Que notre sort est déplorable,Et que nous souffrons de tourmentPour nous aimer trop constamment,Mais c'est en vain qu'on nous accable;Malgré nos cruels ennemis,Nos cœurs seront toujours unis.
Que notre sort est déplorable,Et que nous souffrons de tourmentPour nous aimer trop constamment,Mais c'est en vain qu'on nous accable;
Malgré nos cruels ennemis,Nos cœurs seront toujours unis.
Quelques soupirs finirent leur petit concert.
—Ah! ma Truitonne, nous sommes trahies! s'écria la reine en ouvrant brusquement la porte, et se jetant dans la chambre.
Que devint Florine à cette vue? Elle poussa promptement sa petite fenêtre, pour donner le temps à l'oiseau royal de s'envoler. Elle était bien plus occupée de sa conservation que de la sienne propre; mais il ne se sentit pas la force de s'éloigner; ses yeux perçants lui avaient découvert le péril auquel sa princesse était exposée. Il avait vu la reine et Truitonne; quelle affliction de n'être pas en état de défendre sa maîtresse! Elles s'approchèrent d'elle comme des furies qui voulaient la dévorer.
—L'on sait vos intrigues contre l'État, s'écria la reine, ne pensez pas que votre rang vous sauve des châtiments que vous méritez.
—Et avec qui, madame? répliqua la princesse. N'êtes-vous pas ma geôlière depuis deux ans? Ai-je vu d'autres personnes que celles que vous m'avez envoyées?
Pendant qu'elle parlait, la reine et sa fille l'examinaient avec une surprise sans pareille, son admirable beauté et son extraordinaire parure les éblouissaient.
—Et d'où vous viennent, madame, dit la reine, ces pierreries qui brillent plus que le soleil? Nous ferez-vous accroire qu'il y en a des mines dans cette tour?
—Je les y ai trouvées, répliqua Florine; c'est tout ce que j'en sais.
La reine la regardait attentivement, pour pénétrer jusqu'au fond de son cœur ce qui s'y passait.
—Nous ne sommes pas vos dupes, dit-elle; vous pensez nous en faire accroire; mais, princesse, nous savons ce que vous faites depuis le matin jusqu'au soir. On vous a donné tous ces bijoux dans la seule vue de vous obliger à vendre le royaume de votre père.
—Je serais fort en état de le livrer, répondit-elle avec un sourire dédaigneux: une princesse infortunée, qui languit dans les fers depuis si longtemps, peut beaucoup dans un complot de cette nature!
—Et pour qui donc, reprit la reine, êtes-vous coiffée comme une petite coquette, votre chambre pleine d'odeurs, et votre personne si magnifique, qu'au milieu de la cour vous seriez moins parée?
—J'ai assez de loisir, dit la princesse; il n'est pas extraordinaire que j'en donne quelques moments à m'habiller; j'en passe tant d'autres à pleurer mes malheurs, que ceux-là ne sont pas à me reprocher.
—Çà, çà, voyons, dit la reine, si cette personne n'a point quelque traité fait avec les ennemis.
Elle chercha elle-même partout, et, venant à la paillasse, qu'elle fit vider, elle y trouva une si grande quantité de diamants, de perles, de rubis, d'émeraudes et de topazes, qu'elle ne savait d'où cela venait. Elle avait résolu de mettre en quelque lieu des papiers pour perdre la princesse; dans le temps qu'on n'y prenait pas garde, elle en cacha dans la cheminée; mais par bonheur l'oiseau bleu était perché au-dessus, qui voyait mieux qu'un lynx, et qui écoutait tout. Il s'écria:
—Prends garde à toi, Florine, voilà ton ennemie qui veut te faire une trahison.
Cette voix si peu attendue épouvanta à tel point la reine, qu'elle n'osa faire ce qu'elle avait médité.
—Vous voyez, madame, dit la princesse, que les esprits qui volent en l'air me sont favorables.
—Je crois, dit la reine outrée de colère, que les démons s'intéressent pour vous; mais malgré eux votre père saura se faire justice.
—Plût au ciel, s'écria Florine, n'avoir à craindre que la fureur de mon père! Mais la vôtre, madame, est plus terrible.
La reine la quitta, troublée de tout ce qu'elle venait de voir et d'entendre. Elle tint conseil sur ce qu'elle devait faire contre la princesse: on lui dit que, si quelque fée ou quelque enchanteur la prenaient sous leur protection, le vrai secret pour les irriter serait de lui faire de nouvelles peines, et qu'il serait mieux d'essayer de découvrir son intrigue. La reine approuva cette pensée; elle envoya coucher dans sa chambre une jeune fille qui contrefaisait l'innocente; elle eut ordre de lui dire qu'on la mettait auprès d'elle pour la servir. Mais quelle apparence de donner dans un panneau si grossier? La princesse la regarda comme une espionne, elle ne put ressentir une douleur plus violente.
—Quoi! je ne parlerais plus à cet oiseau qui m'est si cher! disait-elle. Il m'aidait à supporter mes malheurs, je soulageais les siens; notre tendresse nous suffisait. Que va-t-il faire? Que ferai-je moi-même?
En pensant à toutes ces choses, elle versait des ruisseaux de larmes.
Elle n'osait plus se mettre à la petite fenêtre, quoiqu'elle entendît voltiger autour; elle mourait d'envie de lui ouvrir, mais elle craignait d'exposer la vie de ce cher amant. Elle passa un mois entier sans paraître; l'oiseau bleu se désespérait. Quelles plaintes ne faisait-il pas! Comment vivre sans voir sa princesse? Il n'avait jamais mieux ressenti les maux de l'absence et ceux de la métamorphose; il cherchait inutilement des remèdes à l'une et à l'autre; après s'être creusé la tête, il ne trouvait rien qui le soulageât.
L'espionne de la princesse, qui veillait jour et nuit depuis un mois, se sentit si accablée de sommeil, qu'enfin elle s'endormit profondément. Florine s'en aperçut; elle ouvrit sa petite fenêtre, et dit:
Oiseau bleu, couleur du temps,Vole à moi promptement.
Oiseau bleu, couleur du temps,Vole à moi promptement.
Ce sont là ses propres paroles, auxquelles l'on n'a rien voulu changer. L'oiseau les entendit si bien, qu'il vint promptement sur la fenêtre. Quelle joie de se revoir! Qu'ils avaient de choses à se dire! Les amitiés et les protestations de fidélité se renouvelèrent mille et mille fois. La princesse n'ayant pu s'empêcher de répandre des larmes, son amant s'attendrit beaucoup et la consola de son mieux. Enfin, l'heure de se quitter étant venue, sans que la geôlière se fût réveillée, ils se dirent l'adieu du monde le plus touchant. Le lendemain encore l'espionne s'endormit; la princesse diligemment se mit à la fenêtre, puis elle dit comme la première fois:
Oiseau bleu, couleur du temps,Vole à moi promptement.
Oiseau bleu, couleur du temps,Vole à moi promptement.
Aussitôt l'oiseau vint, et la nuit se passa comme l'autre, sans bruit et sans éclat, dont nos amants étaient ravis; ils se flattaient que la surveillante prendrait tant de plaisir à dormir qu'elle en ferait autant toutes les nuits. Effectivement, la troisième se passa encore très heureusement; mais pour celle qui suivit, la dormeuse ayant entendu du bruit, elle écouta sans faire semblant de rien; puis elle regarda de son mieux, et vit au clair de la lune le plus bel oiseau de l'univers qui parlait à la princesse, qui la caressait avec sa patte, qui la becquetait doucement; enfin elle entendit plusieurs choses de leur conversation, et demeura très étonnée, car l'oiseau parlait comme un amant, et la belle Florine lui répondait avec tendresse.
Le jour parut, ils se dirent adieu; et, comme s'ils eussent eu un pressentiment de leur prochaine disgrâce, ils se quittèrent avec une peine extrême. La princesse se jeta sur son lit toute baignée de ses larmes, et le roi retourna dans le creux de son arbre. Sa geôlière courut chez la reine; elle lui apprit tout ce qu'elle avait vu et entendu. La reine envoya quérir Truitonne et ses confidentes; elles raisonnèrent longtemps ensemble, et conclurent que l'oiseau bleu était le roi Charmant.
—Quel affront! s'écria la reine, quel affront, ma Truitonne! Cette insolente princesse, que je croyais si affligée, jouissait en repos des agréables conversations de notre ingrat! Ah! je me vengerai d'une manière si sanglante qu'il en sera parlé.
Truitonne la pria de n'y perdre pas un moment; et, comme elle se croyait plus intéressée dans l'affaire que la reine, elle mourait de joie lorsqu'elle pensait à tout ce qu'on ferait pour désoler l'amant et la maîtresse.
