Caffariello, en entrant, salua fort peu tout le monde, mais alla baiser tendrement et respectueusement la main de Wilhelmine: après quoi, il accosta son directeur Holzbaüer avec un air d'affabilité protectrice, et secoua la main de son maître Porpora avec une familiarité insouciante. Partagé entre l'indignation que lui causaient ses manières et la nécessité de le ménager (car en demandant un opéra de lui au théâtre, et en se chargeant du premier rôle, Caffariello pouvait rétablir les affaires du maestro), le Porpora se mit à le complimenter et à le questionner sur les triomphes qu'il venait d'avoir en France, d'un ton de persiflage trop fin pour que sa fatuité ne prît pas le change.
«La France?, répondit Caffariello; ne me parlez pas de la France! c'est le pays de la petite musique, des petits musiciens, des petits amateurs, et des petits grands seigneurs. Imaginez un faquin comme Louis XV, qui me fait remettre par un de ses premiers gentilshommes, après m'avoir entendu dans une demi-douzaine de concerts spirituels, devinez quoi? une mauvaise tabatière!
—Mais en or, et garnie de diamants de prix, sans doute? dit le Porpora en tirant avec ostentation la sienne qui n'était qu'en bois de figuier.
—Eh! sans doute, reprit le soprano; mais voyez l'impertinence! point de portrait! A moi, une simple tabatière, comme si j'avais besoin d'une boîte pour priser! Fi! quelle bourgeoisie royale! J'en ai été indigné.
—Et j'espère, dit le Porpora en remplissant de tabac son nez malin, que tu auras donné une bonne leçon à ce petit roi-là?
—Je n'y ai pas manqué, par le corps de Dieu! Monsieur, ai-je dit au premier gentilhomme en ouvrant un tiroir sous ses yeux éblouis; voilà trente tabatières, dont la plus chétive vaut trente fois celle que vous m'offrez; et vous voyez, en outre, que les autres souverains n'ont pas dédaigné de m'honorer de leurs miniatures. Dites cela au roi votre maître, Caffariello n'est pas à court de tabatières, Dieu merci!
—Par le sang de Bacchus! voilà un roi qui a dû être bien penaud! reprit le Porpora.
—Attendez! ce n'est pas tout! Le gentilhomme a eu l'insolence de me répondre qu'en fait d'étrangers Sa Majesté ne donnait son portrait qu'aux ambassadeurs!
—Oui-da! le paltoquet! Et qu'as tu répondu?
—Écoutez bien, Monsieur, ai-je dit; apprenez qu'avec tous les ambassadeurs du monde on ne ferait pas un Caffariello!
—Belle et bonne réponse! Ah! que je reconnais bien là mon Caffariello! et tu n'as pas accepté sa tabatière?
—Non, pardieu! répondit Caffariello en tirant de sa poche par préoccupation, une tabatière d'or enrichie de brillants.
—Ce ne serait pas celle-ci, par hasard? dit le Porpora en regardant la boîte d'un air indifférent. Mais, dis-moi, as-tu vu là notre jeune princesse de Saxe? Celle à qui j'ai mis pour la première fois les doigts sur le clavecin, à Dresde, alors que la reine de Pologne, sa mère, m'honorait de sa protection? C'était une aimable petite princesse!
—Marie-Joséphine?
—Oui, la grande dauphine de France.
—Si je l'ai vue? dans l'intimité! C'est une bien bonne personne. Ah! la bonne femme! Sur mon honneur, nous sommes les meilleurs amis du monde. Tiens! c'est elle qui m'a donné cela!»
Et il montra un énorme diamant qu'il avait au doigt.
«Mais on dit aussi qu'elle a ri aux éclats de ta réponse au roi sur son présent.
—Sans doute, elle a trouvé que j'avais fort bien répondu, et que le roi son beau-père avait agi avec moi comme un cuistre.
—Elle t'a dit cela, vraiment?
—Elle me l'a fait entendre, et m'a remis un passe-port qu'elle avait fait signer par le roi lui-même.»
Tous ceux qui écoutaient ce dialogue se détournèrent pour rire sous cape. Le Buononcini, en parlant des forfanteries de Caffariello en France, Avait raconté, une heure auparavant, que la dauphine, en lui remettant ce passe-port, illustré de la griffe du maître, lui avait fait remarquer qu'il n'était valable que pour dix jours, ce qui équivalait clairement à un ordre de sortir du royaume dans le plus court délai.
Caffariello, craignant peut-être qu'on ne l'interrogeât sur cette circonstance, changea de conversation.
«Eh bien, maestro! dit-il au Porpora, as-tu fait beaucoup d'élèves à Venise, dans ces derniers temps? En as-tu produit quelques-uns qui te donnent de l'espérance?
—Ne m'en parle pas! répondit le Porpora. Depuis toi, le ciel a été avare, et mon école stérile. Quand Dieu eut fait l'homme, il se reposa. Depuis que le Porpora a fait le Caffariello, il se croise les bras et s'ennuie.
—Bon maître! reprit Caffariello charmé du compliment, qu'il prit tout à fait en bonne part, tu as trop d'indulgence pour moi. Mais tu avais pourtant quelques élèves qui promettaient, quand je t'ai vu à laScuola dei Mendicanti?Tu y avais déjà formé la petite Corilla qui était goûtée du public; une belle créature, par ma foi!
—Une belle créature, rien de plus.
—Rien de plus, en vérité? demanda M. Holzbaüer, qui avait l'oreille au guet.
—Rien de plus, vous dis-je, répliqua le Porpora d'un ton d'autorité.
—Cela est bon à savoir, dit Holzbaüer en lui parlant à l'oreille. Elle est arrivée ici hier soir, assez malade à ce qu'on m'a dit: et pourtant, dès ce matin, j'ai reçu des propositions de sa part pour entrer au théâtre de la cour.
—Ce n'est pas ce qu'il vous faut, reprit le Porpora. Votre femme chante… dix fois mieux qu'elle!» Il avait failli dire moins mal, mais il sut se retourner à temps.
«Je vous remercie de votre avis, répondit le directeur.
—Eh quoi! pas d'autre élève que la grosse Corilla? reprit Caffariello.Venise est à sec? J'ai envie d'y aller le printemps prochain avec la Tesi.
—Pourquoi non?
—Mais la Tesi est entichée de Dresde. Ne trouverai-je donc pas un chat pour miauler à Venise? Je ne suis pas bien difficile, moi, et le public ne l'est pas, quand il a un primo-uomo de ma qualité pour enlever tout l'opéra. Une jolie voix, docile et intelligente, me suffirait pour les duos. Ah! à propos, maître! qu'as-tu fait d'une petite moricaude que je t'ai vue?
—J'ai enseigné beaucoup de moricaudes.
—Oh! celle-là avait une voix prodigieuse, et je me souviens que je t'ai dit en l'écoutant: Voilà une petite laideron qui ira loin! Je me suis même amusé à lui chanter quelque chose. Pauvre petite! elle en a pleuré d'admiration.
—Ah! ah! dit Porpora en regardant Consuelo, qui devint rouge comme le nez du maestro.
—Comment diable s'appelait-elle? reprit Caffariello. Un nom bizarre… Allons, tu dois t'en souvenir, maestro; elle était laide comme tous les diables.
—C'était moi,» répondit Consuelo, qui surmonta avec franchise et bonhomie son embarras, pour venir saluer gaiement et respectueusement Caffariello.
Caffariello ne se déconcerta pas pour si peu.
«Vous? lui dit-il lestement en lui prenant la main. Vous mentez; car vous êtes une fort belle fille, et celle dont je parle…
—Oh! c'était bien moi! reprit Consuelo. Regardez-moi bien! Vous devez me reconnaître. C'est bien la même Consuelo!
—Consuelo! oui, c'était son diable de nom. Mais je ne vous reconnais pas du tout; et j'ai bien peur qu'on ne vous ait changée. Mon enfant, si, en acquérant de la beauté, vous avez perdu la voix et le talent que vous annonciez, vous auriez mieux fait de rester laide.
—Je veux que tu l'entendes!» dit le Porpora qui brûlait du désir de produire son élève devant Holzbaüer.
