Babiole

Autour d'elle on voyait les Grâces,Les ris, les plaisirs et les jeux,Et les Amours respectueuxEmpressés à suivre ses traces;Elle avait l'air majestueux,Avec une douceur céleste.Elle s'attirait tous les vœuxSans compter ici tout le reste,Elle avait les mêmes attraitsQue fit briller Adélaïde,Quand, l'hymen lui servant de guide,Elle vint dans ces lieux pour cimenter la paix.

Autour d'elle on voyait les Grâces,Les ris, les plaisirs et les jeux,Et les Amours respectueuxEmpressés à suivre ses traces;

Elle avait l'air majestueux,Avec une douceur céleste.Elle s'attirait tous les vœuxSans compter ici tout le reste,

Elle avait les mêmes attraitsQue fit briller Adélaïde,Quand, l'hymen lui servant de guide,Elle vint dans ces lieux pour cimenter la paix.

L'on nomma peu d'officiers pour l'accompagner, afin qu'une nombreuse suite n'embarrassât point; et après lui avoir donné les plus belles pierreries du monde et quelques habits très riches, après, dis-je, des adieux qui pensèrent faire étouffer le roi, la reine et toute la cour, à force de pleurer, on l'enferma dans le carrosse sombre avec sa dame d'honneur, Longue-Épine et Giroflée.

On a peut-être oublié que Longue-Épine n'aimait point la princesse Désirée; mais elle aimait fort le prince Guerrier, car elle avait vu son portrait parlant. Le trait qui l'avait blessée était si vif, qu'étant sur le point de partir elle dit à sa mère qu'elle mourrait si le mariage de la princesse s'accomplissait, et que si elle voulait la conserver, il fallait absolument qu'elle trouvât un moyen de rompre cette affaire. La dame d'honneur lui dit de ne se point affliger, qu'elle tâcherait de remédier à sa peine en la rendant heureuse.

Lorsque la reine envoya sa chère enfant, elle la recommanda au-delà de tout ce qu'on peut dire à cette mauvaise femme.

—Quel dépôt ne vous confié-je pas! lui dit-elle; c'est plus que ma vie. Prenez soin de la santé de ma fille; mais surtout soyez soigneuse d'empêcher qu'elle ne voie le jour, tout serait perdu. Vous savez de quels maux elle est menacée, et je suis convenue avec l'ambassadeur du prince Guerrier que, jusqu'à ce qu'elle ait quinze ans, on la mettrait dans un château où elle ne verra aucune lumière que celle des bougies.

La reine combla cette dame de présents, pour l'engager à une plus grande exactitude. Elle lui promit de veiller à la conservation de la princesse et de lui en rendre bon compte aussitôt qu'elles seraient arrivées.

Ainsi le roi et la reine, se reposant sur ses soins, n'eurent point d'inquiétude pour leur chère fille; cela servit en quelque façon à modérer la douleur que son éloignement leur causait. Mais Longue-Épine, qui apprenait tous les soirs, par les officiers de la princesse qui ouvraient le carrosse pour lui servir à souper, que l'on approchait de la ville où elles étaient attendues, pressait sa mère d'exécuter son dessein, craignant que le roi et le prince ne vinssent au devant d'elle, et qu'il ne fût plus temps; de sorte qu'environ l'heure de midi, où le soleil darde ses rayons avec force, elle coupa tout d'un coup l'impériale du carrosse où elles étaient renfermées, avec un grand couteau fait exprès qu'elle avait apporté. Alors pour la première fois la princesse Désirée vit le jour. À peine l'eut-elle regardé et poussé un profond soupir, qu'elle se précipita du carrosse sous la forme d'une biche blanche et se mit à courir jusqu'à la forêt prochaine, où elle s'enfonça dans un lieu sombre, pour y regretter, sans témoins, la charmante figure qu'elle venait de perdre.

La fée de la Fontaine, qui conduisait cette étrange aventure, voyant que tous ceux qui accompagnaient la princesse se mettaient en devoir, les uns de la suivre et les autres d'aller à la ville, pour avertir le prince Guerrier du malheur qui venait d'arriver, sembla aussitôt bouleverser la nature; les éclairs et le tonnerre effrayèrent les plus assurés, et par son merveilleux savoir elle transporta tous ces gens fort loin, afin de les éloigner du lieu où leur présence lui déplaisait.

Il ne resta que la dame d'honneur, Longue-Épine et Giroflée. Celle-ci courut après sa maîtresse, faisant retentir les bois et les rochers de son nom et de ses plaintes. Les deux autres, ravies d'être en liberté, ne perdirent pas un moment à faire ce qu'elles avaient projeté. Longue-Épine mit les plus riches habits de Désirée. Le manteau royal qui avait été fait pour ses noces était d'une richesse sans pareille, et la couronne avait des diamants deux ou trois fois gros comme le poing; son sceptre était d'un seul rubis; le globe qu'elle tenait dans l'autre main, d'une perle plus grosse que la tête. Cela était rare et très lourd à porter; mais il fallait persuader qu'elle était la princesse, et ne rien négliger de tous les ornements royaux.

En cet équipage, Longue-Épine, suivie de sa mère, qui portait la queue de son manteau, s'achemine vers la ville.

Cette fausse princesse marchait gravement, elle ne doutait pas que l'on ne vînt les recevoir; et, en effet, elles n'étaient guère avancées quand elles aperçurent un gros de cavalerie, et, au milieu, deux litières brillantes d'or et de pierreries, portées par des mulets ornés de longs panaches de plumes vertes (c'était la couleur favorite de la princesse). Le roi, qui était dans l'une, et le prince malade dans l'autre, ne savaient que juger de ces dames qui venaient à eux. Les plus empressés galopèrent vers elles, et jugèrent par la magnificence de leurs habits qu'elles devaient être des personnes de distinction. Ils mirent pied à terre, et les abordèrent respectueusement.

—Obligez-moi de m'apprendre, leur dit Longue-Épine, qui est dans ces litières?

—Mesdames, répliquèrent-ils, c'est le roi et le prince son fils, qui viennent au-devant de la princesse Désirée.

—Allez, je vous prie, leur dire, continua-t-elle, que la voici. Une fée, jalouse de mon bonheur, a dispersé tous ceux qui m'accompagnaient, par une centaine de coups de tonnerre, d'éclairs et de prodiges surprenants; mais voici ma dame d'honneur, qui est chargée des lettres du roi mon père et de mes pierreries.

Aussitôt ces cavaliers lui baisèrent le bas de sa robe, et furent en diligence annoncer au roi que la princesse approchait.

—Comment! s'écria-t-il, elle vient à pied en plein jour!

Ils lui racontèrent ce qu'elle avait dit. Le prince, brûlant d'impatience:

—Avouez, leur dit-il, que c'est un prodige de beauté, un miracle, une princesse tout accomplie. Ils ne répondirent rien, et surprirent le prince.

—Pour avoir trop à louer, continua-t-il, vous aimez mieux vous taire.

—Seigneur, vous l'allez voir, lui dit le plus hardi d'entre eux; apparemment que la fatigue du voyage l'a changée.

Le prince demeura surpris; s'il avait été moins faible, il se serait précipité de la litière pour satisfaire son impatience et sa curiosité. Le roi descendit de la sienne, et s'avançant avec toute la cour, il joignit la fausse princesse; mais aussitôt qu'il eut jeté les yeux sur elle, il poussa un grand cri, et reculant quelques pas:

—Que vois-je! dit-il. Quelle perfidie!

—Sire, dit la dame d'honneur en s'avançant hardiment, voici la princesse Désirée, avec les lettres du roi et de la reine; je remets aussi entre vos mains la cassette de pierreries dont ils me chargèrent en partant.