La reine renvoya l'espionne dans la tour; elle lui ordonna de ne témoigner ni soupçon, ni curiosité, et de paraître plus endormie qu'à l'ordinaire. Elle se coucha de bonne heure, elle ronfla de son mieux; et la pauvre princesse déçue, ouvrant la petite fenêtre, s'écria:
Oiseau bleu, couleur du temps,Vole à moi promptement.
Oiseau bleu, couleur du temps,Vole à moi promptement.
Mais elle l'appela toute la nuit inutilement, il ne parut point; car la méchante reine avait fait attacher au cyprès des épées, des couteaux, des rasoirs, des poignards; et, lorsqu'il vint à tire-d'aile s'abattre dessus, ces armes meurtrières lui coupèrent les pieds; il tomba sur d'autres, qui lui coupèrent les ailes; et enfin, tout percé, il se sauva avec mille peines jusqu'à son arbre, laissant une longue trace de sang.
Que n'étiez-vous là, belle princesse, pour soulager cet oiseau royal? Mais elle serait morte, si elle l'avait vu dans un état si déplorable. Il ne voulait prendre aucun soin de sa vie, persuadé que c'était Florine qui lui avait fait jouer ce mauvais tour.
—Ah! barbare, disait-il douloureusement, est-ce ainsi que tu paies la passion la plus pure et la plus tendre qui sera jamais? Si tu voulais ma mort, que ne me la demandais-tu toi-même? Elle m'aurait été chère de ta main. Je venais te trouver avec tant d'amour et de confiance! Je souffrais pour toi, et je souffrais sans me plaindre! Quoi! tu m'as sacrifié à la plus cruelle des femmes! Elle était notre ennemie commune; tu viens de faire ta paix à mes dépens. C'est toi, Florine, c'est toi qui me poignardes! Tu as emprunté la main de Truitonne, et tu l'as conduite jusque dans mon sein!
Ces funestes idées l'accablèrent à un tel point qu'il résolut de mourir.
Mais son ami l'enchanteur, qui avait vu revenir chez lui les grenouilles volantes avec le chariot, sans que le roi parût, se mit si en peine de ce qui pouvait lui être arrivé, qu'il parcourut huit fois toute la terre pour le chercher, sans qu'il lui fût possible de le trouver. Il faisait son neuvième tour, lorsqu'il passa dans le bois où il était, et, suivant les règles qu'il s'était prescrites, il sonna du cor assez longtemps, et puis il cria cinq fois de toute sa force:
—Roi Charmant, roi Charmant, où êtes-vous?
Le roi reconnut la voix de son meilleur ami:
—Approchez, lui dit-il, de cet arbre, et voyez le malheureux roi que vous chérissez, noyé dans son sang.
L'enchanteur, tout surpris, regardait de tous côtés sans rien voir:
—Je suis oiseau bleu, dit le roi d'une voix faible et languissante.
À ces mots, l'enchanteur le trouva sans peine dans son petit nid. Un autre que lui aurait été étonné plus qu'il ne le fut; mais il n'ignorait aucun tour de l'art nécromancien: il ne lui en coûta que quelques paroles pour arrêter le sang qui coulait encore; et avec des herbes qu'il trouva dans le bois, et sur lesquelles il dit deux mots de grimoire, il guérit le roi aussi parfaitement que s'il n'avait pas été blessé.
Il le pria ensuite de lui apprendre par quelle aventure il était devenu oiseau, et qui l'avait blessé si cruellement. Le roi contenta sa curiosité: il lui dit que c'était Florine qui avait décelé le mystère amoureux des visites secrètes qu'il lui rendait, et que, pour faire sa paix avec la reine, elle avait consenti à laisser garnir le cyprès de poignards et de rasoirs, par lesquels il avait été presque haché; il se récria mille fois sur l'infidélité de cette princesse, et dit qu'il s'estimerait heureux d'être mort avant d'avoir connu son méchant cœur. Le magicien se déchaîna contre elle et contre toutes les femmes; il conseilla au roi de l'oublier.
—Quel malheur serait le vôtre, lui dit-il, si vous étiez capable d'aimer plus longtemps cette ingrate? Après ce qu'elle vient de vous faire, l'on en doit tout craindre.
L'oiseau bleu n'en put demeurer d'accord, il aimait encore trop chèrement Florine; et l'enchanteur, qui connut ses sentiments malgré le soin qu'il prenait de les cacher, lui dit d'une manière agréable:
Accablé d'un cruel malheur,En vain l'on parle et l'on raisonne;On n'écoute que sa douleur,Et point les conseils qu'on nous donne.Il faut laisser faire le temps,Chaque chose a son point de vue;Et, quand l'heure n'est pas venue,On se tourmente vainement.
Accablé d'un cruel malheur,En vain l'on parle et l'on raisonne;On n'écoute que sa douleur,Et point les conseils qu'on nous donne.
Il faut laisser faire le temps,Chaque chose a son point de vue;Et, quand l'heure n'est pas venue,On se tourmente vainement.
Le royal oiseau en convint, et pria son ami de le porter chez lui et de le mettre dans une cage où il fût à couvert de la patte du chat et de toute arme meurtrière.
—Mais, lui dit l'enchanteur, resterez-vous encore cinq ans dans un état si déplorable et si peu convenable à vos affaires et à votre dignité? Car enfin, vous avez des ennemis qui soutiennent que vous êtes mort; ils veulent envahir votre royaume: je crains bien que vous ne l'ayez perdu avant d'avoir recouvré votre première forme.
—Ne pourrais-je pas, répliqua-t-il, aller dans mon palais et gouverner tout comme je faisais ordinairement?
—Oh! s'écria son ami, la chose est difficile! Tel qui veut obéir à un homme ne veut pas obéir à un perroquet; tel vous craint étant roi, étant environné de grandeur et de faste, qui vous arrachera toutes les plumes, vous voyant un petit oiseau.
—Ah! faiblesse humaine! brillant extérieur! s'écria le roi, encore que tu ne signifies rien pour le mérite et la vertu, tu ne laisses pas d'avoir des endroits décevants dont on ne saurait presque se défendre! Eh bien, continua-t-il, soyons philosophe, méprisons ce que nous ne pouvons obtenir: notre parti ne sera point le plus mauvais.
—Je ne me rends pas sitôt, dit le magicien, j'espère trouver quelques bons expédients.
Florine, la triste Florine, désespérée de ne plus voir le roi, passait les jours et les nuits à la fenêtre, répétant sans cesse:
Oiseau bleu, couleur du temps,Vole à moi promptement.
Oiseau bleu, couleur du temps,Vole à moi promptement.
La présence de son espionne ne l'en empêchait point; son désespoir était tel, qu'elle ne ménageait plus rien.
—Qu'êtes-vous devenu, roi Charmant? s'écria-t-elle. Nos communs ennemis vous ont-ils fait ressentir les cruels effets de leur rage? Avez-vous été sacrifié à leurs fureurs? Hélas! hélas! n'êtes-vous plus? Ne dois-je plus vous voir, ou, fatigué de mes malheurs, m'avez-vous abandonnée à la dureté de mon sort?
Que de larmes, que de sanglots suivaient ces tendres plaintes! Que les heures étaient devenues longues par l'absence d'un amant si aimable et si cher! La princesse, abattue, malade, maigre et changée, pouvait à peine se soutenir; elle était persuadée que tout ce qu'il y a de plus funeste était arrivé au roi.
La reine et Truitonne triomphaient; la vengeance leur faisait plus de plaisir que l'offense ne leur avait fait de peine. Et, au fond, de quelle offense s'agissait-il? Le roi Charmant n'avait pas voulu épouser un petit monstre qu'il avait mille sujets de haïr. Cependant le père de Florine, qui devenait vieux, tomba malade et mourut. La fortune de la méchante reine et sa fille changea de face: elles étaient regardées comme des favorites qui avaient abusé de leur faveur, le peuple mutiné courut au palais demander la princesse Florine, la reconnaissant pour souveraine. La reine, irritée, voulut traiter l'affaire avec hauteur; elle parut sur un balcon et menaça les mutins. En même temps la sédition devint générale; on enfonce les portes de son appartement, on le pille, et on l'assomme à coups de pierres. Truitonne s'enfuit chez sa marraine la fée Soussio; elle ne courait pas moins de dangers que sa mère.
Les grands du royaume s'assemblèrent promptement et montèrent à la tour, où la princesse était fort malade: elle ignorait la mort de son père et le supplice de son ennemie. Quand elle entendit tant de bruit, elle ne douta pas qu'on ne vînt la prendre pour la faire mourir. Elle n'en fut point effrayée: la vie lui était odieuse depuis qu'elle avait perdu l'oiseau bleu. Mais ses sujets s'étant jetés à ses pieds, lui apprirent le changement qui venait d'arriver à sa fortune. Elle n'en fut point émue. Ils la portèrent dans son palais et la couronnèrent.
