LXXXIX.

Dans l'incertitude de sa destinée, Consuelo, croyant trouver peut-être une excuse ou un motif à celle de son coeur, se décida enfin à écrire au comte Christian de Rudolstadt, pour lui faire part de sa position vis-à-vis du Porpora, des efforts que ce dernier tentait pour la faire rentrer au théâtre, et de l'espérance qu'elle nourrissait encore de les voir échouer. Elle lui parla sincèrement, lui exposa tout ce qu'elle devait de reconnaissance, de dévouement et de soumission à son vieux maître, et, lui confiant les craintes qu'elle éprouvait à l'égard d'Albert, elle le priait instamment de lui dicter la lettre qu'elle devait écrire à ce dernier pour le maintenir dans un état de confiance et de calme. Elle terminait en disant: «J'ai demandé du temps à Vos Seigneuries pour m'interroger moi-même et me décider. Je suis résolue à tenir ma parole, et je puis jurer devant Dieu que je me sens la force de fermer mon coeur et mon esprit à toute fantaisie contraire, comme à toute nouvelle affection. Et cependant, si je rentre au théâtre, j'adopte un parti qui est, en apparence, une infraction à mes promesses, un renoncement formel à l'espérance de les tenir. Que Votre Seigneurie me juge, ou plutôt qu'elle juge le destin qui me commande et le devoir qui me gouverne. Je ne vois aucun moyen de m'y soustraire sans crime. J'attends d'elle un conseil supérieur à celui de ma propre raison; mais pourra-t-il être contraire à celui de ma conscience?»

Lorsque cette lettre fut cachetée et confiée à Joseph pour qu'il la fit partir, Consuelo se sentit plus tranquille, ainsi qu'il arrive dans une situation funeste, lorsqu'on a trouvé un moyen de gagner du temps et de reculer le moment de la crise. Elle se disposa donc à rendre avec Porpora une visite, considérée par celui-ci comme importante et décisive, au très-renommé et très-vanté poëte impérial, M. l'abbé Métastase.

—Ce personnage illustre avait alors environ cinquante ans; il était d'une belle figure, d'un abord gracieux, d'une conversation charmante, et Consuelo eût ressenti pour lui une vive sympathie, si elle n'eût eu, en se rendant à la maison qu'habitaient, à différents étages, le poëte impérial et le perruquier Keller, la conversation suivante avec Porpora:

«Consuelo (c'est le Porpora qui parle), tu vas voir un homme de bonne mine, à l'œil vif et noir, au teint vermeil, à la bouche fraîche et souriante, qui veut, à toute force, être en proie à une maladie lente, cruelle et dangereuse; un homme qui mange, dort, travaille et engraisse tout comme un autre, et qui prétend être livré à l'insomnie, à la diète, à l'accablement, au marasme. N'aie pas la maladresse, lorsqu'il va se plaindre devant toi de ses maux, de lui dire qu'il n'y paraît point, qu'il a fort bon visage, ou toute autre platitude semblable; car il veut qu'on le plaigne, qu'on s'inquiète et qu'on le pleure d'avance. N'aie pas le malheur non plus de lui parler de la mort, ou d'une personne morte; il a peur de la mort, et ne veut pas mourir. Et cependant ne commets pas la balourdise de lui dire en le quittant: «J'espère que votre précieuse santé sera bientôt meilleure;» car il veut qu'on le croie mourant, et, s'il pouvait persuader aux autres qu'il est mort, il en serait fort content, à condition toutefois qu'il ne le crût pas lui-même.

—Voilà une sotte manie pour un grand homme, répondit Consuelo. Que faudra-t-il donc lui dire, s'il ne faut lui parler ni de guérison, ni de mort?

—Il faut lui parler de sa maladie, lui faire mille questions, écouter tout le détail de ses souffrances et de ses incommodités, et, pour conclure, lui dire qu'il ne se soigne pas assez, qu'il s'oublie lui-même, qu'il ne se ménage point, qu'il travaille trop. De cette façon, nous le disposerons en notre faveur.

—N'allons-nous pas lui demander pourtant de faire un poëme et de vous le faire mettre en musique, afin que je puisse le chanter? Comment pouvons-nous à la fois lui conseiller de ne point écrire et le conjurer d'écrire pour nous au plus vite?

—Tout cela s'arrange dans la conversation; il ne s'agit que de placer les choses à propos.»

Le maestro voulait que son élève sût se rendre agréable au poëte; mais, sa causticité naturelle ne lui permettant point de dissimuler les ridicules d'autrui, il commettait lui-même la maladresse de disposer Consuelo à l'examen clairvoyant, et à cette sorte de mépris intérieur qui nous rend peu aimables et peu sympathiques à ceux dont le besoin est d'être flattés et admirés sans réserve. Incapable d'adulation et de tromperie, elle souffrit d'entendre le Porpora caresser les misères du poëte, et le railler cruellement sous les dehors d'une pieuse commisération pour des maux imaginaires. Elle en rougit plusieurs fois, et ne put que garder un silence pénible, en dépit des signes que lui faisait son maître pour qu'elle le secondât.

La réputation de Consuelo commençait à se répandre à Vienne; elle avait chanté dans plusieurs salons, et son admission au théâtre italien était une hypothèse qui agitait un peu la coterie musicale. Métastase était tout-puissant; que Consuelo gagnât sa sympathie en caressant à propos son amour-propre, et il pouvait confier au Porpora le soin de mettre en musique sonAttilio Regolo, qu'il gardait en portefeuille depuis plusieurs années. Il était donc bien nécessaire que l'élève plaidât pour le maître, car le maître ne plaisait nullement au poëte impérial. Métastase n'était pas Italien pour rien, et les Italiens ne se trompent pas aisément les uns les autres. Il avait trop de finesse et de pénétration pour ne point savoir que Porpora avait une médiocre admiration pour son génie dramatique, et qu'il avait censuré plus d'une fois avec rudesse (à tort ou à raison) son caractère craintif, son égoïsme et sa fausse sensibilité. La réserve glaciale de Consuelo, le peu d'intérêt qu'elle semblait prendre à sa maladie, ne lui parurent point ce qu'ils étaient en effet, le malaise d'une respectueuse pitié. Il y vit presque une insulte, et s'il n'eût été esclave de la politesse et du savoir-faire, il eût refusé net de l'entendre chanter; il y consentit pourtant après quelques minauderies, alléguant l'excitation de ses nerfs et la crainte qu'il avait d'être ému. Il avait entendu Consuelo chanter son oratorio deJudith; mais il fallait qu'il prît une idée d'elle dans le genre scénique, et Porpora insistait beaucoup.

«Mais que faire, et comment chanter, lui dit tout bas Consuelo, s'il faut craindre de l'émouvoir?

—Il faut l'émouvoir, au contraire, répondit de même le maestro. Il aime beaucoup à être arraché à sa torpeur, parce que, quand il est bien agité, il se sent en veine d'écrire.»

Consuelo chanta un air d'Achille in Sciro, la meilleure oeuvre dramatique de Métastase, qui avait été mise en musique par Caldara, en 1736, et représentée aux fêtes du mariage de Marie-Thérèse. Métastase fut aussi frappé de sa voix et de sa méthode qu'il l'avait été à la première audition; mais il était résolu à se renfermer dans le même silence froid et gêné qu'elle avait gardé durant le récit de sa maladie. Il n'y réussit point; car il était artiste en dépit de tout, le digne homme, et quand un noble interprète fait vibrer dans l'âme du poëte les accents de sa muse et le souvenir de ses triomphes, il n'est guère de rancune qui tienne.

L'abbé Métastase, essaya de se défendre contre ce charme tout-puissant. Il toussa beaucoup, s'agita sur son fauteuil comme un homme distrait par la souffrance, et puis, tout à coup reporté à des souvenirs plus émouvants encore que ceux de sa gloire, il cacha son visage dans son mouchoir et se mit à sangloter. Le Porpora, caché derrière son fauteuil, faisait signe à Consuelo de ne pas le ménager, et se frottait les mains d'un air malicieux.

Ces larmes, qui coulaient abondantes et sincères, réconcilièrent tout à coup la jeune fille avec le pusillanime abbé. Aussitôt qu'elle eut fini son air, elle s'approcha pour lui baiser la main et pour lui dire cette fois avec une effusion convaincante:

«Hélas! Monsieur, que je serais fière et heureuse de vous avoir ému ainsi, s'il ne m'en coûtait un remords! La crainte de vous avoir fait du mal empoisonne ma joie!

—Ah! ma chère enfant, s'écria l'abbé tout à fait gagné, vous ne savez pas, vous ne pouvez pas savoir le bien et le mal que vous m'avez fait. Jamais jusqu'ici je n'avais entendu une voix de femme qui me rappelât celle de ma chère Marianna! et vous me l'avez tellement rappelée, ainsi que sa manière et son expression, que j'ai cru l'entendre elle-même. Ah! vous m'avez brisé le coeur!»

Et il recommença à sangloter.

«Sa Seigneurie parle d'une personne bien illustre, et que tu dois te proposer constamment pour modèle, dit le Porpora à son élève, la célèbre et incomparable Marianna Bulgarini.