Et il poussa Consuelo au clavecin, un peu malgré elle; car il y avait longtemps qu'elle n'avait affronté un auditoire savant, et elle ne s'était nullement préparée à chanter ce soir-là.
«Vous me mystifiez, disait Caffariello. Ce n'est pas la même que j'ai vue à Venise.
—Tu vas en juger, répondait le Porpora.
—En vérité, maître, c'est une cruauté de me faire chanter, quand j'ai encore cinquante lieues de poussière dans le gosier, dit Consuelo timidement.
—C'est égal, chante, répondit le maestro.
—N'ayez pas peur de moi, mon enfant, dit Caffariello; je sais l'indulgence qu'il faut avoir, et, pour vous ôter la peur, je vais chanter avec vous, si vous voulez.
—A cette condition-là, j'obéirai, répondit-elle, et le bonheur que j'aurai de vous entendre m'empêchera de penser à moi-même.
—Que pouvons-nous chanter ensemble? dit Caffariello au Porpora. Choisis un duo, toi.
—Choisis toi-même, répondit-il. Il n'y a rien qu'elle ne puisse chanter avec toi.
—Eh bien donc, quelque chose de ta façon, je veux te faire plaisir aujourd'hui, maestro; et d'ailleurs je sais que la signora Wilhelmine a ici toute ta musique, reliée et dorée avec un luxe oriental.
—Oui, grommela Porpora entre ses dents, mes oeuvres sont plus richement habillées que moi.»
Caffariello prit les cahiers, feuilleta, et choisit un duo de l'Eumène, opéra que le maestro avait écrit à Rome pour Farinelli. Il chanta le premier solo avec cette grandeur, cette perfection, cettemaestria, qui faisaient oublier en un instant tous ses ridicules pour ne laisser de place qu'à l'admiration et à l'enthousiasme. Consuelo se sentit ranimée et vivifiée de toute la puissance de cet homme extraordinaire, et chanta, à son tour, le solo de femme, mieux peut-être qu'elle n'avait chanté de sa vie. Caffariello n'attendit pas qu'elle eût fini pour l'interrompre par des explosions d'applaudissements.
«Ah!cara!s'écria-t-il à plusieurs reprises: c'est à présent que je te reconnais. C'est bien l'enfant merveilleux que j'avais remarqué à Venise: mais à présentfiglia mia, tu es un prodige (un portento), c'est Caffariello qui te le déclare.»
La Wilhelmine fut un peu surprise, un peu décontenancée, de retrouver Consuelo plus puissante qu'à Venise. Malgré le plaisir d'avoir les débuts d'un tel talent dans son salon à Vienne, elle ne se vit pas, sans un peu d'effroi et de chagrin, réduite à ne plus oser chanter à ses habitués, après une telle virtuose, Elle fit pourtant grand bruit de son admiration. Holzbaüer, toujours souriant dans sa cravate, mais craignant de ne pas Trouver dans sa caisse assez d'argent pour payer un si grand talent, garda, au milieu de ses louanges, une réserve diplomatique; le Buononcini déclara que Consuelo surpassait encore madame Hasse et madame Cuzzoni. L'ambassadeur entra dans de tels transports, que la Wilhelmine en fut effrayée, surtout quand elle le vit ôter de son doigt un gros saphir pour le passer à celui de Consuelo, qui n'osait ni l'accepter ni le refuser. Le duo fut redemandé avec fureur; mais la porte s'ouvrit, et le laquais Annonça avec une respectueuse solennité M. le comte de Hoditz: tout le monde se leva par ce mouvement de respect instinctif que l'on porte, non au plus illustre, non au plus digne, mais au plus riche.
«Il faut que j'aie bien du malheur, pensa Consuelo, pour rencontrer ici d'emblée, et sans avoir eu le temps de parlementer, deux personnes qui m'ont vue en voyage avec Joseph, et qui ont pris sans doute une fausse idée de mes moeurs et de mes relations avec lui. N'importe, bon et honnête Joseph, au prix de toutes les calomnies que notre amitié pourra susciter, je ne la désavouerai jamais dans mon coeur ni dans mes paroles.»
Le comte Hoditz, tout chamarré d'or et de broderies, s'avança vers Wilhelmine, et, à la manière dont on baisait la main de cette femme entretenue, Consuelo comprit la différence qu'on faisait entre une telle maîtresse de maison et les fières patriciennes qu'elle avait vues à Venise. On était plus galant, plus aimable et plus gai auprès de Wilhelmine; mais on parlait plus vite, on marchait moins légèrement, on croisait les jambes plus haut, on mettait le dos à la cheminée: enfin on était un autre homme que dans le monde officiel. On paraissait se plaire davantage à ce sans-gêne; mais il y avait au fond quelque chose de blessant et de méprisant que Consuelo sentit tout de suite, quoique ce quelque chose, masqué par l'habitude du grand monde et les égards qu'on devait à l'ambassadeur, fût quasi imperceptible.
Le comte Hoditz était, entre tous, remarquable par cette fine nuance de laisser-aller qui, loin de choquer Wilhelmine, lui semblait un hommage de plus. Consuelo n'en souffrait que pour cette pauvre personne dont la gloriole satisfaite lui paraissait misérable. Quant à elle-même, elle n'en était pas offensée; Zingarella, elle ne prétendait à rien, et, n'exigeant pas seulement un regard, elle ne se souciait guère d'être saluée deux ou trois lignes plus haut ou plus bas. «Je viens ici faire mon métier de chanteuse, se disait-elle, et, pourvu que l'on m'approuve quand j'ai fini, je ne demande qu'à me tenir inaperçue dans un coin; mais cette femme, qui mêle sa vanité à son amour (si tant est qu'elle mêle un peu d'amour à toute cette vanité), combien elle rougirait si elle voyait le dédain et l'ironie cachés sous des manières si galantes et si complimenteuses!»
On la fit chanter encore; on la porta aux nues, et elle partagea littéralement avec Caffariello les honneurs de la soirée. A chaque instant elle s'attendait à se voir abordée par le comte Hoditz, et à soutenir le feu de quelque malicieux éloge. Mais, chose étrange! le comte Hoditz ne s'approcha pas du clavecin, vers lequel elle affectait de se tenir tournée pour qu'il ne vît pas ses traits, et lorsqu'il se fut enquis de son nom et de son âge, il ne parut pas avoir jamais entendu parler d'elle. Le fait est qu'il n'avait pas reçu le billet imprudent que, dans son audace voyageuse, Consuelo lui avait adressé par la femme du déserteur. Il avait, en outre, la vue fort basse; et comme ce n'était pas alors la mode de lorgner en plein salon, il distinguait très-vaguement la pâle figure de la cantatrice. On s'étonnera peut-être que, mélomane comme il se piquait d'être, il n'eût pas la curiosité de voir de plus près une virtuose si remarquable. Il faut qu'on se souvienne que le seigneur morave n'aimait que sa propre musique, sa propre méthode et ses propres chanteurs. Les grands talents ne lui inspiraient aucun intérêt et aucune sympathie; il aimait à rabaisser dans son estime leurs exigences et leurs prétentions: Et, lorsqu'on lui disait que la Faustina Bordoni gagnait à Londres cinquante mille francs par an, et Farinelli cent cinquante mille francs, il haussait les épaules et disait qu'il avait pour cinq cents francs de gages, à son théâtre de Roswald, en Moravie, des chanteurs formés par lui qui valaient bien Farinelli, Faustina, et M. Caffariello par-dessus le marché.
Les grands airs de ce dernier lui étaient particulièrement antipathiques et insupportables, par la raison que, dans sa sphère, M. le comte Hoditz avait les mêmes travers et les mêmes ridicules. Si les vantards déplaisent aux gens modestes et sages, c'est aux vantards surtout qu'ils inspirent le plus d'aversion et de dégoût. Tout vaniteux déteste son pareil, et raille en lui le vice qu'il porte en lui-même. Pendant qu'on écoutait le chant de Caffariello, personne ne songeait à la fortune et au dilettantisme du comte Hoditz. Pendant que Caffariello débitait ses hâbleries, le comte Hoditz ne pouvait trouver place pour les siennes; enfin ils se gênaient l'un l'autre. Aucun salon n'était assez vaste, aucun auditoire assez attentif, pour contenir et contenter deux hommes dévorés d'une telleapprobativité(style phrénologique de nos jours).
