Le Rameau d'Or

Elles lui demandèrent mille fois pardon de ma brusquerie, et pour l'apaiser, car il était redoutable, elles résolurent de l'amener la nuit dans ma chambre pendant que je dormirais, de m'attacher les pieds et les mains, pour me mettre avec lui dans son brûlant chariot, afin qu'il m'emmenât. La chose ainsi arrêtée, elles me grondèrent à peine des brusqueries que j'avais faites. Elles dirent seulement qu'il fallait songer à les réparer. Perroquet et Toutou restèrent surpris d'une si grande douceur. «Savez-vous bien, ma maîtresse, dit mon chien, que le coeur ne m'annonce rien de bon: mesdames les fées sont d'étranges personnages, et surtout Violente.» Je me moquai de ces alarmes, et j'attendis mon cher époux avec mille impatiences: il en avait trop de me voir pour tarder; je jetai l'échelle de corde, bien résolue de m'en retourner avec lui; il monta légèrement, et me dit des choses si tendres que je n'ose encore les rappeler à mon souvenir.

Comme nous parlions ensemble avec la même tranquillité que nous aurions eue dans son palais, nous vîmes tout d'un coup enfoncer les fenêtres de ma chambre. Les fées entrèrent sur leur terrible dragon, Migonnet les suivait dans son chariot de feu, et tous ses gardes avec leurs autruches. Le roi, sans s'effrayer, mit l'épée à la main, et ne songea qu'à me garantir de la plus furieuse aventure qui se soit jamais passée; car enfin, vous le dirai-je, seigneur? ces barbares créatures poussèrent leur dragon sur lui, et à mes yeux il le dévora.

Désespérée de son malheur et du mien, je me jetai dans la gueule de cet horrible monstre, voulant qu'il m'engloutît, comme il venait d'engloutir tout ce que j'aimais au monde. Il voulait bien aussi; mais les fées encore plus cruelles que lui ne le voulurent pas. «Il faut, s'écrièrent-elles, la réserver à de plus longues peines, une prompte mort est trop douce pour cette indigne créature.» Elles me touchèrent, je me vis aussitôt sous la figure d'une chatte blanche; elles me conduisirent dans ce superbe palais qui était à mon père; elles métamorphosèrent tous les seigneurs et toutes les dames du royaume en chats et en chattes; elles en laissèrent à qui l'on ne voyait que les mains, et me réduisirent dans le déplorable état où vous me trouvâtes, me faisant savoir ma naissance, la mort de mon père, celle de ma mère, et que je ne serais délivrée de ma chatonique figure que par un prince qui ressemblerait parfaitement à l'époux qu'elles m'avaient ravi. C'est vous, seigneur, qui avez cette ressemblance, continua-t-elle, mêmes traits, même air, même son de voix; j'en fus frappée aussitôt que je vous vis; j'étais informée de tout ce qui devait arriver, et je le suis encore de tout ce qui arrivera; mes peines vont finir.—Et les miennes, belle reine, dit le prince, en se jetant à ses pieds, seront-elles de longue durée?—Je vous aime déjà plus que ma vie, seigneur, dit la reine; il faut partir pour aller vers votre père, nous verrons ses sentiments pour moi, et s'il consentira à ce que vous désirez.

Elle sortit, le prince lui donna la main, elle monta dans un chariot avec lui: il était beaucoup plus magnifique que ceux qu'il avait eus jusqu'alors. Le reste de l'équipage y répondait à tel point que tous les fers des chevaux étaient d'émeraude, et les clous, de diamant. Cela ne s'est peut-être jamais vu que cette fois-là. Je ne dis point les agréables conversations que la reine et le prince avaient ensemble; si elle était unique en beauté, elle ne l'était pas moins en esprit, et le jeune prince était aussi parfait qu'elle; de sorte qu'ils pensaient des choses toutes charmantes.

Lorsqu'ils furent près du château, où les deux frères aînés du prince devaient se trouver, la reine entra dans un petit rocher de cristal, dont toutes les pointes étaient garnies d'or et de rubis. Il y avait des rideaux tout autour, afin qu'on ne la vît point, et il était porté par de jeunes hommes très bien faits et superbement vêtus. Le prince demeura dans le chariot; il aperçut ses frères qui se promenaient avec des princesses d'une excellente beauté. Dès qu'ils le reconnurent, ils s'avancèrent pour le recevoir, et lui demandèrent s'il amenait une maîtresse: il leur dit qu'il avait été si malheureux, que dans tout son voyage il n'en avait rencontré que de très laides, que ce qu'il apportait de plus rare, c'était une petite chatte blanche. Ils se prirent à rire de sa simplicité. «Une chatte, lui dirent-ils, avez-vous peur que les souris ne mangent notre palais?» Le prince répliqua qu'en effet il n'était pas sage de vouloir faire un tel présent à son père; là-dessus chacun prit le chemin de la ville.

Les princes aînés montèrent avec leurs princesses dans des calèches toutes d'or et d'azur, leurs chevaux avaient sur leurs têtes des plumes et des aigrettes; rien n'était plus brillant que cette cavalcade. Notre jeune prince allait après, et puis le rocher de cristal que tout le monde regardait avec admiration.

Les courtisans s'empressèrent de venir dire au roi que les trois princes arrivaient: «Amènent-ils des belles dames? répliqua le roi.—Il est impossible de rien voir qui les surpasse.» À cette réponse il parut fâché. Les deux princes s'empressèrent de monter avec leurs merveilleuses princesses. Le roi les reçut très bien, et ne savait à laquelle donner le prix; il regarda son cadet, et lui dit: «Cette fois-ci vous venez donc seul?—Votre Majesté verra dans ce rocher une petite chatte blanche, répliqua le prince, qui miaule si doucement, et qui fait si bien patte de velours, qu'elle lui agréera.» Le roi sourit, et fut lui-même pour ouvrir le rocher; mais aussitôt qu'il s'approcha, la reine avec un ressort en fit tomber toutes les pièces, et parut comme le soleil qui a été quelque temps enveloppé dans une nue; ses cheveux blonds étaient épars sur ses épaules, ils tombaient par grosses boucles jusqu'à ses pieds; sa tête était ceinte de fleurs, sa robe d'une légère gaze blanche, doublée de taffetas couleur de rosé, elle se leva et fit une profonde révérence au roi, qui ne put s'empêcher, dans l'excès de son admiration, de s'écrier: «Voici l'incomparable, et celle qui mérite ma couronne.»