—LaRomanina?s'écria Consuelo; ah! je l'ai entendue dans mon enfance à Venise; c'est mon premier grand souvenir, et je ne l'oublierai jamais.

—Je vois bien que vous l'avez entendue, et qu'elle vous a laissé une impression ineffaçable, reprit le Métastase. Ah! jeune fille, imitez-la en tout, dans son jeu comme dans son chant, dans sa bonté comme dans sa grandeur, dans sa puissance comme dans son dévouement! Ah! qu'elle était belle lorsqu'elle représentait la divine Vénus, dans le premier opéra que je fis à Rome! Celle à elle que je dus mon premier triomphe.

—Et c'est à Votre Seigneurie qu'elle a dû ses plus beaux succès, dit lePorpora.

—Il est vrai que nous avons contribué à la fortune l'un de l'autre. Mais rien n'a pu m'acquitter assez envers elle. Jamais tant d'affection, jamais tant d'héroïque persévérance et de soins délicats n'ont habité l'âme d'une mortelle. Ange de ma vie, je te pleurerai éternellement, et je n'aspire qu'à te rejoindre!»

Ici l'abbé pleura encore. Consuelo était fort émue, Porpora affecta de l'être; mais, en dépit de lui-même, sa physionomie restait ironique et dédaigneuse. Consuelo le remarqua et se promit de lui reprocher cette méfiance ou cette dureté. Quant à Métastase, il ne vit que l'effet qu'il souhaitait produire, l'attendrissement et l'admiration de la bonne Consuelo. Il était de la véritable espèce des poëtes: c'est-à-dire qu'il pleurait plus volontiers devant les autres que dans le secret de sa chambre, et qu'il ne sentait jamais si bien ses affections et ses douleurs que quand il les racontait avec éloquence. Entraîné par l'occasion, il fit à Consuelo le récit de cette partie de sa jeunesse où la Romanina a joué un si grand rôle; les services que cette généreuse amie lui rendit, le soin filial qu'elle prit de ses vieux parents, le sacrifice maternel qu'elle accomplit en se séparant de lui pour l'envoyer faire fortune à Vienne; et quand il en fut à la scène des adieux, quand il eut dit, dans les termes les plus choisis et les plus tendres, de quelle manière sa chère Marianna, le coeur déchiré et la poitrine gonflée de sanglots, l'avait exhorté à l'abandonner pour ne songer qu'à lui-même, il s'écria:

«Oh! que si elle eût deviné l'avenir qui m'attendait loin d'elle, que si elle eût prévu les douleurs, les combats, les terreurs, les angoisses, les revers et jusqu'à l'affreuse maladie qui devaient être mon partage ici, elle se fût bien épargné ainsi qu'à moi une si affreuse immolation! Hélas! j'étais loin de croire que nous nous faisions d'éternels adieux, et que nous ne devions jamais nous rencontrer sur la terre!

—Comment! vous ne vous êtes point revus? dit Consuelo dont les yeux étaient baignés de larmes, car la parole du Métastase avait un charme extraordinaire: elle n'est point venue à Vienne?

—Elle n'y est jamais venue! répondit l'abbé d'un air accablé.

—Après tant de dévouement, elle n'a pas eu le courage de venir ici vous retrouver? reprit Consuelo, à qui le Porpora faisait en vain des yeux terribles.»

Le Métastase ne répondit rien: il paraissait absorbé dans ses pensées.

«Mais elle pourrait y venir encore? poursuivit Consuelo avec candeur, et elle y viendra certainement. Cet heureux événement vous rendra la santé.»

L'abbé pâlit et fit un geste de terreur. Le maestro toussa de toute sa force, et Consuelo, se rappelant tout à coup que la Romanina était morte depuis plus de dix ans, s'aperçut de l'énorme maladresse qu'elle commettait en rappelant l'idée de la mort à cet ami, qui n'aspirait, selon lui, qu'à rejoindre sa bien-aimée dans la tombe. Elle se mordit les lèvres, et se retira bientôt avec son maître, lequel n'emportait de cette visite que de vagues promesses et force civilités, comme à l'ordinaire.

«Qu'as-tu fait, tête de linotte? dit-il à Consuelo dès qu'ils furent dehors.

—Une grande sottise, je le vois bien. J'ai oublié que la Romanina ne vivait plus; mais croyez-vous bien, maître, que cet homme si aimant et si désolé soit attaché à la vie autant qu'il vous plaît de le dire? Je m'imagine, au contraire, que le regret d'avoir perdu son amie est la seule cause de son mal, et que si quelque terreur superstitieuse lui fait redouter l'heure suprême, il n'en est pas moins horriblement et sincèrement las de vivre.

—Enfant! dit le Porpora, on n'est jamais las de vivre quand on est riche, honoré, adulé et bien portant; et quand on n'a jamais eu d'autres soucis et d'autres passions que celle-là, on ment et on joue la comédie quand on maudit l'existence.

—Ne dites pas qu'il n'a jamais eu d'autres passions. Il aimé la Marianna, et je m'explique pourquoi il a donné ce nom chéri à sa filleule et à sa nièce Marianna Martiez…»

Consuelo avait failli dire l'élève de Joseph; mais elle s'arrêta brusquement.

«Achève, dit le Porpora, sa filleule, sa nièce ou sa fille.

—On le dit; mais que m'importe?

—Cela prouverait, du moins, que le cher abbé s'est consolé assez vite de l'absence de sa bien-aimée; mais lorsque tu lui demandais (que Dieu confonde ta stupidité!) pourquoi sa chère Marianna n'était pas venue le rejoindre ici, il ne t'a pas répondu, et je vais répondre à sa place. La Romanina lui avait bien, en effet, rendu les plus grands services qu'un homme puisse accepter d'une femme. Elle l'avait bien nourri, logé, habillé, secouru, soutenu en toute occasion; elle l'avait bien aidé à se faire nommerpoeta cesareo. Elle s'était bien faite la servante, l'amie, la garde-malade, la bienfaitrice de ses vieux-parents. Tout cela est exact. La Marianna avait un grand coeur: je l'ai beaucoup connue; mais ce qu'il y a de vrai aussi, c'est qu'elle désirait ardemment se réunir à lui, en se faisant admettre au théâtre de la cour. Et ce qu'il y a de plus vrai encore, c'est que monsieur l'abbé ne s'en souciait pas du tout et ne le permit jamais. Il y avait bien entre eux un commerce de lettres les plus tendres du monde. Je ne doute pas que celles du poëte ne fussent des chefs-d'oeuvre. On les imprimera: il le savait bien. Mais tout en disant à sadilettissima amicaqu'il soupirait après le jour de leur réunion, et qu'il travaillait sans cesse à faire luire ce jour heureux sur leur existence, le maître renard arrangeait les choses de manière à ce que la malencontreuse cantatrice ne vînt pas tomber au beau milieu de ses illustres et lucratives amours avec une troisième Marianna (car ce nom-là est une heureuse fatalité dans sa vie), la noble et toute-puissante comtesse d'Althan, favorite du dernier César. On dit qu'il en est résulté un mariage secret; je le trouve donc fort mal venu à s'arracher les cheveux pour cette pauvre Romanina, qu'il a laissée mourir de chagrin tandis qu'il faisait des madrigaux dans les bras des dames de la cour.

—Vous commentez et vous jugez tout cela avec un cynisme cruel, mon cher maître, reprit Consuelo attristée.

—Je parle comme tout le monde; je n'invente rien; c'est la voix publique qui affirme tout cela: Va, tous les comédiens ne sont pas au théâtre; c'est un vieux proverbe.

—La voix publique n'est pas toujours la plus éclairée, et, en tous cas, ce n'est jamais la plus charitable. Tiens, maître, je ne puis pas croire qu'un homme de ce renom et de ce talent ne soit rien de plus qu'un comédien en scène. Je l'ai vu pleurer des larmes véritables, et quand même il aurait à se reprocher d'avoir trop vite oublié sa première Marianna, ses remords ne feraient qu'ajouter à la sincérité de ses regrets d'aujourd'hui. En tout ceci, j'aime mieux le croire faible que lâche. On l'avait fait abbé, on le comblait de bienfaits; la cour était dévote; ses amours avec une comédienne y eussent fait grand scandale. Il n'a pas voulu précisément trahir et tromper la Bulgarini: il a eu peur, il a hésité, il a gagné du temps,… elle est morte…

—Et il en a remercié la Providence, ajouta l'impitoyable maestro. Et maintenant notre impératrice lui envoie des boîtes et des bagues avec son chiffre en brillants; des plumes de lapis avec des lauriers en brillants; des pots en or massif remplis de tabac d'Espagne, des cachets faits d'un seul gros brillant, et tout cela brille si fort, que les yeux du poëte sont toujours baignés de larmes.

—Et tout cela peut-il le consoler d'avoir brisé le coeur de la Romanina?

—Il se peut bien que non. Mais le désir de ces choses l'a décidé à le faire.

—Triste vanité! Pour moi, j'ai eu bien de la peine à m'empêcher de rire quand il nous a montré son chandelier d'or à chapiteau d'or, avec la devise ingénieuse que l'impératrice y a fait graver:

Perche possa risparamiare i suoi occhi!