Une troisième raison empêcha le comte Hoditz d'aller regarder et reconnaître son Bertoni de Passaw: c'est qu'il ne l'avait presque pas regardé à Passaw, et qu'il eût eu bien de la peine à le reconnaître ainsi transformé. Il avait vu une petite filleassez bien faite, comme on disait alors pour exprimer une personne passable; il avait entendu une jolie voix fraîche et facile; il avait pressenti une intelligence assez éducable; il n'avait senti et deviné rien de plus, et il ne lui fallait rien de plus pour son théâtre de Roswald. Riche, il était habitué à acheter sans trop d'examen et sans débat parcimonieux tout ce qui se trouvait à sa convenance. Il avait voulu acheter le talent et la personne de Consuelo comme nous achetons un couteau à Châtellerault et de la verroterie à Venise. Le marché ne s'était pas conclu, et, comme il n'avait pas eu un instant d'amour pour elle, il n'avait pas eu un instant de regret. Le dépit avait bien un peu troublé la sérénité de son réveil à Passaw; mais les gens qui s'estiment beaucoup ne souffrent pas longtemps d'un échec de ce genre. Ils l'oublient vite; le monde n'est-il pas à eux, surtout quand ils sont riches? Une aventure manquée, cent de retrouvées! s'était dit le noble comte. Il chuchota avec la Wilhelmine durant le dernier morceau que chanta Consuelo, et, s'apercevant que le Porpora lui lançait des regards furieux, il sortit bientôt sans avoir trouvé aucun plaisir parmi ces musiciens pédants et mal appris.
Le premier mouvement de Consuelo, en rentrant dans la chambre, fut d'écrire à Albert; mais elle s'aperçut bientôt que cela n'était pas aussi facile à faire qu'elle se l'était imaginé. Dans un premier brouillon, elle commençait à lui raconter tous les incidents de son voyage, lorsque la crainte lui vint de l'émouvoir trop violemment par la peinture des fatigues et des dangers qu'elle lui mettait sous les yeux. Elle se rappelait l'espèce de fureur délirante qui s'était emparée de lui lorsqu'elle lui avait raconté dans le souterrain les terreurs qu'elle venait d'affronter pour arriver jusqu'à lui. Elle déchira donc cette lettre, et, pensant qu'à une âme aussi profonde et à une organisation aussi impressionnable il fallait la manifestation d'une idée dominante et d'un sentiment unique, elle résolut de lui épargner tout le détail émouvant de la réalité, pour ne lui exprimer, en peu de mots, que l'affection promise et la fidélité jurée. Mais ce peu de mots ne pouvait être vague; s'il n'était pas complétement affirmatif, il ferait naître des angoisses et des craintes affreuses. Comment pouvait-elle affirmer qu'elle avait enfin reconnu en elle-même l'existence de cet amour absolu et de cette résolution inébranlable dont Albert avait besoin pour exister en l'attendant? La sincérité, l'honneur de Consuelo, ne pouvaient se plier à une demi-vérité. En interrogeant sévèrement son cœur et sa conscience, elle y trouvait bien la force et le calme de la victoire remportée sur Anzoleto. Elle y trouvait bien aussi, au point de vue de l'amour et de l'enthousiasme, la plus complète indifférence pour tout autre homme qu'Albert; mais cette sorte d'amour, mais cet enthousiasme sérieux qu'elle avait pour lui seul, c'était toujours le même sentiment qu'elle avait éprouvé auprès de lui. Il ne suffisait pas que le souvenir d'Anzoleto fût vaincu, que sa présence fût écartée, pour que le comte Albert devînt l'objet d'une passion violente dans le cœur de cette jeune fille. Il ne dépendait pas d'elle de se rappeler sans effroi la maladie mentale du pauvre Albert, la triste solennité du château des Géants, les répugnances aristocratiques de la chanoinesse, le meurtre de Zdenko, la grotte lugubre de Schreckenstein, enfin toute cette vie sombre et bizarre qu'elle avait comme rêvée en Bohême; car, après avoir humé le grand air du vagabondage sur les cimes du Boehmerwald, et en se retrouvant en pleine musique auprès du Porpora, Consuelo ne se représentait déjà plus la Bohême que comme un cauchemar. Quoiqu'elle eût résisté aux sauvages aphorismes artistiques du Porpora, elle se voyait retombée dans une existence si bien appropriée à son éducation, à ses facultés, et à ses habitudes d'esprit, qu'elle ne concevait plus la possibilité de se transformer en châtelaine de Riesenburg. Que pouvait-elle donc annoncer à Albert? que pouvait-elle lui promettre et lui affirmer de nouveau? N'était-elle pas dans les mêmes irrésolutions, dans le même effroi qu'à son départ du château? Si elle était venue se réfugier à Vienne plutôt qu'ailleurs, c'est qu'elle y était sous la protection de la seule autorité légitime qu'elle eût à reconnaître dans sa vie. Le Porpora était son bienfaiteur, son père, son appui et son maître dans l'acception la plus religieuse du mot. Près de lui, elle ne se sentait plus orpheline; et elle ne se reconnaissait plus le droit de disposer d'elle-même suivant la seule inspiration de son coeur ou de sa raison. Or, le Porpora blâmait, raillait, et repoussait avec énergie l'idée d'un mariage qu'il regardait comme le meurtre d'un génie, comme l'immolation d'une grande destinée à la fantaisie d'un dévouement romanesque. A Riesenburg aussi, il y avait un vieillard généreux, noble et tendre, qui s'offrait pour père à Consuelo; mais change-t-on de père suivant les besoins de sa situation? Et quand le Porpora disait non, Consuelo pouvait-elle accepter le oui du comte Christian? Cela ne se devait ni ne se pouvait, et il fallait attendre ce que prononcerait le Porpora lorsqu'il aurait mieux examiné les faits et les sentiments. Mais, en attendant cette confirmation ou cette transformation de son jugement, que dire au malheureux Albert pour lui faire prendre patience en lui laissant l'espoir? Avouer la première bourrasque de mécontentement du Porpora, c'était bouleverser toute la sécurité d'Albert; la lui cacher, c'était le tromper, et Consuelo ne voulait pas dissimuler avec lui. La vie de ce noble jeune homme eût-elle dépendu d'un mensonge, Consuelo n'eût pas fait ce mensonge. Il est des êtres qu'on respecte trop pour les tromper, même en les sauvant.
Elle recommença donc, et déchira vingt commencements de lettre, sans pouvoir se décider à en continuer une seule. De quelque façon qu'elle s'y prît, au troisième mot, elle tombait toujours dans une assertion téméraire ou dans une dubitation qui pouvait avoir de funestes effets. Elle se mit au lit, accablée de lassitude, de chagrin et d'anxiétés, et elle y souffrit longtemps du froid et de l'insomnie, sans pouvoir s'arrêter à aucune résolution, à aucune conception nette de son avenir et de sa destinée. Elle finit par s'endormir, et resta assez tard au lit pour que le Porpora, qui était fort matinal, fût déjà sorti pour ses courses. Elle trouva Haydn occupé, comme la veille, à brosser les habits et à ranger les meubles de son nouveau maître.
«Allons donc, belle dormeuse, s'écria-t-il en voyant enfin paraître son amie, je me meurs d'ennui, de tristesse, et de peur surtout, quand je ne vous vois pas, comme un ange gardien, entre ce terrible professeur et moi. Il me semble qu'il va toujours pénétrer mes intentions, déjouer le complot, et m'enfermer dans son vieux clavecin, pour m'y faire périr d'une suffocation harmonique. Il me fait dresser les cheveux sur la tête, ton Porpora; et je ne peux pas me persuader que ce ne soit pas un vieux diable italien, le Satan de ce pays-là étant reconnu beaucoup plus méchant et plus fin que le nôtre.
—Rassure-toi, ami, répondit Consuelo; notre maître n'est que malheureux; il n'est pas méchant. Commençons par mettre tous nos soins à lui donner un peu de bonheur, et nous le verrons s'adoucir et revenir à son vrai caractère. Dans mon enfance, je l'ai vu cordial et enjoué; on le citait pour la finesse et la gaîté de ses reparties: c'est qu'alors il avait des succès, des amis et de l'espérance. Si tu l'avais connu à l'époque où l'on chantait sonPolifemeau théâtre de San-Mose, lorsqu'il me faisait entrer avec lui sur le théâtre, et me mettait dans la coulisse d'où je pouvais voir le dos des comparses et la tête du géant! Comme tout cela me semblait beau et terrible, de mon petit coin! Accroupie derrière un rocher de carton, ou grimpée sur une échelle à quinquets, je respirais à peine; et, malgré moi, je faisais, avec ma tête et mes petits bras, tous les gestes, tous les mouvements que je voyais faire aux acteurs. Et quand le maître était rappelé sur la scène et forcé, par les cris du parterre, à repasser sept fois devant le rideau, le long de la rampe, je me figurais que c'était un dieu: c'est qu'il était fier, il était beau d'orgueil et d'effusion de coeur, dans ces moments-là! Hélas! il n'est pas encore bien vieux, et le voilà si changé, si abattu! Voyons, Beppo, mettons-nous à l'oeuvre, pour qu'en rentrant il retrouve son pauvre logis un peu plus agréable qu'il ne l'a laissé. D'abord je vais faire l'inspection de ses nippes, afin de voir ce qui lui manque.
—Ce qui lui manque sera un peu long à compter, et ce qu'il a, très-court à voir, répondit Joseph; car je ne sache que ma garde-robe qui soit plus pauvre et en plus mauvais état.
—Eh bien, je m'occuperai aussi de remonter la tienne, car je suis ton débiteur, Joseph; tu m'as nourrie et vêtue tout le long du voyage. Songeons d'abord au Porpora. Ouvre-moi cette armoire. Quoi! un seul habit? celui qu'il avait hier soir chez l'ambassadeur?
—Hélas! oui! un habit marron à boutons d'acier taillés, et pas très-frais, encore! L'autre habit, qui est mûr et délabré à faire pitié, il l'a mis pour sortir; et quant à sa robe de chambre, je ne sais si elle a jamais existé; mais je la cherche en vain depuis une heure.»
Consuelo et Joseph s'étant mis à fureter partout, reconnurent que la robe de chambre du Porpora était une chimère de leur imagination, de même que sonpardessuset son manchon. Compte fait des chemises, il n'y en avait que trois en haillons; les manchettes tombaient en ruines, et ainsi du reste.
«Joseph, dit Consuelo, voilà une belle bague qu'on m'a donnée hier soir en paiement de mes chansons; je ne veux pas la vendre, cela attirerait l'attention sur moi, et indisposerait peut-être contre ma cupidité les gens qui m'en ont gratifiée. Mais je puis la mettre en gage, et me faire prêter dessus l'argent qui nous est nécessaire. Keller est honnête et intelligent: il saura bien évaluer ce bijou, et connaîtra certainement quelque usurier qui, en le prenant en dépôt, m'avancera une bonne somme. Va vite et reviens.
—Ce sera bientôt fait, répondit Joseph. Il y a une espèce de bijoutier israélite dans la maison de Keller, et ce dernier étant pour ces sortes d'affaires secrètes le factotum de plus d'une belle dame, il vous fera compter de l'argent d'ici à une heure; mais je ne veux rien pour moi, entendez-vous, Consuelo! Vous-même, dont l'équipage a fait toute la route sur mon épaule, vous avez grand besoin de toilette, et vous serez forcée de paraître demain, ce soir peut-être, avec une robe un peu moins fripée que celle-ci.
—Nous réglerons nos comptes plus tard, et comme je l'entendrai, Beppo. N'ayant pas refusé tes services, j'ai le droit d'exiger que tu ne refuses pas les miens. Allons! cours chez Keller.»
Au bout d'une heure, en effet, Haydn revint avec Keller et mille cinq cents florins; Consuelo lui ayant expliqué ses intentions, Keller ressortit et ramena bientôt un tailleur de ses amis, habile et expéditif, qui, ayant pris la mesure de l'habit du Porpora et des autres pièces de son habillement, s'engagea à rapporter dans peu de jours deux autres habillements complets, une bonne robe de chambre ouatée, et même du linge et d'autres objets nécessaires à la toilette, qu'il se chargea de commander à des ouvrièresrecommandables.
«Maintenant dit Consuelo à Keller quand le tailleur fut parti, il me faut le plus grand secret sur tout ceci. Mon maître est aussi fier qu'il est pauvre, et certainement il jetterait mes pauvres dons par la fenêtre s'il soupçonnait seulement qu'ils viennent de moi.
—Comment ferez-vous donc, signora, observa Joseph, pour lui faire endosser ses habits neufs et abandonner les vieux sans qu'il s'en aperçoive?
—Oh! je le connais, et je vous réponds qu'il ne s'en apercevra pas.Je sais comment il faut s'y prendre!
—Et maintenant, signora, reprit Joseph, qui, hors du tête-à-tête, avait le bon goût de parler très-cérémonieusement à son amie, pour ne pas donner une fausse opinion de la nature de leur amitié, ne penserez-vous pas aussi à vous-même? Vous n'avez presque rien apporté avec vous de la Bohême, et vos habits, d'ailleurs, ne sont pas à la mode de ce pays-ci.
—J'allais oublier cette importante affaire! Il faut que le bon monsieurKeller soit mon conseil et mon guide.
—Oui-da! reprit Keller, je m'y entends, et si je ne vous fais pas confectionner une toilette du meilleur goût, dites que je suis un ignorant et un présomptueux.
—Je m'en remets à vous, bon Keller; seulement je vous avertis, en général, que j'ai l'humeur simple, et que les choses voyantes, les couleurs tranchées, ne conviennent ni à ma pâleur habituelle ni à mes goûts tranquilles.
—Vous me faites injure, signora, en présumant que j'aie besoin de cet avis. Ne sais-je pas, par état, les couleurs qu'il faut assortir aux physionomies, et ne vois-je pas dans la vôtre l'expression de votre naturel? Soyez tranquille, vous serez contente de moi, et bientôt vous pourrez paraître à la cour, si bon vous semble, sans cesser d'être modeste et simple comme vous voilà. Orner la personne, et non point la changer, tel est l'art du coiffeur et celui du costumier.
—Encore un mot à l'oreille, cher monsieur Keller, dit Consuelo en éloignant le perruquier de Joseph. Vous allez aussi faire habiller de neuf maître Haydn des pieds à la tête, et, avec le reste de l'argent, vous offrirez de ma part à votre fille une belle robe de soie pour le jour de ses noces avec lui. J'espère qu'elles ne tarderont pas; car si j'ai du succès ici, je pourrai être utile à notre ami et l'aider à se faire connaître. Il a du talent, beaucoup de talent, soyez-en certain.
—En a-t-il réellement, signora? Je suis heureux de ce que vous me dites; je m'en étais toujours douté. Que dis-je? j'en étais certain dès le premier jour où je l'ai remarqué, tout petit enfant de choeur, à la maîtrise.
—C'est un noble garçon, reprit Consuelo, et vous serez récompensé par sa reconnaissance et sa loyauté de ce que vous avez fait pour lui; car vous aussi, Keller, je le sais, vous êtes un digne homme et un noble coeur… Maintenant, dites-nous, ajouta-t-elle en se rapprochant de Joseph avec Keller, si vous avez fait déjà ce dont nous étions convenus à l'égard des protecteurs de Joseph. L'idée était venue de vous: l'avez-vous mise à exécution?
