L'on vous aime, Gracieuse, et le dieu d'amour mêmeNe saurait pas aimer au point que l'on vous aime.Imitez pour le moins les tigres et les ours,Qui se laissent dompter aux plus petits amours.Des plus fiers animaux le naturel sauvageS'adoucit aux plaisirs où l'amour les engage:Tous parlent de l'amour et s'en laissent charmer;Vous seule êtes farouche et refusez d'aimer.
L'on vous aime, Gracieuse, et le dieu d'amour mêmeNe saurait pas aimer au point que l'on vous aime.Imitez pour le moins les tigres et les ours,Qui se laissent dompter aux plus petits amours.
Des plus fiers animaux le naturel sauvageS'adoucit aux plaisirs où l'amour les engage:Tous parlent de l'amour et s'en laissent charmer;Vous seule êtes farouche et refusez d'aimer.
Elle rougit de s'être ainsi entendu nommer devant la reine et les princesses; elle dit à Percinet qu'elle avait quelque peine que tout le monde entrât dans leurs secrets.
—Je me souviens là-dessus d'une maxime, continua-t-elle, qui m'agrée fort:
Ne faites point de confidence,Et soyez sûr que le silenceA pour moi des charmes puissants:Le monde a d'étranges maximes;Les plaisirs les plus innocentsPassent quelquefois pour des crimes.
Ne faites point de confidence,Et soyez sûr que le silenceA pour moi des charmes puissants:Le monde a d'étranges maximes;Les plaisirs les plus innocentsPassent quelquefois pour des crimes.
Il lui demanda pardon d'avoir fait une chose qui lui avait déplu. L'opéra finit, et la reine l'envoya conduire dans son appartement par les deux princesses. Il n'a jamais été rien de plus magnifique que les meubles, ni de si galant que le lit et la chambre où elle devait coucher. Elle fut servie par vingt-quatre filles vêtues en nymphes; la plus vieille avait dix-huit ans, et chacune paraissait un miracle de beauté. Quand on l'eut mise au lit, l'on commença une musique ravissante pour l'endormir; mais elle était si surprise qu'elle ne pouvait fermer les yeux. «Tout ce que j'ai vu, disait-elle, sont des enchantements. Qu'un prince si aimable et si habile est à redouter! Je ne peux m'éloigner trop tôt de ces lieux.»
Cet éloignement lui faisait beaucoup de peine: quitter un palais si magnifique pour se mettre entre les mains de la barbare Grognon, la différence était grande, on hésiterait à moins. D'ailleurs, elle trouvait Percinet si engageant qu'elle ne voulait pas demeurer dans un palais dont il était le maître.
Lorsqu'elle fut levée, on lui présenta des robes de toutes les couleurs, des garnitures de pierreries de toutes les manières, des dentelles, des rubans, des gants et des bas de soie; tout cela d'un goût merveilleux: rien n'y manquait. On lui mit une toilette d'or ciselé; elle n'avait jamais été si bien parée et n'avait jamais paru si belle. Percinet entra dans sa chambre, vêtu d'un drap d'or et vert (car le vert était sa couleur, parce que Gracieuse l'aimait). Tout ce qu'on nous vante de mieux fait et de plus aimable n'approchait pas de ce jeune prince. Gracieuse lui dit qu'elle n'avait pu dormir, que le souvenir de ses malheurs la tourmentait, et qu'elle ne pouvait s'empêcher d'en appréhender les suites.
—Qu'est-ce qui peut vous alarmer, madame? lui dit-il. Vous êtes souveraine ici, vous y êtes adorée; voudriez-vous m'abandonner pour votre cruelle ennemie?
—Si j'étais la maîtresse de ma destinée, lui dit-elle, le parti que vous me proposez serait celui que j'accepterais; mais je suis comptable de mes actions au roi mon père; il vaut mieux souffrir que de manquer à mon devoir.
Percinet lui dit tout ce qu'il put au monde pour la persuader de l'épouser, elle n'y voulut point consentir, et ce fut presque malgré elle qu'il la retint huit jours, pendant lesquels il imagina mille nouveaux plaisirs pour la divertir.
Elle disait souvent au prince:
—Je voudrais bien savoir ce qui se passe à la cour de Grognon, et comment elle s'est expliquée de la pièce qu'elle m'a faite.
Percinet lui dit qu'il y enverrait son écuyer, qui était homme d'esprit. Elle répliqua qu'elle était persuadée qu'il n'avait besoin de personne pour être informé de ce qui se passait, et qu'ainsi il pouvait le lui dire.
—Venez donc avec moi, lui dit-il, dans la grande tour et vous le verrez vous-même.
Là-dessus il la mena au haut d'une tour prodigieusement haute, qui était toute de cristal de roche, comme le reste du château: il lui dit de mettre son pied sur le sien, et son petit doigt dans sa bouche, puis de regarder du côté de la ville. Elle s'aperçut aussitôt que la vilaine Grognon était avec le roi, et qu'elle lui disait:
—Cette misérable princesse s'est pendue dans la cave, je viens de la voir, elle fait horreur; il faut vivement l'enterrer et vous consoler d'une si petite perte.
Le roi se mit à pleurer la mort de sa fille. Grognon, lui tournant le dos, se retira dans sa chambre, et fit prendre une bûche, que l'on ajusta de cornettes, et bien enveloppée on la mit dans le cercueil; puis par l'ordre du roi, on lui fit un grand enterrement, où tout le monde assista en pleurant, et maudissant la marâtre qu'ils accusaient de cette mort; chacun prit le grand deuil: elle entendait les regrets qu'on faisait de sa perte, et qu'on disait tout bas:
—Quel dommage que cette belle et jeune princesse ait péri par les cruautés d'une si mauvaise créature! Il faudrait la hacher et en faire un pâté.
Le roi ne pouvant ni boire ni manger, pleurait de tout son cœur. Gracieuse, voyant son père si affligé:
—Ah! Percinet, dit-elle, je ne puis souffrir que mon père me croie plus longtemps morte; si vous m'aimez, ramenez-moi.
Quelque chose qu'il pût lui dire, il fallut obéir, quoique avec une répugnance extrême.
—Ma princesse, lui disait-il, vous regretterez plus d'une fois le palais de féerie, car pour moi je n'ose croire que vous me regrettiez; vous m'êtes plus inhumaine que Grognon ne vous l'est.
Quoi qu'il pût lui dire, elle s'entêta de partir; elle prit congé de la mère et des sœurs du prince. Il monta avec elle dans le traîneau, les cerfs se mirent à courir; et comme elle sortait du palais, elle entendit un grand bruit: elle regarda derrière elle, c'était l'édifice qui tombait en mille morceaux.
—Que vois-je! s'écria-t-elle, il n'y a plus ici de palais!
—Non, lui répliqua Percinet, mon palais sera parmi les morts; vous n'y entrerez qu'après votre enterrement.
—Vous êtes en colère, lui dit Gracieuse en essayant de le radoucir; mais, au fond, ne suis-je pas plus à plaindre que vous?
Quand ils arrivèrent, Percinet fit que la princesse, lui et le traîneau devinrent invisibles. Elle monta dans la chambre du roi, et fut se jeter à ses pieds. Lorsqu'il la vit, il eut peur et voulut fuir, la prenant pour un fantôme; elle le retint, et lui dit qu'elle n'était point morte; que Grognon l'avait fait conduire dans la forêt sauvage; qu'elle était montée au haut d'un arbre, où elle avait vécu de fruits; qu'on avait fait enterrer une bûche à sa place, et qu'elle lui demandait en grâce de l'envoyer dans quelqu'un de ses châteaux, où elle ne fût plus exposée aux fureurs de sa marâtre.
