A une portée de fusil du hameau breton que j'habite, il y a une ferme importante, appelée la Ville-Eyrnaud, du nom de son fermier, ou plutôt de sa fermière, Jacquemine Eyrnaud, car Pierre Eyrnaud est mort l'an dernier. Dieu ait son âme!
Établie dans une espèce de manoir, d'ailleurs sans caractère et d'un style hybride, la métairie se relie par de hautes futaies de châtaigniers et des allées magnifiques à cette forêt de Ponthual, sombre et légendaire, qui fut et redeviendrait, au besoin, un repaire de chouans. Un «doué», ou ruisseau aux eaux intermittentes, sépare le corps d'habitation de ses dépendances, potagers, vergers, étables et prairies; il aboutit à un vivier devenu une canarderie tumultueuse, comique, toujours en batailles d'ailes ou de becs. Un radeau, vert de graminées, y flotte et se déplace, et c'est sur le pont rustique qui la traverse que, le soir, au soleil tombant, la mère Eyrnaud préside à la rentrée de ses vaches. Les enfants qui les mènent, avec des baguettes de coudrier, ont l'air de les pousser avec des rayons.
Puis, c'est le tour des chevaux, reconduits à l'écurie par les gars de la fermière. Elle les voit venir, blancs sur le vert bruni des sentes, écartant du garrot les éventails des fougères, et quand ils ont bu au «dormoir», chacun à leur tour, elle est contente et s'en va à la soupe.
Au loin, l'orchestre de la mer enfle ses rumeurs, et les lignes violettes des bois tremblent à l'horizon.
La mère Eyrnaud a sept enfants. Elle les a tous allaités, élevés et gardés. Elle les aime profondément. Ils l'aiment également.
—Ah vère dam, oui, par exemple!
Et, cependant, elle est toujours triste.
Nul ne peut se vanter de l'avoir vue une seule fois rire ou chanter au rouet, et non seulement depuis la mort d'Eyrnaud, mais même auparavant. Une ride, creuse comme une ornière, lui fait deux fronts sous un seul bonnet. Et ils ne savent pas, les gars, ils n'ont jamais su la cause de sa mélancolie. Eyrnaud non plus, ne l'a pas sue, le pauvre cher homme! Quand, de son vivant, il la surprenait les yeux perdus, l'ouïe tendue au bruit des chemins et l'âme toute hors du corps, il soupirait et lui disait:
—A la fin des fins, Jacquemine, tu n'es donc pas heureuse?
—Très heureuse, Pierre, tout va bien.
Mais elle repartait à rêver. Alors, il branlait de la tête et s'en allait fumer sa pipe au bord de la canarderie.
Une seule chose la tirait de son brouillard. Régulièrement, aux temps de la moisson, quand on embauche des gars pour les travaux de la récolte, elle s'activait. C'était elle qui recevait ceux qui venaient se proposer à la ferme, qui traitait avec eux et leur versait la bolée de cidre. Elle les examinait longuement, anxieusement, les tâtait et les faisait causer. Ceux qui avaient vingt ans étaient tous pris et acceptés, fussent-ils ivrognes avérés et fainéants reconnus. S'ils n'avaient pas d'outils, elle leur en procurait, et s'ils prolongeaient plus que de raison la sieste de quatre heures, elle empêchait Eyrnaud de les malmener.
Un jour, il en vint un qui était faible et contrefait, un pauvre «diot» comme on dit ici, plus propre à mendier son pain qu'à le gagner.
—D'où es-tu? lui demanda Jacquemine.
—De Saint-Brieuc.
—Ton nom?
—Je n'en ai pas. Je sommes enfant trouvé.
—Sors-tu de l'asile?
—Da, j'en sortions, comme vous me voyez.
L'infortuné avait les vingt ans requis. La fermière devint pâle et s'accrocha à la table pour ne pas défaillir.
—Je te garde, lui dit-elle, tu vas rester ici, et je te nourrirai.
Elle s'empara du «diot», le décrassa, l'habilla et le fit coucher dans sa chambre. Il resta un mois entier à la Ville-Eyrnaud, inutile et béat; il y serait encore si Eyrnaud ne l'avait, un soir, remis sur le chemin de Saint-Brieuc. Il retourna à l'asile, et il conta son aventure aux Enfants-Trouvés.
De telle sorte qu'à l'août suivant, il amenait quatre camarades à l'embauchage. Mais comme, sur le nombre, il n'y en avait que deux qui eussent vingt et un ans, elle envoya les deux plus jeunes à la fauche et ne garda dans la ferme que les deux autres. Quinze jours, ils y vécurent comme coqs en pâte. Jacquemine, silencieuse à l'ordinaire, les harcelait de questions bizarres, leur écartait les cheveux sur le front, leur prenait les mains et les gardait entre les siennes, allait les écouter dormir, veillait à ce que leurs vêtements fussent en bon état; enfin, elle semblait quelque vieille poule soignant les poussins d'une autre. Quand ils partirent, elle pleura.
Pour le coup, ses sept enfants se fâchèrent, et ils lui adressèrent des reproches. Ils étaient jaloux:
—Sont-ils donc du même sang que nous, pour que tu te lamentes du départ de ces «hossouères»? (étrangers), que tes sept enfants ne te suffisent plus? Tu n'en as que pour eux, et les voilà dételés sans qu'ils t'aient tant seulement payée d'un «merci, madame»!
Eyrnaud mourut à la Saint-Michel dernière, et dans un mois on embauchera à la ferme, pour les moissons d'août.
Il en viendra de Pleurtruit, de Ploubalay et de Plouher, de Saint-Caast et de Saint-Jacut, des solides et des malingres, des paresseux et des braves, et Jacquemine entre eux choisira. Mais pour ce qui est de ceux de Saint-Brieuc, où est l'asile des Enfants-Trouvés, elle ne choisira pas, elle les engagera tous, et s'ils ont vingt-deux ans, ni plus ni moins, et au prix qu'ils y mettront encore. Eyrnaud n'est plus là pour parer à ce vertigo de charité. Et si les sept enfants se fâchent, les sept enfants se fâcheront, il n'en ira ni mieux ni pis, et ce sera tout comme. Voici pourquoi:
Il y a vingt-deux ans, Jacquemine n'était pas encore mariée, ni veuve. Elle s'appelait Morizot, du nom de ses père et mère, et elle était jeune fille, belle jeune fille voire: les anciens se la rappellent et ils l'ont encore dans les yeux. Sans compter qu'elle était aussi vive et chansonnière, en ce temps-là, qu'elle est, aujourd'hui, triste et taciturne. Un voyageur de commerce, qui vendait des rubans et des fanfreluches, la rencontra, une vesprée, au détour d'une sente. Il l'enjôla, lui donna des cravates de couleur et, finalement, la poussa sur une botte de paille. Ce qu'il est devenu, nul ne le sait et personne n'en a cure. Il faut que jeunesse se passe. Papa Morizot, d'ailleurs, n'en fit que rire, et la mère de même. Seulement, quand l'enfant arriva, neuf mois après, au jour requis, ils sellèrent l'âne, mirent l'enfant dans une manne et allèrent le porter à Saint-Brieuc, où il y a un hospice pour les malvenus. Au retour, ils embrassèrent leur chère Jacquemine, la soignèrent, la guérirent, et quand elle fut sur pied, fraîche comme une rose et svelte comme un jonc, ils la marièrent à Pierre Eyrnaud qui en était féru et proprement en dépérissait.
Mariage heureux s'il en fut, et fameux dans tout le pays pour la suite de ses prospérités. Ils eurent sept enfants l'un de l'autre, tous forts, bien portants et avisés, comme pas un.
Mais Jacquemine ne pense qu'à L'AUTRE, l'enfant perdu et le premier! O terre immense, où est-il? l'aîné, l'enfant de l'amour?
Il l'avait toujours dit, ce vieil Yvon Legoaz, et invariablement:
—A ma mort, je laisserai mon bien au plus apte à le faire prospérer.
Il pouvait, d'ailleurs, parler de la sorte, car, ne s'étant jamais marié, il n'avait point d'enfants légitimes, partant pas d'héritiers directs. Tout dépendait donc de son testament.
