Cependant Consuelo souhaita le bonsoir à Joseph, et se retira dans sa chambre sans lui avoir donné, comme il s'y attendait, le signal du départ pour le retour de l'aube. Elle avait ses raisons pour ne pas se hâter, et Joseph attendit qu'elle les lui confiât, enchanté de passer quelques heures de plus avec elle dans cette jolie maison, tout en menant cette bonne vie de chanoine qui ne lui déplaisait pas. Consuelo se permit de dormir la grasse matinée, et de ne paraître qu'au second déjeuner du chanoine. Celui-ci avait l'habitude de se lever de bonne heure, de prendre un repas léger et friand, de se promener dans ses jardins et dans ses serres pour examiner ses plantes, un bréviaire à la main; et d'aller faire un second somme en attendant le déjeuner à la fourchette.
«Notre voisine la voyageuse se porte bien, dit-il à ses jeunes hôtes dès qu'il les vit paraître. J'ai envoyé André lui faire son déjeuner. Elle a exprimé beaucoup de reconnaissance pour nos attentions, et, comme elle se dispose à partir aujourd'hui pour Vienne, contre toute prudence, je l'avoue, elle vous fait prier d'aller la voir, afin de vous récompenser du zèle charitable que vous lui avez montré. Ainsi, mes enfants, déjeunez vite; et rendez-vous auprès d'elle; sans doute elle vous destine quelque joli présent.
—Nous déjeunerons aussi lentement qu'il vous plaira, monsieur le chanoine, répondit Consuelo, et nous n'irons pas voir la malade; elle n'a plus besoin de nous, et nous n'aurons jamais besoin de ses présents.
—Singulier enfant! dit le chanoine émerveillé. Ton désintéressement romanesque, ta générosité enthousiaste, me gagnent le coeur à tel point, que jamais, je le sens, je ne pourrai consentir à me séparer de toi…»
Consuelo sourit, et l'on se mit à table. Le repas fut exquis et dura bien deux heures; mais le dessert fut autre que le chanoine ne s'y attendait.
«Monsieur le révérend, dit André en paraissant à la porte, voici la mère Berthe, la femme du cabaret voisin, qui vous apporte une grande corbeille de la part de l'accouchée.
—C'est l'argenterie que je lui ai prêtée, répondit le chanoine. André, recevez-la, c'est votre affaire. Elle part donc décidément cette dame?
—Monsieur le révérend, elle est partie.
—Déjà! c'est une folle! Elle veut se tuer cette diablesse-là!
—Non, monsieur le chanoine, dit Consuelo, elle ne veut pas se tuer, et elle ne se tuera pas.
—Eh bien, André, que faites-vous là d'un air cérémonieux? dit le chanoine à son valet.
—Monsieur le révérend, c'est que la mère Berthe refuse de me remettre la corbeille; elle dit qu'elle ne la remettra qu'à vous, et qu'elle a quelque chose à vous dire.
—Allons, c'est un scrupule ou une affectation de dépositaire. Fais-la entrer, finissons-en.»
La vieille femme fut introduite, et, après avoir fait de grandes révérences, elle déposa sur la table une grande corbeille couverte d'un voile. Consuelo y porta une main empressée, tandis que le chanoine tournait la tête vers Berthe; et ayant un peu écarté le voile, elle le referma en disant tout bas à Joseph:
«Voilà ce que j'attendais, voilà pourquoi je suis restée. Oh! oui, j'en étais sûre: Corilla devait agir ainsi.»
Joseph, qui n'avait pas eu le temps d'apercevoir le contenu de la corbeille, regardait sa compagne d'un air étonné.
«Eh bien, mère Berthe, dit le chanoine, vous me rapportez les objets que j'ai prêtés à votre hôtesse? C'est bon, c'est bon. Je n'en étais pas en peine, et je n'ai pas besoin d'y regarder pour être sûr qu'il n'y manque rien.»
—Monsieur le révérend, répondit la vieille, ma servante a tout apporté; j'ai tout remis àvos officiers. Il n'y manque rien en effet, et je suis bien tranquille là-dessus. Mais cette corbeille, on m'a fait jurer de ne la remettre qu'à vous, et ce qu'elle contient, vous le savez aussi bien que moi.
—Je veux être pendu si je le sais, dit le chanoine en avançant la main négligemment vers la corbeille.»
Mais sa main resta comme frappée de catalepsie, et sa bouche demeura entr'ouverte de surprise, lorsque, le voile s'étant agité et entr'ouvert comme de lui-même, une petite main d'enfant, rose et mignonne, apparut en faisant le mouvement vague de chercher à saisir le doigt du chanoine.
«Oui, monsieur le révérend, reprit la vieille femme avec un sourire de satisfaction confiante; le voilà sain et sauf, bien gentil, bien éveillé, et ayant bonne envie de vivre.
Le chanoine stupéfait avait perdu la parole; la vieille continua:
«Dame! Votre Révérence l'avait demandé à sa mère pour l'élever et l'adopter! La pauvre dame a eu un peu de peine à s'y décider; mais enfin nous lui avons dit que son enfant ne pouvait pas être en de meilleures mains, et elle l'a recommandé à la Providence en nous le remettant pour vous l'apporter: «Dites bien à ce digne chanoine, à ce saint homme, s'est-elle exclamée en montant dans sa voiture, que je n'abuserai pas longtemps de son zèle charitable. Bientôt je reviendrai chercher ma fille et payer les dépenses qu'il aura faites pour elle. Puisqu'il veut absolument se charger de lui trouver une bonne nourrice, remettez-lui pour moi cette bourse, que je le prie de partager entre cette nourrice et le petit musicien qui m'a si bien soignée hier, s'il est encore chez lui.» Quant à moi, elle m'a bien payée, monsieur le révérend, et je ne demande rien, je suis fort contente.
—Ah! vous êtes contente! s'écria le chanoine d'un ton tragi-comique. Eh bien, j'en suis fort aise! Mais veuillez remporter cette bourse et ce marmot. Dépensez l'argent, élevez l'enfant, ceci ne me regarde en aucune façon.
—Élever l'enfant, moi? Oh! que nenni, monsieur le révérend! je suis trop vieille pour me charger d'un nouveau-né. Cela crie toute la nuit, et mon pauvre homme, bien qu'il soit sourd, ne s'arrangerait pas d'une pareille société.
—Et moi donc! il faut que je m'en arrange? Grand merci! Ah'! vous comptiez là-dessus?
—Puisque Votre Révérence l'a demandé à sa mère!
—Moi! je l'ai demandé? où diantre avez-vous pris cela?
—Mais puisque Votre Révérence a écrit ce matin…
—Moi, j'ai écrit? où est ma lettre, s'il vous-plaît! qu'on me présente ma lettre!
—Ah! dame, je ne l'ai pas vue, votre lettre, et d'ailleurs personne ne sait lire chez nous; mais M. André est venu saluer l'accouchée de la part de Votre Révérence, et elle nous a dit qu'il lui avait remis une lettre. Nous l'avons cru, nous, bonnes gens! qui est-ce qui ne l'eût pas cru?
—C'est un mensonge abominable! c'est un tour de bohémienne! s'écria le chanoine, et vous êtes les compères de cette sorcière-là. Allons, allons, emportez-moi le marmot, rendez-le à sa mère, gardez-le, arrangez-vous comme il vous plaira, je m'en lave les mains. Si c'est de l'argent que vous voulez me tirer, je consens à vous en donner. Je ne refuse jamais l'aumône, même aux intrigants et aux escrocs, c'est la seule manière de s'en débarrasser; mais prendre un enfant dans ma maison, merci de moi! allez tous au diable!