Le roi, incertain si elle lui disait vrai, envoya déterrer la bûche, et demeura bien étonné de la malice de Grognon. Tout autre que lui l'aurait fait mettre à la place; mais c'était un pauvre homme faible, qui n'avait pas le courage de se fâcher tout de bon: il caressa beaucoup sa fille et la fit souper avec lui. Quand les créatures de Grognon allèrent lui dire le retour de la princesse, et qu'elle soupait avec le roi, elle commença de faire la forcenée; et courant chez lui, elle lui dit qu'il n'y avait point à balancer, qu'il fallait lui abandonner cette friponne, ou la voir partir dans le même moment pour ne revenir de sa vie; que c'était une supposition de croire qu'elle fût la princesse Gracieuse; qu'à la vérité elle lui ressemblait un peu, mais Gracieuse s'était pendue; qu'elle l'avait vue de ses yeux; et que si l'on ajoutait foi aux impostures de celle-ci, c'était manquer de considération et de confiance pour elle. Le roi, sans dire un mot, lui abandonna l'infortunée princesse, croyant ou feignant de croire que ce n'était pas sa fille.
Grognon, transportée de joie, la traîna, avec le secours de ses femmes, dans un cachot où elle la fit déshabiller. On lui ôta ses riches habits et on la couvrit d'un pauvre guenillon de grosse toile, avec des sabots à ses pieds et un capuchon de bure sur sa tête. À peine lui donna-t-on un peu de paille pour se coucher et du pain bis.
Dans cette détresse, elle se prit à pleurer amèrement et à regretter le château de féerie; mais elle n'osait appeler Percinet à son secours, trouvant qu'elle en avait trop mal usé pour lui, et ne pouvant se promettre qu'il l'aimât assez pour lui aider encore. Cependant la mauvaise Grognon avait envoyé quérir une fée, qui n'était guère moins malicieuse qu'elle.
—Je tiens ici, lui dit-elle, une petite coquine dont j'ai sujet de me plaindre; je veux la faire souffrir et lui donner toujours des ouvrages difficiles, dont elle ne puisse venir à bout, afin de la pouvoir rouer de coups sans qu'elle ait lieu de s'en plaindre; aidez-moi à lui trouver chaque jour de nouvelles peines.
La fée répliqua qu'elle y rêverait et qu'elle reviendrait le lendemain. Elle n'y manqua pas; elle apporta un écheveau de fil gros comme quatre personnes, si délié que le fil se cassait à souffler dessus, et si mêlé, qu'il était en un tampon, sans commencement ni fin. Grognon, ravie, envoya quérir sa belle prisonnière, et lui dit:
—Çà, ma bonne commère, apprêtez vos grosses pattes pour dévider ce fil, et soyez assurée que, si vous en rompez un seul brin, vous êtes perdue, car je vous écorcherai moi-même; commencez quand il vous plaira, mais je veux l'avoir dévidé avant que le soleil se couche.
Puis elle l'enferma sous trois clefs dans une chambre. La princesse n'y fut pas plus tôt que, regardant ce gros écheveau, le tournant et le retournant, cassant mille fils pour un, elle demeura si interdite qu'elle ne voulut pas seulement tenter d'en rien dévider, et le jetant au milieu de la place:
—Va, dit-elle, fil fatal, tu seras cause de ma mort. Ah! Percinet, Percinet, si mes rigueurs ne vous ont point trop rebuté, je ne demande pas que vous me veniez secourir, mais tout au moins venez recevoir mon dernier adieu.
Là-dessus elle se mit à pleurer si amèrement que quelque chose de moins sensible qu'un amant en aurait été touché. Percinet ouvrit la porte avec la même facilité que s'il en eût gardé la clé dans sa poche.
—Me voici, ma princesse, lui dit-il, toujours prêt à vous servir; je ne suis point capable de vous abandonner, quoique vous reconnaissiez mal ma passion.
Il frappa trois coups de sa baguette sur l'écheveau, les fils aussitôt se rejoignirent les uns aux autres; et en deux autres coups tout fut dévidé d'une propreté surprenante. Il lui demanda si elle souhaitait encore quelque chose de lui, et si elle ne l'appellerait jamais que dans ses détresses.
—Ne me faites point de reproches, beau Percinet, dit-elle, je suis déjà assez malheureuse.
—Mais, ma princesse, il ne tient qu'à vous de vous affranchir de la tyrannie dont vous êtes la victime; venez avec moi, faisons notre commune félicité. Que craignez-vous?
—Que vous ne m'aimiez pas assez, répliqua-t-elle; je veux que le temps me confirme vos sentiments. Percinet, outré de ces soupçons, prit congé d'elle et la quitta.
Le soleil était sur le point de se coucher, Grognon en attendait l'heure avec mille impatiences; enfin elle la devança et vint avec ses quatre furies, qui l'accompagnaient partout; elle mit les trois clés dans les trois serrures, et disait en ouvrant la porte:
—Je gage que cette belle paresseuse n'aura fait œuvre de ses dix doigts; elle aura mieux aimé dormir pour avoir le teint frais.
Quand elle fut entrée, Gracieuse lui présenta le peloton de fil, où rien ne manquait. Elle n'eut pas autre chose à dire, sinon qu'elle l'avait sali, qu'elle était une malpropre, et pour cela elle lui donna deux soufflets, dont ses joues blanches et incarnates devinrent bleues et jaunes. L'infortunée Gracieuse souffrit patiemment une insulte qu'elle n'était pas en état de repousser; on la ramena dans son cachot, où elle fut bien enfermée.
Grognon, chagrine de n'avoir pas réussi avec l'écheveau de fil, envoya quérir la fée, et la chargea de reproches.
—Trouvez, lui dit-elle, quelque chose de plus malaisé, pour qu'elle n'en puisse venir à bout.
La fée s'en alla, et le lendemain elle fit apporter une grande tonne pleine de plumes. Il y en avait de toutes sortes d'oiseaux: de rossignols, de serins, de tarins, de chardonnerets, linottes, fauvettes, perroquets, hiboux, moineaux, colombes, autruches, outardes, paons, alouettes, perdrix: je n'aurais jamais fait si je voulais tout nommer. Ces plumes étaient mêlées les unes parmi les autres; les oiseaux mêmes n'auraient pu les reconnaître.
—Voici, dit la fée en parlant à Grognon, de quoi éprouver l'adresse et la patience de votre prisonnière; commandez-lui de trier ces plumes, de mettre celles des paons à part, des rossignols à part, et qu'ainsi de chacune elle fasse un monceau: une fée y serait assez nouvelle. Grognon pâma de joie en se figurant l'embarras de la malheureuse princesse; elle l'envoya quérir, lui fit ses menaces ordinaires, et l'enferma avec la tonne dans la chambre des trois serrures, lui ordonnant que tout l'ouvrage fût fini au coucher du soleil.
Gracieuse prit quelques plumes, mais il lui était impossible de connaître la différence des unes aux autres; elle les rejeta dans la tonne. Elle les prit encore, elle essaya plusieurs fois, et, voyant qu'elle tentait une chose impossible:
—Mourons, dit-elle, d'un ton et d'un air désespérés; c'est ma mort que l'on souhaite, c'est elle qui finira mes malheurs; il ne faut plus appeler Percinet à mon secours: s'il m'aimait, il serait déjà ici.
—J'y suis, princesse, s'écria Percinet en sortant du fond de la tonne, où il était caché, j'y suis pour vous tirer de l'embarras où vous êtes; doutez-vous, après tant de preuves de mon attention, que je vous aime plus que ma vie.
Aussitôt, il frappa trois coups de sa baguette, et les plumes, sortant à milliers de la tonne, se rangeaient d'elles-mêmes par petits monceaux tout autour de la chambre.
—Que ne vous dois-je pas, seigneur, lui dit Gracieuse, sans vous j'allais succomber; soyez certain de toute ma reconnaissance.