Voilà, en effet, qui est bien délicat et qui le faisait s'écrier avec emphase:Affettuosa espressione valutabile più assai dell' oro!Oh! le pauvre homme!

—O l'homme malheureux!» dit Consuelo en soupirant.

Et elle rentra fort triste, car elle avait fait involontairement un rapprochement terrible entre la situation de Métastase à l'égard de Marianna et la sienne propre à l'égard d'Albert. «Attendre et mourir! se disait-elle: est-ce donc là le sort de ceux qui aiment passionnément? Faire attendre et faire mourir, est-ce donc là la destinée de ceux qui poursuivent la chimère de la gloire?»

«Qu'as-tu à rêver ainsi? lui dit le maestro; il me semble que tout va bien, et que, malgré tes gaucheries, tu as conquis le Métastase.

—C'est une maigre conquête que celle d'une âme faible, répondit-elle, et je ne crois pas que celui qui a manqué de courage pour faire admettre Marianna au théâtre impérial en retrouve un peu pour moi.

—Le Métastase, en fait d'art, gouverne désormais l'impératrice.

—Le Métastase, en fait d'art, ne conseillera jamais à l'impératrice que ce qu'elle paraîtra désirer, et on a beau parler des favoris et des conseillers de Sa Majesté… J'ai vu les traits de Marie-Thérèse, et je vous le dis, mon maître, Marie-Thérèse est trop politique pour avoir des amants, trop absolue pour avoir des amis.

—Eh bien, dit le Porpora soucieux, il faut gagner l'impératrice elle-même, il faut que tu chantes dans ses appartements un matin, et qu'elle te parle, qu'elle cause avec toi. On dit qu'elle n'aime que les personnes vertueuses. Si elle a ce regard d'aigle qu'on lui prête, elle te jugera et te préférera. Je vais tout mettre en oeuvre pour qu'elle te voie en tête-à-tête.»

Un matin, Joseph, étant occupé à frotter l'antichambre du Porpora, oublia que la cloison était mince et le sommeil du maestro léger; il se laissa aller machinalement à fredonner une phrase musicale qui lui venait à l'esprit, et qu'accompagnait rhythmiquement le mouvement de sa brosse sur le plancher. Le Porpora, mécontent d'être éveillé avant l'heure, s'agite dans son lit, essaie de se rendormir, et, poursuivi par cette voix belle et fraîche qui chante avec justesse et légèreté une phrase fort gracieuse et fort bien faite, il passe sa robe de chambre et va regarder par le trou de la serrure, moitié charmé de ce qu'il entend, moitié courroucé contre l'artiste qui vient sans façon composer chez lui avant son lever. Mais quelle surprise! c'est Beppo qui chante et qui rêve, et qui poursuit son idée tout en vaquant d'un air préoccupé aux soins du ménage.

«Qu'est-ce que tu chantes là? dit le maestro d'une voix tonnante en ouvrant la porte brusquement.»

Joseph, étourdi comme un homme éveillé en sursaut, faillit jeter balai et plumeau, et quitter la maison à toutes jambes; mais s'il n'avait plus, depuis longtemps, l'espoir de devenir l'élève du Porpora, il s'estimait encore bien heureux d'entendre Consuelo travailler avec le maître et de recevoir les leçons de cette généreuse amie en cachette, quand le maître était absent. Pour rien au monde il n'eût donc voulu être chassé, et il se hâta de mentir pour éloigner les soupçons.

«Ce que je chante, dit-il tout décontenancé; hélas! maître, je l'ignore.

—Chante-t-on ce qu'on ignore? Tu mens!

—Je vous assure, maître, que je ne sais ce que je chantais. Vous m'avez tant effrayé que je l'ai déjà oublié. Je sais bien que j'ai fait une grande faute de chanter auprès de votre chambre. Je suis distrait, je me croyais bien loin d'ici, tout seul; je me disais: A présent tu peux chanter; personne n'est là pour te dire: Tais-toi, ignorant, tu chantes faux. Tais-toi, brute, tu n'as pas pu apprendre la musique.

—Qui t'a dit que tu chantais faux?

—Tout le monde.

—Et moi, je te dis, s'écria le maestro d'un ton sévère, que tu ne chantes pas faux. Et qui a essayé de t'enseigner la musique?

—Mais… par exemple, maître Reuter, dont mon ami Keller fait la barbe, et qui m'a chassé de la leçon, disant que je ne serais jamais qu'un âne.»

Joseph connaissait déjà assez les antipathies du maestro pour savoir qu'il faisait peu de cas du Reuter, et même il avait compté sur ce dernier pour lui gagner les bonnes grâces du Porpora, la première fois qu'il essaierait de le desservir auprès de lui. Mais le Reuter, dans les rares visites qu'il avait rendues au maestro, n'avait pas daigné reconnaître son ancien élève dans l'antichambre.

—Maître Reuter est un âne lui-même, murmura le Porpora entre ses dents; mais il ne s'agit pas de cela, reprit-il tout haut; je veux que tu me dises où tu as pêché cette phrase.»

Et il chanta celle que Joseph lui avait fait entendre dix fois de suite par mégarde.

—Ah! cela? dit Haydn qui commençait à mieux augurer des dispositions du maître, mais qui ne s'y fiait pas encore; c'est quelque chose que j'ai entendu chanter à la signora.

—A la Consuelo? à ma fille? Je ne connais pas cela. Ah çà, tu écoutes donc aux portes?

—Oh non, Monsieur! mais la musique, cela arrive de chambre en chambre jusqu'à la cuisine, et on l'entend, malgré soi.

—Je n'aime pas à être servi par des gens qui ont tant de mémoire, et qui vont chanter nos idées inédites dans la rue. Vous ferez votre paquet aujourd'hui, et vous irez ce soir chercher une autre condition.»

Cet arrêt tomba comme un coup de foudre sur le pauvre Joseph, et il alla pleurer dans la cuisine où bientôt Consuelo vint écouter le récit de sa mésaventure, et le rassurer en lui promettant d'arranger ses affaires.

«Comment, maître, dit-elle au Porpora en lui présentant son café, tu veux chasser ce pauvre garçon, qui est laborieux et fidèle, parce que pour la première fois de sa vie il lui est arrivé de chanter juste!

—Je te dis que ce garçon-là est un intrigant et un menteur effronté; qu'il a été envoyé chez moi par quelque ennemi qui veut surprendre le secret de mes compositions et se les approprier avant qu'elles aient vu le jour. Je gage que le drôle sait déjà par coeur mon nouvel opéra, et qu'il copie mes manuscrits quand j'ai le dos tourné! Combien de fois n'ai-je pas été trahi ainsi! Combien de mes idées n'ai-je pas retrouvées dans ces jolis opéras qui faisaient courir tout Venise, tandis qu'on bâillait aux miens et qu'on disait: Ce vieux radoteur de Porpora nous donne pour du neuf des motifs qui traînent dans les carrefours! Tiens! le sot s'est trahi; il a chanté ce matin une phrase qui n'est certainement pas d'un autre que demeinherrHasse, et que j'ai fort bien retenue; j'en prendrai note, et, pour me venger, je la mettrai dans mon nouvel opéra, afin de lui rendre le tour qu'il m'a joué si souvent.

—Prenez garde, maître! cette phrase-là n'est peut-être pas inédite.Vous ne savez pas par coeur toutes les productions contemporaines.

—Mais je les ai entendues, et je te dis que c'est une phrase trop remarquable pour qu'elle ne m'ait pas encore frappé.

—Eh bien, maître, grand merci! je suis fière du compliment; car la phrase est de moi.»

Consuelo mentait, la phrase en question était bien éclose le matin-même dans le cerveau d'Haydn; mais elle avait le mot, et déjà elle l'avait apprise par coeur, afin de n'être pas prise au dépourvu par les méfiantes investigations du maître. Le Porpora ne manqua pas de la lui demander. Elle la chanta sur-le-champ, et prétendit que la veille elle avait essayé de mettre en musique, pour complaire à l'abbé Métastase, les premières strophes de sa jolie pastorale:

Già riede la primaveraCol suo florito aspetto;Già il grato zeffirettoScherza fra l'erbe e i flor.Tornan le frondi algli alberi,L'herbette al prato tornano;Sol non ritorna a meLa pace del mio cor.

«J'avais répété ma première phrase bien des fois, ajouta-t-elle, lorsque j'ai entendu dans l'antichambre maître Beppo qui, comme un vrai serin des Canaries, s'égosillait à la répéter tout de travers; cela m'impatientait, je l'ai prié de se taire. Mais, au bout d'une heure, il la répétait sur l'escalier, tellement défigurée, que cela m'a ôté l'envie de continuer mon air.

—Et d'où vient qu'il la chante si bien aujourd'hui? que s'est-il passé durant son sommeil?

—Je vais t'expliquer cela, mon maître; je remarquais que ce garçon avait la voix belle et même juste, mais qu'il chantait faux, faute d'oreille, de raisonnement et de mémoire. Je me suis amusée à lui faire poser la voix et à chanter la gamme d'après ta méthode, pour voir si cela réussirait, même sur une pauvre organisation musicale.