Les soins infinis que l'on prit de sa santé, et l'envie qu'elle avait d'aller chercher l'oiseau bleu, contribuèrent beaucoup à la rétablir, et lui donnèrent bientôt assez de force pour nommer un conseil, afin d'avoir soin de son royaume en son absence; et puis elle prit pour des mille millions de pierreries, et elle partit une nuit toute seule, sans que personne sût où elle allait.
L'enchanteur qui prenait soin des affaires du roi Charmant, n'ayant pas assez de pouvoir pour détruire ce que Soussio avait fait, s'avisa de l'aller trouver et de lui proposer quelque accommodement en faveur duquel elle rendrait au roi sa figure naturelle. Il prit les grenouilles et vola chez la fée, qui causait dans ce moment avec Truitonne. D'un enchanteur à une fée il n'y a que la main; ils se connaissaient depuis cinq ou six cents ans, et dans cet espace de temps ils avaient été mille fois bien et mal ensemble. Elle le reçut très agréablement.
—Que me veut mon compère? lui dit-elle (c'est ainsi qu'ils se nomment tous). Y a-t-il quelque chose pour son service qui dépende de moi?
—Oui, ma commère, dit le magicien, vous pouvez tout pour ma satisfaction; il s'agit du meilleur de mes amis, d'un roi que vous avez rendu infortuné.
—Ha! ha! je vous entends, compère, s'écria Soussio, j'en suis fâchée, mais il n'y a point de grâce à espérer pour lui, s'il ne veut épouser ma filleule; la voilà belle et jolie, comme vous voyez: qu'il se consulte.
L'enchanteur pensa demeurer muet, il la trouva laide; cependant il ne pouvait se résoudre à s'en aller sans régler quelque chose avec elle, parce que le roi avait couru mille risques depuis qu'il était en cage. Le clou qui l'accrochait s'était rompu; la cage était tombée, et Sa Majesté emplumée souffrit beaucoup de cette chute; Minet, qui se trouvait dans la chambre lorsque cet accident arriva, lui donna un coup de griffe dans l'œil dont il pensa rester borgne. Une autre fois on avait oublié de lui donner à boire; il allait le grand chemin d'avoir la pépie, quand on l'en garantit par quelques gouttes d'eau. Un petit coquin de singe, s'étant échappé, attrapa ses plumes au travers des barreaux de sa cage, et il l'épargna aussi peu qu'il aurait fait un geai ou un merle. Le pire de tout cela, c'est qu'il était sur le point de perdre son royaume; ses héritiers faisaient tous les jours des fourberies nouvelles pour prouver qu'il était mort. Enfin l'enchanteur conclut avec sa commère Soussio qu'elle mènerait Truitonne dans le palais du roi Charmant; qu'elle y resterait quelques mois, pendant lesquels il prendrait sa résolution de l'épouser, et qu'elle lui rendrait sa figure, quitte à reprendre celle d'oiseau, s'il ne voulait pas se marier.
La fée donna des habits tout d'or et d'argent à Truitonne, puis elle la fit monter en trousse derrière elle sur un dragon, et elles se rendirent au royaume de Charmant, qui venait d'y arriver avec son fidèle ami l'enchanteur. En trois coups de baguette il se vit le même qu'il avait été, beau, aimable, spirituel et magnifique; mais il achetait bien cher le temps dont on diminuait sa pénitence: la seule pensée d'épouser Truitonne le faisait frémir. L'enchanteur lui disait les meilleures raisons qu'il pouvait, elles ne faisaient qu'une médiocre impression sur son esprit; et il était moins occupé de la conduite de son royaume que des moyens de proroger le terme que Soussio lui avait donné pour épouser Truitonne.
Cependant la reine Florine, déguisée sous un habit de paysanne, avec ses cheveux épars et mêlés, qui cachaient son visage, un chapeau de paille sur la tête, un sac de toile sur son épaule, commença son voyage, tantôt à pied, tantôt à cheval, tantôt par mer, tantôt par terre: elle faisait toute la diligence possible; mais, ne sachant où elle devait tourner ses pas, elle craignait toujours d'aller d'un côté pendant que son aimable roi serait de l'autre. Un jour qu'elle s'était arrêtée au bord d'une fontaine dont l'eau argentée bondissait sur de petits cailloux, elle eut envie de se laver les pieds; elle s'assit sur le gazon, elle releva ses blonds cheveux avec un ruban, et mit ses pieds dans le ruisseau: elle ressemblait à Diane qui se baigne au retour d'une chasse. Il passa dans cet endroit une petite vieille toute voûtée, appuyée sur un gros bâton; elle s'arrêta, et lui dit:
—Que faites-vous là, ma belle fille? vous êtes bien seule!
—Ma bonne mère, dit la reine, je ne laisse pas d'être en grande compagnie, car j'ai avec moi les chagrins, les inquiétudes et les déplaisirs.
À ces mots, ses yeux se couvrirent de larmes.
—Quoi! si jeune, vous pleurez, dit la bonne femme. Ah! ma fille, ne vous affligez pas. Dites-moi ce que vous avez sincèrement, et j'espère vous soulager.
La reine le voulut bien; elle lui conta ses ennuis, la conduite que la fée Soussio avait tenue dans cette affaire, et enfin comme elle cherchait l'oiseau bleu.
La petite vieille se redresse, s'agence, change tout d'un coup de visage, paraît belle, jeune, habillée superbement; et regardant la reine avec un sourire gracieux:
—Incomparable Florine, lui dit-elle, le roi que vous cherchez n'est plus oiseau; ma sœur Soussio lui a rendu sa première figure, il est dans son royaume; ne vous affligez point; vous y arriverez, et vous viendrez à bout de votre dessein. Voici quatre œufs; vous les casserez dans vos pressants besoins, et vous y trouverez des secours qui vous seront utiles.
En achevant ces mots, elle disparut.
Florine se sentit fort consolée de ce qu'elle venait d'entendre; elle mit les œufs dans son sac, et tourna ses pas vers le royaume de Charmant.
Après avoir marché huit jours et huit nuits sans s'arrêter, elle arrive au pied d'une montagne prodigieuse par sa hauteur, toute d'ivoire, et si droite que l'on n'y pouvait mettre les pieds sans tomber. Elle fit mille tentatives inutiles; elle glissait, elle se fatiguait, et, désespérée d'un obstacle si insurmontable, elle se coucha au pied de la montagne, résolue de s'y laisser mourir, quand elle se souvint des œufs que la fée lui avait donnés. Elle en prit un:
—Voyons, dit-elle, si elle ne s'est point moquée de moi en me promettant les secours dont j'aurais besoin.
Dès qu'elle l'eut cassé, elle y trouva de petits crampons d'or, qu'elle mit à ses pieds et à ses mains. Quand elle les eut, elle monta la montagne d'ivoire sans aucune peine, car les crampons entraient dedans et l'empêchaient de glisser. Lorsqu'elle fut tout en haut, elle eut de nouvelles peines pour descendre: toute la vallée était d'une seule glace de miroir. Il y avait autour plus de soixante mille femmes qui s'y miraient avec un plaisir extrême, car ce miroir avait bien deux lieues de large et six de haut. Chacune s'y voyait selon ce qu'elle voulait être: la rouge y paraissait blonde, la brune avait les cheveux noirs, la vieille croyait être jeune, la jeune n'y vieillissait point; enfin, tous les défauts y étaient si bien cachés, que l'on y venait des quatre coins du monde. Il y avait de quoi mourir de rire, de voir les grimaces et les minauderies que la plupart de ces coquettes faisaient. Cette circonstance n'y attirait pas moins d'hommes; le miroir leur plaisait aussi. Il faisait paraître aux uns de beaux cheveux, aux autres la taille plus haute et mieux prise, l'air martial, et meilleure mine. Les femmes, dont ils se moquaient, ne se moquaient pas moins d'eux; de sorte que l'on appelait cette montagne de mille noms différents. Personne n'était jamais parvenu jusqu'au sommet; et, quand on vit Florine, les dames poussèrent de longs cris de désespoir:
—Où va cette malavisée? disaient-elles. Sans doute qu'elle a assez d'esprit pour marcher sur notre glace: du premier pas elle brisera tout.
Elles faisaient un bruit épouvantable. La reine ne savait comment faire, car elle voyait un grand péril à descendre par là; elle cassa un autre œuf, dont il sortit deux pigeons et un chariot, qui devint en même temps assez grand pour s'y placer commodément; puis les pigeons descendirent doucement avec la reine, sans qu'il lui arrivât rien de fâcheux. Elle leur dit:
—Mes petits amis, si vous vouliez me conduire jusqu'au lieu où le roi Charmant tient sa cour, vous n'obligeriez point une ingrate.
