Le temps était calme et serein, la pleine lune brillait dans l'éther céleste, et neuf heures du soir sonnaient d'un timbre clair et grave à l'horloge d'un antique prieuré, lorsque Joseph et Consuelo, ayant cherché en vain une sonnette à la grille de l'enclos, firent le tour de cette habitation silencieuse dans l'espoir de s'y faire entendre de quelque hôte hospitalier. Mais ce fut en vain: toutes les portes étaient fermées, pas un chien n'aboyait, on n'apercevait pas la moindre lumière aux fenêtres du morne édifice.
«C'est ici le palais du Silence, dit Haydn en riant, et si cette horloge n'eût répété deux fois avec sa voix lente et solennelle les quatre quarts enutet ensiet les neuf coups de l'heure ensolau-dessous, je croirais ce lieu abandonné aux chouettes ou aux revenants.»
Le pays aux environs était fort désert, Consuelo se sentait fatiguée, et d'ailleurs ce prieuré mystérieux avait un attrait pour son imagination poétique.
«Quand nous devrions dormir dans quelque chapelle, dit-elle à Beppo, je veux passer la nuit ici. Essayons à tout prix d'y pénétrer, fût-ce par-dessus le mur, qui n'est pas bien difficile à escalader.
—Allons! dit Joseph, je vais vous faire la courte échelle, et quand vous serez en haut, je passerai vite de l'autre côté pour vous servir de marchepied en descendant.»
Aussitôt fait que dit. Le mur était très-bas. Deux minutes après, nos jeunes profanes se promenaient avec une tranquillité audacieuse dans l'enceinte sacrée. C'était un beau jardin potager entretenu avec un soin minutieux. Les arbres fruitiers, disposés en éventails, ouvraient à tout venant leurs longs bras chargés de pommes vermeilles et de poires dorées. Les berceaux de vigne arrondis coquettement en arceaux, portaient, comme Autant de girandoles, d'énormes grappes de raisin succulent. Les vastes carrés de légumes avaient aussi leur beauté. Des asperges à la tige élégante et à la chevelure soyeuse, toute brillante de la rosée du soir, ressemblaient à des forêts de sapins lilliputiens, couverts d'une gaze d'argent; les pois s'élançaient en guirlandes légères sur leurs rames et formaient de longs berceaux, étroites et mystérieuses ruelles où babillaient à voix basse de petites fauvettes encore mal endormies. Les giraumons, orgueilleux léviathans de cette mer verdoyante, étalaient pesamment leurs gros ventres orangés sur leurs larges et sombres feuillages. Les jeunes artichauts, comme autant de petites têtes couronnées, se dressaient autour du principal individu, centre de la tige royale; les melons se tenaient sous leurs cloches, comme de lourds mandarins chinois sous leurs palanquins, et de chacun de ces dômes de cristal le reflet de la lune faisait jaillir un gros diamant bleu, contre lequel les phalènes étourdies allaient se frapper la tête en bourdonnant.
Une haie de rosiers formait la ligne de démarcation entre ce potager et Le parterre, qui touchait aux bâtiments et les entourait d'une ceinture de fleurs. Ce jardin réservé était comme une sorte d'élysée. De magnifiques arbustes d'agrément y ombrageaient les plantes rares à la senteur exquise. Le sable y était aussi doux aux pieds qu'un tapis; on eût dit que les gazons étaient peignés brin à brin, tant ils étaient lisses et unis. Les fleurs étaient si serrées qu'on ne voyait pas la terre, et que chaque plate-bande arrondie ressemblait à une immense corbeille.
Singulière influence des objets extérieurs sur la disposition de l'esprit et du corps! Consuelo n'eut pas plus tôt respiré cet air suave et regardé ce sanctuaire d'un bien-être nonchalant, qu'elle se sentit reposée comme si elle eût déjà dormi du sommeil des moines.
«Voilà qui est merveilleux! dit-elle à Beppo; je vois ce jardin, et il ne me souvient déjà plus des pierres du chemin et de mes pieds malades. Il me semble que je me délasse par les yeux. J'ai toujours eu horreur des jardins bien tenus, bien gardés, et de tous les endroits clos de murailles; et pourtant celui-ci, après tant de journées de poussière, après tant de pas sur la terre sèche et meurtrie, m'apparaît comme un paradis. Je mourais de soif tout à l'heure, et maintenant, rien que de voir ces plantes heureuses qui s'ouvrent à la rosée du soir, il me semble que je bois avec elles, et que je suis désaltérée déjà. Regarde, Joseph; y a-t-il quelque chose de plus charmant que des fleurs épanouies au clair de la lune? Regarde, te dis-je, et ne ris pas, ce paquet de grosses étoiles blanches, là, au beau milieu du gazon. Je ne sais comment on les appelle; des belles de nuit, je crois? Oh! elles sont bien nommées! Elles sont belles et pures comme les étoiles du ciel. Elles se penchent et se relèvent toutes ensemble au souffle de la brise légère, et elles ont l'air de rire et de folâtrer comme une troupe de petites filles vêtues de blanc. Elles me rappellent mes compagnes, de lascuola, lorsque le dimanche, elles couraient toutes habillées en novices le long des grands murs de l'église. Et puis les voilà qui s'arrêtent dans l'air immobile, et qui regardent toutes du côté de la lune. On dirait maintenant qu'elles la contemplent et qu'elles l'admirent. La lune aussi semble les regarder, les couver et planer sur elles comme un grand oiseau de nuit. Crois-tu donc, Beppo, que ces êtres-là soient insensibles? Moi, je m'imagine qu'une belle fleur ne végète pas stupidement, sans éprouver des sensations délicieuses. Passe pour ces pauvres petits chardons que nous voyons le long des fossés, et qui se traînent là poudreux, malades, broutés par tous les troupeaux qui passent! Ils ont l'air de pauvres mendiants soupirant après une goutte d'eau qui ne leur arrive pas; la terre gercée et altérée la boit avidement sans en faire part à leurs racines. Mais ces fleurs de jardin dont on prend si grand soin, elles sont heureuses et fières comme des reines. Elles passent leur temps à se balancer coquettement sur leurs tiges, et quand vient la lune, leur bonne amie, elles sont là toutes béantes, plongées dans un demi-sommeil, et visitées par de doux rêves. Elles se demandent peut-être s'il y a des fleurs dans la lune, comme, nous autres nous nous demandons s'il s'y trouve des êtres humains. Allons Joseph, tu te moques de moi, et pourtant le bien-être que j'éprouve en regardant ces étoiles blanches n'est point une illusion. Il y a dans l'air épuré et rafraîchi par elles quelque chose de souverain, et je sens une espèce de rapport entre ma vie et celle de tout ce qui vit autour de moi.
—Comment pourrais-je me moquer! répondit Joseph en soupirant. Je sens à l'instant même vos impressions passer en moi, et vos moindres paroles résonner dans mon âme comme le son sur les cordes d'un instrument. Mais voyez cette habitation, Consuelo, et expliquez-moi la tristesse douce, mais profonde, qu'elle m'inspire.»
Consuelo regarda le prieuré: c'était un petit édifice du douzième siècle, jadis fortifié de créneaux que remplaçaient désormais des toits aigus en ardoise grisâtre. Les tourelles, couronnées de leurs machicoulis serrés, qu'on avait laissés subsister comme ornement, ressemblaient à de grosses corbeilles. De grandes masses de lierres coupaient gracieusement la monotonie des murailles, et sur les parties nues de la façade éclairée par la lune, le souffle de la nuit faisait trembler l'ombre grêle et incertaine des jeunes peupliers. De grands festons de vignes et de jasmin encadraient les portes, et allaient s'accrocher à toutes les fenêtres.
«Cette demeure est calme et mélancolique, répondit Consuelo; mais elle ne m'inspire pas autant de sympathie que le jardin. Les plantes sont faites pour végéter sur place, et les hommes pour se mouvoir et se fréquenter. Si j'étais fleur, je voudrais pousser dans ce parterre, on y est bien; mais étant femme, je ne voudrais pas vivre dans une cellule, et m'enfermer dans une masse de pierres. Voudrais-tu donc être moine, Beppo?
—Non pas, Dieu m'en garde! mais j'aimerais à travailler sans souci de mon logis et de ma table. Je voudrais mener une vie paisible, retirée, un peu aisée, n'avoir pas les préoccupations de la misère; enfin j'aimerais à végéter dans un état de régularité passive, dans une sorte de dépendance même, pourvu que mon intelligence fût libre, et que je n'eusse d'autre soin, d'autre devoir, d'autre souci que de faire de la musique.
—Eh bien, mon camarade, tu ferais de la musique tranquille, à force de la faire tranquillement.
—Eh! pourquoi serait-elle mauvaise? Quoi de plus beau que le calme! Les cieux sont calmes, la lune est calme, ces fleurs, dont vous chérissez l'attitude paisible…
—Leur immobilité ne me touche que parce qu'elle succède aux ondulations que la brise vient de leur imprimer. La pureté du ciel ne nous frappe que parce que nous l'avons vu maintes fois sillonné par l'orage. Enfin, la lune n'est jamais plus sublime que lorsqu'elle brille au milieu des sombres nuées qui se pressent autour d'elle. Est-ce que le repos sans la fatigue peut avoir de véritables douceurs? Ce n'est même plus le repos qu'un état d'immobilité permanente. C'est le néant, c'est la mort. Ah! si tu avais habité comme moi le château des Géants durant des mois entiers, tu saurais que la tranquillité n'est pas la vie!
