XCIII.

«J'attends, je sais attendre! Ne craignez pas de m'effrayer en prenant du temps pour me répondre; ne m'écrivez pas sous l'impression d'une crainte ou d'une pitié auxquelles je ne veux devoir aucun ménagement. Pesez mon destin dans votre coeur et mon âme dans la vôtre, et quand le moment sera venu, quand vous serez sûre de vous-même, que vous soyez dans une cellule de religieuse ou sur les planches d'un théâtre, dites-moi de ne jamais vous importuner ou d'aller vous rejoindre… Je serai à vos pieds, ou je serai muet pour jamais, au gré de votre volonté.

«O noble Albert! s'écria Consuelo en portant ce papier à ses lèvres, je sens que je t'aime! Il serait impossible de ne pas t'aimer, et je ne veux pas hésiter à te le dire; je veux récompenser par ma promesse la constance et le dévouement de ton amour.»

Elle se mit sur-le-champ à écrire; mais la voix du Porpora lui fit cacher à la hâte dans son sein, et la lettre d'Albert, et la réponse qu'elle avait commencée. De toute la journée elle ne retrouva pas un instant de loisir et de sécurité. Il semblait que le vieux sournois eût deviné le désir qu'elle avait d'être seule, et qu'il prît à tâche de s'y opposer. La nuit venue, Consuelo se sentit plus calme, et comprit qu'une détermination aussi grave demandait une plus longue épreuve de ses propres émotions. Il ne fallait pas exposer Albert aux funestes conséquences d'un retour sur elle-même; elle relut cent fois la lettre du jeune comte, et vit qu'il craignait également de sa part la douleur d'un refus et la précipitation d'une promesse. Elle résolut de méditer sa réponse pendant plusieurs jours; Albert lui-même semblait l'exiger.

La vie que Consuelo menait alors à l'ambassade était fort douce et fort réglée. Pour ne pas donner lieu à de méchantes suppositions, Corner eut la délicatesse de ne jamais lui rendre de visites dans son appartement et de ne jamais l'attirer, même en société du Porpora, dans le sien. Il ne la rencontrait que chez madame Wilhelmine, où il pouvait lui parler sans la compromettre, et où elle chantait obligeamment en petit comité. Joseph aussi fut admis à y faire de la musique. Caffariello y venait souvent, le comte Hoditz quelquefois, et l'abbé Métastase rarement. Tous trois déploraient que Consuelo eût échoué, mais aucun d'eux n'avait eu le courage ou la persévérance de lutter pour elle. Le Porpora s'en indignait et avait bien de la peine à le cacher. Consuelo s'efforçait de l'adoucir et de lui faire accepter les hommes avec leurs travers et leurs faiblesses. Elle l'excitait à travailler, et, grâce à elle, il retrouvait de temps à autre quelques lueurs d'espoir et d'enthousiasme. Elle l'encourageait seulement dans le dépit qui l'empêchait de la mener dans le monde pour y faire entendre sa voix. Heureuse d'être oubliée de ces grands qu'elle avait aperçus avec effroi et répugnance, elle se livrait à de sérieuses études, à de douces rêveries, cultivait l'amitié devenue calme et sainte du bon Haydn, et se disait chaque jour, en soignant son vieux professeur, que la nature, si elle ne l'avait pas faite pour une vie sans émotion et sans mouvement, l'avait faite encore moins pour les émotions de la vanité et l'activité de l'ambition. Elle avait bien rêvé, elle rêvait bien encore malgré elle, une existence plus animée, des joies de coeur plus vives, des plaisirs d'intelligence plus expansifs et plus vastes; mais le monde de l'art qu'elle s'était créé si pur, si sympathique et si noble, ne se manifestant à ses regards que sous des dehors affreux, elle préférait une vie obscure et retirée, des affections douces, et une solitude laborieuse.

Consuelo n'avait point de nouvelles réflexions à faire sur l'offre des Rudolstadt. Elle ne pouvait concevoir aucun doute sur leur générosité, sur la sainteté inaltérable de l'amour du fils, sur la tendresse indulgente du père. Ce n'était plus sa raison et sa conscience qu'elle devait interroger. L'une et l'autre parlaient pour Albert. Elle avait triomphé cette fois sans effort du souvenir d'Anzoleto. Une victoire sur l'amour donne de la force pour toutes les autres. Elle ne craignait donc plus la séduction, elle se sentait désormais à l'abri de toute fascination… Et, avec tout cela, la passion ne parlait pas énergiquement pour Albert dans son âme. Il s'agissait encore et toujours d'interroger ce coeur au fond duquel un calme mystérieux accueillait l'idée d'un amour complet. Assise à sa fenêtre, la naïve enfant regardait souvent passer les jeunes gens de la ville. Étudiants hardis, nobles seigneurs, artistes mélancoliques, fiers cavaliers, tous étaient l'objet d'un examen chastement et sérieusement enfantin de sa part. «Voyons, se disait-elle, mon coeur est-il fantasque et frivole? Suis-je capable d'aimer soudainement, follement et irrésistiblement à la première vue, comme bon nombre de mes compagnes de laScuolas'en vantaient ou s'en confessaient devant moi les unes aux autres? L'amour est-il un magique éclair qui foudroie notre être et qui nous détourne violemment de nos affections jurées, ou de notre paisible ignorance? Y a-t-il chez ces hommes qui lèvent les yeux quelquefois vers ma fenêtre un regard qui me trouble et me fascine? Celui-ci, avec sa grande taille et sa démarche orgueilleuse, me semble-t-il plus noble et plus beau qu'Albert? Cet autre, avec ses beaux cheveux et son costume élégant, efface-t-il en moi l'image de mon fiancé? Enfin voudrais-je être la dame parée que je vois passer là, dans sa calèche, avec un superbe monsieur qui tient son éventail et lui présente ses gants? Quelque chose de tout cela me fait-il trembler, rougir, palpiter ou rêver? Non… non, en vérité! parle, mon coeur, prononce-toi, je te consulte et je te laisse courir. Je te connais à peine, hélas! j'ai eu si peu le temps de m'occuper de toi depuis que je suis née! je ne t'avais pas habitué à être contrarié. Je te livrais l'empire de ma vie, sans examiner la prudence de tes élans. On t'a brisé, mon pauvre coeur, et à présent que la conscience t'a dompté, tu n'oses plus vivre, tu ne sais plus répondre. Parle donc, éveille-toi et choisis! Eh bien! tu restes tranquille! et tu ne veux rien de tout ce qui est là! —Non!—Tu ne veux plus d'Anzoleto?—Encore non!—Alors, c'est donc Albert que tu appelles?—Il me semble que tu dis oui.» Et Consuelo se retirait chaque jour de sa fenêtre, avec un frais sourire sur les lèvres et un feu clair et doux dans les yeux.

Au bout d'un mois, elle répondit à Albert, à tête reposée, bien lentement et presque en se tâtant le pouls à chaque lettre que traçait sa plume:

«Je n'aime rien que vous, et je suis presque sûre que je vous aime. Maintenant laissez-moi rêver à la possibilité de notre union. Rêvez-y vous-même; trouvons ensemble les moyens de n'affliger ni votre père, ni mon maître, et de ne point devenir égoïstes en devenant heureux.»

Elle joignit à ce billet une courte lettre pour le comte Christian, dans laquelle elle lui disait la vie tranquille qu'elle menait, et lui annonçait le répit que les nouveaux projets du Porpora lui avaient laissé. Elle demandait qu'on cherchât et qu'on trouvât les moyens de désarmer le Porpora, et qu'on lui en fit part dans un mois. Un mois lui resterait encore pour y préparer le maestro, avant le résultat de l'affaire entamée à Berlin.

Consuelo, ayant cacheté ces deux billets, les mit sur sa table, et s'endormit. Un calme délicieux était descendu dans son âme, et jamais, depuis longtemps, elle n'avait goûté un si profond et si agréable sommeil. Elle s'éveilla tard, et se leva à la hâte pour voir Keller, qui avait promis de revenir chercher sa lettre à huit heures. Il en était neuf; et, tout en s'habillant en grande hâte, Consuelo vit avec terreur que cette lettre n'était plus a l'endroit où elle l'avait mise. Elle la chercha partout sans la trouver. Elle sortit pour voir si Keller ne l'attendait pas dans l'antichambre. Ni Keller ni Joseph ne s'y trouvaient; et comme elle rentrait chez elle pour chercher encore, elle vit le Porpora approcher de sa chambre et la regarder d'un air sévère.

«Que cherches-tu? lui dit-il.

—Une feuille de musique que j'ai égarée.

—Tu mens: tu cherches une lettre.

—Maître…

—Tais-toi, Consuelo; tu ne sais pas encore mentir: ne l'apprends pas.

—Maître, qu'as-tu fait de cette lettre?

—Je l'ai remise à Keller.

—Et pourquoi… pourquoi la lui as-tu remise, maître?

—Parce qu'il venait la chercher, tu le lui avais recommandé hier. Tu ne sais pas feindre, Consuelo, ou bien j'ai encore l'oreille plus fine que tu ne penses.

—Et enfin, dit Consuelo avec résolution, qu'as-tu fait de ma lettre?