Les pigeons, civils et obéissants, ne s'arrêtèrent ni jour ni nuit qu'ils ne fussent arrivés aux portes de la ville. Florine descendit et leur donna à chacun un doux baiser plus estimable qu'une couronne.
Oh! que le cœur lui battait en entrant! Elle se barbouilla le visage pour n'être point connue. Elle demanda aux passants où elle pouvait voir le roi. Quelques-uns se prirent à rire.
—Voir le roi? lui dirent-ils. Hé, que lui veux-tu, ma Mie-Souillon? Va, va te décrasser, tu n'as pas les yeux assez bons pour voir un tel monarque.
La reine ne répondit rien: elle s'éloigna doucement et demanda encore à ceux qu'elle rencontra où elle se pourrait mettre pour voir le roi.
—Il doit venir demain au temple avec la princesse Truitonne, lui dit-on; car enfin il consent à l'épouser.
Ciel! quelle nouvelle! Truitonne, l'indigne Truitonne sur le point d'épouser le roi! Florine pensa mourir; elle n'eut plus de force pour parler ni pour marcher: elle se mit sous une porte, assise sur des pierres, bien cachée de ses cheveux et de son chapeau de paille.
—Infortunée que je suis! disait-elle, je viens ici pour augmenter le triomphe de ma rivale et me rendre témoin de sa satisfaction! C'était donc à cause d'elle que l'oiseau bleu cessa de me venir voir! C'était pour ce petit monstre qu'il me faisait la plus cruelle de toutes les infidélités, pendant qu'abîmée dans la douleur je m'inquiétais pour la conservation de sa vie! Le traître avait changé; et, se souvenant moins de moi que s'il ne m'avait jamais vue, il me laissait le soin de m'affliger de sa trop longue absence, sans se soucier de la mienne.
Quand on a beaucoup de chagrin, il est rare d'avoir bon appétit; la reine chercha où se loger, et se coucha sans souper. Elle se leva avec le jour, elle courut au temple; elle n'y entra qu'après avoir essuyé mille rebuffades des gardes et des soldats. Elle vit le trône du roi et celui de Truitonne, qu'on regardait déjà comme la reine. Quelle douleur pour une personne aussi tendre et aussi délicate que Florine! Elle s'approcha du trône de sa rivale; elle se tint debout, appuyée contre un pilier de marbre. Le roi vint le premier, plus beau et plus aimable qu'il eût été de sa vie. Truitonne parut ensuite, richement vêtue, et si laide, qu'elle en faisait peur. Elle regarda la reine en fronçant le sourcil.
—Qui es-tu, lui dit-elle, pour oser t'approcher de mon excellente figure, et si près de mon trône d'or?
—Je me nomme Mie-Souillon, répondit-elle; je viens de loin pour vous vendre des raretés.
Elle fouilla aussitôt dans son sac de toile; elle en tira des bracelets d'émeraude que le roi Charmant lui avait donnés.
—Ho! ho! dit Truitonne, voilà de jolies verrines! En veux-tu une pièce de cinq sous?
—Montrez-les, madame, aux connaisseurs, dit la reine, et puis nous ferons notre marché.
Truitonne, qui aimait le roi plus tendrement qu'une telle bête n'en était capable, étant ravie de trouver des occasions de lui parler, s'avança jusqu'à son trône et lui montra les bracelets, le priant de lui dire son sentiment. À la vue de ces bracelets, il se souvint de ceux qu'il avait donnés à Florine; il pâlit, il soupira, et fut longtemps sans répondre; enfin, craignant qu'on ne s'aperçût de l'état où ses différentes pensées le réduisaient, il se fit un effort et lui répliqua:
—Ces bracelets valent, je crois, autant que mon royaume; je pensais qu'il n'y en avait qu'une paire au monde, mais en voilà de semblables.
Truitonne revint de son trône, où elle avait moins bonne mine qu'une huître à l'écaille; elle demanda à la reine combien, sans surfaire, elle voulait de ces bracelets.
—Vous auriez trop de peine à me les payer, madame, dit-elle; il vaut mieux vous proposer un autre marché. Si vous me voulez procurer de coucher une nuit dans le cabinet des échos qui est au palais du roi, je vous donnerai mes émeraudes.
—Je le veux bien, Mie-Souillon, dit Truitonne en riant comme une perdue et montrant des dents plus longues que les défenses d'un sanglier.
Le roi ne s'informa point d'où venaient ces bracelets, moins par indifférence pour celle qui les présentait (bien qu'elle ne fût guère propre à faire naître la curiosité), que par un éloignement invincible qu'il sentait pour Truitonne. Or, il est à propos qu'on sache que, pendant qu'il était oiseau bleu, il avait conté à la princesse qu'il y avait sous son appartement un cabinet, qu'on appelait le cabinet des échos, qui était si ingénieusement fait, que tout ce qui s'y disait fort bas était entendu du roi lorsqu'il était couché dans sa chambre; et, comme Florine voulait lui reprocher son infidélité, elle n'en avait point imaginé de meilleur moyen.
On la mena dans le cabinet par ordre de Truitonne: elle commença ses plaintes et ses regrets.
—Le malheur dont je voulais douter n'est que trop certain, cruel oiseau bleu! dit-elle. Tu m'as oubliée, tu aimes mon indigne rivale! Les bracelets que j'ai reçus de ta déloyale main n'ont pu me rappeler à ton souvenir, tant j'en suis éloignée!
Alors les sanglots interrompirent ses paroles, et, quand elle eut assez de forces pour parler, elle se plaignit encore et continua jusqu'au jour. Les valets de chambre l'avaient entendue toute la nuit gémir et soupirer: ils le dirent à Truitonne, qui lui demanda quel tintamarre elle avait fait. La reine lui dit qu'elle dormait si bien, qu'ordinairement elle rêvait et qu'elle parlait très souvent haut. Pour le roi, il ne l'avait point entendue, par une fatalité étrange: c'est que, depuis qu'il avait aimé Florine, il ne pouvait plus dormir, et lorsqu'il se mettait au lit pour prendre quelque repos, on lui donnait de l'opium.
La reine passa une partie du jour dans une étrange inquiétude.
—S'il m'a entendue, disait-elle, se peut-il une indifférence plus cruelle? S'il ne m'a pas entendue, que ferai-je pour parvenir à me faire entendre?
Il ne se trouvait plus de raretés extraordinaires, car des pierreries sont toujours belles; mais il fallait quelque chose qui piquât le goût de Truitonne: elle eut recours à ses œufs. Elle en cassa un; aussitôt il en sortit un petit carrosse d'acier poli, garni d'or de rapport: il était attelé de six souris vertes, conduites par un raton couleur de rose, et le postillon, qui était aussi de famille ratonnière, était gris de lin. Il y avait dans ce carrosse quatre marionnettes plus fringantes et plus spirituelles que toutes celles qui paraissent aux foires Saint-Germain et Saint-Laurent; elles faisaient des choses surprenantes, particulièrement deux petites Égyptiennes qui, pour danser la sarabande et les passe-pied, ne l'auraient pas cédé à Leance.
La reine demeura ravie de ce nouveau chef-d'œuvre de l'art nécromancien; elle ne dit mot jusqu'au soir, qui était l'heure que Truitonne allait à la promenade; elle se mit dans une allée, faisant galoper ses souris, qui traînaient le carrosse, les ratons et les marionnettes. Cette nouveauté étonna si fort Truitonne, qu'elle s'écria deux ou trois fois:
—Mie-Souillon, Mie-Souillon, veux-tu cinq sous du carrosse et de ton attelage souriquois?
—Demandez aux gens de lettres et aux docteurs de ce royaume, dit Florine, ce qu'une telle merveille peut valoir, et je m'en rapporterai à l'estimation du plus savant.
Truitonne, qui était absolue en tout, lui répliqua:
—Sans m'importuner plus longtemps de ta crasseuse présence, dis-m'en le prix.
—Dormir encore dans le cabinet des échos, dit-elle, est tout ce que je demande.
—Va, pauvre bête, répliqua Truitonne, tu n'en seras pas refusée; et se tournant vers ses dames:
—Voilà une sotte créature, dit-elle, de retirer si peu d'avantages de ses raretés.
La nuit vint. Florine dit tout ce qu'elle put imaginer de plus tendre, et elle le dit aussi inutilement qu'elle l'avait déjà fait, parce que le roi ne manquait jamais de prendre son opium. Les valets de chambre disaient entre eux:
—Sans doute que cette paysanne est folle: qu'est-ce qu'elle raisonne toute la nuit?
—Avec cela, disaient les autres, il ne laisse pas d'y avoir de l'esprit et de la passion dans ce qu'elle conte.
Elle attendait impatiemment le jour, pour voir quel effet ses discours auraient produit.