Le roi gardait à tout cela un morne silence, et le prince, s'appuyant sur Becafigue, s'approcha de Longue-Épine. Ô dieux! que devint-il après avoir considéré cette fille, dont la taille extraordinaire faisait peur! Elle était si grande, que les habits de la princesse lui couvraient à peine les genoux; sa maigreur affreuse, son nez, plus crochu que celui d'un perroquet, brillait d'un rouge luisant; il n'a jamais été de dents plus noires et plus mal rangées. Enfin elle était aussi laide que Désirée était belle.

Le prince, qui n'était occupé que de la charmante idée de sa princesse, demeura transi et comme immobile à la vue de celle-ci; il n'avait pas la force de proférer une parole, il la regardait avec étonnement, et s'adressant ensuite au roi:

—Je suis trahi, dit-il; ce merveilleux portrait sur lequel j'engageai ma liberté n'a rien de la personne qu'on nous envoie. L'on a cherché à nous tromper; l'on y a réussi, il m'en coûtera la vie.

—Comment l'entendez-vous, seigneur? dit Longue-Épine; l'on a cherché à vous tromper? Sachez que vous ne le serez jamais en m'épousant.

Son effronterie et sa fierté n'avaient pas d'exemples. La dame d'honneur renchérissait encore par-dessus.

—Ah! ma belle princesse! s'écriait-elle, où sommes-nous venues? Est-ce ainsi que l'on reçoit une personne de votre rang? Quelle inconstance! quel procédé! Le roi votre père en saura bien tirer raison.

—C'est nous qui nous la ferons faire, répliqua le roi. Il nous avait promis une belle princesse, il nous envoie un squelette, une momie qui fait peur. Je ne m'étonne plus qu'il ait gardé ce beau trésor caché pendant quinze ans; il voulait attraper quelque dupe. C'est sur nous que le sort a tombé, mais il n'est pas impossible de s'en venger.

—Quels outrages! s'écria la fausse princesse; ne suis-je pas bien malheureuse d'être venue sur la parole de telles gens! Voyez que l'on a grand tort de s'être fait peindre un peu plus belle que l'on est: cela n'arrive-t-il pas tous les jours? Si pour tels inconvénients les princes renvoyaient leurs fiancées, peu se marieraient.

Le roi et le prince, transportés de colère, ne daignèrent pas lui répondre, ils remontèrent chacun dans leur litière; et, sans autre cérémonie, un garde du corps mit la princesse en trousse derrière lui, et la dame d'honneur fut traitée de même. On les mena dans la ville; par ordre du roi, elles furent enfermées dans le château des Trois-Pointes.

Le prince Guerrier avait été si accablé du coup qui venait de le frapper, que son affliction s'était toute renfermée dans son cœur. Lorsqu'il eut assez de force pour se plaindre, que ne dit-il pas sur sa cruelle destinée! Il était toujours amoureux, et n'avait pour tout objet de sa passion qu'un portrait. Ses espérances ne subsistaient plus, toutes les idées si charmantes qu'il s'était faites sur la princesse Désirée se trouvaient échouées. Il aurait mieux aimé mourir que d'épouser celle qu'il prenait pour elle. Enfin, jamais désespoir ne fut égal au sien: il ne pouvait plus souffrir la cour, et il résolut, dès que sa santé put lui permettre, de s'en aller secrètement et de se rendre dans quelque lieu solitaire pour y passer le reste de sa triste vie.

Il ne communiqua son dessein qu'au fidèle Becafigue; il était bien persuadé qu'il le suivrait partout, et il le choisit pour parler avec lui plus souvent qu'avec un autre du mauvais tour qu'on lui avait joué. À peine commença-t-il à se porter mieux, qu'il partit et laissa une grande lettre pour le roi sur la table de son cabinet, l'assurant qu'aussitôt que son esprit serait un peu tranquillisé il reviendrait auprès de lui; mais qu'il le suppliait, en attendant, de penser à leur commune vengeance, et de retenir toujours la laide prisonnière.

Il est aisé de juger de la douleur qu'eut le roi lorsqu'il reçut cette lettre. La séparation d'un fils si cher pensa le faire mourir. Pendant que tout le monde était occupé à le consoler, le prince et Becafigue s'éloignaient, et au bout de trois jours ils se trouvèrent dans une vaste forêt, si sombre par l'épaisseur des arbres, si agréable par la fraîcheur de l'herbe et des ruisseaux qui coulaient de tous côtés, que le prince, fatigué de la longueur du chemin, car il était encore malade, descendit de cheval et se jeta tristement sur la terre, sa main sous sa tête, ne pouvant presque parler, tant il était faible.

—Seigneur, dit Becafigue, pendant que vous allez vous reposer, je vais chercher quelques fruits pour vous rafraîchir et reconnaître un peu le lieu où nous sommes.

Le prince ne lui répondit rien, il lui témoigna seulement par un signe qu'il le pouvait.

Il y a longtemps que nous avons laissé la biche au bois, je veux parler de l'incomparable princesse. Elle pleura en biche désolée, lorsqu'elle vit sa figure dans une fontaine qui lui servait de miroir: «Quoi! c'est moi! disait-elle. C'est aujourd'hui que je me trouve réduite à subir la plus étrange aventure qui puisse arriver du règne des fées à une innocente princesse telle que je suis! Combien durera ma métamorphose? Où me retirer pour que les lions, les ours et les loups ne me dévorent point? Comment pourrai-je manger de l'herbe?» Enfin elle se faisait mille questions et ressentait la plus cruelle douleur qu'il est possible. Il est vrai que si quelque chose pouvait la consoler, c'est qu'elle était une aussi belle biche qu'elle avait été belle princesse.

La faim pressant Désirée, elle brouta l'herbe de bon appétit et demeura surprise que cela pût être. Ensuite elle se coucha sur la mousse; la nuit la surprit, elle la passa avec des frayeurs inconcevables. Elle entendait les bêtes féroces proches d'elle, et souvent, oubliant qu'elle était biche, elle essayait de grimper sur un arbre. La clarté du jour la rassura un peu; elle admirait sa beauté, et le soleil lui paraissait quelque chose de si merveilleux, qu'elle ne se lassait point de le regarder, tout ce qu'elle en avait entendu dire lui semblait fort au-dessous de ce qu'elle voyait. C'était l'unique consolation qu'elle pouvait trouver dans un lieu si désert; elle y resta toute seule pendant plusieurs jours.

La fée Tulipe, qui avait toujours aimé cette princesse, ressentait vivement son malheur; mais elle avait un véritable dépit que la reine et elle eussent fait si peu de cas de ses avis, car elle leur dit plusieurs fois que si la princesse partait avant que d'avoir quinze ans elle s'en trouverait mal; cependant elle ne voulait point l'abandonner aux furies de la fée de la Fontaine, et ce fut elle qui conduisit les pas de Giroflée vers la forêt, afin que cette fidèle confidente pût la consoler dans sa disgrâce.

Cette belle biche passait doucement le long d'un ruisseau quand Giroflée, qui ne pouvait presque marcher, se coucha pour se reposer. Elle rêvait tristement de quel côté elle pourrait aller pour trouver sa chère princesse. Lorsque la biche l'aperçut, elle franchit tout d'un coup le ruisseau, qui était large et profond, elle vint se jeter sur Giroflée et lui faire mille caresses. Elle en demeura surprise; elle ne savait si les bêtes de ce canton avaient quelque amitié particulière pour les hommes qui les rendît humaines, ou si elles la connaissaient; car enfin il était fort singulier qu'une biche s'avisât de faire si bien les honneurs de la forêt.