Ce testament était fait et prêt depuis longtemps déjà, car le jour où Yvon Legoaz avait atteint la soixantaine, il l'avait dicté au notaire, dans les formes requises par la loi, afin qu'il n'y eût erreur ni procès, et il l'avait signé d'avance. Tout y était énuméré: meubles, immeubles, terres, écus du bas de laine et le reste, jusqu'au brave couteau avec lequel il tranchait ses tartines à la miche, taillait ses rosiers et débourrait sa pipe. Seule y restait en blanc la place où écrire le nom du légataire universel.
Le vieux paysan passait pour être fort riche, et, loin de s'en défendre, il se vantait volontiers de cet avantage, ce qui est rare dans les campagnes, et en Bretagne plus qu'ailleurs. Au moindre doute sur ce sujet, il s'en allait chercher son testament dans le bahut où il le serrait sous son linge, et il vous lisait des passages:
Item: un champ de soixante acres….
Item: deux fermes louées à bail sur vingt-cinq années….
Item: une maison bourgeoise sise à Dinan, dans la haute ville….
Item: le moulin dit de la Jeannée….
Et ainsi de suite. Puis, là-dessus, un petit hoquet de gorge qui était son rire propre de philosophe. A qui cette fortune devait-elle échoir? On ne savait, car huit jours avant son décès, la place du nom était encore en blanc, vous dis-je, et le fait est incontestable.
Si Legoaz (Yvon-Conan) ne s'était jamais marié, c'est, disait-on, qu'il avait, en son jeune temps, perdu sa bonne fiancée et lui avait juré, au lit de mort, de rester toujours veuf «d'elle». Mais, fidèle à son serment, il avait fait comme tout le monde, et ramené chez lui, après la danse, les belles filles, peu farouches, que le plaisir étourdit et désarme les soirs d'assemblée. Chez nous, elles y vont bon jeu bon argent et ne cherchent pas à frustrer l'amour de ses conséquences; aussi est-ce ici le pays des nourrices. C'est à ce sujet que le vieux observait, un jour, si drôlement:
—Si le sang vient du lait qu'on tette, il n'y a quasiment point de petits bourgeois des villes qui ne soient à demi bâtards, puisqu'ils l'ont du sein de la mère laitière.
Or ses bâtards, à lui, ne l'étaient pas qu'à demi, ils l'étaient des pieds à la tête et comme ceux du roi de France. Il en alignait trois, dont une bâtarde, devant le sourcil un peu froncé du bon Dieu; mais comme ils étaient dûment baptisés, face au diable, on ne parlait plus de leur irrégularité d'origine, passée là-haut au compte de profits et pertes. D'ailleurs, Legoaz les avait tout de suite pris à sa charge. Il les avait élevés, nourris, vêtus, tandis que, de leurs mères naturelles, deux s'étaient bellement mariées et constituaient famille ailleurs. La troisième avait disparu dans quelque simoun du «désert d'hommes».
L'aîné, Mathieu, avait trente ans. Il était le plus solide, le mieux trempé, laborieux à souhait, un vrai Legoaz, s'il eût eu le droit de l'être. Pour la vertu de parcimonie, il en remontrait à son auteur même. Un rude paysan celte selon le type immémorial, au front carré.
—Je ne sais pas, disait de lui Yvon, si Mathieu augmentera mon bien, mais, pour sûr, il n'en perdrai pas une motte de terre, voire une paille d'avoine.
Laurent, beaucoup plus dégourdi, futé même jusqu'il la matoiserie (sa mère était Normande), reproduisait, à mesure égale au moins, la qualité paternelle de volonté, patiente, obstinée, temporisatrice. Il marchait vers sa vingt-cinquième année.
—C'est le petit au nez pointu que j'adopterais, déclarait Legoaz, si je pouvais le faire, équitablement, sans nuire aux autres. Laurent tiendrait tête, dans un procès, à tous ces messieurs de la justice, et il le ferait durer d'un règne à l'autre!
Enfin Madeleine, brune pâle, sorte de sirène nabote, aux cheveux de varech, aux yeux vert de mer, aux allures sèches et brusques, dure à tous, même aux bêtes, et dont la voix sifflait comme le vent d'est dans les cordages des barques.
Elle, il avait fallu l'élever par les coups, comme un mauvais gars, et jamais on ne l'avait vu rire, entendu chanter, surprise à se parer. Elle n'aimait rien ni personne. Ah! celle-là était bien pour le cloître, preuve que la nature en fait, quoi qu'on en dise. Il n'en allait pas moins que la terrible fille s'était peu à peu emparée, servante à la fois et maîtresse, de la direction des affaires familiales. Elle tenait les comptes, réglait les fermages, touchait les loyers et allait payer les impôts à la ville.
On ne lui accordait aucune chance à l'héritage. Le père Legoaz voulait de la descendance et il savait que Madeleine n'était pas mariable. Qui donc s'exposerait à vivre avec une méchante, impatiente de tout joug, et dont les animaux même avaient peur? Non, bien sûr, ce n'était pas son nom qui remplirait la ligne blanche du testament.
Un soir, à la soupe, Yvon-Conan Legoaz annonça sa mort prochaine, du reste très simplement:
—J'ai les soixante-six, leur dit-il, c'est l'âge où ceux de ma race s'en vont.
Sur la route, à la nuit tombante, il avait rencontré le fantôme de son propre père, une grande ombre blanche, assise sur les degrés du calvaire, qui s'était levée à son approche et lui avait fait le signe du départ.
—On y va, l'ancien!…
Et il était rentré pour les préparatifs du voyage sans retour.
Le repas terminé, il alla prendre le testament dans le coffre, l'étendit, déplié, sur la table, demanda l'encre et la plume et s'assit, la tête entre les mains.
—Montez vous coucher tous les trois, ordonna-t-il.
Puis, resté seul sous la chandelle vacillante, le vieux chouan ouvrit en lui-même le grand débat définitif de sa succession.
—Je laisserai mon bien, avait-il dit et redit, au plus apte à le faire prospérer.
Mathieu, Laurent ou Madeleine?
De Mathieu, un acte l'avait beaucoup frappé, car il témoignait d'un esprit d'ordre et d'économie d'autant plus extraordinaire qu'il venait d'un enfant et révélait ainsi une vertu ethnique fondamentale. Un jour que l'on battait au fléau selon l'usage, sur des draps, dans le gazon, une récolte de petit pois surabondante, bons seulement pour la graine, le petit bâtard, à peine âgé de neuf ans, avait voulu, quoique la besogne fût finie, rester sur le champ de battage. Et, jusqu'à la chute du jour, il avait glané les pois épars dans l'herbe, les recueillant un à un, comme des pépites d'or, au creux de sa blouse.
Et le matin en avait bien encore rapporté un demi-sac à la grange.
Cette patience ne s'était jamais démentie, et Mathieu ramassait encore les petits pois perdus en toutes choses.
Il est vrai qu'il y avait, à l'acquis de Laurent, un trait de caractère non moins explicite et qui le brevetait d'une énergie doublée de malice telles qu'Yvon lui rendait les armes et s'en avouait lui-même incapable. Une fois que deux jeunes chats joueurs avaient si inextricablement mêlé les bobines de fil de la corbeille de Madeleine que sa chambre en était tendue comme d'une toile d'araignée, il s'était fait fort d'en dévider l'embrouillamini et de rebobiner les pelotes sans que la filière en fût rompue. Il y avait employé quatre jours et, nouveau Thésée, il était sorti vainqueur du labyrinthe.
De telle sorte que le testateur hésitait au choix de ces deux héritiers également dignes d'hériter. Il allait se mettre au lit, très las de cette perplexité, lorsque Madeleine, une lampe à la main, rentra.
Elle avait ses carnets de comptes, plus une liasse de papiers imprimés et affranchis du timbre, qu'elle jeta brusquement sur la table….
—Voici les quittances, fit-elle.
—Quelles quittances?
—Celles de vos loyers, maison de rapport et fermages.
—Pourquoi me les apportes-tu à cette heure de nuit?
—Parce que vous allez mourir.