—Quoi! ce barbare est devenu sourd à ma voix! disait-elle. Il n'entend plus sa chère Florine? Ah! quelle faiblesse de l'aimer encore! que je mérite bien les marques de mépris qu'il me donne!
Mais elle y pensait inutilement, elle ne pouvait se guérir de sa tendresse. Il n'y avait plus qu'un œuf dans son sac dont elle dût espérer du secours; elle le cassa: il en sortit un pâté de six oiseaux qui étaient bardés, cuits et fort bien apprêtés; avec cela ils chantaient merveilleusement bien, disaient la bonne aventure, et savaient mieux la médecine qu'Esculape. La reine resta charmée d'une chose si admirable; elle fut avec son pâté parlant dans l'antichambre de Truitonne.
Comme elle attendait qu'elle passât, un des valets de chambre du roi s'approcha d'elle et lui dit:
—Ma Mie-Souillon, savez-vous bien que, si le roi ne prenait pas de l'opium pour dormir, vous l'étourdiriez assurément? car vous jasez la nuit d'une manière surprenante.
Florine ne s'étonna plus de ce qu'il ne l'avait pas entendue; elle fouilla dans son sac et lui dit:
—Je crains si peu d'interrompre le repos du roi, que, si vous voulez ne point lui donner d'opium ce soir, en cas que je couche dans ce même cabinet, toutes ces perles et tous ces diamants seront pour vous.
Le valet de chambre y consentit et lui en donna sa parole. À quelques moments de là, Truitonne vint; elle aperçut la reine avec son pâté, qui feignait de le vouloir manger.
—Que fais-tu là, Mie-Souillon? lui dit-elle.
—Madame, répliqua Florine, je mange des astrologues, des musiciens et des médecins.
En même temps tous les oiseaux se mettent à chanter plus mélodieusement que des sirènes; puis ils s'écrièrent:
—Donnez la pièce blanche et nous vous dirons votre bonne aventure. Un canard, qui dominait, dit plus haut que les autres:
—Can, can, can, je suis médecin, je guéris de tous les maux et de toute sorte de folie, hormis de celle d'amour.
Truitonne, plus surprise de tant de merveilles qu'elle l'eût été de ses jours, jura:
—Par la vertuchou, voilà un excellent pâté! je le veux avoir; çà, çà, Mie-Souillon, que t'en donnerai-je?
—Le prix ordinaire, dit-elle: coucher dans le cabinet des échos, et rien davantage.
—Tiens, dit généreusement Truitonne (car elle était de belle humeur par l'acquisition d'un tel pâté), tu en auras une pistole.
Florine, plus contente qu'elle l'eût encore été, parce qu'elle espérait que le roi l'entendrait, se retira en la remerciant.
Dès que la nuit parut, elle se fit conduire dans le cabinet, souhaitant avec ardeur que le valet de chambre lui tînt parole, et qu'au lieu de donner de l'opium au roi il lui présentât quelque autre chose qui pût le tenir éveillé. Lorsqu'elle crut que chacun s'était endormi, elle commença ses plaintes ordinaires.
—À combien de périls me suis-je exposée, disait-elle, pour te chercher, pendant que tu me fuis et que tu veux épouser Truitonne. Que t'ai-je donc fait, cruel, pour oublier tes serments? Souviens-toi de ta métamorphose, de mes bontés, de nos tendres conversations.
Elle les répéta presque toutes, avec une mémoire qui prouvait assez que rien ne lui était plus cher que ce souvenir.
Le roi ne dormait point, et il entendait si distinctement la voix de Florine et toutes ses paroles, qu'il ne pouvait comprendre d'où elles venaient; mais son cœur, pénétré de tendresse, lui rappela si vivement l'idée de son incomparable princesse qu'il sentit sa séparation avec la même douleur qu'au moment où les couteaux l'avaient blessé sur le cyprès. Il se mit à parler de son côté comme la reine avait fait du sien.
—Ah! princesse, dit-il, trop cruelle pour un amant qui vous adorait! est-il possible que vous m'ayez sacrifié à nos communs ennemis?
Florine entendit ce qu'il disait, et ne manqua pas de lui répondre et de lui apprendre que, s'il voulait entretenir la Mie-Souillon, il serait éclairci de tous les mystères qu'il n'avait pu pénétrer jusqu'alors. À ces mots, le roi, impatient, appela un de ses valets de chambre et lui demanda s'il ne pouvait point trouver Mie-Souillon et l'amener. Le valet de chambre répliqua que rien n'était plus aisé, parce qu'elle couchait dans le cabinet des échos.
Le roi ne savait qu'imaginer. Quel moyen de croire qu'une si grande reine que Florine fût déguisée en souillon? Et quel moyen de croire que Mie-Souillon eût la voix de la reine et sût des secrets si particuliers, à moins que ce ne fût elle-même? Dans cette incertitude il se leva, et, s'habillant avec précipitation, il descendit par un degré dérobé dans le cabinet des échos, dont la reine avait ôté la clef, mais le roi en avait une qui ouvrait toutes les portes du palais.
Il la trouva avec une légère robe de taffetas blanc, qu'elle portait sous ses vilains habits; ses beaux cheveux couvraient ses épaules; elle était couchée sur un lit de repos, et une lampe un peu éloignée ne rendait qu'une lumière sombre. Le roi entra tout d'un coup; et, son amour l'emportant sur son ressentiment, dès qu'il la reconnut il vint se jeter à ses pieds, il mouilla ses mains de ses larmes et pensa mourir de joie, de douleur et de mille pensées différentes qui lui passèrent en même temps dans l'esprit.
La reine ne demeura pas moins troublée; son cœur se serra, elle pouvait à peine soupirer. Elle regardait fixement le roi sans lui rien dire; et, quand elle eut la force de lui parler, elle n'eut pas celle de lui faire des reproches; le plaisir de le revoir lui fit oublier pour quelque temps les sujets de plainte qu'elle croyait avoir. Enfin, ils s'éclaircirent, ils se justifièrent; leur tendresse se réveilla; et tout ce qui les embarrassait, c'était la fée Soussio.
Mais dans ce moment, l'enchanteur, qui aimait le roi, arriva avec une fée fameuse: c'était justement celle qui donna les quatre œufs à Florine. Après les premiers compliments, l'enchanteur et la fée déclarèrent que, leur pouvoir étant uni en faveur du roi et de la reine, Soussio ne pouvait rien contre eux, et qu'ainsi leur mariage ne recevrait aucun retardement.
Il est aisé de se figurer la joie de ces deux jeunes amants: dès qu'il fut jour, on la publia dans tout le palais, et chacun était ravi de voir Florine. Ces nouvelles allèrent jusqu'à Truitonne; elle accourut chez le roi; quelle surprise d'y trouver sa belle rivale! Dès qu'elle voulut ouvrir la bouche pour lui dire des injures, l'enchanteur et la fée parurent, qui la métamorphosèrent en truie, afin qu'il lui restât au moins une partie de son nom et de son naturel grondeur. Elle s'enfuit toujours grognant jusque dans la basse-cour, où de longs éclats de rire que l'on fit sur elle achevèrent de la désespérer.
Le roi Charmant et la reine Florine, délivrés d'une personne si odieuse, ne pensèrent plus qu'à la fête de leurs noces; la galanterie et la magnificence y parurent également; il est aisé de juger de leur félicité, après de si longs malheurs.
Quand Truitonne aspirait à l'hymen de Charmant,Et que, sans avoir pu lui plaire,Elle voulait former ce triste engagementQue la mort seule peut défaire,Qu'elle était imprudente, hélas!Sans doute elle ignorait qu'un pareil mariageDevient un funeste esclavage,Si l'amour ne le forme pas.Je trouve que Charmant fut sage.À mon sens, il vaut beaucoup mieuxÊtre oiseau bleu, corbeau, devenir hibou même,Que d'éprouver la peine extrêmeD'avoir ce que l'on hait toujours devant les yeux.En ces sortes d'hymens notre siècle est fertile:Les hymens seraient plus heureux,Si l'on trouvait encore quelque enchanteur habileQui voulût s'opposer à ces coupables nœuds,Et ne jamais souffrir que l'hyménée unisse,Par intérêt ou par caprice,Deux cœurs infortunés, s'ils ne s'aiment tous deux.
Quand Truitonne aspirait à l'hymen de Charmant,Et que, sans avoir pu lui plaire,Elle voulait former ce triste engagementQue la mort seule peut défaire,Qu'elle était imprudente, hélas!
Sans doute elle ignorait qu'un pareil mariageDevient un funeste esclavage,Si l'amour ne le forme pas.Je trouve que Charmant fut sage.
À mon sens, il vaut beaucoup mieuxÊtre oiseau bleu, corbeau, devenir hibou même,Que d'éprouver la peine extrêmeD'avoir ce que l'on hait toujours devant les yeux.