—Cela doit réussir sur toutes les organisations, s'écria le Porpora.Il n'y a point de voix fausse, et jamais une oreille exercée…

—C'est ce que je me disais, interrompit Consuelo, qui avait hâte d'en venir à ses fins, et c'est ce qui est arrivé. J'ai réussi, avec le système de ta première leçon, à faire comprendre à ce butor ce que, dans toute sa vie, le Reuter et tous les Allemands ne lui eussent pas fait soupçonner. Après cela, je lui ai chanté ma phrase, et, pour la première fois, il l'a entendue exactement. Aussitôt il a pu la dire, et il en était si étonné, si émerveillé, qu'il a bien pu n'en pas dormir de la nuit; c'était pour lui comme une révélation. Oh! Mademoiselle, me disait-il, si j'avais été enseigné ainsi, j'aurais pu apprendre peut-être aussi bien qu'un autre. Mais je vous avoue que je n'ai jamais rien pu comprendre de ce qu'on enseignait à la maîtrise de Saint-Etienne.

—Il a donc été à la maîtrise, réellement?

—Et il en a été chassé honteusement; tu n'as qu'à parler de lui à maître Reuter! il te dira que c'est un mauvais sujet, et un sujet musical impossible à former.

—Viens ça, ici, toi! cria le Porpora à Beppo qui pleurait derrière la porte; et mets-toi près de moi: je veux voir si tu as compris la leçon que tu as reçue hier».

Alors le malicieux maestro commença à enseigner les éléments de la musique à Joseph, de la manière diffuse, pédantesque et embrouillée qu'il attribuait ironiquement aux maîtres allemands.

Si Joseph, qui en savait trop pour ne pas comprendre ces éléments, en dépit du soin qu'il prenait pour les lui rendre obscurs, eût laissé voir son intelligence, il était perdu. Mais il était assez fin pour ne pas tomber dans le piège, et il montra résolument une stupidité qui, après une longue épreuve tentée avec obstination par le maître, rassura complètement ce dernier.

«Je vois bien que tu es fort borné, lui dit-il en se levant et en continuant une feinte dont les deux autres n'étaient pas dupes. Retourne à ton balai, et tâche de ne plus chanter, si tu veux rester à mon service.»

Mais, au bout de deux heures, n'y pouvant plus tenir, et se sentant aiguillonné par l'amour d'un métier qu'il négligeait après l'avoir exercé sans rivaux pendant si longtemps, le Porpora redevint professeur de chant, et rappela Joseph pour le remettre sur la sellette. Il lui expliqua les mêmes principes, mais cette fois avec cette clarté, cette logique puissante et profonde qui motive et classe toutes choses, en un mot, avec cette incroyable simplicité de moyens dont les hommes de génie s'avisent seuls.

Cette fois, Haydn comprit qu'il pouvait avoir l'air de comprendre; et Porpora fut enchanté de son triomphe. Quoique le maître lui enseignât des choses qu'il avait longtemps étudiées et qu'il savait aussi bien que possible, cette leçon eut pour lui un puissant intérêt et une utilité bien certaine: il y apprit à enseigner; et comme aux heures où le Porpora ne l'employait pas, il allait encore donner quelques leçons en ville pour ne pas perdre sa mince clientèle, il se promit de mettre à profit, sans tarder, cette excellence démonstration.

«A la bonne heure, monsieur le professeur! dit-il au Porpora en continuant à jouer la niaiserie à la fin de la leçon; j'aime mieux cette musique-là que l'autre, et je crois que je pourrais l'apprendre; mais quant à celle de ce matin, j'aimerais mieux retourner à la maîtrise que d'essayer d'y mordre.

—Et c'est pourtant la même qu'on t'enseignait à la maîtrise. Est-ce qu'il y a deux musiques, benêt! Il n'y a qu'une musique, comme il n'y a qu'un Dieu.

—Oh! je vous demande bien pardon, Monsieur! il y a la musique de maîtreReuter, qui m'ennuie, et la vôtre, qui ne m'ennuie pas.

—C'est bien de l'honneur pour moi, seigneur Beppo,» dit en riant lePorpora, à qui le compliment ne déplut point.

A partir de ce jour, Haydn reçut les leçons du Porpora, et bientôt ils arrivèrent aux études du chant italien et aux idées mères de la composition lyrique; c'était ce que le noble jeune homme avait souhaité avec tant d'ardeur et poursuivi avec tant de courage. Il fit de si rapides progrès, que le maître était à la fois charmé, surpris, et parfois effrayé. Lorsque Consuelo voyait ses anciennes méfiances prêtes à renaître, elle dictait à son jeune ami la conduite qu'il fallait tenir pour les dissiper. Un peu de résistance, une préoccupation feinte, étaient parfois nécessaires pour que le génie et la passion de l'enseignement se réveillassent chez le Porpora, ainsi qu'il arrive toujours à l'exercice des hautes facultés, qu'un peu d'obstacle et de lutte rendent plus énergique et plus puissant. Il arriva souvent à Joseph d'être forcé de jouer la langueur et le dépit pour obtenir, en feignant de s'y traîner à regret, ces précieuses leçons qu'il tremblait de voir négliger. Le plaisir de contrarier et le besoin de dompter émoustillaient alors l'âme taquine et guerroyante du vieux professeur; et jamais Beppo ne reçut de meilleures notions que celles dont la déduction fut arrachée, claire, éloquente et chaude, à l'emportement et à l'ironie du maître.

Pendant que l'intérieur du Porpora était le théâtre de ces événements si frivoles en apparence, et dont les résultats pourtant jouèrent un si grand rôle dans l'histoire de l'art puisque le génie d'un des plus féconds et des plus célèbres compositeurs du siècle dernier y reçut son développement et sa sanction, des événements d'une influence plus immédiate sur le roman de la vie de Consuelo se passaient au dehors. La Corilla, plus active pour discuter ses propres intérêts, plus habile à les faire prévaloir, gagnait chaque jour du terrain, et déjà, parfaitement remise de ses couches, négociait les conditions de son engagement au théâtre de la cour. Virtuose robuste et médiocre musicienne, elle plaisait beaucoup mieux que Consuelo à monsieur le directeur et à sa femme. On sentait bien que la savante Porporina jugerait de haut, ne fût-ce que dans le secret de ses pensées, les opéras de maître Holzbaüer et le talent de madame son épouse. On savait bien que les grands artistes, mal secondés et réduits à rendre de pauvres idées, ne conservent pas toujours, accablés qu'ils sont de cette violence faite à leur goût et à leur conscience, cet entrain routinier, cette verve confiante que les médiocrités portent cavalièrement dans la représentation des plus mauvais ouvrages, et à travers la douloureuse cacophonie des oeuvres mal étudiées et mal comprises par leurs camarades.

Lors même que, grâce à des miracles de volonté et de puissance, ils parviennent à triompher de leur rôle et de leur entourage, cet entourage envieux ne leur en sait point gré; le compositeur devine leur souffrance intérieure, et tremble sans cesse de voir cette inspiration factice se refroidir tout à coup et compromettre son succès; le public lui-même, étonné et troublé sans savoir pourquoi, devine cette anomalie monstrueuse d'un génie asservi à une idée vulgaire, se débattant dans les liens étroits dont il s'est laissé charger, et c'est presque en soupirant qu'il applaudit à ses vaillants efforts. M. Holzbaüer se rendait fort bien compte, quant à lui, du peu de goût que Consuelo avait pour sa musique. Elle avait eu le malheur de le lui montrer, un jour que, déguisée en garçon et croyant avoir affaire à une de ces figures qu'on aborde en voyage pour la première et la dernière fois de sa vie, elle avait parlé franchement, sans se douter que bientôt sa destinée d'artiste allait être pour quelque temps à la merci de l'inconnu, ami du chanoine. Holzbaüer ne l'avait point oublié, et, piqué jusqu’au fond de l’âme, sous un air calme, discret et courtois, il s'était juré de lui fermer le chemin. Mais comme il ne voulait point que le Porpora et son élève, et ce qu'il appelait leur coterie, pussent l'accuser d'une vengeance mesquine et d'une lâche susceptibilité, il n'avait raconté qu'à sa femme sa rencontre avec Consuelo et l'aventure du déjeuner au presbytère. Cette rencontre paraissait donc n'avoir nullement frappé monsieur le directeur; il semblait avoir oublié les traits du petit Bertoni, et ne pas se douter le moins du monde que ce chanteur ambulant et la Porporina fussent un seul et même personnage. Consuelo se perdait en commentaires sur la conduite de Holzbaüer à son égard.

«J'étais donc bien parfaitement déguisée en voyage, disait-elle en confidence à Beppo, et l'arrangement de mes cheveux changeait donc bien ma physionomie, pour que cet homme, qui me regardait là-bas avec des yeux si clairs et si perçants, ne me reconnaisse pas du tout ici?

—Le comte Hoditz ne vous a pas reconnue non plus la première fois qu'il vous a revue chez l'ambassadeur, reprenait Joseph, et peut-être que s'il n'eût pas reçu votre billet, il ne vous eût jamais reconnue.

