LXXXVII.

La margrave douairière de Bareith, veuve du margrave George-Guillaume, née princesse de Saxe-Weissenfeld, et en dernier lieu comtesse Hoditz, «avait été belle comme un ange, à ce qu'on disait. Mais elle était si changée, qu'il fallait étudier son visage pour trouver les débris de ses charmes. Elle était grande et paraissait avoir eu la taille belle; elle avait tué plusieurs de ses enfants, en se faisant avorter, pour conserver cette belle taille; son visage était fort long, ainsi que son nez, qui la défigurait beaucoup, ayant été gelé, ce qui lui donnait une couleur de betterave fort désagréable; ses yeux, accoutumés à donner la loi, étaient grands, bien fendus et bruns; mais si abattus, que leur vivacité en était beaucoup diminuée; à défaut de sourcils naturels, elle en portait de postiches, fort épais, et noirs comme de l'encre; sa bouche, quoique grande, était bien façonnée et remplie d'agréments; ses dents, blanches comme de l'ivoire, étaient bien rangées; son teint, quoique uni, était jaunâtre, plombé et flasque; elle avait un bon air, mais un peu affecté. C'était la Laïs de son siècle. Elle ne plut jamais que par sa figure; car, pour de l'esprit, elle n'en avait pas l'ombre.»

Si vous trouvez ce portrait tracé d'une main un peu cruelle et cynique, ne vous en prenez point à moi, cher lecteur. Il est mot pour mot de la propre main d'une princesse célèbre par ses malheurs, ses vertus domestiques, son orgueil et sa méchanceté, la princesse Wilhelmine de Prusse, soeur du grand Frédéric, mariée au prince héréditaire du margraviat de Bareith, neveu de notre comtesse Hoditz. Elle fut bien la plus mauvaise langue que le sang royal ait jamais produite. Mais ses portraits sont, en général, tracés de main de maître, et il est difficile, en les lisant, de ne pas les croire exacts.

Lorsque Consuelo, coiffée par Keller, et parée, grâce à ses soins et à son zèle, avec une élégante simplicité, fut introduite par le Porpora dans le salon de la margrave, elle se plaça avec lui derrière le clavecin qu'on avait rangé en biais dans un angle, afin de ne point embarrasser la compagnie. Il n'y avait encore personne d'arrivé, tant le Porpora était ponctuel, et les valets achevaient d'allumer les bougies. Le maestro se mit à essayer le clavecin, et à peine en eut-il tiré quelques sons qu'une dame fort belle entra et vint à lui avec une grâce affable. Comme le Porpora la saluait avec le plus grand respect, et l'appelait Princesse, Consuelo la prit pour la margrave; et, selon l'usage, lui baisa la main. Cette main froide et décolorée pressa celle de la jeune fille avec une cordialité qu'on rencontre rarement chez les grands, et qui gagna tout de suite l'affection de Consuelo. La princesse paraissait âgée d'environ trente ans, sa taille était élégante sans être correcte; on pouvait même y remarquer certaines déviations qui semblaient le résultat de grandes souffrances physiques. Son visage était admirable, mais d'une pâleur effrayante, et l'expression d'une profonde douleur l'avait prématurément flétri et ravagé. La toilette était exquise, mais simple, et décente jusqu'à la sévérité. Un air de bonté, de tristesse et de modestie craintive était répandu dans toute cette belle personne, et le son de sa voix avait quelque chose d'humble et d'attendrissant dont Consuelo se sentit pénétrée. Avant que cette dernière eût le temps de comprendre que ce n'était point là la margrave, la véritable margrave parut. Elle avait alors plus de la cinquantaine, et si le portrait qu'on a lu en tête de ce chapitre, et qui avait été fait dix ans auparavant, était alors un peu chargé, il ne l'était certainement plus au moment où Consuelo la vit. Il fallait même de l'obligeance pour s'apercevoir que la comtesse Hoditz avait été une des beautés de l'Allemagne, quoiqu'elle fût peinte et parée avec une recherche de coquetterie fort savante. L'embonpoint de l'âge mûr avait envahi des formes sur lesquelles la margrave persistait à se faire d'étranges illusions; car ses épaules et sa poitrine nues affrontaient les regards avec un orgueil que la statuaire antique peut seule afficher. Elle était coiffée de fleurs, de diamants et de plumes comme une jeune femme, et sa robe ruisselait de pierreries.

«Maman, dit la princesse qui avait causé l'erreur de Consuelo, voici la jeune personne que maître Porpora nous avait annoncée, et qui va nous procurer le plaisir d'entendre la belle musique de son nouvel opéra.

—Ce n'est pas une raison, répondit la margrave en toisant Consuelo de la tête aux pieds, pour que vous la teniez ainsi par la main. Allez vous asseoir vers le clavecin, Mademoiselle, je suis fort aise de vous voir, vous chanterez quand la société sera rassemblée. Maître Porpora, je vous salue. Je vous demande pardon si je ne m'occupe pas de vous. Je m'aperçois qu'il manque quelque chose à ma toilette. Ma fille, parlez un peu avec maître Porpora. C'est un homme de talent, que j'estime.»

Ayant ainsi parlé d'une voix plus rauque que celle d'un soldat, la grosse margrave tourna pesamment sur ses talons, et rentra dans ses appartements.

A peine eut-elle disparu, que la princesse, sa fille, se rapprocha de Consuelo, et lui reprit la main avec une bienveillance délicate et touchante, comme pour lui dire qu'elle protestait contre l'impertinence de sa mère; puis elle entama la conversation avec elle et le Porpora, et leur montra un intérêt plein de grâce et de simplicité. Consuelo fut encore plus sensible à ces bons procédés, lorsque, plusieurs personnes ayant été introduites, elle remarqua dans les manières habituelles de la princesse une froideur, une réserve à la fois timide et fière, dont elle s'était évidemment départie exceptionnellement pour le maestro et pour elle.

Quand le salon fut à peu près rempli, le comte Hoditz, qui avait dîné dehors, entra en grande toilette, et, comme s'il eût été un étranger dans sa maison, alla baiser respectueusement la main et s'informa de la santé de sa noble épouse. La margrave avait la prétention d'être d'une complexion fort délicate; elle était à demi couchée sur sa causeuse, respirant à tout instant un flacon contre les vapeurs, recevant les hommages d'un air qu'elle croyait languissant, et qui n'était que dédaigneux; enfin, elle était d'un ridicule si achevé, que Consuelo, d'abord irritée et indignée de son insolence, finit par s'en amuser intérieurement, et se promit d'en rire de bon coeur en faisant son portrait à l'ami Beppo.

La princesse s'était rapprochée du clavecin, et ne manquait pas une occasion d'adresser, soit une parole, soit un sourire, à Consuelo, quand sa mère ne s'occupait point d'elle. Cette situation permit à Consuelo de surprendre une petite scène d'intérieur qui lui donna la clef du ménage. Le comte Hoditz s'approcha de sa belle-fille, prit sa main, la porta à Ses lèvres, et l'y tint pendant quelques secondes avec un regard fort expressif. La princesse retira sa main, et lui adressa quelques mots de froide déférence. Le comte ne les écouta pas, et, continuant de la couver du regard:

«Eh quoi! mon bel ange, toujours triste, toujours austère, toujours cuirassée jusqu'au menton! On dirait que vous voulez vous faire religieuse.

—Il est bien possible que je finisse par là, répondit la princesse à demi-voix. Le monde ne m'a pas traitée de manière à m'inspirer beaucoup d'attachement pour ses plaisirs.

—Le monde vous adorerait et serait à vos pieds, si vous n'affectiez, par votre sévérité, de le tenir à distance; et quant au cloître, pourriez-vous en supporter l'horreur à votre âge, et belle comme vous êtes?

—Dans un âge plus riant, et belle comme je ne le suis plus, répondit-elle, j'ai supporté l'horreur d'une captivité plus rigoureuse: l'avez-vous oublié? Mais ne me parlez pas davantage, monsieur le comte; maman vous regarde.»

Aussitôt le comte, comme poussé par un ressort, quitta sa belle-fille, et s'approcha de Consuelo, qu'il salua fort gravement; puis, lui ayant adressé quelques paroles d'amateur, à propos de la musique en général, il ouvrit le cahier que Porpora avait posé sur le clavecin; et, feignant d'y chercher quelque chose qu'il voulait se faire expliquer par elle, il se pencha sur le pupitre, et lui parla ainsi à voix basse:

«J'ai vu, hier matin le déserteur; et sa femme m'a remis un billet. Je demande à la belle Consuelo d'oublier une certaine rencontre; et, en retour de son silence, j'oublierai, un certain Joseph, que je viens d'apercevoir dans mes antichambres.