Elle la regarda attentivement, et vit avec une extrême surprise de grosses larmes qui coulaient de ses yeux; elle ne douta plus que ce ne fût sa chère princesse. Elle prit ses pieds, elle les baisa avec autant de respect et de tendresse qu'elle lui avait baisé ses mains. Elle lui parla et connut que la biche l'entendait, mais qu'elle ne pouvait lui répondre; les larmes et les soupirs redoublèrent de part et d'autre. Giroflée promit à sa maîtresse qu'elle ne la quitterait point, la biche lui fit mille petits signes de la tête et des yeux, qui marquaient qu'elle en serait très aise et qu'elle la consolerait d'une partie de ses peines.

Elles étaient demeurées presque tout le jour ensemble; Bichette eut peur que sa fidèle Giroflée n'eût besoin de manger, elle la conduisit dans un endroit de la forêt où elle avait remarqué des fruits sauvages qui ne laissaient pas d'être bons. Elle en prit quantité, car elle mourait de faim; mais après que sa collation fut finie, elle tomba dans une grande inquiétude, ne sachant où elles se retireraient pour dormir: car, de rester au milieu de la forêt exposées à tous les périls qu'elles pouvaient courir, il n'était pas possible de s'y résoudre.

—N'êtes-vous point effrayée, charmante biche, lui dit-elle, de passer la nuit ici? La biche leva les yeux vers le ciel et soupira.

—Mais, continua Giroflée, vous avez parcouru déjà une partie de cette vaste solitude, n'y a-t-il point de maisonnettes, un charbonnier, un bûcheron, un ermitage?

La biche marqua par les mouvements de sa tête qu'elle n'avait rien vu.

—Ô dieux! s'écria Giroflée, je ne serai pas en vie demain. Quand j'aurais le bonheur d'éviter les tigres et les ours, je suis certaine que la peur suffit pour me tuer; et ne croyez pas au reste, ma chère princesse, que je regrette la vie par rapport à moi: je la regrette par rapport à vous. Hélas! vous laisser dans ces lieux dépourvue de toute consolation! se peut-il rien de plus triste?

La petite biche se prit à pleurer, elle sanglotait presque comme une personne.

Ses larmes touchèrent la fée Tulipe, qui l'aimait tendrement; malgré sa désobéissance, elle avait toujours veillé à sa conservation, et, paraissant tout d'un coup:

—Je ne veux point vous gronder, lui dit-elle; l'état où je vous vois me fait trop de peine.

Bichette et Giroflée l'interrompaient en se jetant à ses genoux; la première lui baisait les mains et la caressait le plus joliment du monde, l'autre la conjurait d'avoir pitié de la princesse, et de lui rendre sa figure naturelle.

—Cela ne dépend pas de moi, dit Tulipe; celle qui lui fait tant de mal a beaucoup de pouvoir. Mais j'accourcirai le temps de sa pénitence, et, pour l'adoucir, aussitôt que le jour laissera sa place à la nuit, elle quittera sa forme de biche; mais à peine l'aurore paraîtra-t-elle, qu'il faudra qu'elle la reprenne, et qu'elle coure les plaines et les forêts comme les autres.

C'était déjà beaucoup de cesser d'être biche pendant la nuit; la princesse témoigna sa joie par des sauts et des bonds qui réjouirent Tulipe:

—Avancez-vous, leur dit-elle, dans ce petit sentier, vous y trouverez une cabane assez propre pour un endroit champêtre.

En achevant ces mots, elle disparut. Giroflée obéit, elle entra avec Bichette dans la route qu'elles voyaient, et trouvèrent une vieille femme assise sur le pas de sa porte, qui achevait un panier d'osier fin. Giroflée la salua.

—Voudriez-vous, ma bonne mère, lui dit-elle, me retirer avec ma biche? Il me faudrait une petite chambre.

—Oui, ma belle fille, répondit-elle, je vous donnerai volontiers une retraite ici; entrez avec votre biche.

Elle les mena aussitôt dans une chambre très jolie, toute boisée de merisier; il y avait deux petits lits de toile blanche, des draps fins, et tout paraissait si simple et si propre, que la princesse a dit depuis qu'elle n'avait rien trouvé de plus à son gré.

Dès que la nuit fut entièrement venue, Désirée cessa d'être biche. Elle embrassa cent fois sa chère Giroflée; elle la remercia de l'affection qui l'engageait à suivre sa fortune, et lui promit qu'elle rendrait la sienne très heureuse dès que sa pénitence serait finie.

La vieille vint frapper doucement à la porte, et, sans entrer, elle donna des fruits excellents à Giroflée, dont la princesse mangea avec grand appétit, ensuite elles se couchèrent; et sitôt que le jour parut, Désirée étant redevenue biche se mit à gratter la porte afin que Giroflée lui ouvrît. Elles se témoignèrent un sensible regret de se séparer, quoique ce ne fût pas pour longtemps, et Bichette s'étant élancée dans le plus épais du bois, elle commença d'y courir à son ordinaire.

J'ai déjà dit que le prince Guerrier s'était arrêté dans la forêt, et que Becafigue la parcourait pour trouver quelques fruits. Il était assez tard lorsqu'il se rendit à la maisonnette de la bonne vieille dont j'ai parlé. Il lui parla civilement, et lui demanda les choses dont il avait besoin pour son maître. Elle se hâta d'emplir une corbeille et la lui donna.

—Je crains, dit-elle, que si vous passez la nuit ici sans retraite, il ne vous arrive quelque accident; je vous en offre une bien pauvre. Mais au moins elle met à l'abri des lions.

Il la remercia, et lui dit qu'il était avec un de ses amis; qu'il allait lui proposer de venir chez elle. En effet, il sut si bien persuader le prince, qu'il se laissa conduire chez cette bonne femme. Elle était encore à sa porte, et, sans faire aucun bruit, elle les mena dans une chambre semblable à celle que la princesse occupait, si proches l'une de l'autre, qu'elles n'étaient séparées que par une cloison.

Le prince passa la nuit avec ses inquiétudes ordinaires. Dès que les premiers rayons du soleil eurent brillé à ses fenêtres, il se leva, et pour divertir sa tristesse, il sortit dans la forêt, disant à Becafigue de ne point venir avec lui. Il marcha longtemps sans tenir aucune route certaine; enfin il arriva dans un lieu assez spacieux, couvert d'arbres et de mousse; aussitôt une biche en partit. Il ne put s'empêcher de la suivre. Son penchant dominant était pour la chasse, mais il n'était plus si vif depuis la passion qu'il avait dans le cœur. Malgré cela, il poursuivit la pauvre biche, et de temps en temps il lui décochait des traits qui la faisaient mourir de peur, quoiqu'elle n'en fût pas blessée: car son amie Tulipe la garantissait, et il ne fallait pas moins que la main secourable d'une fée pour la préserver de périr sous des coups si justes. L'on n'a jamais été si lasse que l'était la princesse des biches: l'exercice qu'elle faisait lui était bien nouveau. Enfin elle se détourna à un sentier si heureusement, que le dangereux chasseur, la perdant de vue et se trouvant lui-même extrêmement fatigué, ne s'obstina pas à la suivre.

Le jour s'étant passé de cette manière, la biche vit avec joie l'heure de se retirer; elle tourna ses pas vers la maison où Giroflée l'attendait impatiemment. Dès qu'elle fut dans sa chambre, elle se jeta sur le lit, haletante, elle était tout en nage. Giroflée lui fit mille caresses; elle mourait d'envie de savoir ce qui lui était arrivé. L'heure de se débichonner étant arrivée, la belle princesse reprit sa forme ordinaire. Jetant les bras au cou de sa favorite:

—Hélas! lui dit-elle, je croyais n'avoir à craindre que la fée de la Fontaine et les cruels hôtes des forêts; mais j'ai été poursuivie aujourd'hui par un jeune chasseur, que j'ai vu à peine, tant j'étais pressée de fuir. Mille traits décochés après moi me menaçaient d'une mort inévitable; j'ignore encore par quel bonheur j'ai pu m'en sauver.