En ces sortes d'hymens notre siècle est fertile:Les hymens seraient plus heureux,Si l'on trouvait encore quelque enchanteur habileQui voulût s'opposer à ces coupables nœuds,Et ne jamais souffrir que l'hyménée unisse,Par intérêt ou par caprice,Deux cœurs infortunés, s'ils ne s'aiment tous deux.
Il y avait une fois un roi et une reine qui n'avaient qu'une fille. Sa beauté, sa douceur et son esprit, qui étaient incomparables, la firent nommer Gracieuse. Elle faisait toute la joie de sa mère. Il n'y avait point de matin qu'on ne lui apportât une belle robe, tantôt de brocart d'or, de velours ou de satin. Elle était parée à merveille, sans en être ni plus fière, ni plus glorieuse. Elle passait la matinée avec des personnes savantes, qui lui apprenaient toutes sortes de sciences; et l'après-dîner, elle travaillait auprès de la reine. Quand il était temps de faire collation, on lui servait des bassins pleins de dragées, et plus de vingt pots de confitures: aussi disait-on partout qu'elle était la plus heureuse princesse de l'univers.
Il y avait dans cette même cour une vieille fille fort riche, appelée la duchesse Grognon, qui était affreuse de tout point: ses cheveux étaient d'un roux couleur de feu; elle avait le visage épouvantablement gros et couvert de boutons; de deux yeux qu'elle avait eus autrefois, il ne lui en restait qu'un chassieux; sa bouche était si grande qu'on eût dit qu'elle voulait manger tout le monde; mais, comme elle n'avait point de dents, on ne la craignait pas; elle était bossue devant et derrière, et boiteuse des deux côtés. Ces sortes de monstres portent envie à toutes les belles personnes: elle haïssait mortellement Gracieuse, et se retira de la cour pour n'en entendre plus dire de bien. Elle fut dans un château à elle qui n'était pas éloigné. Quand quelqu'un l'allait voir et qu'on lui racontait des merveilles de la princesse, elle s'écriait en colère:
—Vous mentez, vous mentez, elle n'est point aimable, j'ai plus de charmes dans mon petit doigt qu'elle n'en a dans toute sa personne.
Cependant la reine tomba malade et mourut. La princesse Gracieuse pensa mourir aussi de douleur d'avoir perdu une si bonne mère; le roi regrettait beaucoup une si bonne femme. Il demeura près d'un an enfermé dans son palais. Enfin les médecins, craignant qu'il ne tombât malade, lui ordonnèrent de se promener et de se divertir. Il fut à la chasse et comme la chaleur était grande, en passant par un gros château qu'il trouva sur son chemin, il y entra pour se reposer.
Aussitôt la duchesse Grognon, avertie de l'arrivée du roi (car c'était son château), vint le recevoir, et lui dit que l'endroit le plus frais de sa maison, c'était une grande cave bien voûtée, fort propre, où elle le priait de descendre. Le roi y fut avec elle, et voyant deux cents tonneaux rangés les uns sur les autres, il lui demanda si c'était pour elle seule qu'elle faisait une si grosse provision.
—Oui, sire, dit-elle, c'est pour moi seule; je serai bien aise de vous en faire goûter; voilà du Canarie, du Saint-Laurent, du Champagne, de l'Hermitage, du Rivesalte, du Rossolis, Persicot, Fenouillet: duquel voulez-vous?
—Franchement, dit le roi, je tiens que le vin de Champagne vaut mieux que tous les autres.
Aussitôt Grognon prit un petit marteau, et frappa, toc, toc; il sort du tonneau un millier de pistoles.
—Qu'est-ce que cela signifie? dit-elle en souriant.
Elle cogne l'autre tonneau, toc, toc; il en sort un boisseau de doubles louis d'or.
—Je n'entends rien à cela, dit-elle encore en souriant plus fort.
Elle passe à un troisième tonneau, et cogne, toc, toc; il en sort tant de perles et de diamants que la terre en était toute couverte.
—Ah! s'écria-t-elle, je n'y comprends rien; sire, il faut qu'on m'ait volé mon bon vin, et qu'on ait mis à la place ces bagatelles.
—Bagatelles! dit le roi, qui était bien étonné; vertuchou, madame Grognon, appelez-vous cela des bagatelles? Il y en a pour acheter dix royaumes grands comme Paris.
—Eh bien! dit-elle, sachez que tous ces tonneaux sont pleins d'or et de pierreries; je vous en ferai le maître à condition que vous m'épouserez.
—Ah! répliqua le roi, qui aimait uniquement l'argent, je ne demande pas mieux, dès demain si vous voulez.
—Mais, dit-elle, il y a encore une condition, c'est que je veux être maîtresse de votre fille comme l'était sa mère; qu'elle dépende entièrement de moi, et que vous m'en laissiez la disposition.
—Vous en serez la maîtresse, dit le roi, touchez là.
Grognon mit la main dans la sienne; ils sortirent ensemble de la riche cave, dont elle lui donna la clef. Aussitôt il revint à son palais. Gracieuse, entendant le roi son père, courut au-devant de lui; elle l'embrassa, et lui demanda s'il avait fait une bonne chasse.
—J'ai pris, dit-il, une colombe tout en vie.
—Ah! sire, dit la princesse, donnez-la-moi, je la nourrirai.
—Cela ne se peut, continua-t-il, car, pour m'expliquer plus intelligiblement, il faut vous raconter que j'ai rencontré la duchesse Grognon, et que je l'ai prise pour ma femme.
—Ô ciel, s'écria Gracieuse dans son premier mouvement, peut-on l'appeler une colombe? C'est bien plutôt une chouette.
—Taisez-vous, dit le roi en se fâchant, je prétends que vous l'aimiez et la respectiez autant que si elle était votre mère: allez promptement vous parer, car je veux retourner dès aujourd'hui au-devant d'elle.
La princesse était fort obéissante; elle entra dans sa chambre afin de s'habiller. Sa nourrice connut bien sa douleur à ses yeux.
—Qu'avez-vous, ma chère petite? lui dit-elle; vous pleurez?
—Hélas! ma chère nourrice, répliqua Gracieuse, qui ne pleurerait? Le roi va me donner une marâtre; et pour comble de disgrâce, c'est ma plus cruelle ennemie; c'est, en un mot, l'affreuse Grognon. Quel moyen de la voir dans ces beaux lits que la reine ma bonne mère avait si délicatement brodés de ses mains? Quel moyen de caresser une magote qui voudrait m'avoir donné la mort?
—Ma chère enfant, répliqua la nourrice, il faut que votre esprit vous élève autant que votre naissance; les princesses comme vous doivent de plus grands exemples que les autres. Et quel plus bel exemple y a-t-il que d'obéir à son père, et de se faire violence pour lui plaire? Promettez-moi donc que vous ne témoignerez point à Grognon la peine que vous avez.
La princesse ne pouvait s'y résoudre; mais la sage nourrice lui dit tant de raisons qu'enfin elle s'engagea de faire bon visage, et d'en bien user avec sa belle-mère.
Elle s'habilla aussitôt d'une robe verte à fond d'or; elle laissa tomber ses blonds cheveux sur ses épaules, flottant au gré du vent, comme c'était la mode en ce temps-là, et elle mit sur sa tête une légère couronne de roses et de jasmins, dont toutes les feuilles étaient d'émeraudes. En cet état Vénus, mère des Amours, aurait été moins belle; cependant la tristesse qu'elle ne pouvait surmonter paraissait sur son visage.
Mais pour revenir à Grognon, cette laide créature était bien occupée à se parer. Elle se fit faire un soulier plus haut de demi-coudée que l'autre, pour paraître un peu moins boiteuse; elle se fit faire un corps rembourré sur une épaule pour cacher sa bosse; elle mit un œil d'émail le mieux fait qu'elle pût trouver; elle se farda pour se blanchir; elle teignit ses cheveux roux en noir; puis elle mit une robe de satin amarante doublée de bleu, avec une jupe jaune et des rubans violets. Elle voulut faire son entrée à cheval, parce qu'elle avait ouï dire que les reines d'Espagne faisaient ainsi la leur.
Pendant que le roi donnait ses ordres et que Gracieuse attendait le moment de partir pour aller au-devant de Grognon, elle descendit toute seule dans le jardin, et passa dans un petit bois fort sombre où elle s'assit sur l'herbe. «Enfin, dit-elle, me voici en liberté; je peux pleurer tant que je voudrai sans qu'on s'y oppose.» Aussitôt elle se prit à soupirer et pleurer tant et tant que ses yeux paraissaient deux fontaines d'eau vive. En cet état elle ne songeait plus à retourner au palais, quand elle vit venir un page vêtu de satin vert, qui avait des plumes blanches et la plus belle tête du monde; il mit un genou en terre et lui dit:
—Princesse, le roi vous attend.