—Ce certain Joseph, répondit Consuelo, que la découverte de la jalousie et de la contrainte conjugale venait de rendre fort tranquille sur les suites de l'aventure de Passaw, est un artiste de talent qui ne restera pas longtemps dans les antichambres. Il est mon frère, mon camarade et mon ami. Je n'ai point à rougir de mes sentiments pour lui, je n'ai rien à cacher à cet égard, et je n'ai rien à implorer de la générosité de Votre Seigneurie, qu'un peu d'indulgence pour ma voix, et un peu de protection pour les futurs débuts de Joseph dans la carrière musicale.

—Mon intérêt est assuré audit Joseph comme mon admiration l'est déjà à votre belle voix; mais je me flatte que certaine plaisanterie de ma part n'a jamais été prise au sérieux.

—Je n'ai jamais eu cette fatuité, monsieur le comte, et d'ailleurs je sais qu'une femme n'a jamais lieu de se vanter lorsqu'elle a été prise pour le sujet d'une plaisanterie de ce genre.

—C'est assez, Signora, dit le comte que la douairière ne perdait pas de vue, et qui avait hâte de changer d'interlocutrice pour ne pas lui donner d'ombrage: la célèbre Consuelo doit savoir pardonner quelque chose à l'enjouement du voyage, et elle peut compter à l'avenir sur le respect et le dévouement du comte Hoditz.»

Il replaça le cahier sur le clavecin, et alla recevoir obséquieusement un personnage qu'on venait d'annoncer avec pompe. C'était un petit homme qu'on eût pris pour une femme travestie, tant il était rose, frisé, pomponné, délicat, gentil, parfumé; c'était de lui que Marie-Thérèse disait qu'elle voudrait pouvoir le faire monter en bague; c'était de lui aussi qu'elle disait avoir fait un diplomate, n'en pouvant rien faire de mieux. C'était le plénipotentiaire de l'Autriche, le premier ministre, le favori, on disait même l'amant de l'impératrice; ce n'était rien moins enfin que le célèbre Kaunitz, cet homme d'État qui tenait dans sa blanche main ornée de bagues de mille couleurs toutes les savantes ficelles de la diplomatie européenne.

Il parut écouter d'un air grave des personnes soi-disant graves qui passaient pour l'entretenir de choses graves. Mais tout à coup il s'interrompit pour demander au comte Hoditz:

«Qu'est-ce que je vois là au clavecin? Est-ce la petite dont on m'a parlé, la protégée du Porpora? Pauvre diable de Porpora! Je voudrais faire quelque chose pour lui; mais il est si exigeant et si fantasque, que tous les artistes le craignent ou le haïssent. Quand on leur parle de lui, c'est comme si on leur montrait la tête de Méduse. Il dit à l'un qu'il chante faux, à l'autre que sa musique ne vaut rien, à un troisième qu'il doit son succès à l'intrigue. Et il veut avec ce langage de Huron qu'on l'écoute et qu'on lui rende justice? Que diable! nous ne vivons pas dans les bois. La franchise n'est plus de mode, et on ne mène pas les hommes par la vérité. Elle n'est pas mal, cette petite; j'aime assez cette figure-là. C'est tout jeune, n'est-ce pas? On dit qu'elle a eu du succès à Venise. Il faut que Porpora me l'amène demain.

—Il veut, dit la princesse, que vous la fassiez entendre à l'impératrice, et j'espère que vous ne lui refuserez pas cette grâce. Je vous la demande pour mon compte.

—Il n'y a rien de si facile que de la faire entendre à Sa Majesté, et il suffit que Votre Altesse le désire pour que je m'empresse d'y contribuer. Mais il y a quelqu'un de plus puissant au théâtre que l'impératrice. C'est madame Tesi; et lors même que Sa Majesté prendrait cette fille sous sa protection, je doute que l'engagement fût signé sans l'approbation suprême de la Tesi.

—On dit que c'est vous qui gâtez horriblement ces dames, monsieur le comte, et que sans votre indulgence elles n'auraient pas tant de pouvoir.

—Que voulez-vous, princesse! chacun est maître dans sa maison; Sa Majesté comprend fort bien que si elle intervenait par décret impérial dans les affaires de l'Opéra, l'Opéra irait tout de travers. Or, Sa Majesté veut que l'Opéra aille bien et qu'on s'y amuse. Le moyen, si la prima donna a un rhume le jour où elle doit débuter, ou si le ténor, au lieu de se jeter au beau milieu d'une scène de raccommodement dans les bras de la basse, lui applique un grand coup de poing sur l'oreille? Nous avons bien assez à faire d'apaiser les caprices de M. Caffariello. Nous sommes heureux depuis que madame Tesi et madame Holzbaüer font bon ménage ensemble. Si on nous jette sur les planches une pomme de discorde, voilà nos cartes plus embrouillées que jamais.

—Mais une troisième femme est nécessaire absolument, dit l'ambassadeur deVenise, qui protégeait chaudement le Porpora et son élève; et en voici uneAdmirable qui se présente…

—Si elle est admirable, tant pis pour elle. Elle donnera de la jalousie à madame Tesi, qui est admirable et qui veut l'être seule; elle mettra en fureur madame Holzbaüer, qui veut être admirable aussi…

—Et qui ne l'est pas, repartit l'ambassadeur.

—Elle est fort bien née; c'est une personne de bonne maison, répliqua finement M. de Kaunitz.

—Elle ne chantera pas deux rôles à la fois. Il faut bien qu'elle laisse le mezzo-soprano faire sa partie dans les opéras.

—Nous avons une Corilla qui se présente, et qui est bien la plus belle créature de la terre.

—Votre Excellence l'a déjà vue?

—Dès le premier jour de son arrivée. Mais je ne l'ai pas entendue. Elle était malade.

—Vous allez entendre celle-ci, et vous n'hésiterez pas à lui donner la préférence.

—C'est possible. Je vous avoue même que sa figure, moins belle que celle de l'autre, me paraît plus agréable. Elle a l'air doux et décent: mais ma préférence ne lui servira de rien, la pauvre enfant! Il faut qu'elle plaise à madame Tesi, sans déplaire à madame Holzbaüer; et jusqu'ici, malgré la tendre amitié qui unit ces deux dames, tout ce qui a été approuvé par l'une a toujours eu le sort d'être vivement repoussé par l'autre.

—Voici une rude crise, et une affaire bien grave, dit la princesse avec un peu de malice, en voyant l'importance que ces deux hommes d'État donnaient aux débats de coulisse. Voici notre pauvre petite protégée en balance avec madame Corilla, et c'est M. Caffariello, je le parie, qui mettra son épée dans un des plateaux.»

Lorsque Consuelo eut chanté, il n'y eut qu'une voix pour déclarer que depuis madame Basse on n'avait rien entendu de pareil; et M. de Kaunitz, s'approchant d'elle, lui dit d'un air solennel:

«Mademoiselle, vous chantez mieux que madame Tesi; mais que ceci vous soit dit ici par nous tous en confidence; car si un pareil jugement passe la porte, vous êtes perdue, et vous ne débuterez pas cette année à Vienne. Ayez donc de la prudence, beaucoup de prudence, ajouta-t-il en baissant la voix et en s'asseyant auprès d'elle. Vous avez à lutter contre de grands obstacles, et vous ne triompherez qu'à force d'habileté.»

Là-dessus, entrant dans les mille détours de l'intrigue théâtrale, et la mettant minutieusement au courant de toutes les petites passions de la troupe, le grand Kaunitz lui fit un traité complet de science diplomatique à l'usage des coulisses.