Le prince n'oublia rien pour lui persuader de prendre une ferme résolution en sa faveur; elle lui demanda du temps, et, quelque violence qu'il se fit, il lui accorda ce qu'elle voulait.
Grognon vint; elle demeura si surprise de ce qu'elle voyait qu'elle ne savait plus qu'imaginer pour désoler Gracieuse: elle ne laissa pas de la battre, disant que les plumes étaient mal arrangées. Elle envoya quérir la fée, et se mit dans une colère horrible contre elle. La fée ne savait que lui répondre; elle demeurait confondue. Enfin, elle lui dit qu'elle allait employer toute son industrie à faire une boîte qui embarrasserait bien sa prisonnière si elle s'avisait de l'ouvrir; et, quelques jours après, elle lui apporta une boîte assez grande.
—Tenez, dit-elle à Grognon, envoyez porter cela quelque part par votre esclave; défendez-lui bien de l'ouvrir; elle ne pourra s'en empêcher, et vous serez contente.
Grognon ne manqua à rien.
—Portez cette boîte, dit-elle, à mon riche château, et la mettez sur la table du cabinet; mais je vous défends, sous peine de mourir, de regarder ce qui est dedans.
Gracieuse partit avec ses sabots, son habit de toile et son capuchon de laine; ceux qui la rencontraient disaient: «Voici quelque déesse déguisée», car elle ne laissait pas d'être d'une beauté merveilleuse. Elle ne marcha guère sans se lasser beaucoup. En passant dans un petit bois qui était bordé d'une prairie agréable, elle s'assit pour respirer un peu. Elle tenait la boîte sur ses genoux, et tout d'un coup l'envie la prit de l'ouvrir. «Qu'est-ce qui m'en peut arriver? disait-elle. Je n'y prendrai rien, mais tout au moins je verrai ce qui est dedans.» Elle ne réfléchit pas davantage aux conséquences, elle l'ouvrit, et aussitôt il en sort tant de petits hommes et de petites femmes, de violons, d'instruments, de petites tables, petits cuisiniers, petits plats; enfin le géant de la troupe était haut comme le doigt. Ils sautent dans le pré; ils se séparent en plusieurs bandes, et commencent le plus joli bal que l'on ait jamais vu: les uns dansaient, les autres faisaient la cuisine, et les autres mangeaient; les petits violons jouaient à merveille. Gracieuse prit d'abord quelque plaisir à voir une chose si extraordinaire; mais quand elle fut un peu délassée et qu'elle voulut les obliger de rentrer dans la boîte, pas un seul ne le voulut; les petits messieurs et les petites dames s'enfuyaient, les violons de même, et les cuisiniers, avec leurs marmites sur leur tête et les broches sur l'épaule, gagnaient le bois quand elle entrait dans le pré, et passaient dans le pré quand elle venait dans le bois.
—Curiosité trop indiscrète, disait Gracieuse en pleurant, tu vas être bien favorable à mon ennemie! Le seul malheur dont je pouvais me garantir m'arrive par ma faute: non, je ne puis assez me le reprocher. Percinet, s'écria-t-elle, Percinet, s'il est possible que vous aimiez encore une princesse si imprudente, venez m'aider dans la rencontre la plus fâcheuse de ma vie.
Percinet ne se fit pas appeler jusqu'à trois fois; elle l'aperçut avec son riche habit vert.
—Sans la méchante Grognon, lui dit-il, belle princesse, vous ne penseriez jamais à moi.
—Ah! jugez mieux de mes sentiments, répliqua-t-elle, je ne suis ni insensible au mérite, ni ingrate aux bienfaits; il est vrai que j'éprouve votre constance, mais c'est pour la couronner quand j'en serai convaincue.
Percinet, plus content qu'il eût encore été, donna trois coups de baguette sur la boîte: aussitôt petits hommes, petites femmes, violons, cuisiniers et rôti, tout s'y plaça comme s'il ne s'en fût déplacé. Percinet avait laissé dans le bois son chariot; il pria la princesse de s'en servir pour aller au riche château: elle avait bien besoin de cette voiture en l'état où elle était; de sorte que, la rendant invisible, il la mena lui-même, et il eut le plaisir de lui tenir compagnie, plaisir auquel ma chronique dit qu'elle n'était pas indifférente dans le fond de son cœur; mais elle cachait ses sentiments avec soin.
Elle arriva au riche château, et quand elle demanda, de la part de Grognon, qu'on lui ouvrît le cabinet, le gouverneur éclata de rire.
—Quoi, lui dit-il, tu crois en quittant tes moutons entrer dans un si beau lieu? Va, retourne où tu voudras, jamais sabots n'ont été sur un tel plancher.
Gracieuse le pria de lui écrire un mot comme quoi il la refusait; il le voulut bien; et sortant du riche château, elle trouva l'aimable Percinet qui l'attendait et qui la ramena au palais. Il serait difficile d'écrire tout ce qu'il lui dit pendant le chemin, de tendre et de respectueux, pour lui persuader de finir ses malheurs. Elle lui répliqua que, si Grognon lui faisait encore un mauvais tour, elle y consentirait.
Lorsque cette marâtre la vit revenir, elle se jeta sur la fée, qu'elle avait retenue; elle l'égratigna, et l'aurait étranglée si une fée était étranglable. Gracieuse lui présenta le billet du gouverneur et la boîte: elle jeta l'un et l'autre au feu, sans daigner les ouvrir, et, si elle s'en était accrue, elle y aurait bien jeté la princesse; mais elle ne différait pas son supplice pour longtemps.
Elle fit faire un grand trou dans le jardin, aussi profond qu'un puits; l'on posa dessus une grosse pierre. Elle s'alla promener, et dit à Gracieuse et à tous ceux qui l'accompagnaient:
—Voici une pierre sous laquelle je suis avertie qu'il y a un trésor: allons, qu'on la lève promptement.
Chacun y mit la main, et Gracieuse comme les autres: c'était ce qu'on voulait. Dès qu'elle fut au bord, Grognon la poussa rudement dans le puits, et on laissa retomber la pierre qui le fermait.
Pour ce coup-là il n'y avait plus rien à espérer; où Percinet l'aurait-il pu trouver, au fond de la terre? Elle en comprit bien les difficultés et se repentit d'avoir attendu si tard à l'épouser.
—Que ma destinée est terrible! s'écria-t-elle, je suis enterrée toute vivante! ce genre de mort est plus affreux qu'aucun autre. Vous êtes vengé de mes retardements, Percinet, mais je craignais que vous ne fussiez de l'humeur légère des autres hommes, qui changent quand ils sont certains d'être aimés. Je voulais enfin être sûre de votre cœur. Mes injustes défiances sont cause de l'état où je me trouve. Encore, continuait-elle, si je pouvais espérer que vous donnassiez des regrets à ma perte, il me semble qu'elle me serait moins sensible.
Elle parlait ainsi pour soulager sa douleur, quand elle sentit ouvrir une petite porte qu'elle n'avait pu remarquer dans l'obscurité. En même temps elle aperçut le jour, et un jardin rempli de fleurs, de fruits, de fontaines, de grottes, de statues, de bocages et de cabinets; elle n'hésita point à y entrer. Elle s'avança dans une grande allée, rêvant dans son esprit quelle fin aurait ce commencement d'aventure; en même temps elle découvrit le château de féerie: elle n'eut pas de peine à le reconnaître, sans compter que l'on n'en trouve guère tout de cristal de roche, et qu'elle y voyait ses nouvelles aventures gravées. Percinet parut avec la reine sa mère et ses sœurs.
—Ne vous en défendez plus, belle princesse, dit la reine à Gracieuse, il est temps de rendre mon fils heureux et de vous tirer de l'état déplorable où vous vivez sous la tyrannie de Grognon.