Et le mot fut dit sur le ton net d'une constatation d'évidence, avec le léger haussement d'épaules qui est le geste du: à quoi pensez-vous donc? des gens pratiques qui n'aiment pas à perdre du temps.
—Vère dam, hoqueta le vieillard, comme tu y vas! Est-ce pour le lever du soleil?
—On ne sait pas. Vous avez vu le fantôme à la croix du tertre, il faut parer à tout événement.
—Explique-toi, ma fille.
—Eh bien, dans trois jours, c'est le terme de la maison de Dinan. Il faut donc que j'y aille porter les quittances de loyers aux locataires?
—Oui.
—Et, en revenant, celles aussi des fermages?
—Dà, et puis?
—Elles ne sont pas signées.
—Non.
—Signez-les.
—Je comprends … d'avance?
—Naturellement.
Et elle les aligna devant lui, paisible.
Legoaz, la bouche bée, les yeux clignants, regarda longuement ce monstre, sorti de ses flancs et doté d'une partie de son âme. Mathieu, c'était son avarice; Laurent, sa ruse patiente; Madeleine, sa prévoyance, et quelle prévoyance, celle-là, une pour laquelle le temps ne sonnait point d'heures et que n'aveuglait même pas la mort d'un père!
—Laisse-moi les quittances, fit-il, tu l'es trouveras en règle dans le coffre. Et à présent, va dormir.
Et, étrangement remué dans toute sa race, il la rappela:
—Embrasse-moi, veux-tu?
Elle s'y prit de son mieux, n'en ayant pas l'usage, et, du seuil, elle lui siffla de sa voix de courant d'air:
—Adieu, monsieur Legoaz!
Ce fut ainsi qu'elle hérita, car, le surlendemain, après une agonie calme comme celle d'un ascète dans sa caverne, Yvon-Conan mourut en sa soixante-sixième année. Sans doute, il a rejoint la bonne fiancée dont il était fidèlement resté veuf sur la terre; mais toujours est-il que toutes les quittances étaient signées et que le nom de Madeleine remplissait la place blanche du testament.
C'est une légende de notre vieille et candide Bretagne, où l'on s'en transmet de si belles.
Elle a été défigurée par les folkloristes, au gré des provinces diverses sur lesquelles ils opèrent. Je n'ignore pas, certes, que chaque race a le droit d'assimiler à son caractère ethnique les contes merveilleux, nés du rêve, dont l'humanité est légitime héritière.Peau d'Aneest d'origine hindoue, maisAzelineest celtique, et son thème se prête mal aux paraphrases de l'imagination méridionale, par exemple. Il y faut l'encadrement de cette terre de granit recouverte de chênes, battue par une mer méchante, et où les calvaires se mêlent encore aux dolmens dans une confusion de croyances propice au surnaturel. Si la légende saint-briacquoise repose sur un roman vécu, ledit roman n'a pu l'être qu'en Bretagne. Et voici comment je l'ai eue, dans mon village, d'une excellente sorcière traditionnaliste qui, l'an dernier, vivait encore, et qu'on appelait: la mère l'Oie, parce qu'elle en traînait une, comme un chien, à ses jupes. Il paraît que cette oie l'avait, une nuit, sauvée des voleurs, comme celles du Capitole sauvèrent Rome, ni plus ni moins, de nos aïeux les Gaulois.
—Mon bon monsieur, ce n'est pas que je l'ai connue, non vère, quoique vieille, je suis trop jeune, mais la mère de mon père l'a vue comme je vous vois. Elle s'appelait Azeline, et elle était du bourg de Saint-Briac, où les filles sont le plus jolies et ont les plus belles coiffes. C'était au temps jadis où il y avait encore des rois régnants et où tout le monde allait, le dimanche, à la messe. Les parents d'Azeline avaient du bien, ce qui n'est pas pour nuire, et, comme, à leur mort, elle était seule à en hériter, il ne lui manquait pas de danseurs aux assemblées. Mais elle n'en avait que pour son Jan Bris, qui, nécessité de vivre, était marin et faisait la pêche à Terre-Neuve.
«Ce Jan Bris lui avait retenu son coeur. Ils devaient se marier quasiment à la Saint-Michel, dès que son bateau serait de retour avec le chargement, sans retard. Pendant son absence, elle se brodait du fin linge et lui marquait des mouchoirs à leur chiffre entremêlé: J.A., ceci pour bien vous le dire. Mais voilà qu'un soir son aiguille cassa sur l'ouvrage. La première fois, ça ne compte pas. A la deuxième, vaut mieux cesser de coudre, parce qu'à la troisième c'est le signe de mort. Elle le savait, mais elle continua, elle l'aimait trop, ça n'était pas possible. La troisième aiguille rompit.
«Sur nos côtes, voyez-vous, on ne sait pas comment les naufrages sont connus avant qu'on en ait la nouvelle. C'est, dans les voix de la mer, un certain cri particulier auquel les marins ne se trompent pas. Il vient par les mouettes qui se passent le malheur. Le père d'Azeline l'entendit de sa fenêtre, la mère aussi, et, sachant bien qu'elle mourrait si on ne la préparait pas à petits coups à son chagrin, ils l'emmenèrent à Jouvente-sur-Rance, où il y avait des noces pour les fiançailles d'une cousine.
«A peine venaient-ils d'y partir que les Anglais rapportaient à Saint-Jacut-de-la-Mer le corps du pauvre jeune homme, trouvé sur leurs rochers, afin qu'il fût enterré dans la terre de son baptême. La cérémonie eut lieu le jour même, en présence du recteur de la paroisse, tandis qu'Azeline dansait, comme une innocente, à Jouvente-sur-Rance.
«Elle seule ignorait peut-être son infortune, annoncée par les mouettes. Une cousine mauvaise, parce qu'elle était carabossue et naine, lui avait bien dit, par allusion:
«Il y en a qui dansent sur les trous des fosses!
«Mais elle n'avait pas compris. Pouvait-elle comprendre? Elle l'aimait tant, son beau Jan Bris! Et elle était rentrée dans la ronde.
«Ce fut alors qu'on vint l'avertir que quelqu'un la demandait à la porte de la métairie, sur la route. Elle y alla; c'était Jan Bris.
«Il tenait par la bride un cheval gris de fer qui, malgré le soleil, était enveloppé de brouillard. Ses naseaux en fumaient comme des cheminées, et ses sabots en tiraient comme du chanvre qu'on dévide.
«—Jan, mon bien-aimé!…
«Mais il repoussa son doux embrassement.
«—Tu danses trop, fit-il.
«Et, consternée, elle lui disait:
«—Es-tu jaloux? Doutes-tu de moi? Je te suis fidèle. Je t'attendais!…
«—Alors viens, fut la réponse.
«—Et, la soulevant entre ses bras, il l'assit sur le cheval gris de fer, et ils partirent. Elle ne lui demanda même pas où on allait, elle était si heureuse, oh! si heureuse!…
«Comment faisait-il déjà nuit en plein midi, ce n'est pas le plus étrange, mais il est certain que le ciel était comme une ardoise. Il serait impossible d'expliquer autrement pourquoi il y filait tant d'étoiles. Le cheval gris de fer les rattrapait toutes à la course et il arrivait avant elles à l'horizon.
«—As-tu peur d'aller si vite? lui demanda-t-il.
«—Je suis avec toi, je n'ai peur de rien.
«Et, nouée au cou de son fiancé, elle s'étonnait seulement de sa pâleur.
«—Tu es livide comme un mort, mon tendre ami?
«Et il approuvait d'un geste de la tête.
«Au-dessous d'eux, d'arbre en arbre, une corneille appelait ses petits, enlevés par un émouchet. Jan la lui montra, en silence.
«—Non, lui jeta-t-elle à l'oreille, ce n'est pas un corbeau, c'est une hirondelle de mer. Nous approchons de chez nous. J'entends le déchirement de toile que font les vagues sur nos grèves. Voici le clocher de Saint-Briac et les bassins, bordés de bois pleins de bruyères où sont tous nos souvenirs. Tiens, la maison paternelle, regarde!…
«Il frissonna.