—Il ne faut plus sortir, ma princesse, répliqua Giroflée. Passez dans cette chambre le temps fatal de votre pénitence. J'irai dans la ville la plus proche acheter des livres pour vous divertir; nous lirons les Contes nouveaux que l'on a faits sur les fées, nous ferons des vers et des chansons.

—Tais-toi, ma chère fille, reprit la princesse. La charmante idée du prince Guerrier suffit pour m'occuper agréablement; mais le même pouvoir qui me réduit pendant le jour à la triste condition de biche me force malgré moi de faire ce qu'elles font: je cours, je saute et je mange l'herbe comme elles. Dans ce temps-là, une chambre me serait insupportable.

Elle était si harassée de la chasse, qu'elle demanda promptement à manger; ensuite ses beaux yeux se fermèrent jusqu'au lever de l'aurore. Dès qu'elle l'aperçut, la métamorphose ordinaire se fit, et elle retourna dans la forêt.

Le prince, de son côté, était venu sur le soir rejoindre son favori.

—J'ai passé le temps, lui dit-il, à courir après la plus belle biche que j'aie jamais vue; elle m'a trompé cent fois avec une adresse merveilleuse. J'ai tiré si juste, que je ne comprends point comment elle a évité mes coups. Aussitôt qu'il fera jour, j'irai la chercher encore, et ne la manquerai point.

En effet, ce jeune prince, qui voulait éloigner de son cœur une idée qu'il croyait chimérique, n'étant pas fâché que la passion de la chasse l'occupât, se rendit de bonne heure dans le même endroit où il avait trouvé la biche; mais elle se garda bien d'y aller, craignant une aventure semblable à celle qu'elle avait eue. Il jeta les yeux de tous côtés; il marcha longtemps, et comme il s'était échauffé, il fut ravi de trouver des pommes dont la couleur lui fit plaisir; il en cueillit, il en mangea, et presque aussitôt il s'endormit d'un profond sommeil. Il se jeta sur l'herbe fraîche, sous des arbres, où mille oiseaux semblaient s'être donné rendez-vous.

Dans le temps qu'il dormait, notre craintive biche, avide des lieux écartés, passa dans celui où il était. Si elle l'avait aperçu plus tôt, elle l'aurait fui; mais elle se trouva si proche de lui, qu'elle ne put s'empêcher de le regarder, et son assoupissement la rassura si bien, qu'elle se donna le loisir de considérer tous ses traits. Ô dieux! que devint-elle quand elle le reconnut? Son esprit était trop rempli de sa charmante idée pour l'avoir perdue en si peu de temps. Amour, amour, que veux-tu donc? faut-il que Bichette s'expose à perdre la vie par les mains de son amant? Oui, elle s'y expose, il n'y a plus moyen de songer à sa sûreté. Elle se coucha à quelques pas de lui, et ses yeux ravis de le voir ne pouvaient s'en détourner un moment; elle soupirait, poussait de petits gémissements. Enfin plus hardie, elle s'approcha encore davantage; elle le touchait lorsqu'il s'éveilla.

Sa surprise parut extrême, il reconnut la même biche qui lui avait donné tant d'exercice et qu'il avait cherchée longtemps; mais la trouver si familière lui paraissait une chose rare. Elle n'attendit pas qu'il eût essayé de la prendre: elle s'enfuit de toute sa force, et il la suivit de toute la sienne. De temps en temps, ils s'arrêtaient pour reprendre haleine, car la belle biche était encore lasse d'avoir couru la veille et le prince ne l'était pas moins qu'elle; mais ce qui ralentissait le plus la fuite de Bichette, hélas! faut-il le dire? c'était la peine de s'éloigner de celui qui l'avait plus blessée par mérite que par les traits qu'il tirait sur elle. Il la voyait très souvent qui tournait la tête sur lui, comme pour lui demander s'il voulait qu'elle pérît sous ses coups, et lorsqu'il était sur le point de la joindre, elle faisait de nouveaux efforts pour se sauver.

—Ah! si tu pouvais m'entendre, petite biche, lui criait-il, tu ne m'éviterais pas; je t'aime, je te veux nourrir; tu es charmante, j'aurai soin de toi.

L'air emportait ses paroles: elles n'allaient point jusqu'à elle.

Enfin, après avoir fait tout le tour de la forêt, notre biche, ne pouvant plus courir, ralentit ses pas, et le prince, redoublant les siens, la joignit avec une joie dont il ne croyait plus être capable. Il vit bien qu'elle avait perdu toutes ses forces; elle était couchée comme une pauvre petite bête demi-morte, et elle n'attendait que de voir finir sa vie par les mains de son vainqueur; mais au lieu de lui être cruel, il se mit à la caresser.

—Belle biche, lui dit-il, n'aie point de peur, je veux t'emmener avec moi, et que tu me suives partout.

Il coupa exprès des branches d'arbre, il les plia adroitement, il les couvrit de mousse, il y jeta des roses dont quelques buissons étaient chargés; ensuite il prit la biche entre ses bras, il appuya sa tête sur son cou, et vint la coucher doucement sur ces ramées; puis il s'assit auprès d'elle, cherchant de temps en temps des herbes fines, qu'il lui présentait, et qu'elle mangeait dans sa main.

Le prince continuait de lui parler, quoiqu'il fût persuadé qu'elle ne l'entendait pas. Cependant, quelque plaisir qu'elle eût de le voir, elle s'inquiétait, parce que la nuit s'approchait. «Que serait-ce, disait-elle en elle-même, s'il me voyait changer tout d'un coup de forme? Il serait effrayé et me fuirait, ou, s'il ne me fuyait pas, que n'aurais-je pas à craindre ainsi seule dans une forêt?» Elle ne faisait que penser de quelle manière elle pourrait se sauver, lorsqu'il lui en fournit le moyen: car, ayant peur qu'elle n'eût besoin de boire, il alla voir où il pourrait trouver quelque ruisseau, afin de l'y conduire. Pendant qu'il cherchait, elle se déroba promptement, et vint à la maisonnette où Giroflée l'attendait. Elle se jeta encore sur son lit; la nuit vint, sa métamorphose cessa; elle lui apprit son aventure.

—Le croirais-tu, ma chère, lui dit-elle, mon prince Guerrier est dans cette forêt, c'est lui qui m'a chassée depuis deux jours, et qui m'ayant prise m'a fait mille caresses. Ah! que le portrait qu'on m'en apporta est peu fidèle! il est cent fois mieux fait; tout le désordre où l'on voit les chasseurs ne dérobe rien à sa bonne mine et lui conserve des agréments que je ne saurais t'exprimer. Ne suis-je pas bien malheureuse d'être obligée de fuir ce prince, lui qui m'est destiné par mes plus proches, lui qui m'aime et que j'aime? Il faut qu'une méchante fée me prenne en aversion le jour de ma naissance, et trouble tous ceux de ma vie.

Elle se prit à pleurer. Giroflée la consola, et lui fit espérer que dans quelque temps ses peines seraient changées en plaisirs.

Le prince revint vers sa chère biche, dès qu'il eut trouvé une fontaine; mais elle n'était plus au lieu où il l'avait laissée. Il la chercha inutilement partout, et sentit autant de chagrin contre elle que si elle avait dû avoir de la raison.

—Quoi! s'écria-t-il, je n'aurai donc jamais que des sujets de me plaindre de ce sexe trompeur et infidèle!

Il retourna chez la bonne vieille, plein de mélancolie. Il conta à son confident l'aventure de Bichette, et l'accusa d'ingratitude. Becafigue ne put s'empêcher de sourire de la colère du prince; il lui conseilla de punir la biche quand il la rencontrerait.

—Je ne reste plus ici que pour cela, répondit le prince; ensuite nous partirons pour aller plus loin.