—Mais qu'appelez-vous de la musique tranquille?
—De la musique trop correcte et trop froide. Prends garde d'en faire, si tu fuis la fatigue et les peines de ce monde.»
En parlant ainsi, ils s'étaient avancés jusqu'au pied des murs du prieuré. Une eau cristalline jaillissait d'un globe de marbre surmonté d'une croix dorée, et retombait, de cuvette en cuvette, jusque dans une grande conque de granit où frétillait une quantité de ces jolis petits poissons rouges dont s'amusent les enfants. Consuelo et Beppo, fort enfants eux-mêmes, se plaisaient sérieusement à leur jeter des grains de sable pour tromper leur gloutonnerie, et à suivre de l'œil leurs mouvements rapides, lorsqu'ils virent venir droit à eux une grande figure blanche qui portait une cruche, et qui, en s'approchant de la fontaine, ne ressemblait pas mal à une de ceslaveuses de nuit, personnages fantastiques dont la tradition est répandue dans presque tous les pays superstitieux. La préoccupation ou l'indifférence qu'elle mit à remplir sa cruche, sans leur témoigner ni surprise ni frayeur, eut vraiment d'abord quelque chose de solennel et d'étrange. Mais bientôt, un grand cri qu'elle fît en laissant tomber son amphore au fond du bassin, leur prouva qu'il n'y avait rien de surnaturel dans sa personne. La bonne dame avait tout simplement la vue un peu troublée par les années, et, dès qu'elle les eut aperçus, elle fut prise d'une peur effroyable, et s'enfuit vers la maison en invoquant la vierge Marie et tous les saints.
«Qu'y a-t-il donc, dame Brigide? cria de l'intérieur une voix d'homme; auriez-vous rencontré quelque malin esprit?
—Deux diables, ou plutôt deux voleurs sont là debout tout auprès de la fontaine, répondit dame Brigide en rejoignant son interlocuteur, qui parut au seuil de la porte, et y resta incertain et incrédule pendant quelques instants.
—Ce sera encore une de vos paniques! Est-ce que des voleurs viendraient nous attaquer à cette heure-ci?
—Je vous jure par mon salut éternel qu'il y a là deux figures noires, immobiles comme des statues; ne les voyez-vous pas d'ici? Tenez! elles y sont encore, et ne bougent pas. Sainte Vierge! je vais me cacher dans la cave.
—Je vois en effet quelque chose, reprit l'homme en affectant de grossir sa voix. Je vais sonner le jardinier, et, avec ses deux garçons, nous aurons facilement raison de ces coquins-là, qui n'ont pu pénétrer que par-dessus les murs; car j'ai fermé moi-même toutes les portes.
—En attendant, tirons celle-ci sur nous, repartit la vieille dame, et nous sonnerons après la cloche d'alarme.»
La porte se referma, et nos deux enfants restèrent peu fixés sur le parti qu'ils avaient à prendre. Fuir, c'était confirmer l'opinion qu'on avait d'eux; rester, c'était s'exposer à une attaque un peu brusque. Comme ils se consultaient, ils virent un rayon de lumière percer le volet d'une fenêtre au premier étage. Le rayon s'agrandit, et un rideau de damas cramoisi, derrière lequel brillait doucement la clarté d'une lampe, fut soulevé lentement; une main, que la pleine lumière de la lune fit paraître blanche et potelée, se montra au bord du rideau, dont elle soutenait avec précaution les franges, tandis qu'un œil invisible interrogeait probablement les objets extérieurs.
«Chanter, dit Consuelo à son compagnon, voilà ce que nous avons à faire. Suis-moi, laisse-moi dire. Mais non, prends ton violon, et fais-moi une ritournelle quelconque, dans le premier ton venu.»
Joseph ayant obéi, Consuelo se mit à chanter à pleine voix, en improvisant musique et prose, une espèce de discours en allemand, rhythmé et coupé en récitatif:
«Nous sommes deux pauvres enfants de quinze ans, tout petits, et pas plus forts, pas plus méchants que les rossignols dont nous imitons les doux refrains.»
—Allons, Joseph, dit-elle tout bas, un accord pour soutenir le récitatif.»Puis elle reprit:
«Accablés de fatigue, et contristés par la morne solitude de la nuit, nous avons vu cette maison, qui de loin semblait déserte, et nous avons passé une jambe, et puis l'autre, par-dessus le mur.»
—Un accord enlamineur, Joseph.
«Nous nous sommes trouvés dans un jardin enchanté, au milieu de fruits dignes de la terre promise: nous mourions de soif; nous mourions de faim. Cependant s'il manque une pomme d'api aux espaliers, si nous avons détaché un grain de raisin de la treille, qu'on nous chasse et qu'on nous humilie comme des malfaiteurs.»
—Une modulation pour revenir enutmajeur, Joseph.»
«Et cependant, on nous soupçonne, on nous menace; et nous ne voulons pas nous sauver; nous ne cherchons pas à nous cacher, parce que nous n'avons fait aucun mal… si ce n'est d'entrer dans la maison du bon Dieu par-dessus les murs; mais quand il s'agit d'escalader le paradis, tous les chemins sont bons, et les plus courts sont les meilleurs.»
Consuelo termina son récitatif par un de ces jolis cantiques en latin vulgaire, que l'on nomme à Veniselatino di frate, et que le peuple chante le soir devant les madones. Quand elle eut fini, les deux mains blanches, s'étant peu à peu montrées, l'applaudirent avec transport, et une voix qui ne lui semblait pas tout à fait étrangère à son oreille, cria de la fenêtre:
«Disciples des muses, soyez les bien venus! Entrez, entrez: l'hospitalité vous invite et vous attend.»
Les deux enfants s'approchèrent, et, un instant après, un domestique en livrée rouge et violet vint leur ouvrir courtoisement la porte.
«Je vous avais pris pour des filous, je vous en demande bien pardon, mes petits amis, leur dit-il en riant: c'est votre faute; que ne chantiez-vous plus tôt? Avec un passeport comme votre voix et votre violon, vous ne pouviez manquer d'être bien accueillis par mon maître. Venez donc; il paraît qu'il vous connaît déjà.»
En parlant ainsi, l'affable serviteur avait monté devant eux les douze marches d'un escalier fort doux, couvert d'un beau tapis de Turquie. Avant que Joseph eût eu le temps de lui demander le nom de son maître, il avait ouvert une porte battante qui retomba derrière eux sans faire aucun bruit; et après avoir traversé une antichambre confortable, il les introduisit dans la salle à manger, où le patron gracieux de cette heureuse demeure, assis en face d'un faisan rôti, entre deux flacons de vieux vin doré, commençait à digérer son premier service, tout en attaquant le second d'un air paterne et majestueux. Au retour de sa promenade du matin, il s'était fait accommoder par son valet de chambre pour se reposer le teint. Il était poudré et rasé de frais. Les boucles grisonnantes de son chef respectable s'arrondissaient moelleusement sousun œilde poudre d'iris d'une odeur exquise; ses belles mains étaient posées sur ses genoux couverts d'une culotte de satin noir à boucles d'argent. Sa jambe bien faite et dont il était un peu vain, chaussée d'un bas violet bien tiré et bien transparent, reposait sur un coussin de velours, et sa noble corpulence enveloppée d'une excellente douillette de soie puce, ouatée et piquée, s'affaissait délicieusement dans un grand fauteuil de tapisserie où nulle part le coude ne risquait de rencontrer un angle, tant il était bien rembourré et arrondi de tous côtés. Assise auprès de la cheminée qui flambait et pétillait derrière le fauteuil du maître, dame Brigide, la gouvernante préparait le café avec un recueillement religieux; et un second valet, non moins propre dans sa tenue, et non moins bénin dans ses allures que le premier, debout auprès de la table, détachait délicatement l'aile de volaille que le saint homme attendait sans impatience comme sans inquiétude. Joseph et Consuelo firent de grandes révérences en reconnaissant dans leur hôte bienveillant M. le chanoine majeur et jubilaire du chapitre cathédrant de Saint-Etienne, celui devant lequel ils avaient chanté la messe le matin même.
M. le chanoine était l'homme le plus commodément établi qu'il y eût au monde. Dès l'âge de sept ans, grâce aux protections royales qui ne lui avaient pas manqué, il avait été déclaré en âge de raison, conformément aux canons de l'Église, lesquels admettaient que si l'on n'a pas beaucoup de raison à cet âge, on est du moins capable d'en avoir virtuellement assez pour recueillir et consommer les fruits d'un bénéfice. En conséquence de cette décision le jeune tonsuré avait été investi du canonicat, bien qu'il fût bâtard d'un roi; toujours en vertu des canons de l'Église, qui acceptaient par présomption la légitimité d'un enfant présenté aux bénéfices et patronné par des souverains, bien que d'autre part les mêmes arrêts canoniques exigeassent que tout prétendant aux biens ecclésiastiques fût issu de bon et légitime mariage, à défaut de quoi on pouvait le déclarerincapable, voireindigneetinfâmeau besoin. Mais il est avec le ciel tant d'accommodements, que, dans de certaines circonstances, le droit canonique établissait qu'un enfant trouvé peut être regardé comme légitime, par la raison, d'ailleurs fort chrétienne, que dans les cas de parenté mystérieuse on doit supposer le bien plutôt que le mal. Le petit chanoine était donc entré en possession d'une superbe prébende, à titre de chanoine majeur; et arrivé vers sa cinquantième année, à une quarantaine d'années de services prétendus effectifs dans le chapitre, il était désormais reconnu chanoine jubilaire, c'est-à-dire chanoine en retraite, libre de résider où bon lui semblait, et de ne plus remplir aucune fonction capitulaire, tout en jouissant pleinement des avantages, revenus et priviléges de son canonicat. Il est vrai que le digne chanoine avait rendu de bien grands services au chapitre dès ses jeunes années. Il s'était fait déclarerabsent, ce qui, aux termes du droit canonique, signifie une permission de résider loin du chapitre, en vertu de divers prétextes plus ou moins spécieux, sans perdre les fruits du bénéfice attaché à l'exercice effectif. Le cas de peste dans une résidence est un cas d'absenceadmissible. Il y a aussi des raisons de santé délicate ou délabrée qui motivent l'absence. Mais le plus honorable et le plus assuré des droits d'absence était celui qui avait pour motif le cas d'études. On entreprenait et on annonçait un gros ouvrage sur les cas de conscience, sur les Pères de l'Église, sur les sacrements, ou, mieux encore, sur la constitution du chapitre auquel on appartenait, sur les principes de sa fondation, sur les avantages honorifiques et manuels qui s'y rattachaient, sur les prétentions qu'on pouvait faire valoir à l'encontre d'autres chapitres, sur un procès qu'on avait ou qu'on voulait avoir contre une communauté rivale à propos d'une terre, d'un droit de patronage, ou d'une maison bénéficiale; et ces sortes de subtilités chicanière et financières, étant beaucoup plus intéressantes pour les corps ecclésiastiques que les commentaires sur la doctrine et les éclaircissements sur le dogme, pour peu qu'un membre distingué du chapitre proposât de faire des recherches, de compulser des parchemins, de griffonner des mémoires de procédure, des réclamations, voire des libelles contre de riches adversaires, on lui accordait le lucratif et agréable droit de rentrer dans la vie privée et de manger son revenu soit en voyages, soit dans sa maison bénéficiale, au coin de son feu. Ainsi faisait notre chanoine.
Homme d'esprit, beau diseur, écrivain élégant, il avait promis, il se promettait, et il devait promettre toute sa vie de faire un livre sur les droits, immunités et privilèges de son chapitre. Entouré d'in-quartopoudreux qu'il n'avait jamais ouverts, il n'avait pas fait le sien, il ne le faisait pas, il ne devait jamais le faire. Les deux secrétaires qu'il avait engagés aux frais du chapitre, étaient occupés à parfumer sa personne et à préparer son repas. On parlait beaucoup du fameux livre; on l'attendait, on bâtissait sur la puissance de ses arguments mille rêves de gloire, de vengeance et d'argent. Ce livre, qui n'existait pas, avait déjà fait à son auteur une réputation de persévérance, d'érudition et d'éloquence, dont il n'était pas pressé de fournir la preuve; non qu'il fût incapable de justifier l'opinion favorable de ses confrères, mais parce que la vie est courte, les repas longs; la toilette indispensable, et lefar nientedélicieux. Et puis notre chanoine avait deux passions innocentes mais insatiables: il aimait l'horticulture et la musique. Avec tant d'affaires et d'occupations, où eût-il trouvé le temps de faire son livre? Enfin, il est si doux de parler d'un livre qu'on ne fait pas, et si désagréable au contraire d'entendre parler de celui qu'on a fait!
Le bénéfice de ce saint personnage consistait en une terre d'un bon rapport, annexée au prieuré sécularisé où il vivait huit à neuf mois de l'année, adonné à la culture de ses fleurs et à celle de son estomac. L'habitation était spacieuse et romantique. Il l'avait rendue confortable et même luxueuse. Abandonnant à une lente destruction le corps de logis qu'avaient habité les anciens moines, il entretenait avec soin et ornait avec goût la partie la plus favorable à ses habitudes de bien-être. De nouvelles distributions avaient fait de l'antique monastère un vrai petit château où il menait une vie de gentilhomme. C'était un excellent naturel d'homme d'église: tolérant, bel esprit au besoin, orthodoxe et disert avec ceux de son état, enjoué, anecdotique et facile avec ceux du monde, affable, cordial et généreux avec les artistes. Ses domestiques, participant à la bonne vie qu'il savait se faire, l'aidaient de tout leur pouvoir. Sa gouvernante était un peu tracassière, mais elle lui faisait de si bonnes confitures, et s'entendait si bien à conserver ses fruits, qu'il supportait sa méchante humeur, et soutenait l'orage avec calme, se disant qu'un homme doit savoir supporter les défauts d'autrui, mais qu'il ne peut se passer de beau dessert et de bon café.
Nos jeunes artistes furent accueillis par lui avec la plus gracieuse bonhomie.
«Vous êtes des enfants pleins d'esprit et d'invention, leur dit-il, et je vous aime de tout mon coeur. De plus, vous avez infiniment de talent; et il y a un de vous deux, je ne sais plus lequel, qui possède la voix la plus douce, la plus sympathique, la plus émouvante que j'aie entendue de ma vie. Cette voix-là est un prodige, un trésor; et j'étais tout triste, ce soir, de vous avoir vus partir si brusquement de chez le curé, en songeant que je ne vous retrouverais peut-être jamais, que je ne vous entendrais plus. Vrai! je ne n'avais pas d'appétit, j'étais sombre, préoccupé… Cette belle voix et cette belle musique ne me sortaient pas de l'âme et de l'oreille. Mais la Providence, qui me veut bien du bien, vous ramène vers moi, et peut-être aussi votre bon coeur, mes enfants; car vous aurez deviné que j'avais su vous comprendre et vous apprécier…
—Nous sommes forcés d'avouer, monsieur le chanoine, répondit Joseph, que le hasard seul nous a conduits ici, et que nous étions loin de compter sur cette bonne fortune.
—La bonne fortune est pour moi, reprit l'aimable chanoine; et vous allez me chanter… Mais non, ce serait trop d'égoïsme de ma part; vous êtes fatigués, à jeun peut-être… Vous allez souper d'abord, puis passer une bonne nuit dans ma maison, et demain nous ferons de la musique; oh! de la musique toute la journée! André, vous allez mener ces jeunes gens à l'office, et vous en aurez le plus grand soin… Mais non, qu'ils restent; mettez-leur deux couverts au bout de ma table, et qu'ils soupent avec moi.»
André obéit avec empressement, et même avec une sorte de satisfaction bienveillante. Mais dame Brigide montra des dispositions tout opposées; elle hocha la tête, haussa les épaules, et grommela entre ses dents:
«Voilà des gens bien propres pour manger sur votre nappe, et une singulière société pour un homme de votre rang!»
«Taisez-vous, Brigide, répondit le chanoine avec calme. Vous n'êtes jamais contente de rien ni de personne; et dès que voyez les autres prendre un petit plaisir, vous entrez en fureur.
—Vous ne savez quoi imaginer pour passer le temps, reprit-elle sans tenir compte des reproches qui lui étaient adressés. Avec des flatteries, des sornettes, des flonflons, on vous mènerait comme un petit enfant!
—Taisez-vous donc, dit le chanoine en élevant un peu le ton, mais sans perdre son sourire enjoué; vous avez la voix aigre comme une crécelle, et si vous continuez à gronder, vous allez perdre la tête et manquer mon café.
—Beau plaisir! et grand honneur, en vérité, dit la vieille, que de préparer le café à de pareils hôtes!
—Oh! il vous faut de hauts personnages à vous! Vous aimez la grandeur; vous voudriez ne traiter que des évêques, des princes et des chanoinesses à seize quartiers! Tout cela ne vaut pas pour moi un couplet de chanson bien dit.»
Consuelo écoutait avec étonnement ce personnage d'une apparence si noble se disputer avec sa bonne avec une sorte de plaisir enfantin; et, pendant tout le souper, elle s'émerveilla de la puérilité de ses préoccupations. A propos de tout, il disait une foule de riens pour passer le temps et pour se tenir en belle humeur. Il interpellait ses domestiques à chaque instant, tantôt discutant sérieusement la sauce d'un poisson, tantôt s'inquiétant de la confection d'un meuble, donnant des ordres contradictoires, interrogeant son monde sur les détails les plus oiseux de son ménage, réfléchissant sur ces misères avec une solennité digne de sujets sérieux, écoutant l'un, reprenant l'autre, tenant tête à dame Brigide qui le contredisait sur toutes choses, et ne manquant jamais de mettre quelque mot plaisant dans ses questions et dans ses réponses. On eût dit que, réduit par l'isolement et la nonchalance de sa vie à la société de ses domestiques, il cherchait à tenir son esprit en haleine, et à faciliter l'oeuvre de sa digestion par un exercice hygiénique de la pensée point trop grave et point trop léger.