«Seigneur, lui dit-elle, je ne suis pas venue pour vous arracher un trône que vous remplissez si dignement, je suis née avec six royaumes: permettez que je vous en offre un, et que j'en donne autant à chacun de vos fils. Je ne vous demande pour toute récompense que votre amitié, et ce jeune prince pour époux. Nous aurons encore assez de trois royaumes.» Le roi et toute la cour poussèrent de longs cris de joie et d'étonnement. Le mariage fut célébré aussitôt, aussi bien que celui des deux princes; de sorte que toute la cour passa plusieurs mois dans les divertissements et les plaisirs. Chacun ensuite partit pour aller gouverner ses États; la belle Chatte Blanche s'y est immortalisée, autant par ses bontés et ses libéralités que par son rare mérite et sa beauté.

Il était une fois un roi dont l'humeur austère et chagrine inspirait plutôt de la crainte que de l'amour. Il se laissait voir rarement; et sur les plus légers soupçons, il faisait mourir ses sujets. On le nommait le roi Brun, parce qu'il fronçait toujours le sourcil. Le roi Brun avait un fils qui ne lui ressemblait point. Rien n'égalait son esprit, sa douceur, sa magnificence et sa capacité; mais il avait les jambes tordues, une bosse plus haute que sa tête, les yeux de travers, la bouche de côté; enfin c'était un petit monstre, et jamais une si belle âme n'avait animé un corps si mal fait. Cependant, par un sort singulier, il se faisait aimer jusqu'à la folie des personnes auxquelles il voulait plaire; son esprit était si supérieur à tous les autres, qu'on ne pouvait l'entendre avec indifférence.

La reine sa mère voulut qu'on l'appelât Torticoli; soit qu'elle aimât ce nom, ou qu'étant effectivement tout de travers, elle crût avoir rencontré ce qui lui convenait davantage. Le roi Brun, qui pensait plus à sa grandeur qu'à la satisfaction de son fils, jeta les yeux sur la fille d'un puissant roi, qui était son voisin, et dont les États, joints aux siens, pouvaient le rendre redoutable à toute la terre. Il pensa que cette princesse serait fort propre pour le prince Torticoli, parce qu'elle n'aurait pas lieu de lui reprocher sa difformité et sa laideur, puisqu'elle était pour le moins aussi laide et aussi difforme que lui. Elle allait toujours dans une jatte, elle avait les jambes rompues. On l'appelait Trognon. C'était la créature du monde la plus aimable par l'esprit; il semblait que le ciel avait voulu la récompenser du tort que lui avait fait la nature.

Le roi Brun ayant demandé et obtenu le portrait de la princesse Trognon, le fit mettre dans une grande salle sous un dais, et il envoya quérir le prince Torticoli, auquel il commanda de regarder ce portrait avec tendresse, puisque c'était celui de Trognon, qui lui était destinée. Torticoli y jeta les yeux, et les détourna aussitôt avec un air de dédain qui offensa son père.

«Est-ce que vous n'êtes pas content? lui dit-il d'un ton aigre et fâché.

—Non, seigneur, répondit-il; je ne serai jamais content d'épouser un cul-de-jatte.

—Il vous sied bien, dit le roi Brun, de trouver des défauts en cette princesse, étant vous-même un petit monstre qui fait peur!

—C'est par cette raison, ajouta le prince, que je ne veux point m'allier avec un autre monstre; j'ai assez de peine à me souffrir: que serait-ce si j'avais une telle compagnie?

—Vous craignez de perpétuer la race des magots, répondit le roi d'un air offensant; mais vos craintes sont vaines, vous l'épouserez. Il suffit que je l'ordonne pour être obéi.»

Torticoli ne répliqua rien; il fit une profonde révérence, et se retira.

Le roi Brun n'était point accoutumé à trouver la plus petite résistance; celle de son fils le mit dans une colère épouvantable. Il le fit enfermer dans une tour qui avait été bâtie exprès pour les princes rebelles, mais il ne s'en était point trouvé depuis deux cent ans; de sorte que tout y était en assez mauvais ordre. Les appartements et les meubles y paraissaient d'une antiquité surprenante. Le prince aimait la lecture. Il demanda des livres; on lui permit d'en prendre dans la bibliothèque de la tour. Il crut d'abord que cette permission suffisait. Lorsqu'il voulut les lire, il en trouva le langage si ancien qu'il n'y comprenait rien. Il les laissait, puis il les reprenait, essayant d'y entendre quelque chose, ou tout au moins de s'amuser avec.

Le roi Brun, persuadé que Torticoli se lasserait de sa prison, agit comme s'il avait consenti à épouser Trognon; il envoya des ambassadeurs au roi son voisin, pour lui demander sa fille, à laquelle il promettait une félicité parfaite. Le père de Trognon fut ravi de trouver une occasion si avantageuse de la marier; car tout le monde n'est pas d'humeur de se charger d'un cul-de-jatte. Il accepta la proposition du roi Brun, quoiqu'à dire vrai, le portrait du prince Torticoli, qu'on lui avait apporté, ne lui parût pas fort touchant. Il le fit placer à son tour dans une galerie magnifique; l'on y apporta Trognon. Lorsqu'elle l'aperçut, elle baissa les yeux et se mit à pleurer. Son père, indigné de la répugnance qu'elle témoignait, prit un miroir. Le mettant vis-à-vis d'elle:

«Vous pleurez, ma fille, lui dit-il. Ah! regardez-vous, et convenez après cela qu'il ne vous est pas permis de pleurer.

—Si j'avais quelque empressement d'être mariée, seigneur, lui dit-elle, j'aurais peut-être tort d'être si délicate; mais je chérirai mes disgrâces, si je les souffre toute seule; je ne veux partager avec personne l'ennui de me voir. Que je reste toute ma vie la malheureuse princesse Trognon, je serai contente, ou tout au moins je ne me plaindrai point.»