«—J'ai froid, fit-il.
«Azeline ôta sa capuce et la lui attacha sur les épaules. Le cheval filait, filait toujours, sa filasse de nuage aux sabots. Saint-Briac passa, puis, dans la plaine, des villages endormis qu'elle nommait au passage. Les chiens hurlaient, comme ils font aux fantômes.
«Tout à coup, au-dessus du vieux castel du Guildo, qui croule depuis huit siècles, pierre à pierre, dans l'Arguenon, Jan se plaignit que le vent du nord lui traversât le crâne.
«—Ne le sens-tu pas siffler derrière moi, Azeline?
«Elle prit alors l'un des mouchoirs blancs qu'elle lui marquait J.A., de leur chiffre entrelacé, et elle en banda le front du cavalier.
«—Merci, murmura-t-il.
«Et, comme ils arrivaient à Saint-Jacut-de-la-Mer, le cheval gris de fer dessina une courbe dans l'air, comme s'il glissait du pont de l'arc-en-ciel, et il vint s'abattre sur la place, devant le porche de l'église.
«De tous ceux qui étaient là, les femmes seules et les enfants virent distinctement Jan Bris sur le cheval et le reconnurent, mais les hommes, eux, virent Azeline. Ils l'aidèrent même à mettre pied à terre.
«Dans l'église, le glas de l'enterrement ne tintait plus, mais il bruissait encore. Le bedeau mouchait les cierges. L'encens s'évaporait à peine, et sur un banc une vieille sanglotait à la Vierge mère, car Jan était le plus beau de ses six enfants, le plus fort et le plus tendre. La jeune fille courut à elle.
«—Qui donc est mort?
«—Va voir au cimetière!
«Elle y alla. On comblait le trou de la fosse, et le recteur la bénissait.
«—Monsieur le curé, qui est-ce?
«—Mon enfant, un bon chrétien, un brave marin, un Breton, qu'on a recueilli sur la côte anglaise. Le bateau est perdu, capitaine, équipage et mousse. Le bon Dieu ne nous a rendu que Jan Bris, je veux dire son cadavre.
«A ce nom, Azeline, sans un cri, tomba de son long sur la fosse, et, elle aussi, elle trépassa.
«Toute la commune décida que de pareils amants ne pouvaient pas être désunis, et que ce serait injuste s'ils ne partageaient pas, non seulement la même tombe, mais le même cercueil. On le rouvrit donc, et savez-vous ce que l'on y vit?… Ma grand'mère paternelle y était, et jamais elle n'a menti en quatre-vingts ans d'existence…. Eh bien! le corps de Jan Bris, longtemps ballotté par la mer, avait repris toute sa consistance, il avait la capuce d'Azeline aux épaules, le mouchoir blanc marqué J.A. autour du front, et, miracle d'amour plus admirable encore, il portait au doigt l'anneau nuptial qu'elle lui avait donné à son départ pour la pêche à Terre-Neuve, et que les Anglais n'avaient pas retrouvé sur son cadavre.
«Voilà comment on s'aimait chez nous, mon bon monsieur, au temps où il y avait des rois régnants, quand tout le monde allait, le dimanche, à la messe, et ceux qui disent que l'histoire s'est passée ailleurs qu'en Bretagne sont des menteurs qui veulent nous faire du tort dans l'esprit du monde.»
Sur cette protestation, la vieille sorcière siffla son oie et s'en fut désherber ses pommes de terre.
Feu le président Mazèdes, de spirituelle mémoire, était par excellence ce magistrat bénévole et évangélique qu'on nomme: un bon juge.
Au long cours de sa carrière judiciaire, il s'était adonné à l'étude sociale de la condition vraiment déplorable de ces pauvres filles que le siècle dernier appelait madelonnettes, du nom de leur patronne chrétienne Magdalena, ou Madeleine, courtisane avérée pourtant, mais patronne de la plus parisienne de nos églises, j'allais dire la plus boulevardière.
Ceux qui ont lu, et on les lit encore, les excellents ouvrages du président Mazèdes sur les tristes filles dites de joie, savent la pitié singulière que leur sort, sans législation, inspirait au vieux juriste.
On ne les juge même pas, me disait-il, on les pousse en tas, comme des bêtes, sans les entendre, et les Cafres sont moins rudes pour les captives qu'ils enlèvent que nos policiers pour ces chrétiennes. Il y en a pourtant d'honnêtes dans ce troupeau de douleur, mais oui, de très honnêtes même, monsieur le tortoniste, et si je vous racontais….
«La plus malheureuse est sans contredit la fille en carte. Vous n'ignorez pas à quelles mesures de police elle doit se soumettre pour exercer son lugubre négoce. Elle est inscrite sur un registre secret du bureau des moeurs, et jamais, vous m'entendez bien, jamais plus, se fût-elle rachetée cent fois par une conduite exemplaire, elle n'est rayée du livre d'infamie. J'en ai vu, moi qui vous parle, se rouler aux pieds du chef de ce bureau, lui tendre leur enfant, perdu par la tare maternelle, et s'en aller hagardes et battant les murs, sans avoir rien obtenu. Et tenez, c'est là que j'ai compris qu'il n'y pas de malhonnêtes femmes et que c'est le Christ qui a raison. Il est parfaitement exact et scientifique en physiologie que l'amour refait une virginité. Quant à la maternité, c'est de sainteté, ni plus ni moins qu'elle les revêt. Mais passons.
«Le registre est secret, vous ai-je dit, et c'est le seul geste de pitié, du règlement. Sous aucun prétexte, en aucun cas, on ne le communique, même aux notaires, même à la police secrète, à personne. Il n'est fait exception, que pour les seuls juges de cour, s'ils le requièrent expressément, et pour des causes capitales. Or il advint, il y a quelques années, qu'une de ces causes étant venue à mon tribunal, je dus me réclamer de notre privilège. Il retournait d'une affaire de meurtre dans lequel était impliquée, et inexplicablement, une fille de dix-huit ans que nous appellerons, si vous voulez, Louisa. Toute la lumière sur le crime sombrait sous cette question enténébrée: Louisa était-elle, oui ou non, fille soumise, et par conséquent inscrite au formidable registre? Il y allait d'une et même de deux têtes, car à cette époque on les tranchait encore.
«Louisa était inscrite,—en carte.
«Ah! vous ne savez pas comment elles se résignent à cette ressource, la dernière avant le réchaud ou le plongeon dans ce bon fleuve d'oubli qui roule autour de Notre-Dame! Une famille sans pain, devant qui tout crédit se ferme, le chômage du père, le désespoir d'une mère aveugle à force de larmes, un petit frère blême de faim, de fièvre et de froid, la honte insurmontable, et si caractéristique chez les ouvriers de Paris, de tendre la main, même, et surtout, à la charité publique et administrative, et toute la tragédie enfin de la misère, de l'inique misère! Il y a dans un coin du logis une jeune créature de Dieu, intelligente, aimante, brave. Si elle n'est pas très jolie, elle a d'admirables cheveux blonds, et tout, oh! tout, plutôt que de les vendre comme les Auvergnates, au détesté «merlan» qui les guigne. Alors, elle les noue en torsade, y pique une épinglette de deux sous, se dresse, embrasse la maman et le môme, et, une, deux, trois, elle y va!… C'est Louisa.
«Non, il n'y a pas de malhonnêtes femmes, interjeta le présidentMazèdes.
«—Il n'y a peut-être, observai-je, que de malhonnêtes sociétés. Mais l'histoire de Louisa, on la demande?
«—Eh bien! voici. Un jour où, Thémis m'ayant fait des loisirs, je les employais à jouer au bouchon avec les ablettes de la Marne, j'étais entré, pour me rafraîchir, dans un de ces cabarets à tonnelles qui bordent la rivière. Ils sont les oasis de nos caravanes fluviales, et l'attrait dominical des familles d'ouvriers en balade. Outre les berceaux de lierre et de vigne folle qui y jouent le rôle du moucharabieb de la maison arabe, on y trouve des gymnastiques avec trapèzes et balançoires, le jeu de tonneau et de boules, tous les divertissements de plein air enfin, naïfs et chers à nos pères, où se résument, pour les bonnes gens du peuple, le plaisirs de la campagne. Une baignade, une traversée en canot jusqu'à l'île voisine, et le régal d'une gibelotte leur en complètent le paradis.