Le souper fut exquis et d'une abondance inouïe. A l'entremets, le cuisinier fut appelé devant M. le chanoine, et affectueusement loué par lui pour la confection de certains plats, doucement réprimandé et doctement enseigné à propos de certains autres qui n'avaient pas atteint le dernier degré de perfection. Les deux voyageurs tombaient des nues, et se regardaient l'un l'autre, croyant faire un rêve facétieux, tant ces raffinements leur semblaient incompréhensibles.
«Allons! allons! ce n'est pas mal, dit le bon chanoine en congédiant l'artiste culinaire; je ferai quelque chose de toi, si tu as de la bonne volonté, et si tu continues à aimer ton devoir.»
Ne semblerait-il pas, pensa Consuelo, qu'il s'agit d'un enseignement paternel, ou d'une exhortation religieuse?
Au dessert, après que le chanoine eut donné aussi à la gouvernante sa part d'éloges et d'avertissements, il oublia enfin ces graves questions pour parler musique, et il se montra sous un meilleur jour à ses jeunes hôtes. Il avait une bonne instruction musicale, un fonds d'études solides, des idées justes et un goût éclairé. Il était assez bon organiste; et, s'étant mis au clavecin après le dîner, il leur fit entendre des fragments de plusieurs vieux maîtres allemands, qu'il jouait avec beaucoup de pureté et selon les bonnes traditions du temps passé. Cette audition ne fut pas sans intérêt pour Consuelo; et bientôt, ayant trouvé sur le clavecin un gros livre de cette ancienne musique, elle se mit à le feuilleter et à oublier la fatigue et l'heure qui s'avançait, pour demander au chanoine de lui jouer, avec sa bonne manière nette et large, plusieurs morceaux qui avaient frappé son esprit et ses yeux. Le chanoine trouva un plaisir extrême à être ainsi écouté. La musique qu'il connaissait n'étant plus guère de mode, il ne trouvait pas souvent d'amateurs selon son coeur. Il se prit donc d'une affection extraordinaire pour Consuelo particulièrement, Joseph, accablé de lassitude, s'étant assoupi sur un grand fauteuil perfidement délicieux.
«Vraiment! s'écria le chanoine dans un moment d'enthousiasme, tu es un enfant heureusement doué, et ton jugement précoce annonce un avenir extraordinaire. Voici la première fois de ma vie que je regrette le célibat que m'impose ma profession.»
Ce compliment fit rougir et trembler Consuelo, qui se crut reconnue Pour une femme; mais elle se remit bien vite, lorsque le chanoine ajouta naïvement:
«Oui, je regrette de n'avoir pas d'enfants, car le ciel m'eût peut-être donné un fils tel que toi, et c'eût été le bonheur de ma vie… quand même Brigide eût été la mère. Mais dis-moi, mon ami, que penses-tu de ce Sébastien Bach dont les compositions fanatisent les savants d'aujourd'hui? Crois-tu aussi que ce soit un génie prodigieux? J'ai là un gros livre De ses oeuvres que j'ai rassemblé et fait relier, parce qu'il faut avoir de tout… Et puis, c'est peut-être beau en effet… Mais c'est d'une difficulté extrême à lire, et je t'avoue que le premier essai m'ayant rebuté, j'ai eu la paresse de ne pas m'y remettre… D'ailleurs, j'ai si peu de temps à moi! Je ne fais de musique que dans de rares instants, dérobés à des soins plus sérieux… De ce que tu m'as vu très-occupé de la gouverne de mon petit ménage, il ne faut pas conclure que je sois un homme libre et heureux. Je suis esclave, au contraire, d'un travail énorme, effrayant, que je me suis imposé. Je fais un livre auquel je travaille depuis trente ans, et qu'un autre n'eût pas fait en soixante; un livre qui demande des études incroyables, des veilles, une patience à toute épreuve et les plus profondes réflexions. Aussi je pense que ce livre-là fera quelque bruit!
—Mais il est bientôt fini? demanda Consuelo.
—Pas encore, pas encore! répondit le chanoine désireux de se dissimuler à lui-même qu'il ne l'avait pas commencé. Nous disions donc que la musique de ce Bach est terriblement difficile, et que, quant à moi, elle me semble bizarre.
—Je pense cependant que si vous surmontiez votre répugnance, vous en viendriez à penser que c'est un génie qui embrasse, résume et vivifie toute la science du passé et du présent.
—Eh bien, reprit le chanoine, s'il en est ainsi, nous essaierons demain à nous trois d'en déchiffrer quelque chose. Voici l'heure pour vous de prendre du repos, et pour moi de me livrer à l'étude. Mais demain vous passerez la journée chez moi, c'est entendu, n'est-ce pas?
—La journée, c'est beaucoup dire, Monsieur; nous devons nous presser d'arriver à Vienne; mais dans la matinée nous serons à vos ordres.»
Le chanoine se récria, insista, et Consuelo feignit de céder, se promettant de presser un peu les adagios du grand Bach, et de quitter le prieuré vers onze heures ou midi. Quand il fut question d'aller dormir, une vive discussion s'engagea sur l'escalier entre dame Brigide et le premier valet de chambre. Le zélé Joseph, empressé de complaire à son maître, avait préparé pour les jeunes musiciens deux jolies cellules situées dans le bâtiment fraîchement restauré qu'occupaient le chanoine et sa suite. Brigide, au contraire, s'obstinait à les envoyer coucher dans les cellules abandonnées du vieux prieuré, parce que ce corps de logis était séparé du nouveau par de bonnes portes et de solides verrous.
«Quoi! disait-elle en élevant sa vois aigre dans l'escalier sonore, vous prétendez loger ces vagabonds porte à porte avec nous! Et ne voyez-vous pas à leur mine, à leur tenue et à leur profession, que ce sont des bohémiens, des coureurs d'aventures, de méchants petits bandits qui se sauveront d'ici avant le jour en nous emportant notre vaisselle plate! Qui sait s'ils ne nous assassineront pas!
—Nous assassiner! ces enfants-là! reprenait Joseph en riant: vous êtes folle, Brigide; toute vieille et cassée que vous voilà, vous les mettriez encore en fuite, rien qu'en leur montrant les dents.
—Vieux et cassé vous-même, entendez-vous! criait la vieille avec fureur. Je vous dis qu'ils ne coucheront pas ici, je ne le veux pas. Oui-da! je ne fermerais pas l'œil de toute la nuit!
—Vous auriez grand tort; je suis bien sûr que ces enfants n'ont pas plus envie que moi de troubler votre respectable sommeil. Allons, finissons! monsieur le chanoine m'a ordonné de bien traiter ses hôtes, et je n'irai pas les fourrer dans cette masure pleine de rats et ouverte à tous les vents. Voudriez-vous les faire coucher sur le carreau?
—Je leur y ai fait dresser par le jardinier deux bons lits de sangle; croyez-vous que ces va-nu-pieds soient habitués à des lits de duvet?
—Ils en auront pourtant cette nuit, parce que monsieur le veut ainsi; je ne connais que les ordres de monsieur, dame Brigide! Laissez-moi faire mon devoir, et songez que le vôtre comme le mien est d'obéir et non de commander.
—Bien parlé, Joseph! dit le chanoine, qui, de la porte entr'ouverte de l'antichambre, avait écouté en riant toute la dispute. Allez me préparer mes pantoufles, Brigide, et ne nous rompez plus la tête. Au revoir, mes petits amis! Suivez Joseph, et dormez bien. Vive la musique, vive la belle journée de demain.»
—Après que nos voyageurs eurent pris possession de leurs jolies cellules, ils entendirent encore longtemps gronder au loin la gouvernante, comme la bise d'hiver sifflant dans les corridors. Quand le mouvement qui annonçait le coucher solennel du chanoine eut cessé entièrement, dame Brigide vint sur la pointe du pied à la porte de ses jeunes hôtes, et donna lestement un tour de clef à chaque serrure pour les enfermer. Joseph, plongé dans le meilleur lit qu'il eût rencontré de sa vie, dormait déjà profondément, et Consuelo en fit autant de son côté, après avoir ri de bon coeur en elle-même des terreurs de Brigide. Elle qui avait tremblé presque toutes les nuits durant son voyage, elle faisait trembler à son tour. Elle eût pu s'appliquer la fable du lièvre et des grenouilles; mais il me serait impossible de vous affirmer que Consuelo connût les fables de La Fontaine. Leur mérite était contesté à cette époque par les plus beaux esprits de l'univers: Voltaire s'en moquait, et le grand Frédéric, pour singer son philosophe les méprisait profondément.