La princesse reconnaissante se jeta à ses genoux, et lui dit qu'elle pouvait ordonner de sa destinée, et qu'elle lui obéirait en tout; qu'elle n'avait pas oublié la prophétie de Percinet lorsqu'elle partit du palais de féerie, quand il lui dit que ce même palais serait parmi les morts, et qu'elle n'y entrerait qu'après avoir été enterrée; qu'elle voyait avec admiration son savoir, et qu'elle n'en avait pas moins pour son mérite; qu'ainsi elle l'acceptait pour époux. Le prince se jeta à son tour à ses pieds; en même temps le palais retentit de voix et d'instruments, et les noces se firent avec la dernière magnificence. Toutes les fées de mille lieux à la ronde y vinrent avec des équipages somptueux; les unes arrivèrent dans des chars tirés par des cygnes, d'autres par des dragons, d'autres sur des nues, d'autres dans des globes de feu. Entre celles-là parut la fée qui avait aidé à Grognon à tourmenter Gracieuse; quand elle la reconnut, l'on n'a jamais été plus surpris; elle la conjura d'oublier ce qui s'était passé, et qu'elle chercherait les moyens de réparer les maux qu'elle lui avait fait souffrir. Ce qui est de vrai, c'est qu'elle ne voulut pas demeurer au festin, et que remontant dans son char attelé de deux terribles serpents, elle vola au palais du roi; en ce lieu elle chercha Grognon, et lui tordit le col sans que ses gardes ni ses femmes l'en pussent empêcher.
C'est toi, triste et funeste envie,Qui causes les maux des humains,Et qui de la plus belle vieTroubles les jours les plus sereins.C'est toi qui contre GracieuseDe l'indigne Grognon animas le courroux;C'est toi qui conduisis les coups,Qui la rendirent malheureuse.Hélas! quel eût été son sort,Si de son Percival la constance amoureuseNe l'avait tant de fois dérobée à la mort.Il méritait la récompenseQue reçut son ardeur.Lorsque l'on aime avec constance,Tôt ou tard on se voit dans un parfait bonheur.
C'est toi, triste et funeste envie,Qui causes les maux des humains,Et qui de la plus belle vieTroubles les jours les plus sereins.
C'est toi qui contre GracieuseDe l'indigne Grognon animas le courroux;C'est toi qui conduisis les coups,Qui la rendirent malheureuse.
Hélas! quel eût été son sort,Si de son Percival la constance amoureuseNe l'avait tant de fois dérobée à la mort.
Il méritait la récompenseQue reçut son ardeur.Lorsque l'on aime avec constance,Tôt ou tard on se voit dans un parfait bonheur.
Il était une fois un roi et une reine dont l'union était parfaite; ils s'aimaient tendrement, et leurs sujets les adoraient; mais il manquait à la satisfaction des uns et des autres de leur voir un héritier. La reine, qui était persuadée que le roi l'aimerait encore davantage si elle en avait un, ne manquait pas, au printemps, d'aller boire des eaux qui étaient excellentes. L'on y venait en foule, et le nombre d'étrangers était si grand, qu'il s'en trouvait là de toutes les parties du monde.
Il y avait plusieurs fontaines dans un grand bois où l'on allait boire: elles étaient entourées de marbre et de porphyre, car chacun se piquait de les embellir. Un jour que la reine était assise au bord de la fontaine, elle dit à toutes ses dames de s'éloigner et de la laisser seule; puis elle commença ses plaintes ordinaires:
—Ne suis-je pas bien malheureuse, dit-elle, de n'avoir point d'enfants! les plus pauvres femmes en ont: il y a cinq ans que j'en demande au Ciel: je n'ai pu encore le toucher. Mourrai-je sans avoir cette satisfaction?
Comme elle parlait ainsi, elle remarqua que l'eau de la fontaine s'agitait; puis une grosse écrevisse parut et lui dit:
—Grande reine, vous aurez enfin ce que vous désirez: je vous avertis qu'il y a ici proche un palais superbe que les fées ont bâti; mais il est impossible de le trouver, parce qu'il est environné de nuées fort épaisses que l'œil d'une personne mortelle ne peut pénétrer. Cependant, comme je suis votre très humble servante, si vous voulez vous fier à la conduite d'une pauvre écrevisse, je m'offre de vous y mener.
La reine l'écoutait sans l'interrompre, la nouveauté de voir parler une écrevisse l'ayant fort surprise; elle lui dit qu'elle accepterait avec plaisir ses offres, mais qu'elle ne savait pas aller en reculant comme elle. L'écrevisse sourit, sur-le-champ elle prit la figure d'une belle petite vieille.
—Eh bien! madame, lui dit-elle, n'allons pas à reculons, j'y consens; mais surtout regardez-moi comme une de vos amies, car je ne souhaite que ce qui peut vous être avantageux.
Elle sortit de la fontaine sans être mouillée. Ses habits étaient blancs, doublés de cramoisi, et ses cheveux gris tout renoués de rubans verts. Il ne s'est guère vu de vieille dont l'air fût plus galant. Elle salua la reine et elle en fut embrassée; et, sans tarder davantage, elle la conduisit dans une route du bois qui surprit cette princesse; car, encore qu'elle y fût venue mille et mille fois, elle n'était jamais entrée dans celle-là. Comment y serait-elle entrée? c'était le chemin des fées pour aller à la fontaine. Il était ordinairement fermé de ronces et d'épines; mais quand la reine et sa conductrice parurent, aussitôt les rosiers poussèrent des roses, les jasmins et les orangers entrelacèrent leurs branches pour faire un berceau couvert de feuilles et de fleurs; la terre fut couverte de violettes; mille oiseaux différents chantaient à l'envi sur les arbres.
La reine n'était pas encore revenue de sa surprise, lorsque ses yeux furent frappés par l'éclat sans pareil d'un palais tout de diamant; les murs et les toits, les plafonds, les planchers, les degrés, les balcons, jusqu'aux terrasses, tout était de diamant. Dans l'excès de son admiration, elle ne put s'empêcher de pousser un grand cri et de demander à la galante vieille qui l'accompagnait si ce qu'elle voyait était un songe ou une réalité.
—Rien n'est plus réel, madame, répliqua-t-elle. Aussitôt les portes du palais s'ouvrirent; il en sortit six fées; mais quelles fées! les plus belles et les plus magnifiques qui aient jamais paru dans leur empire. Elles vinrent toutes faire une profonde révérence à la reine, et chacune lui présenta une fleur de pierreries pour lui faire un bouquet; il y avait une rose, une tulipe, une anémone, une ancolie, un œillet et une grenade.
—Madame, lui dirent-elles, nous ne pouvons pas vous donner une plus grande marque de notre considération qu'en vous permettant de nous venir voir ici; nous sommes bien aises de vous annoncer que vous aurez une belle princesse que vous nommerez Désirée; car l'on doit avouer qu'il y a longtemps que vous la désirez. Ne manquez pas, aussitôt qu'elle sera au monde, de nous appeler, parce que nous voulons la douer de toutes sortes de bonnes qualités. Vous n'avez qu'à prendre le bouquet que nous vous donnons et nommer chaque fleur en pensant à nous; soyez certaine qu'aussitôt nous serons dans votre chambre.
La reine, transportée de joie, se jeta à leur col, et les embrassades durèrent plus d'une grosse demi-heure. Après cela, elles prièrent la reine d'entrer dans leur palais, dont on ne peut faire une assez belle description. Elles avaient pris pour le bâtir l'architecte du soleil: il avait fait en petit ce que celui du soleil est en grand. La reine, qui n'en soutenait l'éclat qu'avec peine, fermait à tous moments les yeux. Elles la conduisirent dans leur jardin. Il n'a jamais été de si beaux fruits; les abricots étaient plus gros que la tête, et l'on ne pouvait manger une cerise sans la couper en quatre; d'un goût si exquis, qu'après que la reine en eut mangé, elle ne voulut de sa vie en manger d'autres. Il y avait un verger tout d'arbres factices qui ne laissaient pas d'avoir vie et de croître comme les autres.