—Ah! Pour ce qui est de cela, repartit la vieille femme d'un ton fort décidé, je ne le ferai point, n'en déplaise à Votre Révérence. Je n'ai pas consenti à me charger de l'enfant pour mon compte. Je sais comment finissent toutes ces histoires-là. On vous donne pour commencer un peu d'or qui brille, on vous promet monts et merveilles; et puis vous n'entendez plus parler de rien; l'enfant vous reste. Ça n'est jamais fort, ces enfants-là; c'est fainéant et orgueilleux de nature. On ne sait qu'en faire. Si ce sont des garçons, ça tourne au brigandage; si ce sont des filles, ça tourne encore plus mal! Ah!, par ma foi, non! ni moi, ni mon vieux, ne voulons de l'enfant. On nous a dit que Votre Révérence le demandait; nous l'avons cru, le voilà. Voilà l'argent, et nous sommes quittes. Quant à être compères, nous ne connaissons pas ces tours-là, et, j'en demande pardon à Votre Révérence; elle veut rire quand elle nous accuse de lui en imposer. Je suis bien la servante de Votre Révérence, et je m'en retourne à la maison. Nous avons des pèlerins qui s'en reviennent duvoeuet qui ont pardieu grand soif!
La vieille salua à plusieurs reprises en s'en allant; puis revenant sur ses pas:
«J'allais oublier, dit-elle; l'enfant doit s'appeler Angèle, en italien.Ah! par ma foi, je ne me souviens plus comment elles m'ont dit cela.
—Angiolina, Anzoleta? dit Consuelo.
—C'est cela, précisément, dit la vieille; et saluant encore le chanoine, elle se retira tranquillement.
—Eh bien, comment trouvez-vous le tour! dit le chanoine stupéfait en se retournant vers ses hôtes.
—Je le trouve digne de celle qui l'a imaginé, répondit Consuelo en ôtant de la corbeille l'enfant qui commençait à s'impatienter, et en lui faisant avaler doucement quelques cuillerées d'un reste de lait du déjeuner qui était encore chaud, dans la tasse japonaise du chanoine.
—Cette Corilla est donc un démon? reprit le chanoine; vous la connaissiez?
—Seulement de réputation; mais maintenant je la connais parfaitement, et vous aussi, monsieur le chanoine.
—Et c'est une connaissance dont je me serais fort bien passé! Mais qu'allons-nous faire de ce pauvre abandonné? ajouta-t-il en jetant un regard de pitié sur l'enfant.
—Je vais le porter, répondit Consuelo, à votre jardinière, à qui j'ai vu allaiter hier un beau garçon de cinq à six mois.
—Allez donc, dit le chanoine; ou plutôt sonnez pour qu'elle vienne ici le recevoir. Elle nous indiquera une nourrice dans quelque ferme voisine… pas trop voisine pourtant; car Dieu sait le tort que peut faire à un homme d'église la moindre marque d'un intérêt marqué pour un enfant tombé ainsi des nues dans sa maison.
—A votre place, monsieur le chanoine, je me mettrais au-dessus de ces misères-là. Je ne voudrais ni prévoir, ni apprendre les suppositions absurdes de la calomnie. Je vivrais au milieu des sots propos comme s'ils n'existaient pas, j'agirais toujours comme s'ils étaient impossibles. A quoi servirait donc une vie de sagesse et de dignité, si elle n'assurait pas le calme de la conscience et la liberté des bonnes actions? Voyez, cet enfant vous est confié, mon révérend. S'il est mal soigné loin de vos yeux, s'il languit, s'il meurt, vous vous le reprocherez éternellement!
—Que dis-tu là, que cet enfant m'est confié? en ai-je accepté le dépôt? et le caprice ou la fourberie d'autrui nous imposent-ils de pareils devoirs? Tu t'exaltes, mon enfant, et tu déraisonnes.
—Non, mon cher monsieur le chanoine, reprit Consuelo en s'animant de plus en plus; je ne déraisonne pas. La méchante mère qui abandonne ici son enfant n'a aucun droit et ne peut rien vous imposer. Mais celui qui a droit de vous commander, celui qui dispose des destinées de l'enfant naissant, celui envers qui vous serez éternellement responsable, c'est Dieu. Oui, c'est Dieu qui a eu des vues particulières de miséricorde sur cette innocente petite créature en inspirant à sa mère la pensée hardie de vous le confier. C'est lui qui, par un bizarre concours de circonstances, le fait entrer dans votre maison malgré vous, et le pousse dans vos bras en dépit de toute votre prudence. Ah! monsieur le chanoine, rappelez-vous l'exemple de saint Vincent de Paul, qui allait ramassant sur les marches des maisons les pauvres orphelins abandonnés, et ne rejetez pas celui que la Providence apporte dans votre sein. Je crois bien que si vous le faisiez, cela vous porterait malheur; et le monde, qui a une sorte d'instinct de justice dans sa méchanceté même, dirait, avec une apparence de vérité, que vous avez eu des raisons pour l'éloigner de vous. Au lieu que si vous le gardez, on ne vous en supposera pas d'autres que les véritables: votre miséricorde et votre charité.
—Tu ne sais pas, dit le chanoine ébranlé et incertain, ce que c'est que le monde! Tu es un enfant sauvage de droiture et de vertu. Tu ne sais pas surtout ce que c'est que le clergé, et Brigide, la méchante Brigide, savait bien ce qu'elle disait hier, en prétendant que certaines gens étaient jaloux de ma position, et travaillaient à me la faire perdre. Je tiens mes bénéfices de la protection de feu l'empereur Charles, qui a bien voulu me servir de patron pour me les faire obtenir. L'impératrice Marie-Thérèse m'a protégé aussi pour me faire passer jubilaire avant l'âge. Eh bien, ce que nous croyons tenir de l'Église ne nous est jamais assuré absolument. Au-dessus de nous, au-dessus des souverains qui nous favorisent, nous avons toujours un maître, c'est l'Église. Comme elle nous déclarecapablesquand il lui plaît, alors même que nous ne le sommes pas, elle nous déclareincapablesquand il lui convient, alors même que nous lui avons rendu les plus grands services.L'ordinaire, c'est-à-dire l'évêque diocésain, et son conseil, si on les indispose et si on les irrite contre nous, peuvent nous accuser, nous traduire à leur barre, nous juger et nous dépouiller, sous prétexte d'inconduite, d'irrégularité de moeurs ou d'exemples scandaleux, afin de reporter sur de nouvelles créatures les dons qu'ils s'étaient laissé arracher pour nous. Le ciel m'est témoin que ma vie est aussi pure que celle de cet enfant qui est né hier. Eh bien, sans une extrême prudence dans toutes mes relations, ma vertu n'eût pas suffi à me défendre des mauvaises interprétations. Je ne suis pas très-courtisan envers les prélats; mon indolence, et un peu l'orgueil de ma naissance peut-être, m'en ont toujours empêché. J'ai des envieux dans le chapitre…
—Mais vous avez pour vous Marie-Thérèse, qui est une grande âme, une noble femme et une tendre mère, reprit Consuelo. Si elle était là pour vous juger, et que vous vinssiez à lui dire avec l'accent de la vérité, que la vérité seule peut avoir: «Reine, j'ai balancé un instant entre la crainte de donner des armes à mes ennemis et, le besoin de pratiquer la première vertu de mon état, la charité; j'ai vu d'un côté des calomnies, des intrigues auxquelles je pouvais succomber, de l'autre un pauvre être abandonné du ciel et des hommes, qui n'avait de refuge, que dans ma pitié, et d'avenir que dans ma sollicitude; et j'ai choisi de risquer ma réputation, mon repos et ma fortune, pour faire les oeuvres de la foi et de la miséricorde.» Ah! je n'en doute pas, si vous disiez cela à Marie Thérèse, Marie-Thérèse, qui peut tout, au lieu d'un prieuré, vous donnerait un palais, et au lieu d'un canonicat un évêché. N'a-t-elle pas comblé d'honneurs et de richesses l'abbé Metastasio pour avoir fait des rimes? que ne ferait-elle pas pour la vertu, si elle récompense ainsi le talent? Allons, mon révérend, vous garderez cette pauvre Angiolina dans votre maison; votre jardinière la nourrira, et plus tard vous l'élèverez dans la religion et dans la vertu. Sa mère en eût fait un démon pour l'enfer, et vous en ferez un ange pour le ciel!