Consuelo l'écouta avec ses grands yeux tout ouverts d'étonnement, et quand il eut fini, comme il avait dit vingt fois dans son discours: «mon dernier opéra, l'opéra que j'ai fait donner le mois passé,» elle s'imagina qu'elle s'était trompée en l'entendant annoncer, et que ce personnage si versé dans les arcanes de la carrière dramatique ne pouvait être qu'un directeur d'Opéra ou un maestro à la mode. Elle se mit donc à son aise avec lui, et lui parla comme elle eût fait à un homme de sa profession. Ce sans-gêne la rendit plus naïve et plus enjouée que le respect dû au nom tout-puissant du premier ministre ne le lui eût permis; M. de Kaunitz la trouva charmante. Il ne s'occupa guère que d'elle pendant une heure. La margrave fut fort scandalisée d'une pareille infraction aux convenances. Elle haïssait la liberté des grandes cours, habituée qu'elle était aux formalités solennelles des petites. Mais il n'y avait plus moyen de faire la margrave: elle ne l'était plus. Elle était tolérée et assez bien traitée par l'impératrice, parce qu'elle avait abjuré la foi luthérienne pour se faire catholique. Grâce à cet acte d'hypocrisie, on pouvait se faire pardonner toutes les mésalliances, tous les crimes même, à la cour d'Autriche; et Marie-Thérèse suivait en cela l'exemple que son père et sa mère lui avaient donné, d'accueillir quiconque voulait échapper aux rebuts et aux dédains de l'Allemagne protestante, en se réfugiant dans le giron de l'église romaine. Mais, toute princesse et toute catholique qu'elle était, la margrave n'était rien à Vienne, et M. de Kaunitz était tout.

Aussitôt que Consuelo eut chanté son troisième morceau, le Porpora, qui savait les usages, lui fit un signe, roula les cahiers, et sortit avec elle par une petite porte de côté sans déranger par sa retraite les nobles personnes qui avaient bien voulu ouvrir l'oreille à ses accents divins.

«Tout va bien, lui dit-il en se frottant les mains lorsqu'ils furent dans la rue, escortés par Joseph qui leur portait le flambeau. Le Kaunitz est un vieux fou qui s'y connaît, et qui te poussera loin.

—Et qui est le Kaunitz? je ne l'ai pas vu, dit Consuelo.

—Tu ne l'as pas vu, tête ahurie! Il t'a parlé pendant plus d'une heure.

—Mais ce n'est pas ce petit monsieur en gilet rose et argent, qui m'a fait tant de commérages que je croyais entendre une vieille ouvreuse de loges?

—C'est lui-même. Qu'y a-t-il là d'étonnant?

—Moi, je trouve cela fort étonnant, répondit Consuelo, et ce n'était point là l'idée que je me faisais d'un homme d'État.

—C'est que tu ne vois pas comment marchent les États. Si tu le voyais, tu trouverais fort surprenant que les hommes d'État fussent autre chose que de vieilles commères. Allons, silence là-dessus, et faisons notre métier à travers cette mascarade du monde.

—Hélas! mon maître, dit la jeune fille, devenue pensive en traversant la vaste esplanade du rempart pour se diriger vers le faubourg où était située leur modeste demeure: je me demande justement ce que devient notre métier, au milieu de ces masques si froids ou si menteurs.

—Eh! que veux-tu qu'il devienne? reprit le Porpora avec son ton brusque et saccadé: il n'a point à devenir ceci ou cela. Heureux ou malheureux, triomphant ou dédaigné, il reste ce qu'il est: le plus beau, le plus noble métier de la terre!

—Oh oui! dit Consuelo en ralentissant le pas toujours rapide de son maître et en s'attachant à son bras, je comprends que la grandeur et la dignité de notre art ne peuvent pas être rabaissées ou relevées au gré du caprice frivole ou du mauvais goût qui gouvernent le monde; mais pourquoi laissons-nous ravaler nos personnes? Pourquoi allons-nous les exposer aux dédains, ou aux encouragements parfois plus humiliants encore des profanes? Si l'art est sacré, ne le sommes-nous pas aussi, nous ses prêtres et ses lévites? Que ne vivons-nous au fond de nos mansardes, heureux de comprendre et de sentir la musique, et qu'allons-nous faire dans ces salons où l'on nous écoute en chuchotant, où l'on nous applaudit en pensant à autre chose, et où l'on rougirait de nous regarder une minute comme des êtres humains, après que nous avons fini de parader comme des histrions?

—Eh! eh! gronda le Porpora en s'arrêtant, et en frappant sa canne sur le pavé, quelles sottes vanités et quelles fausses idées nous trottent donc par la cervelle aujourd'hui? Que sommes-nous, et qu'avons-nous besoin d'être autre chose que des histrions? Ils nous appellent ainsi par mépris! Eh! qu'importe si nous sommes histrions par goût, par vocation et par l'élection du ciel, comme ils sont grands seigneurs par hasard, par contrainte ou par le suffrage des sots? Oui-da! histrions! ne l'est pas qui veut! Qu'ils essaient donc de l'être, et nous verrons comme ils s'y prendront, ces mirmidons qui se croient si beaux! Que la margrave douairière de Bareith endosse le manteau tragique, qu'elle mette sa grosse vilaine jambe dans le cothurne, et qu'elle fasse trois pas sur les planches; nous verrons une étrange princesse! Et que crois-tu qu'elle fit dans sa petite cour d'Erlangen, au temps où elle croyait régner? Elle essayait de se draper en reine, et elle suait sang et eau pour jouer un rôle au-dessus de ses forces. Elle était née pour faire une vivandière, et, par une étrange méprise, la destinée en avait fait une altesse. Aussi a-t-elle mérité mille sifflets lorsqu'elle faisait l'altesse à contre-sens. Et toi, sotte enfant, Dieu t'a faite reine; il t'a mis au front un diadème de beauté, d'intelligence et de force. Que l'on te mène au milieu d'une nation libre, intelligente et sensible (je suppose qu'il en existe de telles!), et te voilà reine, parce que tu n'as qu'à te montrer et à chanter pour prouver que tu es reine de droit divin. Eh bien, il n'en est point ainsi! Le monde va autrement. Il est comme il est; qu'y veux-tu faire? Le hasard, le caprice, l'erreur et la folie le gouvernent. Qu'y pouvons-nous changer? Il a des maîtres contrefaits, malpropres, sots et ignares pour la plupart. Nous y voilà, il faut se tuer ou s'accommoder de son train. Alors, ne pouvant être monarques, nous sommes artistes, et nous régnons encore. Nous chantons la langue du ciel, qui est interdite aux vulgaires mortels; nous nous habillons en rois et en grands hommes, nous montons sur un théâtre, nous nous asseyons sur un trône postiche, nous jouons une farce, nous sommes des histrions! Par le corps de Dieu! le monde voit cela, et n'y comprend goutte! Il ne voit pas que c'est nous qui sommes les vraies puissances de la terre, et que notre règne est le seul véritable, tandis que leur règne à eux, leur puissance, leur activité, leur majesté, sont une parodie dont les anges rient là-haut, et que les peuples haïssent et maudissent tout bas. Et les plus grands princes de la terre viennent nous regarder, prendre des leçons à notre école; et, nous admirant en eux-mêmes, comme les modèles de la vraie grandeur, ils tâchent de nous ressembler quand ils posent devant leurs sujets. Va! le monde est renversé; ils le sentent bien, eux qui le dominent, et s'ils ne s'en rendent pas tout à fait compte, s'ils ne l'avouent pas, il est aisé de voir, au dédain qu'ils affichent pour nos personnes et notre métier, qu'ils éprouvent une jalousie d'instinct pour notre supériorité réelle. Oh! quand je suis au théâtre, je vois clair, moi! L'esprit de la musique me dessille les yeux, et je vois derrière la rampe une véritable cour, de véritables héros, des inspirations de bon aloi; tandis que ce sont de véritables histrions et de misérables cabotins qui se pavanent dans les loges sur des fauteuils de velours. Le monde est une comédie, voilà ce qu'il y a de certain, et voilà pourquoi je te disais tout à l'heure: Traversons gravement, ma noble fille, cette méchante mascarade qui s'appelle le monde.

«Peste soit de l'imbécile! s'écria le maestro en repoussant Joseph, qui, avide d'entendre ses paroles exaltées, s'était rapproché insensiblement jusqu'à le coudoyer; il me marche sur les pieds, il me couvre de résine avec son flambeau! Ne dirait-on pas qu'il comprend ce qui nous occupe, et qu'il veut nous honorer de son approbation?

—Passe à ma droite, Beppo, dit la jeune fille en lui faisant un signe d'intelligence. Tu impatientes le maître avec tes maladresses. Puis s'adressant au Porpora:

«Tout ce que vous dites là est l'effet d'un noble délire, mon ami, reprit-elle; mais cela ne répond point à ma pensée, et les enivrements de l'orgueil n'adoucissent pas la plus petite blessure du coeur. Peu m'importe d'être née reine et de ne pas régner.» Plus je vois les grands, plus leur sort m'inspire de compassion….

—Eh bien, n'est-ce pas là ce que je te disais?