Quelque bonnes que pussent être ses raisons, le roi ne les écouta pas; il fallut partir avec les ambassadeurs qui l'étaient venus demander.

Pendant qu'elle fait son voyage dans une litière, où elle était comme un vrai Trognon, il faut revenir dans la tour, et voir ce que fait le prince. Aucun de ses gardes n'osait lui parler. On avait ordre de le laisser s'ennuyer, de lui donner mal à manger, et de le fatiguer par toute sorte de mauvais traitements. Le roi Brun savait se faire obéir: si ce n'était pas par amour, c'était au moins par crainte; mais l'affection qu'on avait pour le prince était cause qu'on adoucissait ses peines autant qu'on le pouvait.

Un jour qu'il se promenait dans une grande galerie, pensant tristement à sa destinée, qui l'avait fait naître si laid et si affreux, et qui lui faisait rencontrer une princesse encore plus disgraciée, il jeta les yeux sur les vitres, qu'il trouva peintes de couleurs si vives, et les dessins si bien exprimés, qu'ayant un goût particulier pour ces beaux ouvrages, il s'attacha à regarder celui-là; mais il n'y comprenait rien, car c'étaient des histoires qui étaient passées depuis plusieurs siècles. Il est vrai que ce qui le frappa, ce fut de voir un homme qui lui ressemblait si fort, qu'il paraissait que c'était son portrait. Cet homme était dans le donjon de la tour, et cherchait dans la muraille, où il trouvait un tire-bourre d'or, avec lequel il ouvrait un cabinet. Il y avait encore beaucoup d'autres choses qui frappèrent son imagination; et sur la plupart des vitres, il voyait toujours son portrait. «Par quelle aventure, disait-il, me fait-on faire ici un personnage, moi qui n'étais pas encore né? Et par quelle fatale idée le peintre s'est-il diverti à faire un homme comme moi?» Il voyait sur ces vitres une belle personne, dont les traits étaient si réguliers, et la physionomie si spirituelle, qu'il ne pouvait en détourner les yeux. Enfin il y avait mille objets différents, et toutes les passions y étaient si bien exprimées, qu'il croyait voir arriver ce qui n'était représenté que par le mélange des couleurs.

Il ne sortit de la galerie que lorsqu'il n'eut plus assez de jour pour distinguer ces peintures. Quand il fut retourné dans sa chambre, il prit un vieux manuscrit qui lui tomba le premier sous la main; les feuilles en étaient de vélin, peintes tout autour, et la couverture d'or émaillé de bleu, qui formait des chiffres. Il demeura bien surpris d'y voir les mêmes choses qui étaient sur les vitres de la galerie; il tâchait de lire ce qui était écrit; il n'en put venir à bout. Mais tout d'un coup il vit que dans un des feuillets où l'on représentait des musiciens, ils se mirent à chanter; et dans un autre feuillet, où il y avait des joueurs de bassette et de trictrac, les cartes et les dés allaient et venaient. Il tourna le vélin; c'était un bal où l'on dansait; toutes les dames étaient parées, et d'une beauté merveilleuse. Il tourna encore le feuillet: il sentit l'odeur d'un excellent repas: c'étaient les petites figures qui mangeaient. La plus grande n'avait pas un quartier de haut. Il y en eut une qui se tournant vers le prince: «À ta santé, Torticoli, lui dit-elle, songe à nous rendre notre reine; si tu le fais, tu t'en trouveras bien; si tu y manques, tu t'en trouveras mal.»

À ces paroles, le prince fut saisi d'une si violente peur, car il y avait déjà quelque temps qu'il commençait à trembler, qu'il laissa tomber le livre d'un côté, et il tomba de l'autre comme un homme mort. Au bruit de sa chute, ses gardes accoururent; ils l'aimaient chèrement, et ne négligèrent rien pour le faire revenir de son évanouissement. Lorsqu'il se trouva en état de parler, ils lui demandèrent ce qu'il avait; il leur dit qu'on le nourrissait si mal qu'il n'y pouvait résister, et qu'ayant la tête pleine d'imaginations, il s'était figuré de voir et d'entendre des choses si surprenantes dans ce livre, qu'il avait été saisi de peur. Ses gardes affligés lui donnèrent à manger, malgré toutes les défenses du roi Brun. Quand il eut mangé, il reprit le livre devant eux, et ne trouva plus rien de ce qu'il avait vu; cela lui confirma qu'il s'était trompé.

Il retourna le lendemain dans la galerie; il vit encore les peintures sur les vitres, qui se remuaient, qui se promenaient dans des allées, qui chassaient des cerfs et des lièvres, qui pêchaient, ou qui bâtissaient de petites maisons; car c'étaient des miniatures fort petites et son portrait était toujours partout. Il avait un habit semblable au sien, il montait dans le donjon de la tour, et il y trouvait le tire-bourre d'or. Comme il avait bien mangé, il n'y avait plus lieu de croire qu'il entrât de la vision dans cette affaire.» Ceci est trop mystérieux, dit-il, pour que je doive négliger les moyens d'en savoir davantage; peut-être que je les apprendrai dans le donjon.» Il y monta, et frappant contre le mur, il lui sembla qu'un endroit était creux; il prit un marteau, il démaçonna cet endroit, et trouva un tire-bourre d'or fort proprement fait. Il ignorait encore à quel usage il devait lui servir, lorsqu'il aperçut dans un coin du donjon une vieille armoire de méchant bois. Il voulut l'ouvrir, mais il ne put trouver de serrures; de quelque côté qu'il la tournât, c'était une peine inutile. Enfin il vit un petit trou, et soupçonnant que le tire-bourre lui serait utile, il l'y mit; puis tirant avec force, il ouvrit l'armoire. Mais autant qu'elle était vieille et laide par dehors, autant était-elle belle et merveilleuse par dedans; tous les tiroirs étaient de cristal de roche gravé, ou d'ambre, ou de pierres précieuses; quand on en avait tiré un, l'on en trouvait de plus petits aux côtés, dessus, dessous et au fond, qui étaient séparés par de la nacre de perle. On tirait cette nacre, et les tiroirs ensuite; chacun était rempli des plus belles armes du monde, de riches couronnes, de portraits admirables. Le prince Torticoli était charmé; il tirait toujours sans se lasser. Enfin il trouva une petite clef, faite d'une seule émeraude, avec laquelle il ouvrit un guichet d'or qui était dans le fond; il fut ébloui d'une brillante escarboucle qui formait une grande boîte. Il la tira promptement du guichet; mais que devint-il, lorsqu'il la trouva toute pleine de sang, et la main d'un homme qui était coupée, laquelle tenait encore une boîte de portrait.