De dire tous les transports de la reine, combien elle parla de la petite princesse Désirée, combien elle remercia les aimables personnes qui lui annonçaient une si agréable nouvelle, c'est ce que je n'entreprendrai point; mais enfin il n'y eut aucun terme de tendresse et de reconnaissance oublié. La fée de la Fontaine y trouva toute la part qu'elle méritait. La reine demeura jusqu'au soir dans le palais. Elle aimait la musique: on lui fit entendre des voix qui lui parurent célestes. On la chargea de présents, et, après avoir remercié ces grandes dames, elle revint avec la fée de la Fontaine.
Toute sa maison était très en peine d'elle: on la cherchait avec beaucoup d'inquiétude, on ne pouvait imaginer en quel lieu elle était: ils craignaient même que quelques étrangers audacieux ne l'eussent enlevée, car elle avait de la beauté et de la jeunesse; de sorte que chacun témoigna une joie extrême de son retour; et comme elle ressentait de son côté une satisfaction infinie des bonnes espérances qu'on venait de lui donner, elle avait une conversation agréable et brillante qui charmait tout le monde.
La fée de la Fontaine la quitta proche de chez elle; les compliments et les caresses redoublèrent à leur séparation, et la reine, étant restée encore huit jours aux eaux, ne manqua pas de retourner au palais des fées avec sa coquette vieille, qui paraissait d'abord en écrevisse et puis qui prenait sa forme naturelle.
La reine partit; elle devint grosse et mit au monde une princesse qu'elle appela Désirée. Aussitôt elle prit le bouquet qu'elle avait reçu; elle nomma toutes les fleurs l'une après l'autre, et sur-le-champ on vit arriver les fées. Chacune avait son chariot de différente manière: l'un était d'ébène, tiré par des pigeons blancs; d'autres d'ivoire, que de petits corbeaux traînaient; d'autres encore de cèdre et de calambour. C'était là leur équipage d'alliance et de paix; car, lorsqu'elles étaient fâchées, ce n'étaient que des dragons volants, que des couleuvres, qui jetaient le feu par la gueule et par les yeux; que lions, que léopards, que panthères, sur lesquels elles se transportaient d'un bout du monde à l'autre en moins de temps qu'il n'en faut pour dire bonjour ou bonsoir; mais, cette fois-ci, elles étaient de la meilleure humeur qu'il est possible.
La reine les vit entrer dans sa chambre avec un air gai et majestueux; leurs nains et leurs naines les suivaient, tout chargés de présents. Après qu'elles eurent embrassé la reine et baisé la petite princesse, elles déployèrent sa layette, dont la toile était si fine et si bonne, qu'on pouvait s'en servir cent ans sans l'user: les fées la filaient à leurs heures de loisir. Pour les dentelles, elles surpassaient encore ce que j'ai dit de la toile; toute l'histoire du monde y était représentée, soit à l'aiguille ou au fuseau. Après cela elles montrèrent les langes et les couvertures qu'elles avaient brodés exprès; l'on y voyait représentés mille jeux différents auxquels les enfants s'amusent. Depuis qu'il y a des brodeurs et des brodeuses, il ne s'est rien vu de si merveilleux. Mais quand le berceau parut, la reine s'écria d'admiration, car il surpassait encore tout ce qu'elle avait vu jusqu'alors. Il était d'un bois si rare, qu'il coûtait cent mille écus la livre. Quatre petits amours le soutenaient; c'étaient quatre chefs-d'œuvre, où l'art avait tellement surpassé la matière, quoiqu'elle fût de diamants et de rubis, que l'on n'en peut assez parler. Ces petits amours avaient été animés par les fées, de sorte que, lorsque l'enfant criait, ils le berçaient et l'endormaient; cela était d'une commodité merveilleuse pour les nourrices.
Les fées prirent elles-mêmes la petite princesse sur leurs genoux; elles l'emmaillotèrent et lui donnèrent plus de cent baisers, car elle était déjà si belle, qu'on ne pouvait la voir sans l'aimer. Elles remarquèrent qu'elle avait besoin de téter; aussitôt elles frappèrent la terre avec leur baguette, il parut une nourrice telle qu'il la fallait pour cet aimable poupard. Il ne fut plus question que de douer l'enfant: les fées s'empressèrent de le faire. L'une la doua de vertu et l'autre d'esprit; la troisième d'une beauté miraculeuse; celle d'après d'une heureuse fortune; la cinquième lui désira une longue santé, et la dernière, qu'elle fit bien toutes les choses qu'elle entreprendrait.
La reine, ravie, les remerciait mille et mille fois des faveurs qu'elles venaient de faire à la petite princesse, lorsque l'on vit entrer dans la chambre une si grosse écrevisse, que la porte fut à peine assez large pour qu'elle pût passer.
—Ha! trop ingrate reine, dit l'écrevisse, vous n'avez donc pas daigné vous souvenir de moi? Est-il possible que vous ayez sitôt oublié la fée de la Fontaine et les bons offices que je vous ai rendus en vous menant chez mes sœurs? Quoi! vous les avez toutes appelées, je suis la seule que vous négligez! Il est certain que j'en avais un pressentiment, et c'est ce qui m'obligea de prendre la figure d'une écrevisse lorsque je vous parlai la première fois, voulant marquer par là que votre amitié, au lieu d'avancer, reculerait.
La reine, inconsolable de la faute qu'elle avait faite, l'interrompit et lui demanda pardon; elle lui dit qu'elle avait cru nommer sa fleur comme celle des autres; que c'était le bouquet de pierreries qui l'avait trompée; qu'elle n'était pas capable d'oublier les obligations qu'elle lui avait; qu'elle la suppliait de ne lui point ôter son amitié, et particulièrement d'être favorable à la princesse. Toutes les fées, qui craignaient qu'elle ne la douât de misères et d'infortunes, secondèrent la reine pour l'adoucir:
—Ma chère sœur, lui disaient-elles, que votre altesse ne soit point fâchée contre une reine qui n'a jamais eu dessein de vous déplaire! Quittez, de grâce, cette figure d'écrevisse, faites que nous vous voyions avec tous vos charmes.
J'ai déjà dit que la fée de la Fontaine était assez coquette; les louanges que ses sœurs lui donnèrent l'adoucirent un peu:
—Eh bien! dit-elle, je ne ferai pas à Désirée tout le mal que j'avais résolu, car assurément j'avais envie de la perdre, et rien n'aurait pu m'en empêcher. Cependant je veux bien vous avertir que si elle voit le jour avant l'âge de quinze ans elle aura lieu de s'en repentir; il lui en coûtera peut-être la vie.
Les pleurs de la reine et les prières des illustres fées ne changèrent point l'arrêt qu'elle venait de prononcer. Elle se retira à reculons, car elle n'avait pas voulu quitter sa robe d'écrevisse.
Dès qu'elle fut éloignée de la chambre, la triste reine demanda aux fées un moyen pour préserver sa fille des maux qui la menaçaient. Elles tinrent aussitôt conseil, et enfin, après avoir agité plusieurs avis différents, elles s'arrêtèrent à celui-ci: qu'il fallait bâtir un palais sans portes ni fenêtres, y faire une entrée souterraine, et nourrir la princesse dans ce lieu jusqu'à l'âge fatal où elle était menacée.
Trois coups de baguette commencèrent et finirent ce grand édifice. Il était de marbre blanc et vert par dehors; les plafonds et les planchers de diamants et d'émeraudes qui formaient des fleurs, des oiseaux et mille choses agréables. Tout était tapissé de velours de différentes couleurs, brodé de la main des fées; et, comme elles étaient savantes dans l'histoire, elles s'étaient fait un plaisir de tracer les plus belles et les plus remarquables; l'avenir n'y était pas moins présent que le passé; les actions héroïques du plus grand roi du monde remplissaient plusieurs tentures.