Elle demeura surprise de tous les agréments qu'elle remarquait en ce jeune page; et, comme elle ne le connaissait point, elle crut qu'il devait être du train de Grognon.
—Depuis quand, lui dit-elle, le roi vous a-t-il reçu au nombre de ses pages?
—Je ne suis pas au roi, madame, lui dit-il; je suis à vous: et je ne veux être qu'à vous.
—Vous êtes à moi? répliqua-t-elle tout étonnée, et je ne vous connais point.
—Ah! princesse! lui dit-il, je n'ai pas encore osé me faire connaître; mais les malheurs dont vous êtes menacée par le mariage du roi m'obligent à vous parler plus tôt que je n'aurais fait: j'avais résolu de laisser au temps et à mes services le soin de vous déclarer ma passion, et....
—Quoi! un page, s'écria la princesse, un page a l'audace de me dire qu'il m'aime! Voici le comble à mes disgrâces.
—Ne vous effrayez point, belle Gracieuse, lui dit-il d'un air tendre et respectueux; je suis Percinet, prince assez connu par mes richesses et mon savoir, pour que vous ne trouviez point d'inégalité entre nous. Il n'y a que votre mérite et votre beauté qui puissent y en mettre. Je vous aime depuis longtemps; je suis souvent dans les lieux où vous êtes, sans que vous me voyiez. Le don de féerie que j'ai reçu en naissant m'a été d'un grand secours pour me procurer le plaisir de vous voir: je vous accompagnerai aujourd'hui partout sous cet habit, et j'espère ne vous être pas tout à fait inutile.
À mesure qu'il parlait, la princesse le regardait dans un étonnement dont elle ne pouvait revenir.
—C'est vous, beau Percinet, lui dit-elle, c'est vous que j'avais tant d'envie de voir et dont on raconte des choses si surprenantes! Que j'ai de joie que vous vouliez être de mes amis! Je ne crains plus la méchante Grognon, puisque vous entrez dans mes intérêts.
Ils se dirent encore quelques paroles, et puis Gracieuse fut au palais, où elle trouva un cheval tout harnaché et caparaçonné que Percinet avait fait entrer dans l'écurie, et que l'on crut qui était pour elle. Elle monta dessus. Comme c'était un grand sauteur, le page le prit par la bride et le conduisit, se tournant à tous moments vers la princesse pour avoir le plaisir de la regarder.
Quand le cheval qu'on menait à Grognon parut auprès de celui de Gracieuse, il avait l'air d'une franche rosse, et la housse du beau cheval était si éclatante de pierreries que celle de l'autre ne pouvait entrer en comparaison. Le roi, qui était occupé de mille choses, n'y prit pas garde; mais tous les seigneurs n'avaient des yeux que pour la princesse, dont ils admiraient la beauté, et pour son page vert, qui était lui seul plus joli que tous ceux de la cour.
On trouva Grognon en chemin, dans une calèche découverte, plus laide et plus mal bâtie qu'une paysanne. Le roi et la princesse l'embrassèrent. On lui présenta son cheval pour monter dessus; mais voyant celui de Gracieuse:
—Comment! dit-elle, cette créature aura un plus beau cheval que moi! J'aimerais mieux n'être jamais reine et retourner à mon riche château que d'être traitée d'une telle manière.
Le roi aussitôt commanda à la princesse de mettre pied à terre, et de prier Grognon de lui faire l'honneur de monter sur son cheval. La princesse obéit sans répliquer. Grognon ne la regarda ni ne la remercia; elle se fit guinder sur le beau cheval: elle ressemblait à un paquet de linge sale. Il y avait huit gentilshommes qui la tenaient, de peur qu'elle ne tombât. Elle n'était pas encore contente; elle grommelait des menaces entre ses dents. On lui demanda ce qu'elle avait.
—J'ai, dit-elle, qu'étant la maîtresse, je veux que le page vert tienne la bride de mon cheval, comme il faisait quand Gracieuse le montait.
Le roi ordonna au page vert de conduire le cheval de la reine. Percinet jeta les yeux sur la princesse, et elle sur lui, sans dire un pauvre mot: il obéit, et toute la cour se mit en marche; les tambours et les trompettes faisaient un bruit désespéré. Grognon était ravie: avec son nez plat et sa bouche de travers, elle ne se serait pas changée pour Gracieuse.
Mais dans le temps que l'on y pensait le moins, voilà le beau cheval qui se met à sauter, à ruer et à courir si vite que personne ne pouvait l'arrêter. Il emporta Grognon. Elle se tenait à la selle et aux crins; elle criait de toute sa force; enfin elle tomba le pied pris dans l'étrier. Il la traîna bien loin sur des pierres, sur des épines et dans la boue, où elle resta presque ensevelie. Comme chacun la suivait, on l'eut bientôt jointe. Elle était tout écorchée, sa tête cassée en quatre ou cinq endroits, un bras rompu. Il n'a jamais été une mariée en plus mauvais état.
Le roi paraissait au désespoir. On la ramassa comme un verre brisé en pièces; son bonnet était d'un côté, ses souliers de l'autre. On la porta dans la ville, on la coucha, et l'on fit venir les meilleurs chirurgiens. Toute malade qu'elle était, elle ne laissait pas de tempêter.
—Voilà un tour de Gracieuse, disait-elle; je suis certaine qu'elle n'a pris ce beau et méchant cheval que pour m'en faire envie, et qu'il me tuât. Si le roi ne m'en fait pas raison je retournerai dans mon riche château, et je ne le verrai de mes jours.
L'on fut dire au roi la colère de Grognon. Comme sa passion dominante était l'intérêt, la seule idée de perdre les mille tonneaux d'or et de diamants le fit frémir, et l'aurait porté à tout. Il accourut auprès de la crasseuse malade; il se mit à ses pieds, et lui jura qu'elle n'avait qu'à prescrire une punition proportionnée à la faute de Gracieuse, et qu'il l'abandonnait à son ressentiment. Elle lui dit que cela suffisait, qu'elle l'allait envoyer quérir.
En effet, on vint dire à la princesse que Grognon la demandait. Elle devint pâle et tremblante, se doutant bien que ce n'était pas pour la caresser. Elle regarda de tous côtés si Percinet ne paraissait point; elle ne le vit pas, et elle s'achemina bien triste vers l'appartement de Grognon. À peine y fut-elle entrée qu'on ferma les portes; puis quatre femmes, qui ressemblaient à quatre furies, se jetèrent sur elle par l'ordre de leur maîtresse, lui arrachèrent ses beaux habits, et déchirèrent sa chemise. Quand ses épaules furent découvertes, ces cruelles mégères ne pouvaient soutenir l'éclat de leur blancheur; elles fermaient les yeux comme si elles eussent regardé longtemps de la neige.
—Allons, allons, courage, criait l'impitoyable Grognon du fond de son lit; qu'on me l'écorche, et qu'il ne lui reste pas un petit morceau de cette peau blanche qu'elle croit si belle.
En toute autre détresse, Gracieuse aurait souhaité le beau Percinet; mais se voyant presque nue, elle était trop modeste pour vouloir que ce prince en fût témoin, et elle se préparait à tout souffrir comme un pauvre mouton. Les quatre furies tenaient chacune une poignée de verges épouvantables; elles avaient encore de gros balais pour en prendre de nouvelles, de sorte qu'elles l'assommaient sans quartier; et à chaque coup la Grognon disait:
—Plus fort, plus fort, vous l'épargnez.
Il n'y a personne qui ne croie, après cela, que la princesse était écorchée depuis la tête jusqu'aux pieds: l'on se trompe toutefois, car le galant Percinet avait fasciné les yeux de ces femmes: elles pensaient avoir des verges à la main, c'étaient des plumes de mille couleurs; et dès qu'elles commencèrent, Gracieuse les vit et cessa d'avoir peur, disant tout bas:
—Ah! Percinet, vous m'êtes venu secourir bien généreusement! Qu'aurais-je fait sans vous?
Les fouetteuses se lassèrent tant qu'elles ne pouvaient plus remuer les bras; elles la tamponnèrent dans ses habits, et la mirent dehors avec mille injures.
Elle revint dans sa chambre, feignant d'être bien malade; elle se mit au lit, et commanda qu'il ne restât auprès d'elle que sa nourrice, à qui elle conta toute son aventure. À force de conter elle s'endormit: la nourrice s'en alla; et en se réveillant elle vit dans un petit coin le page vert, qui n'osait par respect s'approcher. Elle lui dit qu'elle n'oublierait de sa vie les obligations qu'elle lui avait; qu'elle le conjurait de ne la pas abandonner à la fureur de son ennemie, et de vouloir se retirer, parce qu'on lui avait toujours dit qu'il ne fallait pas demeurer seule avec les garçons. Il répliqua qu'elle pouvait remarquer avec quel respect il en usait; qu'il était bien juste, puisqu'elle était sa maîtresse, qu'il lui obéît en toutes choses, même aux dépens de sa propre satisfaction. Là-dessus il la quitta, après lui avoir conseillé de feindre d'être malade du mauvais traitement qu'elle avait reçu.