À cette vue Torticoli frémit, ses cheveux se hérissèrent, ses jambes mal assurées le soutenaient avec peine. Il s'assit par terre, tenant encore la boîte, détournant les yeux d'un objet si funeste; il avait grande envie de la remettre où il l'avait prise, mais il pensait que tout ce qui s'était passé jusqu'alors n'était point arrivé sans de grands mystères. Il se souvenait de ce que la petite figure du livre lui avait dit: «Que selon qu'il en userait, il s'en trouverait bien ou mal.» Il craignait autant l'avenir que le présent. Et venant à se reprocher une timidité indigne d'une grande âme, il fit un effort sur lui-même; puis attachant les yeux sur cette main:

«Ô main infortunée! dit-il, ne peux-tu par quelques signes m'instruire de ta triste aventure? Si je suis en état de te servir, assure-toi de la générosité de mon coeur.»

Cette main à ces paroles parut agitée, et remuant les doigts, elle lui fit des signes, dont il entendit aussi bien le discours, que si une bouche intelligente lui eût parlé.

«Apprends, dit la main, que tu peux tout pour celui dont la barbarie d'un jaloux m'a séparée. Tu vois dans ce portrait l'adorable beauté qui est cause de mon malheur; va sans différer dans la galerie, prends garde à l'endroit où le soleil darde ses plus ardents rayons; cherche, et tu trouveras mon trésor.»

La main cessa alors d'agir; le prince lui fit plusieurs questions, à quoi elle ne répondit point.

«Où vous remettrai-je?» lui dit-il.

Elle lui fit de nouveaux signes; il comprit qu'il fallait la remettre dans l'armoire: il n'y manqua pas. Tout fut refermé; il serra le tire-bourre dans le même mur où il l'avait pris, et s'étant un peu aguerri sur les prodiges, il descendit dans la galerie.

À son arrivée les vitres commencèrent à faire un cliquetis et un trémoussement extraordinaires; il regarda où les rayons du soleil donnaient; il vit que c'était sur le portrait d'un jeune adolescent, si beau et d'un si grand air qu'il en demeura charmé. En levant ce tableau, il trouva un lambris d'ébène avec des filets d'or, comme dans tout le reste de la galerie: il ne savait comment l'ôter, et s'il devait l'ôter. Il regarda sur les vitres, il connut que le lambris se levait; aussitôt il le lève, et il se trouve dans un vestibule tout de porphyre, orné de statues; il monte un large degré d'agate, dont la rampe était d'or de rapport; il entre dans un salon tout de lapis et traversant des appartements sans nombre, où il restait ravi de l'excellence des peintures et de la richesse des meubles, il arriva enfin dans une petite chambre, dont tous les ornements étaient de turquoise, et il vit sur un lit de gaze bleue et or, une dame qui semblait dormir. Elle était d'une beauté incomparable; ses cheveux plus noirs que l'ébène relevaient la blancheur de son teint; elle paraissait inquiète dans son sommeil; son visage avait quelque chose d'abattu et d'une personne malade.

Le prince, craignant de la réveiller, s'approcha doucement; il entendit qu'elle parlait, et prêtant une grande attention à ses paroles, il ouït ce peu de mots, entrecoupés de soupirs: «Penses-tu, perfide, que je puisse t'aimer, après m'avoir éloignée de mon aimable Trasimène? Quoi! à mes yeux tu as osé séparer une main si chère, d'un bras qui doit t'être toujours redoutable? Est-ce ainsi que tu prétends me prouver ton respect et ton amour? Ah! Trasimène, mon cher amant, ne dois-je plus vous voir?» Le prince remarqua que les larmes cherchaient un passage entre ses paupières fermées, et que coulant sur ses joues, elles ressemblaient aux pleurs de l'aurore.

Il restait au pied de son lit comme immobile, ne sachant s'il devait l'éveiller ou la laisser plus longtemps dans un sommeil si triste; il comprenait déjà que Trasimène était son amant, et qu'il en avait trouvé la main dans le donjon; il roulait mille pensées confuses sur tant de différentes choses, quand il entendit une musique charmante; elle était composée de rossignols et de serins, qui accordaient si bien leur ramage, qu'ils surpassaient les plus agréables voix. Aussitôt un aigle, d'une grandeur extraordinaire, entra; il volait doucement, et tenait dans ses serres un rameau d'or chargé de rubis, qui formaient des cerises. Il attacha fixement ses yeux sur la belle endormie; il semblait voir son soleil; et déployant ses grandes ailes, il planait devant elle, tantôt s'élevant, et tantôt s'abaissant jusqu'à ses pieds.

Après quelques moments, il se tourna vers le prince, et s'en approcha, mettant dans sa main le rameau d'or cerisé; les oiseaux qui chantaient poussèrent alors des tons qui percèrent les voûtes du palais. Le prince appliqua si bien son esprit aux différentes choses qui s'entre-succédaient, qu'il jugea que cette dame était enchantée, et que l'honneur d'une aventure si glorieuse lui était réservé; il s'avance vers elle, il met un genou en terre, il la frappe avec le rameau, lui dit:

«Belle et charmante personne, qui dormez par un pouvoir qui m'est inconnu, je vous conjure au nom de Trasimène de rentrer dans toutes les fonctions de la vie, qu'il semble que vous avez perdue.»

La dame ouvre les yeux, aperçoit l'aigle, et s'écrie:

«Arrêtez, cher amant, arrêtez.»

Mais l'oiseau royal jette un cri aussi aigu que douloureux, et il s'envole avec ses petits musiciens emplumés.