—Oui, mais ce n'est pas là ce que je vous demandais. Ils sont avides de paraître et de dominer. Là est leur folie et leur misère. Mais nous, si nous sommes plus grands, et meilleurs, et plus sages qu'eux, pourquoi luttons-nous d'orgueil à orgueil, de royauté à royauté avec eux? Si nous possédons des avantages plus solides, si nous jouissons de trésors plus désirables et plus précieux, que signifie cette petite lutte que nous leur livrons, et qui, mettant notre valeur et nos forces à la merci de leurs caprices, nous ravale jusqu'à leur niveau?

—La dignité, la sainteté de l'art l'exigent, s'écria le maestro. Ils ont fait de la scène du monde une bataille et de notre vie un martyre. Il faut que nous nous battions, que nous versions notre sang par tous les pores, pour leur prouver, tout en mourant à la peine, tout en succombant sous leurs sifflets et leurs mépris, que nous sommes des dieux, des rois légitimes tout au moins, et qu'ils sont de vils mortels, des usurpateurs effrontés et lâches!

—O mon maître! comme vous les haïssez! dit Consuelo en frissonnant de surprise et d'effroi: et pourtant vous vous courbez devant eux, vous les flattez, vous les ménagez, et vous sortez par la petite porte du salon après leur avoir servi respectueusement deux ou trois plats de votre génie!

—Oui, oui, répondit-le maestro en se frottant les mains avec un rire amer; je me moque d'eux, je salue leurs diamants et leurs cordons, je les écrase avec trois accords de ma façon, et je leur tourne le dos, bien content de m'en aller, bien pressé de me délivrer de leurs sottes figures.

—Ainsi, reprit Consuelo, l'apostolat de l'art est un combat?

—Oui, c'est un combat: honneur au brave!

—C'est une raillerie contre les sots?

—Oui, c'est une raillerie: honneur à l'homme d'esprit qui sait la faire sanglante!

—C'est une colère concentrée, une rage de tous les instants?

—Oui, c'est une colère et une rage: honneur à l'homme énergique qui ne s'en lasse pas et qui ne pardonne jamais!

—Et ce n'est rien de plus?

—Ce n'est rien de plus en cette vie. La gloire du couronnement ne vient guère qu'après la mort pour le véritable génie.

—Ce n'est rien de plus en cette vie? Maître, tu en es bien sûr?

—Je te l'ai dit!

—En ce cas, c'est bien peu de chose, dit Consuelo en soupirant et en levant les yeux vers les étoiles brillantes dans le ciel pur et profond.

—C'est peu de chose? Tu oses dire, misérable coeur, que c'est peu de chose? s'écria le Porpora en s'arrêtant de nouveau et en secouant avec force le bras de son élève, tandis que Joseph, épouvanté, laissait tomber sa torche.

—Oui, je dis que c'est peu de chose, répondit Consuelo avec calme et fermeté; je vous l'ai dit à Venise dans une circonstance de ma vie qui fut bien cruelle et décisive. Je n'ai pas changé d'avis. Mon coeur n'est pas fait pour la lutte, et il ne saurait porter le poids de la haine et de la colère; il n'y a pas un coin dans mon âme où la rancune et la vengeance puissent trouver à se loger. Passez, méchantes passions! brûlantes fièvres, passez loin de moi! Si c'est à la seule condition de vous livrer mon sein que je dois posséder la gloire et le génie, adieu pour jamais, génie et gloire! allez couronner d'autres fronts et embraser d'autres poitrines; vous n'aurez même pas un regret de moi!»

Joseph s'attendait à voir le Porpora éclater d'une de ces colères à la fois terribles et comiques que la contradiction prolongée soulevait en lui. Déjà il tenait d'une main le bras de Consuelo pour l'éloigner du maître et la soustraire à un de ces gestes furibonds dont il la menaçait souvent, et qui n'amenaient pourtant jamais rien… qu'un sourire ou une larme. Il en fut de cette bourrasque comme des autres: le Porpora frappa du pied, gronda sourdement comme un vieux lion dans sa cage, et serra le poing en l'élevant vers le ciel avec véhémence; puis tout aussitôt il laissa retomber ses bras, poussa un profond soupir, pencha sa tête sur sa poitrine, et garda un silence obstiné jusqu'à la maison. La sérénité généreuse de Consuelo, sa bonne foi énergique, l'avaient frappé d'un respect involontaire. Il fit peut-être d'amers retours sur lui-même; mais il ne les avoua point, et il était trop vieux, trop aigri et trop endurci dans son orgueil d'artiste pour s'amender. Seulement, au moment où Consuelo lui donna le baiser du bonsoir, il la regarda d'un air profondément triste et lui dit d'une voix éteinte:

«C'en est donc fait! tu n'es plus artiste parce que la margrave de Bareith est une vieille coquine, et le ministre Kaunitz une vieille bavarde!

—Non, mon maître, je n'ai pas dit cela, répondit Consuelo en riant. Je saurai prendre gaiement les impertinences et les ridicules du monde; il ne me faudra pour cela ni haine ni dépit, mais ma bonne conscience et ma bonne humeur. Je suis encore artiste et je le serai toujours. Je conçois un autre but, une autre destinée à l'art que la rivalité de l'orgueil et la vengeance de l'abaissement. J'ai un autre mobile, et il me soutiendra.

—Et lequel, lequel? s'écria le Porpora en posant sur la table de l'antichambre son bougeoir, que Joseph venait de lui présenter. Je veux savoir lequel.

—J'ai pour mobile de faire comprendre l'art et de le faire aimer sans faire craindre et haïr la personne de l'artiste.»

Le Porpora haussa les épaules.

«Rêves de jeunesse, dit-il, je vous ai faits aussi!

—Eh bien, si c'est un rêve, reprit Consuelo, le triomphe de l'orgueil en est un aussi. Rêve pour rêve, j'aime mieux le mien. Ensuite j'ai un second mobile, maître: le désir de t'obéir et de te complaire.

—Je n'en crois rien, rien,» s'écria le Porpora en prenant son bougeoir avec humeur et en tournant le dos; mais dès qu'il eut la main sur le bouton de sa porte, il revint sur ses pas et alla embrasser Consuelo, qui attendait en souriant cette réaction de sensibilité.

Il y avait dans la cuisine, qui touchait à la chambre de Consuelo, un petit escalier en échelle qui conduisait à une sorte de terrasse de six pieds carrés au revers du toit. C'était là qu'elle faisait sécher les jabots et les manchettes du Porpora quand elle les avait blanchis. C'était là qu'elle grimpait quelquefois le soir pour babiller avec Beppo, quand le maître s'endormait de trop bonne heure pour qu'elle eût envie de dormir elle-même. Ne pouvant s'occuper dans sa propre chambre, qui était trop étroite et trop basse pour contenir une table, et craignant de réveiller son vieil ami en s'installant dans l'antichambre, elle montait sur la terrasse, tantôt pour y rêver seule en regardant les étoiles, tantôt pour raconter à son camarade de dévouement et de servitude les petits incidents de sa journée. Ce soir-là, ils avaient de part et d'autre mille choses à se dire. Consuelo s'enveloppa d'une pelisse dont elle rabattit le capuchon sur sa tête pour ne pas prendre d'enrouement, et alla rejoindre Beppo, qui l'attendait avec impatience. Ces causeries nocturnes sur les toits lui rappelaient les entretiens de son enfance avec Anzoleto; ce n'était pas la lune de Venise, les toits pittoresques de Venise, les nuits embrasées par l'amour et l'espérance; mais c'était la nuit allemande plus rêveuse et plus froide, la lune allemande plus vaporeuse et plus sévère; enfin, c'était l'amitié avec ses douceurs et ses bienfaits, sans les dangers et les frémissements de la passion.