—Je te l'ai dit; pourquoi me le demandes-tu encore? J'ai trouvé fort inconvenant qu'une jeune fille, honnête comme tu l'es, et comme je présume que tu veux l'être toujours, remit en secret des lettres à son perruquier. Pour empêcher cet homme de prendre une mauvaise idée de toi, je lui ai remis la lettre d'un air calme, et l'ai chargé de ta part de la faire partir. Il ne croira pas, du moins, que tu caches à ton père adoptif un secret coupable.

—Maître, tu as raison, tu as bien fait… pardonne-moi!

—Je te pardonne, n'en parlons plus.

—Et… tu as lu ma lettre? ajouta Consuelo d'un air craintif et caressant.

—Pour qui me prends-tu! répondit le Porpora d'un air terrible.

—Pardonne-moi tout cela, dit Consuelo en pliant le genou devant lui et en essayant de prendre sa main; laisse-moi t'ouvrir mon coeur…

—Pas un mot de plus! répondit le maître en la repoussant.»

Et il entra dans sa chambre, dont il ferma la porte sur lui avec fracas.

Consuelo espéra que, cette première bourrasque passée, elle pourrait l'apaiser et avoir avec lui une explication décisive. Elle se sentait la force de lui dire toute sa pensée, et se flattait de hâter par là l'issue de ses projets; mais il se refusa à toute explication, et sa sévérité fut inébranlable et constante sous ce rapport. Du reste, il lui témoigna autant d'amitié qu'à l'ordinaire, et même, à partir de ce jour, il eut plus d'enjouement dans l'esprit, et de courage dans l'âme. Consuelo en conçut un bon augure, et attendit avec confiance la réponse de Riesenburg.

Le Porpora n'avait pas menti, il avait brûlé les lettres de Consuelo sans les lire; mais il avait conservé l'enveloppe et y avait substitué une lettre de lui-même pour le comte Christian. Il crut par cette démarche courageuse avoir sauvé son élève, et préservé le vieux Rudolstadt d'un sacrifice au-dessus de ses forces. Il crut avoir rempli envers lui le devoir d'un ami fidèle, et envers Consuelo celui d'un père énergique et sage. Il ne prévit pas qu'il pouvait porter le coup de la mort au comte Albert. Il le connaissait à peine, il croyait que Consuelo avait exagéré; que ce jeune homme n'était ni si épris ni si malade qu'elle se l'imaginait; enfin il croyait, comme tous les vieillards, que l'amour a un terme et que le chagrin ne tue personne.

Dans l'attente d'une réponse qu'elle ne devait pas recevoir, puisque le Porpora avait brûlé sa lettre, Consuelo continua le genre de vie studieux et calme qu'elle avait adopté. Sa présence attira chez la Wilhelmine quelques personnes fort distinguées qu'elle eut grand plaisir à y rencontrer souvent, entre autres, le baron Frédéric de Trenck, qui lui inspirait une vraie sympathie. Il eut la délicatesse de ne point l'aborder, la première fois qu'il la revit, comme une ancienne connaissance, mais de se faire présenter à elle, après qu'elle eut chanté, comme un admirateur profondément touché de ce qu'il venait d'entendre. En retrouvant ce beau et généreux jeune homme qui l'avait sauvée si bravement de M. Mayer et de sa bande, le premier mouvement de Consuelo fut de lui tendre la main. Le baron, qui ne voulait pas qu'elle fît d'imprudence par gratitude pour lui, se hâta de prendre sa main respectueusement comme pour la reconduire à sa chaise, et il la lui pressa doucement pour la remercier. Elle sut ensuite par Joseph, dont il prenait des leçons de musique, qu'il ne manquait jamais de demander de ses nouvelles avec intérêt, et de parler d'elle avec admiration; mais que, par un sentiment d'exquise discrétion, il ne lui avait jamais adressé la moindre question sur le motif de son déguisement, sur la cause de leur aventureux voyage, et sur la nature des sentiments qu'ils pouvaient avoir eus, ou avoir encore l'un pour l'autre.

«Je ne sais ce qu'il en pense, ajouta Joseph: mais je t'assure qu'il n'est point de femme dont il parle avec plus d'estime et de respect qu'il ne fait de toi.

—En ce cas, ami, dit Consuelo, je t'autorise à lui raconter toute notre histoire, et toute la mienne, si tu veux, sans toutefois nommer la famille de Rudolstadt. J'ai besoin d'être estimée sans réserve de cet homme à qui nous devons la vie, et qui s'est conduit si noblement avec moi sous tous les rapports.»

Quelques semaines après, M. de Trenck, ayant à peine terminé sa mission à Vienne, fut rappelé brusquement par Frédéric, et vint un matin à l'ambassade pour dire adieu, à la hâte, à M. Corner. Consuelo, en descendant l'escalier pour sortir, le rencontra sous le péristyle. Comme ils s'y trouvaient seuls, il vint à elle et prit sa main qu'il baisa tendrement.

«Permettez-moi, lui dit-il, de vous exprimer pour la première, et peut-être pour la dernière fois de ma vie, les sentiments dont mon coeur est rempli pour vous; je n'avais pas besoin que Beppo me racontât votre histoire pour être pénétré de vénération. Il y a des physionomies qui ne trompent pas, et il ne m'avait fallu qu'un coup d'œil pour pressentir et deviner en vous une grande intelligence et un grand coeur. Si j'avais su, à Passaw, que notre cher Joseph était si peu sur ses gardes, je vous aurais protégée contre les légèretés du comte Hoditz, que je ne prévoyais que trop, bien que j'eusse fait mon possible pour lui faire comprendre qu'il s'adressait fort mal, et qu'il allait se rendre ridicule. Au reste, ce bon Hoditz m'a raconté lui-même comment vous vous êtes moquée de lui, et il vous sait le meilleur gré du monde de lui avoir gardé le secret; moi, je n'oublierai jamais la romanesque aventure qui m'a procuré le bonheur de vous connaître, et quand même je devrais la payer de ma fortune et de mon avenir, je la compterais encore parmi les plus beaux jours de ma vie.

—Croyez-vous donc, monsieur le baron, dit Consuelo, qu'elle puisse avoir de pareilles suites?

—J'espère que non; et pourtant tout est possible à la cour de Prusse.

—Vous me faites une grande peur de la Prusse: savez-vous, monsieur le baron, qu'il serait pourtant possible que j'eusse avant peu le plaisir de vous y retrouver? Il est question d'un engagement pour moi à Berlin.

—En vérité! s'écria Trenck, dont le visage s'éclaira d'une joie soudaine; eh bien, Dieu fasse que ce projet se réalise! Je puis vous être utile à Berlin, et vous devez compter sur moi comme sur un frère. Oui, j'ai pour vous l'affection d'un frère, Consuelo… et si j'avais été libre, je n'aurais peut-être pas su me défendre d'un sentiment plus vif encore… mais vous ne l'êtes pas non plus, et des liens sacrés, éternels… ne me permettent pas d'envier l'heureux gentilhomme qui sollicite votre main. Quel qu'il soit, Madame, comptez qu'il trouvera en moi un ami s'il le désire, et, s'il a jamais besoin de moi, un champion contre les préjugés du monde… Hélas! moi aussi, Consuelo, j'ai dans ma vie une barrière terrible qui s'élève entre l'objet de mon amour et moi; mais celui qui vous aime est un homme, et il peut abattre la barrière; tandis que la femme que j'aime, et qui est d'un rang plus élevé que moi, n'a ni le pouvoir, ni le droit, ni la force, ni la liberté de me la faire franchir.

—Je ne pourrai donc rien pour elle, ni pour vous? dit Consuelo. Pour la première fois je regrette l'impuissance de ma pauvre condition.

—Qui sait? s'écria le baron avec feu; vous pourrez peut-être plus que vous ne pensez, sinon pour nous réunir, du moins pour adoucir parfois l'horreur de notre séparation. Voua sentiriez-vous le courage de braver quelques dangers pour nous?

—Avec autant de joie que vous avez exposé votre vie pour me sauver.

—Eh bien, j'y compte. Souvenez-vous de cette promesse, Consuelo. Peut-être sera-ce à l'improviste que je vous la rappellerai.

—A quelque heure de ma vie que ce soit, je ne l'aurai point oubliée, répondit-elle en lui tendant la main.

—Eh bien, dit-il, donnez-moi un signe, un gage de peu de valeur, que je puisse vous représenter dans l'occasion; car j'ai le pressentiment de grandes luttes qui m'attendent, et il peut se trouver des circonstances où ma signature, mon cachet même pourraient compromettreelleet vous!

—Voulez-vous le cahier de musique que j'allais porter chez quelqu'un de la part de mon maître? Je m'en procurerai un autre, et je ferai à celui-ci une marque pour le reconnaître dans l'occasion.

—Pourquoi non? Un cahier du musique est, en effet, ce qu'on peut le mieux envoyer sans éveiller les soupçons. Mais pour qu'il puisse me servir plusieurs fois, j'en détacherai les feuillets. Faites un signe à toutes les pages.»

Consuelo, s'appuyant sur la rampe de l'escalier, traça le nom de Bertoni sur chaque feuillet du cahier. Le baron le roula et l'emporta, après avoir juré une éternelle amitié à notre héroïne.

A cette époque, madame Tesi tomba malade, et les représentations du théâtre impérial menacèrent d'être suspendues, car elle y avait les rôles les plus importants. La Corilla pouvait, à la rigueur, la remplacer. Elle avait un grand succès à la cour et à la ville. Sa beauté et sa coquetterie provocante tournaient la tête à tous ces bons seigneurs allemands, et l'on ne songeait pas à être difficile pour sa voix un peu éraillée, pour son jeu un peu épileptique. Tout était beau de la part d'une si belle personne; ses épaules de neige filaient des sons admirables, ses bras ronds et voluptueux chantaient toujours juste, et ses poses superbes enlevaient d'emblée les traits les plus hasardés. Malgré le purisme musical dont on se piquait là, on y subissait, tout comme à Venise, la fascination du regard langoureux; et madame Corilla préparait, dans son boudoir, plusieurs fortes têtes à l'enthousiasme et à l'entraînement de la représentation.

Elle se présenta donc hardiment pour chanter, par intérim, les rôles de madame Tesi; mais l'embarras était de se faire remplacer elle-même dans ceux qu'elle avait chantés jusque-là. La voie flûtée de madame Holzbaüer ne permettait pas qu'on y songeât. Il fallait donc laisser arriver Consuelo, ou se contenter à peu de frais. Le Porpora s'agitait comme un démon; Métastase, horriblement mécontent de la prononciation lombarde de Corilla, et indigné du tapage qu'elle faisait pour effacer les autres rôles (contrairement à l'esprit du poëme, et en dépit de la situation), ne cachait plus son éloignement pour elle et sa sympathie pour la consciencieuse et intelligente Porporina. Caffariello, qui faisait la cour à madame Tesi laquelle madame Tesi détestait déjà cordialement la Corilla pour avoir osé lui disputerses effetset le sceptre de la beauté, déclamait hardiment pour l'admission de Consuelo. Holzbaüer, jaloux de soutenir l'honneur de sa direction, mais effrayé de l'ascendant que Porpora saurait bientôt prendre s'il avait un pied seulement dans la coulisse, ne savait où donner de la tête. La bonne conduite de Consuelo lui avait concilié assez de partisans, pour qu'il fut difficile d'en imposer plus longtemps à l'impératrice. Par suite de tous ces motifs, Consuelo reçut des propositions. En les faisant mesquines, on espéra qu'elle les refuserait. Porpora les accepta d'emblée, et, comme de coutume, sans la consulter. Un beau matin, Consuelo se trouva engagée pour six représentations; et, sans pouvoir s'y soustraire, sans comprendre pourquoi après une attente de six semaines elle ne recevait aucune nouvelle des Rudolstadt, elle fut traînée par le Porpora à la répétition de l'Antigonode Métastase, musique de Hasse.

Consuelo avait déjà étudié son rôle avec le Porpora. Sans doute c'était une grande souffrance pour ce dernier d'avoir à lui enseigner la musique de son rival, du plus ingrat de ses élèves, de l'ennemi qu'il haïssait désormais le plus; mais, outre qu'il fallait en passer par là pour arriver à faire ouvrir la porte à ses propres compositions, le Porpora était un professeur trop consciencieux, une âme d'artiste trop probe pour ne pas mettre tous ses soins, tout son zèle à cette étude. Consuelo le secondait si généreusement, qu'il en était à la fois ravi et désolé. En dépit d'elle-même, la pauvre enfant trouvait Hasse magnifique, et son âme sentait bien plus de développement dans ces chants si tendres et si passionnés duSassoneque dans la grandeur un peu nue et un peu froide parfois de son propre maître. Habituée, en étudiant les autres grands maîtres avec lui, à s'abandonner à son propre enthousiasme, elle était forcée de se contenir, cette fois, en voyant la tristesse de son front et l'abattement de sa rêverie après la leçon. Lorsqu'elle entra en scène pour répéter avec Caffariello et la Corilla, quoiqu'elle sût fort bien sa partie, elle se sentit si émue qu'elle eut peine à ouvrir la scène d'Ismène avec Bérénice, qui commence par ces mots:

No; tullo, o Berenice,Tu non apri il tuo cor, etc.[1]

[Note 1: Non, Bérénice, tu n'ouvres pas ici franchement ton coeur.]

A quoi Corilla répondit par ceux-ci:

«E ti par poco,«Quel che sai de miei casi?»[2]

[Note 2: Ce que tu sais de mes aventures te paraît-il donc peu de chose?]

En cet endroit, la Corilla fut interrompue par un grand éclat de rire deCaffariello; et, se tournant vers lui avec des yeux étincelants de colère:

«Que trouvez-vous donc là de si plaisant? lui demanda-t-elle.

—Tu l'as très-bien dit, ma grosse Bérénice, répondit Caffariello en riant plus fort; on ne pouvait pas le dire plus sincèrement.

—Ce sont les paroles qui vous amusent? dit Holzbaüer, qui n'eût pas été fâché de redire à Métastase les plaisanteries du sopraniste sur ses vers.

—Les paroles sont belles, répondit sèchement Caffariello, qui connaissait bien le terrain; mais leur application en cette circonstance est si parfaite, que je ne puis m'empêcher d'en rire.»

Et il se tint les côtes, en redisant au Porpora:

«E ti par poco,Quel che sai ditanticasi?»

La Corilla, voyant quelle critique sanglante renfermait cette allusion à ses moeurs, et tremblante de colère, de haine et de crainte, faillit s'élancer sur Consuelo pour la défigurer; mais la contenance de cette dernière était si douce et si calme, qu'elle ne l'osa pas. D'ailleurs, le faible jour qui pénétrait sur le théâtre venant à tomber sur le visage de sa rivale, elle s'arrêta frappée de vagues réminiscences et de terreurs étranges. Elle ne l'avait jamais vue au jour, ni de près, à Venise. Au milieu des douleurs de l'enfantement, elle avait vu confusément le petit Zingaro Bertoni s'empresser autour d'elle, et elle n'avait rien compris à son dévouement. En ce moment, elle chercha à rassembler ses souvenirs, et, n'y réussissant pas, elle resta sous le coup d'une inquiétude et d'un malaise qui la troublèrent durant toute la répétition. La manière dont la Porporina chanta sa partie ne contribua pas peu à augmenter sa méchante humeur, et la présence du Porpora, son ancien maître, qui, comme un juge sévère, l'écoutait en silence et d'un air presque méprisant, lui devint peu à peu un supplice véritable. M. Holzbaüer ne fut pas moins mortifié lorsque le maestro déclara qu'il donnait les mouvements tout de travers; et il fallut bien l'en croire, car il avait assisté aux répétitions que Hasse lui-même avait dirigées à Dresde, lors de la première mise en scène de l'opéra. Le besoin qu'on avait d'un bon conseil fit céder la mauvaise volonté et imposa silence au dépit. Il conduisit toute la répétition, apprit à chacun son devoir, et reprit même Caffariello, qui affecta d'écouter ses avis avec respect pour leur donner plus de poids vis-à-vis des autres. Caffariello n'était occupé qu'à blesser la rivale impertinente de madame Tesi et rien ne lui coûtait ce jour-là pour s'en donner le plaisir, pas même un acte de soumission et de modestie. C'est ainsi que, chez les artistes comme chez les diplomates, au théâtre comme dans le cabinet des souverains, les plus belles et les plus laides choses ont leurs causes cachées infiniment petites et frivoles.

En rentrant après la répétition, Consuelo trouva Joseph tout rempli d'une joie mystérieuse; et quand ils purent se parler, elle apprit de lui que le bon chanoine était arrivé à Vienne; que son premier soin avait été de faire demander son cher Beppo, et de lui donner un excellent déjeuner, tout en lui faisant mille tendres questions sur son cher Bertoni. Ils s'étaient déjà entendus sur les moyens de nouer connaissance avec le Porpora, afin qu'on pût se voir en famille, honnêtement et sans cachotteries. Dès le lendemain, le chanoine se fit présenter comme un protecteur de Joseph Haydn, grand admirateur du maestro, et sous le prétexte de venir le remercier des leçons qu'il voulait bien donner à son jeune ami, Consuelo eut l'air de le saluer pour la première fois, et, le soir, le maestro et ses deux élèves dînèrent amicalement chez le chanoine. A moins d'afficher un stoïcisme dont les musiciens de ce temps-là, même les plus grands, ne se piquaient guère, il eût été difficile au Porpora de ne pas se prendre subitement d'affection pour ce brave chanoine qui avait une si bonne table et qui appréciait si bien ses ouvrages. On fit de la musique après dîner, et l'on se vit ensuite presque tous les jours.

Ce fut encore là un adoucissement à l'inquiétude que le silence d'Albert commençait à donner à Consuelo. Le chanoine était d'un esprit enjoué, chaste en même temps que libre, exquis à beaucoup d'égards, juste et éclairé sur beaucoup d'autres points. En somme, c'était un ami excellent et un homme parfaitement aimable. Sa société animait et fortifiait le maestro; l'humeur de celui-ci en devenait plus douce, et, partant, l'intérieur de Consuelo plus agréable.

Un jour qu'il n'y avait pas de répétition (on était à l'avant-veille de la représentation d'Antigono), le Porpora étant allé à la campagne avec un confrère, le chanoine proposa à ses jeunes amis d'aller faire une descente au prieuré pour surprendre ceux de ses gens qu'il y avait laissés, et voir par lui-même, en tombant sur eux comme une bombe, si la jardinière soignait bien Angèle, et si le jardinier ne négligeait pas le volkameria. La partie fut acceptée. La voiture du chanoine fut bourrée de pâtés et de bouteilles, (car on ne pouvait pas faire un voyage de quatre lieues sans avoir quelque appétit), et l'on arriva au bénéfice après avoir fait un petit détour et laissé la voiture à quelque distance pour mieux ménager la surprise.

Le volkameria se portait à merveille; il avait chaud, et ses racines étaient fraîches. Sa floraison s'était épuisée au retour de la froidure, mais ses jolies feuilles tombaient sans langueur sur son tronc dégagé. La serre était bien tenue, et les chrysanthèmes bleus bravaient l'hiver et semblaient rire derrière le vitrage. Angèle, suspendue au sein de la nourrice, commençait à rire aussi, quand on l'excitait par des minauderies; et le chanoine décréta fort sagement qu'il ne fallait pas abuser de cette bonne disposition, parce que le rire forcé, provoqué trop souvent chez ces petites créatures, développait en elles le tempérament nerveux mal à propos.

On en était là, on causait librement dans la jolie maisonnette du jardinier; le chanoine, enveloppé dans sa douillette fourrée, se chauffait les tibias devant un grand feu de racines sèches et de pommes de pin; Joseph jouait avec les beaux enfants de la belle jardinière, et Consuelo, assise au milieu de la chambre, tenait Angèle dans ses bras et la contemplait avec un mélange de tendresse et de douleur. Il lui semblait que cet enfant lui appartenait plus qu'à tout autre, et qu'une mystérieuse fatalité attachait le sort de ce petit être à son propre sort, lorsque la porte s'ouvrit brusquement, et la Corilla se trouva vis-à-vis d'elle, comme une apparition évoquée par sa rêverie mélancolique.

Pour la première fois depuis le jour de sa délivrance, la Corilla avait senti sinon un élan d'amour, du moins un accès de remords maternel, et elle venait voir son enfant à la dérobée. Elle savait que le chanoine habitait Vienne; arrivée derrière lui, à une demi-heure de distance, et ne rencontrant pas même les traces de sa voiture aux abords du prieuré, puisqu'il avait fait un détour avant que d'y entrer, elle pénétra furtivement par les jardins, et sans voir personne, jusque dans la maison où elle savait qu'Angèle était en nourrice; car elle n'avait pas laissé de prendre quelques informations à ce sujet. Elle avait beaucoup ri de l'embarras et de la chrétienne résignation du chanoine; mais elle ignorait la part que Consuelo avait eue à l'aventure. Ce fut donc avec une surprise mêlée d'épouvante et de consternation qu'elle vit sa rivale en cet endroit; et, ne sachant point, n'osant point deviner quel était l'enfant qu'elle berçait ainsi, elle faillit tourner les talons et s'enfuir. Mais Consuelo, qui, par un mouvement instinctif, avait serré l'enfant contre son sein comme la perdrix cache ses poussins sous son aile à l'approche du vautour; Consuelo, qui était au théâtre, et qui, le lendemain, pourrait présenter sous un autre jour ce secret de la comédie que Corilla avait raconté jusqu'alors à sa manière; Consuelo enfin, qui la regardait avec un mélange d'effroi et d'indignation, la retint clouée et comme fascinée au milieu de la chambre.

Cependant la Corilla était une comédienne trop consommée pour perdre longtemps l'esprit et la parole. Sa tactique était de prévenir une humiliation par une insulte; et, pour se mettre en voix, elle commença son rôle par cette apostrophe, dite en dialecte vénitien, d'un ton leste et acerbe:

«Eh! par Dieu! ma pauvre Zingarella, cette maison est-elle un dépôt d'enfants trouvés? Y es-tu venue aussi pour chercher ou pour déposer le tien? Je vois que nous courons mêmes chances et que nous avons même fortune. Sans doute nos deux enfants ont le même père, car nos aventures datent de Venise et de la même époque; et j'ai vu avec compassion pour toi que ce n'est pas pour te rejoindre, comme nous le pensions, que le bel Anzoleto nous a si brusquement plantés là au milieu de son engagement, à la saison dernière.

—Madame, répondit Consuelo pâle mais calme, si j'avais eu le malheur d'être aussi intime avec Anzoleto que vous l'avez été, et si j'avais eu, par suite de ce malheur, le bonheur d'être mère (car c'en est toujours un pour qui sait le sentir), mon enfant ne serait point ici.

—Ah! je comprends, reprit l'autre avec un feu sombre dans les yeux; il serait élevé à la villa Zustiniani. Tu aurais eu l'esprit qui m'a manqué pour persuader au cher comte que son honneur était engagé à le reconnaître. Mais tu n'as pas eu le malheur, à ce que tu prétends, d'être la maîtresse d'Anzoleto, et Zustiniani a eu le bonheur de ne pas te laisser de preuves de son amour. On dit que Joseph Haydn, l'élève de ton maître, t'a consolée de toutes tes infortunes, et sans doute l'enfant que tu berces…

—Est le vôtre, Mademoiselle, s'écria Joseph, qui comprenait très-bien maintenant le dialecte, et qui s'avança entre Consuelo et la Corilla d'un air à faire reculer cette dernière. C'est Joseph Haydn qui vous le certifie, car il était présent quand vous l'avez mis au monde.»

La figure de Joseph, que Corilla n'avait pas revue depuis ce jour malencontreux, lui remit aussitôt en mémoire toutes les circonstances qu'elle cherchait vainement à se rappeler, et le Zingaro Bertoni lui apparut enfin sous les véritables traits de la Zingarella Consuelo. Un cri de surprise lui échappa, et pendant un instant la honte et le dépit se disputèrent dans son sein. Mais, bientôt le cynisme lui revint au coeur et l'outrage à la bouche.

«En vérité, mes enfants, s'écria-t-elle d'un air atrocement bénin, je ne vous remettais pas. Vous étiez bien gentils tous les deux, quand je vous rencontrai courant les aventures, et la Consuelo était vraiment un joli garçon sous son déguisement. C'est donc dans cette sainte maison qu'elle a passé dévotement son temps, entre le gros chanoine et le petit Joseph depuis un an qu'elle s'est sauvée de Venise? Allons, Zingarella, ne t'inquiète pas, mon enfant. Nous avons le secret l'une de l'autre, et l'impératrice, qui veut tout savoir, ne saura rien d'aucune de nous.

—A supposer que j'eusse un secret, répondit froidement Consuelo, il n'est entre vos mains que d'aujourd'hui; et j'étais en possession du vôtre le jour où j'ai parlé pendant une heure avec l'impératrice, trois jours avant la signature de votre engagement, Corilla!

—Et tu lui as dit du mal de moi? s'écria Corilla en devenant rouge de colère.

—Si je lui avais dit ce que je sais de vous, vous ne seriez point engagée. Si vous l'êtes, c'est qu'apparemment je n'ai point voulu profiter de l'occasion.

—Et pourquoi ne l'as-tu pas fait? Il faut que tu sois bien bête!» repritCorilla avec une candeur de perversité admirable à voir.

Consuelo et Joseph ne purent s'empêcher de sourire en se regardant; le sourire de Joseph était plein de mépris pour la Corilla; celui de Consuelo était angélique et s'élevait vers le ciel.

«Oui, Madame, répondit-elle avec une douceur accablante, je suis telle que vous dites, et je m'en trouve fort bien.

—Pas trop bien, ma pauvre fille, puisque je suis engagée et que tu ne l'as pas été! reprit la Corilla ébranlée et un peu soucieuse; on me l'avait dit, à Venise, que tu manquais d'esprit, et que tu ne saurais jamais faire tes affaires. C'est la seule chose vraie qu'Anzoleto m'ait dite de toi. Mais, qu'y faire? ce n'est pas ma faute si tu es ainsi… A ta place j'aurais dit ce que je savais de la Corilla; je me serais donnée pour une vierge, pour une sainte. L'impératrice l'aurait cru: elle n'est pas difficile à persuader… et j'aurais supplanté toutes mes rivales. Mais tu ne l'as pas fait!… c'est étrange, et je te plains de savoir si peu mener ta barque.»

Pour le coup, le mépris l'emporta sur l'indignation; Consuelo et Joseph éclatèrent de rire, et la Corilla, qui, en sentant ce qu'elle appelait dans son esprit l'impuissance de sa rivale, perdait cette amertume agressive dont elle s'était armée d'abord, se mit à l'aise, tira une chaise auprès du feu, et s'apprêta à continuer tranquillement la conversation, afin de mieux sonder le fort et le faible de ses adversaires. En cet instant elle se trouva face à face, avec le chanoine, qu'elle n'avait pas encore aperçu, parce que celui-ci, guidé par son instinct de prudence ecclésiastique, avait fait signe à la robuste jardinière et à ses deux enfants de se tenir devant lui jusqu'à ce qu'il eût compris ce qui se passait.

Après l'insinuation qu'elle avait lancée quelques minutes auparavant sur les relations de Consuelo avec le gros chanoine, l'aspect de ce dernier produisit un peu sur Corilla l'effet de la tête de Méduse. Mais elle se rassura en pensant qu'elle avait parlé vénitien, et elle le salua en allemand avec ce mélange d'embarras et d'effronterie qui caractérise le regard et la physionomie particulière de la femme de mauvaise vie. Le chanoine, ordinairement si poli et si gracieux dans son hospitalité, ne se leva pourtant point et ne lui rendit même pas son salut. Corilla, qui s'était bien informée de lui à Vienne, avait ouï dire à tout le monde qu'il était excessivement bien élevé, grand amateur de musique, et incapable de sermonner pédantesquement une femme, une cantatrice surtout. Elle s'était promis de l'aller voir et de le fasciner pour l'empêcher de parler contre elle. Mais si elle avait dans ces sortes d'affaires le genre d'esprit qui manquait à Consuelo, elle avait aussi cette nonchalance et ce décousu d'habitudes qui tiennent au désordre, à la paresse, et, quoique ceci ne paraisse pas venir à propos, à la malpropreté. Toutes ces pauvretés s'enchaînent dans la vie des organisations grossières. La mollesse du corps et de l'âme rendent impuissants les effets de l'intrigue, et Corilla, qui avait l'instinct de toutes les perfidies, avait rarement l'énergie de les mener à bien. Elle avait donc remis d'un jour à l'autre sa visite au chanoine, et quand elle le trouva si froid et si sévère, elle commença à se déconcerter visiblement.

Alors, cherchant par un trait d'audace à se remettre en scène, elle dit àConsuelo, qui tenait toujours Angèle dans ses bras:

«Eh bien, toi, pourquoi ne me laisses-tu pas embrasser ma fille, et la déposer aux pieds de monsieur le chanoine, pour…

—Dame Corilla, dit le chanoine du même ton sec et froidement railleur dont il disait autrefoisdame Brigide, faites-moi le plaisir de laisser cet enfant tranquille.»

Et, s'exprimant en italien avec beaucoup d'élégance, quoique avec une lenteur un peu trop accentuée, il continua ainsi sans ôter son bonnet de dessus ses oreilles:

«Depuis un quart d'heure que je vous écoute, et bien que je ne sois pas très-familiarisé avec votre patois, j'en ai assez entendu pour être autorisé à vous dire que vous êtes bien la plus effrontée coquine que j'ai rencontrée dans ma vie. Cependant, je crois que vous êtes plus stupide que méchante, et plus lâche que dangereuse. Vous ne comprenez rien aux belles choses, et ce serait temps perdu que d'essayer de vous les faire comprendre. Je n'ai qu'une chose à vous dire: cette jeune fille, cette vierge, cette sainte, comme vous l'avez nommée tout à l'heure en croyant railler, vous la souillez en lui parlant: ne lui parlez donc plus. Quant à cet enfant qui est né de vous, vous le flétririez en le touchant: ne le touchez donc pas. C'est un être sacré qu'un enfant; Consuelo l'a dit, et je l'ai compris. C'est par l'intercession, par la persuasion de cette même Consuelo que j'ai osé me charger de votre fille, sans craindre que les instincts pervers qu'elle peut tenir de vous vinssent à m'en faire repentir un jour. Nous nous sommes dit que la bonté divine donne à toute créature le pouvoir de connaître et de pratiquer le bien, et nous nous sommes promis de lui enseigner le bien, et de le lui rendre aimable et facile. Avec vous, il en serait tout autrement. Veuillez donc, dès aujourd'hui, ne plus considérer cet enfant comme le vôtre. Vous l'avez abandonné, vous l'avez cédé, donné; il ne vous appartient plus. Vous avez remis une somme d'argent pour nous payer son éducation…»

Il fit un signe à la jardinière, qui prévenue par lui depuis quelques instants avait tiré de l'armoire un sac lié et cacheté; celui que Corilla avait envoyé au chanoine avec sa fille, et qui n'avait pas été ouvert. Il le prit et le jeta aux pieds de la Corilla, en ajoutant:

«Nous n'en avons que faire et nous n'en voulons pas. Maintenant, je vous prie de sortir de chez moi et de n'y jamais remettre les pieds, sous quelque prétexte que ce soit. A ces conditions, et à celle que vous ne vous permettrez jamais d'ouvrir la bouche sur les circonstances qui nous ont forcé d'être en rapport avec vous, nous vous promettons le silence le plus absolu sur tout ce qui vous concerne. Mais si vous agissez autrement, je vous avertis que j'ai plus de moyens que vous ne pensez de faire entendre la vérité à Sa Majesté Impériale, et que vous pourriez bien voir changer vos couronnes de théâtre et les trépignements de vos admirateurs en un séjour de quelques années dans un couvent de filles repenties.»

Ayant ainsi parlé, le chanoine se leva, fit signe à la nourrice de prendre l'enfant dans ses bras, et à Consuelo de se retirer, avec Joseph, au fond de l'appartement; puis il montra du doigt la porte à Corilla qui, terrifiée, pâle et tremblante, sortit convulsivement et comme égarée, sans savoir où elle allait, et sans comprendre ce qui se passait autour d'elle.

Le chanoine avait eu, durant cette sorte d'imprécation, une indignation d'honnête homme qui, peu à peu, l'avait rendu étrangement puissant. Consuelo et Joseph ne l'avaient jamais vu ainsi. L'habitude d'autorité qui ne s'efface jamais chez le prêtre, et aussi l'attitude du commandement royal qui passe un peu dans le sang, et qui trahissait en cet instant le bâtard d'Auguste II, revêtaient le chanoine, peut-être à son insu, d'une sorte de majesté irrésistible. La Corilla, à qui jamais aucun homme n'avait parlé ainsi dans le calme austère de la vérité, ressentit plus d'effroi et de terreur que jamais ses amants furieux ne lui en avaient inspiré dans les outrages de la vengeance et du mépris. Italienne et superstitieuse, elle eut véritablement peur de cet ecclésiastique et de son anathème, et s'enfuit éperdue à travers les jardins, tandis que le chanoine, épuisé de cet effort si contraire à ses habitudes de bienveillance et d'enjouement, retomba sur sa chaise, pâle et presque en défaillance.

Tout en s'empressant pour le secourir, Consuelo suivait involontairement de l'œil la démarche agitée et vacillante de la pauvre Corilla. Elle la vit trébucher au bout de l'allée et tomber sur l'herbe, soit qu'elle eût fait un faux pas dans son trouble, soit qu'elle n'eût plus la force de se soutenir. Emportée par son bon coeur, et trouvant la leçon plus cruelle qu'elle n'eût eu la force de la donner, elle laissa le chanoine aux soins de Joseph, et courut rejoindre sa rivale qui était en proie à une violente attaque de nerfs. Ne pouvant la calmer et n'osant la ramener au prieuré, elle l'empêcha de se rouler par terre et de se déchirer les mains sur le sable. Corilla fut comme folle pendant quelques instants; mais quand elle eut reconnu la personne qui la secourait, et qui s'efforçait de la consoler, elle se calma et devint d'une pâleur bleuâtre. Ses lèvres contractées gardèrent un morne silence, et ses yeux éteints fixés sur la terre ne se relevèrent pas. Elle se laissa pourtant reconduire jusqu'à sa voiture qui l'attendait à la grille, et y monta soutenue par sa rivale, sans lui dire un seul mot.

«Vous êtes bien mal? lui dit Consuelo, effrayée de l'altération de ses traits. Laissez-moi vous accompagner un bout de chemin, je reviendrai à pied.»

La Corilla, pour toute réponse, la repoussa brusquement, puis la regarda un instant avec une expression impénétrable. Et tout à coup, éclatant en sanglots, elle cacha son visage dans une de ses mains, en faisant, de l'autre, signe à son cocher de partir et en baissant le store de la voiture entre elle et sa généreuse ennemie.

Le lendemain, à l'heure de la dernière répétition de l'Antigono, Consuelo était à son poste et attendait la Corilla pour commencer. Cette dernière envoya son domestique dire qu'elle arriverait dans une demi-heure. Caffariello la donna à tous les diables, prétendit qu'il n'était point aux ordres d'une pareille péronnelle, qu'il ne l'attendrait pas, et fît mine de s'en aller. Madame Tesi, pâle et souffrante, avait voulu assister à la répétition pour se divertir aux dépens de la Corilla; elle s'était fait apporter un sofa de théâtre, et, allongée dessus, derrière cette première coulisse, peinte en rideau replié, qu'en style de coulisse précisément on appellemanteau d'arlequin, elle calmait son ami, et s'obstinait à attendre Corilla, pensant que c'était pour éviter son contrôle qu'elle hésitait à paraître. Enfin, la Corilla arriva plus pâle et plus languissante que madame Tesi elle-même, qui reprenait ses couleurs et ses forces en la voyant ainsi. Au lieu de se débarrasser de son mantelet et de sa coiffe avec les grands mouvements et l'air dégagé qu'elle se donnait de coutume, elle se laissa tomber sur un trône de bois doré oublié au fond de la scène, et parla ainsi à Holzbaüer d'une voix éteinte:

«Monsieur le directeur, je vous déclare que je suis horriblement malade, que je n'ai pas de voix, que j'ai passé une nuit affreuse… (Avec qui? demanda languissamment la Tesi à Caffariello.) Et que pour toutes ces raisons, continua la Corilla, il m'est impossible de répéter aujourd'hui et de chanter demain, à moins que je ne reprenne le rôle d'Ismène, et que vous ne donniez celui de Bérénice à une autre.

—Y songez-vous, Madame? s'écria Holzbaüer frappé comme d'un coup de foudre. Est-ce à la vieille de la représentation, et lorsque la cour en a fixé l'heure, que vous pouvez alléguer une défaite? C'est impossible, je ne saurais en aucune façon y consentir.

—Il faudra bien que vous y consentiez, répliqua-t-elle en reprenant sa voix naturelle, qui n'était pas douce. Je suis engagée pour les seconds rôles, et rien dans mon traité, ne me force à faire les premiers. C'est un acte d'obligeance qui m'a portée à les accepter au défaut de la signora Tesi, et pour ne pas interrompre les plaisirs de la cour. Or, je suis trop malade pour tenir ma promesse, et vous ne me ferez point chanter malgré moi.

—Ma chère amie, on te fera chanterpar ordre, reprit Caffariello, et tu chanteras mal, nous y étions préparés. C'est un petit malheur à ajouter à tous ceux que tu as voulu affronter dans ta vie; mais il est trop tard pour t'en repentir. Il fallait faire tes réflexions un peu plus tôt. Tu as trop présumé de tes moyens. Tu ferasfiasco; peu nous importe, à nous autres. Je chanterai de manière à ce qu'on oublie que le rôle de Bérénice existe. La Porporina aussi, dans son petit rôle d'Ismène, dédommagera le public, et tout le monde sera content, excepté toi. Ce sera une leçon dont tu profiteras, ou dont tu ne profiteras pas, une autre fois.

—Vous vous trompez beaucoup sur mes motifs de refus, répondit la Corilla avec assurance. Si je n'étais malade, je chanterais peut-être le rôle aussi bien qu'une autre; mais comme je ne peux pas le chanter, il y a quelqu'un ici qui le chantera mieux qu'on ne l'a encore chanté à Vienne, et cela pas plus tard que demain. Ainsi la représentation ne sera pas retardée, et je reprendrai avec plaisir mon rôle d'Ismène, qui ne me fatigue point.

—Vous comptez donc, dit Holzbaüer surpris, que madame Tesi se trouvera assez rétablie demain pour chanter le sien?

—Je sais fort bien que madame Tesi ne pourra chanter de longtemps, dit la Corilla à haute voix, de manière à ce que, du trône où elle se prélassait, elle pût être entendue de la Tesi, étalée sur son sofa à dix pas d'elle, voyez comme elle est changée! sa figure est effrayante. Mais je vous ai dit que vous aviez une Bérénice parfaite, incomparable, supérieure à nous toutes, et la voici, ajouta-t-elle en se levant et en prenant Consuelo par la main pour l'attirer au milieu du groupe inquiet et agité qui s'était formé autour d'elle.

—Moi? s'écria Consuelo qui croyait faire un rêve.

—Toi! s'écria Corilla en la poussant sur le trône avec un mouvement convulsif. Te voilà reine, Porporina, te voilà au premier rang; c'est moi qui t'y place, je te devais cela. Ne l'oublie pas!»

Dans sa détresse, Holzbaüer, à la veille de manquer à son devoir et d'être forcé peut-être de donner sa démission, ne put repousser ce secours inattendu. Il avait bien vu, d'après la manière dont Consuelo avait fait l'Ismène, qu'elle pouvait faire la Bérénice d'une manière supérieure. Malgré, l'éloignement qu'il avait pour elle et pour le Porpora, il ne lui fut permis d'avoir en cet instant qu'une seule crainte: c'est qu'elle ne voulût point accepter le rôle.

Elle s'en défendit, en effet, très-sérieusement; et, pressant les mains de la Corilla avec cordialité, elle la supplia, à voix basse, de ne pas lui faire un sacrifice qui l'enorgueillissait si peu, tandis que, dans les idées de sa rivale, c'était la plus terrible des expiations, et la soumission la plus épouvantable qu'elle pût s'imposer. Corilla demeura inébranlable dans cette résolution. Madame Tesi, effrayée de cette concurrence sérieuse qui la menaçait, eut bien envie d'essayer sa voix et de reprendre son rôle, dût-elle expirer après, car elle était sérieusement indisposée; mais elle ne l'osa pas. Il n'était pas permis, au théâtre de la cour, d'avoir les caprices auxquels le souverain débonnaire de nos jours, le bon public, sait se ranger si patiemment. La cour s'attendait à voir quelque chose de nouveau dans ce rôle de Bérénice: on le lui avait annoncé, et l'impératrice y comptait.

«Allons, décide-toi, dit Caffariello à la Porporina. Voici le premier trait d'esprit que la Corilla ait eu dans sa vie: profitons-en.

—Mais je ne sais point le rôle; je ne l'ai pas étudié, disait Consuelo; je ne pourrai pas le savoir demain.

—Tu l'as entendu: donc tu le sais, et tu le chanteras demain, dit enfin le Porpora d'une voix de tonnerre. Allons, point de grimaces, et que ce débat finisse. Voilà plus d'une heure que nous perdons à babiller. Monsieur le directeur, faites commencer les violons: Et toi, Bérénice, en scène! Point de cahier! à bas ce cahier! Quand on a répété trois fois, on doit savoir tous les rôles par coeur. Je te dis que tu le sais!»

No, tutto, ô Berenice, chanta la Corilla, redevenue Ismène,

Tu non apri il tuo cor.

Et à présent, pensa cette fille, qui jugeait de l'orgueil de Consuelo par le sien propre,tout ce qu'elle sait de mes aventures lui paraîtra peu de chose.

Consuelo, dont le Porpora connaissait bien la prodigieuse mémoire et la victorieuse facilité, chanta effectivement le rôle, musique et paroles, sans la moindre hésitation. Madame Tesi fut si frappée de son jeu et de son chant, qu'elle se trouva beaucoup plus malade, et se fit remporter chez elle, après la répétition du premier acte. Le lendemain, il fallut que Consuelo eût préparé son costume, arrangé lestraitsde son rôle et repassé toute sa partie attentivement à cinq heures du soir. Elle eut un succès si complet que l'impératrice dit en sortant:

«Voilà une admirable jeune fille: il faut absolument que je la marie: j'y songerai.»

Dès le jour suivant, on commença à répéter laZenobiade Métastase, musique de Predieri. La Corilla s'obstina encore à céder le premier rôle à Consuelo. Madame Holzbaüer fit, cette fois, le second; et comme elle était meilleure musicienne que la Corilla, cet opéra fut beaucoup mieux étudié que l'autre. Le Métastase était ravi de voir sa muse, négligée et oubliée durant la guerre, reprendre faveur à la cour et faire fureur à Vienne. Il ne pensait presque plus à ses maux; et, pressé par la bienveillance de Marie-Thérèse et par les devoirs de son emploi, d'écrire de nouveaux drames lyriques, il se préparait, par la lecture des tragiques grecs et des classiques latins, à produire quelqu'un de ces chefs-d'oeuvre que les Italiens de Vienne et les Allemands de l'Italie mettaient, sans façon, au-dessus des tragédies de Corneille, de Racine, de Shakespeare, de Calderon, au-dessus de tout, pour le dire sans détour et sans mauvaise honte.

Ce n'est pas au beau milieu de cette histoire, déjà si longue et si chargée de détails, que nous abuserons encore de la patience, peut-être depuis longtemps épuisée, du lecteur, pour lui dire ce que nous pensons du génie de Métastase. Peu lui importe. Nous allons donc lui répéter seulement ce que Consuelo en disait tout bas à Joseph:

«Mon pauvre Beppo, tu ne saurais croire quelle peine j'ai à jouer ces rôles qu'on dit si sublimes et si pathétiques. Il est vrai que les mots sont bien arrangés, et qu'ils arrivent facilement sur la langue, quand on les chante; mais quand on pense au personnage qui les dit, on ne sait où prendre, je ne dis pas de l'émotion, mais du sérieux pour les prononcer. Quelle bizarre convention est donc celle qu'on a faite, en arrangeant l'antiquité à la mode de notre temps, pour mettre sur la scène des intrigues, des passions et des moralités qui seraient bien placées peut-être dans des mémoires de la margrave de Bareith, du baron de Trenck, ou de la princesse de Culmbach, mais qui, de la part de Rhadamiste, de Bérénice, ou d'Arsinoé, sont des contre-sens absurdes? Lorsque j'étais convalescente au château des Géants, le comte Albert me faisait souvent la lecture pour m'endormir; mais moi, je ne dormais pas, et j'écoutais de toutes mes oreilles. Il me lisait des tragédies grecques de Sophocle, d'Eschyle ou d'Euripide, et il les lisait en espagnol, lentement, mais nettement et sans hésitation, quoique ce fût un texte grec qu'il avait sous les yeux. Il était si versé dans les langues anciennes et nouvelles, qu'on eût dit qu'il lisait une traduction admirablement écrite. Il s'attachait à la faire assez fidèle, disait-il, pour que je pusse saisir, dans l'exactitude scrupuleuse de son interprétation, le génie des Grecs dans toute sa simplicité. Quelle grandeur, mon Dieu! quelles images! quelle poésie, et quelle sobriété! Quels personnages de dix coudées, quels caractères purs et forts, quelles énergiques situations, quelles douleurs profondes et vraies, quels tableaux déchirants et terribles il faisait passer devant moi! faible encore, et l'imagination toujours frappée des émotions violentes qui avaient causé ma maladie, j'étais si bouleversée de ce que j'entendais, que je m'imaginais, en l'écoutant, être tour à tour Antigone, Clytemnestre, Médée, Electre, et jouer en personne ces drames sanglants et douloureux, non sur un théâtre à la lueur des quinquets, mais dans des solitudes affreuses, au seuil des grottes béantes, ou sous les colonnes des antiques parvis, auprès des pâles foyers où l'on pleurait les morts en conspirant contre les vivants. J'entendais ces choeurs lamentables des Troyennes et des captives de Dardanie. Les Euménides dansaient autour de moi… sur quels rhythmes bizarres et sur quelles infernales modulations! Je n'y pense pas sans un souvenir de plaisir et de terreur qui me fait encore frissonner. Jamais je n'aurai, sur le théâtre, dans la réalisation de mes rêves, les mêmes émotions et la même puissance que je sentais gronder alors dans mon coeur et dans mon cerveau. C'est là que je me suis sentie tragédienne pour la première fois, et que j'ai conçu des types dont aucun artiste ne m'avait fourni le modèle. C'est là que j'ai compris le drame, l'effet tragique, la poésie du théâtre; et, à mesure qu'Albert lisait, j'improvisais intérieurement un chant sur lequel je m'imaginais suivre et dire moi-même tout ce que j'entendais. Je me surprenais quelquefois dans l'attitude et avec la physionomie des personnages qu'il faisait parler, et il lui arriva souvent de s'arrêter effrayé, croyant voir apparaître Andromaque ou Ariane devant lui. Oh! va, j'en ai plus appris et plus deviné en un mois avec ces lectures-là que je ne le ferai dans toute ma vie, employée à répéter les drames de M. Métastase; et si les compositeurs n'avaient mis dans la musique le sentiment et la vérité qui manquent à l'action, je crois que je succomberais sous le dégoût que j'éprouve à faire parler la grande-duchesse Zénobie avec la landgrave Églé, et à entendre le feld-maréchal Rhadamiste se disputer avec le cornette de pandoures Zopire. Oh! tout cela est faux, archi-faux, mon pauvre Beppo! faux comme nos costumes, faux comme la perruque blonde de Caffariello Tiridate, comme le déshabillé Pompadour de madame Holzbaüer en pastourelle d'Arménie, comme les mollets de tricot rose du prince Démétrius, comme ces décors que nous voyons là de près, et qui ressemblent à l'Asie comme l'abbé Métastase ressemble au vieil Homère.

—Ce que tu me dis là, répondit Haydn, m'explique pourquoi, en sentant la nécessité d'écrire des opéras pour le théâtre, si tant est que je puisse arriver jusque-là, je me sens plus d'inspiration et d'espérance quand je pense à composer des oratorios. Là où les puérils artifices de la scène ne viennent pas donner un continuel démenti à la vérité du sentiment, dans ce cadre symphonique où tout est musique, où l'âme parle à l'âme par l'oreille et non par les yeux, il me semble que le compositeur peut développer toute son inspiration, et entraîner l'imagination d'un auditoire dans des régions vraiment élevées.»

En parlant ainsi; Joseph et Consuelo, en attendant que tout le monde fût rassemblé pour la répétition, marchaient côte à côte le long d'une grande toile de fond qui devait être ce soir-là le fleuve Araxe, et qui n'était, dans le demi-jour du théâtre, qu'une énorme bande d'indigo étendue parmi de grosses taches d'ocre, destinées à représenter les montagnes du Caucase. On sait que ces toiles de fond, préparées pour la représentation, sont placées les unes derrière les autres, de manière à être relevées sur un cylindre au changement à vue. Dans l'intervalle qui les sépare les unes des autres, les acteurs circulent durant la représentation; les comparses s'endorment ou échangent des prises de tabac, assis ou couchés dans la poussière, sous les gouttes d'huile qui tombent languissamment des quinquets mal assurés. Dans la journée, les acteurs se promènent le long de ces couloirs étroits et obscurs, en répétant leurs rôles, ou en s'entretenant de leurs affaires; quelquefois en épiant les petites confidences ou surprenant les profondes machinations d'autres promeneurs causant tout près d'eux sans les voir, derrière un bras de mer ou une place publique.

Heureusement, Métastase n'était point sur l'autre rive de l'Araxe, tandis que l'inexpérimentée Consuelo épanchait ainsi son indignation d'artiste avec Haydn. La répétition commença. C'était la seconde deZénobie, et elle alla si bien, que les musiciens de l'orchestre applaudirent, selon l'usage, avec leurs archets sur le ventre de leurs violons. La musique de Predieri était charmante, et le Porpora la dirigeait avec plus d'enthousiasme qu'il n'avait pu le faire pour celle de Hasse. Le rôle de Tiridate était un des triomphes de Caffariello, et il n'avait garde de trouver mauvais qu'en l'équipant en farouche guerrier parthe, on le fit roucouler en Céladon et parler en Clitandre. Consuelo, si elle sentait son rôle faux et guindé dans la bouche d'une héroïne de l'antiquité, trouvait au moins là un caractère de femme agréablement indiqué. Il offrait même une sorte de rapprochement avec la situation d'esprit où elle s'était trouvée entre Albert et Anzoleto; et oubliant tout à fait lacouleur locale, comme nous disons aujourd'hui, pour ne se représenter que les sentiments humains, elle s'aperçut qu'elle était sublime dans cet air dont le sens avait été si souvent dans son coeur:

Voi leggete in ogni core;Voi sapete, o giusti Dei,Se son puri i voti miei,Se innocente è la pietà.

Elle eut donc en cet instant la conscience d'une émotion vraie et d'un triomphe mérité. Elle n'eut pas besoin que le regard de Caffariello, qui n'était pas gêné ce jour-là par la présence de la Tesi, et qui admirait de bonne foi, lui confirmât ce qu'elle sentait déjà, la certitude d'un effet irrésistible à produire sur tous les publics du monde et dans toutes les conditions possibles, avec ce morceau capital. Elle se trouva ainsi toute réconciliée avec sa partie, avec l'opéra, avec ses camarades, avec elle-même, avec le théâtre, en un mot; et malgré toutes les imprécations qu'elle venait de faire contre son état une heure auparavant, elle ne put se défendre d'un de ces tressaillements intérieurs, si profonds, si soudains et si puissants, qu'il est impossible à quiconque n'est pas artiste en quelque chose, de comprendre quels siècles de labeur, de déceptions et de souffrances ils peuvent racheter en un instant.

En qualité d'élève, encore à demi serviteur du Porpora, Haydn, avide d'entendre de la musique et d'étudier, même sous un point de vue matériel, la contexture des opéras, obtenait la permission de se glisser dans les coulisses lorsque Consuelo chantait. Depuis deux jours, il remarqua que le Porpora, d'abord assez mal disposé à l'admettre ainsi dans l'intérieur du théâtre, l'y autorisait d'un air de bonne humeur, avant même qu'il osât le lui demander. C'est qu'il s'était passé quelque chose de nouveau dans l'esprit du professeur. Marie-Thérèse, parlant musique avec l'ambassadeur de Venise, était revenue à son idée fixe de matrimoniomanie, comme disait Consuelo. Elle lui avait dit qu'elle verrait avec plaisir cette grande cantatrice se fixer à Vienne en épousant le jeune musicien, élève de son maître; elle avait pris des informations sur Haydn auprès de l'ambassadeur même, et ce dernier lui en ayant dit beaucoup de bien, l'ayant assurée qu'il annonçait de grandes facultés musicales, et surtout qu'il était très-bon catholique, Sa Majesté l'avait engagé à arranger ce mariage, promettant de faire un sort convenable aux jeunes époux. L'idée avait souri à M. Cormer, qui aimait tendrement Joseph, et déjà lui faisait une pension de soixante-douze francs par mois pour l'aider à continuer librement ses études. Il en avait parlé chaudement au Porpora, et celui-ci, craignant que sa Consuelo ne persistât dans l'idée de se retirer du théâtre pour épouser un gentilhomme, après avoir beaucoup hésité, beaucoup résisté (il eût préféré à tout que son élève vécût sans hymen et sans amour), s'était enfin laissé persuader. Pour frapper un grand coup, l'ambassadeur s'était déterminé à lui faire voir des compositions de Haydn, et à lui avouer que la sérénade en trio dont il s'était montré si satisfait était de la façon de Beppo. Le Porpora avait confessé qu'il y avait là le germe d'un grand talent; qu'il pourrait lui imprimer une bonne direction et l'aider par ses conseils à écrire pour la voix; enfin que le sort d'une cantatrice mariée à un compositeur pouvait être fort avantageux. La grande jeunesse du couple et ses minces ressources lui imposaient la nécessité de s'adonner au travail sans autre espoir d'ambition, et Consuelo se trouverait ainsi enchaînée au théâtre. Le maestro se rendit. Il n'avait pas reçu plus que Consuelo de réponse de Riesenburg. Ce silence lui faisait craindre quelque résistance à ses vues, quelque coup de tête du jeune comte: «Si je pouvais sinon marier, du moins fiancer Consuelo à un autre, pensa-t-il, je n'aurais plus rien à craindre de ce côté-là.»

Le difficile était d'amener Consuelo à cette résolution. L'y exhorter eût été lui inspirer la pensée de résister. Avec sa finesse napolitaine, il se dit que la force des choses devait amener un changement insensible dans l'esprit de cette jeune fille. Elle avait de l'amitié pour Beppo, et Beppo, quoiqu'il eût vaincu l'amour dans son coeur, montrait tant de zèle, d'admiration et de dévouement pour elle, que le Porpora put bien s'imaginer qu'il en était violemment épris. Il pensa qu'en ne le gênant point dans ses rapports avec elle, il lui laisserait les moyens de faire agréer ses voeux; qu'en l'éclairant en temps et lieu sur les desseins de l'impératrice et sur sa propre adhésion, il lui donnerait le courage de l'éloquence et le feu de la persuasion. Enfin il cessa tout à coup de le brutaliser et de le rabaisser, et laissa un libre cours à leurs épanchements fraternels, se flattant que les choses iraient plus vite ainsi que s'il s'en mêlait ostensiblement.