La dame, se tournant en même temps vers Torticoli:

«J'ai écouté mon coeur plutôt que ma reconnaissance, lui dit-elle; je sais que je vous dois tout, et que vous me rappelez à la lumière, que j'ai perdue depuis deux cents ans. L'enchanteur qui m'aimait, et qui m'a fait souffrir tant de maux, vous avait réservé cette grande aventure; j'ai le pouvoir de vous servir, j'en ai un désir passionné. Voyez ce que vous souhaitez; j'emploierai l'art de féerie, que je possède souverainement, pour vous rendre heureux.

—Madame, répondit le prince, si votre science vous fait pénétrer jusqu'aux sentiments du coeur, il vous est aisé de connaître que, malgré les disgrâces dont je suis accablé, je suis moins à plaindre qu'un autre.

—C'est l'effet de votre bon esprit, ajouta la fée; mais enfin ne me laissez pas la honte d'être ingrate à votre égard. Que souhaitez-vous? Je peux tout: demandez.

—Je souhaiterais, répondit Torticoli, vous rendre le beau Trasimène, qui vous coûte de si fréquents soupirs.

—Vous êtes trop généreux, lui dit-elle, de préférer mes intérêts aux vôtres; cette grande affaire s'achèvera par une autre personne: je ne m'explique pas davantage. Sachez seulement qu'elle ne vous sera pas indifférente; mais ne me refusez pas plus longtemps le plaisir de vous obliger.

—Que désirez-vous, madame? dit le prince, en se jetant à ses pieds, vous voyez mon affreuse figure, on me nomme Torticoli par dérision; rendez-moi moins ridicule.

—Va, prince, lui dit la fée, en le touchant trois fois avec le rameau d'or, va, tu seras si accompli et si parfait, que jamais homme, devant ni après toi, ne t'égalera; nomme-toiSans-Pair, tu porteras ce nom à juste titre.»

Le prince reconnaissant embrassa ses genoux, et par un silence qui expliquait sa joie, il lui laissait deviner ce qui se passait dans son âme. Elle l'obligea de se relever; il se mira dans les glaces qui ornaient cette chambre, et Sans-Pair ne reconnut plus Torticoli. Il était grandi de trois pieds; il avait des cheveux qui tombaient par grosses boucles sur ses épaules, un air plein de grandeur et de grâces, des traits réguliers, des yeux d'esprit; enfin c'était le digne ouvrage d'une fée bienfaisante et sensible.

«Que ne m'est-il permis, lui dit-elle, de vous apprendre votre destinée! de vous instruire des écueils que la fortune mettra en votre chemin! de vous enseigner les moyens de les éviter! Que j'aurais de satisfaction de joindre ce bon office à celui que je viens de vous rendre! mais j'offenserais le Génie supérieur qui vous guide. Allez, prince, fuyez de la tour, et souvenez-vous que la fée Bénigne sera toujours de vos amies.»

À ces mots, elle, le palais et les merveilles que le prince avait vues, disparurent: il se trouva dans une épaisse forêt, à plus de cent lieues de la tour où le roi Brun l'avait fait mettre.

Laissons-le revenir de son juste étonnement, et voyons deux choses; l'une, ce qui se passe entre les gardes que son père lui avait donnés, et l'autre, ce qui arrive à la princesse Trognon. Ces pauvres gardes, surpris que leur prince ne demandât point à souper, entrèrent dans sa chambre, et ne l'ayant pas trouvé, ils le cherchèrent partout avec une extrême crainte qu'il ne se fût sauvé. Leur peine étant inutile, ils pensèrent se désespérer; car ils appréhendaient que le roi Brun, qui était si terrible, ne les fît mourir. Après avoir agité tous les moyens propres à l'apaiser, ils conclurent qu'il fallait qu'un d'entre eux se mit au lit et ne se laissât point voir; qu'ils diraient que le prince était bien malade, que peu après ils le feindraient mort, et qu'une bûche ensevelie et enterrée les tirerait d'intrigue. Ce remède leur parut infaillible; sur-le-champ ils le mirent en pratique. Le plus petit des gardes, à qui l'on fit une grosse bosse, se coucha. On fut dire au roi que son fils était bien malade; il crut que c'était pour l'attendrir, et ne voulut rien relâcher de sa sévérité: c'était justement ce que les timides gardes souhaitaient; et plus ils faisaient paraître d'empressements, plus le roi Brun marquait d'indifférence.

Pour la princesse Trognon, elle arriva dans une petite machine qui n'avait qu'une coudée de haut, et la machine était dans une litière. Le roi Brun alla au-devant d'elle; lorsqu'il la vit si difforme, dans une jatte, la peau écaillée comme une morue, les sourcils joints, le nez plat et large, et la bouche proche des oreilles, il ne put s'empêcher de lui dire:

«En vérité, princesse Trognon, vous êtes gracieuse de mépriser mon Torticoli; sachez qu'il est bien laid, mais sans mentir il l'est moins que vous.

—Seigneur, lui dit-elle, je n'ai pas assez d'amour-propre pour m'offenser des choses désobligeantes que vous me dites; je ne sais cependant si vous croyez que ce soit un moyen sûr pour me persuadée d'aimer votre charmant Torticoli; mais je vous déclare, malgré ma misérable jatte, et les défauts dont je suis remplie, que je ne veux point l'épouser, et que je préfère le titre de princesse Trognon à celui de reine Torticoli.»

Le roi Brun s'échauffa fort de cette réponse.

«Je vous assure, lui dit-il, que je n'en aurai pas le démenti; le roi votre père doit être votre maître, et je le suis devenu depuis qu'il vous a mise entre mes mains.

—Il est des choses, dit-elle, sur lesquelles nous pouvons opter; c'est en dépit de moi qu'on m'a conduite ici, je vous en avertis; et je vous regarderai comme mon plus mortel ennemi, si vous me faites violence.»

Le roi encore plus irrité la quitta et lui donna un appartement dans son palais, avec des dames qui avaient ordre de lui persuader que le meilleur parti à prendre, pour elle, était d'épouser le prince.