—Bien! mais le comte Hoditz a une manière vague et nonchalamment superbe de regarder les gens, qui fait qu'il ne voit réellement point. Je suis sûre qu'il n'eût point pressenti mon sexe, à Passaw, si le baron de Trenk ne l'en eût avisé; au lieu que le Holzbaüer, dès qu'il m'a revue ici, et chaque fois qu'il me rencontre, me regarde avec ces mêmes yeux attentifs et curieux que je lui ai trouvés au presbytère. Pour quel motif me garde-t-il généreusement le secret sur une folle aventure qui pourrait avoir pour ma réputation des suites fâcheuses s'il voulait l'interpréter à mal, et qui pourrait même me brouiller avec mon maître, puisqu'il croit que je suis venue à Vienne sans détresse, sans encombre et sans incidents romanesques, tandis que ce même Holzbaüer dénigre sous main ma voix et ma méthode, et me dessert le plus possible pour n'être point forcé à m'engager! Il me hait et me repousse, et, ayant dans la main de plus fortes armes contre moi, il n'en fait point usage! Je m'y perds!»

Le mot de cette énigme fut bientôt révélé à Consuelo; mais avant de lire ce qui lui arriva, il faut qu'on se rappelle qu'une nombreuse et puissante coterie travaillait contre elle; que la Corilla était belle et galante; que le grand ministre Kaunitz la voyait souvent; qu'il aimait à se mêler au tripotage de coulisses, et que Marie-Thérèse, pour se délasser de ses graves travaux, s'amusait à le faire babiller sur ces matières, raillant intérieurement les petitesses de ce grand esprit, et prenant pour son compte un certain plaisir à ces commérages, qui lui montraient en petit, mais avec une franche effronterie, un spectacle analogue à celui que présentaient à cette époque les trois plus importantes cours de l'Europe, gouvernées par des intrigues de femmes: la sienne, celle de la czarine et celle de madame de Pompadour.

On sait que Marie-Thérèse donnait audience une fois par semaine à quiconque voulait lui parler; coutume paternellement hypocrite que son fils Joseph II observa toujours religieusement, et qui est encore en vigueur à la cour d'Autriche. En outre, Marie-Thérèse accordait facilement des audiences particulières à ceux qui voulaient entrer à son service, et jamais souveraine ne fut plus aisée à aborder.

Le Porpora avait enfin obtenu cette audience musicale, où l'impératrice, voyant de près l'honnête figure de Consuelo, pourrait peut-être prendre quelque sympathie marquée pour elle. Du moins le maestro l'espérait. Connaissant les exigences de Sa Majesté à l'endroit des bonnes moeurs et de la tenue décente, il se disait qu'elle serait frappée, à coup sûr, de l'air de candeur et de modestie qui brillait dans toute la personne de son élève. On les introduisit dans un des petits salons du palais, où l'on avait transporté un clavecin, et où l'impératrice arriva au bout d'une demi-heure. Elle venait de recevoir des personnages d'importance, et elle était encore en costume de représentation, telle qu'on la voit sur les sequins d'or frappés à son effigie, en robe de brocart, manteau impérial, la couronne en tête, et un petit sabre hongrois au côté. Elle était vraiment belle ainsi, non imposante et d'une noblesse idéale, comme ses courtisans affectaient de la dépeindre, mais fraîche, enjouée, la physionomie ouverte et heureuse, l'air confiant et entreprenant. C'était bienle roiMarie-Thérèse que les magnats de Hongrie avaient proclamé, le sabre au poing, dans un jour d'enthousiasme; mais c'était, au premier abord, un bon roi plutôt qu'un grand roi. Elle n'avait point de coquetterie, et la familiarité de ses manières annonçait une âme calme et dépourvue d'astuce féminine. Quand on la regardait longtemps, et surtout lorsqu'elle vous interrogeait avec insistance, on voyait de la finesse et même de la ruse froide dans cette physionomie si riante et si affable. Mais c'était de la ruse masculine, de la ruse impériale si l'on veut; jamais de la galanterie.

«-Vous me ferez entendre votre élève tout à l'heure, dit-elle au Porpora; je sais déjà qu'elle a un grand savoir, une voix magnifique, et je n'ai pas oublié le plaisir qu'elle m'a fait dans l'oratorio deBetulia liberata. Mais je veux d'abord causer un peu avec elle en particulier. J'ai plusieurs questions à lui faire; et comme je compte sur sa franchise, j'ai bon espoir de lui pouvoir accorder la protection qu'elle me demande.»

Le Porpora se hâta de sortir, lisant dans les yeux de Sa Majesté qu'elle désirait être tout à fait seule avec Consuelo. Il se retira dans une galerie voisine, où il eut grand froid; car la cour, ruinée par les dépenses de la guerre, était gouvernée avec beaucoup d'économie, et le caractère de Marie-Thérèse secondait assez à cet égard les nécessités de sa position.

En. se voyant tête à tête avec la fille et la mère des Césars, l'héroïne de la Germanie, et la plus grande femme qu'il y eût alors en Europe, Consuelo ne se sentit pourtant ni troublée, ni intimidée. Soit que son insouciance d'artiste la rendît indifférente à cette pompe armée qui brillait autour de Marie-Thérèse et jusque sur son costume, soit que son âme noble et franche se sentît à la hauteur de toutes les grandeurs morales, elle attendit dans une attitude calme et dans une grande sérénité d'esprit qu'il plût à Sa Majesté de l'interroger.

L'impératrice s'assit sur un sofa, tirailla un peu son baudrier couvert de pierreries, qui gênait et blessait son épaule ronde et blanche, et commença ainsi:

«Je te répète, mon enfant, que je fais grand cas de ton talent, et que je ne mets pas en doute tes bonnes études et l'intelligence que tu as de ton métier; mais on doit t'avoir dit qu'à mes yeux le talent n'est rien sans la bonne conduite, et que je fais plus de cas d'un coeur pur et pieux que d'un grand génie.»

Consuelo, debout, écouta respectueusement cet exorde, mais il ne lui sembla pas que ce fût une provocation à faire l'éloge d'elle-même; et comme elle éprouvait d'ailleurs une mortelle répugnance à se vanter des vertus qu'elle pratiquait si simplement, elle attendit en silence que l'impératrice l'interrogeât d'une manière plus directe sur ses principes et ses résolutions. C'était pourtant bien le moment d'adresser à la souveraine un madrigal bien tourné sur sa piété angélique, sur ses vertus sublimes et sur l'impossibilité de se mal conduire quand on avait son exemple sous les yeux. La pauvre Consuelo n'eut pas seulement l'idée de mettre l'occasion à profit. Les âmes délicates craindraient d'insulter à un grand caractère en lui donnant des louanges banales; mais les souverains, s'ils ne sont pas dupes de cet encens grossier, ont du moins une telle habitude de le respirer, qu'ils l'exigent comme un simple acte de soumission et d'étiquette. Marie-Thérèse fut étonnée du silence de la jeune fille, et prenant un ton moins doux et un air moins encourageant, elle continua:

«Or, je sais, ma chère petite, que vous avez une conduite assez légère, et que, n'étant pas mariée, vous vivez ici dans une étrange intimité avec un jeune homme de votre profession dont je ne me rappelle pas le nom en ce moment.

—Je ne puis répondre à Votre Majesté Impériale qu'une seule chose, dit enfin Consuelo animée par l'injustice de cette brusque accusation; c'est que je n'ai jamais commis une seule faute dont le souvenir m'empêche de soutenir le regard de Votre Majesté avec un doux orgueil et une joie reconnaissante.»

Marie-Thérèse fut frappée de l'expression fière et forte que la physionomie de Consuelo prit en cet instant. Cinq ou six ans plus tôt, elle l'eût sans doute remarquée avec plaisir et sympathie; mais déjà Marie-Thérèse était reine jusqu'au fond de l'âme, et l'exercice de sa force lui avait donné cette sorte d'enivrement réfléchi qui fait qu'on veut tout plier et tout briser devant soi. Marie-Thérèse voulait être le seul être fort qui respirât dans ses États, et comme souveraine et comme femme. Elle fut donc choquée du sourire fier et du regard franc de cette enfant qui n'était qu'un vermisseau devant elle, et dont elle croyait pouvoir s'amuser un instant comme d'un esclave qu'on fait causer par curiosité.

«Je vous ai demandé, Mademoiselle, le nom de ce jeune homme qui demeure avec vous chez maître Porpora, reprit-elle d'un ton glacial, et vous ne me l'avez point dit.

—Son nom est Joseph Haydn, répondit Consuelo sans s'émouvoir.

—Eh bien, il est entré, par inclination pour vous, au service de maître Porpora en qualité de valet de chambre, et maître Porpora ignore les vrais motifs de la conduite de ce jeune homme, tandis que vous les encouragez, vous qui ne les ignorez point.

—On m'a calomniée auprès de Votre Majesté; ce jeune homme n'a jamais eu d'inclination pour moi (Consuelo croyait dire la vérité), et je sais même que ses affections sont ailleurs. S'il y a eu une petite tromperie envers mon respectable maître, les motifs en sont innocents et peut-être estimables. L'amour de l'art a pu seul décider Joseph Haydn à se mettre au service du Porpora; et puisque Votre Majesté daigne peser la conduite de ses moindres sujets, comme je crois impossible que rien échappe à son équité clairvoyante, je suis certaine qu'elle rendra justice à ma sincérité dès qu'elle voudra descendre jusqu'à examiner ma cause.»