«Je triomphais ce matin-là par une pêche miraculeuse, et l'idée d'y faire honneur sur place m'avait amené à ce bouchon de mariniers, où m'attirait encore, je l'avoue, le souvenir de certain «reginglard» angevin qui datait dans ma magistrature.
«—Voici, dis-je au patron de l'oasis, en lui remettant ma cloyère; faites-moi frire cette goujonnée, et, pour le reste, du meilleur!
«—Parbleu, mon président, vous tombez mal ou bien, selon votre humeur du jour, nous avons aujourd'hui une noce. Des faubouriens et leurs dames, tous en joie, et qui mènent déjà un train du diable. Du reste, écoutez-les. Vous ne serez pas tranquille sous votre tonnelle.
«—La mariée est-elle jolie?
«Peuh! Affaire de sentiment. Elle a des cheveux magnifiques et elle rayonne de bonheur, voilà tout ce qu'on peut en dire.
«—Le mari?
«—Un brave garçon. Il est dans la carrosserie. Laborieux, droit, franc du collier, digne de son père, qui était d'Angers comme moi, pour vous servir, il me paraît fou de sa blonde, et ça, c'est drôle tout de même, car enfin?…
«—Car enfin, quoi?
«—Rien, ça les regarde, et il sait à quoi s'en tenir, elle ne lui a rien caché, du reste. Et puis, vous le savez, mon président, dans le populo, c'est comme à la campagne, on n'exige pas la fleur d'oranger. Le tout est de se convenir, et ils s'épousent par amour. Mais tenez, les voici, ils sont gentils, hein?
«Ils étaient mieux que gentils, ils étaient délicieux de passion épanouie et d'allégresse amoureuse. Par un joli geste d'interversion conjugale, c'était lui qui se pendait au bras de sa femme et semblait se vouer à sa domination. Le père et la mère marchaient derrière, celle-ci tenant un petit garçon par la main, et des camarades d'atelier formaient escorte nuptiale au jeune charron. Quant à elle, du premier coup d'oeil, je l'avais reconnue: c'était Louisa, la fille en carte.
«Vous pensez si je me détournai rapidement pour lui épargner l'anxiété dont la rencontre pouvait l'étreindre. Je savais, seul au monde sans doute, mais enfin je savais! J'avais lu le registre. J'avais, dans mon cabinet de juge, interrogé la malheureuse. Tout son bonheur, sa vie peut-être, dépendaient du conflit de nos regards entre-croisés, non pas, certes, qu'elle eût rien à craindre de mes lèvres scellées, mais sa propre émotion pouvait la trahir, justifier au moins de questions fatales contre lesquelles elle n'était pas de force à se défendre, car, dans ce pauvre corps de martyre, souillé de toutes les boues du trottoir, la nature, qui n'en met pas, elle, de femmes en carte, avait allumé une âme lumineuse comme l'azur de ses yeux et totalement incapable du moindre mensonge. Si elle avait «tout» dit à son futur avant le mariage, elle ne lui avait pas dit «cela», puisqu'il l'épousait, car la philosophie amoureuse de l'ouvrier parisien va jusqu'au registre, mais s'y arrête, et quel cataclysme s'il lui demandait «cela»! Elle le dirait.
«Il n'y avait qu'un parti à prendre, celui, messieurs, que vous auriez pris vous-mêmes: renoncer à la goujonnée miraculeuse et au joli reginglard et s'éclipser à «l'anglaise.» Il est quelquefois dur de porter la toge!
«Trois ans après, je traversais un square populaire où s'ébattait une nuée de marmots, lorsque à mon passage une ouvrière, assise sur un banc, se dressa, courut prendre son enfant, qui jouait dans le sable, l'éleva entre ses bras et me le présenta:
«—Dis: merci, monsieur le bon juge!
«Ah! ces Parigotes: elle m'avait reconnu, autrefois, dans la guinguette, sous mon déguisement de pêcheur à la ligne.
«Je ne vous cache pas que j'ai, sous un prétexte, redemandé le registre, et que j'y ai, comme par hasard, renversé la bouteille d'encre, à la page où cette jeune mère était déshonorée.»
Le soir était venu, l'atelier s'assombrissait, il fallait clore la séance. Le sculpteur l'aida lui-même à se rhabiller. Depuis deux mois qu'elle lui posait, comme Pauline Borghèse à Canova, son Anadyomène, il était devenu bonne «femme de chambre». En cinq minutes, elle fut sous les armes, corsetée, chaussée, robée, puis chapeautée et gantée. Il ne restait plus qu'à baisser la voilette pour traverser cette villa d'artistes dont une allée centrale, bordée de beaux tilleuls, desservait les jardinets. Elle l'embrassa à pleines lèvres.
—A demain, dis?
—A toujours.
Il tourna la clef dans la serrure, ouvrit la porte, et la chère Vénus s'enfuit.
Il revint à sa statue, qui tremblait de vie dans la pénombre, et, comme il s'apprêtait à en humecter la glaise, un hurlement de bête égorgée déchira l'air de la petite cité. C'était la voix de Marina. D'un bond de tigre, il fut sous les tilleuls. Devant le puits de l'allée, elle était étendue, toute palpitante, les deux bras ramenés en croix sur le visage, et elle criait éperdument.
Tous les artistes arrivaient l'un après l'autre, offrant leurs services.
—Laissez, fit Pétrus, un médecin seulement.
Et le statuaire, qui était d'une force athlétique, la souleva comme de l'ouate et l'emporta entre ses bras à son atelier.
Elle était vitriolée.
Le célèbre statuaire Falguière qui, le siècle dernier, fut le maître de la décoration monumentale et le chef de l'école toulousaine, n'a jamais eu d'élève dont il fût plus fier que de Pétrus Lymon, et je l'ai entendu vingt fois moi-même lui présager gloire et fortune.
—Tu verras, me disait-il de sa voix chaleureuse et chantante, c'est le sculpteur de la femme moderne. S'il trouve le modèle de son idéal, il nous enfoncera tous, moi, Paul Dubois, Mercié et les autres!
Or, Pétrus avait rencontré,deo volente, ce modèle en Marina, simple commerçante du quartier, mariée, je crois, à un charcutier. Inutile, comme on voit, d'aller perdre quatre ans de sa vie à Rome. Aucune femme de Paris n'est insensible, et ne peut l'être, à l'adoration qu'elle inspire à cet ouvrier de la beauté qu'est l'artiste. Outre qu'il avait le verbe prenant de son maître même, il était de la race ensoleillée, trempé en jeune Alcide, et sa volonté d'amour lui flambait aux yeux. Aussi ne fut-ce pas long; elle alla à son sort terrestre, et sans songer à l'autre. Depuis deux mois, elle lui incarnait, debout et sans voiles, l'Aphrodite naissant, de l'écume de la mer.
Le désastre était effroyable. Sous l'action corrosive de l'acide sulfurique, le pauvre charmant visage, si pur de galbe, si tendre de lignes, couronnement d'un corps triomphal, clef de sa forme voluptueuse, coup de pouce enfin du divin modeleur des types et des espèces, n'était qu'une éponge sanguinolente où s'embroussaillaient les cheveux et la voilette. Un interne ami, ramené par les camarades, était accouru presque aussitôt et déjà muni des objets nécessaires au premier pansement. Il souleva d'abord l'une et l'autre paupière, obstinément scellées, de la martyre, puis il l'anesthésia au chloroforme et prépara ses bandelettes. Un coup d'oeil jeté à l'Anadyomène lui avait éclairé la situation.
—Qui est le vitrioleur? demanda-t-il à Pétrus … ou la vitrioleuse?
Mais le sculpteur se détourna sans répondre. Du reste, il ne pouvait rien dire, les artistes de la villa n'avaient vu personne, et Marina n'avait encore ouvert la bouche que pour vociférer lamentablement.
—Est-ce que vous ne ferez pas votre déclaration au commissaire?
