarqua que les deux inconnus regardaient alternativement Consuelo et lui avec beaucoup d'attention et de curiosité. Cependant la figure de ce M. Mayer n'annonçait que douceur et gaieté; sa voix était agréable, ses manières polies, et Consuelo prenait confiance dans ses cheveux grisonnants et dans son air paternel.

«Vous êtes musicien, mon garçon? dit-il bientôt à cette dernière.

—Pour vous servir, mon bon Monsieur, répondit Joseph.

—Vous aussi? dit M. Mayer à Joseph; et, lui montrant Consuelo:—C'est votre frère, sans doute? ajouta-t-il.

—Non, Monsieur, c'est mon ami, dit Joseph; nous ne sommes pas de même nation, et il entend peu l'allemand.

—De quel pays est-il donc? continua M. Mayer en regardant toujoursConsuelo.

—De l'Italie, Monsieur, répondit encore Haydn.

—Vénitien, Génois, Romain, Napolitain ou Calabrais? dit M. Mayer en articulant chacune de ces dénominations dans le dialecte qui s'y rapporte, avec une admirable facilité.

—Oh! Monsieur, je vois bien que vous pouvez parler avec toutes sortes d'Italiens, répondit enfin Consuelo, qui craignait de se faire remarquer par un silence prolongé; moi je suis de Venise.

—Ah! c'est un beau pays! reprit M. Mayer en se servant tout de suite du dialecte familier à Consuelo. Est-ce qu'il y a longtemps que vous l'avez quitté?

—Six mois seulement.

—Et vous courez le pays en jouant du violon?

—Non; c'est lui qui accompagne, répondit Consuelo en montrant Joseph; moi je chante.

—Et vous ne jouez d'aucun instrument? ni hautbois, ni flûte, ni tambourin?

—Non; cela m'est inutile.

—Mais si vous êtes bon musicien, vous apprendriez facilement, n'est-ce pas?

—Oh! certainement, s'il le fallait!

—Mais vous ne vous en souciez pas?

—Non, j'aime mieux chanter.

—Et vous avez raison; cependant vous serez forcé d'en venir là, ou de changer de profession, du moins pendant un certain temps.

—Pourquoi cela, Monsieur?

—Parce que votre voix va bientôt muer, si elle n'a commencé déjà. Quel âge avez-vous? quatorze ans, quinze ans, tout au plus?

—Quelque chose comme cela.

—Eh bien, avant qu'il soit un an, vous chanterez comme une petite grenouille, et il n'est pas sûr que vous redeveniez un rossignol. C'est une épreuve douteuse pour un garçon que de passer de l'enfance à la jeunesse. Quelquefois on perd la voix en prenant de la barbe. A votre place, j'apprendrais à jouer du fifre; avec cela on trouve toujours à gagner sa vie.

—Je verrai, quand j'en serai là.

—Et vous, mon brave? dit M. Mayer en s'adressant à Joseph en allemand, ne jouez-vous que du violon?

—Pardon, Monsieur, répondit Joseph qui prenait confiance à son tour en voyant que le bon Mayer ne causait aucun embarras à Consuelo; je joue un peu de plusieurs instruments.

—Lesquels, par exemple?

—Le piano, la harpe, la flûte; un peu de tout quand je trouve l'occasion d'apprendre.

—Avec tant de talents, vous avez grand tort de courir les chemins comme vous faites; c'est un rude métier. Je vois que votre compagnon, qui est encore plus jeune et plus délicat que vous, n'en peut déjà plus, car il boite.

—Vous avez remarqué cela? dit Joseph qui ne l'avait que trop remarqué aussi, quoique sa compagne n'eût pas voulu avouer l'enflure et la souffrance de ses pieds.

—Je l'ai très-bien vu se traîner avec peine jusqu'au bateau, reprit Mayer.

—An! que voulez-vous, Monsieur! dit Haydn en dissimulant son chagrin sous un air d'indifférence philosophique: on n'est pas né pour avoir toutes ses aises, et quand il faut souffrir, on souffre!

—Mais quand on pourrait vivre plus heureux et plus honnête en se fixant! Je n'aime pas à voir des enfants intelligents et doux, comme vous me paraissez l'être, faire le métier de vagabonds. Croyez-en un bon homme qui a des enfants, lui aussi, et qui vraisemblablement ne vous reverra jamais, mes petits amis. On se tue et on se corrompt à courir les aventures. Souvenez-vous de ce que je vous dis là.

—Merci de votre bon conseil, Monsieur, reprit Consuelo avec un sourire affectueux; nous en profiterons peut-être.

—Dieu vous entende, mon petit gondolier! dit M. Mayer à Consuelo, qui avait pris une rame, et, machinalement, par une habitude toute populaire et vénitienne, s'était mise à naviguer.»

La barque touchait au rivage, après avoir fait un biais assez considérable à cause du courant de l'eau qui était un peu rude. M. Mayer adressa un adieu amical aux jeunes artistes en leur souhaitant un bon voyage, et son compagnon silencieux les empêcha de payer leur part au batelier. Après les remerciements convenables, Consuelo et Joseph entrèrent dans un sentier qui conduisait vers les montagnes, tandis que les deux étrangers suivaient la rive aplanie du fleuve dans la même direction.

«Ce M. Mayer me paraît un brave homme, dit Consuelo en se retournant une dernière fois sur la hauteur au moment de le perdre de vue. Je suis sûre que c'est un bon père de famille.