Ici du démon de la ThraceIl a le port victorieux,Les éclairs redoublés qui partent de ses yeuxMarquent sa belliqueuse audace.Là, plus tranquille et plus serein,Il gouverne la France en une paix profonde,Il fait voir par ses lois que le reste du mondeLui doit envier son destin.Par les peintres les plus habilesIl y paraissait peint avec ces divers traits,Redoutable en prenant des villes,Généreux en faisant la paix.
Ici du démon de la ThraceIl a le port victorieux,Les éclairs redoublés qui partent de ses yeuxMarquent sa belliqueuse audace.
Là, plus tranquille et plus serein,Il gouverne la France en une paix profonde,Il fait voir par ses lois que le reste du mondeLui doit envier son destin.
Par les peintres les plus habilesIl y paraissait peint avec ces divers traits,Redoutable en prenant des villes,Généreux en faisant la paix.
Ces sages fées avaient imaginé ce moyen pour apprendre plus aisément à la jeune princesse les divers événements de la vie des héros et des autres hommes.
L'on ne voyait chez elle que par la lumière des bougies, mais il y en avait une si grande quantité, qu'elles faisaient un jour perpétuel. Tous les maîtres dont elle avait besoin pour se rendre parfaite furent conduits en ce lieu; son esprit, sa vivacité et son adresse prévenaient presque toujours ce qu'ils voulaient lui enseigner; et chacun d'eux demeurait dans une admiration continuelle des choses surprenantes qu'elle disait, dans un âge où les autres savent à peine nommer leur nourrice; aussi n'est-on pas doué par les fées pour demeurer ignorante et stupide.
Si son esprit charmait tous ceux qui l'approchaient, sa beauté n'avait pas des effets moins puissants; elle ravissait les plus insensibles, et la reine sa mère ne l'aurait jamais quittée de vue, si son devoir ne l'avait pas attachée auprès du roi. Les bonnes fées venaient voir la princesse de temps en temps; elles lui apportaient des raretés sans pareilles, des habits si bien entendus, si riches et si galants, qu'ils semblaient avoir été faits pour la noce d'une jeune princesse qui n'est pas moins aimable que celle dont je parle; mais entre toutes les fées qui la chérissaient, Tulipe l'aimait davantage, et recommandait plus soigneusement à la reine de ne lui pas laisser voir le jour avant qu'elle eût quinze ans.
—Notre sœur de la Fontaine est vindicative, lui disait-elle, quelque intérêt que nous prenions à cet enfant; elle lui fera du mal si elle peut. Ainsi, madame, vous ne sauriez être trop vigilante là-dessus.
La reine lui promettait de veiller sans cesse à une affaire si importante; mais comme sa chère fille approchait du temps où elle devait sortir de ce château, elle la fit peindre. Son portrait fut porté dans les plus grandes cours de l'univers. À sa vue, il n'y eut aucun prince qui se défendît de l'admirer; mais il y en eut un qui en fut si touché, qu'il ne pouvait plus s'en séparer. Il le mit dans son cabinet, il s'enfermait avec lui, et, lui parlant comme s'il eût été sensible, qu'il eût pu l'entendre, il lui disait les choses du monde les plus passionnées.
Le roi, qui ne voyait presque plus son fils, s'informa de ses occupations, et de ce qui pouvait l'empêcher de paraître aussi gai qu'à son ordinaire. Quelques courtisans, trop empressés de parler, car il y en a plusieurs de ce caractère, lui dirent qu'il était à craindre que le prince ne perdît l'esprit, parce qu'il demeurait des jours entiers enfermé dans son cabinet, où l'on entendait qu'il parlait seul comme s'il eût été avec quelqu'un.
Le roi reçut cet avis avec inquiétude.
—Est-il possible, disait-il à ses confidents, que mon fils perde la raison? Il en a toujours tant marqué! Vous savez l'admiration qu'on a eue pour lui jusqu'à présent, et je ne trouve encore rien d'égaré dans ses yeux; il me paraît seulement plus triste. Il faut que je l'entretienne; je démêlerai peut-être de quelle sorte de folie il est attaqué.
En effet, il l'envoya quérir; il commanda qu'on se retirât, et après plusieurs choses auxquelles il n'avait pas une grande attention et auxquelles aussi il répondit assez mal, le roi lui demanda ce qu'il pouvait avoir pour que son humeur et sa personne fussent si changées. Le prince, croyant ce moment favorable, se jeta à ses pieds:
—Vous avez résolu, lui dit-il, de me faire épouser la princesse Noire; vous trouverez des avantages dans son alliance que je ne puis vous promettre dans celle de la princesse Désirée; mais, seigneur, je trouve des charmes dans celle-ci que je ne rencontrerai point dans l'autre.
—Et où les avez-vous vues? dit le roi.
—Les portraits de l'une et de l'autre m'ont été apportés, répliqua le prince Guerrier (c'est ainsi qu'on le nommait depuis qu'il avait gagné trois grandes batailles); je vous avoue que j'ai pris une si forte passion pour la princesse Désirée, que si vous ne retirez les paroles que vous avez données à la Noire, il faut que je meure, heureux de cesser de vivre en perdant l'espérance d'être à ce que j'aime.
—C'est donc avec son portrait, reprit gravement le roi, que vous prenez en gré de faire des conversations qui vous rendent ridicule à tous les courtisans? Ils vous croient insensé, et si vous saviez ce qui m'est revenu là-dessus, vous auriez honte de marquer tant de faiblesse.
—Je ne puis me reprocher une si belle flamme, répondit-il; lorsque vous aurez vu le portrait de cette charmante princesse, vous approuverez ce que je sens pour elle.
—Allez donc le quérir tout à l'heure, dit le roi avec un air d'impatience qui faisait connaître son chagrin.
Le prince en aurait eu de la peine, s'il n'avait pas été certain que rien au monde ne pouvait égaler la beauté de Désirée. Il courut dans son cabinet, et revint chez le roi; il demeura presque aussi enchanté que son fils:
—Ah! dit-il, mon cher Guerrier, je consens à ce que vous souhaitez; je rajeunirai lorsque j'aurai une si aimable princesse à ma cour. Je vais dépêcher sur-le-champ des ambassadeurs à celle de la Noire pour retirer ma parole: quand je devrais avoir une rude guerre contre elle, j'aime mieux m'y résoudre.
Le prince baisa respectueusement les mains de son père, et lui embrassa plus d'une fois les genoux. Il avait tant de joie, qu'on le reconnaissait à peine; il pressa le roi de dépêcher des ambassadeurs, non seulement à la Noire, mais aussi à la Désirée, et il souhaita qu'il choisît pour cette dernière l'homme le plus capable et le plus riche, parce qu'il fallait paraître dans une occasion si célèbre et persuader ce qu'il désirait. Le roi jeta les yeux sur Becafigue; c'était un jeune seigneur très éloquent, qui avait cent millions de rentes. Il aimait passionnément le prince Guerrier; il fit, pour lui plaire, le plus grand équipage et la plus belle livrée qu'il put imaginer. Sa diligence fut extrême, car l'amour du prince augmentait chaque jour, et sans cesse il le conjurait de partir.
—Songez, lui disait-il confidemment, qu'il y va de ma vie; que je perds l'esprit lorsque je pense que le père de cette princesse peut prendre des engagements avec quelque autre, sans vouloir les rompre en ma faveur, et que je la perdrais pour jamais.
Becafigue le rassurait afin de gagner du temps, car il était bien aise que sa dépense lui fît honneur. Il mena quatre-vingts carrosses tout brillants d'or et de diamants; la miniature la mieux finie n'approche pas de celle qui les ornait. Il y avait cinquante autres carrosses, vingt-quatre mille pages à cheval, plus magnifiques que les princes, et le reste de ce grand cortège ne se démentait en rien.