Le jour revint, et, avec lui, la princesse reprit sa figure de biche blanche. Elle ne savait à quoi se résoudre, ou d'aller dans les mêmes lieux que le prince parcourait ordinairement, ou de prendre une route tout opposée pour l'éviter. Elle choisit ce dernier parti, et s'éloigna beaucoup; mais le jeune prince, qui était aussi fin qu'elle, en usa tout de même, croyant bien qu'elle aurait cette petite ruse; de sorte qu'il la découvrit dans le plus épais de la forêt. Elle s'y trouvait en sûreté lorsqu'elle l'aperçut; aussitôt elle bondit, elle saute par-dessus les buissons, et, comme si elle l'eût appréhendé davantage, à cause du tour qu'elle lui avait fait le soir, elle fuit plus légère que les vents; mais, dans le moment qu'elle traversait un sentier, il la mire si bien, qu'il lui enfonce une flèche dans la jambe. Elle sentit une douleur violente, et, n'ayant plus assez de force pour fuir, elle se laissa tomber.

Amour cruel et barbare, où étais-tu donc? Quoi! tu laisses blesser une fille incomparable par son tendre amant! Cette triste catastrophe était inévitable, car la fée de la Fontaine y avait attaché la fin de l'aventure. Le prince s'approcha. Il eut un sensible regret de voir couler le sang de la biche: il prit des herbes, il les lia sur sa jambe pour la soulager, et lui fit un nouveau lit de ramée. Il tenait la tête de Bichette appuyée sur ses genoux.

—N'es-tu pas cause, petite volage, lui disait-il, de ce qui t'est arrivé? Que t'avais-je fait hier pour m'abandonner? Il n'en sera pas aujourd'hui de même, je t'emporterai.

La biche ne répondit rien; qu'aurait-elle dit? elle avait tort et ne pouvait parler; car ce n'est pas toujours une conséquence que ceux qui ont tort se taisent. Le prince lui faisait mille caresses.

—Que je souffre de t'avoir blessée, lui disait-il. Tu me haïras, et je veux que tu m'aimes.

Il semblait, à l'entendre, qu'un secret génie lui inspirait tout ce qu'il disait à Bichette. Enfin l'heure de revenir chez sa vieille hôtesse approchait; il se chargea de sa chasse, et n'était pas médiocrement embarrassé à la porter, à la mener et quelquefois à la traîner. Elle n'avait aucune envie d'aller avec lui. «Qu'est-ce que je vais devenir! disait-elle. Quoi, je me trouverai toute seule avec ce prince! Ah! mourons plutôt!» Elle faisait la pesante et l'accablait; il était tout en eau de tant de fatigue, et quoiqu'il n'y eût pas loin pour se rendre à la petite maison, il sentait bien que sans quelque secours, il n'y pourrait arriver. Il alla quérir son fidèle Becafigue; mais, avant que de quitter sa proie, il l'attacha avec plusieurs rubans au pied d'un arbre, dans la crainte qu'elle ne s'enfuît.

Hélas! qui aurait pu penser que la plus belle princesse du monde serait un jour traitée ainsi par un prince qui l'adorait? Elle essaya inutilement d'arracher les rubans, ses efforts les nouèrent plus serrés, et elle était prête de s'étrangler avec un nœud coulant qu'il avait malheureusement fait, lorsque Giroflée, lasse d'être toujours enfermée dans sa chambre, sortit pour prendre l'air et passa dans le lieu où était la biche blanche, qui se débattait. Que devint-elle quand elle aperçut sa chère maîtresse! Elle ne pouvait se hâter assez de la défaire; les rubans étaient noués par différents endroits; enfin le prince arriva avec Becafigue comme elle allait emmener la biche.

—Quelque respect que j'aie pour vous, madame, lui dit le prince, permettez-moi de m'opposer au larcin que vous voulez me faire; j'ai blessé cette biche, elle est à moi, je l'aime, je vous supplie de m'en laisser le maître.

—Seigneur, répliqua civilement Giroflée (car elle était bien faite et gracieuse), la biche que voici est à moi avant que d'être à vous; je renoncerais aussitôt à ma vie qu'à elle; et si vous voulez voir comme elle me connaît, je ne vous demande que de lui donner un peu de liberté.... Allons, ma petite Blanche, dit-elle, embrassez-moi.

Bichette se jeta à son cou.

—Baisez-moi la joue droite.

Elle obéit.

—Touchez mon cœur.

Elle y porta le pied.

—Soupirez.

Elle soupira. Il ne fut plus permis au prince de douter de ce que Giroflée lui disait.

—Je vous la rends, lui dit-il honnêtement; mais j'avoue que ce n'est pas sans chagrin.

Elle s'en alla aussitôt avec sa biche.

Elles ignoraient que le prince demeurait dans leur maison; il les suivit d'assez loin et demeura surpris de les voir entrer chez la vieille bonne femme. Il s'y rendit fort peu après elles; et, poussé d'un mouvement de curiosité dont Biche-Blanche était cause, il lui demanda qui était cette jeune personne. Elle répliqua qu'elle ne la connaissait pas; qu'elle l'avait reçue chez elle avec sa biche; qu'elle la payait bien, et qu'elle vivait dans une grande solitude. Becafigue s'informa en quel lieu était sa chambre; elle lui dit que c'était si proche de la sienne qu'elle n'était séparée que par une cloison.

Lorsque le prince fut retiré, son confident lui dit qu'il était le plus trompé des hommes ou que cette fille avait demeuré avec la princesse Désirée; qu'il l'avait vue au palais quand il y était allé en ambassade.

—Quel funeste souvenir me rappelez-vous? lui dit le prince, et par quel hasard serait-elle ici?

—C'est ce que j'ignore, seigneur, ajouta Becafigue; mais j'ai envie de la voir encore, et puisqu'une simple menuiserie nous sépare, j'y vais faire un trou.

—Voilà une curiosité bien inutile, dit le prince tristement. Car les paroles de Becafigue avaient renouvelé toutes ses douleurs. En effet, il ouvrit sa fenêtre qui regardait dans la forêt, et se mit à rêver. Cependant Becafigue travaillait, et il eut bientôt fait un assez grand trou pour voir la charmante princesse vêtue d'une robe de brocart d'argent, mêlé de quelques fleurs incarnates brodées d'or avec des émeraudes: ses cheveux tombaient par grosses boucles sur la plus belle gorge du monde; son teint brillait des plus vives couleurs et ses yeux ravissaient.

Giroflée était à genoux devant elle qui lui bandait le bras, dont le sang coulait avec abondance. Elles paraissaient toutes deux assez embarrassées de cette blessure.

—Laisse-moi mourir! disait la princesse; la mort me sera plus douce que la déplorable vie que je mène. Oui! être biche tout le jour! voir celui à qui je suis destinée sans lui parler, sans lui apprendre ma fatale aventure! Hélas! si tu savais tout ce qu'il m'a dit de touchant sous ma métamorphose, quel ton de voix il a, quelles manières nobles et engageantes, tu me plaindrais encore plus que tu ne fais de n'être point en état de l'éclaircir de ma destinée.

L'on peut assez juger de l'étonnement de Becafigue par tout ce qu'il venait de voir et d'entendre; il courut vers le prince, il l'arracha de la fenêtre avec des transports de joie inexprimable.

—Ah! seigneur! lui dit-il, ne différez pas de vous approcher de cette cloison, vous verrez le véritable original du portrait qui vous a charmé.

Le prince regarda et reconnut aussitôt sa princesse. Il serait mort de plaisir s'il n'eût craint d'être déçu par quelque enchantement: car enfin comment accommoder une rencontre si surprenante avec Longue-Épine et sa mère, qui étaient renfermées dans le château des Trois-Pointes, et qui prenaient le nom, l'une de Désirée et l'autre de sa dame d'honneur?