Au jour naissant, Consuelo, voyant le soleil briller, et se sentant invitée à la promenade par les joyeux gazouillements de mille oiseaux qui faisaient déjà chère lie dans le jardin essaya de sortir de sa chambre; mais la consigne n'était pas encore levée, et dame Brigide tenait toujours ses prisonniers sous clef. Consuelo pensa que c'était peut-être une idée ingénieuse du chanoine, qui, voulant assurer les jouissances musicales de sa journée, avait jugé bon de s'assurer avant tout de la personne des musiciens. La jeune fille, rendue hardie et agile par ses habits d'homme, examina la fenêtre, vit l'escalade facilitée par une grande vigne soutenue d'un solide treillis qui garnissait tout le mur; et, descendant avec lenteur et précaution, pour ne point endommager les beaux raisins du prieuré, elle atteignit le sol, et s'enfonça dans le jardin, riant en elle-même de la surprise et du désappointement de Brigide, lorsqu'elle verrait ses précautions déjouées.
Consuelo revit sous un autre aspect les superbes fleurs et les fruits somptueux qu'elle avait admirés au clair de la lune. L'haleine du matin et la coloration oblique du soleil rose et riant donnaient une poésie nouvelle à ces belles productions de la terre. Une robe de satin velouté enveloppait les fruits, la rosée se suspendait en perles de cristal à toutes les branches, et les gazons glacés d'argent exhalaient cette légère vapeur qui semble le souffle aspirateur de la terre s'efforçant de rejoindre le ciel et de s'unir à lui dans une subtile effusion d'amour. Mais rien n'égalait la fraîcheur et la beauté des fleurs encore toutes chargées de l'humidité de la nuit, à cette heure mystérieuse de l'aube où elles s'entr'ouvrent comme pour découvrir des trésors de pureté et répandre des recherches de parfums que le plus matinal et le plus pur des rayons du soleil est seul digne d'entrevoir et de posséder un instant. Le parterre du chanoine était un lieu de délices pour un amateur d'horticulture. Aux yeux de Consuelo il était trop symétrique et trop soigné. Mais les cinquante espèces de roses, les rares et charmants hibiscus, les sauges purpurines, les géraniums variés à l'infini, les daturas embaumés, profondes coupes d'opales imprégnées de l'ambroisie des dieux; les élégantes asclépiades, poisons subtils où l'insecte trouve la mort dans la volupté; les splendides cactées, étalant leurs éclatantes rosaces sur des tiges rugueuses bizarrement agencées; mille plantes curieuses et superbes que Consuelo n'avait jamais vues, et dont elle ne savait ni les noms ni la patrie, occupèrent son attention pendant longtemps.
En examinant leurs diverses attitudes et l'expression du sentiment que chacune de leurs physionomies semblait traduire, elle cherchait dans son esprit le rapport de la musique avec les fleurs, et voulait se rendre compte de l'association de ces deux instincts dans l'organisation de son hôte. Il y avait longtemps que l'harmonie des sons lui avait semblé répondre d'une certaine manière à l'harmonie des couleurs; mais l'harmonie de ces harmonies, il lui sembla que c'était le parfum. En cet instant, plongée dans une vague et douce rêverie, elle s'imaginait entendre une voix sortir de chacune de ces corolles charmantes, et lui raconter les mystères de la poésie dans une langue jusqu'alors inconnue pour elle. La rose lui disait ses ardentes amours, le lis sa chasteté céleste; le magnolia superbe l'entretenait des pures jouissances d'une sainte fierté; et la mignonne hépathique lui racontait tout bas les délices de la vie simple et cachée. Certaines fleurs avaient de fortes voix qui disaient d'un accent large et puissant: «Je suis belle et je règne.» D'autres qui murmuraient avec des sons à peine saisissables, mais d'une douceur infinie et d'un charme pénétrant: «Je suis petite et je suis aimée,» disaient-elles; et toutes ensemble se balançaient en mesure au vent du matin, unissant leurs voix dans un choeur aérien qui se perdait peu à peu dans les herbes émues, et sous les feuillages avides d'en recueillir le sens mystérieux.
Tout à coup, au milieu de ces harmonies idéales et de cette contemplation délicieuse, Consuelo entendit des cris aigus, horribles et bien douloureusement humains, partir de derrière les massifs d'arbres qui lui cachaient le mur d'enceinte. A ces cris, qui se perdirent dans le silence de la campagne, succéda le roulement d'une voiture, puis la voiture parut s'arrêter, et l'on frappa à grands coups sur la grille de fer qui fermait le jardin de ce côté-là. Mais, soit que tout le monde fût encore endormi dans la maison, soit que personne ne voulût répondre, on frappa vainement à plusieurs reprises, et les cris perçants d'une voix de femme, entrecoupés par les jurements énergiques d'une voix d'homme qui appelait au secours, frappèrent les murs du prieuré et n'éveillèrent pas plus d'échos sur ces pierres insensibles que dans le coeur de ceux qui les habitaient. Toutes les fenêtres de cette façade étaient si bien calfeutrées pour protéger le sommeil du chanoine, qu'aucun bruit extérieur ne pouvait percer les volets de plein chêne garnis de cuir et rembourrés de crin. Les valets, occupés dans le préau situé derrière ce bâtiment, n'entendaient pas les cris; il n'y avait pas de chiens dans le prieuré. Le chanoine n'aimait pas ces gardiens importuns qui, sous prétexte d'écarter les voleurs, troublent le repos de leurs maîtres. Consuelo essaya de pénétrer dans l'habitation pour signaler l'approche de voyageurs en détresse; mais tout était si bien fermé qu'elle y renonça, et, suivant son impulsion, elle courut à la grille d'où partait le bruit.
Une voiture de voyage, tout encombrée de paquets, et toute blanchie par la poussière d'une longue route, était arrêtée devant l'allée principale du jardin. Les postillons étaient descendus de cheval et tâchaient d'ébranler cette porte inhospitalière tandis que des gémissements et des plaintes sortaient de la voiture.
«Ouvrez, cria-t-on à Consuelo, si vous êtes des chrétiens! Il y a là une dame qui se meurt.
—Ouvrez! s'écria en se penchant à la portière une femme dont les traits étaient inconnus à Consuelo, mais dont l'accent vénitien la frappa vivement. Madame va mourir, si on ne lui donne l'hospitalité au plus vite. Ouvrez donc, si vous êtes des hommes!»
Consuelo, sans songer aux résultats de son premier mouvement, s'efforça d'ouvrir la grille; mais elle était fermée d'un énorme cadenas dont la clef était vraisemblablement dans la poche de dame Brigide. La sonnette était également arrêtée par un ressort à secret. Dans ce pays tranquille et honnête, de telles précautions n'avaient pas été prises contre les malfaiteurs, mais bien contre le bruit et le dérangement des visites trop tardives ou trop matinales. Il fut impossible à Consuelo de satisfaire au voeu de son coeur, et elle supporta douloureusement les injures de la femme de chambre qui, en parlant vénitien à sa maîtresse, s'écriait avec impatience:
«L'imbécile! le petit maladroit, qui ne sait pas ouvrir une porte!»
Les postillons allemands, plus patients et plus calmes, s'efforçaient d'aider Consuelo, mais sans plus de succès, lorsque la dame malade, s'avançant à son tour à la portière, cria d'une voix forte en mauvais allemand:
Hé, par le sang du diable! allez donc chercher quelqu'un pour ouvrir, misérable petit animal que vous êtes!
Cette apostrophe énergique rassura Consuelo sur le trépas imminent de la dame. «Si elle est près de mourir, pensa-t-elle, c'est au moins de mort violente,» et, adressant la parole en vénitien à cette voyageuse dont l'accent n'était pas plus problématique que celui de sa suivante;
«Je n'appartiens pas à cette maison, lui dit-elle, j'y ai reçu l'hospitalité cette nuit; je vais tâcher d'éveiller les maîtres, ce qui ne sera ni prompt, ni facile. Êtes-vous dans un tel danger, Madame, que vous ne puissiez attendre un peu ici sans vous désespérer?
—J'accouche, imbécile! cria la voyageuse; je n'ai pas le temps d'attendre: cours, crie, casse tout, amène du monde, et fais-moi entrer ici, tu seras bien payé de ta peine…»
Elle se remit à jeter les hauts cris, et Consuelo sentit trembler ses genoux; cette figure, cette voix ne lui étaient pas inconnues…
«Le nom de votre maîtresse! cria-t-elle à la femme de chambre.
—Eh! qu'est-ce que cela te fait? Cours donc, malheureux! dit la soubrette toute bouleversée. Ah! si tu perds du temps, tu n'auras rien de nous!
—Eh! je ne veux rien de vous non plus, répondit Consuelo avec feu; mais je veux savoir qui vous êtes. Si votre maîtresse est musicienne, vous serez reçus ici d'emblée, et, si je ne me trompe pas, elle est une chanteuse célèbre.
—Va, mon petit, dit la dame en mal d'enfant, qui, dans l'intervalle entre chaque douleur aiguë, retrouvait beaucoup de sang-froid et d'énergie, tu ne te trompes pas; va dire aux habitants de cette maison que la fameuse Corilla est près de mourir, si quelque âme de chrétien ou d'artiste ne prend pitié de sa position. Je paierai… dis que je paierai largement. Hélas! Sofia, dit-elle à sa suivante, fais-moi mettre par terre, je souffrirai moins étendue sur le chemin que dans cette infernale voiture!»