Lorsque l'ambassadeur prit son audience de congé du prince, il l'embrassa étroitement:
—Souvenez-vous, mon cher Becafigue, lui dit-il, que ma vie dépend du mariage que vous allez négocier; n'oubliez rien pour persuader, et amenez l'aimable princesse que j'adore.
Il le chargea aussitôt de mille présents où la galanterie égalait la magnificence: ce n'était que devises amoureuses gravées sur des cachets de diamants, des montres dans des escarboucles, chargées des chiffres de Désirée; des bracelets de rubis taillés en cœur. Enfin que n'avait-il pas imaginé pour lui plaire!
L'ambassadeur portait le portrait de ce jeune prince, qui avait été peint par un homme si savant, qu'il parlait et faisait de petits compliments pleins d'esprit. À la vérité il ne répondait pas à tout ce qu'on lui disait, mais il ne s'en fallait guère. Becafigue promit au prince de ne rien négliger pour sa satisfaction, et il ajouta qu'il portait tant d'argent, que si on lui refusait la princesse, il trouverait le moyen de gagner quelqu'une de ses femmes et de l'enlever.
—Ah! s'écria le prince, je ne puis m'y résoudre; elle serait offensée d'un procédé si peu respectueux.
Becafigue ne répondit rien là-dessus et partit. Le bruit de son voyage prévint son arrivée; le roi et la reine en furent ravis; ils estimaient beaucoup son maître et savaient les grandes actions du prince Guerrier; mais ce qu'ils connaissaient encore mieux, c'était son mérite personnel; de sorte que quand ils auraient cherché dans tout l'univers un mari pour leur fille, ils n'auraient su en trouver un plus digne d'elle. On prépara un palais pour loger Becafigue et l'on donna tous les ordres nécessaires pour que la cour parût dans la dernière magnificence.
Le roi et la reine avaient résolu que l'ambassadeur verrait Désirée; mais la fée Tulipe vint trouver la reine et lui dit:
—Gardez-vous bien, madame, de mener Becafigue chez notre enfant (c'est ainsi qu'elle nommait la princesse); il ne faut pas qu'il la voie si tôt, et ne consentez point à l'envoyer chez le roi qui la demande, qu'elle n'ait passé quinze ans; car je suis assurée que si elle part plus tôt il lui arrivera quelque malheur.
La reine embrassant la bonne Tulipe, elle lui promit de suivre ses conseils, et sur-le-champ elles allèrent voir la princesse.
L'ambassadeur arriva. Son équipage demeura vingt-trois heures à passer; car il avait six cent mille mulets, dont les clochettes et les fers étaient d'or, leurs couvertures de velours et de brocart en broderie de perle. C'était un embarras sans pareil dans les rues: tout le monde était accouru pour le voir. Le roi et la reine allèrent au-devant de lui, tant ils étaient aises de sa venue. Il est inutile de parler de la harangue qu'il fit et des cérémonies qui se passèrent de part et d'autre: on peut assez les imaginer; mais lorsqu'il demanda à saluer la princesse, il demeura bien surpris que cette grâce lui fût déniée.
—Si nous vous refusons, seigneur Becafigue, lui dit le roi, une chose qui paraît si juste, ce n'est point par un caprice qui nous soit particulier; il faut vous raconter l'étrange aventure de notre fille, afin que vous y preniez part. Une fée, au moment de sa naissance, la prit en aversion, et la menaça d'une très grande infortune si elle voyait le jour avant l'âge de quinze ans. Nous la tenons dans un palais où les plus beaux appartements sont sous terre. Comme nous étions dans la résolution de vous y mener, la fée Tulipe nous a prescrit de n'en rien faire.
—Eh! quoi, sire, répliqua l'ambassadeur, aurai-je le chagrin de m'en retourner sans elle? Vous l'accorderez au roi mon maître pour son fils, elle est attendue avec mille impatiences, est-il possible que vous vous arrêtiez à des bagatelles comme sont les prédictions des fées? Voilà le portrait du prince Guerrier que j'ai ordre de lui présenter; il est si ressemblant, que je crois le voir lui-même lorsque je le regarde.
Il le déploya aussitôt; le portrait, qui n'était instruit que pour parler à la princesse, dit:
—Belle Désirée, vous ne pouvez imaginer avec quelle ardeur je vous attends: venez bientôt dans notre cour l'orner des grâces qui vous rendent incomparable.
Le portrait ne dit plus rien; le roi et la reine demeurèrent si surpris qu'ils prièrent Becafigue de le leur donner pour le porter à la princesse. Il en fut ravi, et le remit entre leurs mains.
La reine n'avait point parlé jusqu'alors à sa fille de ce qui se passait; elle avait même défendu aux dames qui étaient auprès d'elle de lui rien dire de l'arrivée de l'ambassadeur: elles ne lui avaient pas obéi, et la princesse savait qu'il s'agissait d'un grand mariage; mais elle était si prudente, qu'elle n'en avait rien témoigné à sa mère. Quand elle lui montra le portrait du prince, qui parlait et qui lui fit un compliment aussi tendre que galant, elle en fut fort surprise; car elle n'avait rien vu d'égal à cela, et la bonne mine du prince, l'air d'esprit, la régularité de ses traits, ne l'étonnaient pas moins que ce que disait le portrait.
—Seriez-vous fâchée, lui dit la reine, en riant, d'avoir un époux qui ressemblât à ce prince?
—Madame, répliqua-t-elle, ce n'est point à moi à faire un choix; ainsi je serai toujours contente de celui que vous me destinerez.
—Mais enfin, ajouta la reine, si le sort tombait sur lui, ne vous estimeriez-vous pas heureuse?
Elle rougit, baissa les yeux, et ne répondit rien. La reine la prit dans ses bras et la baisa plusieurs fois. Elle ne put s'empêcher de verser des larmes lorsqu'elle pensa qu'elle était sur le point de la perdre, car il ne s'en fallait plus que trois mois qu'elle n'eût quinze ans; et cachant son déplaisir, elle lui déclara tout ce qui la regardait dans l'ambassade du célèbre Becafigue; elle lui donna même les raretés qu'il avait apportées pour lui présenter. Elle les admira, elle loua avec beaucoup de goût ce qu'il y avait de plus curieux, mais de temps en temps ses regards s'échappaient pour s'attacher sur le portrait du prince, avec un plaisir qui lui avait été inconnu jusqu'alors.
L'ambassadeur, voyant qu'il faisait des instances inutiles pour qu'on lui donnât la princesse, et qu'on se contentait de la lui promettre, mais si solennellement qu'il n'y avait pas lieu d'en douter, demeura peu auprès du roi, et retourna en poste rendre compte à ses maîtres de sa négociation.
Quand le prince sut qu'il ne pouvait espérer sa chère Désirée de plus de trois mois, il fit des plaintes qui affligèrent toute la cour. Il ne dormait plus, il ne mangeait point; il devint triste et rêveur; la vivacité de son teint se changea en couleur de souci. Il demeurait des jours entiers couché sur un canapé dans son cabinet à regarder le portrait de sa princesse; il lui écrivait à tous moments et présentait les lettres à ce portrait, comme s'il eût été capable de les lire. Enfin ses forces diminuèrent peu à peu, il tomba dangereusement malade, et pour en deviner la cause, il ne fallait ni médecins ni docteurs.
Le roi se désespérait. Il aimait son fils plus tendrement que jamais père n'a aimé le sien. Il se trouvait sur le point de le perdre. Quelle douleur pour un père! Il ne voyait aucun remède qui pût guérir le prince. Il souhaitait Désirée; sans elle il fallait mourir. Il prit donc la résolution, dans une si grande extrémité, d'aller trouver le roi et la reine qui l'avaient promise, pour les conjurer d'avoir pitié de l'état où le prince était réduit, et de ne plus différer un mariage qui ne se ferait jamais s'ils voulaient obstinément attendre que la princesse eût quinze ans.