Cependant les gardes, qui craignaient d'être découverts, et que le roi ne sût que son fils s'était sauvé, se hâtèrent de lui aller dire qu'il était mort. À ces nouvelles il ressentit une douleur dont on le croyait incapable; il cria, il hurla, et se prenant à Trognon de la perte qu'il venait de faire, il l'envoya dans la tour à la place de son cher défunt.

La pauvre princesse demeura aussi triste qu'étonnée de se trouver prisonnière; elle avait du coeur, et elle parla comme elle devait d'un procédé si dur. Elle croyait qu'on le dirait au roi; mais personne n'osa l'en entretenir. Elle croyait aussi qu'elle pouvait écrire à son père les mauvais traitements qu'elle souffrait, et qu'il viendrait la délivrer. Ses projets de ce côté-là furent inutiles: on interceptait ses lettres et on les donnait au roi Brun.

Comme elle vivait dans cette espérance, elle s'affligeait moins, et tous les jours elle allait dans la galerie regarder les peintures qui étaient sur les vitres; rien ne lui paraissait plus extraordinaire que ce nombre de choses différentes qui y étaient représentées, et de s'y voir dans sa jatte. «Depuis que je suis arrivée en ce pays-ci, les peintres, disait-elle, ont pris un étrange plaisir à me peindre; est-ce qu'il n'y a pas assez de figures ridicules sans la mienne? ou veulent-ils par des oppositions faire éclater davantage la beauté de cette jeune bergère qui me semble charmante?» Elle regardait ensuite le portrait d'un berger qu'elle ne pouvait assez louer. «Que l'on est à plaindre, disait-elle, d'être disgraciée de la nature au point que je le suis! Et que l'on est heureuse quand on est belle!» En disant ces mots, elle avait les larmes aux yeux; puis se voyant dans un miroir, elle se tourna brusquement; mais elle fut bien étonnée de trouver derrière elle une petite vieille, coiffée d'un chaperon, qui était la moitié plus laide qu'elle; et la jatte où elle se traînait avait plus de vingt trous, tant elle était usée.

«Princesse, lui dit cette vieillotte, vous pouvez choisir entre la vertu et la beauté; vos regrets sont si touchants que je les ai entendus. Si vous voulez être belle, vous serez coquette, glorieuse et très galante; si vous voulez rester comme vous êtes, vous serez sage, estimée et fort humble.»

Trognon regarda celle qui lui parlait, et lui demanda si la beauté était incompatible avec la sagesse.

«Non, lui dit la bonne femme; mais à votre égard il est arrêté que vous ne pouvez avoir que l'un des deux.

—Hé bien, s'écria Trognon d'un air ferme, je préfère ma laideur à la beauté.

—Quoi! vous aimez mieux effrayer ceux qui vous voient? reprit la vieille.

—Oui, madame, dit la princesse, je choisis plutôt tous les malheurs ensemble, que de manquer de vertu.

—J'avais apporté exprès mon manchon jaune et blanc, dit la fée; en soufflant du coté jaune, vous seriez devenue semblable à cette admirable bergère qui vous a paru si charmante, et vous auriez été aimée d'un berger dont le portrait a arrêté vos yeux plus d'une fois; en soufflant du côté blanc, vous pourrez vous affermir encore dans le chemin de la vertu, où vous entrez si courageusement.

—Hé! madame, reprit la princesse, ne me refusez pas cette grâce, elle me consolera de tout le mépris que l'on a pour moi.»

La petite vieille lui donna le manchon de vertu et de beauté; Trognon ne se méprit point, elle souffla par le côté blanc, et remercia la fée qui disparut aussitôt.

Elle était ravie du bon choix qu'elle avait fait; et quelque sujet qu'elle eût d'envier l'incomparable beauté de la bergère peinte sur les vitres, elle pensait, pour s'en consoler, que la beauté passe comme un songe; que la vertu est un trésor éternel et une beauté inaltérable, qui dure plus que la vie: elle espérait toujours que le roi son père se mettrait à la tête d'une grosse armée, et qu'il la tirerait de la tour. Elle attendait le moment de le voir avec mille impatiences, et elle mourait d'envie de monter au donjon pour voir arriver le secours qu'elle attendait. Mais comment grimper si haut? Elle allait dans sa chambre moins vite qu'une tortue; et pour monter, c'était ses femmes qui la portaient.

Cependant elle en trouva un moyen assez particulier. Elle sut que l'horloge était dans le donjon; elle ôta les poids, et se mit à la place. Lorsqu'on remonta l'horloge, elle fut guindée jusqu'en haut; elle regarda promptement à la fenêtre qui donnait sur la campagne, mais elle ne vit rien venir, et elle s'en retira pour se reposer un peu. En s'appuyant contre le mur que Torticoli, ou pour mieux dire le prince Sans-Pair, avait défait et raccommodé assez mal, le plâtre tomba et le tire-bourre d'or, qui fit tin, tin, près de Trognon. Elle l'aperçut, et après l'avoir ramassé, elle examina à quoi il pouvait servir. Comme elle avait plus d'esprit qu'une autre, elle jugea bien vite que c'était pour ouvrir l'armoire, où il n'y avait point de serrure; elle en vint à bout, et elle ne fut pas moins ravie que le prince l'avait été de tout ce qu'elle y rencontra de rare et de galant. Il y avait quatre mille tiroirs, tous remplis de bijoux antiques et modernes; enfin elle trouve le guichet d'or, la boîte d'escarboucle, et la main qui nageait dans le sang. Elle en frémit, et voulut la jeter; mais il ne fut pas en son pouvoir de la laisser aller, une puissance secrète l'en empêchait. «Hélas! que vais-je faire? dit-elle tristement. J'aime mieux mourir que de rester davantage avec cette main coupée.» Dans ce moment elle entendit une voix douce et agréable, qui lui dit:

«Prends courage, princesse, ta félicité dépend de cette aventure.

—Hé! que puis-je faire? répondit-elle en tremblant.

—Il faut, lui dit la voix, emporter cette main dans ta chambre la cacher sous ton chevet; et, quand tu verras un aigle, la lui donner sans tarder un moment.»