—Si je l'ai fait, signora! répondit Keller. Dire et faire sont tout un pour votre serviteur. En allant accommoder mes pratiques ce matin, j'ai averti d'abord monseigneur l'ambassadeur de Venise (je n'ai pas l'honneur de le coiffer en personne, mais je frise monsieur son secrétaire), ensuite M. l'abbé de Métastase, dont je fais la barbe tous les matins, et mademoiselle Marianne Martinez, sa pupille, dont la tête est également dans mes mains. Elle demeure, ainsi que lui, dans ma maison… c'est-à-dire que je demeure dans leur maison: n'importe! Enfin j'ai pénétré chez deux ou trois autres personnes qui connaissent également la figure de Joseph, et qu'il est exposé à rencontrer chez maître Porpora. Celles dont je n'avais pas la pratique, je les abordais sous un prétexte quelconque: «J'ai ouï dire que madame la baronne faisait chercher chez mes confrères de la véritable graisse d'ours pour les cheveux, et je m'empresse de lui en apporter que je garantis. Je l'offre gratis comme échantillon aux personnes du grand monde, et ne leur demande que leur clientèle pour cette fourniture si elles en sont satisfaites.» Ou bien: «Voici un livre d'église qui a été trouvé à Saint-Etienne, dimanche dernier; et comme je coiffe la cathédrale (c'est-à-dire la maîtrise de la cathédrale), j'ai été chargé de demander à Votre Excellence si ce livre ne lui appartient pas.» C'était un vieux bouquin de cuir doré et armorié, que j'avais pris dans le banc de quelque chanoine pour le présenter, sachant bien que personne ne le réclamerait. Enfin, quand j'avais réussi à me faire écouter un instant sous un prétexte ou sous un autre, je me mettais à babiller avec l'aisance et l'esprit que l'on tolère chez les gens de ma profession. Je disais, par exemple: «J'ai beaucoup entendu parler de Votre Seigneurie à un habile musicien de mes amis, Joseph Haydn; c'est ce qui m'a donné l'assurance de me présenter dans la respectable maison de Votre Seigneurie.—Comment, me disait-on, le petit Joseph? Un charmant talent, un jeune homme qui promet beaucoup.—Ah! vraiment, répondais-je alors tout content de venir au fait, Votre Seigneurie doit s'amuser de ce qui lui arrive de singulier et d'avantageux dans ce moment-ci.—Que lui arrive-t-il donc? Je l'ignore absolument.—Eh! il n'y a rien de plus comique et de plus intéressant à la fois.—Il s'est fait valet de chambre.—Comment, lui, valet? Fi, quelle dégradation! quel malheur pour un pareil talent! Il est donc bien misérable? Je veux le secourir.—Il ne s'agit pas de cela, Seigneurie, répondais-je; c'est l'amour de l'art qui lui a fait prendre cette singulière résolution. Il voulait à toute force avoir des leçons de l'illustre maître Porpora…—Ah! oui, je sais cela, et le Porpora refusait de l'entendre et de l'admettre. C'est un homme de génie bien quinteux et bien morose.—C'est un grand homme, un grand coeur, répondais-je conformément aux intentions de la signora Consuelo, qui ne veut pas que son maître soit raillé et blâmé dans tout ceci. Soyez sûr, ajoutais-je, qu'il reconnaîtra bientôt la grande capacité du petit Haydn, et qu'il lui donnera tous ses soins: mais, pour ne pas irriter sa mélancolie, et pour s'introduire auprès de lui sans l'effaroucher, Joseph n'a rien trouvé de plus ingénieux que d'entrer à son service comme valet, et de feindre la plus complète ignorance en musique.—L'idée est touchante, charmante, me répondait-on tout attendri; c'est l'héroïsme d'un véritable artiste; mais il faut qu'il se dépêche d'obtenir les bonnes grâces du Porpora avant qu'il soit reconnu et signalé à ce dernier comme un artiste déjà remarquable; car le jeune Haydn est déjà aimé et protégé de quelques personnes, lesquelles fréquentent précisément ce Porpora.—Ces personnes, disais-je alors d'un air insinuant, sont trop généreuses, trop grandes, pour ne pas garder à Joseph son petit secret tant qu'il sera nécessaire, et pour ne pas feindre un peu avec le Porpora afin de lui conserver sa confiance.—Oh! s'écriait-on alors, ce ne sera certainement pas moi qui trahirai le bon, l'habile musicien Joseph! vous pouvez lui en donner ma parole, et défense sera faite à mes gens de laisser échapper un mot imprudent aux oreilles du maestro.» Alors on me renvoyait avec un petit présent ou une commande de graisse d'ours, et, quant à monsieur le secrétaire d'ambassade, il s'est vivement intéressé à l'aventure et m'a promis d'en régaler monseigneur Corner à son déjeuner, afin que lui, qui aime Joseph particulièrement, se tienne tout le premier sur ses gardes vis-à-vis du Porpora. Voilà ma mission diplomatique remplie. Êtes-vous contente, signora?
—Si j'étais reine, je vous nommerais ambassadeur sur-le-champ, répondit Consuelo. Mais j'aperçois dans la rue le maître qui revient. Sauvez-vous, cher Keller, qu'il ne vous voie pas!
—Et pourquoi me sauverais-je, Signora! Je vais me mettre à vous coiffer, et vous serez censée avoir envoyé chercher le premier perruquier venu par votre valet Joseph.
—Il a plus d'esprit cent fois que nous, dit Consuelo à Joseph;» et elle abandonna sa noire chevelure aux mains légères de Keller, tandis que Joseph reprenait son plumeau et son tablier, et que le Porpora montait pesamment l'escalier en fredonnant une phrase de son futur opéra.
Comme il était naturellement fort distrait, le Porpora, en embrassant au front sa fille adoptive, ne remarqua pas seulement Keller qui la tenait par les cheveux, et se mit à chercher dans sa musique le fragment écrit de la phrase qui lui trottait par la cervelle. Ce fut en voyant ses papiers, ordinairement épars sur le clavecin dans un désordre incomparable, rangés en piles symétriques, qu'il sortit de sa préoccupation en s'écriant:
«Malheureux drôle! il s'est permis de toucher à mes manuscrits. Voilà bien les valets! Ils croient ranger quand ils entassent! J'avais bien besoin, ma foi, de prendre un valet! Voilà le commencement de mon supplice.
—Pardonnez-lui, maître, répondit Consuelo; votre musique était dans le chaos…
—Je me reconnaissais dans ce chaos! je pouvais me lever la nuit et prendre à tâtons dans l'obscurité n'importe quel passage de mon opéra; à présent je ne sais plus rien, je suis perdu; j'en ai pour un mois avant de me reconnaître.
—Non, maître, vous allez vous y retrouver tout de suite. C'est moi qui ai fait la faute d'ailleurs, et quoique les pages ne fussent pas numérotées, je crois avoir mis chaque feuillet à sa place. Regardez! je suis sûre que vous lirez plus aisément dans le cahier que j'en ai fait que dans toutes ces feuilles volantes qu'un coup de vent pouvait emporter par la fenêtre.
—Un coup de vent! prends-tu ma chambre pour les lagunes Fusine?
—Sinon un coup de vent, du moins un coup de plumeau, un coup de balai.
—Eh! qu'y avait-il besoin de balayer et d'épousseter ma chambre? Il y a quinze jours que je l'habite, et je n'ai permis à personne d'y entrer.
—Je m'en suis bien aperçu, pensa Joseph.
—Eh bien, maître, il faut que vous me permettiez de changer cette habitude. Il est malsain de dormir dans une chambre qui n'est pas aérée et nettoyée tous les jours. Je me chargerai de rétablir méthodiquement chaque jour le désordre que vous aimez, après que Beppo aura balayé et rangé.
—Beppo! Beppo! qu'est-ce que cela? Je ne connais pas Beppo.
—Beppo, c'est lui, dit Consuelo en montrant Joseph. Il avait un nom si dur à prononcer, que vous en auriez eu les oreilles déchirées à chaque instant. Je lui ai donné le premier nom vénitien qui m'est venu. Beppo est bien; c'est court; cela peut se chanter.
—Comme tu voudras! répondit le Porpora qui commençait à se radoucir en feuilletant son opéra, et en le retrouvant parfaitement réuni et cousu en un seul livre.
—Convenez, maître, dit Consuelo en le voyant sourire, que c'est plus commode ainsi.
—Ah! tu veux toujours avoir raison, toi, reprit le maestro; tu seras opiniâtre toute ta vie.
—Maître, avez-vous déjeuné? reprit Consuelo que Keller venait de rendre à la liberté.