Cependant sa passion le flattait. L'on a un penchant naturel à se persuader ce que l'on souhaite, et, dans une telle occasion, il fallait mourir d'impatience ou s'éclaircir. Il alla, sans différer, frapper doucement à la porte de la chambre où était la princesse. Giroflée, ne doutant pas que ce ne fût la bonne vieille et ayant même besoin de son secours pour lui aider à bander le bras de sa maîtresse, se hâta d'ouvrir, et demeura bien surprise de voir le prince, qui vint se jeter aux pieds de Désirée. Les transports qui l'animaient lui permirent si peu de faire un discours suivi, que, quelque soin que j'aie eu de m'informer de ce qu'il lui dit dans ces premiers moments, je n'ai trouvé personne qui m'en ait bien éclairci. La princesse ne s'embarrassa pas moins dans ses réponses; mais l'Amour, qui sert souvent d'interprète aux muets, se mit en tiers et persuada à l'un et l'autre qu'il ne s'était jamais rien dit de plus spirituel; au moins ne s'était-il jamais rien dit de plus touchant et de plus tendre. Les larmes, les soupirs, les serments, et même quelques sourires gracieux, tout en fut. La nuit se passa ainsi, le jour parut sans que Désirée y eût fait aucune réflexion, et elle ne devint plus biche. Elle s'en aperçut: rien ne fut égal à sa joie; le prince lui était trop cher pour différer de la partager avec lui. Au même moment, elle commença le récit de son histoire, qu'elle fit avec une grâce et une éloquence naturelle qui surpassait celle des plus habiles.

—Quoi! s'écria-t-il, ma charmante princesse, c'est vous que j'ai blessée sous la forme d'une biche blanche! Que ferai-je pour expier un si grand crime? Suffira-t-il d'en mourir de douleur à vos yeux?

Il était tellement affligé, que son déplaisir se voyait peint sur son visage. Désirée en souffrit plus que de sa blessure; elle l'assura que ce n'était presque rien, et qu'elle ne pouvait s'empêcher d'aimer un mal qui lui procurait tant de bien.

La manière dont elle parla était si obligeante, qu'il ne put douter de ses bontés. Pour l'éclaircir à son tour de toutes choses, il lui raconta la supercherie que Longue-Épine et sa mère avaient faite, ajoutant qu'il fallait se hâter d'envoyer dire au roi son père le bonheur qu'il avait eu de la trouver, parce qu'il allait faire une terrible guerre, pour tirer raison de l'affront qu'il croyait avoir reçu. Désirée le pria d'écrire par Becafigue; il voulait lui obéir, lorsqu'un bruit perçant de trompettes, clairons, timbales et tambours, se répandit dans la forêt; il leur sembla même qu'ils entendaient passer beaucoup de monde proche de la petite maison. Le prince regarda par la fenêtre, il reconnut plusieurs officiers, ses drapeaux et ses guidons; il leur commanda de s'arrêter et de l'attendre.

Jamais surprise n'a été plus agréable que celle de cette armée; chacun était persuadé que leur prince allait la conduire, et tirer vengeance du père de Désirée. Le père du prince les menait lui-même, malgré son grand âge. Il venait dans une litière de velours en broderie d'or; elle était suivie d'un chariot découvert: Longue-Épine y était avec sa mère. Le prince Guerrier, ayant vu la litière, y courut, et le roi, lui tendant les bras, l'embrassa avec mille témoignages d'un amour paternel.

—Et d'où venez-vous, mon cher fils? s'écria-t-il. Est-il possible que vous m'ayez livré à la douleur que votre absence me cause?

—Seigneur, dit le prince, daignez m'écouter.

Le roi aussitôt descendit de sa litière, et, se retirant dans un lieu écarté, son fils lui apprit l'heureuse rencontre qu'il avait faite, et la fourberie de Longue-Épine.

Le roi, ravi de cette aventure, leva les mains et les yeux au ciel pour lui en rendre grâce. Dans ce moment, il vit paraître la princesse Désirée, plus belle et plus brillante que tous les astres ensemble. Elle montait un superbe cheval, qui n'allait que par courbettes; cent plumes de différentes couleurs paraient sa tête, et les plus gros diamants du monde avaient été mis à son habit. Elle était vêtue en chasseur. Giroflée, qui la suivait, n'était guère moins parée qu'elle. C'était là des effets de la protection de Tulipe; elle avait tout conduit avec soin et avec succès. La jolie maison de bois fut faite en faveur de la princesse, et, sous la figure d'une vieille, elle l'avait régalée pendant plusieurs jours.

Dès que le prince reconnut ses troupes et qu'il alla trouver le roi son père, elle entra dans la chambre de Désirée; elle souffla sur son bras pour guérir sa blessure; elle lui donna ensuite les riches habits sous lesquels elle parut aux yeux du roi, qui demeura si charmé, qu'il avait bien de la peine à la croire une personne mortelle. Il lui dit tout ce qu'on peut imaginer de plus obligeant dans une semblable occasion, et la conjura de ne point différer à ses sujets le plaisir de l'avoir pour reine:

—Car je suis résolu, continua-t-il, de céder mon royaume au prince Guerrier, afin de le rendre plus digne de vous.

Désirée lui répondit avec toute la politesse qu'on devait attendre d'une personne si bien élevée; puis, jetant les yeux sur les deux prisonnières qui étaient dans le chariot et qui se cachaient le visage de leurs mains, elle eut la générosité de demander leur grâce, et que le même chariot, où elles étaient, servît à les conduire où elles voudraient aller. Le roi consentit à ce qu'elle souhaitait, ce ne fut pas sans admirer son bon cœur et sans lui donner de grandes louanges.

On ordonna que l'armée retournerait sur ses pas. Le prince monta à cheval pour accompagner sa belle princesse.

On les reçut dans la ville capitale avec mille cris de joie; l'on prépara tout pour le jour des noces, qui devint très solennel par la présence des six bénignes fées qui aimaient la princesse. Elles lui firent les plus riches présents qui se soient jamais imaginés; entre autres ce magnifique palais, où la reine les avait été voir, parut tout d'un coup en l'air, porté par cinquante mille amours, qui le posèrent dans une belle plaine au bord de la rivière. Après un tel don, il ne s'en pouvait plus faire de considérables.

Le fidèle Becafigue pria son maître de parler à Giroflée et de l'unir avec elle lorsqu'il épouserait la princesse. Il le voulut bien. Cette aimable fille fut très aise de trouver un établissement si avantageux en arrivant dans un royaume étranger. La fée Tulipe, qui était encore plus libérale que ses sœurs, lui donna quatre mines d'or dans les Indes, afin que son mari n'eût pas l'avantage de se dire plus riche qu'elle. Les noces du prince durèrent plusieurs mois; chaque jour fournissait une fête nouvelle, et les aventures de Biche-Blanche ont été chantées par tout le monde.

La princesse, trop empresséeDe sortir de ces sombres lieuxOù voulait une sage féeLui cacher la clarté des cieux,Ses malheurs, sa métamorphose,Font assez voir en quel dangerUne jeune beauté s'exposeQuand trop tôt dans le monde elle ose s'engager!Ô vous, à qui l'amour, d'une main libérale,A donné des attraits capables de toucher,La beauté souvent est fatale,Vous ne sauriez trop la cacher.Vous croyez toujours vous défendre,En vous faisant aimer, de ressentir l'amour:Mais sachez qu'à son tour,À force d'en donner, on peut souvent en prendre.

La princesse, trop empresséeDe sortir de ces sombres lieuxOù voulait une sage féeLui cacher la clarté des cieux,

Ses malheurs, sa métamorphose,Font assez voir en quel dangerUne jeune beauté s'exposeQuand trop tôt dans le monde elle ose s'engager!