—Non, elle est ma femme, fut la réponse à laquelle l'interne se méprit.
—Alors, aidez-moi à la mettre au lit, ou plutôt, déshabillez-la vous-même. L'acide a pu l'atteindre aussi sur quelque partie du corps. Il faut voir.
Pétrus prit l'endormie sur les genoux, et, habile à l'office familier, il l'eut bientôt dévêtue et déposée sur sa couchette. Rien, grâce au ciel; les bras préservés par l'étoffe des manches, les mains sauvées par les gants, le torse indemne. De cette part de l'Aphrodite, l'artiste gardait tout. L'amant aussi. Mais la tête, oh! la tête, miséricorde!… Que restait-il du beau front hellénique, celui des filles de Jupiter, ourlé comme la vague, de l'écume dorée de la chevelure? Du double arc-en-ciel des sourcils plongeant dans la brume bleuâtre des tempes? Des oreilles, conques perlières d'une grotte de stalactites? Du cher petit nez, timon du char nautique d'Amphitrite, dont les narines lumineuses s'ébattaient comme des dauphins au soleil? De la bouche adorée que l'attente de l'éternel baiser épanouissait et teintait de tous les iris de l'actinie, ouverte dans les algues, à la caresse des flots montants? Du menton, dé de quartz arrondi, qu'il comparait aux promontoires des îles grecques, et de ces joues à la pulpe de fruits, à la cuticule de fleurs, dont il lui fallait modeler les oves comme on dessinerait un reflet de la lune sur la mer?…
—On pourra sauver les yeux, fit l'interne.
—Quoi, seulement?
—Oui.
Il lui expliqua que les globes n'étaient que légèrement touchés et que tout dépendait du degré de perforation des paupières. Sur ce point devait porter la cure, difficile d'ailleurs, d'une délicatesse extrême, et qui réclamait une assiduité constante d'observations et de soins.
—Je vais aller moi-même vous faire préparer le collyre, mais vous devriez, et ce serait plus sage, me la laisser transporter à mon hôpital, j'y veillerais de plus près au pansement. Une absence d'un quart d'heure, un assoupissement sur votre fauteuil de garde-malade, une distraction suffiraient à achever l'oeuvre de destruction du visage. Elle serait aveugle à jamais.
—Allez me chercher le collyre, dit Pétrus.
Pendant les trois premiers jours, doublés de leurs nuits, le sculpteur, assis ou debout, ne quitta pas une seconde Marina, même du regard. L'interne lui avait tracé minutieusement la ligne thérapeutique à suivre, et il venait à chaque instant s'assurer de la bonne marche du traitement.
—Ma foi, déclarait-il en lui serrant la main, vous êtes un infirmier admirable! A quel moment pâturez-vous?
—Je ne sais pas, souriait l'artiste. On m'entonne de la bouillie, comme aux gosses. Les camarades de la villa! Mais il n'y a plus d'heures, ni de matin, ni de soir. Elle verra, n'est-ce pas?
—Je l'espère. Surveillez bien, cette nuit encore. Ça va. Bravo.Voulez-vous que je vienne vous relayer?
—Merci, non. A demain.
Il n'y avait, en effet, rien à craindre. Non seulement Pétrus Lymon, en qui la volonté virtualisait, pour ainsi parler, l'athlétisme, était déterminé à lui conserver la vue, mais il était résolu à bien d'autres choses encore. Il roulait donc ses divers projets dans l'ombre nocturne, au pied du lit de la malade, sous la lampe à demi baissée, lorsque, lentement redressée, Marina, d'une voix étouffée par les compresses, murmura distinctement:
—Un miroir.
C'était son premier mot. Il signait la femme, certes, et toutes les femmes, mais il terrifia le sculpteur plus que ne l'avaient fait toutes ses clameurs de brûlée vive. Se voir, elle voulait se voir, ah! mon Dieu, dans l'état de défiguration où le corrosif l'avait mise! Qu'allait-il faire? Comment parer à cette curiosité dont l'effet allait être épouvantable? Quel prétexte, quelle défaite, plus claire encore que le refus pour elle? Un miroir à la Vénus vitriolée!…
—Le médecin ne te le permet pas encore, ma chérie. Pas d'imprudences.Non.
—Mais j'y vois, insistait-elle, en écartant le bandage, je t'assure que j'y vois. C'est un peu confus encore, mais je te distingue très bien, mon Pétrus; tu es là, derrière l'abat-jour de la lampe. Donne-moi ton petit miroir. Il est au mur de l'atelier. Tu ne veux pas? Je suis donc devenue un monstre?
Il se leva, glacé de sueur froide, et, d'un tour de main rapide, il éteignit la lampe.
—Tiens, il n'y a plus d'essence dans la torchère, s'écria-t-il en éclatant de rire, elle est bien bonne!
Et, se penchant sur elle, il l'embrassa sur ces tristes yeux à peine dessillés, comme on embrasse une morte, puis il la berça doucement, tout doucement, avec des chuchotements d'amour, entre ses bras puissants de manieur de terre, jusqu'à ce qu'elle fût bien endormie. Alors, il prit le collyre et le jeta dans les tilleuls, par la baie de l'atelier. Puis, avec son chapeau et son gourdin, il s'en alla heurter à la porte d'un peintre voisin, qui était Corse, et dont il aimait le caractère rebelle aux compromis de la société «continentale».
Quand ils revinrent, à l'aube, Marina n'avait plus besoin du miroir, étant aveugle.
Deux ou trois jours après, dans les feuilles, une nouvelle diverse relevait, entre autres suicides, celui d'un charcutier du sixième arrondissement, dont on avait retrouvé le cadavre dans les filets de Saint-Cloud, avec la justification de sa mort volontaire.
J'ai assisté, à côté de Falguière, au mariage de Pétrus Lymon avec Marina, l'année de sa médaille d'honneur pour l'Anadyomène. Ce fut le maître de Toulouse qui mena la mariée à l'autel. Elle était voilée d'un épais crêpe bleu foncé qui l'enveloppait, comme une décapitée de légende, jusqu'aux épaules. La moitié de l'Institut était là, toute la villa des Tilleuls, et le peintre corse servait de témoin au jeune sculpteur triomphant.
Elle ne se signalait entre les dix ou douze autres lettres de son courrier du jour que par l'apparence de prospectus qu'elle avait. Aussi l'élimina-t-il pour la lire «quand il aurait le temps», non sans avoir remarqué, au passage, que sur l'adresse, typographiée, son nom était légèrement écorché, Lemalot au lieu de Lemalô, selon l'orthographe de sa patronymie bretonne. Puis, sa correspondance dépouillée, il sortit, ayant oublié la circulaire.
Quand il rentra, il la revit sur son sous-main, où l'honnête Firmin, le valet de chambre, qui l'avait ramassée à terre, l'avait mise, bien en vue, scrupuleusement. Il l'ouvrit donc et il lut. Elle ne contenait qu'une ligne et la signature:
«Ta femme te trompe…. Un ami.»
C'était la bonne vieille lettre anonyme, dans toute la couardise de sa stupidité. Comme l'adresse, elle était typographiée; et même, à y regarder de plus près, composée de mots découpés dans quelque périodique et collés à la suite avec un art remarquable. Il reprit l'enveloppe, c'était de même. Un timbre y fleurissait sa politesse.
—Dépenser dix centimes pour ça, quel luxe! monologua-t-il gaiement, et il flanqua le poulet dans la corbeille à papiers.
Adèle trompait Charles, son Charles qu'elle adorait, et chaque jour de plus en plus, depuis leur mariage, au point que quelquefois cet amour, en constant renouveau de lui-même, lui faisait peur. Il en arrivait à y voir un présage de mort.
La nuit suivante, ils ne s'embrassèrent point. Adèle, un peu boudeuse, mais non inquiète, s'était endormie chattement sur l'épaule du cher bien-aimé. Quand il la sentit envolée au pays du rêve, il se laissa glisser du lit, et nu-pieds, comme larron nocturne, sans se rendre compte de l'inconséquence d'un pareil mystère, il souleva la tenture de son cabinet, en poussa la porte, et se dirigea à tâtons vers la corbeille. Il la trouva aisément, dans l'ombre, à la place usuelle, la saisit, s'assit au bureau, le panier sur les genoux, et, ridicule vraiment, il eut honte en cette obscurité.