Quelque effrayée que fût la princesse, cette voix avait quelque chose de si persuasif, qu'elle n'hésita pas à obéir; elle replaça les tiroirs et les raretés comme elle les avait trouvés, sans en prendre aucune. Ses gardes, qui craignaient qu'elle ne leur échappât à son tour, ne l'ayant point vue dans sa chambre, la cherchèrent et demeurèrent surpris de la rencontrer dans un lieu où elle ne pouvait, disaient-ils, monter que par enchantement.

Elle fut trois jours sans rien voir; elle n'osait ouvrir la belle boîte d'escarboucle, parce que la main coupée lui faisait trop grand peur. Enfin, une nuit elle entendit du bruit contre sa fenêtre; elle ouvrit son rideau, et elle aperçut au clair de la lune un aigle qui voltigeait. Elle se leva comme elle put, et se traînant dans la chambre, elle ouvrit la fenêtre. L'aigle entra, faisant grand bruit avec ses ailes, en signe de réjouissance; elle ne différa pas à lui présenter la main, qu'il prit avec ses serres, et un moment après elle ne l'aperçut plus; il y avait à sa place un jeune homme, le plus beau et le mieux fait qu'elle eût jamais vu; son front était ceint d'un diadème, son habit couvert de pierreries. Il tenait dans sa main un portrait; et prenant le premier la parole:

«Princesse, dit-il à Trognon, il y a deux cents ans qu'un perfide enchanteur me retient en ces lieux. Nous aimions l'un et l'autre l'admirable fée Bénigne; j'étais souffert, il était jaloux. Son art surpassait le mien; et voulant s'en prévaloir pour me perdre, il me dit d'un air absolu qu'il me défendait de la voir davantage. Une telle défense ne convenait ni à mon amour, ni au rang que je tenais: je le menaçai; et la belle que j'adore se trouva si offensée de la conduite de l'enchanteur, qu'elle lui défendit à son tour de l'approcher jamais. Ce cruel résolut de nous punir l'un et l'autre.

«Un jour que j'étais auprès d'elle, charmé du portrait qu'elle m'avait donné, et que je regardais, le trouvant mille fois moins beau que l'original, il parut, et d'un coup de sabre il sépara ma main de mon bras. La fée Bénigne (c'est le nom de ma reine) ressentit plus vivement que moi la douleur de cet accident; elle tomba évanouie sur son lit, et sur-le-champ je me sentis couvert de plumes; je fus métamorphosé en aigle. Il m'était permis de venir tous les jours voir la reine, sans pouvoir en approcher ni la réveiller; mais j'avais la consolation de l'entendre sans cesse pousser de tendres soupirs, et parler en rêvant de son cher Trasimène. Je savais encore qu'au bout de deux cents ans un prince rappellerait Bénigne à la lumière, et qu'une princesse, en me rendant ma main coupée, me rendrait ma première forme. Une fée qui s'intéresse à votre gloire a voulu que cela fût ainsi; c'est elle qui a si soigneusement enfermé ma main dans l'armoire du donjon; c'est elle qui m'a donné le pouvoir de vous marquer aujourd'hui ma reconnaissance. Souhaitez, princesse, ce qui peut vous faire le plus de plaisir, et sur-le-champ vous l'obtiendrez.

—Grand roi, répliqua Trognon (après quelques moments de silence), si je ne vous ai pas répondu promptement, ce n'est point que j'hésite; mais je vous avoue que je ne suis pas aguerrie sur des aventures aussi surprenantes que celle-ci, et je me figure que c'est plutôt un rêve qu'une vérité.

—Non, madame, répondit Trasimène, ce n'est point une illusion; vous en ressentirez les effets dès que vous voudrez me dire quel don vous désirez.

—Si je demandais tous ceux dont j'aurais besoin pour être parfaite, dit-elle, quelque pouvoir que vous ayez, il vous serait difficile d'y satisfaire; mais je m'en tiens au plus essentiel: rendez mon âme aussi belle que mon corps est laid et difforme.

—Ah! princesse, s'écria le roi Trasimène, vous me charmez par un choix si juste et si élevé; mais qui est capable de le faire est déjà accomplie: votre corps va donc devenir aussi beau que votre âme et que votre esprit.»

Il toucha la princesse avec le portrait de la fée; elle entend cric, croc dans tous ses os; ils s'allongent, ils se remboîtent; elle se lève, elle est grande, elle est belle, elle est droite, elle a le teint plus blanc que du lait, tous les traits réguliers, un air majestueux et modeste, une physionomie fine et agréable.

«Quel prodige! s'écrie-t-elle. Est-ce moi? Est-ce une chose possible?

—Oui, madame, reprit Trasimène, c'est vous; le sage choix que vous avez fait de la vertu vous attire l'heureux changement que vous éprouvez. Quel plaisir pour moi, après ce que je vous dois, d'avoir été destiné pour y contribuer! Mais quittez pour toujours le nom de Trognon; prenez celui de Brillante, que vous méritez par vos lumières et par vos charmes.»

Dans ce moment il disparut; et la princesse, sans savoir par quelle voiture elle était allée, se trouva au bord d'une petite rivière, dans un lieu ombragé d'arbres, le plus agréable de la terre.

Elle ne s'était point encore vue; l'eau de cette rivière était si claire qu'elle connut avec une surprise extrême qu'elle était la même bergère dont elle avait tant admiré le portrait sur les vitres de la galerie. En effet, elle avait comme elle un habit blanc, garni de dentelles fines, le plus propre qu'on eût jamais vu à aucune bergère; sa ceinture était de petites roses et de jasmins, ses cheveux ornés de fleurs; elle trouva une houlette peinte et dorée auprès d'elle, avec un troupeau de moutons qui paissaient le long du rivage, et qui entendaient sa voix; jusqu'au chien du troupeau, il semblait la connaître, et la caressait.

Quelles réflexions ne faisait-elle point sur des prodiges si nouveaux! Elle était née, et elle avait vécu jusqu'alors, la plus laide de toutes les créatures; mais elle était princesse. Elle devenait plus belle que l'astre du jour; elle n'était plus qu'une bergère, et la perte de son rang ne laissait pas de lui être sensible.