Ô vous, à qui l'amour, d'une main libérale,A donné des attraits capables de toucher,La beauté souvent est fatale,Vous ne sauriez trop la cacher.

Vous croyez toujours vous défendre,En vous faisant aimer, de ressentir l'amour:Mais sachez qu'à son tour,À force d'en donner, on peut souvent en prendre.

Il y avait un jour une reine qui ne pouvait rien souhaiter, pour être heureuse, que d'avoir des enfants: elle ne parlait d'autre chose, et disait sans cesse que la fée Fanferluche étant venue à sa naissance, et n'ayant pas été satisfaite de la reine sa mère, s'était mise en furie, et ne lui avait souhaité que des chagrins.

Un jour qu'elle s'affligeait toute seule au coin de son feu, elle vit descendre par la cheminée une petite vieille, haute comme la main; elle était à cheval sur trois brins de jonc; elle portait sur sa tête une branche d'aubépine, son habit était fait d'ailes de mouches; deux coques de noix lui servaient de bottes, elle se promenait en l'air, et après avoir fait trois tours dans la chambre, elle s'arrêta devant la reine.

«Il y a longtemps, lui dit-elle, que vous murmurez contre moi, que vous m'accusez de vos déplaisirs, et que vous me rendez responsable de tout ce qui vous arrive: vous croyez, madame, que je suis cause de ce que vous n'avez point d'enfants, je viens vous annoncer une infante, mais j'appréhende qu'elle ne vous coûte bien des larmes.

—Ha! noble Fanferluche, s'écria la reine, ne me refusez pas votre pitié et votre secours; je m'engage de vous rendre tous les services qui seront en mon pouvoir, pourvu que la princesse que vous me promettez, soit ma consolation et non pas ma peine.

—Le destin est plus puissant que moi, répliqua la fée; tout ce que je puis, pour vous marquer mon affection, c'est de vous donner cette épine blanche; attachez-la sur la tête de votre fille, aussitôt qu'elle sera née, elle la garantira de plusieurs périls.»

Elle lui donna l'épine blanche, et disparut comme un éclair.

La reine demeura triste et rêveuse:

«Que souhaitai-je disait-elle; une fille qui me coûtera bien des larmes et bien des soupirs: ne serais-je donc pas plus heureuse de n'en point avoir?»

La présence du roi qu'elle aimait chèrement dissipa une partie de ses déplaisirs; elle devint grosse, et tout son soin, pendant sa grossesse, était de recommander à ses plus confidentes, qu'aussitôt que la princesse serait née on lui attachât sur la tête cette fleur d'épine, qu'elle conservait dans une boîte d'or couverte de diamants, comme la chose du monde qu'elle estimait davantage.

Enfin la reine donna le jour à la plus belle créature que l'on ait jamais vue: on lui attacha en diligence la fleur d'aubépine sur la tête; et dans le même instant, ô merveille! elle devint une petite guenon, sautant, courant et cabriolant dans la chambre, sans que rien y manquât. À cette métamorphose, toutes les dames poussèrent des cris effroyables, et la reine, plus alarmée qu'aucune, pensa mourir de désespoir: elle cria qu'on lui ôtât le bouquet qu'elle avait sur l'oreille: l'on eut mille peines à prendre la guenuche, et on lui eût ôté inutilement ces fatales fleurs; elle était déjà guenon, guenon confirmée, ne voulant ni téter, ni faire l'enfant, il ne lui fallait que des noix et des marrons.

«Barbare Fanferluche, s'écriait douloureusement la reine, que t'ai-je fait pour me traiter si cruellement? Que vais-je devenir! quelle honte pour moi, tous mes sujets croiront que j'ai fait un monstre: quelle sera l'horreur du roi pour un tel enfant!»

Elle pleurait et priait les dames de lui conseiller ce qu'elle pouvait faire dans une occasion si pressante.

«Madame, dit la plus ancienne, il faut persuader au roi que la princesse est morte, et renfermer cette guenuche dans une boîte que l'on jettera au fond de la mer; car ce serait une chose épouvantable, si vous gardiez plus longtemps une bestiole de cette nature.»

La reine eut quelque peine à s'y résoudre; mais comme on lui dit que le roi venait dans sa chambre, elle demeura si confuse et si troublée, que sans délibérer davantage, elle dit à sa dame d'honneur de faire de la guenon tout ce qu'elle voudrait.

On la porta dans un autre appartement; on l'enferma dans la boîte, et l'on ordonna à un valet de chambre de la reine de la jeter dans la mer; il partit sur-le-champ. Voilà donc la princesse dans un péril extrême: cet homme ayant trouvé la boîte belle, eut regret de s'en défaire; il s'assit au bord du rivage, et tira la guenuche de la boîte, bien résolu de la tuer, car il ne savait point que c'était sa souveraine; mais comme il la tenait, un grand bruit qui le surprit, l'obligea de tourner la tête; il vit un chariot découvert, traîné par six licornes; il brillait d'or et de pierreries, plusieurs instruments de guerre le précédaient: une reine, en manteau royal, et couronnée, était assise sur des carreaux de drap d'or, et tenait devant elle son fils âgé de quatre ans.

Le valet de chambre reconnut cette reine, car c'était la sœur de sa maîtresse; elle l'était venue voir pour se réjouir avec elle; mais aussitôt qu'elle sut que la petite princesse était morte, elle partit fort triste, pour retourner dans son royaume; elle rêvait profondément lorsque son fils cria:

«Je veux la guenon, je veux l'avoir.»

La reine ayant regardé, elle aperçut la plus jolie guenon qui ait jamais été. Le valet de chambre cherchait un moyen de s'enfuir; on l'en empêcha: la reine lui en fit donner une grosse somme, et la trouvant douce et mignonne, elle la nomma Babiole: ainsi, malgré la rigueur de son sort, elle tomba entre les mains de la reine, sa tante.

Quand elle fut arrivée dans ses états, le petit prince la pria de lui donner Babiole pour jouer avec lui: il voulait qu'elle fût habillée comme une princesse: on lui faisait tous les jours des robes neuves, et on lui apprenait à ne marcher que sur les pieds; il était impossible de trouver une guenon plus belle et de meilleur air: son petit visage était noir comme jais, avec une barbette blanche et des touffes incarnates aux oreilles; ses menottes n'étaient pas plus grandes que les ailes d'un papillon, et la vivacité de ses yeux marquait tant d'esprit, que l'on n'avait pas lieu de s'étonner de tout ce qu'on lui voyait faire.

Le prince, qui l'aimait beaucoup, la caressait sans cesse; elle se gardait bien de le mordre, et quand il pleurait, elle pleurait aussi. Il y avait déjà quatre ans qu'elle était chez la reine, lorsqu'elle commença un jour à bégayer comme un enfant qui veut dire quelque chose; tout le monde s'en étonna, et ce fut bien un autre étonnement, quand elle se mit à parler avec une petite voix douce et claire, si distincte, que l'on n'en perdait pas un mot. Quelle merveille! Babiole parlante, Babiole raisonnante! La reine voulut la ravoir pour s'en divertir; on la mena dans son appartement au grand regret du prince; il lui en coûta quelques larmes; et pour le consoler, on lui donna des chiens et des chats, des oiseaux, des écureuils, et même un petit cheval appelé Criquetin, qui dansait la sarabande: mais tout cela ne valait pas un mot de Babiole. Elle était de son côté plus contrainte chez la reine que chez le prince; il fallait qu'elle répondît comme une sibylle, à cent questions spirituelles et savantes, dont elle ne pouvait quelquefois se bien démêler. Dès qu'il arrivait un ambassadeur ou un étranger, on la faisait paraître avec une robe de velours ou de brocart, en corps et en collerette: si la cour était en deuil, elle traînait une longue mante et des crêpes qui la fatiguaient beaucoup: on ne lui laissait plus la liberté de manger ce qui était de son goût; le médecin en ordonnait, et cela ne lui plaisait guère, car elle était volontaire comme une guenuche née princesse.