Marie-Thérèse était trop pénétrante pour ne pas reconnaître l'accent de la vérité. Elle n'avait pas encore perdu tout l'héroïsme de sa jeunesse, bien qu'elle fût en train de descendre cette pente fatale du pouvoir absolu, qui éteint peu à peu la foi dans les âmes les plus généreuses.

«Jeune fille, je vous crois vraie et je vous trouve l'air chaste; mais je démêle en vous un grand orgueil, et une méfiance de ma bonté maternelle qui me fait craindre de ne pouvoir rien pour vous.

—Si c'est à la bonté maternelle de Marie-Thérèse que j'ai affaire, répondit Consuelo attendrie par cette expression dont la pauvrette, hélas! ne connaissait pas l'extension banale, me voici prête à m'agenouiller devant elle et à l'implorer: mais si c'est…

—Achevez, mon enfant, dit Marie-Thérèse, qui, sans trop s'en rendre compte, eût voulu mettre à ses genoux cette personne étrange: dites toute votre pensée.

—Si c'est à la justice impériale de Votre Majesté, n'ayant rien à confesser, comme une haleine pure ne souille pas l'air que les Dieux même respirent, je me sens tout l'orgueil nécessaire pour être digne de sa protection.

—Porporina, dit l'impératrice, vous êtes une fille d'esprit, et votre originalité, dont une autre s'offenserait, ne vous messied pas auprès de moi. Je vous l'ai dit, je vous crois franche et cependant je sais que vous avez quelque chose à me confesser. Pourquoi hésitez-vous à le faire? Vous aimez Joseph Haydn, votre liaison est pure, je n'en veux pas douter. Mais vous l'aimez, puisque, pour le seul charme de le voir plus souvent (supposons même que ce soit pour la seule sollicitude de ses progrès en musique avec le Porpora), vous exposez intrépidement votre réputation, qui est la chose la plus sacrée, la plus importante de notre vie de femme. Mais vous craignez peut-être que votre maître, votre père adoptif, ne consente pas à votre union avec un artiste pauvre et obscur. Peut-être aussi, car je veux croire à toutes vos assertions, le jeune homme aime-t-il ailleurs; et vous, fière comme je vois bien que vous l'êtes, vous cachez votre inclination, et vous sacrifiez généreusement votre bonne renommée, sans retirer de ce dévouement aucune satisfaction personnelle. Eh bien, ma chère petite, à votre place, si j'avais l'occasion qui se présente en cet instant, et qui ne se présentera peut-être plus; j'ouvrirais mon coeur à ma souveraine, et je lui dirais: «Vous qui pouvez tout, et qui voulez le bien, je vous confie ma destinée, levez tous les obstacles. D'un mot vous pouvez changer les dispositions de mon tuteur et celles de mon amant; vous pouvez me rendre heureuse, me réhabiliter dans l'estime publique, et me mettre dans une position assez honorable pour que j'ose prétendre à entrer au service de la cour.» Voilà la confiance que vous deviez avoir dans l'intérêt maternel de Marie-Thérèse, et je suis fâchée que vous ne l'ayez pas compris.

—Je comprends fort bien, dit Consuelo en elle-même, que par un caprice bizarre, par un despotisme d'enfant gâté, tu veux, grande reine, que la Zingarella embrasse tes genoux, parce qu'il te semble que ses genoux sont raides devant toi, et que c'est pour toi un phénomène inobservé. Eh bien, tu n'auras pas cet amusement-là, à moins de me bien prouver que tu mérites mon hommage.»

Elle avait fait rapidement ces réflexions, et d'autres encore pendant que Marie-Thérèse la sermonnait. Elle s'était dit qu'elle jouait en cet instant la fortune du Porpora sur un coup de dé, sur une fantaisie de l'impératrice, et que l'avenir de son maître valait bien la peine qu'elle s'humiliât un peu. Mais elle ne voulait pas s'humilier en vain. Elle ne voulait pas jouer la comédie avec une tête couronnée qui en savait certainement autant qu'elle sur ce chapitre-là. Elle attendait que Marie-Thérèse se fit véritablement grande à ses yeux, afin qu'elle-même pût se montrer sincère en se prosternant.

Quand l'impératrice eut fini son homélie, Consuelo répondit:

«Je répondrai à tout ce que Votre Majesté a daigné me dire, si elle veut bien me l'ordonner.

—Oui, parlez, parlez! dit l'impératrice dépitée de cette contenance impassible.

—Je dirai donc à Votre Majesté que, pour la première fois de ma vie, j'apprends, de sa bouche impériale, que ma réputation est compromise par la présence de Joseph Haydn dans la maison de mon maître. Je me croyais trop peu de chose pour attirer sur moi les arrêts de l'opinion publique; et si l'on m'eût dit, lorsque je me rendais au palais impérial, que l'impératrice elle-même jugeait et blâmait ma situation, j'aurais cru faire un rêve.»

Marie-Thérèse l'interrompit; elle crut trouver de l'ironie dans cette réflexion de Consuelo.

«Il ne faut pas vous étonner, dit-elle d'un ton un peu emphatique, que je m'occupe des détails les plus minutieux de la vie des êtres dont j'ai la responsabilité devant Dieu.

—On peut s'étonner de ce qu'on admire, répondit adroitement Consuelo; et si les grandes choses sont les plus simples, elles sont du moins assez rares pour nous surprendre au premier abord.

—Il faut que vous compreniez, en outre, reprit l'impératrice, le soin particulier qui me préoccupe à votre égard, et à l'égard de tous les artistes dont j'aime à orner ma cour. Le théâtre est, en tout pays, une école de scandale, un abîme de turpitudes. J'ai la prétention, louable certainement, sinon réalisable, de réhabiliter devant les hommes et de purifier devant Dieu la classe des comédiens, objet des mépris aveugles et même des proscriptions, religieuses de plusieurs nations. Tandis qu'en France l'Église leur ferme ses portes, je veux, moi, que l'Église leur ouvre son sein. Je n'ai jamais admis, soit à mon théâtre italien, soit pour ma comédie française, soit encore à mon théâtre national, que des gens d'une moralité éprouvée, ou bien des personnes résolues de bonne foi à réformer leur conduite. Vous devez savoir que je marie mes comédiens, et que je tiens même leurs enfants sur les fonts de baptême, résolue à encourager par toutes les faveurs possibles la légitimité des naissances, et la fidélité des époux.»

«Si nous avions su cela, pensa Consuelo, nous aurions prié Sa Majesté d'être la marraine d'Angèle à ma place.»

«Votre Majesté sème pour recueillir, reprit-elle tout haut; et si j'avais une faute sur la conscience, je serais bien heureuse de trouver en elle un confesseur aussi miséricordieux que Dieu même. Mais…

—Continuez ce que vous vouliez dire tout à l'heure, répondit Marie-Thérèse avec hauteur.

—Je disais, repartit Consuelo, qu'ignorant le blâme déversé sur moi à propos du séjour de Joseph Haydn dans la maison que j'habite, je n'avais pas fait un grand effort de dévouement envers lui en m'y exposant.

—J'entends, dit l'impératrice, vous niez tout!

—Comment pourrais-je confesser le mensonge? reprit Consuelo; je n'ai ni inclination pour l'élève de mon maître, ni désir aucun de l'épouser; et s'il en était autrement, pensa-t-elle, je ne voudrais pas accepter son coeur par décret impérial.

—Ainsi vous voulez rester fille? dit l'impératrice en se levant. Eh bien, je vous déclare que c'est une position qui n'offre pas à ma sécurité sur le chapitre de l'honneur, toutes les garanties désirables. Il est inconvenant d'ailleurs qu'une jeune personne paraisse dans certains rôles, et représente certaines passions quand elle n'a pas la sanction du mariage et la protection d'un époux. Il ne tenait qu'à vous de l'emporter dans mon esprit sur votre concurrente, madame Corilla, dont on m'avait dit pourtant beaucoup de bien, mais qui ne prononce pas l'italien à beaucoup près aussi bien que vous. Mais madame Corilla est mariée et mère de famille, ce qui la place dans des conditions plus recommandables à mes yeux que celles où vous vous obstinez à rester.

—Mariée! ne put s'empêcher de murmurer entre ses dents la pauvre Consuelo, bouleversée de voir quelle personne vertueuse, la très-vertueuse et très-clairvoyante impératrice lui préférait.

—Oui, mariée, répondit l'impératrice d'un ton absolu et courroucée déjà de ce doute émis sur le compte de sa protégée. Elle a donné le jour dernièrement à un enfant qu'elle a mis entre les mains d'un respectable et laborieux ecclésiastique, monsieur le chanoine***, afin qu'il lui donnât une éducation chrétienne; et, sans aucun doute, ce digne personnage ne se serait point chargé d'un tel fardeau, s'il n'eût reconnu que la mère avait droit à toute son estime.