—Tu fais de moi ce que tu veux, dit le chanoine ému et attendri, en laissant son favori déposer l'enfant sur ses genoux; allons, nous baptiserons Angèle demain matin, tu seras son parrain… Si Brigide était encore là, nous la forcerions à être ta commère, et sa fureur nous divertirait. Sonne pour qu'on nous amène la nourrice, et que tout soit fait selon la volonté de Dieu! Quant à la bourse que Corilla nous a laissée… (oui-da! cinquante sequins de Venise!) nous n'en avons que faire ici. Je me charge des dépenses présentes pour l'enfant, et de son sort futur, si on ne le réclame pas. Prends donc cet or, il t'est bien dû pour la vertu singulière, et le grand cœur dont tu as fait preuve dans tout ceci.
—De l'or pour payer ma vertu et la bonté de mon coeur! s'écria Consuelo en repoussant la bourse avec dégoût. Et l'or de la Corilla! le prix du mensonge, de la prostitution peut-être! Ah! monsieur le chanoine, cela souille même la vue! Distribuez-le aux pauvres, cela portera bonheur à notre pauvre Angèle.»
Pour la première fois de sa vie peut-être le chanoine ne dormit guère. Il sentait en lui une émotion et une agitation étranges. Sa tête était pleine d'accords, de mélodies et de modulations qu'un léger sommeil venait briser à chaque instant, et qu'à chaque intervalle de réveil il cherchait malgré lui, et même avec une sorte de dépit, à reprendre et à renouer sans pouvoir y parvenir. Il avait retenu par coeur les phrases les plus saillantes des morceaux que Consuelo lui avait chantés; il les entendait résonner encore dans sa cervelle, dans son diaphragme; et puis tout à coup le fil de l'idée musicale se brisait dans sa mémoire au plus bel endroit, et il la recommençait mentalement cent fois de suite, sans pouvoir aller une note plus loin. C'est en vain que, fatigué de cette audition imaginaire, il s'efforçait de la chasser; elle revenait toujours se placer dans son oreille, et il lui semblait que la clarté de son feu vacillait en mesure sur le satin cramoisi de ses rideaux. Les petits sifflements qui sortent des bûches enflammées avaient l'air de vouloir chanter aussi ces maudites phrases dont la fin restait dans l'imagination fatiguée du chanoine comme un arcane impénétrable. S'il eût pu en retrouver une entière, il lui semblait qu'il eût pu être délivré de cette obsession de réminiscences. Mais la mémoire musicale est ainsi faite, qu'elle nous tourmente et nous persécute jusqu'à ce que nous l'ayons rassasiée de ce dont elle est avide et inquiète.
Jamais la musique n'avait fait tant d'impression sur le cerveau du chanoine, bien qu'il eût été toute sa vie un dilettante remarquable. Jamais voix humaine n'avait bouleversé ses entrailles comme celle de Consuelo. Jamais physionomie, jamais langage et manières n'avaient exercé sur son âme une fascination comparable à celle que les traits, la contenance et les paroles de Consuelo exerçaient sur lui depuis trente-six heures. Le chanoine devinait-il ou ne devinait-il pas le sexe du prétendu Bertoni? Oui et non. Comment vous expliquer cela? Il faut que vous sachiez qu'à cinquante ans le chanoine avait l'esprit aussi chaste que les moeurs, et les moeurs aussi pures qu'une jeune fille. A cet égard, c'était un saint homme que notre chanoine; il avait toujours été ainsi, et ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que, bâtard du roi le plus débauché dont l'histoire fasse mention, il ne lui en avait presque rien coûté pour garder son voeu de chasteté. Né avec un tempérament flegmatique (nous disons aujourd'hui lymphatique), il avait été si bien élevé dans l'idée du canonicat, il avait toujours tant chéri le bien-être et la tranquillité, il était si peu propre aux luttes cachées que les passions brutales livrent à l'ambition ecclésiastique; en un mot, il désirait tant le repos et le bonheur, qu'il avait eu pour premier et pour unique principe dans la vie, de sacrifier tout à la possession tranquille d'un bénéfice; amour, amitié, vanité, enthousiasme, vertu même, s'il l'eût fallu. Il s'était préparé de bonne heure et habitué de longue main à tout immoler sans effort et presque sans regret. Malgré cette théorie affreuse de l'égoïsme, il était resté bon, humain, affectueux et enthousiaste à beaucoup d'égards, parce que sa nature était bonne, et que la nécessité de réprimer ses meilleurs instincts ne s'était presque jamais présentée. Sa position indépendante lui avait toujours permis de cultiver l'amitié, la tolérance et les arts; mais l'amour lui était interdit, et il avait tué l'amour, comme le plus dangereux ennemi de son repos et de sa fortune. Cependant, comme l'amour est de nature divine, c'est-à-dire immortel, quand nous croyons l'avoir tué, nous n'avons pas fait autre chose que de l'ensevelir vivant dans notre coeur. Il peut y sommeiller sournoisement durant de longues années, jusqu'au jour où il lui plaît de se ranimer. Consuelo apparaissait à l'automne de cette vie de chanoine, et cette longue apathie de l'âme se changeait en une langueur tendre, profonde, et plus tenace qu'on ne pouvait le prévoir. Ce coeur apathique ne savait point bondir et palpiter pour un objet aimé; mais il pouvait se fondre comme la glace au soleil, se livrer, connaître l'abandon de soi-même, la soumission, et cette sorte d'abnégation patiente qu'on est surpris de rencontrer quelquefois chez les égoïstes quand l'amour s'empare de leur forteresse.
Il aimait donc, ce pauvre chanoine; à cinquante ans, il aimait pour la première fois, et il aimait celle qui ne pouvait jamais répondre à son amour. Il ne le pressentait que trop, et voilà pourquoi il voulait se persuader à lui-même, en dépit de toute vraisemblance, que ce n'était pas de l'amour qu'il éprouvait, puisque ce n'était pas une femme qui le lui inspirait.
A cet égard il s'abusait complètement, et, dans toute la naïveté de son coeur, il prenait Consuelo pour un garçon. Lorsqu'il remplissait des fonctions canoniques à la cathédrale de Vienne, il avait vu nombre de beaux et jeunes enfants à la maîtrise; il avait entendu des voix claires, argentines et quasi femelles pour la pureté et la flexibilité; celle de Bertoni était plus pure et plus flexible mille fois. Mais c'était une voix italienne, pensait-il; et puis Bertoni était une nature d'exception, un de ces enfants précoces dont les facultés, le génie et l'aptitude sont des prodiges. Et tout fier, tout enthousiasmé d'avoir ce trésor sur le grand chemin, le chanoine rêvait déjà de le faire connaître au monde, de le lancer, d'aider à sa fortune et à sa gloire. Il s'abandonnait à tous les élans d'une affection paternelle et d'un orgueil bienveillant, et sa conscience ne devait pas s'en effrayer; car l'idée d'un amour vicieux et immonde, comme celui qu'on avait attribué à Gravina pour Métastase, le chanoine ne savait même pas ce que c'était. Il n'y pensait pas, il n'y croyait même pas, et cet ordre d'idées paraissait à son esprit chaste et droit une abominable et bizarre supposition des méchantes langues.
Personne n'eût cru à cette pureté enfantine dans l'imagination du chanoine, homme d'esprit un peu railleur, très-facétieux, plein de finesse et de pénétration en tout ce qui avait rapport à la vie sociale. Il y avait pourtant tout un monde d'idées, d'instincts et de sentiments qui lui était inconnu. Il s'était endormi dans la joie de son coeur, en faisant mille projets pour son jeune protégé, en se promettant pour lui-même de passer sa vie dans les plus saintes délices musicales, et en s'attendrissant à l'idée de cultiver, en les tempérant un peu, les vertus qui brillaient dans cette âme généreuse et ardente; mais réveillé à toutes les heures de la nuit par une émotion singulière, poursuivi par l'image de cet enfant merveilleux, tantôt inquiet et effrayé à l'idée de le voir se soustraire à sa tendresse déjà un peu jalouse, tantôt impatient d'être au lendemain pour lui réitérer sérieusement des offres, des promesses et des prières qu'il avait eu l'air d'écouter en riant, le chanoine, étonné de ce qui se passait en lui, se persuada mille choses autres que la vérité.