Cette démarche était extraordinaire; mais elle l'aurait été bien davantage s'il eût laissé périr un fils si aimable et si cher. Cependant il se trouva une difficulté qui était insurmontable: c'est que son grand âge ne lui permettait que d'aller en litière, et cette voiture s'accordait mal avec l'impatience de son fils; de sorte qu'il envoya en poste le fidèle Becafigue, et il écrivit les lettres du monde les plus touchantes pour engager le roi et la reine à ce qu'il souhaitait.
Pendant ce temps, Désirée n'avait guère moins de plaisir à voir le portrait du prince qu'il en avait à regarder le sien. Elle allait à tout moment dans le lieu où il était; et quelque soin qu'elle prît de cacher ses sentiments, on ne laissait pas de les pénétrer. Entre autres, Giroflée et Longue-Épine, qui étaient ses filles d'honneur, s'aperçurent des petites inquiétudes qui commençaient à la tourmenter. Giroflée l'aimait passionnément et lui était fidèle; Longue-Épine de tout temps sentait une jalousie secrète de son mérite et de son rang. Sa mère avait élevé la princesse; après avoir été sa gouvernante, elle devint sa dame d'honneur: elle aurait dû l'aimer comme la chose du monde la plus aimable, quoiqu'elle chérît sa fille jusqu'à la folie; et voyant la haine qu'elle avait pour la belle princesse, elle ne pouvait lui vouloir du bien.
L'ambassadeur que l'on avait dépêché à la cour de la princesse Noire ne fut pas bien reçu lorsqu'on apprit le compliment dont il était chargé. Cette Éthiopienne était la plus vindicative créature du monde; elle trouva que c'était la traiter cavalièrement, après avoir pris des engagements avec elle, de lui envoyer dire ainsi qu'on la remerciait. Elle avait vu un portrait du prince dont elle s'était entêtée, et les Éthiopiennes, quand elles se mêlent d'aimer, aiment avec plus d'extravagance que les autres.
—Comment, monsieur l'ambassadeur, dit-elle, est-ce que votre maître ne me croit pas assez riche ni assez belle? Promenez-vous dans mes États, vous trouverez qu'il n'en est guère de plus vastes; venez dans mon trésor royal voir plus d'or que toutes les mines du Pérou n'en ont jamais fourni; enfin regardez la noirceur de mon teint, ce nez écrasé, ces grosses lèvres; n'est-ce pas ainsi qu'il faut être pour être belle?
—Madame, répondit l'ambassadeur, qui craignait les bastonnades plus que tous ceux qu'on envoie à la Porte, je blâme mon maître autant qu'il est permis à un sujet; et si le Ciel m'avait mis sur le premier trône de l'univers, je sais vraiment bien à qui je l'offrirais.
—Cette parole vous sauvera la vie, lui dit-elle. J'avais résolu de commencer ma vengeance sur vous; mais il y aurait de l'injustice, puisque vous n'êtes pas cause du mauvais procédé de votre prince. Allez lui dire qu'il me fait plaisir de rompre avec moi, parce que je n'aime pas les malhonnêtes gens.
L'ambassadeur, qui ne demandait pas mieux que son congé, l'eut à peine obtenu qu'il en profita.
Mais l'Éthiopienne était trop piquée contre le prince Guerrier pour lui pardonner. Elle monta dans un char d'ivoire traîné par six autruches qui faisaient dix lieues par heure. Elle se rendit au palais de la fée de la Fontaine; c'était sa marraine et sa meilleure amie. Elle lui raconta son aventure et la pria avec les dernières instances de servir son ressentiment. La fée fut sensible à la douleur de sa filleule; elle regarda dans le livre qui dit tout, et elle connut aussitôt que le prince Guerrier ne quittait la princesse Noire que pour la princesse Désirée, qu'il l'aimait éperdument, et qu'il était même malade de la seule impatience de la voir. Cette connaissance ralluma sa colère, qui était presque éteinte, et comme elle ne l'avait pas vue depuis le moment de sa naissance, il est à croire qu'elle aurait négligé de lui faire du mal si la vindicative Noiron ne l'en avait pas conjurée.
—Quoi! s'écria-t-elle, cette malheureuse Désirée veut donc toujours me déplaire? Non, charmante princesse, non. Ma mignonne, je ne souffrirai pas qu'on te fasse un affront; les cieux et tous les éléments s'intéressent dans cette affaire. Retourne chez toi et te repose sur ta chère marraine.
La princesse Noire la remercia; elle lui fit des présents de fleurs et de fruits qu'elle reçut fort agréablement.
L'ambassadeur Becafigue s'avançait en toute diligence vers la ville capitale où le père de Désirée faisait son séjour. Il se jeta aux pieds du roi et de la reine; il versa beaucoup de larmes, et leur dit, dans les termes les plus touchants, que le prince Guerrier mourrait s'ils lui retardaient plus longtemps le plaisir de voir la princesse leur fille; qu'il ne s'en fallait plus que trois mois qu'elle n'eût quinze ans; qu'il ne lui pouvait rien arriver de fâcheux dans un espace si court; qu'il prenait la liberté de les avertir qu'une si grande crédulité pour de petites fées faisait tort à la majesté royale. Enfin il harangua si bien qu'il eut le don de persuader. On pleura avec lui, se représentant le triste état où le jeune prince était réduit, et puis on lui dit qu'il fallait quelques jours pour se déterminer et lui répondre. Il repartit qu'il ne pouvait donner que quelques heures; que son maître était à l'extrémité; qu'il s'imaginait que la princesse le haïssait, et que c'était elle qui retardait son voyage. On l'assura donc que le soir il saurait ce qu'on pouvait faire.
La reine courut au palais de sa chère fille; elle lui conta tout ce qui se passait. Désirée sentit alors une douleur sans pareille; son cœur se serra, elle s'évanouit, et la reine connut les sentiments qu'elle avait pour le prince.
—Ne vous affligez point, ma chère enfant, lui dit-elle, vous pouvez tout pour sa guérison; je ne suis inquiète que pour les menaces que la fée de la Fontaine fit à votre naissance.
—Je me flatte, madame, répliqua-t-elle, qu'en prenant quelques mesures nous tromperons la méchante fée. Par exemple, ne pourrais-je pas aller dans un carrosse tout fermé où je ne verrais point le jour? On l'ouvrirait la nuit pour nous donner à manger; ainsi j'arriverais heureusement chez le prince Guerrier.
La reine goûta beaucoup cet expédient, elle en fit part au roi qui l'approuva aussi; de sorte qu'on envoya dire à Becafigue de venir promptement, et il reçut des assurances certaines que la princesse partirait au plus tôt, ainsi qu'il n'avait qu'à s'en retourner, pour donner cette bonne nouvelle à son maître; et que pour se hâter davantage, on négligerait de lui faire l'équipage et les riches habits qui convenaient à son rang. L'ambassadeur, transporté de joie, se jeta encore aux pieds de leurs majestés, pour les remercier. Il partit ensuite sans avoir vu la princesse.
La séparation du roi et de la reine lui aurait semblé insupportable, si elle avait été moins prévenue en faveur du prince: mais il est de certains sentiments qui étouffent presque tous les autres. On lui fit un carrosse de velours vert par-dehors, orné de grandes plaques d'or, et par dedans de brocart argent et couleur de rose rebrodé; il n'y avait aucune glace; il était fort grand, il fermait mieux qu'une boîte, et un seigneur des premiers du royaume fut chargé des clés qui ouvraient les serrures qu'on avait mises aux portières.