Le Porpora, en ne doutant pas assez du succès, commettait une grande faute. Il livrait la réputation de Consuelo à la médisance; car il ne fallait que voir Joseph deux fois de suite dans les coulisses auprès d'elle pour que toute la gent dramatique proclamât ses amours avec ce jeune homme, et la pauvre Consuelo, confiante et imprévoyante comme toutes les âmes droites et chastes, ne songeait nullement à prévoir le danger et à s'en garantir. Aussi, dès le jour de cette répétition deZénobie, les yeux prirent l'éveil et les langues la volée. Dans chaque coulisse, derrière chaque décor, il y eut entre les acteurs, entre les choristes, entre les employés de toutes sortes qui circulaient, une remarque maligne ou enjouée, accusatrice ou bienveillante, sur le scandale de cette intrigue naissante ou sur la candeur de ces heureuses accordailles.

Consuelo, toute à son rôle, toute à son émotion d'artiste, ne voyait, n'entendait et ne pressentait rien. Joseph, tout rêveur, tout absorbé par l'opéra qu'on chantait et par celui qu'il méditait dans son âme musicale, entendait bien quelques mots à la dérobée, et ne les comprenait pas, tant il était loin de se flatter d'une vaine espérance. Quand il surprenait en passant quelque parole équivoque, quelque observation piquante, il levait la tête, regardait autour de lui, cherchait l'objet de ces satires, et, ne le trouvant pas, profondément indifférent aux propos de ce genre, il retombait dans ses contemplations.

Entre chaque acte de l'opéra, on donnait souvent un intermède bouffe, et ce jour-là on répéta l'Impressario delle Canarie, assemblage de petites scènes très-gaies et très-comiques de Métastase. La Corilla, en y remplissant le rôle d'une prima donna exigeante, impérieuse et fantasque, était d'une vérité parfaite, et le succès qu'elle avait ordinairement dans cette bluette la consolait un peu du sacrifice de son grand rôle de Zénobie. Pendant qu'on répétait la dernière partie de l'intermède, en attendant qu'on répétât le troisième acte, Consuelo, un peu oppressée par l'émotion de son rôle, alla derrière la toile de fond, entre l'horrible vallée hérissée de montagnes et de précipices, qui formait le premier décor, et ce bon fleuve Araxe, bordé d'aménissimes montagnes, qui devait apparaître à la troisième scène pour reposer agréablement les yeux du spectateursensible. Elle marchait un peu vite, allant et revenant sur ses pas, lorsque Joseph lui apporta son éventail qu'elle avait laissé sur la niche du souffleur, et dont elle se servit avec beaucoup de plaisir. L'instinct du coeur et la volontaire préoccupation du Porpora poussaient machinalement Joseph à rejoindre son amie; l'habitude de la confiance et le besoin d'épanchement portaient Consuelo à l'accueillir toujours joyeusement. De ce double mouvement d'une sympathie dont les anges n'eussent pas rougi dans le ciel, la destinée avait résolu de faire le signal et la cause d'étranges infortunes… Nous savons très-bien que nos lectrices de romans, toujours pressées d'arriver à l'événement, ne nous demandent que plaie et bosse; nous les supplions d'avoir un peu de patience.

«Eh bien, mon amie, dit Joseph en souriant à Consuelo et en lui tendant la main, il me semble que tu n'es plus si mécontente du drame, de notre illustre abbé, et que tu as trouvé dans ton air de la prière une fenêtre ouverte par laquelle le démon du génie qui te possède va prendre une bonne fois sa volée.

—Tu trouves donc que je l'ai bien chanté?

—Est-ce que tu ne vois pas que j'ai les yeux rouges?

—Ah! oui, tu as pleuré. C'est bon, tant mieux! je suis bien contente de t'avoir fait pleurer.

—Comme si c'était la première fois! Mais tu deviens artiste comme le Porpora veut que tu le sois; ma bonne Consuelo! La fièvre du succès s'est allumée en toi. Quand tu chantais dans les sentiers du Boehmer-Wald, tu me voyais bien pleurer et tu pleurais toi-même, attendrie par la beauté de ton chant; maintenant c'est autre chose: tu ris de bonheur, et tu tressailles d'orgueil en voyant les larmes que tu fais couler. Allons, courage, ma Consuelo, te voilàprima donnadans toute la force du terme!

—Ne me dis pas cela, ami. Je ne serai jamais comme celle de là-bas.»

Et elle désignait du geste la Corilla, qui chantait de l'autre côté de la toile de fond, sur la scène.

«Ne le prends pas en mauvaise part, repartit Joseph; je veux, dire que le dieu de l'inspiration t'a vaincue. En vain ta raison froide, ton austère philosophie et le souvenir de Riesenburg ont lutté contre l'esprit de Python. Le voilà qui te remplit et te déborde. Avoue que tu étouffes de plaisir: je sens ton bras trembler contre le mien; ta figure est animée, et jamais je ne t'ai vu le regard, que tu as dans ce moment-ci. Non, tu n'étais pas plus agitée, pas plus inspirée quand le comte Albert te lisait les tragiques grecs!

—Ah! quel mal tu me fais! s'écria Consuelo en pâlissant tout à coup et en retirant son bras de celui de Joseph. Pourquoi prononces-tu ce nom-là ici? C'est un nom sacré qui ne devrait pas retentir dans ce temple de la folie. C'est un nom terrible qui, comme un coup de tonnerre, fait rentrer dans la nuit toutes les illusions et tous les fantômes des songes dorés!

—Eh bien, Consuelo, veux-tu que je te le dise? reprit Haydn après un moment de silence: jamais tu ne pourras te décider à épouser cet homme-là.

—Tais-toi, tais-toi, je l'ai promis!…

—Eh bien, si tu tiens ta promesse, jamais tu ne seras heureuse avec lui. Quitter le théâtre, toi? renoncer à être artiste? Il est trop tard d'une heure. Tu viens de savourer une joie dont le souvenir ferait le tourment de toute ta vie.

—Tu me fais peur, Beppo! Pourquoi me dis-tu de pareilles choses aujourd'hui?

—Je ne sais, je te les dis comme malgré moi. Ta fièvre a passé dans mon cerveau, et il me semble que je vais, en rentrant chez nous, écrire quelque chose de sublime. Ce sera quelque platitude: n'importe, je me sens plein de génie pour le quart d'heure.

—Comme tu es gai, comme tu es tranquille, toi! moi! au milieu de cette fièvre d'orgueil et de joie dont tu parles, j'éprouve une atroce douleur, et j'ai à la fois envie de rire et de pleurer.

—Tu souffres, j'en suis certain; tu dois souffrir. Au moment où tu sens ta puissance éclater, une pensée lugubre te saisit et te glace…

—Oui, c'est vrai, qu'est-ce que cela veut dire?

—Cela veut dire que tu es artiste, et que tu t'es imposé comme un devoir l'obligation farouche, abominable à Dieu et à toi-même, de renoncer à l'art.

—Il me semblait hier que non, et aujourd'hui il me semble que oui. C'est que j'ai mal aux nerfs, c'est que ces agitations sont terribles et funestes, je le vois. J'avais toujours nié leur entraînement et leur puissance. J'avais toujours abordé la scène avec calme, avec une attention consciencieuse et modeste. Aujourd'hui je ne me possède plus, et s'il me fallait entrer en représentation en cet instant, il me semble que je ferais des folies sublimes ou des extravagances misérables. Les rênes de ma volonté m'échappent; j'espère que demain je ne serai pas ainsi, car cette émotion tient à la fois du délire et de l'agonie.

—Pauvre amie! je crains qu'il n'en soit toujours ainsi désormais, ou plutôt je l'espère; car tu ne seras vraiment puissante que dans le feu de cette émotion. J'ai ouï dire à tous les musiciens, à tous les acteurs que j'ai abordés, que, sans ce délire ou sans ce trouble, ils ne pouvaient rien; et qu'au lieu de se calmer avec l'âge et l'habitude, ils devenaient toujours plus impressionnables à chaque étreinte de leur démon.

—Ceci est un grand mystère, dit Consuelo en soupirant. Il ne me semble pas que la vanité, la jalousie des autres, le lâche besoin du triomphe, aient pu s'emparer de moi si soudainement et bouleverser mon être du jour au lendemain. Non! je t'assure qu'en chantant cette prière de Zénobie et ce duo avec Tiridate, où la passion et la vigueur de Caffariello m'emportaient comme un tourbillon d'orage, je ne songeais ni au public, ni à mes rivales, ni à moi-même. J'étais Zénobie; je pensais aux dieux immortels de l'olympe avec une ardeur toute chrétienne, et je brûlais d'amour pour ce bon Caffariello, qu'après la ritournelle je ne puis pas regarder sans rire: Tout cela est étrange, et je commence à croire que, l'art dramatique étant un mensonge perpétuel, Dieu nous punit en nous frappant de la folie d'y croire nous-mêmes et de prendre au sérieux ce que nous faisons pour produire l'illusion chez les autres. Non! il n'est pas permis à l'homme d'abuser de toutes les passions et de toutes les émotions de la vie réelle pour s'en faire un jeu. Il veut que nous gardions notre âme saine et puissante pour des affections vraies, pour des actions utiles, et quand nous faussons ses vues, il nous châtie et nous rend insensés.


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