«J'étais donc destiné par la nature à avoir beaucoup d'enfants et à les aimer avec passion, se demandait-il avec une honnête simplicité, puisque la seule pensée d'en adopter un aujourd'hui me jette dans une pareille agitation? C'est pourtant la première fois de ma vie que ce sentiment-là se révèle à mon coeur, et voilà que dans un seul jour l'admiration m'attache à l'un, la sympathie à l'autre, la pitié à un troisième! Bertoni, Beppo, Angiolina! me voilà en famille tout d'un coup, moi qui plaignais les embarras des parents, et qui remerciais Dieu d'être obligé par état au repos de la solitude! Est-ce la quantité et l'excellence de la musique que j'ai entendue aujourd'hui qui me donne une exaltation d'idées si nouvelle?… C'est plutôt ce délicieux café à la vénitienne dont j'ai pris deux tasses au lieu d'une, par pure gourmandise!… J'ai eu la tête si bien montée tout le jour, que je n'ai presque pas pensé à mon volkameria, desséché pourtant par la faute de Pierre!
«Il mio cor si divide…»
Allons, voilà encore cette maudite phrase qui me revient! La peste soit de ma mémoire!… Que ferai-je pour dormir?… Quatre heures du matin, c'est inouï!… J'en ferai une maladie!»
Une idée lumineuse vint enfin au secours du bon chanoine; il se leva, prit son écritoire, et résolut de travailler à ce fameux livre entrepris depuis si longtemps, et non encore commencé. Il lui fallait consulter le Dictionnaire du droit canonique pour se remettre dans son sujet; il n'en eut pas lu deux pages que ses idées s'embrouillèrent, ses yeux s'appesantirent, le livre coula doucement de l'édredon sur le tapis, la bougie s'éteignit à un soupir de béatitude somnolente exhalé de la robuste poitrine du saint homme, et il dormit enfin du sommeil du juste jusqu'à dix heures du matin.
Hélas! que son réveil fut amer, lorsque, d'une main engourdie et nonchalante, il ouvrit le billet suivant, déposé par André sur son guéridon, avec sa tasse de chocolat!
«Nous partons, monsieur et révérend chanoine; un devoir impérieux nous appelait à Vienne, et nous avons craint de ne pouvoir résister à vos généreuses instances. Nous nous sauvons comme des ingrats: mais nous ne le sommes point, et jamais nous ne perdrons le souvenir de votre hospitalité envers nous, et de votre charité sublime pour l'enfant abandonné. Nous viendrons vous en remercier. Avant huit jours, vous nous reverrez; veuillez différer jusque là le baptême d'Angèle, et compter sur le dévouement respectueux et tendre de vos humbles protégés.»
Le chanoine pâlit, soupira et agita sa sonnette.
«Ils sont partis? dit-il à André.
—Avant le jour, monsieur le chanoine.
—Et qu'ont-ils dit en partant? ont-ils déjeuné, au moins? ont-ils désigné le jour où ils reviendraient?
—Personne ne les a vus partir, monsieur le chanoine. Ils se sont en allés comme ils sont venus, par-dessus les murs. En m'éveillant j'ai trouvé leurs chambres désertes; le billet que vous tenez était sur leur table, et toutes les portes de la maison et de l'enclos fermées comme je les avais laissées hier soir. Ils n'ont pas emporté une épingle, ils n'ont pas touché à un fruit, les pauvres enfants!…
—Je le crois bien!» s'écria le chanoine, et ses yeux se remplirent de larmes.
Pour chasser sa mélancolie, André essaya de lui faire faire le menu de son dîner.
«Donne-moi ce que tu voudras, André!» répondit le chanoine d'une voix déchirante, et il retomba en gémissant sur son oreiller.
Le soir de ce jour-là, Consuelo et Joseph entrèrent dans Vienne à la faveur des ombres. Le brave perruquier Keller fut mis dans la confidence, les reçut à bras ouverts, et hébergea de son mieux la noble voyageuse. Consuelo fit mille amitiés à la fiancée de Joseph, tout en s'affligeant en secret de ne la trouver ni gracieuse ni belle. Le lendemain matin, Keller tressa les cheveux flottants de Consuelo; sa fille l'aida à reprendre les vêtements de son sexe, et lui servit de guide jusqu'à la maison qu'habitait le Porpora.
A la joie que Consuelo éprouva de serrer dans ses bras son maître et son bienfaiteur, succéda un pénible sentiment qu'elle eut peine à renfermer. Un an ne s'était pas écoulé depuis qu'elle avait quitté le Porpora, et cette année d'incertitudes, d'ennuis et de chagrins avait imprimé au front soucieux du maestro les traces profondes de la souffrance et de la vieillesse. Il avait pris cet embonpoint maladif où l'inaction et la langueur de l'âme font tomber les organisations affaissées. Son regard avait le feu qui l'animait encore naguère, et une certaine coloration bouffie de ses traits trahissait de funestes efforts tentés pour chercher dans le vin l'oubli de ses maux ou le retour de l'inspiration refroidie par l'âge et le découragement.
L'infortuné compositeur s'était flatté de retrouver à Vienne quelques nouvelles chances de succès et de fortune. Il avait été reçu avec une froide estime, et il trouvait ses rivaux, plus heureux, en possession de la faveur impériale et de l'engouement du public. Métastase avait écrit des drames et des oratorio pour Caldera, pour Predieri, pour Fuchs, pour Reüter et pour Hasse; Métastase, le poëte de la cour (poeta cesareo), l'écrivain à la mode, lenouvel Albane, le favori des muses et des dames, le charmant, le précieux, l'harmonieux, le coulant, le divin Métastase, en un mot, celui de tous les cuisiniers dramatiques dont les mets avaient le goût le plus agréable et la digestion la plus facile, n'avait rien écrit pour Porpora, et n'avait voulu lui rien promettre. Le maestro avait peut-être encore des idées; il avait au moins sa science, son admirable entente des voix, ses bonnes traditions napolitaines, son goût sévère, son large style, et ses fiers et mâles récitatifs dont la beauté grandiose n'a jamais été égalée. Mais il n'avait pas de public, et il demandait en vain un poëme. Il n'était ni flatteur ni intrigant; sa rude franchise lui faisait des ennemis, et sa mauvaise humeur rebutait tout le monde.
Il porta ce sentiment jusque dans l'accueil affectueux et paternel qu'il fit à Consuelo.
«Et pourquoi as-tu quitté si tôt la Bohême? lui dit-il après l'avoir embrassée avec émotion. Que viens-tu faire ici, malheureuse enfant? Il n'y a point ici d'oreilles pour t'écouter, ni de coeurs pour te comprendre; il n'y a point ici de place pour toi, ma fille. Ton vieux maître est tombé dans le mépris public, et, si tu veux réussir, tu feras bien d'imiter les autres en feignant de ne pas le connaître, ou de le mépriser, comme font tous ceux qui lui doivent leur talent, leur fortune et leur gloire.
—Hélas! vous doutez donc aussi de moi? lui dit Consuelo, dont les yeux se remplirent de larmes. Vous voulez renier mon affection et mon dévouement, et faire tomber sur moi le soupçon et le dédain que les autres ont mis dans votre âme! O mon maître! vous verrez que je ne mérite pas cet outrage. Vous le verrez! voilà tout ce que je puis-vous dire.»
Le Porpora fronça le sourcil, tourna le dos, fit quelques pas dans sa chambre, revint vers Consuelo, et voyant qu'elle pleurait, mais ne trouvant rien de doux et de tendre à lui dire, il lui prit son mouchoir des mains et le lui passa sur les yeux avec une rudesse paternelle, en lui disant:
«Allons, allons!»
Consuelo vit qu'il était pâle et qu'il étouffait de gros soupirs dans sa large poitrine; mais il contint son émotion, et tirant une chaise à côté d'elle:
«Allons, reprit-il, raconte-moi ton séjour en Bohême, et dis-moi pourquoi tu es revenue si brusquement? Parle donc, ajouta-t-il avec un peu d'impatience. Est-ce que tu n'as pas mille choses à me dire? Tu t'ennuyais là-bas? ou bien les Rudolstadt ont été mal pour toi? Oui, eux aussi sont capables de t'avoir blessée et tourmentée! Dieu sait que c'étaient les seules personnes de l'univers en qui j'avais encore foi: mais Dieu sait aussi que tous les hommes sont capables de tout ce qui est mal!