—Il est curieux et bavard, dit Joseph, et je suis bien aise de vous voir débarrassée de ses questions.

—Il aime à causer comme toutes les personnes qui ont beaucoup voyagé. C'est un cosmopolite, à en juger par sa facilité à prononcer les divers dialectes. De quel pays peut-il être?

—Il a l'accent saxon, quoiqu'il parle bien le bas autrichien. Je le crois du nord de l'Allemagne, Prussien peut-être!

—Tant pis; je n'aime guère les Prussiens, et le roi Frédéric encore moins que toute sa nation, d'après tout ce que j'ai entendu raconter de lui au château des Géants.

—En ce cas, vous vous plairez à Vienne; ce roi batailleur et philosophe n'a de partisans ni à la cour, ni à la ville.»

En devisant ainsi, ils gagnèrent l'épaisseur des bois, et suivirent des sentiers qui tantôt se perdaient sous les sapins, et tantôt côtoyaient un amphithéâtre de montagnes accidentées. Consuelo trouvait ces monts hyrcinio-carpathiens plus agréables que sublimes; après avoir traversé maintes fois les Alpes, elle n'éprouvait pas les mêmes transports que Joseph, qui n'avait jamais vu de cimes aussi majestueuses. Les impressions de celui-ci le portaient donc à l'enthousiasme, tandis que sa compagne se sentait plus disposée à la rêverie. D'ailleurs Consuelo était très-fatiguée ce jour-là, et faisait de grands efforts pour le dissimuler, afin de ne point affliger Joseph, qui ne s'en affligeait déjà que trop.

Ils prirent du sommeil pendant quelques heures, et après le repas et la musique, ils repartirent, au coucher du soleil. Mais bientôt Consuelo, quoiqu'elle eût baigné longtemps ses pieds délicats dans le cristal des fontaines, à la manière des héroïnes de l'idylle, sentit ses talons se déchirer sur les cailloux, et fut contrainte d'avouer qu'elle ne pouvait faire son étape de nuit. Malheureusement le pays était tout à fait désert de ce côté-là: pas une cabane, pas un moutier, pas un chalet sur le versant de la Moldaw. Joseph était désespéré. La nuit était trop froide pour permettre le repos en plein air. A une ouverture entre deux collines, ils aperçurent enfin des lumières au bas du versant opposé. Cette vallée, où ils descendirent, c'était la Bavière; mais la ville qu'ils apercevaient était plus éloignée qu'ils ne l'avaient pensé: il semblait au désolé Joseph qu'elle reculait à mesure qu'ils marchaient. Pour comble de malheur, le temps se couvrait de tous côtés, et bientôt une pluie fine et froide se mit à tomber. En peu d'instants elle obscurcit tellement l'atmosphère, que les lumières disparurent, et que nos voyageurs, arrivés, non sans péril et sans peine, au bas de la montagne, ne surent plus de quel côté se diriger. Ils étaient cependant sur une route assez unie, et ils continuaient à s'y traîner en la descendant toujours, lorsqu'ils entendirent le bruit d'une voiture qui venait à leur rencontre. Joseph n'hésita pas à l'aborder pour demander des indications sur le pays et sur la possibilité d'y trouver un gîte.

«Qui va là? lui répondit une voix forte; et il entendit en même temps claquer la batterie d'un pistolet: Éloignez-vous, ou je vous fais sauter la tête!

—Nous ne sommes pas bien redoutables, répondit Joseph sans se déconcerter. Voyez! nous sommes deux enfants, et nous ne demandons rien qu'un renseignement.

—Eh mais! s'écria une autre voix, que Consuelo reconnut aussitôt pour celle de l'honnête M. Mayer, ce sont mes petits drôles de ce matin; je reconnais l'accent de l'aîné. Êtes-vous là aussi, le gondolier? ajouta-t-il en vénitien et en appelant Consuelo.

—C'est moi, répondit-elle dans le même dialecte. Nous nous sommes égarés, et nous vous demandons, mon bon Monsieur, où nous pourrons trouver un palais ou une écurie pour nous retirer. Dites-le-nous, si vous le savez.

—Eh! mes pauvres enfants! reprit M. Mayer, vous êtes à deux grands milles au moins de toute espèce d'habitation. Vous ne trouverez pas seulement un chenil le long de ces montagnes. Mais j'ai pitié de vous: montez dans ma voiture; je puis vous y donner deux places sans me gêner. Allons, point de façons, montez!

—Monsieur, vous êtes mille fois trop bon, dit Consuelo, attendrie de l'hospitalité de ce brave homme mais vous allez vers le nord, et nous vers l'Autriche.

—Non, je vais à l'ouest. Dans une heure au plus je vous déposerai àBiberek. Vous y passerez la nuit, et demain vous pourrez gagner l'Autriche.Cela même abrégera votre route. Allons, décidez-vous, si vous ne trouvezpas de plaisir à recevoir la pluie, et à nous retarder.

—Eh bien, courage et confiance!» dit Consuelo tout bas à Joseph; et ils montèrent dans la voiture.

Ils remarquèrent qu'il y avait trois personnes, deux sur le devant, dont l'une conduisait, l'autre, qui était M. Mayer, occupait la banquette de derrière. Consuelo prit un coin, et Joseph le milieu. La voiture était une chaise à six places, spacieuse et solide. Le cheval, grand et fort, fouetté par une main vigoureuse, reprit le trot et fit sonner les grelots de son collier, en secouant la tête avec impatience.


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