Ces différentes pensées l'agitèrent jusqu'au moment où elle s'endormit. Elle avait veillé toute la nuit (comme je l'ai déjà dit), et le voyage qu'elle avait fait, sans s'en apercevoir, était de cent lieues: de sorte qu'elle s'en trouvait un peu lasse. Ses moutons et son chien, rassemblés à ses côtés, semblaient la garder, et lui donner les soins qu'elle leur devait. Le soleil ne pouvait l'incommoder, quoiqu'il fût dans toute sa force; les arbres touffus l'en garantissaient; et l'herbe fraîche et fine, sur laquelle elle s'était laissée tomber, paraissait orgueilleuse d'une charge si belle. C'est là

Qu'on voyait les violettes,À l'envi des autres fleurs,S'élever sur les herbettesPour répandre leurs odeurs.

Qu'on voyait les violettes,À l'envi des autres fleurs,S'élever sur les herbettesPour répandre leurs odeurs.

Les oiseaux y faisaient de doux concerts, et les zéphirs retenaient leur haleine, dans la crainte de l'éveiller. Un berger, fatigué de l'ardeur du soleil, ayant remarqué de loin cet endroit, s'y rendit en diligence; mais lorsqu'il vit la jeune Brillante, il demeura si surpris, que sans un arbre contre lequel il s'appuya, il serait tombé de toute sa hauteur. En effet, il la reconnut pour cette même personne dont il avait admiré la beauté sur les vitres de la galerie et dans le livre de vélin; car le lecteur ne doute pas que ce berger ne soit le prince Sans-Pair. Un pouvoir inconnu l'avait arrêté dans cette contrée; il s'était fait admirer de tous ceux qui l'avaient vu. Son adresse en toutes choses, sa bonne mine et son esprit, ne le distinguaient pas moins entre les autres bergers, que sa naissance l'aurait distingué ailleurs.

Il attacha ses yeux sur Brillante avec une attention et un plaisir qu'il n'avait point ressentis jusqu'alors. Il se mit à genoux auprès d'elle; il examinait cet assemblage de beauté qui la rendait toute parfaite; et son coeur fut le premier qui paya le tribut qu'aucun autre depuis n'osa lui refuser. Comme il rêvait profondément, Brillante s'éveilla; et voyant Sans-Pair proche d'elle avec un habit de pasteur extrêmement galant, elle le regarda, et rappela aussitôt son idée, parce qu'elle avait vu son portrait dans la tour.

«Aimable bergère, lui dit-il, quelle heureuse destinée vous conduit ici? Vous y venez, sans doute, pour recevoir notre encens et nos voeux. Ah! je sens déjà que je serai le plus empressé à vous rendre mes hommages.

—Non, berger, lui dit-elle, je ne prétends point exiger des honneurs qui ne me sont pas dus; je veux demeurer simple bergère, j'aime mon troupeau et mon chien. La solitude a des charmes pour moi, je ne cherche qu'elle.

—Quoi! jeune bergère, en arrivant en ces lieux vous y apportez le dessein de vous cacher aux mortels qui les habitent! Est-il possible, continua-t-il, que vous nous vouliez tant de mal? Tout du moins exceptez-moi, puisque je suis le premier qui vous ai offert ses services.

—Non, reprit Brillante, je ne veux point vous voir plus souvent que les autres, quoique je sente déjà une estime particulière pour vous; mais enseignez-moi quelque sage bergère chez qui je puisse me retirer; car étant inconnue ici, et dans un âge à ne pouvoir demeurer seule, je serai bien aise de me mettre sous sa conduite.»

Sans-Pair fut ravi de cette commission. Il la mena dans une cabane si propre qu'elle avait mille agréments dans sa simplicité. Il y avait une petite vieillotte qui sortait rarement, parce qu'elle ne pouvait presque plus marcher.

«Tenez, ma bonne mère, dit Sans-Pair en lui présentant Brillante, voici une fille incomparable dont la seule présence vous rajeunira.»

La vieille l'embrassa, et lui dit d'un air affable qu'elle était la bienvenue; qu'elle avait de la peine de la loger si mal, mais que tout au moins elle la logerait fort bien dans son coeur.

«Je ne pensais pas, dit Brillante, trouver ici un accueil si favorable, et tant de politesse; je vous assure, ma bonne mère, que je suis ravie d'être auprès de vous. Ne me refusez pas, continua-t-elle, en s'adressant au berger, de me dire votre nom, pour que je sache à qui je suis obligée d'un tel service.

—On m'appelle Sans-Pair, répondit le prince; mais à présent je ne veux point d'autre nom que celui de votre esclave.

—Et moi, dit la petite vieille, je souhaite aussi de savoir comment on appelle la bergère pour qui j'exerce l'hospitalité.»

La princesse lui dit qu'on la nommait Brillante. La vieille parut charmée d'un si aimable nom, et Sans-Pair dit cent jolies choses là-dessus.

La vieille bergère, ayant peur que Brillante n'eût faim, lui présenta dans une terrine fort propre, du lait doux, avec du pain bis, des oeufs frais, du beurre nouveau battu et un fromage à la crème. Sans-Pair courut dans sa cabane; il en apporta des fraises, des noisettes, des cerises et d'autres fruits, tout entourés de fleurs; et pour avoir lieu de rester plus longtemps auprès de Brillante, il lui demanda permission d'en manger avec elle. Hélas! qu'il lui aurait été difficile de la lui refuser. Elle le voyait avec un plaisir extrême; et quelque froideur qu'elle affectât, elle sentait bien que sa présence ne lui serait point indifférente.

Lorsqu'il l'eut quittée, elle pensa encore longtemps à lui, et lui à elle. Il la voyait tous les jours, il conduisait son troupeau dans le lieu où elle faisait paître le sien, il chantait auprès d'elle des paroles passionnées: il jouait de la flûte et de la musette pour la faire danser, et elle s'en acquittait avec une grâce et une justesse qu'il ne pouvait assez admirer. Chacun de son côté faisait réflexion à cette suite surprenante d'aventures qui leur étaient arrivées, et chacun commençait à s'inquiéter. Sans-Pair la cherchait soigneusement partout.


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