—Ne dites pas cela, mon ami, répondit Consuelo. Les Rudolstadt sont des anges, et je ne devrais parler d'eux qu'à genoux; mais j'ai dû les quitter, j'ai dû les fuir, et même sans les prévenir, sans leur dire adieu.
—Qu'est-ce à dire? Est-ce toi qui as quelque chose à te reprocher envers eux? Me faudrait-il rougir de toi, et me reprocher de t'avoir envoyée chez ces braves gens?
—Oh, non! non, Dieu merci, maître! Je n'ai rien à me reprocher, et vous n'avez point à rougir de moi.
—Alors, qu'est-ce donc?»
Consuelo, qui savait combien il fallait faire au Porpora les réponses courtes et promptes lorsqu'il donnait son attention à la connaissance d'un fait ou d'une idée, lui annonça, en peu de mots, que le comte Albert voulait l'épouser, et qu'elle n'avait pu se décider à lui rien promettre avant d'avoir consulté son père adoptif.
Le Porpora fit une grimace de colère et d'ironie.
«Le comte Albert! s'écria-t-il, l'héritier des Rudolstadt, le descendant des rois de Bohême, le seigneur de Riesenburg! il a voulu t'épouser, toi, petite Égyptienne? toi, la laideron de la Scuola, la fille sans père, la comédienne sans argent et sans engagement? toi, qui as demandé l'aumône, pieds nus, dans les carrefours de Venise?
—Moi! votre élève! moi, votre fille adoptive! oui, moi, la Porporina! répondit Consuelo avec un orgueil tranquille et doux.
—Belle illustration et brillante condition! En effet, reprit le maestro avec amertume, j'avais oublié celles-là dans la nomenclature. La dernière et l'unique élève d'un maître sans école, l'héritière future de ses guenilles et de sa honte, la continuatrice d'un nom qui est déjà effacé de la mémoire des hommes! il y a de quoi se vanter, et voilà de quoi rendre fous les fils des plus illustres familles!
—Apparemment, maître, dit Consuelo avec un sourire mélancolique et caressant, que nous ne sommes pas encore tombés si bas dans l'estime des hommes de bien qu'il vous plaît de le croire; car il est certain que le comte veut m'épouser, et que je viens ici vous demander votre agrément pour y consentir, ou votre protection pour m'en défendre.
—Consuelo, répondit le Porpora d'un ton froid et sévère, je n'aime point ces sottises-là. Vous devriez savoir que je hais les romans de pensionnaire ou les aventures de coquette. Jamais je ne vous aurais crue capable de vous mettre en tête pareilles billevesées, et je suis vraiment honteux pour vous d'entendre de telles choses. Il est possible que le jeune comte de Rudolstadt ait pris pour vous une fantaisie, et que, dans l'ennui de la solitude, ou dans l'enthousiasme de la musique, il vous ait fait deux doigts de cour; mais comment avez-vous été assez impertinente pour prendre l'affaire au sérieux, et pour vous donner, par cette feinte ridicule, les airs d'une princesse de roman? Vous me faites pitié; et si le vieux comte, si la chanoinesse, si la baronne Amélie sont informés de vos prétentions, vous me faites honte; je vous le dis encore une fois, je rougis de vous.»
Consuelo savait qu'il ne fallait pas contredire le Porpora lorsqu'il était en train de déclamer, ni l'interrompre au milieu d'un sermon. Elle le laissa exhaler son indignation, et quand il lui eut dit tout ce qu'il put imaginer de plus blessant et de plus injuste, elle lui raconta de point en point, avec l'accent de la vérité et la plus scrupuleuse exactitude, tout ce qui s'était passé au château des Géants, entre elle, le comte Albert, le comte Christian, Amélie, la chanoinesse et Anzoleto. Le Porpora, qui, après avoir donné un libre cours à son besoin d'emportement et d'invectives, savait, lui aussi, écouter et comprendre, prêta la plus sérieuse attention à son récit; et quand elle eut fini, il lui adressa encore plusieurs questions pour s'enquérir de nouveaux détails et pénétrer complétement dans la vie intime et dans les sentiments de toute la famille.
«Alors!… lui dit-il enfin, tu as bien agi, Consuelo. Tu as été sage, tu as été digne, tu as été forte comme je devais l'attendre de toi. C'est bien. Le ciel t'a protégée, et il te récompensera en te délivrant une fois pour toutes de cet infâme Anzoleto. Quant au jeune comte, tu n'y dois pas penser. Je te le défends. Un pareil sort ne te convient pas. Jamais le comte Christian ne te permettra de redevenir artiste, sois assurée de cela. Je connais mieux que toi l'orgueil indomptable des nobles. Or, à moins que tu ne te fasses à cet égard des illusions que je trouverais puériles et insensées, je ne pense pas que tu hésites un instant entre la fortune des grands et celle des enfants de l'art… Qu'en penses-tu?… Réponds-moi donc! Par le corps de Bacchus, on dirait que tu ne m'entends pas!
—Je vous entends fort bien, mon maître, et je vois que vous n'avez rien compris à tout ce que je vous ai dit.
—Comment, je n'ai rien compris! Je ne comprends plus rien, n'est-ce pas?»
Et les petits yeux noirs du maestro retrouvèrent le feu de la colère. Consuelo, qui connaissait son Porpora sur le bout de son doigt, vit qu'il fallait lui tenir tête, si elle voulait se faire écouter de nouveau.
«Non, Vous ne m'avez pas comprise, répliqua-t-elle avec assurance; car vous me supposez des velléités d'ambition très-différentes de celles que j'ai. Je n'envie pas la fortune des grands, soyez-en persuadé; et ne me dites jamais, mon maître, que je la fais entrer pour quelque chose dans mes irrésolutions. Je méprise les avantages qu'on n'acquiert pas par son propre mérite, vous m'avez élevée dans ce principe, et je n'y saurais déroger. Mais il y a bien dans la vie quelque autre chose que l'argent et la vanité, et ce quelque chose est assez précieux pour contre-balancer les enivrements de la gloire et les joies de la vie d'artiste. C'est l'amour d'un homme comme Albert, c'est le bonheur domestique, ce sont les joies de la famille. Le public est un maître capricieux, ingrat et tyrannique. Un noble époux est un ami, un soutien, un autre soi-même. Si j'arrivais à aimer Albert comme il m'aime, je ne penserais plus à la gloire, et probablement je serais plus heureuse.
—Quel sot langage est-ce là? s'écria le maestro. Êtes-vous devenue folle? Donnez-vous dans la sentimentalité allemande? Bon Dieu! dans quel mépris de l'art vous êtes tombée, madame la comtesse! Vous venez de me raconter que votre Albert, comme vous vous permettez de l'appeler, vous faisait plus de peur que d'envie; que vous vous sentiez mourir de froid et de crainte à ses côtés, et mille autres choses que j'ai très-bien entendues et comprises, ne vous en déplaise; et maintenant que vous êtes délivrée de ses poursuites, maintenant que vous êtes rendue à la liberté, le seul bien, la seule condition de développement de l'artiste, vous venez me demander s'il ne faut point vous remettre la pierre au cou pour vous jeter au fond du puits qu'habite votre amant visionnaire? Eh! allez donc! faites, si bon vous semble; je ne me mêle plus de vous, et je n'ai plus rien à vous dire. Je ne perdrai pas mon temps à causer davantage avec une personne qui ne sait ni ce qu'elle dit, ni ce qu'elle veut. Vous n'avez pas le sens commun, et je suis votre serviteur.»
En disant cela, le Porpora se mit à son clavecin et improvisa d'une main ferme et sèche plusieurs modulations savantes pendant lesquelles Consuelo, désespérant de l'amener ce jour-là à examiner le fond de la question, réfléchit au moyen de le remettre au moins de meilleure humeur. Elle y réussit en lui chantant les airs nationaux qu'elle avait appris en Bohême, et dont l'originalité transporta le vieux maître. Puis elle l'amena doucement à lui faire voir les dernières compositions qu'il avait essayées. Elle les lui chanta à livre ouvert avec une si grande perfection, qu'il retrouva tout son enthousiasme, toute sa tendresse pour elle. L'infortuné, n'ayant plus d'élève habile auprès de lui, et se méfiant de tout ce qui l'approchait, ne goûtait plus le plaisir de voir ses pensées rendues par une belle voix et comprises par une belle âme. Il fut si touché de s'entendre exprimé selon son coeur, par sa grande et toujours docile Porporina, qu'il versa des larmes de joie et la pressa sur son sein en s'écriant:
«Ah! tu es la première cantatrice du monde! Ta voix a doublé de volume et d'étendue, et tu as fait autant de progrès que si je t'avais donné des leçons tous les jours depuis un an. Encore, encore, ma fille; redis-moi ce thème. Tu me donnes le premier instant de bonheur que j'aie goûté depuis bien des mois!»