—Je n'en fais aucun doute non plus,» répondit la jeune fille, consolée, au milieu de son indignation, de voir que le chanoine était approuvé, au lieu d'être censuré pour cette adoption qu'elle lui avait elle-même arrachée.

«C'est ainsi qu'on écrit l'histoire, et c'est ainsi qu'on éclaire les rois, se dit-elle lorsque l'impératrice fut sortie de l'appartement d'un grand air, et en lui faisant, pour salut, un léger signe de tête. Allons! au fond des plus mauvaises choses, il se fait toujours quelque bien; et les erreurs des hommes ont parfois un bon résultat. On n'enlèvera pas au chanoine son bon prieuré; on n'enlèvera pas à Angèle son bon chanoine; la Corilla se convertira, si l'impératrice s'en mêle; et moi, je ne me suis pas mise à genoux devant une femme qui ne vaut pas mieux que moi.»

«Eh bien, s'écria d'une voix étouffée le Porpora, qui l'attendait dans la galerie en grelottant et en se tordant les mains d'inquiétude et d'espérance; j'espère que nous l'emportons!

—Nous échouons au contraire, mon bon maître.

—Avec quel calme tu dis cela! Que le diable t'emporte!

—Il ne faut pas dire cela ici, maître! Le diable est fort mal vu à la cour. Quand nous aurons franchi la dernière porte du palais, je vous dirai tout.

—Eh bien, qu'est ce? reprit le Porpora avec impatience lorsqu'ils furent sur le rempart.

—Rappelez-vous, maître, répondit Consuelo, ce que nous avons dit du grand ministre Kaunitz en sortant de chez la margrave.

—Nous avons dit que c'était une vieille commère. Eh bien, il nous a desservis?

—Sans aucun doute; et je vous dis maintenant: Sa Majesté l'impératrice, reine de Hongrie, est aussi une commère.»

Consuelo ne raconta au Porpora que ce qu'il devait savoir des motifs de Marie-Thérèse dans l'espèce, de disgrâce où elle venait de faire tomber notre héroïne. Le reste eût affligé, inquiété et irrité peut-être le maestro contre Haydn sans remédier à rien. Consuelo ne voulut pas dire non plus à son jeune ami ce qu'elle taisait au Porpora. Elle méprisait avec raison quelques vagues accusations qu'elle savait bien avoir été forgées à l'impératrice par deux ou trois personnes ennemies, et qui n'avaient nullement circulé dans le public. L'ambassadeur Corner, à qui elle jugea utile de tout confier, la confirma dans cette opinion; et, pour éviter que la méchanceté ne s'emparât de ces semences de calomnie, il arrangea sagement et généreusement les choses. Il décida le Porpora à demeurer dans son hôtel avec Consuelo, et Haydn entra au service de l'ambassade et fut admis à la table des secrétaires particuliers. De cette manière le vieux maestro échappait aux soucis de la misère, Joseph continuait à rendre au Porpora quelques services personnels, qui le mettaient à même de l'approcher souvent et de prendre ses leçons, et Consuelo était à couvert des malignes imputations.

Malgré ces précautions, la Corilla fut engagée à la place de Consuelo au théâtre impérial. Consuelo n'avait pas su plaire à Marie-Thérèse. Cette grande reine, tout en s'amusant des intrigues de coulisses que Kaunitz et Métastase lui racontaient à moitié et toujours avec un esprit charmant, voulait jouer le rôle d'une Providence incarnée et couronnée au milieu de ces cabotins qui, devant elle, jouaient celui de pécheurs repentants et de démons convertis. On pense bien qu'au nombre de ces hypocrites, qui recevaient de petites pensions et de petits cadeaux pour leur soi-disant piété, ne se trouvaient ni Caffariello, ni Farinelli, ni la Tesi, ni madame Hasse, ni aucun de ces grands virtuoses que Vienne possédait alternativement, et à qui leur talent et leur célébrité faisaient pardonner bien des choses. Mais les emplois vulgaires étaient brigués par des gens décidés à flatter la fantaisie, dévote et moralisante de Sa Majesté; et Sa Majesté, qui portait en toute chose son esprit d'intrigue politique, faisait du tripotage diplomatique à propos du mariage ou de la conversion de ses comédiens. On a pu lire dans les Mémoires de Favart (cet intéressant roman réel qui se passa historiquement dans les coulisses) les difficultés qu'il éprouvait pour envoyer à Vienne des actrices et des chanteuses d'opéra dont on lui avait confié la fourniture. On les voulait à bon marché, et, de plus, sages comme des vestales. Je crois que ce spirituel fournisseur breveté de Marie-Thérèse, après avoir bien cherché à Paris, finit par n'en pas trouver une seule, ce qui fait plus d'honneur à la franchise qu'à la vertu de nosfilles d'opéra, comme on disait alors.

Ainsi Marie-Thérèse voulait donner à l'amusement qu'elle prenait à tout ceci un prétexte édifiant et digne de la majesté bienfaisante de son caractère. Les monarques posent toujours, et les grands monarques plus peut-être que tous les autres; le Porpora le disait sans cesse, et il ne se trompait pas. La grande impératrice, zélée catholique, mère de famille exemplaire, n'avait aucune répugnance à causer avec une prostituée, à la catéchiser, à provoquer ses étranges confidences, afin d'avoir la gloire d'amener une Madeleine repentante aux pieds du Seigneur. Le trésor particulier de Sa Majesté, placé entre le vice et la contrition, rendait nombreux et infaillibles ces miracles de la grâce entre les mains de l'impératrice. Ainsi Corilla pleurante et prosternée, sinon en personne (je doute qu'elle pût rompre son farouche caractère à cette comédie), mais par procuration passée à M. de Kaunitz, qui se portait caution de sa vertu nouvelle, devait l'emporter infailliblement sur une petite fille décidée, fière et forte comme l'immaculée Consuelo. Marie-Thérèse n'aimait, dans ses protégés dramatiques, que les vertus dont elle pouvait se dire l'auteur. Les vertus qui s'étaient faites ou gardées elles-mêmes ne l'intéressaient pas beaucoup; elle n’y croyait pas comme sa propre vertu eût dû la porter à y croire. Enfin, l'attitude de Consuelo l'avait piquée; elle l'avait trouvée esprit fort et raisonneuse. C'était trop de présomption et d'outre-cuidance de la part d'une petite bohémienne, que de vouloir être estimable et sage sans que l'impératrice s'en mêlât. Lorsque M. de Kaunitz, qui feignait d'être très impartial tout en desservant l'une au profit de l'autre, demanda à Sa Majesté si elle avait agréé la supplique decette petite, Marie-Thérèse répondit: «Je n'ai pas été contente de ses principes; ne me parlez plus d'elle.» Et tout fut dit. La voix, la figure et jusqu'au nom de la Porporina furent même complètement oubliés.

Un seul mot avait été nécessaire et en même temps péremptoire pour expliquer au Porpora la cause de la disgrâce où il se trouvait enveloppé. Consuelo avait été obligé de lui dire que sa position de demoiselle paraissait inadmissible à l'impératrice. «Et la Corilla? s'était écrié le Porpora en apprenant l'admission de cette dernière, est-ce que Sa Majesté vient de la marier?—Autant que j'ai pu le comprendre, ou le deviner dans les paroles de Sa Majesté, la Corilla passe ici pour veuve. —Oh! trois fois veuve, dix fois, cent fois veuve, en effet! disait le Porpora avec un rire amer. Mais que dira-t-on quand on saura ce qu'il en est, et quand on la verra procéder ici à de nouveaux et innombrables veuvages? Et cet enfant dont on m'a parlé, qu'elle vient de laisser auprès de Vienne, chez un chanoine; cet enfant, qu'elle voulait faire accepter au comte Zustiniani, et que le comte Zustiniani lui a conseillé de recommander à la tendresse paternelle d'Anzoleto?—Elle se moquera de tout cela avec ses camarades; elle le racontera, suivant sa coutume, dans des termes cyniques, et rira, dans le secret de son alcôve, du bon tour qu'elle a joué à l'impératrice.—Mais si l'impératrice apprend la vérité?—L'impératrice ne l'apprendra pas. Les souverains sont entourés, je m'imagine, d'oreilles qui servent de portiques aux leurs propres. Beaucoup de choses restent dehors, et rien n'entre dans le sanctuaire de l'oreille impériale que ce que les gardiens ont bien voulu laisser passer.—D'ailleurs, reprenait le Porpora, la Corilla aura toujours la ressource d'aller à confesse, et ce sera M. de Kaunitz qui sera chargé de faire observer la pénitence.»