La reine lui donna des maîtres qui exercèrent bien la vivacité de son esprit; elle excellait à jouer du clavecin: on lui en avait fait un merveilleux dans une huître à l'écaille: il venait des peintres des quatre parties du monde, et particulièrement d'Italie pour la peindre; sa renommée volait d'un pôle à l'autre, car on n'avait point encore vu une guenon qui parlât.

Le prince, aussi beau que l'on représente l'amour, gracieux et spirituel, n'était pas un prodige moins extraordinaire; il venait voir Babiole; il s'amusait quelquefois avec elle; leurs conversations, de badines et d'enjouées, devenaient quelquefois sérieuses et morales. Babiole avait un cœur, et ce cœur n'avait pas été métamorphosé comme le reste de sa petite personne: elle prit donc de la tendresse pour le prince, et il en prit si fort qu'il en prit trop. L'infortunée Babiole ne savait que faire; elle passait les nuits sur le haut d'un volet de fenêtres, ou sur le coin d'une cheminée, sans vouloir entrer dans son panier ouaté, plumé, propre et mollet. Sa gouvernante (car elle en avait une) l'entendait souvent soupirer, et se plaindre quelquefois; sa mélancolie augmenta comme sa raison, et elle ne se voyait jamais dans un miroir, que par dépit elle ne cherchât à le casser; de sorte qu'on disait ordinairement, le singe est toujours singe, Babiole ne saurait se défaire de la malice naturelle à ceux de sa famille.

Le prince étant devenu grand, il aimait la chasse, le bal, la comédie, les armes, les livres, et pour la guenuche, il n'en était presque plus mention. Les choses allaient bien différemment de son côté; elle l'aimait mieux à douze ans, qu'elle ne l'avait aimé à six; elle lui faisait quelquefois des reproches de son oubli, il croyait en être fort justifié, en lui donnant pour toute raison une pomme d'apis, ou des marrons glacés. Enfin, la réputation de Babiole fit du bruit au royaume des Guenons; le roi Magot eut grande envie de l'épouser, et dans ce dessein il envoya une célèbre ambassade, pour l'obtenir de la reine; il n'eut pas de peine à faire entendre ses intentions à son premier ministre: mais il en aurait eu d'infinies à les exprimer, sans le secours des perroquets et des pies, vulgairement appelées margots; celles-ci jasaient beaucoup, et les geais qui suivaient l'équipage, auraient été bien fâchés de caqueter moins qu'elles. Un gros singe appelé Mirlifiche, fut chef de l'ambassade: il fit faire un carrosse de carte, sur lequel on peignit les amours du roi Magot avec Monette Guenuche, fameuse dans l'empire Magotique; elle mourut impitoyablement sous la griffe d'un chat sauvage, peu accoutumé à ses espiègleries. L'on avait donc représenté les douceurs que Magot et Monette avaient goûtées pendant leur mariage, et le bon naturel avec lequel ce roi l'avait pleurée après son trépas. Six lapins blancs, d'une excellente garenne, traînaient ce carrosse, appelé par honneur carrosse du corps: on voyait ensuite un chariot de paille peinte de plusieurs couleurs, dans lequel étaient les guenons destinées à Babiole; il fallait voir comme elles étaient parées: il paraissait vraisemblablement qu'elles venaient à la noce. Le reste du cortège était composé de petits épagneuls, de levrons, de chats d'Espagne, de rats de Moscovie, de quelques hérissons, de subtiles belettes, de friands renards; les uns menaient les chariots, les autres portaient le bagage. Mirlifiche, sur le tout, plus grave qu'un dictateur romain, plus sage qu'un Caton, montait un jeune levraut qui allait mieux l'amble qu'aucun guildain d'Angleterre.

La reine ne savait rien de cette magnifique ambassade, lorsqu'elle parvint jusqu'à son palais. Les éclats de rire du peuple et de ses gardes l'ayant obligée de mettre la tête à la fenêtre, elle vit la plus extraordinaire cavalcade qu'elle eût vue de ses jours. Aussitôt Mirlifiche, suivi d'un nombre considérable de singes, s'avança vers le chariot des guenuches, et donnant la patte à la grosse guenon, appelée Gigogna, il l'en fit descendre, puis lâchant le petit perroquet qui devait lui servir d'interprète, il attendit que ce bel oiseau se fût présenté à la reine, et lui eût demandé audience de sa part. Perroquet s'élevant doucement en l'air, vint sur la fenêtre d'où la reine regardait, et lui dit d'un ton de voix le plus joli du monde:

«Madame, monseigneur le comte de Mirlifiche, ambassadeur du célèbre Magot, roi des singes, demande audience à votre majesté, pour l'entretenir d'une affaire très importante.

—Beau perroquet, lui dit la reine en le caressant, commencez par manger une rôtie, et buvez un coup; après cela, je consens que vous alliez dire au comte Mirlifiche qu'il est le très bienvenu dans mes états, lui et tout ce qui l'accompagne. Si le voyage qu'il a fait depuis Magotie jusqu'ici ne l'a point trop fatigué, il peut tout à l'heure entrer dans la salle d'audience, où je vais l'attendre sur mon trône avec toute ma cour.»

À ces mots, Perroquet baissa deux fois la patte, battit la garde, chanta un petit air en signe de joie; et reprenant son vol, il se percha sur l'épaule de Mirlifiche, et lui dit à l'oreille la réponse favorable qu'il venait de recevoir. Mirlifiche n'y fut pas insensible; il fit demander à un des officiers de la reine par Margot, la pie, qui s'était érigée en sous-interprète, s'il voulait bien lui donner une chambre pour se délasser pendant quelques moments. On ouvrit aussitôt un salon, pavé de marbre peint et doré, qui était des plus propres du palais; il y entra avec une partie de sa suite; mais comme les singes sont grands fureteurs de leur métier, ils allèrent découvrir un certain coin, dans lequel on avait arrangé maints pots de confiture; voilà mes gloutons après; l'un tenait une tasse de cristal pleine d'abricots, l'autre une bouteille de sirop; celui-ci des pâtés, celui-là des massepains. La gente volatile qui faisait cortège, s'ennuyait de voir un repas où elle n'avait ni chènevis, ni millet; et un geai, grand causeur de son métier, vola dans la salle d'audience, où s'approchant respectueusement de la reine:

«Madame, lui dit-il, je suis trop serviteur de votre majesté, pour être complice bénévole du dégât qui se fait de vos très douces confitures: le comte Mirlifiche en a déjà mangé trois boîtes pour sa part: il croquait la quatrième sans aucun respect de la majesté royale, lorsque le cœur pénétré, je vous en suis venu donner avis.

—Je vous remercie, petit geai, mon ami, dit la reine en souriant, mais je vous dispense d'avoir tant de zèle pour mes pots de confitures, je les abandonne en faveur de Babiole que j'aime de tout mon cœur.»

Le geai un peu honteux de la levée de bouclier qu'il venait de faire, se retira sans dire mot.

L'on vit entrer quelques moments après l'ambassadeur avec sa suite: il n'était pas tout à fait habillé à la mode, car depuis le retour du fameux Fagotin, qui avait tant brillé dans le monde, il ne leur était venu aucun bon modèle: son chapeau était pointu, avec un bouquet de plumes vertes, un baudrier de papier bleu, couvert de papillotes d'or, de gros canons et une canne. Perroquet qui passait pour un assez bon poète, ayant composé une harangue fort sérieuse, s'avança jusqu'au pied du trône où la reine était assise; il s'adressa à Babiole, et parla ainsi:


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