Ils dînèrent ensemble, bien maigrement, à une petite table, près de la fenêtre. Le Porpora était mal logé; sa chambre, triste, sombre et toujours en désordre, donnait sur un angle de rue étroite et déserte. Consuelo, le voyant bien disposé, se hasarda à lui parler de Joseph Haydn. La seule chose qu'elle lui eût cachée, c'était son long voyage pédestre avec ce jeune homme, et les incidents bizarres qui avaient établi entre eux une si douce et si loyale intimité. Elle savait que son maître prendrait en grippe, selon sa coutume, tout aspirant à ses leçons dont on commencerait par lui faire l'éloge. Elle raconta donc d'un air d'indifférence qu'elle avait rencontré, dans une voiture aux approches de Vienne, un pauvre petit diable qui lui avait parlé de l'école du Porpora avec tant de respect et d'enthousiasme, qu'elle lui avait presque promis d'intercéder en sa faveur auprès du Porpora lui-même.
«Eh! quel est-il, ce jeune homme? demanda le maestro; à quoi se destine-t-il? A être artiste, sans doute, puisqu'il est pauvre diable! Oh! je le remercie de sa clientèle. Je ne veux plus enseigner le chant qu'à des fils de famille. Ceux-là paient, n'apprennent rien, et sont fiers de nos leçons, parce qu'ils se figurent savoir quelque chose en sortant de nos mains. Mais les artistes! tous lâches, tous ingrats, tous traîtres et menteurs. Qu'on ne m'en parle pas. Je ne veux jamais en voir un franchir le seuil de cette chambre. Si cela arrivait, vois-tu, je le jetterais par la fenêtre à l'instant même.»
Consuelo essaya de le dissuader de ces préventions; mais elle les trouva si obstinées, qu'elle y renonça, et, se penchant un peu à la fenêtre, dans un moment où son maître avait le dos tourné, elle fit avec ses doigts un premier signe, et puis un second. Joseph, qui rôdait dans la rue en attendant ce signal convenu, comprit que le premier mouvement des doigts lui disait de renoncer à tout espoir d'être admis comme élève auprès du Porpora; le second l'avertissait de ne pas paraître avant une demi-heure.
Consuelo parla d'autre chose, pour faire oublier au Porpora ce qu'elle venait de lui dire; et, la demi-heure écoulée, Joseph frappa à la porte. Consuelo alla lui ouvrir, feignit de ne pas le connaître, et revint annoncer au maestro que c'était un domestique qui se présentait pour entrer à son service.
«Voyons ta figure! cria le Porpora au jeune homme tremblant; approche!Qui t'a dit que j'eusse besoin d'un domestique? Je n'en ai aucun besoin.
—Si vous n'avez pas besoin de domestique, répondit Joseph éperdu, mais faisant bonne contenance comme Consuelo le lui avait recommandé, c'est bien malheureux pour moi, Monsieur; car j'ai bien besoin de trouver un maître.
—On dirait qu'il n'y a que moi qui puisse te faire gagner ta vie! Répliqua le Porpora. Tiens, regarde mon appartement et mon mobilier; crois-tu que j'aie besoin d'un laquais pour arranger tout cela?
—Eh! vraiment oui, Monsieur, vous en auriez besoin, reprit Haydn en affectant une confiante simplicité; car tout cela est fort mal en ordre.»
En parlant ainsi, il se mit tout de suite à la besogne, et commença à ranger la chambre avec une symétrie et un sang-froid apparent qui donnèrent envie de rire au Porpora. Joseph jouait le tout pour le tout; car si son zèle n'eût diverti le maître, il eût fort risqué d'être payé à coups de canne.
Voilà un drôle de corps, qui veut me servir malgré moi, dit le Porpora en le regardant faire. Je te dis, idiot, que je n'ai pas le moyen de payer un domestique. Continueras-tu à faire l'empressé?
—Qu'à cela ne tienne, Monsieur! Pourvu que vous me donniez vos vieux habits, et un morceau de pain tous les jours, je m'en contenterai. Je suis si misérable, que je me trouverai fort heureux de ne pas mendier mon pain.
—Mais pourquoi n'entres-tu pas dans une maison riche?
—Impossible, Monsieur; on me trouve trop petit et trop laid. D'ailleurs, je n'entends rien à la musique, et vous savez que tous les grands seigneurs d'aujourd'hui veulent que leurs laquais sachent faire une petite partie de viole ou de flûte pour la musique de chambre. Moi, je n'ai jamais pu me fourrer une note de musique dans la tête.
—Ah! ah! tu n'entends rien à la musique. Eh bien, tu es l'homme qu'il me faut. Si tu te contentes de la nourriture et des vieux habits, je te prends; car, aussi bien, voilà ma fille qui aura besoin d'un garçon diligent pour faire ses commissions. Voyons! que sais-tu faire? Brosser les habits, cirer les souliers, balayer, ouvrir et fermer la porte?
—Oui, Monsieur, je sais faire tout cela.
—Eh bien, commence. Prépare-moi l'habit que tu vois étendu sur mon lit, car je vais dans une heure chez l'ambassadeur. Tu m'accompagneras, Consuelo. Je veux te présenter à monsignor Corner, que tu connais déjà, et qui vient d'arriver des eaux avec la signora. Il y a là-bas une petite chambre que je te cède; va faire un peu de toilette aussi pendant que je me préparerai.»
Consuelo obéit, traversa l'antichambre, et, entrant dans le cabinet sombre qui allait devenir son appartement, elle endossa son éternelle robe noire et son fidèle fichu blanc, qui avaient fait le voyage sur l'épaule de Joseph.
«Pour aller à l'ambassade, ce n'est pas un très-bel équipage, pensa-t-elle; mais on m'a vue commencer ainsi à Venise, et cela ne m'a pas empêchée de bien chanter et d'être écoutée avec plaisir.»
Quand elle fut prête, elle repassa dans l'antichambre, et y trouva Haydn, qui crêpait gravement la perruque du Porpora, plantée sur un bâton. En se regardant, ils étouffèrent de part et d'autre un grand éclat de rire.
«Eh! comment fais-tu pour arranger cette belle perruque? lui dit-elle à voix bien basse, pour ne pas être entendue du Porpora, qui s'habillait dans la chambre voisine.
—Bah! répondit Joseph, cela va tout seul. J'ai souvent vu travailler Keller! Et puis, il m'a donné une leçon ce matin, et il m'en donnera encore, afin que j'arrive à la perfection du lissé et du crêpé.
—Ah! prends courage, mon pauvre garçon, dit Consuelo en lui serrant la main; le maître finira par se laisser désarmer. Les routes de l'art sont encombrées d'épines mais on parvient à y cueillir de belles fleurs.
—Merci de la métaphore, chère soeur Consuelo. Sois sûre que je ne me rebuterai pas, et pourvu qu'en passant auprès de moi sur l'escalier ou dans la cuisine tu me dises de temps en temps un petit mot d'encouragement et d'amitié, je supporterai tout avec plaisir.
—Et je t'aiderai à remplir tes fonctions, reprit Consuelo en souriant. Crois-tu donc que moi aussi je n'aie pas commencé comme toi? Quand j'étais petite, j'étais souvent la servante du Porpora. J'ai plus d'une fois fait ses commissions, battu son chocolat et repassé ses rabats. Tiens, pour commencer, je vais t'enseigner à brosser cet habit, car tu n'y entends rien; tu casses les boutons et tu fanes les revers.»
Elle lui prit la brosse des mains, et lui donna l'exemple avec adresse et dextérité. Mais, entendant le Porpora qui approchait, elle lui repassa la brosse précipitamment, et prit un air grave pour lui dire en présence du maître:
—«Eh bien, petit, dépêchez-vous donc!»