—As-tu déjeuné toi-même, répondit Porpora avec un mélange d'impatience et de sollicitude.
—J'ai déjeuné. Et vous, maître?
—Et ce garçon, ce… Beppo, a-t-il mangé quelque chose?
—Il a déjeuné. Et vous, maître?
—Vous avez donc trouvé quelque chose ici? Je ne me souviens pas si j'avais quelques provisions.
—Nous avons très-bien déjeuné. Et vous, maître?
—Et vous, maître! et vous, maître! Va au diable avec les questions.Qu'est-ce cela te fait?
—Maître, tu n'as pas déjeuné! reprit Consuelo, qui se permettait quelquefois de tutoyer le Porpora avec la familiarité vénitienne.
—Ah! je vois bien que le diable est entré dans ma maison. Elle ne me laissera pas tranquille! Allons, viens ici, et chante-moi cette phrase. Attention, je te prie.»
Consuelo s'approcha du clavecin et chanta la phrase, tandis que Keller, qui était un dilettante renforcé, restait à l'autre bout de la chambre, le peigne à la main et la bouche entr'ouverte. Le maestro, qui n'était pas content de sa phrase, se la fit répéter trente fois de suite, tantôt faisant appuyer sur certaines notes, tantôt sur certaines autres, cherchant la nuance qu'il rêvait avec une obstination que pouvaient seules égaler la patience et la soumission de Consuelo. Pendant ce temps, Joseph, sur un signe de cette dernière, avait été chercher le chocolat qu'elle avait préparé elle-même pendant les courses de Keller. Il l'apporta, et, devinant les intentions de son amie, il le posa doucement sur le pupitre sans éveiller l'attention du maître, qui, au bout d'un instant, le prit machinalement, le versa dans la tasse, et l'avala avec grand appétit. Une seconde tasse fut apportée et avalée de même avec renfort de pain et de beurre, et Consuelo, qui était un peu taquine, lui dit en le voyant manger avec plaisir: «Je le savais bien, maître, que tu n'avais pas déjeuné.
—C'est vrai! répondit-il sans humeur; je crois que je l'avais oublié; cela m'arrive souvent quand je compose, et je ne m'en aperçois que dans la journée, quand j'éprouve des tiraillements d'estomac et des spasmes.
—Et alors, tu bois de l'eau-de-vie, maître?
—Qui t'a dit cela, petite sotte?
—J'ai trouvé la bouteille.
—Eh bien, que t'importe? Ne vas-tu pas m'interdire l'eau-de-vie?
—Oui, je te l'interdirai! Tu étais sobre à Venise, et tu te portais bien.
—Cela, c'est la vérité, dit le Porpora avec tristesse. Il me semblait que tout allait au plus mal, et qu'ici tout irait mieux. Cependant tout va de mal en pis pour moi. La fortune, la santé, les idées… tout!» Et il pencha sa tête dans ses mains.
«Veux-tu que je te dise pourquoi tu as de la peine à travailler ici? reprit Consuelo qui voulait le distraire, par des choses de détail, de l'idée de découragement qui le dominait. C'est que tu n'as pas ton bon café à la vénitienne, qui donne tant de force et de gaieté. Tu veux t'exciter à la manière des Allemands, avec de la bière et des liqueurs; cela ne te va pas.
—Ah! c'est encore la vérité; mon bon café de Venise! c'était une source intarissable de bons mots et de grandes idées. C'était le génie, c'était l'esprit, qui coulaient dans mes veines avec une douce chaleur. Tout ce qu'on boit ici rend triste ou fou.
—Eh bien, maître, prends ton café!
—Ici? du café? je n'en veux pas. Cela fait trop d'embarras. Il faut du feu, une servante, une vaisselle qu'on lave, qu'on remue, qu'on casse avec un bruit discordant au milieu d'une combinaison harmonique! Non, pas de tout cela! Ma bouteille, par terre, entre mes jambes; c'est plus commode, c'est plus tôt fait.
—Cela se casse aussi. Je l'ai cassée ce matin, en voulant la mettre dans l'armoire.
—Tu m'as cassé ma bouteille! je ne sais à quoi tient, petite laide, que je ne te casse ma canne sur les épaules.
—Bah! il y a quinze ans que vous me dites cela, et vous ne m'avez pas encore donné une chiquenaude! Je n'ai pas peur du tout.
—Babillarde! chanteras-tu? me tireras-tu de cette phrase maudite? Je parie que tu ne la sais pas encore, tant tu es distraite ce matin.
—Vous allez voir si je ne la sais pas par coeur,» dit Consuelo en fermant le cahier brusquement.
Et elle la chanta comme elle la concevait, c'est-à-dire autrement que Le Porpora. Connaissant son humeur, bien qu'elle eût compris, dès le premier essai, qu'il s'était embrouillé dans son idée, et qu'à force de la travailler il en avait dénaturé le sentiment, elle n'avait pas voulu se permettre de lui donner un conseil. Il l'eût rejeté par esprit de contradiction: mais en lui chantant cette phrase à sa propre manière, tout en feignant de faire une erreur de mémoire, elle était bien sûre qu'il en serait frappé. A peine l'eut-il entendue, qu'il bondit sur sa chaise en frappant dans ses deux mains et en s'écriant:
«La voilà! la voilà! voilà ce que je voulais, et ce que je ne pouvais pas trouver! Comment diable cela t'est-il venu?
—Est-ce que ce n'est pas ce que vous avez écrit? ou bien est-ce que le hasard?… Si fait, c'est votre phrase.
—Non, c'est la tienne, fourbe! s'écria le Porpora qui était la candeur même, et qui, malgré son amour maladif et immodéré de la gloire, n'eût jamais rien fardé par vanité; c'est toi qui l'as trouvée! Répète-la-moi. Elle est bonne, et j'en fais mon profit.»
Consuelo recommença plusieurs fois, et le Porpora écrivit sous sa dictée; puis il pressa son élève sur son coeur en disant:
«Tu es le diable! J'ai toujours pensé que tu étais le diable!
—Un bon diable, croyez-moi, maître, répondit Consuelo en souriant.»
Le Porpora, transporté de joie d'avoir sa phrase, après une matinée entière d'agitations stériles et de tortures musicales, chercha par terre machinalement le goulot de sa bouteille, et, ne le trouvant pas, il se remit à tâtonner sur le pupitre, et avala au hasard ce qui s'y trouvait. C'était du café exquis, que Consuelo lui avait savamment et patiemment préparé en même temps que le chocolat, et que Joseph venait d'apporter tout brûlant, à un nouveau signe de son amie.
«O nectar des dieux! ô ami des musiciens! s'écria le Porpora en le savourant: quel est l'ange, quelle est la fée qui t'a apporté de Venise sous son aile?
—C'est le diable, répondit Consuelo.
—Tu es un ange et une fée, ma pauvre enfant, dit le Porpora avec douceur en retombant sur son pupitre. Je vois bien que tu m'aimes, que tu me soignes, que tu veux me rendre heureux! Jusqu'à ce pauvre garçon, qui s'intéresse à mon sort! ajouta-t-il en apercevant Joseph qui, debout au seuil de l'antichambre, le regardait avec des yeux humides et brillants! Ah! mes pauvres enfants, vous voulez adoucir une vie bien déplorable! Imprudents! vous ne savez pas ce que vous faites. Je suis voué à la désolation, et quelques jours de sympathie et de bien-être me feront sentir plus vivement l'horreur de ma destinée, quand ces beaux jours seront envolés!
—Je ne te quitterai jamais, je serai toujours ta fille et ta servante,» dit Consuelo en lui jetant ses bras autour du cou.
Le Porpora enfonça sa tête chauve dans son cahier et fondit en larmes. Consuelo et Joseph pleuraient aussi, et Keller, que la passion de la musique avait retenu jusque-là, et qui, pour motiver sa présence, s'occupait à arranger la perruque du maître dans l'antichambre, voyant, par la porte entr'ouverte, le tableau respectable et déchirant de sa douleur, la piété filiale de Consuelo, et l'enthousiasme qui commençait à faire battre le coeur de Joseph pour l'illustre vieillard, laissa tomber son peigne, et prenant la perruque du Porpora pour un mouchoir, il la porta à ses yeux, plongé qu'il était dans une sainte distraction.