Consuelo courait déjà vers le prieuré, résolue de faire un bruit épouvantable et de parvenir à tout prix jusqu'au chanoine. Elle ne songeait déjà plus à s'étonner et à s'émouvoir de l'étrange hasard qui amenait en ce lieu sa rivale, la cause de tous ses malheurs; elle n'était occupée que du désir de lui porter secours. Elle n'eut pas la peine de frapper, elle trouva Brigide qui, attirée enfin par les cris, sortait de la maison, escortée du jardinier et du valet de chambre.
«Belle histoire! répondit-elle avec dureté, lorsque Consuelo lui eut exposé le fait. N'y allez pas, André, ne bougez d'ici, maître jardinier! Ne voyez-vous pas que c'est un coup monté par ces bandits pour nous dévaliser et nous assassiner? Je m'attendais à cela! une alerte, une feinte! une bande de scélérats rôdant autour de la maison, tandis que ceux à qui nous avons donné asile tâcheraient de les faire entrer sous un honnête prétexte. Aller chercher vos fusils, Messieurs, et soyez prêts à assommer cette prétendue dame en mal d'enfant qui porte des moustaches et des pantalons. Ah bien, oui! une femme en couche! Quand cela serait, prend-elle notre maison pour un hôpital? Nous n'avons pas de sage-femme ici, je n'entends rien à un pareil office, et monsieur le chanoine n'aime pas les vagissements. Comment une dame se serait-elle mise en route étant sur son terme? Et si elle l'a fait, à qui la faute? pouvons-nous l'empêcher de souffrir? qu'elle accouche dans sa voiture, elle y sera tout aussi bien que chez nous, où nous n'avons rien de disposé pour une pareille aubaine.»
Ce discours, commencé pour Consuelo, et grommelé tout le long de l'allée, fut achevé à la grille pour la femme de chambre de Corilla. Tandis que les voyageuses, après avoir parlementé en vain, échangeaient des reproches, des invectives, et même des injures avec l'intraitable gouvernante, Consuelo, espérant dans la bonté et dans le dilettantisme du chanoine, avait pénétré dans la maison. Elle chercha en vain la chambre du maître; elle ne fit que s'égarer dans cette vaste habitation dont elle ne connaissait pas les détours. Enfin elle rencontra Haydn qui la cherchait, et qui lui dit avoir vu le chanoine entrer dans son orangerie. Ils s'y rendirent ensemble, et virent le digne personnage venir à leur rencontre, sous un berceau de jasmin, avec un visage frais et riant comme la belle matinée d'automne qu'il faisait ce jour-là. En regardant cet homme affable marcher dans sa bonne douillette ouatée, sur des sentiers où son pied délicat ne risquait pas de trouver un caillou dans le sable fin et fraîchement passé au râteau, Consuelo ne douta pas qu'un être si heureux, si serein dans sa conscience et si satisfait dans tous ses voeux, ne fût charmé de faire une bonne action. Elle commençait à lui exposer la requête de la pauvre Corilla, lorsque Brigide, apparaissant tout à coup lui coupa la parole et parla en ces termes:
«Il y a là-bas à votre porte une vagabonde, une chanteuse de théâtre, qui se dit fameuse, et qui a l'air et le ton d'une dévergondée. Elle se dit en mal d'enfant, crie et jure comme trente démons; elle prétend accoucher chez vous; voyez si cela vous convient!»
Le chanoine fit un geste de dégoût et de refus.
«Monsieur le chanoine, dit Consuelo, quelle que soit cette femme, elle souffre, sa vie est peut-être en danger ainsi que celle d'une innocente créature que Dieu appelle en ce monde, et que la religion vous commande peut-être d'y recevoir chrétiennement et paternellement. Vous n'abandonnerez pas cette malheureuse, vous ne la laisserez pas gémir et agoniser à votre porte.
—Est-elle mariée? demanda froidement le chanoine après un instant de réflexion.
—Je l'ignore; il est possible qu'elle le soit. Mais qu'importe? Dieu lui accorde le bonheur d'être mère: lui seul a le droit de la juger…
—Elle a dit son nom, monsieur le chanoine, reprit la Brigide avec force; et vous la connaissez, vous qui fréquentez tous les histrions de Vienne. Elle s'appelle Corilla.
—Corilla! s'écria le chanoine. Elle est déjà venue à Vienne, j'en ai beaucoup entendu parler. C'était une belle voix, dit-on.
—En faveur de sa belle voix, faites-lui ouvrir la porte; elle est par terre sur le sable du chemin, dit Consuelo.
—Mais c'est une femme de mauvaise vie, reprit le chanoine. Elle a fait du scandale à Vienne, il y a deux ans.
—Et il y a beaucoup de gens jaloux de votre bénéfice, monsieur le chanoine! vous m'entendez? Une femme perdue qui accoucherait dans votre maison… cela ne serait point présenté comme un hasard, encore moins comme une oeuvre de miséricorde. Vous savez que le chanoine Herbert a des prétentions au jubilariat, et qu'il a déjà fait déposséder un jeune confrère, sous prétexte qu'il négligeait les offices pour une dame qui se confessait toujours à lui à ces heures-là. Monsieur le chanoine, un bénéfice comme le vôtre est plus facile à perdre qu'à gagner!»
Ces paroles firent sur le chanoine une impression soudaine et décisive. Il les recueillit dans le sanctuaire de sa prudence, quoiqu'il feignît de les avoir à peine écoutées.
«Il y a, dit-il, une auberge à deux cents pas d'ici: que cette dame s'y fasse conduire. Elle y trouvera tout ce qu'il lui faut, et y sera plus commodément et plus convenablement que chez un garçon. Allez lui dire cela, Brigide, avec politesse, avec beaucoup de politesse, je vous en prie. Indiquez l'auberge aux postillons. Vous, mes enfants, dit-il à Consuelo et à Joseph, venez essayer avec moi une fugue de Bach pendant qu'on nous servira le déjeuner.
—Monsieur le chanoine, dit Consuelo émue, abandonnerez-vous…
—Ah! dit le chanoine en s'arrêtant d'un air consterné, voilà mon plus beau volkameria desséché. J'avais bien dit au jardinier qu'il ne l'arrosait pas assez souvent! La plus rare et la plus admirable plante de mon jardin! c'est une fatalité, Brigide! voyez donc! Appelez-moi le jardinier, que je le gronde.
—Je vais d'abord chasser la fameuse Corilla de votre porte, réponditBrigide en s'éloignant.
—Et vous y consentez, vous l'ordonnez monsieur le chanoine? s'écriaConsuelo indignée.
—Il m'est impossible de faire autrement, répondit-il d'une voix douce, mais avec un ton dont le calme annonçait une résolution inébranlable. Je désire qu'on ne m'en parle pas davantage. Venez donc, je vous attends pour faire de la musique.
—Il n'est plus de musique pour nous ici, reprit Consuelo avec énergie. Vous ne seriez pas capable de comprendre Bach, vous qui n'avez pas d'entrailles humaines. Ah! périssent vos fleurs et vos fruits! puisse la gelée dessécher vos jasmins et fendre vos plus beaux arbres! Cette terre féconde, qui vous donne tout à profusion, devrait ne produire pour vous que des ronces; car vous n'avez pas de coeur, et vous volez les dons du ciel, que vous ne savez pas faire servir à l'hospitalité!»
En parlant ainsi, Consuelo laissa le chanoine ébahi regarder autour de lui, comme s'il eût craint de voir la malédiction céleste invoquée par cette âme brûlante tomber sur ses volkamerias précieux et sur ses anémones chéries. Elle courut à la grille qui était restée fermée, et elle l'escalada pour sortir, afin de suivre la voiture de Corilla qui se dirigeait au pas vers le misérable cabaret, gratuitement décoré du titre d'auberge par le chanoine.
Joseph Haydn, habitué désormais à se laisser emporter par les subites résolutions de son amie, mais doué d'un caractère plus prévoyant et plus calme, la rejoignit après avoir été reprendre le sac de voyage, la musique et le violon surtout, le gagne-pain, le consolateur et le joyeux compagnon du voyage. Corilla fut déposée sur un de ces mauvais lits des auberges allemandes, où il faut choisir, tant ils sont exigus, de faire dépasser la tête ou les pieds. Par malheur, il n'y avait pas de femme dans cette bicoque; la maîtresse était allée en pèlerinage à six lieues de là, et la servante avait été conduire la vache au pâturage. Un vieillard et un enfant gardaient la maison; et, plus effrayés que satisfaits d'héberger une si riche voyageuse, ils laissaient mettre leurs pénates au pillage, sans songer au dédommagement qu'ils pourraient en retirer. Le vieux était sourd, et l'enfant se mit en campagne pour aller chercher la sage-femme du village voisin, qui n'était pas à moins d'une lieue de distance. Les postillons s'inquiétaient beaucoup plus de leurs chevaux, qui n'avaient rien à manger, que de leur voyageuse; et celle-ci, abandonnée aux soins de sa femme de chambre, qui avait perdu la tête et criait presque aussi haut qu'elle, remplissait l'air de ses gémissements, qui ressemblaient à ceux d'une lionne plus qu'à ceux d'une femme.
Consuelo, saisie d'effroi et de pitié, résolut de ne pas abandonner cette malheureuse créature.