Ce n'était point à l'ambassade de Venise, mais chez l'ambassadeur, c'est-à-dire dans la maison de sa maîtresse, que le Porpora conduisait Consuelo. La Wilhelmine était une belle créature, infatuée de musique, et dont tout le plaisir, dont toute la prétention était de rassembler chez elle, en petit comité, les artistes et les dilettanti qu'elle pouvait y attirer sans compromettre par trop d'apparat la dignité diplomatique de monsignor Corner. A l'apparition de Consuelo, il y eut un moment de surprise, de doute, puis un cri de joie et une effusion de cordialité dès qu'on se fut assuré que c'était bien la Zingarella, la merveille de l'année précédente à San-Samuel. Wilhelmine, qui l'avait vue tout enfant venir chez elle, derrière le Porpora, portant ses cahiers, et le suivant comme un petit chien, s'était beaucoup refroidie à son endroit, en lui voyant ensuite recueillir tant d'applaudissements et d'hommages dans les salons de la noblesse, et tant de couronnes sur la scène. Ce n'est pas que cette belle personne fût méchante, ni qu'elle daignât être jalouse d'une fille si longtemps réputée laide à faire peur. Mais la Wilhelmine aimait à faire la grande dame, comme toutes celles qui ne le sont pas. Elle avait chanté de grands airs avec le Porpora (qui, la traitant comme un talent d'amateur, lui avait laissé essayer de tout), lorsque la pauvre Consuelo étudiait encore cette fameuse petite feuille de carton où le maître renfermait toute sa méthode de chant, et à laquelle il tenait ses élèves sérieux durant cinq ou six ans. La Wilhelmine ne se figurait donc pas qu'elle pût avoir pour la Zingarella un autre sentiment que celui d'un charitable intérêt. Mais de ce qu'elle lui avait jadis donné quelques bonbons, ou de ce qu'elle lui avait mis entre les mains un livre d'images pour l'empêcher de s'ennuyer dans son antichambre, elle concluait qu'elle avait été une des plus officieuses protectrices de ce jeune talent. Elle avait donc trouvé fort extraordinaire et fort inconvenant que Consuelo, parvenue en un instant au faîte du triomphe, ne se fût pas montrée humble, empressée, et remplie de reconnaissance envers elle. Elle avait compté que lorsqu'elle aurait de petites réunions d'hommes choisis, Consuelo ferait gracieusement et gratuitement les frais de la soirée, en chantant pour elle et avec elle aussi souvent et aussi longtemps qu'elle le désirerait, et qu'elle pourrait la présenter à ses amis, en se donnant les gants de l'avoir aidée dans ses débuts et quasi formée à l'intelligence de la musique. Les choses s'étaient passées autrement: le Porpora, qui avait beaucoup plus à coeur d'élever d'emblée son élève Consuelo au rang qui lui convenait dans la hiérarchie de l'art, que de complaire à sa protectrice Wilhelmine, avait ri, dans sa barbe, des prétentions de cette dernière; et il avait défendu à Consuelo d'accepter les invitations un peu trop familières d'abord, un peu trop impérieuses ensuite, de madame l'ambassadricede la main gauche. Il avait su trouver mille prétextes pour se dispenser de la lui amener, et la Wilhelmine en avait pris un étrange dépit contre la débutante, jusqu'à dire qu'elle n'était pas assez belle pour avoir jamais des succès incontestés; que sa voix, agréable dans un salon, à la vérité, manquait de sonorité au théâtre, qu'elle ne tenait pas sur la scène tout ce qu'avait promis son enfance, et autres malices de même genre connues de tout temps et en tous pays.
Mais bientôt la clameur enthousiaste du public avait étouffé ces petites insinuations, et la Wilhelmine, qui se piquait d'être un bon juge, une savante élève du Porpora, et une âme généreuse, n'avait osé poursuivre cette guerre sourde contre la plus brillante élève du Maestro, et contre l'idole du public. Elle avait mêlé sa voix à celle des vrais dilettanti pour exalter Consuelo, et si elle l'avait un peu dénigrée encore pour l'orgueil et l'ambition dont elle avait fait preuve en ne mettant pas sa voix à la disposition demadame l'ambassadrice, c'était bien bas et tout à fait à l'oreille de quelques-uns quemadame l'ambassadricese permettait de l'en blâmer.
Cette fois, lorsqu'elle vit Consuelo venir à elle dans sa petite toilette des anciens jours, et lorsque le Porpora la lui présenta officiellement, ce qu'il n'avait jamais fait auparavant, vaine et légère comme elle était, la Wilhelmine pardonna tout, et s'attribua un rôle de grandeur généreuse. Embrassant la Zingarella sur les deux joues,
«Elle est ruinée, pensa-t-elle; elle a fait quelque folie, ou perdu la voix, peut-être; car on n'a pas entendu parler d'elle depuis longtemps. Elle nous revient à discrétion. Voici le vrai moment de la plaindre, de la protéger, et de mettre ses talents à l'épreuve ou à profit.»
Consuelo avait l'air si doux et si conciliant, que la Wilhelmine, ne retrouvant pas ce ton de hautaine prospérité qu'elle lui avait supposé à Venise, se sentit fort à l'aise avec elle et la combla de prévenances. Quelques Italiens, amis de l'ambassadeur, qui se trouvaient là, se joignirent à elle pour accabler Consuelo d'éloges et de questions, qu'elle sut éluder avec adresse et enjouement. Mais tout à coup sa figure devint sérieuse, et une certaine émotion s'y trahit, lorsqu'au milieu du groupe d'Allemands qui la regardaient curieusement de l'autre extrémité du salon, elle reconnut une figure qui l'avait déjà gênée ailleurs; celle de l'inconnu, ami du chanoine, qui l'avait tant examinée et interrogée, trois jours auparavant, chez le curé du village où elle avait chanté la messe avec Joseph Haydn. Cet inconnu l'examinait encore avec une curiosité extrême, et il était facile de voir qu'il questionnait ses voisins sur son compte. La Wilhelmine s'aperçut de la préoccupation de Consuelo.
«Vous regardez M. Holzbaüer? lui dit-elle. Le connaissez-vous?
—Je ne le connais pas, répondit Consuelo, et j'ignore si c'est celui que je regarde.
—C'est le premier à droite de la console, reprit l'ambassadrice. Il est actuellement directeur du théâtre de la cour, et sa femme est première cantatrice à ce même théâtre. Il abuse de sa position, ajouta-t-elle tout bas, pour régaler la cour et la ville de ses opéras, qui, entre nous, ne valent pas le diable. Voulez-vous que je vous fasse faire connaissance avec lui? C'est un fort galant homme.
—Mille grâces, Signora; répondit Consuelo, je suis trop peu de chose ici pour être présentée à ce personnage, et je suis certaine d'avance qu'il ne m'engagera pas à son théâtre.
—Et pourquoi cela mon coeur? Cette belle voix, qui n'avait pas sa pareille dans toute l'Italie, aurait-elle souffert du séjour de la Bohême? car vous avez vécu tout ce temps en Bohême, nous dit-on; dans le pays le plus froid et le plus triste du monde! C'est bien mauvais pour la poitrine, et je ne m'étonne pas que vous en ayez ressenti les effets. Mais ce n'est rien, la voix vous reviendra à notre beau soleil de Venise.»
Consuelo, voyant que la Wilhelmine était fort pressée de décréter l'altération de sa voix, s'abstint de démentir cette opinion, d'autant plus que son interlocutrice avait fait elle-même la question et la réponse. Elle ne se tourmentait pas de cette charitable supposition, mais de l'antipathie qu'elle devait s'attendre à rencontrer chez Holzbaüer à cause d'une réponse un peu brusque et un peu sincère qui lui était échappée sur sa musique au déjeuner du presbytère. Le maestro de la cour ne manquerait pas de se venger en racontant dans quel équipage et en quelle compagnie il l'avait rencontrée sur les chemins, et Consuelo craignait que cette aventure, arrivant aux oreilles du Porpora, ne l'indisposât contre elle, et surtout contre le pauvre Joseph.