«Que veux-tu de la lettre infâme?» lui criait dans la poitrine cette voix intérieure que nous y entendons tous, qui demande: «Oui ou non», sans plus, et veut une réponse. «Oh! la détruire», fut la sienne, très sincère. Morte la bête, mort le venin; il avait négligé de tuer le crapaud.
Un tour au bouton électrique, le cabinet s'éclaire, la corbeille verse toute sa paperasserie sur la table, voici la lettre. C'est bien elle. Ne l'aurait-il pas reconnue, du reste, la «circulaire» typographique aux mots collés, dans une charretée de chiffons?
La relire? A quoi bon, il la possède par coeur: «Ta femme te trompe. Un ami.» Sa femme, c'est Adèle. L'ami, qui est-ce?… Peut-être importerait-il de s'en enquérir tout de même? Et il la relit sous l'abat-jour, dans le rond lunaire qu'il projette. Allons, il ne faut rien détruire. C'est plus sage. On ne sait pas!…
Il replie la lettre, l'insinue dans son enveloppe, timbrée et datée par la poste, et il la range au fond, tout au fond du tiroir dont il a seul la clef, sous l'amas des papiers de famille. Puis il éteint la lampe électrique, et il retourne au lit conjugal. Adèle dort, douce, charmante, rayonnante de foi amoureuse, du sommeil pacifique des saintes que le Juste fait relever du poste terrestre de la vie, les mains jointes. Mais lui, le pauvre Charles, il ne dormira plus, ni cette nuit, ni les autres:—les Euménides ont passé!…
Sauf le front carré ethnique, il ne demeurait plus rien, en Charles Lemalô, de la race celtique, si rebelle aux fatalités, dont il relevait par ses origines.
La malheureuse Adèle, désolée, ignorant tout et ne devinant rien, voyait son Charles changer d'heure en heure,—il avait grisonné en quinze jours,—ne comprenait pas ce qui le détachait d'elle, et elle regardait s'en aller son amour comme une mère regarde, de la falaise, s'effacer la fumée du navire qui lui emporte son petit.
—Qu'est-ce que tu as, enfin…. Mais qu'est-ce que tu as?
—Rien…. Je ne peux pas te dire…. Une espèce de neurasthénie…. Ni cause, ni prétexte…. Je vais très bien…. Mes affaires aussi…. Ça s'en ira comme c'est venu, aux premiers beaux jours…. Un petit voyage peut-être?…
—Partons!
—Non, pas encore.
—Ah! tu ne m'aimes plus, sanglotait-elle.
Alors il l'entourait de ses bras et il la taxait de folie…. Ne plus aimer Adèle, lui, Charles? On en entendait de drôles!… Mais elle voyait juste: il ne pensait plus qu'à la lettre, nuit et jour. Partout, et jusqu'à la Bourse, dans la vocifération…. La lettre, la lettre!…
Comme il avait fini par la porter sur lui, dans une poche à ressort de son portefeuille, elle le perforait à même, tout vif, térébrante.
Un matin, après une insomnie traversée d'hallucinations, le besoin de tuer s'imposa à sa volonté reconquise; oui, s'imposa, comme une certitude algébrique. Tuer, qui? L'«ami» de l'anonymat, le colleur de mots découpés, celui qui savait la trahison d'Adèle, «fausse ou vraie», n'importe. Ce meurtre était bon, très bon, il fallait y procéder sans retard. Ce n'était pas cela qui lui faisait peur. Il y a des agences spéciales et «vidocquiennes» qui flairent les turpitudes humaines, comme certains sorciers hydrographes sentent l'eau courante dans le sol par l'humectation des orteils. S'adresser là?
Sans doute, en pareille détresse, il paierait ce qu'il faudrait payer, et dirait ce qu'il faudrait dire. Mais lui demanderait-on la lettre? Évidemment, rien à faire sans elle. «Ta femme te trompe.» Ils le sauraient alors, les détectives? Impossible, on ne déshonore pas une femme … quand on l'aime … fût-elle coupable. Un autre moyen.
Rue Sainte-Anne, numéro 111er, au quatrième étage, tous les jours de 2 à 6 heures consultations….
—Mme Sephora du Tarot, cartomancienne?
—C'est ici, monsieur. Veuillez entrer. Elle va vous recevoir, vous êtesM. Charles Lemalô? Elle vous attend, Elle est prête.
Et il tend la lettre à la devineresse, dans l'enveloppe, timbrée et datée par la poste.
—Qui m'a envoyé cela?
Mme Sephora ferme un instant les yeux, palpe la lettre, sourit et dit:
—On n'a pas besoin d'être du métier. C'est une délation … contre une personne qui vous est chère….
—En voyez-vous l'auteur?
—Distinctement. C'est une femme de basse extraction … d'âme plus basse encore, voleuse, ivrognesse, fielleuse, qui s'amuse, dans une loge de concierge, à découper des mots dans les feuilletons…. Elle en fait des phrases qu'elle adresse sous pli à des gens qu'elle ne connaît pas et dont elle pique les noms, au hasard, avec une épingle à cheveux, dans un vieux Bottin périmé.
—Comment, elle ne me connaît même pas?
—Ni vous, ni votre dame. C'est par plaisir. Elle charge son neveu, jeune apache de quatorze ans, plein d'avenir, du soin de semer ses compositions dans les boîtes à lettres devant lesquelles il passe. La vôtre doit venir de Saint-Denis.
—Ce neveu, où loge-t-il?
—Ah! dame … où il peut, le chérubin.
—Et la tante?
—Secret professionnel. Nous ne dénonçons point, nous voyons seulement.
—Merci, madame.
—A votre service.
Une concierge, la lettre venait d'une concierge, que récréait idiotement ce jeu d'empoisonneuse et qui l'exerçait dans les vingt arrondissements! Mais disait-elle vrai, la somnambule? Intelligente, perspicace, digne de sa réputation considérable, certes, si la divination était une science; or elle n'est qu'un art. Et Charles, en s'en allant, s'aperçut qu'il ne croyait pas.
Le doute l'avait ressaisi dans l'escalier même. Les Euménides l'attendaient à la porte. Dans le portefeuille, près du coeur, le curare reprit son oeuvre, car il faut qu'elle ait son homme, la lettre anonyme! la lettre, la lettre!…
Elle l'eut, et en un mois.
Un soir, Charles Lemalô sentit qu'il allait devenir fou. Il n'avait pas pu «tuer». Il rentra chez lui, l'oreille bourdonnante, les méninges enflammées, vide de toute pensée. Adèle était absente. Il tira la lettre: «Ta femme te trompe…. Un ami», la délaya dans un verre d'eau, en bouillie, l'avala et se fit sauter la cervelle.
En vérité, je vous le dis, la lettre anonyme est la plus terrible arme de ce monde.
La province n'a pas changé depuis Balzac et Flaubert, ni même depuis lePourceaugnac de Molière, et le capitaine Boldon s'y embêtait à périr.
Inutile de déterminer la ville où, dans l'ombre d'une magnifique cathédrale, il n'arrivait plus à se raccrocher la mâchoire. Oyez seulement, pour l'intelligence de ce conte, qu'il était trésorier-payeur du régiment en garnison dans ladite ville. Il rehaussait l'honneur de cette fonction de confiance par une demi-douzaine d'insignes militaires décrochés à la pointe de son épée de brave et au milieu desquels l'étoile rayonnait comme une planète entre ses satellites.
Or, le destin voulut qu'un soir, où il lui semblait que tout le marasme du département se fût aggloméré dans son crâne, il entrât, pour se distraire, dans un café-chantant où les camarades du mess lui avaient signalé une jolie fille. Elle répondait, et sur un signe, au prénom turc de Zulma. De talent, point; l'esprit d'une oie; mais, vraiment charmante aux chandelles, et comme, de toutes parts, on s'arrachait la divette, tant il pleut d'ennui en province, le pauvre trésorier s'en était féru jusqu'à la fureur, dite en grec: dionysiaque. Elle ne lui résista que le temps de le coter à son prix de rendement hebdomadaire et, références prises, elle fut à lui, avec partage. Par malheur, il voulut être seul les sept jours de la semaine et Zulma, sans préférence, y posa les conditions de surenchère usuelles dans le négoce.—De telle sorte que, dans la caisse du régiment, la «grenouille», d'abord tronquée, coassa, puis, mangée, se tut, morte.