«Joseph, dit-elle à son camarade, retourne au prieuré, quand même tu devrais y être mal reçu; il ne faut pas être orgueilleux quand on demande pour les autres. Dis au chanoine qu'il faut envoyer ici du linge, du bouillon, du vin vieux, des matelas, des couvertures, enfin tout ce qui est nécessaire à une personne malade. Parle-lui avec douceur, avec force, et promets-lui, s'il le faut, que nous irons lui faire de la musique, pourvu qu'il envoie des secours à cette femme.»
Joseph partit, et la pauvre Consuelo assista à cette scène repoussante d'une femme sans foi et sans entrailles, subissant, avec des imprécations et des blasphèmes, l'auguste martyre de la maternité. La chaste et pieuse enfant frissonnait à la vue de ces tortures que rien ne pouvait adoucir, puisqu'au lieu d'une sainte joie et d'une religieuse espérance, le déplaisir et la colère remplissaient le coeur de Corilla. Elle ne cessait de maudire sa destinée, son voyage, le chanoine et sa gouvernante, et jusqu'à l'enfant qu'elle allait mettre au monde. Elle brutalisait sa suivante, et achevait de la rendre incapable de tout service intelligent. Enfin elle s'emporta contre cette pauvre fille, au point de lui dire:
«Va, je te soignerai de même, quand tu passeras par la même épreuve; car toi aussi tu es grosse, je le sais fort bien, et je t'enverrai accoucher à l'hôpital. Ote-toi de devant mes yeux: tu me gênes et tu m'irrites.»
La Sofia, furieuse et désolée, s'en alla pleurer dehors; et Consuelo, restée seule avec la maîtresse d'Anzoleto et de Zustiniani, essaya de la calmer et de la secourir. Au milieu de ses tourments et de ses fureurs, la Corilla conservait une sorte de courage brutal et de force sauvage qui dévoilaient toute l'impiété de sa nature fougueuse et robuste. Lorsqu'elle éprouvait un instant de répit, elle redevenait stoïque et même enjouée.
«Parbleu! dit-elle tout d'un coup à Consuelo, qu'elle ne reconnaissait pas du tout, ne l'ayant jamais vue que de loin ou sur la scène dans des costumes bien différents de celui qu'elle portait en cet instant, voilà une belle aventure, et bien des gens ne voudront pas me croire quand je leur dirai que je suis accouchée dans un cabaret avec un médecin de ton espèce; car tu m'as l'air d'un petit zingaro, toi, avec ta mine brune et ton grand œil noir. Qui es-tu? d'où sors-tu? comment te trouves-tu ici, et pourquoi me sers-tu? Ah! tiens, ne me le dis pas, je ne pourrais pas t'entendre, je souffre trop. Ah!misera, me!Pourvu que je ne meure pas! Oh non! je ne mourrai pas! je ne veux pas mourir! Zingaro, tu ne m'abandonnes pas? reste là, reste là, ne me laisse pas mourir, entends-tu bien?»
Et les cris recommençaient, entrecoupés de nouveaux blasphèmes.
«Maudit enfant! disait-elle, je voudrais t'arracher de mon flanc, et te jeter loin de moi!
—Oh! ne dites pas cela! s'écria Consuelo glacée d'épouvante; vous allez être mère, vous allez être heureuse de voir votre enfant, vous ne regretterez pas d'avoir souffert!
—Moi? dit la Corilla avec un sang-froid cynique, tu crois que j'aimerai cet enfant-là! Ah! que tu te trompes! Le beau plaisir que d'être mère, comme si je ne savais pas ce qui en est! Souffrir pour accoucher, travailler pour nourrir ces malheureux que leurs pères renient, les voir souffrir eux-mêmes, ne savoir qu'en faire, souffrir pour les abandonner… car, après tout, on les aime… mais je n'aimerai pas celui-là. Oh! je jure Dieu que je ne l'aimerai pas! que je le haïrai comme je hais son père!…»
Et Corilla, dont l'air froid et amer cachait un délire croissant, s'écria dans un de ces mouvements exaspérés qu'une souffrance atroce inspire aux femmes:
«Ah! maudit! trois fois maudit soit le père de cet enfant-là!»
Des cris inarticulés la suffoquèrent, elle mit en pièces le fichu qui cachait son robuste sein pantelant de douleur et de rage; et, saisissant le bras de Consuelo sur lequel elle imprima ses ongles crispés par la torture, elle s'écria en rugissant:
«Maudit! maudit! maudit soit le vil, l'infâme Anzoleto!»
La Sofia rentra en cet instant, et un quart d'heure après, ayant réussi à délivrer sa maîtresse, elle jeta sur les genoux de Consuelo le premier oripeau qu'elle arracha au hasard d'une malle ouverte à la hâte. C'était un manteau de théâtre, en salin fané, bordé de franges de clinquant. Ce fut dans ce lange improvisé que la noble et pure fiancée d'Albert reçut et enveloppa l'enfant d'Anzoleto et de Corilla.
«Allons, Madame, consolez-vous, dit la pauvre soubrette avec un accent de bonté simple et sincère: vous êtes heureusement accouchée, et vous avez une belle petite fille.
—Fille ou garçon, je ne souffre plus, répondit la Corilla en se relevant sur son coude, sans regarder son enfant; donne-moi un grand verre de vin.»
Joseph venait d'en apporter du prieuré, et du meilleur. Le chanoine s'était exécuté généreusement, et bientôt la malade eut à discrétion tout ce que son état réclamait. Corilla souleva d'une main ferme le gobelet d'argent qu'on lui présentait, et le vida avec l'aplomb d'une vivandière; puis, se jetant sur les bons coussins du chanoine, elle s'y endormit aussitôt avec la profonde insouciance que donnent un corps de fer et une âme de glace. Pendant son sommeil, l'enfant fut convenablement emmailloté, et Consuelo alla chercher dans la prairie voisine une brebis qui lui servit de première nourrice. Lorsque la mère s'éveilla, elle se fit soulever par la Sofia; et, ayant encore avalé un verre de vin, elle se recueillit un instant; Consuelo; tenant l'enfant dans ses bras, attendait le réveil de la tendresse maternelle: Corilla avait bien autre chose en tête. Elle posa sa voix enutmajeur, et fit gravement une gamme de deux octaves. Alors elle frappa ses mains l'une dans l'autre, en s'écriant:
«Brava, Corilla! tu n'as rien perdu de ta voix, et tu peux faire des enfants tant qu'il te plaira!»
Puis elle éclata de rire, embrassa la Sofia, et lui mit au doigt un diamant qu'elle avait au sien, en lui disant:
«C'est pour te consoler des injures que je t'ai dites. Où est mon petit singe? Ah! mon Dieu, s'écria-t-elle en regardant son enfant, il est blond, il lui ressemble! Tant pis pour lui! malheur à lui; ne défaites pas tant de malles, Sofia! à quoi songez-vous! croyez-vous que je veuille rester ici? Allons donc! vous êtes sotte, et vous ne savez pas encore ce que c'est que la vie. Demain, je compte bien me remettre en route. Ah! zingaro, tu portes les enfants comme une vraie femme. Combien veux-tu pour tes soins et pour ta peine? Sais-tu, Sofia, que jamais je n'ai été mieux soignée et mieux servie? Tu es donc de Venise, mon petit ami? m'as-tu entendue chanter?»
Consuelo ne répondit rien à ces questions, dont on n'eût pas écouté la réponse. La Corilla lui faisait horreur. Elle remit l'enfant à la servante du cabaret, qui venait de rentrer et qui paraissait une bonne créature; puis elle appela Joseph et retourna avec lui au prieuré.
«Je ne m'étais pas engagé, lui dit, chemin faisant, son compagnon, à vous ramener au chanoine. Il paraissait honteux de sa conduite, quoiqu'il affectât beaucoup de grâce et d'enjouement; malgré son égoïsme, ce n'est pas un méchant homme. Il s'est montré vraiment heureux d'envoyer à la Corilla tout ce qui pouvait lui être utile.
—Il y a des âmes si dures et si affreuses, répondit Consuelo, que les âmes faibles doivent faire plus de pitié que d'horreur. Je veux réparer mon emportement envers ce pauvre chanoine; et puisque la Corilla n'est pas morte, puisque, comme on dit, la mère et l'enfant se portent bien, puisque notre chanoine y a contribué autant qu'il l'a pu, sans compromettre la possession de son cher bénéfice, je veux le remercier. D'ailleurs, j'ai mes raisons pour rester au prieuré jusqu'au départ de la Corilla. Je te les dirai demain.»
La Brigide était allée visiter une ferme voisine, et Consuelo, qui s'attendait à affronter ce cerbère, eut le plaisir d'être reçue par le doucereux et prévenant André.
«Eh! arrivez donc, mes petits amis, s'écria-t-il en leur ouvrant la marche vers les appartements du maître; M. le chanoine est d'une mélancolie affreuse. Il n'a presque rien mangé à son déjeuner, et il a interrompu trois fois sa sieste. Il a eu deux grands chagrins aujourd'hui; il a perdu son plus beau volkameria et l'espérance d'entendre de la musique. Heureusement vous voilà de retour, et une de ses peines sera adoucie.