Pendant quelques jours Consuelo fut retenue à la maison par un rhume. Elle avait bravé, pendant ce long et aventureux voyage, toutes les intempéries de l'air, tous les caprices de l'automne, tantôt brûlant, tantôt pluvieux et froid, suivant les régions diverses qu'elle avait traversées. Vêtue à la légère, coiffée d'un chapeau de paille, n'ayant ni manteau ni habits de rechange lorsqu'elle était mouillée, elle n'avait pourtant pas eu le plus léger enrouement. A peine fut-elle claquemurée dans ce logement sombre, humide et mal aéré du Porpora, qu'elle sentit le froid et le malaise paralyser son énergie et sa voix. Le Porpora eut beaucoup d'humeur de ce contretemps. Il savait que pour obtenir à son élève un engagement au théâtre Italien, il fallait se hâter; car madame Tesi, qui avait désiré se rendre à Dresde, paraissait hésiter, séduite par les instances de Caffariello et les brillantes propositions de Holzbaüer, jaloux d'attacher au théâtre impérial une cantatrice aussi célèbre. D'un autre côté, la Corilla, encore retenue au lit par les suites de son accouchement, faisait intriguer auprès des directeurs ceux de ses amis qu'elle avait retrouvés à Vienne, et se faisait fort de débuter dans huit jours si on avait besoin d'elle. Le Porpora désirait ardemment que Consuelo fût engagée, et pour elle-même, et pour le succès de l'opéra qu'il espérait faire accepter avec elle.
Consuelo, pour sa part, ne savait à quoi se résoudre. Prendre un engagement, c'était reculer le moment possible de sa réunion avec Albert; c'était porter l'épouvante et la consternation chez les Rudolstadt, qui ne s'attendaient certes pas à ce qu'elle reparût sur la scène; c'était, dans leur opinion, renoncer à l'honneur de leur appartenir, et signifier au jeune comte qu'elle lui préférait la gloire et la liberté. D'un autre côté, refuser cet engagement, c'était détruire les dernières espérances du Porpora; c'était lui montrer, à son tour, cette ingratitude qui avait fait le désespoir et le malheur de sa vie; c'était enfin lui porter un coup de poignard. Consuelo, effrayée de se trouver dans cette alternative, et voyant qu'elle allait frapper un coup mortel, quelque parti qu'elle pût prendre, tomba dans un morne chagrin. Sa robuste constitution la préserva d'une indisposition sérieuse; mais durant ces quelques jours d'angoisse et d'effroi, en proie à des frissons fébriles, à une pénible langueur, accroupie auprès d'un maigre feu, ou se traînant d'une chambre à l'autre pour vaquer aux soins du ménage, elle désira et espéra tristement qu'une maladie grave vînt la soustraire aux devoirs et aux anxiétés de sa situation.
L'humeur du Porpora, qui s'était épanouie un instant, redevint sombre, querelleuse et injuste dès qu'il vit Consuelo, la source de son espoir et le siège de sa force, tomber tout à coup dans l'abattement et l'irrésolution. Au lieu de la soutenir et de la ranimer par l'enthousiasme et la tendresse, il lui témoigna une impatience maladive qui acheva de la consterner. Tour à tour faible et violent, le tendre et irascible vieillard, dévoré du spleen qui devait bientôt consumer Jean-Jacques Rousseau, voyait partout des ennemis, des persécuteurs et des ingrats, sans s'apercevoir que ses soupçons, ses emportements et ses injustices provoquaient et motivaient un peu chez les autres les mauvaises intentions et les mauvais procédés qu'il leur attribuait. Le premier mouvement de ceux qu'il blessait ainsi était de le considérer comme fou; le second, de le croire méchant; le troisième, de se détacher, de se préserver, ou de se venger de lui. Entre une lâche complaisance et une sauvage misanthropie, il y a un milieu que le Porpora ne concevait pas, et auquel il n'arriva jamais.
Consuelo, après avoir tenté d'inutiles efforts, voyant qu'il était moins disposé que jamais à lui permettre l'amour et le mariage, se résigna à ne plus provoquer des explications qui aigrissaient de plus en plus les préventions de son infortuné maître. Elle ne prononça plus le nom d'Albert, et se tint prête à signer l'engagement qui lui serait imposé par le Porpora. Lorsqu'elle se retrouvait seule avec Joseph, elle éprouvait quelque soulagement à lui ouvrir son coeur.
«Quelle destinée bizarre est la mienne! lui disait-elle souvent. Le ciel m'a donné des facultés et une âme pour l'art, des besoins de liberté, l'amour d'une fière et chaste indépendance; mais en même temps, au lieu de me donner ce froid et féroce égoïsme qui assure aux artistes la force nécessaire pour se frayer une route à travers les difficultés et les séductions de la vie, cette volonté céleste m'a mis dans la poitrine un coeur tendre et sensible qui ne bat que pour les autres, qui ne vit que d'affection et de dévouement. Ainsi partagée entre deux forces contraires, ma vie s'use, et mon but est toujours manqué. Si je suis née pour pratiquer le dévouement, Dieu veuille donc ôter de ma tête l'amour de l'art, la poésie, et l'instinct de la liberté, qui font de mes dévouements un supplice et une agonie; si je suis née pour l'art et pour la liberté, qu'il ôte donc de mon coeur la pitié, l'amitié, la sollicitude et la crainte de faire souffrir, qui empoisonneront toujours mes triomphes et entraveront ma carrière!
—Si j'avais un conseil à te donner, pauvre Consuelo, répondait Haydn, ce serait d'écouter la voix de ton génie et d'étouffer le cri de ton coeur. Mais je te connais bien maintenant, et je sais que tu ne le pourras pas.
—Non, je ne le peux pas, Joseph, et il me semble que je ne le pourrai jamais. Mais, vois mon infortune, vois la complication de mon sort étrange et malheureux! Même dans la voie du dévouement je suis si bien entravée et tiraillée en sens contraires, que je ne puis aller où mon coeur me pousse, sans briser ce coeur qui voudrait faire le bien de la main gauche, comme de la main droite. Si je me consacre à celui-ci, j'abandonne et laisse périr celui-là. J'ai par le monde un époux adoptif dont je ne puis être la femme sans tuer mon père adoptif; et réciproquement, si je remplis mes devoirs de fille, je tue mon époux. Il a été écrit que la femme quitterait son père et sa mère pour suivre son époux; mais je ne suis, en réalité, ni épouse ni fille. La loi n'a rien prononcé pour moi, la société ne s'est pas occupée de mon sort. Il faut que mon coeur choisisse. La passion d'un homme ne le gouverne pas, et, dans l'alternative où je suis, la passion du devoir et du dévouement ne peut pas éclairer mon choix. Albert et le Porpora sont également malheureux, également menacés de perdre la raison ou la vie. Je suis aussi nécessaire à l'un qu'à l'autre… Il faut que je sacrifie l'un des deux.
—Et pourquoi? Si vous épousiez le comte, le Porpora n'irait-il pas vivre près de vous deux? Vous l'arracheriez ainsi à la misère, vous le ranimeriez par vos soins, vous accompliriez vos deux dévouements à la fois.