Le jour, le dernier du mois, où l'intendance militaire annonça sa bonne visite au capitaine, à fin de vérification de comptes, l'enfant de Mars qui, je le répète, était un brave, s'en alla prendre un air de balade sur les bords allongés du canal, dont la ville est traversée d'outre en outre comme une poitrine par un sabre. C'est un vieux canal dormant, abondant en herbes, et dont le transit est ruiné depuis cent ans par la voie ferrée qui le côtoie et l'inutilise. Le capitaine s'amusait à le sonder par quelques pierres lancées d'un bras nerveux, lorsqu'il vit venir, en sens inverse, cet excellent M. Camuret, notaire notoire et fort aimable de la ville à la belle cathédrale.
—Que diable faites-vous par ici?
—Et vous-même?
—Vous le voyez, des ronds dans l'eau.
—Oui, on ne sait comment tuer le temps, avait souri le tabellion; tenez, le croiriez-vous, moi qui vous parle, j'allais au cercle!
Le capitaine regarda fixement ses bottes:
—Au cercle? fit-il, c'est vrai, je n'y avais pas pensé! Eh bien! mais…. Allons-y ensemble. Voulez-vous?
—Comment donc, je l'avais sur la langue!
Il restait à Boldon une soixantaine de francs sur la «grenouille» pour faire face à la curiosité de l'intendance aux lunettes rondes. Le jeu, c'est l'ultime ressource, parfois providentielle, de ceux qui vont demander aux vieux canaux déserts le bain où se lave l'honneur et se guérit le mal de divette turque. Qu'est-ce qu'ils en feraient de ces trois louis, les brochets qui dédaignent même les pommes. Enfin, sait-on si la Fortune n'a pas de risette, sur le tapis vert, pour un bon soldat couturé de blessures, décoré de l'ordre, et qu'une coquine de femme a entraîné graduellement à sa première faute, et la dernière, bien entendu?
Chemin faisant, il s'informait courtoisement de la santé de la belle notairesse, Mme Camuret avec qui il avait eu le plaisir de danser au bal du préfet, de ses six jolis enfants, du drôle de petit singe qu'il voyait souvent danser, dans sa cage, à la fenêtre, de la prospérité de l'étude et du nombre de ses heureux clercs? Arrivés devant le cercle, ils se firent les politesses du pas de porte et ils y montèrent.
Non seulement Me Camuret était le plus aimable des notaires de province, mais il passait pour en être le plus honnête. Sa clientèle se distinguait et par le nombre, et par la qualité. On ne testait, on ne contractait, on n'héritait que chez lui. Pour les dépôts d'argent, de valeurs et de titres, nul ne voulait d'autre étude que la sienne. Il est vrai qu'il l'avait achetée fort cher, le double même, disait-on, de ce qu'elle valait, à son patron et prédécesseur, Me, Courtembuche, dont je n'ai rien à vous apprendre, sinon le nom, fait pour vous plaire. C'est de la dot de sa femme qu'il lui en avait d'abord payé la moitié. Le bruit courait qu'il restait débiteur du reste, mais la rumeur s'arrêtait là, et personne n'était inquiet sur le complet versement de la créance. Il eût suffi, pour clore le bec aux médisants, de leur objecter la fécondité probante et victorieuse de Mme Camuret qui, tous les ans, ornait d'un enfant nouveau son front conjugal d'heureux père. Se charge-t-on ainsi, si on ne peut ni les élever ni les nourrir, de six bouches roses en six années? Enfin, Me Courtembuche ne tarissait pas d'éloges sur l'intelligence, la probité, l'activité de son «élève» devenu le titulaire de sa charge.
Au cercle, donc, attablés, l'un devant l'autre, le notaire et le capitaine trompaient leur ennui de province par une partie naïve d'innocent écarté, Camuret ayant déclaré qu'en fait de jeux il n'en connaissait pas de plus amusant, ni d'autre, excepté le billard auquel il n'avait pas joué depuis son mariage. Au bout d'une heure le trésorier fut «nettoyé» de ses trois louis. Il dut déclarer à son partenaire qu'il était obligé de lui faire charlemagne. «Les brochets, marmonna-t-il entre ses dents, n'auront que le cuir de la bourse.»
Soit que Camuret n'eût pas entendu, soit qu'il n'eût pas compris la réflexion dont le sens était, en effet, énigmatique, il offrit spontanément au décavé de poursuivre sur parole, sur la foi des jetons du cercle, et aussi longtemps qu'il plairait au brave capitaine.
—Tope donc! fit celui-ci qui n'avait plus à craindre ni gain ni perte.
De telle sorte qu'ils continuèrent, sans entendre le battant des heures, dans une sorte d'abrutissement machinal, l'interminable partie monotone dont l'enjeu courait devant eux et faisait boule de neige.
Vers deux heures du matin, ils sortirent, harassés et suants, et, à l'air frais de la nuit, ils se regardèrent comme éveillés d'un songe séculaire de féerie.
—Ah! mon Dieu! capitaine!
—Vous, maître notaire?
—Que doit-on penser de mon absence à la maison?
—Et de la mienne à la caserne?
Mais, tout à coup, Camuret s'affala sur une borne et, avec un geste d'homme écrasé par la tuile de la fatalité:
—En somme, fit-il, je vous dois trente mille francs?
—Mon Dieu! oui, la chance m'a traité, quoique garçon, en homme marié! Je vous confesse que ces trente mille balles me tombent à point nommé pour éviter une catastrophe. Je vous serais même obligé, cher monsieur, de me les faire tenir avant midi. Cela ne doit pas gêner beaucoup un riche magistrat tel que vous et j'y compte.
—Vous les aurez, fit le notaire qui se détourna pour cacher son trouble.
Mais il ne put le dominer et il se mit à mordre son mouchoir et enfin à sangloter comme un enfant.
—Qu'est-ce que vous avez donc, Camuret?
—Rien, rien. Ah! mes pauvres enfants! Ma malheureuse femme!… Mon étude, mon nom, tout est perdu, tout, tout!…
Boldon comprit. Pour faire honneur à des échéances, celles du paiement de sa charge, sans doute, le plus honnête notaire de province trafiquait sur les dépôts de sa clientèle par des spéculations dont la découverte était menaçante. Il était venu au cercle pour demander un secours désespéré à la Fortune, et il en sortait grevé d'une dette de plus, une dette de jeu, sacrée, irrémissible. Le soldat eut pitié du notaire.
—Sacrebleu! ne pleurez donc pas, nous sommes à deux de jeu; moi, j'ai mangé la grenouille du régiment par amour pour un ange de caboulot. C'est à cette absurdité que je dois de vous avoir rencontré sur le canal, en train de faire des sondages dans l'eau.
—Vous aurez vos trente mille francs avant midi, réitéra le notaire.Adieu, adieu.
Et il s'éloigna en secouant la tête. Le trésorier le rejoignit.
—Écoutez, Camuret, vous êtes père et chef de famille; moi, je n'ai personne que Zulma qui me mène droit en enfer, où l'on va aussi bien tout seul. Donnez-moi votre main, et jurez-moi de ne plus toucher une carte le reste de votre vie. Me le jurez-vous?
—Oui.
—C'est dit?
—C'est dit.
—A présent, mes hommages à votre charmante femme, et gardez vos trente mille francs.
Le lendemain, le brave capitaine Boldon avait disparu de la ville à la superbe cathédrale. On le chercha partout et on le cherche encore. Le vieux canal dormant ne l'a jamais rendu à l'intendant aux lunettes rondes ni à Zulma la Turque, qui, de sa disparition, ne s'est même pas inquiétée une minute, car telles sont ces liaisons légères, distractions de la vie de province.