Il en fut autrement: Holzbaüer ne dit pas un mot de l'aventure, pour des raisons que l'on saura par la suite; et loin de montrer la moindre animosité à Consuelo, il s'approcha d'elle, et lui adressa des regards dont la malignité enjouée n'avait rien que de bienveillant. Elle feignit de ne pas les comprendre. Elle eût craint de paraître lui demander le secret, et quelles que pussent être les suites de leur rencontre, elle était trop fière pour ne pas les affronter tranquillement.
Elle fut distraite de cet incident par la figure d'un vieillard à l'air Dur et hautain, qui montrait cependant beaucoup d'empressement à lier conversation avec le Porpora; mais celui-ci, fidèle à sa mauvaise humeur, lui répondait à peine, et à chaque instant faisait un effort et cherchait un prétexte pour se débarrasser de lui.
«Celui-ci, dit Wilhelmine, qui n'était pas fâchée de faire à Consuelo la liste des célébrités qui ornaient son salon, c'est un maître illustre, c'est le Buononcini. Il arrive de Paris, où il a joué lui-même une partie de violoncelle dans un motet de sa composition en présence du roi; vous savez que c'est lui qui a fait fureur si longtemps à Londres, et qui, après une lutte obstinée de théâtre à théâtre contre Haendel, a fini par vaincre ce dernier dans l'opéra.
—Ne dites pas cela, signora, dit avec vivacité le Porpora qui venait de se débarrasser du Buononcini, et, qui, se rapprochant des deux femmes, avait entendu les dernières paroles de Wilhelmine; oh! ne dites pas un pareil blasphème! Personne n'a vaincu Haendel, personne ne le vaincra. Je connais mon Haendel, et vous ne le connaissez pas encore. C'est le premier d'entre nous, et je le confesse, quoique j'aie eu l'audace de lutter aussi contre lui dans des jours de folle jeunesse; j'ai été écrasé, cela devait être, cela est juste. Buononcini, plus heureux, mais non plus modeste ni plus habile que moi, a triomphé aux yeux des sots et aux oreilles des barbares. Ne croyez donc pas ceux qui vous parlent de ce triomphe-là; ce sera l'éternel ridicule de mon confrère Buononcini, et l'Angleterre rougira un jour d'avoir préféré ses opéras à ceux d'un génie, d'un géant tel que Haendel. La mode, lafashion, comme ils disent là-bas, le mauvais goût, l'emplacement favorable du théâtre, une coterie, des intrigues et, plus que tout cela, le talent de prodigieux chanteurs que le Buononcini avait pour interprètes, l'ont emporté en apparence. Mais Haendel prend dans la musique sacrée une revanche formidable… Et, quant à M. Buononcini, je n'en fais pas grand cas. Je n'aime pas les escamoteurs, et je dis qu'il a escamoté son succès dans l'opéra tout aussi légitimement que dans la cantate.»
Le Porpora faisait allusion à un vol scandaleux qui avait mis en émoi tout le monde musical; le Buononcini s'étant attribué en Angleterre la gloire d'une composition que Lotti avait faite trente ans auparavant, et qu'il avait réussi à prouver sienne d'une manière éclatante, après un long débat avec l'effronté maestro. La Wilhelmine essaya de défendre le Buononcini, et cette contradiction ayant enflammé la bile du Porpora:
«Je vous dis, je vous soutiens, s'écria-t-il sans se soucier d'être entendu de Buononcini, que Haendel est supérieur, même dans l'opéra, à tous les hommes du passé et du présent. Je veux vous le prouver sur l'heure. Consuelo, mets-toi au piano, et chante-nous l'air que je te désignerai.
—Je meurs d'envie d'entendre l'admirable Porporina, reprit la Wilhelmine; mais je vous supplie, qu'elle ne débute pas ici, en présence du Buononcini et de M. Holzbaüer, par du Haendel. Ils ne pourraient être flattés d'un pareil choix…
—Je le crois bien, dit Porpora, c'est leur condamnation vivante, leur arrêt de mort!
—Eh bien, en ce cas, reprit-elle, faites chanter quelque chose de vous, maître!
—Vous savez, sans doute, que cela n'exciterait la jalousie de personne! mais moi, je veux qu'elle chante du Haendel! je le veux!
—Maître, n'exigez pas que je chante aujourd'hui, dit Consuelo, j'arrive d'un long voyage…
—Certainement, ce serait abuser de son obligeance, et je ne lui demande rien, moi, reprit Wilhelmine. En présence des juges qui sont ici, et de M. Holzbaüer surtout, qui a la direction du théâtre impérial, il ne faut pas compromettre votre élève; prenez-y garde!
—La compromettre! à quoi songez-vous? dit brusquement Porpora en haussant les épaules; je l'ai entendue ce matin, et je sais si elle risque de se compromettre devant vos Allemands!»
Ce débat fût heureusement interrompu par l'arrivée d'un nouveau personnage. Tout le monde s'empressa pour lui faire accueil, et Consuelo, qui avait vu et entendu à Venise, dans son enfance, cet homme grêle, efféminé de visage avec des manières rogues et une tournure bravache, quoiqu'elle le retrouvât vieilli, fané, enlaidi, frisé ridiculement et habillé avec le mauvais goût d'un Céladon suranné, reconnut à l'instant même, tant elle en avait gardé un profond souvenir, l'incomparable, l'inimitable sopraniste Majorano, dit Caffarelli ou plutôt Caffariello, comme on l'appelle partout, excepté en France.
Il était impossible de voir un fat plus impertinent que ce bon Caffariello. Les femmes l'avaient gâté par leurs engouements, les acclamations du public lui avaient fait tourner la tête. Il avait été si beau, ou, pour mieux dire, si joli dans sa jeunesse, qu'il avait débuté en Italie dans les rôles de femme; maintenant qu'il tirait sur la cinquantaine (il paraissait même beaucoup plus vieux que son âge, comme la plupart des sopranistes), il était difficile de le se représenter en Didon, ou en Galathée, sans avoir grande envie de rire. Pour racheter ce qu'il y avait de bizarre dans sa personne, il se donnait de grands airs de matamore, et à tout propos élevait sa voix claire et douce, sans pouvoir en changer la nature. Il y avait dans toutes ces affectations, et dans cette exubérance de vanité, un bon côté cependant. Caffariello sentait trop la supériorité de son talent pour être aimable; mais aussi il sentait trop la dignité de son rôle d'artiste pour être courtisan. Il tenait tête follement et crânement aux plus importants personnages, aux souverains même, et pour cela il n'était point aimé des plats adulateurs, dont son impertinence faisait par trop la critique. Les vrais amis de l'art lui pardonnaient tout, à cause de son génie de virtuose; et malgré toutes les lâchetés qu'on lui reprochait comme homme, on était bien forcé de reconnaître qu'il y avait dans sa vie des traits de courage et de générosité comme artiste.
Ce n'était point volontairement, et de propos délibéré, qu'il avait montré de la négligence et une sorte d'ingratitude envers le Porpora. Il se souvenait bien d'avoir étudié huit ans avec lui, et d'avoir appris de lui tout ce qu'il savait; mais il se souvenait encore davantage du jour où son maître lui avait dit: «A présent je n'ai plus rien à t'apprendre:Va, figlio mio, tu sei il primo musico del mondo.» Et, de ce jour, Caffariello, qui était effectivement (après Farinelli) le premier chanteur Du monde, avait cessé de s'intéresser à tout ce qui n'était pas lui-même. «Puisque je suis le premier, s'était-il dit, apparemment je suis le seul. Le monde a été créé pour moi; le ciel n'a donné le génie aux poëtes et aux Compositeurs que pour faire chanter Caffariello. Le Porpora n'a été le premier maître de chant de l'univers que parce qu'il était destiné à former Caffariello. Maintenant l'œuvre du Porpora est finie, sa mission est achevée, et pour la gloire, pour le bonheur, pour l'immortalité du Porpora, il suffit que Caffariello vive et chante.» Caffariello avait vécu et chanté, il était riche et triomphant, le Porpora était pauvre et délaissé; mais Caffariello était fort tranquille, et se disait qu! il avait amassé assez d'or et de célébrité pour que son maître fût bien payé d'avoir lancé dans le monde un prodige tel que lui.