—Se moque-t-il de son maître ou de nous? dit Consuelo à Joseph.
—L'un et l'autre, répondit Haydn. Pourvu que le chanoine ne nous boude pas, nous allons nous amuser.»
Loin de bouder, le chanoine les reçut à bras ouverts, les força de déjeuner, et ensuite se mit au piano avec eux. Consuelo lui fit comprendre et admirer les préludes admirables du grand Bach, et, pour achever de le mettre de bonne humeur, elle lui chanta les plus beaux airs de son répertoire, sans chercher à déguiser sa voix, et sans trop s'inquiéter de lui laisser deviner son sexe et son âge. Le chanoine était déterminé à ne rien deviner et à jouir avec délices de ce qu'il entendait. Il était véritablement amateur passionné de musique, et ses transports eurent une sincérité et une effusion dont Consuelo ne put se défendre d'être touchée.
«Ah! cher enfant, noble enfant, heureux enfant, s'écriait le bonhomme les larmes aux yeux, tu fais de ce jour le plus beau de ma vie. Mais que deviendrai-je désormais? Non, je ne pourrai supporter la perte d'une telle jouissance, et l'ennui me consumera; je ne pourrai plus faire de musique; j'aurai l'âme remplie d'un idéal que tout me fera regretter! Je n'aimerai plus rien, pas même mes fleurs.
—Et vous aurez grand tort, monsieur le chanoine, répondit Consuelo; car vos fleurs chantent mieux que moi.
—Que dis-tu? mes fleurs chantent? Je ne les ai jamais entendues.
—C'est que vous ne les avez jamais écoutées, Moi, je les ai entendues ce matin, j'ai surpris leurs mystères, et j'ai compris leur mélodie.
—Tu es un étrange enfant, un enfant de génie! s'écria le chanoine en caressant la tête brune de Consuelo avec une chasteté paternelle; tu portes la livrée de la misère, et tu devrais être porté en triomphe. Mais qui es-tu, dis-moi, où as-tu appris ce que tu sais?
—Le hasard, la nature, monsieur le chanoine!
—Ah! tu me trompes, dit malignement le chanoine, qui avait toujours le mot pour rire; tu es quelque fils de Caffarelli ou de Farinello! Mais, écoutez, mes enfants, ajouta-t-il d'un air sérieux et animé: je ne veux plus que vous me quittiez. Je me charge de vous; restez avec moi. J'ai de la fortune, je vous en donnerai. Je serai pour vous ce que Gravina a été pour Metastasio. Ce sera mon bonheur, ma gloire. Attachez-vous à moi; il ne s'agira que d'entrer dans les ordres mineurs. Je vous ferai avoir quelques jolis bénéfices, et après ma mort vous trouverez quelques bonnes petites économies que je ne prétends pas laisser à cette harpie de Brigide.»
Comme le chanoine disait cela, Brigide entra brusquement et entendit ses dernières paroles.
«Et moi, s'écria-t-elle d'une voix glapissante et avec des larmes de rage, je ne prétends pas vous servir davantage. C'est assez longtemps sacrifier ma jeunesse et ma réputation à un maître ingrat.
—Ta réputation? ta jeunesse? interrompit moqueusement le chanoine sans se déconcerter. Eh! tu te flattes, ma pauvre vieille; ce qu'il te plaît d'appeler l'une protège l'autre.
—Oui, oui, raillez, répliqua-t-elle; mais préparez-vous à ne plus me revoir. Je quitte de ce pas une maison où je ne puis établir aucun ordre et aucune décence. Je voulais vous empêcher de faire des folies, de gaspiller votre bien, de dégrader votre rang; mais je vois que c'était en vain. Votre caractère, faible et votre mauvaise étoile vous poussent à votre perte, et les premiers saltimbanques qui vous tombent sous la main vous tournent si bien la tête, que vous êtes tout prêt à vous laisser dévaliser par eux. Allons, allons, il y a longtemps que le chanoine Herbert me demande à son service et m'offre de plus beaux avantages que ceux que vous me faites. Je suis lasse de tout ce que je vois ici. Faites-moi mon compte. Je ne passerai pas la nuit sous votre toit.
—En sommes-nous là? dit le chanoine avec calme. Eh bien, Brigide, tu me fais grand plaisir, et puisses-tu ne pas te raviser. Je n'ai jamais chassé personne, et je crois que j'aurais le diable à mon service que je ne le mettrais pas dehors, tant je suis débonnaire; mais si le diable me quittait, je lui souhaiterais un bon voyage et chanterais unMagnificatà son départ. Va faire ton paquet, Brigide; et quant à tes comptes, fais-les toi-même, mon enfant. Tout ce que tu voudras, tout ce que je possède, si tu veux, pourvu que tu t'en ailles bien vite.
—Eh! monsieur le chanoine, dit Haydn tout ému de cette scène domestique, vous regretterez une vieille servante qui vous paraît fort attachée…
—Elle est attachée à mon bénéfice, répondit le chanoine, et moi, je ne regretterai que son café.
—Vous vous habituerez à vous passer de bon café, monsieur le chanoine, dit l'austère Consuelo avec fermeté, et vous ferez bien. Tais-toi, Joseph, et ne parle pas pour elle. Je veux le dire devant elle, moi, parce que c'est la vérité. Elle est méchante et elle est nuisible à son maître. Il est bon, lui; la nature l'a fait noble et généreux. Mais cette fille le rend égoïste. Elle refoule les bons mouvements de son âme; et s'il la garde, il deviendra dur et inhumain comme elle. Pardonnez-moi, monsieur le chanoine, si je vous parle ainsi. Vous m'avez fait tant chanter, et vous m'avez tant poussé à l'exaltation en manifestant la vôtre, que je suis peut-être un peu hors de moi. Si j'éprouve une sorte d'ivresse, c'est votre faute; mais soyez sûr que la vérité parle dans ces ivresses-là, parce qu'elles sont nobles et développent en nous ce que nous avons de meilleur. Elles nous mettent le coeur sur les lèvres, et c'est mon coeur qui vous parle en ce moment. Quand je serai calme, je serai plus respectueux et non plus sincère. Croyez-moi, je ne veux pas de votre fortune, je n'en ai aucune envie, aucun besoin. Quand je voudrai, j'en aurai plus que vous, et la vie d'artiste est vouée à tant de hasards, que vous me survivrez peut-être. Ce sera peut-être à moi de vous inscrire sur mon testament, en reconnaissance de ce que vous avez voulu faire le vôtre en ma faveur. Demain nous partons pour ne vous revoir peut-être jamais; mais nous partirons le coeur plein de joie, de respect, d'estime et de reconnaissance pour vous si vous renvoyez madame Brigide, à qui je demande bien pardon de ma façon de penser.»
Consuelo parlait avec tant de feu, et la franchise de son caractère se peignait si vivement dans tous ses traits, que le chanoine en fut frappé comme d'un éclair.
«Va-t'en, Brigide, dit-il à sa gouvernante d'un air digne et ferme. La vérité parle par la bouche des enfants, et cet enfant-là a quelque chose de grand dans l'esprit. Va-t'en, car tu m'as fait faire ce matin une mauvaise action, et tu m'en ferais faire d'autres, parce que je suis faible et parfois craintif. Va-t'en, parce que tu me rends malheureux, et que cela ne peut pas te faire faire ton salut; va-t'en, ajouta-t-il en souriant, parce que tu commences à brûler trop ton café et à tourner toutes les crèmes où tu mets le nez.»
Ce dernier reproche fut plus sensible à Brigide que tous les autres, et Son orgueil, blessé à l'endroit le plus irritable, lui ferma la bouche complètement. Elle se redressa, jeta sur le chanoine un regard de pitié, presque de mépris, et sortit d'un air théâtral. Deux heures après, cette reine dépossédée quittait le prieuré, après l'avoir un peu mis au pillage. Le chanoine ne voulut pas s'en apercevoir, et à l'air de béatitude qui se Répandit sur son visage, Haydn reconnut que Consuelo lui avait rendu un véritable service. A dîner, cette dernière, pour l'empêcher d'éprouver le moindre regret, lui fit du café à la manière de Venise, qui est bien la première manière du monde. André se mit aussitôt à l'étude sous sa direction, et le chanoine déclara qu'il n'avait dégusté meilleur café de sa vie. On fit encore de la musique le soir, après avoir envoyé demander des nouvelles de la Corilla, qui était déjà assise, leur dit-on, sur le fauteuil que le chanoine lui avait envoyé. On se promena au clair de la lune dans le jardin, par une soirée magnifique. Le chanoine, appuyé sur le bras de Consuelo, ne cessait de la supplier d'entrer dans les ordres mineurs et de s'attacher à lui comme fils adoptif.
«Prenez garde, lui dit Joseph lorsqu'ils rentrèrent dans leurs chambres; ce bon chanoine s'éprend de vous un peu trop sérieusement.
—Rien ne doit inquiéter en voyage, lui répondit-elle. Je ne serai pas plus abbé que je n'ai été trompette. M. Mayer, le comte Hoditz et le chanoine ont tous compté sans le lendemain.»