Le pauvre maestro exhalait sa bile dans ces âcres plaisanteries; mais il était profondément chagrin. Il perdait l'espoir de faire représenter l'opéra qu'il avait en portefeuille, d'autant plus qu'il l'avait écrit sur un libretto qui n'était pas de Métastase, et que Métastase avait le monopole de la poésie de cour. Il n'était pas sans quelque pressentiment du peu d'habileté que Consuelo avait mis à capter les bonnes grâces de la souveraine, et il ne pouvait s'empêcher de lui en témoigner de l'humeur. Pour surcroît de malheur, l'ambassadeur de Venise avait eu l'imprudence, un jour qu'il le voyait enflammé de joie et d'orgueil pour le rapide développement que prenait entre ses mains l'intelligence musicale de Joseph Haydn, de lui apprendre toute la vérité sur ce jeune homme, et de lui montrer ses jolis essais de composition instrumentale, qui commençaient à circuler et à être remarqués chez les amateurs. Le maestro s'écria qu'il avait été trompé, et entra dans une fureur épouvantable. Heureusement il ne soupçonna pas que Consuelo fût complice de cette ruse, et M. Corner, voyant l'orage qu'il avait provoqué, se hâta de prévenir ses méfiances à cet égard par un bon mensonge. Mais il ne put empêcher que Joseph fût banni pendant plusieurs jours de la chambre du maître; et il fallut tout l'ascendant que sa protection et ses service lui donnaient sur ce dernier, pour que l'élève rentrât en grâce. Porpora ne lui en garda pas moins rancune pendant longtemps, et l'on dit même qu'il se plut à lui faire acheter ses leçons par l'humiliation d'un service de valet plus minutieux et plus prolongé qu'il n'était nécessaire, puisque les laquais de l'ambassadeur étaient à sa disposition. Haydn ne se rebuta pas, et, à force de douceur, de patience et de dévouement, toujours exhorté et encouragé par la bonne Consuelo, toujours studieux et attentif à ses leçons, il parvint à désarmer le rude professeur et à recevoir de lui tout ce qu'il pouvait et voulait s'assimiler.

Mais le génie d'Haydn rêvait une route différente de celle qu'on avait tentée jusque-là, et le père futur de la symphonie confiait à Consuelo ses idées sur la partition instrumentale développée dans des proportions gigantesques. Ces proportions gigantesques, qui nous paraissent si simples et si discrètes aujourd'hui, pouvaient passer, il y a cent ans, pour l'utopie d'un fou aussi bien que pour la révélation d'une nouvelle ère ouverte au génie. Joseph doutait encore de lui-même, et ce n'était pas sans terreur qu'il confessait bien bas à Consuelo l'ambition qui le tourmentait. Consuelo en fut aussi un peu effrayée d'abord. Jusque-là, l'instrumentation n'avait eu qu'un rôle secondaire, ou, lorsqu'elle s'isolait de la voix humaine, elle agissait sans moyens compliqués. Cependant il y avait tant de calme et de douceur persévérante chez son jeune confrère, il montrait dans toute sa conduite, dans toutes ses opinions une modestie si réelle et une recherche si froidement consciencieuse de la vérité, que Consuelo, ne pouvant se décider à le croire présomptueux, se décida à le croire sage et à l'encourager dans ses projets. Ce fut à cette époque que Haydn composa une sérénade à trois instruments, qu'il alla exécuter avec deux de ses amis sous les fenêtres desdilettantidont il voulait attirer l'attention sur ses oeuvres. Il commença par le Porpora, qui, sans savoir le nom de l'auteur ni celui des concertants, se mit à sa fenêtre, écouta avec plaisir et battit des mains sans réserve. Cette fois l'ambassadeur, qui écoutait aussi, et qui était dans le secret, se tint sur ses gardes, et ne trahit pas le jeune compositeur. Porpora ne voulait pas qu'en prenant ses leçons de chant on se laissât distraire par d'autres pensées.

A cette époque, le Porpora reçut une lettre de l'excellent contralto Hubert, son élève, celui qu'on appelait le Porporino, et qui était attaché au service de Frédéric le Grand. Cet artiste éminent n'était pas, comme les autres élèves du professeur, infatué de son propre mérite, au point d'oublier tout ce qu'il lui devait. Le Porporino avait reçu de lui un genre de talent qu'il n'avait jamais cherché à modifier, et qui lui avait toujours réussi: c'était de chanter d'une manière large et pure, sans créer d'ornements, et sans s'écarter des saines traditions de son maître. Il était particulièrement admirable dans l'adagio. Aussi le Porpora avait-il pour lui une prédilection qu'il avait bien de la peine à cacher devant les admirateurs fanatiques de Farinelli et Caffariello. Il convenait bien que l'habileté, le brillant, la souplesse de ces grands virtuoses jetaient plus d'éclat, et devaient transporter plus soudainement un auditoire avide de merveilleuses difficultés; mais il disait tout bas que son Porporino ne sacrifiait jamais au mauvais goût, et qu'on ne se lassait jamais de l'entendre, bien qu'il chantât toujours de la même manière. Il paraît que la Prusse ne s'en lassa point en effet, car il y brilla pendant toute sa carrière musicale, et y mourut fort vieux, après un séjour de plus de quarante ans.

La lettre d'Hubert annonçait au Porpora que sa musique était fort goûtée à Berlin, et que s'il voulait venir l'y rejoindre, il se faisait fort de faire admettre et représenter ses compositions nouvelles. Il l'engageait beaucoup à quitter Vienne, où les artistes étaient en butte à de perpétuelles intrigues de coteries et àrecruterpour la cour de Prusse une cantatrice distinguée qui pût chanter avec lui les opéras du maestro. Il faisait un grand éloge du goût éclairé de son roi, et de la protection honorable qu'il accordait aux musiciens. «Si ce projet vous sourit, disait-il en finissant sa lettre, répondez-moi promptement quelles sont vos prétentions, et d'ici à trois mois, je vous réponds de vous faire obtenir des conditions qui vous procureront enfin une existence paisible. Quant à la gloire, mon cher maître, il suffira que vous écriviez pour que nous chantions de manière à vous faire apprécier, et j'espère que le bruit en ira jusqu'à Dresde.»

Cette dernière phrase fit dresser les oreilles au Porpora comme à un vieux cheval de bataille. C'était une allusion aux triomphes que Hasse et ses chanteurs obtenaient à la cour de Saxe. L'idée de contre-balancer l'éclat de son rival dans le nord de la Germanie sourit tellement au maestro, et il éprouvait en ce moment tant de dépit contre Vienne, les Viennois et leur cour, qu'il répondit sans balancer au Porporino, l'autorisant à faire des démarches pour lui à Berlin. Il lui traça sonultimatum, et il le fit le plus modeste possible, afin de ne pas échouer dans son espérance. Il lui parla de la Porporina avec les plus grands éloges, lui disant, qu'elle était sa soeur, et par l'éducation, et par le génie, et par le coeur, comme elle l'était par le surnom, et l'engagea à traiter de son engagement dans les meilleures conditions possibles; le tout sans consulter Consuelo, qui fut informée de cette nouvelle résolution après le départ de la lettre.

La pauvre enfant fut fort effrayée au seul nom de la Prusse, et celui du grand Frédéric lui donna le frisson. Depuis l'aventure du déserteur, elle ne se représentait plus ce monarque si vanté que comme un ogre et un vampire. Le Porpora la gronda beaucoup du peu de joie qu'elle montrait à l'idée de ce nouvel engagement; et, comme elle ne pouvait pas lui raconter l'histoire de Karl et les prouesses de M. Mayer, elle baissa la tête et se laissa morigéner.

Lorsqu'elle y réfléchit cependant, elle trouva dans ce projet quelque soulagement à sa position: c'était un ajournement à sa rentrée au théâtre, puisque l'affaire pouvait échouer, et que, dans tous les cas, le Porporino demandait trois mois pour la conclure. Jusque-là elle pouvait rêver à l'amour du comte Albert, et trouver en elle-même la forte résolution d'y répondre. Soit qu'elle en vînt à reconnaître la possibilité de s'unir à lui, soit qu'elle se sentît incapable de s'y déterminer, elle pouvait tenir avec honneur et franchise l'engagement qu'elle avait pris d'y songer sans distraction et sans contrainte.

Elle résolut d'attendre, pour annoncer ces nouvelles aux hôtes de Riesenburg, que le comte Christian répondît à sa première lettre; mais cette réponse n'arrivait pas, et Consuelo commençait à croire que le vieux Rudolstadt avait renoncé à cette mésalliance, et travaillait à y faire renoncer Albert, lorsqu'elle reçut furtivement de la main de Keller une petite lettre ainsi conçue:

«Vous m'aviez promis de m'écrire; vous l'avez fait indirectement en confiant à mon père les embarras de votre situation présente. Je vois que vous subissez un joug auquel je me ferais un crime de vous soustraire; je vois que mon bon père est effrayé pour moi des conséquences de votre soumission au Porpora. Quant à moi, Consuelo, je ne suis effrayé de rien jusqu'à présent, parce que vous témoignez à mon père du regret et de l'effroi pour le parti qu'on vous engage à prendre; ce m'est une preuve suffisante de l'intention où vous êtes de ne pas prononcer légèrement l'arrêt de mon éternel désespoir. Non, vous ne manquerez pas à votre parole, vous tâcherez de m'aimer! Que m'importe où vous soyez, et ce qui vous occupe, et le rang que la gloire ou le préjugé vous feront parmi les hommes, et le temps, et les obstacles qui vous retiendront loin de moi, si j'espère et si vous me dites d'espérer? Je souffre beaucoup, sans doute, mais je puis souffrir encore sans défaillir, tant que vous n'aurez pas éteint en moi l'étincelle de l'espérance.


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