Lorsque Consuelo eut raconté tout ce qui l'avait intéressée, blessée ou divertie chez la margrave, et que ce fut le tour de Joseph à parler:

«Tu as vu de ces secrets de cour, lui dit-il, les enveloppes et les cachets armoriés; mais comme les laquais ont coutume de lire les lettres de leurs maîtres, c'est à l'antichambre que j'ai appris le contenu de la vie des grands. Je ne te raconterai pas la moitié des propos dont la margrave douairière est le sujet. Tu en frémirais d'horreur et de dégoût. Ah! si les gens du monde savaient comme les valets parlent d'eux! si, de ces beaux salons où ils se pavanent avec tant de dignité, ils entendaient ce que l'on dit de leurs moeurs et de leur caractère de l'autre côté de la cloison? Tandis que le Porpora, tout à l'heure, sur les remparts, nous étalait sa théorie de lutte et de haine contre les puissants de la terre, il n'était pas dans la vraie dignité. L'amertume égarait son jugement. Ah! tu avais bien raison de le lui dire, il se ravalait au niveau des grands seigneurs, en prétendant les écraser de son mépris. Eh bien, il n'avait pas entendu les propos des valets dans l'antichambre, et, s'il l'eût fait, il eût compris que l'orgueil personnel et le mépris d'autrui, dissimulés sous les apparences du respect et les formes de la soumission, sont le propre des âmes basses et perverses. Ainsi le Porpora était bien beau, bien original, bien puissant tout à l'heure; quand il frappait le pavé de sa canne en disant: Courage, inimitié, ironie sanglante, vengeance éternelle! Mais ta sagesse était plus belle que son délire, et j'en étais d'autant plus frappé que je venais de voir des valets, des opprimés craintifs, des esclaves dépravés, qui, eux aussi, disaient à mes oreilles avec une rage sourde et profonde: Vengeance, ruse, perfidie, éternel dommage, éternelle inimitié aux maîtres qui se croient nos supérieurs et dont nous trahissons les turpitudes! Je n'avais jamais été laquais, Consuelo, et puisque je le suis, à la manière dont tu as été garçon durant notre voyage, j'ai fait des réflexions sur les devoirs de mon état présent, tu le vois.

—Tu as bien fait, Beppo, répondit la Porporina; la vie est une grande énigme, et il ne faut pas laisser passer le moindre fait sans le commenter et le comprendre. C'est toujours autant de deviné. Mais dis-moi donc si tu as appris là-bas quelque chose de cette princesse, fille de la margrave, qui, seule au milieu de tous ces personnages guindés, fardés et frivoles, m'a paru naturelle, bonne et sérieuse.

—Si j'en ai entendu parler? oh! certes! non-seulement ce soir, mais déjà bien des fois par Keller, qui coiffe sa gouvernante, et qui connaît bien les faits. Ce que je vais te raconter n'est donc pas une histoire d'antichambre, un propos de laquais; c'est une histoire véritable et de notoriété publique. Mais c'est une histoire effroyable; auras-tu le courage de l'entendre?

—Oui, car je m'intéresse à cette créature qui porte sur son front le sceau du malheur. J'ai recueilli deux ou trois mots de sa bouche qui m'ont fait voir en elle une victime du monde, une proie de l'injustice.

—Dis une victime de la scélératesse; et la proie d'une atroce perversité. La princesse de Culmbach (c'est le titre qu'elle porte) a été élevée à Dresde, par la reine de Pologne, sa tante, et c'est là que le Porpora l’a connue et lui a même, je crois, donné quelques leçons, ainsi qu'à la grande dauphine de France, sa cousine. La jeune princesse de Culmbach était belle et sage; élevée par une reine austère, loin d'une mère débauchée, elle semblait devoir être heureuse et honorée toute sa vie. Mais la margrave douairière, aujourd'hui comtesse Hoditz, ne voulait point qu'il en fût ainsi. Elle la fit revenir près d'elle, et feignit de vouloir la marier, tantôt avec un de ses parents, margrave aussi de Bareith, tantôt avec un autre parent, aussi prince de Culmbach; car cette principauté de Bareith-Culmbach compte plus de princes et de margraves qu'elle n'a de villages et de châteaux pour les apanager. La beauté et la pudeur de la princesse causaient à sa mère une mortelle jalousie; elle voulait l'avilir, lui ôter la tendresse et l'estime de son père, le margrave George-Guillaume (troisième margrave); ce n'est pas ma faute s'il y en a tant dans cette histoire: mais dans tous ces margraves, il n'y en eut pas un seul pour la princesse de Culmbach. Sa mère promit à un gentilhomme de la chambre de son époux, nommé Vobser, une récompense de quatre mille ducats pour déshonorer sa fille; et elle introduisit elle-même ce misérable la nuit dans la chambre de la princesse. Ses domestiques étaient avertis et gagnés, le palais fut sourd aux cris de la jeune fille, la mère tenait la porte… O Consuelo! tu frémis, et pourtant ce n'est pas tout. La princesse de Culmbach devint mère de deux jumeaux: la margrave les prit dans ses mains, les porta à son époux, les promena dans son palais, les montra à toute sa valetaille, en criant: «Voyez, voyez les enfants que cette dévergondée vient de mettre au monde!» Et au milieu de cette scène affreuse, les deux jumeaux périrent presque dans les mains de la margrave. Vobser eut l'imprudence d'écrire au margrave pour réclamer les quatre mille ducats que la margrave lui avait promis. Il les avait gagnés, il avait déshonoré la princesse. Le malheureux père, à demi imbécile déjà, le devint tout à fait dans cette catastrophe, et mourut de saisissement et de chagrin quelque temps après. Vobser, menacé par les autres membres de la famille, prit la fuite. La reine de Pologne ordonna que la princesse de Culmbach serait enfermée à la forteresse de Plassenbourg. Elle y entra, à peine relevée de ses couches, y passa plusieurs années dans une rigoureuse captivité, et y serait encore, si des prêtres catholiques, s'étant introduits dans sa prison, ne lui eussent promis la protection de l'impératrice Amélie, à condition qu'elle abjurerait la foi luthérienne. Elle céda à leurs insinuations et au besoin de recouvrer sa liberté; mais elle ne fut élargie qu'à la mort de la reine de Pologne; le premier usage qu'elle fit de son indépendance fut de revenir à la religion de ses pères. La jeune margrave de Bareith, Wilhelmine de Prusse, l'accueillit avec aménité dans sa petite cour. Elle s'y est fait aimer et respecter par ses vertus, sa douceur et sa sagesse. C'est une âme brisée, mais c'est encore une belle âme, et quoiqu'elle ne soit point vue favorablement à la cour de Vienne à cause de son luthéranisme, personne n'ose insulter à son malheur; personne ne peut médire de sa vie, pas même les laquais. Elle est ici en passant pour je ne sais quelle affaire; elle réside ordinairement à Bareith.

—Voilà pourquoi, reprit Consuelo, elle m'a tant parlé de ce pays-là, et tant engagée à y aller. Oh! Quelle histoire! Joseph! et quelle femme que la comtesse Hoditz! Jamais, non jamais le Porpora ne me traînera plus chez elle: jamais je ne chanterai plus pour elle!

—Et pourtant vous y pourriez rencontrer les femmes les plus pures et les plus respectables de la cour. Le monde marche ainsi, à ce qu'on assure. Le nom et la richesse couvrent tout, et, pourvu qu'on aille à l'église, on trouve ici une admirable tolérance.

—Cette cour de Vienne est donc bien hypocrite? dit Consuelo.

—Je crains, entre nous soit dit, répondit Joseph en baissant la voix, que notre grande Marie-Thérèse ne le soit un peu.»

Peu de jours après, le Porpora ayant beaucoup remué, beaucoup intrigué à sa manière, c'est-à-dire en menaçant, en grondant ou en raillant à droite et à gauche, Consuelo, conduite à la chapelle impériale par maître Reuter (l'ancien maître et l'ancien ennemi du jeune Haydn), chanta devant Marie-Thérèse la partie de Judith, dans l'oratorio: Betulia liberata, poëme de Métastase, musique de ce même Reuter. Consuelo fut magnifique, et Marie-Thérèse daigna être satisfaite. Quand le sacré concert fut terminé, Consuelo fut invitée, avec les autres chanteurs (Caffariello était du nombre), à passer dans une des salles du palais, pour faire une collation présidée par Reuter. Elle était à peine assise entre ce maître et le Porpora, qu'un bruit, à la fois, rapide et solennel, partant de la galerie voisine, fit tressaillir tous les convives, excepté Consuelo et Caffariello, qui s'étaient engagés dans une discussion animée sur le mouvement d'un certain choeur que l'un eût voulu plus vif et l'autre plus lent. «Il n'y a que le Maestro lui-même qui puisse trancher la question,» dit Consuelo en se retournant vers le Reuter. Mais, elle ne trouva plus ni le Reuter à sa droite, ni le Porpora à sa gauche: tout le monde s'était levé de table, et rangé en ligne, d'un air pénétré. Consuelo se trouva face à face avec une femme d'une trentaine d'années, belle de fraîcheur et d'énergie, vêtue de noir (tenue de chapelle), et accompagnée de sept enfants, dont elle tenait un par la main. Celui-là, c'était l'héritier du trône, le jeune César Joseph II; et cette belle femme, à la démarche aisée, à l'air affable et pénétrant, c'était Marie-Thérèse.

«Ecco la Giuditta?demanda l'impératrice en s'adressant à Reuter. Je suis fort contente de vous, mon enfant, ajouta-t-elle en regardant Consuelo des pieds à la tête; vous m'avez fait vraiment plaisir, et jamais je n'avais mieux senti la sublimité des vers de notre admirable poëte que dans votre bouche harmonieuse. Vous prononcez parfaitement bien, et c'est à quoi je tiens par-dessus tout. Quel âge avez-vous, Mademoiselle? Vous êtes Vénitienne? Élève du célèbre Porpora, que je vois ici avec intérêt? Vous désirez entrer au théâtre de la cour? Vous êtes faite pour y briller; et M. de Kaunitz vous protège.»

Ayant ainsi interrogé Consuelo, sans attendre ses réponses, et en regardant tour à tour Métastase et Kaunitz, qui l'accompagnaient, Marie-Thérèse fit un signe à un de ses chambellans, qui présenta un bracelet assez riche à Consuelo. Avant que celle-ci eût songé à remercier, l'impératrice avait déjà traversé la salle; elle avait déjà dérobé à ses regards l'éclat du front impérial. Elle s'éloignait avec sa royale couvée de princes et d'archiduchesses, adressant un mot favorable et gracieux à chacun des musiciens qui se trouvaient à sa portée, et laissant derrière elle comme une trace lumineuse dans tous ces yeux éblouis de sa gloire et de sa puissance.

Caffariello fut le seul qui conserva ou qui affecta de conserver son sang-froid: il reprit sa discussion juste où il l'avait laissée; et Consuelo, mettant le bracelet dans sa poche, sans songer à le regarder, recommença à lui tenir tête, au grand étonnement et au grand scandale des autres musiciens, qui, courbés sous la fascination de l'apparition impériale, ne concevaient pas qu'on pût songer à autre chose tout le reste de la journée. Nous n'avons pas besoin de dire que le Porpora faisait seul exception dans son âme, et par instinct et par système, à cette fureur de prosternation. Il savait se tenir convenablement incliné devant les souverains; mais, au fond du coeur, il raillait et méprisait les esclaves. Maître Reuter, interpellé par Caffariello sur le véritable mouvement du choeur en litige, serra les lèvres d'un air hypocrite; et, après s'être laissé interroger plusieurs fois, il répondit enfin d'un air très-froid:

«Je vous avoue, Monsieur, que je ne suis point à votre conversation. Quand Marie-Thérèse est devant mes yeux, j'oublie le monde entier; et longtemps après qu'elle a disparu, je demeure sous le coup d'une émotion qui ne me permet pas de penser à moi-même.

—Mademoiselle ne paraît point étourdie de l'insigne honneur qu'elle vient de nous attirer, dit M. Holzbaüer, qui se trouvait là, et dont l'aplatissement avait quelque chose de plus contenu que celui de Reuter. C'est affaire à vous, Signora, de parler avec les têtes couronnées. On dirait que vous n'avez fait autre chose toute votre vie.

—Je n'ai jamais parlé avec aucune tête couronnée, répondit tranquillement Consuelo, qui n'entendait point malice aux insinuations de Holzbaüer; et sa majesté ne m'a point procuré un tel avantage; car elle semblait, en m'interrogeant, m'interdire l'honneur ou m'épargner le trouble de lui répondre.

—Tu aurais peut-être souhaité faire la conversation avec l'impératrice? dit le Porpora d'un air goguenard..

—Je ne l'ai jamais souhaité, repartit Consuelo naïvement.

—C’est que Mademoiselle a plus d’insouciance que d’ambition, apparemment, reprit le Reuter avec un dédain glacial.

—Maître Reuter, dit Consuelo avec confiance et candeur, êtes-vous mécontent de la manière dont j'ai chanté votre musique?»

Reuter avoua que personne ne l'avait mieux chantée, même sous le règne de l'auguste et à jamais regrettéCharles VI.

«En ce cas, dit Consuelo, ne me reprochez pas mon insouciance. J'ai l'ambition de satisfaire mes maîtres, j'ai l'ambition de bien faire mon métier; quelle autre puis-je avoir? quelle autre ne serait ridicule et déplacée de ma part?

—Vous êtes trop modeste, Mademoiselle, reprit Holzbaüer. Il n'est point d'ambition trop vaste pour un talent comme le vôtre.

—Je prends cela pour un compliment plein de galanterie, répondit Consuelo; mais je ne croirai vous avoir satisfait un peu que le jour où vous m'inviterez à chanter sur le théâtre de la cour.»

Holzbaüer, pris au piège, malgré sa prudence, eut un accès de toux pour se dispenser de répondre, et se tira d'affaire par une inclination de tête courtoise et respectueuse. Puis, ramenant la conversation sur son premier terrain:

«Vous êtes vraiment, dit-il, d'un calme et d'un désintéressement sans exemple: vous n'avez pas seulement regardé le beau bracelet dont sa majesté vous a fait cadeau.

—Ah! c'est la vérité,» dit Consuelo en le tirant de sa poche, et en le passant à ses voisins qui étaient curieux de le voir et d'en estimer la valeur. Ce sera de quoi acheter du bois pour le poêle de mon maître, si je n'ai pas d'engagement cet hiver, pensait-elle; une toute petite pension nous serait bien plus nécessaire que des parures et des colifichets.

«Quelle beauté céleste que sa majesté! dit Reuter avec un soupir de componction, en lançant un regard oblique et dur à Consuelo.

—Oui, elle m'a semblé fort belle, répondit la jeune fille, qui ne comprenait rien aux coups de coude du Porpora.

—Elle vous asemblé? reprit le Reuter. Vous êtes difficile!

—J'ai à peine eu le temps de l'entrevoir. Elle a passé si vite!

—Mais son esprit éblouissant, ce génie qui se révèle à chaque syllabe sortie de ses lèvres!…

—J'ai à peine eu le temps de l'entendre: elle a parlé si peu!

—Enfin, Mademoiselle, vous êtes d'airain ou de diamant. Je ne sais ce qu'il faudrait pour vous émouvoir.

—J'ai été fort émue en chantant votre Judith, répondit Consuelo, qui savait être malicieuse dans l'occasion, et qui commençait à comprendre la malveillance des maîtres viennois envers elle.

—Cette fille a de l'esprit, sous son air simple, dit tout bas Holzbaüer à maître Reuter.

—C'est l'école du Porpora, répondit l'autre; mépris et moquerie.

—Si l'on n'y prend garde, le vieux récitatif et le styleosservatonous envahiront de plus belle que par le passé, reprit Holzbaüer; mais soyez tranquille, j'ai les moyens d'empêcher cettePorporinailleried'élever la voix.»

Quand on se leva de table, Caffariello dit à l'oreille de Consuelo:

«Vois-tu, mon enfant, tous ces gens-là, c'est de la franche canaille.Tu auras de la peine à faire quelque chose ici. Ils sont tous contre toi.Ils seraient tous contre moi s'ils l'osaient.

—Et que leur avons-nous donc fait? dit Consuelo étonnée.

—Nous sommes élèves du plus grand maître de chant qu'il y ait au monde. Eux et leurs créatures sont nos ennemis naturels, ils indisposeront Marie-Thérèse contre toi, et tout ce que tu dis ici lui sera répété avec de malicieux commentaires. Ou lui dira que tu ne l'as pas trouvée belle, et que tu as jugé son cadeau mesquin. Je connais toutes ces menées. Prends courage, pourtant; je te protégerai envers et contre tous, et je crois que l'avis de Caffariello en musique vaut bien celui de Marie-Thérèse.»

«Entre la méchanceté des uns et la folie des autres, me voilà fort compromise, pensa Consuelo en s'en allant. O Porpora! disait-elle dans son coeur, je ferai mon possible pour remonter sur le théâtre. O Albert! j'espère que je n'y parviendrai pas.»

Le lendemain, maître Porpora, ayant affaire en ville pour toute la journée, et trouvant Consuelo un peu pâle, l'engagea à faire un tour de promenade hors ville à laSpinnerin am Kreutz, avec la femme de Keller, qui s'était offerte pour l'accompagner quand elle le voudrait. Dès que le maestro fut sorti:

«Beppo, dit la jeune fille, va vite louer une petite voiture, et allons-nous-en tous deux voir Angèle et remercier le chanoine. Nous avions promis de le faire plus tôt, mais mon rhume me servira d'excuse.

—Et sous quel costume vous présenterez-vous au chanoine? dit Beppo.

—Sous celui-ci, répondit-elle. Il faut bien que le chanoine me connaisse et m'accepte sous ma véritable forme.

—Excellent chanoine! je me fais une joie de le revoir.

—Et moi aussi.

—Pauvre bon chanoine! je me fais une peine de songer…

—Quoi?

—Que la tête va lui tourner tout à fait.

—Et pourquoi donc? Suis-je une déesse? Je ne le pensais pas.

—Consuelo, rappelez-vous qu'il était aux trois quarts fou quand nous l'avons quitté!

—Et moi je te dis qu'il lui suffira de me savoir femme et de me voir telle que je suis, pour qu'il reprenne l'empire de sa volonté et redevienne ce que Dieu l'a fait, un homme raisonnable.

—Il est vrai que l'habit fait quelque chose. Ainsi, quand je vous ai revue ici transformée en demoiselle, après m'être habitué pendant quinze jours à te traiter comme un garçon… j'ai éprouvé je ne sais quel effroi, je ne sais quelle gêne dont je ne peux pas me rendre compte; et il est certain que durant le voyage… s'il m'eût été permis d'être amoureux de vous … Mais tu diras que je déraisonne…

—Certainement, Joseph, lu déraisonnes; et, de plus, tu perds le temps à babiller. Nous avons dix lieues à faire pour aller au prieuré et en revenir. Il est huit heures du matin, et il faut que nous soyons rentrés à sept heures du soir, pour le souper du maître.»

Trois heures après, Beppo et sa compagne descendirent à la porte du prieuré. Il faisait une belle journée; le chanoine contemplait ses fleurs d'un air mélancolique. Quand il vit Joseph, il fit un cri de joie et s'élança à sa rencontre; mais il resta stupéfait en reconnaissant son cher Bertoni sous des habits de femme.

«Bertoni, mon enfant bien-aimé, s'écria-t-il avec une sainte naïveté, que signifie ce travestissement, et pourquoi viens-tu me voir déguisé de la sorte? Nous ne sommes point au carnaval…

—Mon respectable ami, répondit Consuelo en lui baisant la main, il faut que Votre Révérence me pardonne de l'avoir trompée. Je n'ai jamais été garçon; Bertoni n'a jamais existé, et lorsque j'ai eu le bonheur de vous connaître, j'étais véritablement déguisée.

—Nous pensions, dit Joseph qui craignait de voir la consternation du chanoine se changer en mécontentement, que votre révérence n'était point la dupe d'une innocente supercherie. Cette feinte n'avait point été imaginée pour la tromper, c'était une nécessité imposée par les circonstances, et nous avons toujours cru que monsieur le chanoine avait la générosité et la délicatesse de s'y prêter.

—Vous l'avez cru? reprit le chanoine interdit et effrayé; et vous,Bertoni… je veux dire mademoiselle, vous l'avez cru aussi!

—Non, monsieur le chanoine, répondit Consuelo; je ne l'ai pas cru un instant. J'ai parfaitement vu que votre révérence ne se doutait nullement de la vérité.

—Et vous me rendez justice, dit le chanoine d'un ton un peu sévère, mais profondément triste; je ne sais point transiger avec la bonne foi, et si j'avais deviné votre sexe, je n'aurais jamais songé à insister comme je l'ai fait, pour vous engager à rester chez moi. Il a bien couru dans le village voisin, et même parmi mes gens, un bruit vague, un soupçon qui me faisait sourire, tant j'étais obstiné à me méprendre sur votre compte. On a dit qu'un des deux petits musiciens qui avaient chanté la messe le jour de la fête patronale, était une femme déguisée. Et puis, on a prétendu que ce propos était une méchanceté du cordonnier Gottlieb, pour effrayer et affliger le curé. Enfin, moi-même, j'ai démenti ce bruit avec assurance. Vous voyez que j'étais votre dupe bien complètement, et qu'on ne saurait l'être davantage.

—Il y a eu une grande méprise, répondit Consuelo avec l'assurance de la dignité; mais il n'y a point eu de dupe, monsieur le chanoine. Je ne crois pas m'être éloignée un seul instant du respect qui vous est dû, et des convenances que la loyauté impose. J'étais la nuit sans gîte sur le chemin, écrasée de soif et de fatigue, après une longue route à pied. Vous n'eussiez pas refusé l'hospitalité à une mendiante. Vous me l'avez accordée au nom de la musique, et j'ai payé mon écot en musique. Si je ne suis pas partie malgré vous dès le lendemain, c'est grâce à des circonstances imprévues qui me dictaient un devoir au-dessus de tous les autres. Mon ennemie, ma rivale, ma persécutrice tombait des nues à votre porte, et, privée de soins et de secours, avait droit à mes secours et à mes soins. Votre révérence se rappelle bien le reste; elle sait bien que si j'ai profité de sa bienveillance, ce n'est pas pour mon compte. Elle sait bien aussi que je me suis éloignée aussitôt que mon devoir a été accompli; et si je reviens aujourd'hui la remercier en personne des bontés dont elle m'a comblée, c'est que la loyauté me faisait un devoir de la détromper moi-même et de lui donner les explications nécessaires à notre mutuelle dignité.

—Il y a dans tout ceci, dit le chanoine à demi vaincu, quelque chose de mystérieux et de bien extraordinaire. Vous dites que la malheureuse dont j'ai adopté l'enfant était votre ennemie, votre rivale… Qui êtes-vous donc vous-même, Bertoni?… Pardonnez-moi si ce nom revient toujours sur mes lèvres, et dites-moi comment je dois vous appeler désormais.

—Je m'appelle la Porporina, répondit Consuelo; je suis l'élève du Porpora, je suis cantatrice. J'appartiens au théâtre.

—Ah! fort bien! dit le chanoine avec un profond soupir. J'aurais dû le deviner à la manière dont vous avez joué votre rôle, et, quant à votre talent prodigieux pour la musique, je ne dois plus m'en étonner; vous avez été à bonne école. Puis-je vous demander si monsieur Beppo est votre frère… ou votre mari?

—Ni l'un ni l'autre. Il est mon frère par le coeur, rien que mon frère, monsieur le Chanoine; et si mon âme ne s'était pas sentie aussi chaste que la vôtre, je n'aurais pas souillé de ma présence la sainteté de votre demeure.»

Consuelo avait, pour dire la vérité, un accent irrésistible, et dont le chanoine subit la puissance, comme les âmes pures et droites subissent toujours celle de la sincérité. Il se sentit comme soulagé d'un poids énorme, et, tout en marchant lentement entre ses deux jeunes protégés, il interrogea Consuelo avec une douceur et un retour d'affection sympathique qu'il oublia peu à peu de combattre en lui-même. Elle lui raconta rapidement, et sans lui nommer personne, les principales circonstances de sa vie; ses fiançailles au lit de mort de sa mère avec Anzoleto, l'infidélité de celui-ci, la haine de Corilla, les outrageants desseins de Zustiniani, les conseils du Porpora, le départ de Venise, l'attachement qu'Albert avait pris pour elle, les offres de la famille de Rudolstadt, ses propres hésitations et ses scrupules, sa fuite du château des Géants, sa rencontre avec Joseph Haydn, son voyage, son effroi et sa compassion au lit de douleur de la Corilla, sa reconnaissance pour la protection accordée par le chanoine à l'enfant d'Anzoleto; enfin son retour à Vienne, et jusqu'à l'entrevue qu'elle avait eue la veille avec Marie-Thérèse. Joseph n'avait pas su jusque-là toute l'histoire de Consuelo; elle ne lui avait jamais parlé d'Anzoleto, et le peu de mots qu'elle venait de dire de son affection passée pour ce misérable ne le frappa pas très-vivement; mais sa générosité à l'égard de Corilla, et sa sollicitude pour l'enfant, lui firent une si profonde impression, qu'il se détourna pour cacher ses larmes. Le chanoine ne retint pas les siennes. Le récit de Consuelo, concis, énergique et sincère, lui fit le même effet qu'un beau roman qu'il aurait lu, et justement il n'avait jamais lu un seul roman, et celui-là fut le premier de sa vie qui l'initia aux émotions vives de la vie des autres. Il s'était assis sur un banc pour mieux écouter, et quand la jeune fille eut tout dit, il s'écria:

«Si tout cela est la vérité, comme je le crois, comme il me semble que je le sens dans mon coeur, par la volonté du ciel, vous êtes une sainte fille… Vous êtes sainte Cécile revenue sur la terre! Je vous avouerai franchement que je n'ai jamais eu de préjugé contre le théâtre, ajouta-t-il après un instant de silence et de réflexion, et vous me prouvez qu'on peut faire son salut là comme ailleurs. Certainement, si vous persistez à être aussi pure et aussi généreuse que vous l'avez été jusqu'à ce jour, vous aurez mérité le ciel, mon cher Bertoni!… Je vous le dis comme je le pense, ma chère Porporina!

—Maintenant, monsieur le chanoine, dit Consuelo en se levant, donnez-moi des nouvelles d'Angèle avant que je prenne congé de Votre Révérence.

—Angèle se porte bien et vient à merveille, répondit le chanoine. Ma jardinière en prend le plus grand soin, et je la vois à tout instant qui la promène dans mon parterre. Elle poussera au milieu des fleurs, comme une fleur de plus sous mes yeux, et quand le temps d'en faire une âme chrétienne sera venu, je ne lui épargnerai pas la culture. Reposez-vous sur moi de ce soin, mes enfants. Ce que j'ai promis à la face du ciel, je l'observerai religieusement. Il paraît que madame sa mère ne me disputera pas ce soin; car, bien qu'elle soit à Vienne, elle n'a pas envoyé une seule fois demander des nouvelles de sa fille.

—Elle a pu le faire indirectement, et sans que vous l'ayez su, répondit Consuelo; je ne puis croire qu'une mère soit indifférente à ce point. Mais la Corilla brigue un engagement au théâtre de la cour. Elle sait que Sa Majesté est fort sévère, et n'accorde point sa protection aux personnes tarées. Elle a intérêt à cacher ses fautes, du moins jusqu'à ce que son engagement soit signé. Gardons-lui donc le secret.

—Et elle vous fait concurrence cependant! s'écria Joseph; et on dit qu'elle l'emportera, par ses intrigues; qu'elle vous diffame déjà dans la ville; qu'elle vous a présentée comme la maîtresse du comte Zustiniani. On a parlé de cela à l'ambassade, Keller me la dit… On en était indigné; mais on craignait qu'elle ne persuadât M. de Kaunitz, qui écoute volontiers ces sortes d'histoires, et qui ne tarit pas en éloges sur la beauté de Corilla…

—Elle a dit de pareilles choses!» dit Consuelo en rougissant d'indignation; puis elle ajouta avec calme: «Cela devait être, j'aurais dû m'y attendre.

—Mais il n'y a qu'un mot à dire pour déjouer toutes ses calomnies, repritJoseph; et ce mot je le dirai, moi! Je dirai que…

—Tu ne diras rien, Beppo, ce serait une lâcheté et une barbarie. Vous ne le direz pas non plus, monsieur le chanoine, et si j'avais envie de le dire, vous m'en empêcheriez, n'est-il pas vrai?

—Ame vraiment évangélique! s'écria le chanoine. Mais songez que ce secret n'en peut pas être un bien longtemps. Il suffit de quelques valets et de quelques paysans qui ont constaté et qui peuvent ébruiter le fait, pour qu'on sache avant quinze jours que la chaste Corilla est accouchée ici d'un enfant sans père, qu'elle a abandonné par-dessus le marché.

—Avant quinze jours, la Corilla ou moi sera engagée. Je ne voudrais pas l'emporter sur elle par un acte de vengeance. Jusque-là, Beppo, silence, ou je te retire mon estime et mon amitié. Et maintenant, adieu, monsieur le chanoine. Dites-moi que vous me pardonnez, tendez-moi encore une main paternelle, et je me retire, avant que vos gens aient vu ma figure sous cet habit.

—Mes gens diront ce qu'ils voudront, et mon bénéfice ira au diable, si le ciel veut qu'il en soit ainsi! Je viens de recueillir un héritage qui me donne le courage de braver les foudres de l'ordinaire. Ainsi, mes enfants, ne me prenez pas pour un saint; je suis las d'obéir et de me contraindre; je veux vivre honnêtement et sans terreurs imbéciles. Depuis que je n'ai plus le spectre de Brigide à mes côtés, et depuis surtout que je me vois à la tête d'une fortune indépendante, je me sens brave comme un lion. Or donc, venez déjeuner avec moi; nous baptiserons Angèle après, et puis nous ferons de la musique jusqu'au dîner.»

Il les entraîna au prieuré.

«Allons, André, Joseph! cria-t-il à ses valets en entrant; venez voir le signor Bertoni métamorphosé en dame. Vous ne vous seriez pas attendus à cela? ni moi non plus! Eh bien, dépêchez-vous de partager ma surprise, et mettez-nous vite le couvert.»

Le repas fut exquis, et nos jeunes gens virent que si de graves modifications s'étaient faites dans l'esprit du chanoine, ce n'était pas sur l'habitude de la bonne chère qu'elles avaient opéré. On porta ensuite l'enfant dans la chapelle du prieuré. Le chanoine quitta sa douillette, endossa une soutane et un surplis, et fit la cérémonie. Consuelo et Joseph firent l'office de parrain et de marraine, et le nom d'Angèle fut confirmé à la petite fille. Le reste de l'après-midi fut consacré à la musique, et les adieux vinrent ensuite. Le chanoine se lamenta de ne pouvoir retenir ses amis à dîner; mais il céda à leurs raisons, et se consola à l'idée de les revoir à Vienne, où il devait bientôt se rendre pour passer une partie de l'hiver. Tandis qu'on attelait leur voiture, il les conduisit dans la serre pour leur faire admirer plusieurs plantes nouvelles dont il avait enrichi sa collection. Le jour baissait, mais le chanoine, qui avait l'odorat fort exercé, n'eut pas plus tôt fait quelques pas sous les châssis de son palais transparent qu'il s'écria:

«Je démêle ici un parfum extraordinaire! Le glaïeul-vanille aurait-il fleuri? Mais non; ce n'est pas là l'odeur de mon glaïeul. Le strelitzia est inodore… les cyclamens ont un arôme moins pur et moins pénétrant. Qu'est-ce donc qui se passe ici? Si mon volkameria n'était point mort, hélas! je croirais que c'est lui que je respire! Pauvre plante! je n'y veux plus penser.»

Mais tout à coup le chanoine fit un cri de surprise et d'admiration en voyant s'élever devant lui, dans une caisse, le plus magnifique volkameria qu'il eût vu de sa vie, tout couvert de ses grappes de petites roses blanches doublées de rose, dont le suave parfum remplissait la serre et dominait toutes les vulgaires senteurs éparses à l'entour.

«Est-ce un prodige? D'où me vient cet avant-goût du paradis, cette fleur du jardin de Béatrix? s'écria-t-il dans un ravissement poétique.

—Nous l'avons apporté dans notre voiture avec tous les soins imaginables, répondit Consuelo; permettez-nous de vous l'offrir en réparation d'une affreuse imprécation sortie de ma bouche un certain jour, et dont je me repentirai toute ma vie:

—Oh! ma chère fille! quel don, et avec quelle délicatesse il est offert! dit le chanoine attendri. O cher volkameria! tu auras un nom particulier comme j'ai coutume d'en donner aux individus les plus splendides de ma collection; tu t'appelleras Bertoni, afin de consacrer le souvenir d'un être qui n'est plus et que j'ai aimé avec des entrailles de père.

—Mon bon père, dit Consuelo en lui serrant la main, vous devez vous habituer à aimer vos filles autant que vos fils. Angèle n'est point un garçon…

—Et la Porporina est ma fille aussi! dit le chanoine; oui, ma fille, oui, oui, ma fille!» répéta-t-il en regardant alternativement Consuelo et le volkameria-Bertoni avec des yeux remplis de larmes.

A six heures, Joseph et Consuelo étaient rentrés au logis. La voiture les avait laissés à l'entrée du faubourg, et rien ne trahit leur innocente escapade. Le Porpora s'étonna seulement que Consuelo n'eût pas meilleur appétit après une promenade dans les belles prairies qui entourent la capitale de l'empire. Le déjeuner du chanoine avait peut-être rendu Consuelo un peu friande ce jour-là. Mais le grand air et le mouvement lui Procurèrent un excellent sommeil, et le lendemain elle se sentit en voix et en courage plus qu'elle ne l'avait encore été à Vienne.


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