—S'il pouvait en être ainsi, je te jure, Joseph, que je renoncerais à l'art et à la liberté, mais tu ne connais pas le Porpora; c'est de gloire et non de bien-être et de sécurité qu'il est avide. Il est dans la misère, et il ne s'en aperçoit pas; il en souffre sans savoir d'où lui vient son mal. D'ailleurs, rêvant toujours des triomphes et l'admiration des hommes, il ne saurait descendre à accepter leur pitié. Sois sûr que sa détresse est, en grande partie, l'ouvrage de son incurie et de son orgueil. S'il disait un mot, il a encore quelques amis, on viendrait à son secours; mais, outre qu'il n'a jamais regardé si sa poche était vide ou pleine (tu as bien vu qu'il n'en sait pas davantage à l'égard dé son estomac), il aimerait mieux mourir de faim enfermé dans sa chambre que d'aller chercher l'aumône d'un dîner chez son meilleur ami. Il croirait dégrader la musique s'il laissait soupçonner que le Porpora a besoin d'autre chose que de son génie, de son clavecin et de sa plume. Aussi l'ambassadeur et sa maîtresse, qui le chérissent et le vénèrent, ne se doutent-ils en aucune façon du dénûment où il se trouve. S'ils lui voient habiter une chambre étroite et délabrée, ils pensent que c'est parce qu'il aime l'obscurité et le désordre. Lui-même ne leur dit-il pas qu'il ne saurait composer ailleurs? Moi je sais le contraire; je l'ai vu grimper sur les toits, à Venise, pour s'inspirer des bruits de la mer et de la vue du ciel. Si on le reçoit avec ses habits malpropres, sa perruque râpée et ses souliers percés, on croit faire acte d'obligeance. «Il aime la saleté, se dit-on; c'est le travers des vieillards et des artistes. Ses guenilles lui sont agréables. Il ne saurait marcher dans des chaussures neuves.» Lui-même l'affirme; mais moi, je l'ai vu dans mon enfance, propre, recherché, toujours parfumé, rasé, et secouant avec coquetterie les dentelles de sa manchette sur l'orgue ou le clavecin; c'est que, dans ce temps-là, il pouvait être ainsi sans devoir rien à personne. Jamais le Porpora ne se résignerait à vivre oisif et ignoré au fond de la Bohême, à la charge de ses amis. Il n'y resterait pas trois mois sans maudire et injurier tout le monde, croyant que l'on conspire sa perte et que ses ennemis l'ont fait enfermer pour l'empêcher de publier et de faire représenter ses ouvrages. Il partirait un beau matin en secouant la poussière de ses pieds, et il reviendrait chercher sa mansarde, son clavecin rongé des rats, sa fatale bouteille et les chers manuscrits.
—Et vous ne voyez pas la possibilité d'amener à Vienne, ou à Venise, ou à Dresde, ou à Prague, dans quelque ville musicale enfin, votre comte Albert? Riche, vous pourriez vous établir partout, vous y entourer de musiciens, cultiver l'art d'une certaine façon, et laisser le champ libre à l'ambition du Porpora, sans cesser de veiller sur lui?
—Après ce que je t'ai raconté du caractère et de la santé d'Albert, comment peux-tu me faire une pareille question? Lui, qui ne peut supporter la figure d'un indifférent, comment affronterait-il cette foule de méchants et de sots qu'on appelle le monde? Et quelle ironie, quel éloignement, quel mépris, le monde ne prodiguerait-il pas à cet homme saintement fanatique, qui ne comprend rien à ses lois, à ses moeurs et à ses habitudes! Tout cela est aussi hasardeux à tenter sur Albert que ce que j'essaie maintenant en cherchant à me faire oublier de lui.
—Soyez certaine cependant que tous les maux lui paraîtraient plus légers que votre absence. S'il vous aime véritablement, il supportera tout; et s'il ne vous aime pas assez pour tout supporter et tout accepter, il vous oubliera.
—Aussi j'attends et ne décide rien. Donne-moi du courage, Beppo, et reste près de moi, afin que j'aie du moins un coeur où je puisse répandre ma peine, et à qui je puisse demander de chercher avec moi l'espérance.
—O ma soeur! sois tranquille; s'écriait Joseph; si je suis assez heureux pour te donner cette légère consolation, je supporterai tranquillement les bourrasques du Porpora; je me laisserai même battre par lui, si cela peut le distraire du besoin de te tourmenter et de t'affliger.
En devisant ainsi avec Joseph, Consuelo travaillait sans cesse, tantôt à préparer avec lui les repas communs, tantôt à raccommoder les nippes du Porpora. Elle introduisit, un à un, dans l'appartement, les meubles qui étaient nécessaires à son maître. Un bon fauteuil bien large et bien bourré de crin, remplaça la chaise de paille où il reposait ses membres affaissés par l'âge; et quand il y eut goûté les douceurs d'une sieste, il s'étonna, et demanda, en fronçant le sourcil, d'où lui venait ce bon siège.
«C'est la maîtresse de la maison qui l'a fait monter ici, répondit Consuelo; ce vieux meuble l'embarrassait, et j'ai consenti à le placer dans un coin, jusqu'à ce qu'elle le redemandât.»
Les matelas du Porpora furent changés; et il ne fit, sur la bonté de son lit, d'autre remarque que de dire qu'il avait retrouvé le sommeil depuis quelques nuits. Consuelo lui répondit qu'il devait attribuer cette amélioration au café et à l'abstinence d'eau-de-vie. Un matin, le Porpora, ayant endossé une excellente robe de chambre, demanda d'un air soucieux à Joseph où il l'avait retrouvée. Joseph, qui avait le mot, répondit qu'en rangeant une vieille malle, il l'avait trouvée au fond.
«Je croyais ne l'avoir pas apportée ici, reprit le Porpora. C'est pourtant bien celle que j'avais à Venise; c'est la même couleur du moins.
—Et quelle autre pourrait-ce être? répondit Consuelo qui avait eu soin d'assortir la couleur à celle de la défunte robe de chambre de Venise.
—Eh bien, je la croyais plus usée que cela! dit le maestro en regardant ses coudes.
—Je le crois bien! reprit-elle; j'y ai remis des manches neuves.
—Et avec quoi?
—Avec un morceau de la doublure.
—Ah! les femmes sont étonnantes pour tirer parti de tout!»
Quand l'habit neuf fut introduit, et que le Porpora l'eut porté deux jours, quoiqu'il fût de la même couleur que le vieux, il s'étonna de le trouver si frais; et les boutons surtout, qui étaient fort beaux, lui donnèrent à penser.
«Cet habit-là n'est pas à moi, dit-il d'un ton grondeur.
—J'ai ordonné à Beppo de le porter chez un dégraisseur, répondit Consuelo, tu l'avais taché hier soir. On l'a repassé, et voilà pourquoi tu le trouves plus frais.
—Je te dis qu'il n'est pas à moi, s'écria le maestro hors de lui. On me l'a changé chez le dégraisseur. Ton Beppo est un imbécile.
—On ne l'a pas changé; j'y avais fait une marque.
—Et ces boutons-là? Penses-tu me faire avaler ces boutons-là?
—C'est moi qui ai changé la garniture et qui l'ai cousue moi-même.L'ancienne était gâtée entièrement.
—Cela te fait plaisir à dire! elle était encore fort présentable. Voilà une belle sottise! suis-je un Céladon pour m'attifer ainsi, et payer une garniture de douze sequins au moins?
—Elle ne coûte pas douze florins, repartit Consuelo. je l'ai achetée de hasard.
—C'est encore trop! murmura le maestro.»
Toutes les pièces de son habillement lui furent glissées de même, à l'aide d'adroits mensonges qui faisaient rire Joseph et Consuelo comme deux enfants. Quelques objets passèrent inaperçus, grâce à la préoccupation du Porpora: les dentelles et le linge entrèrent discrètement par petites portions dans son armoire, et lorsqu'il semblait les regarder sur lui avec quelque attention, Consuelo s'attribuait l'honneur de les avoir reprisés avec soin. Pour donner plus de vraisemblance au fait, elle raccommodait sous ses yeux quelques-unes des anciennes hardes et les entremêlait avec les autres.
«Ah ça, lui dit un jour le Porpora en lui arrachant des mains un jabot qu'elle recousait, voilà assez de futilités! Une artiste ne doit pas être une femme de ménage, et je ne veux pas te voir ainsi tout le jour courbée en deux, une aiguille à la main. Serre-moi tout cela, ou je le jette au feu! Je ne veux pas non plus te voir autour des fourneaux faisant la cuisine, et avalant la vapeur du charbon. Veux-tu perdre la voix? veux-tu te faire laveuse de vaisselle? veux-tu me faire damner?
—Ne vous damnez pas, répondit Consuelo; vos effets sont en bon état maintenant, et ma voix est revenue.
—A la bonne heure! répondit le maestro; en ce cas, tu chantes demain chez la comtesse Hoditz, margrave douairière de Bareith.»