Grognon fut si aise de savoir Gracieuse en cet état, qu'elle en guérit la moitié plus tôt qu'elle n'aurait fait; et les noces s'achevèrent avec une grande magnificence. Mais comme le roi savait que par-dessus toutes choses Grognon aimait à être vantée pour belle, il fit faire son portrait, et ordonna un tournoi, où six des plus adroits chevaliers de la cour devaient soutenir, envers et contre tous, que la reine Grognon était la plus belle princesse de l'univers. Il vint beaucoup de chevaliers et d'étrangers pour soutenir le contraire. Cette magote était présente à tout, placée sur un grand balcon tout couvert de brocart d'or, et elle avait le plaisir de voir que l'adresse de ses chevaliers lui faisait gagner sa méchante cause. Gracieuse était derrière elle, qui s'attirait mille regards. Grognon, folle et vaine, croyait qu'on n'avait des yeux que pour elle.
Il n'y avait presque plus personne qui osât disputer sur la beauté de Grognon, lorsqu'on vit arriver un jeune chevalier qui tenait un portrait dans une boîte de diamants. Il dit qu'il soutenait que Grognon était la plus laide de toutes les femmes, et que celle qui était peinte dans sa boîte était la plus belle de toutes les filles. En même temps il court contre les six chevaliers, qu'il jette par terre; il s'en présente six autres, et jusqu'à vingt-quatre, qu'il abattit tous. Puis il ouvrit sa boîte, et il leur dit que pour les consoler il allait leur montrer ce beau portrait. Chacun le reconnut pour être celui de la princesse Gracieuse: il lui fit une profonde révérence, et se retira sans avoir voulu dire son nom; mais elle ne douta point que ce ne fût Percinet.
La colère pensa suffoquer Grognon: la gorge lui enfla; elle ne pouvait prononcer une parole. Elle faisait signe que c'était à Gracieuse qu'elle en voulait; et quand elle put s'en expliquer, elle se mit à faire une vie de désespérée.
—Comment, disait-elle, oser me disputer le prix de la beauté! Faire recevoir un tel affront à mes chevaliers! Non, je ne puis le souffrir; il faut que je me venge ou que je meure.
—Madame, lui dit la princesse, je vous proteste que je n'ai aucune part à ce qui vient d'arriver; je signerai de mon sang, si vous voulez, que vous êtes la plus belle personne du monde, et que je suis un monstre de laideur.
—Ah! vous plaisantez, ma petite mignonne, répliqua Grognon; mais j'aurai mon tour avant peu.
L'on alla dire au roi les fureurs de sa femme, et que la princesse mourait de peur; qu'elle le suppliait d'avoir pitié d'elle, parce que s'il l'abandonnait à la reine, elle lui ferait mille maux. Il ne s'en émut pas davantage, et répondit seulement:
—Je l'ai donnée à sa belle-mère, elle en fera comme il lui plaira.
La méchante Grognon attendait la nuit impatiemment. Dès qu'elle fut venue, elle fit mettre les chevaux à sa chaise roulante; l'on obligea Gracieuse d'y monter, et sous une grosse escorte on la conduisit à cent lieues de là, dans une grande forêt, où personne n'osait passer parce qu'elle était pleine de lions, d'ours, de tigres et de loups. Quand ils eurent percé jusqu'au milieu de cette horrible forêt, ils la firent descendre et l'abandonnèrent, quelque prière qu'elle pût leur faire d'avoir pitié d'elle. «Je ne vous demande pas la vie, leur disait-elle, je ne vous demande qu'une prompte mort; tuez-moi pour m'épargner tous les maux qui vont m'arriver.» C'était parler à des sourds; ils ne daignèrent pas lui répondre, et s'éloignant d'elle d'une grande vitesse, ils laissèrent cette belle et malheureuse fille toute seule. Elle marcha quelque temps sans savoir où elle allait, tantôt se heurtant contre un arbre, tantôt tombant, tantôt embarrassée dans les buissons; enfin, accablée de douleur, elle se jeta par terre, sans avoir la force de se relever. «Percinet, s'écriait-elle quelquefois, Percinet, où êtes-vous? Est-il possible que vous m'ayez abandonnée?» Comme elle disait ces mots, elle vit tout d'un coup la plus belle et la plus surprenante chose du monde: c'était une illumination si magnifique qu'il n'y avait pas un arbre dans la forêt où il n'y eût plusieurs lustres remplis de bougies: et dans le fond d'une allée elle aperçut un palais tout de cristal, qui brillait autant que le soleil. Elle commença de croire qu'il entrait du Percinet dans ce nouvel enchantement; elle sentit une joie mêlée de crainte. «Je suis seule, disait-elle; ce prince est jeune, aimable, amoureux; je lui dois la vie. Ah! c'en est trop! éloignons-nous de lui: il vaut mieux mourir que de l'aimer.» En disant ces mots, elle se leva malgré sa lassitude et sa faiblesse, et, sans tourner les yeux vers le beau château, elle marcha d'un autre côté, si troublée et si confuse dans les différentes pensées qui l'agitaient qu'elle ne savait pas ce qu'elle faisait.
Dans ce moment elle entendit du bruit derrière elle: la peur la saisit, elle crut que c'était quelque bête féroce qui l'allait dévorer. Elle regarda en tremblant, et elle vit le prince Percinet aussi beau que l'on dépeint l'amour.
—Vous me fuyez, lui dit-il, ma princesse; vous me craignez quand je vous adore. Est-il possible que vous soyez si peu instruite de mon respect, et de me croire capable d'en manquer pour vous? Venez, venez sans alarme dans le palais de féerie, je n'y entrerai pas si vous me le défendez; vous y trouverez la reine ma mère, et mes sœurs, qui vous aiment déjà tendrement, sur ce que je leur ai dit de vous.
Gracieuse, charmée de la manière soumise et engageante dont lui parlait son jeune amant, ne put refuser d'entrer avec lui dans un petit traîneau peint et doré, que deux cerfs tiraient d'une vitesse prodigieuse, de sorte qu'en très peu de temps il la conduisit en mille endroits de cette forêt, qui lui semblèrent admirables. On voyait clair partout; il y avait des bergers et des bergères vêtus galamment, qui dansaient au son des flûtes et des musettes. Elle voyait en d'autres lieux, sur le bord des fontaines, des villageois avec leurs maîtresses, qui mangeaient et qui chantaient gaiement.
—Je croyais, lui dit-elle, cette forêt inhabitée, mais tout m'y paraît peuplé et dans la joie.
—Depuis que vous y êtes, ma princesse, répliqua Percinet, il n'y a plus dans cette sombre solitude que des plaisirs et d'agréables amusements: les amours vous accompagnent, les fleurs naissent sous vos pas.
Gracieuse n'osa répondre; elle ne voulait point s'embarquer dans ces sortes de conversations, et elle pria le prince de la mener auprès de la reine sa mère.
Aussitôt il dit à ses cerfs d'aller au palais de féerie. Elle entendit en arrivant une musique admirable, et la reine avec deux de ses filles, qui étaient toutes charmantes, vinrent au-devant d'elle, l'embrassèrent, et la menèrent dans une grande salle, dont les murs étaient de cristal de roche: elle y remarqua avec beaucoup d'étonnement que son histoire jusqu'à ce jour y était gravée, et même la promenade qu'elle venait de faire avec le prince dans le traîneau; mais cela était d'un travail si fini que les Phidias et tout ce que l'ancienne Grèce nous vante n'en auraient pu approcher.
—Vous avez des ouvriers bien diligents, dit Gracieuse à Percinet; à mesure que je fais une action et un geste, je le vois gravé.
—C'est que je ne veux rien perdre de tout ce qui a quelque rapport à vous, ma princesse, répliqua-t-il. Hélas! en aucun endroit je ne suis ni heureux ni content.
Elle ne lui répondit rien, et remercia la reine de la manière dont elle la recevait. On servit un grand repas, où Gracieuse mangea de bon appétit, car elle était ravie d'avoir trouvé Percinet au lieu des ours et des lions qu'elle craignait dans la forêt. Quoiqu'elle fût bien lasse, il l'engagea de passer dans un salon tout brillant d'or et de peintures, où l'on représenta un opéra: c'étaient les amours de Psyché et de Cupidon, mêlés de danses et de petites chansons. Un jeune berger vint chanter ces paroles: