LE MARIAGE DE CAMBRONNE

Mon grand-oncle maternel, le capitaine Peyrot, était à Waterloo, dans la garde. Il y avait été foudroyé par la mitraille anglaise à côté de son général, l'illustre Breton Pierre-Jacques-Étienne Cambronne, le héros du «Dernier Carré», et laissé, comme lui, pour mort sous la pile sanglante des grenadiers du 2e bataillon de la troisième des braves. Il eut la chance, «si c'en est une», disait-il, d'être relevé, lui aussi, vivant encore, par les mêmes infirmiers de Wellington qui cherchaient, par ordre, son chef «dans la bouillie», et, avec lui, on l'emmena «par-dessus le marché» en Angleterre. Ils y guérirent d'ailleurs tous les deux et revinrent ensemble en France, sous la Restauration, mon grand-oncle toujours célibataire, Cambronne marié.

Et marié à une Anglaise!…

Le capitaine Peyrot, qui avait tout vu, «tout, tout», et ne s'étonnait plus de rien, «rien, rien», ne digérait pas ce mariage.

—Ce serait, clamait le vieux grognard, à vous dégoûter de l'amour si ce n'était fait depuis longtemps!

—Fut-ce donc par amour, mon oncle?…

—Qu'il l'épousa? Pas autrement. J'y étais, j'en sais quelque chose peut-être.

—Mais comment?

—Voici. D'abord tu connais la phrase, n'est-ce pas, la fameuse phrase: la phrase historique?…

—La garde meurt….

—C'est ça. Moi, je ne l'ai pas entendue, quoique je fusse à côté de lui, dans le carré, qui fut un triangle, entre parenthèse. Mais elle est authentique, quoique, à Londres, on la mît en doute lorsque nous arrivâmes. On la discutait partout, dans la plus haute société, et il y suscitait le dénigrement bien naturel de nos vainqueurs. Rien d'aussi beau dans l'antiquité, disaient les uns, ni dans Corneille, ni même dans les Bulletins de la Grande Armée; il ne l'a pas dite, assuraient les autres. Le général était très embêté du débat, on n'a su pourquoi que plus tard. La vérité, si tu veux la connaître tout de suite, c'est que ça ronflait terriblement dans le triangle.

«—Peyrot, qu'il me faisait à l'oreille, est-ce que tu te souviens de quelque chose?

«—Moi, non, mon général; mais ça ne prouve rien, d'abord parce que je ne suis que lieutenant, et ensuite parce que, sur le moment, ça vous a peut-être échappé tout de même!

«—Au milieu de ce boucan?… tu m'étonnes!

«—Bah!… laissez-le croire … pour l'Empereur!

«A notre arrivée à Londres, les plus grandes familles du pays s'étaient arraché nos vieilles peaux trouées pour les recoudre, bien entendu, car c'est ça, la guerre, et, quand c'est fini, on s'adore. Nous avions été enlevés par une aristocrate qui, au mérite d'être belle comme le jour, unissait la vertu d'être veuve. Elle nous faisait soigner dans son hôtel même sans regarder à la dépense. Et les petits plats, et les bons vins, et le linge blanc, et tout! J'en avais, tu penses bien, mon compte. J'ai été pansé là par des mains où il y avait des bagues comme j'en souhaite à ta promise! Mais, pour le général, c'était de la dorlotation! La patronne vivait quasiment au pied de son lit. Elle ne le quittait que le temps d'aller se coiffer, parce qu'elle avait des cheveux comme une meule, en or de soleil, qu'aucun peigne ne pouvait retenir. Enfin, nous guérissions, guérissions tout le temps dans la ouate.

«J'avais remarqué—car on a des yeux pour voir, c'est même fait pour cet usage—que mon supérieur louchait un peu vers la toison d'or. C'était encore de son âge, il n'avait que quarante-cinq ans, en 1815, étant né à Nantes dans les environs de 1770, comme moi, à six mois près. Son avancement lui venait de sa valeur. Moi, je suis de Limoges, pour ta gouverne. Je l'avais eu d'abord pour chef en Vendée, où nous apprenions le métier; puis sous Masséna, à Zurich, de là à Iéna, et la suite. On ne s'est plus quittés; qui voyait Peyrot voyait Cambronne et vice versa. C'est pour te dire si je le possédais par coeur! Au retour de l'île d'Elbe, par anecdocte, il m'avait fait un signe par-dessus la mer: «Psitt, Peyrot», et j'étais là, au débarquement. On revint à Paris ensemble, derrière l'aigle. Ça devait finir en Belgique. Enfin, petit, à la réserve du grade, des frères qui n'ont pas besoin de se parler pour se comprendre. Aussi tu juges de mes tribulations quand je le vis se prendre d'heure en heure, comme un conscrit, dans la tignasse de l'Anglaise. Mais je n'aurais jamais cru ça, non, jamais je n'aurais cru….

«Nous ne tardâmes pas à être debout l'un et l'autre et prêts à recommencer. Mais, outre qu'il n'y avait plus d'empereur, nous étions bel et bien prisonniers de guerre, et par conséquent forcés de moisir en Angleterre. Je me mis à donner des leçons de limousin, d'où le français dérive, et le général resta campé chez la belle hôtesse, qui ne voulut pas le laisser partir. Il se laissa faire violence et, au bout d'un mois, il filait quenouille à ses pieds. Tu sauras un jour, mon garçon, ce qu'une jolie blonde peut faire d'un grenadier. Il n'y a plus d'empereur, il n'y a plus de France, il ne reste qu'un pauvre bougre au bout d'un fil, comme un chien, derrière une jupe. Elle en obtenait ce qu'elle voulait d'un sourire, rien qu'en se cardant devant lui, et tout, te dis-je, excepté cependant une chose, à savoir qu'il lui parlât de Waterloo.

«Sur ce chapitre, bouche cousue. Il la regardait, sans répondre, de ses yeux bretons, couleur de mer, et, si elle insistait, il lâchait la quenouille et s'en allait errer dans ces rues aux noms impossibles, où il n'y a qu'à dire: «Dieu vous bénisse!» Or, elle voulait, l'Anglaise, que Cambronne lui parlât de Waterloo. Elle ne l'avait pris chez elle que pour ça; j'en ai la conviction absolue. Tenir la vérité vraie, sur la bataille, de celui qui en avait été le héros, c'était le nanan du nanan pour ses trente-deux dents britanniques. Elle damait ainsi le pion à toutes ses rivales de la gentry, et c'était comme si elle eût l'autographe du dernier bulletin de Napoléon. Mais le général demeurait muet et impénétrable.

«—Voyons, de vous à moi, les portes closes, la phrase, la magnifique phrase, lui demandait la sirène, est-elle telle qu'on la cite? L'avez-vous dite? Répondez-moi, si vous m'aimez?

«Il secouait la tête, mais ne descellait pas la mâchoire.

«—Ah! s'écriait-elle, vexée, vous savez qu'on l'attribue à un autre?

«—Laissez, faisait le persécuté, qui était la probité même.

«Cette probité n'avançait pas ses affaires de coeur, et il se rendait fort bien compte que l'intérêt qu'il inspirait à l'hôtesse diminuait de jour en jour avec la certitude d'avoir à elle, et chez elle, l'homme du mot immortel.

«C'est encore une vérité, petit, que ton grand-oncle doit t'apprendre, que moins elles nous aiment, plus nous les aimons; c'est la sacrée nature qui veut ça. Le pauvre général en tirait la langue d'une aune. Elle en jouait comme d'une souris. A chaque visite que je lui faisais, je constatais son dépérissement.

«—Ah çà! mais, qu'est-ce que vous avez donc, mon supérieur? C'est-il laFrance qui vous ronge?

«Et je lui racontais, pour le consoler, qu'ils l'avaient flanqué dans une île à requins et qu'il n'y avait plus rien à faire, là-bas, pour les grognards. Mais il ne m'écoutait pas plus que le chant du merle dans une batterie. Un matin, enfin, il jeta son caveçon:

«—Peyrot, il faut que je me marie.

«—Vous! Où ça?

«—Ici.

«Et ce fut tout. J'avais compris. On ne discutait pas avec Cambronne.

«—Alors, la garde se rend? fut tout ce que je trouvai à lui dire, et je pleurai, mon gars, moi, un dur-à-cuire, comme une demoiselle.

«La fin de l'histoire n'est pas longue. A quarante-cinq ans on ne se défend plus; Cambronne demanda sa main à la veuve. Elle n'y mit qu'une condition, et tu la devines?…

—Non, mon oncle.

—Tu es donc bête? La condition, c'était qu'il lui dirait, non plus à elle seule, mais devant toute sa famille réunie en soirée de fiançailles, la phrase textuelle et véridique du Dernier Carré, qui, je te le répète, fut un triangle. Et il en était si fou qu'il y consentit. Seulement, vois-tu, conclut le capitaine Peyrot en tire-bouchonnant sa moustache, celle qu'il leur répéta, à ces Angliches, c'était la vraie, celle que j'avais entendue, la bonne, plus courte de sept mots que l'autre. Telle est l'histoire du mariage de Cambronne. L'empereur ne l'a jamais su à Sainte-Hélène.

Lorsque, afin de se disculper de la ruine de tant d'honnêtes gens qui lui avaient apporté leurs économies pour qu'il les centuplât dans le laps de temps le plus court possible, le grand joueur d'argent d'autrui, Loys Égarot, comparut au tribunal présidé par Thomas Mévère, notre d'Aguesseau moderne, il laissa d'abord parler son avocat, le célèbre Paul Archet, surnommé le Cicéron des krachs, et qui s'en est fait une spécialité européenne.

Ce ne fut pas long. En trois heures de temps, plaidoyer compris, LoysÉgarot écopa ses trois ans de prison, un par heure. Le président ThomasMévère ne badinait pas avec les «spéculateurs éhontés, déshonneur de laRépublique d'affaires». La foudre de l'arrêt reçue, le foudroyé se levaet d'une petite voix triste, il dit:

—Un mot?… Je n'ai jamais mis le pied à la Bourse, et je suis incapable de mener à bien l'une ou l'autre des quatre opérations élémentaires de l'arithmétique.

—Alors, fit l'austère magistrat, comment expliquez-vous le désastre?

—Par ma scrupuleuse probité. Ils voulaient que je «centuplasse». Je n'ai pas eu le temps, voilà tout.

Et il se remit aux gendarmes, dont l'un, du reste, était de sa clientèle.

Dans sa prison Loys se refusa à tout adoucissement, sauf à celui de correspondre en toute liberté avec sa femme et sa fille, expédiées à la Jamaïque, à la garde de la vieille nourrice qui l'avait élevé à Marseille, et qui, dûment rentée par lui, finissait ses jours dans le bien-être à Port-Louis, sa ville natale. «Prends soin d'elles, Pépina, lui avait-il écrit, comme autrefois de ton petit, elles sont avec toi, maman-nounou, ce que j'aime le plus au monde.»

Mais ce qu'il aimait le plus au monde, c'était Inès, sa fille, ravissante blondinette de douze ans, et que le désespoir faillit enlever lorsqu'il lui fallut se séparer du cher papa, si beau, si gai, si doux à tous, «plus enfant qu'elle», disait la mère, et à qui elle faisait ses additions, le soir, après dîner, sur la table.

Quant à Mme Égarot, il l'avait rassurée en ces termes: «Ne crains rien, je ferai mon temps et, dans trois ans, je serai là-bas, avec vous deux pour toujours. Courage, à bientôt.»

Or, il fit son temps, en effet, sans en dérober une heure à la justice de son pays, et quand la liberté lui fut rendue, il ne devait plus rien à personne, sinon le centuplage des fonds hasardés sur son crédit, ou, si l'on veut, le manque à gagner desdits fonds, déjà confiés, du reste, à d'autres agioteurs.

Loys Égarot avait dit la stricte vérité au tribunal, il ne savait pas calculer, et personne n'aurait pu se vanter, sans mentir, de l'avoir vu à la corbeille. Mais il était marqué d'un signe terrible et doué, de toute éternité, d'une vertu d'attraction inouïe et fabuleuse. Il inspirait confiance, irrésistiblement. Dieu l'avait créé charmeur de gogos. Il suffisait qu'il parût quelque part et n'importe où, pour que les hommes tinssent à lui remettre leurs écus, les femmes leurs diamants et les enfants leurs billes; et il ne pouvait pas ne pas les prendre, on l'aurait suivi jusque dans la mer, comme les croisés fascinés par Pierre l'Ermite allaient derrière ce moine Saint Sépulcre.

De telle sorte qu'il en avait été réduit à inventer, pour les satisfaire, des mines d'or hypothétiques, des lacs de naphte visionnaires et des chemins de fer intersidéraux où se signait son vrai génie, celui du poète. Ce qu'il en souffrait, c'est à ne pas le dire, mais il obéissait à sa destinée.

Il arriva à la Jamaïque juste à temps pour y fermer les yeux de sa vieille nourrice, et, comme elle n'avait ni famille, ni héritiers, il rentra naturellement dans la pension qu'il lui servait, comme dans le dépôt qui lui en garantissait le service. C'était un revenu de trois mille livres, et il se jura de s'en contenter pour lui, sa femme et sa fille, et sauf de toute entreprise.

Inès était dans sa quinzième année, mais les fruits d'or mûrissent vite sous ces latitudes rayonnantes des Antilles, et elle en florissait dix-huit; aussi avait-il eu peine à la reconnaître quand, la gorge étranglée d'émotion, il lui avait ouvert les bras, sur le quai de débarquement. Elle paraissait, d'ailleurs, s'être familiarisée aux manières anglaises, et sa bonne mère de même. «Je m'y ferai comme à tout le reste, avait pensé l'enfant de Marseille, pourvu qu'elle m'aime toujours.» Puis, dans le jardin de la pauvre Pepina, plein de belles fleurs et de riches oiseaux, il se mit à traîner les heures, oubliant, oublié, paisible enfin, et vivant la vie oisive de ses rêves.

—Mon ami, lui dit un jour sa femme, avant ton arrivée nous recevions et rendions d'agréables visites. La société de la ville était fort aimable pour nous. Je sais que tu ne veux voir personne, je le comprends; mais tu exagères. Et puis, notre Inès s'ennuie. Entr'ouvrons un peu notre porte. On ne demande qu'à te connaître.

—Et qu'à m'apporter de l'argent, hein?

—Je n'osais pas te le dire.

—Ah ça! mais, malheureuse, tu veux donc que ça recommence?

—Oh! des Anglais, si pratiques!

—Eux, ils sont encore plus enragés que tous les autres. N'insiste pas, ma bonne, non.

—Et Inès? Je te le répète, elle s'ennuie.

Le «papa» regarda la «maman» et comprit.

—Quoi, déjà? soupira-t-il, en se laissant tomber sur un banc, en trois ans…. Et … qui est-ce?

—Un Français.

—A la bonne heure. Il s'appelle?

—Ne t'en irrite pas…. Jean Mévère.

—Est-ce un parent du magistrat?

—Qui t'a condamné, oui: c'est son fils.

Loys Égarot, loin de «s'en irriter», leva les yeux en l'air, comme pour y prendre un ordre de Bourse céleste.

—Ah! par exemple, à la Jamaïque, sourit-il. Son fils! Qu'y fait-il?

Il y apprend le grand commerce, dans la première maison de l'île,Streebs and Sons.

—Mais sait-il que je n'ai pas un sou de dot à donner à ma fille?

—Il sait tout, et ne demande rien.

—Qu'il vienne, alors.

Et Jean Mévère vint, ou plutôt il revint, car la maison de Pepina, pour lui aussi, contenait tout ce qu'il aimait au monde. C'était un garçon actif, intelligent et bien fait, mais particulier en ceci qu'il avait sous le front la même barre devant le Droit que son futur beau-père devant le Chiffre. Pour se soustraire aux études du Code et des jurisprudences, il s'était, dès la sortie de collège, enfui à Londres, d'où ses patrons, les frères Streebs, l'avaient détaché sur la grande usine de distillation qu'ils ont à Port-Louis au milieu des champs de canne à sucre.

La présentation fut simple. Jean plut à Loys, autant qu'un homme peut plaire à celui à qui il enlève sa fille. Le «spéculateur éhonté» n'objecta au mariage immédiat du moins, que l'âge trop tendre d'Inès, et il en reporta la date à trois années au delà pour qu'elle eût ses dix-huit ans.

—Quant au douaire, plaisanta-t-il, il est de six millions, mais en dettes, selon la doctrine de l'honorable magistrat votre père.

Ce disant, il paraissait chercher encore dans les nuées un nouvel ordre de Bourse providentiel. Puis, les paroles échangées dans une poignée de mains, il s'en fut, la canne à la main, visiter la ville.

L'excellente Mme Égarot n'avait rien inventé de l'intérêt passionné qu'il y inspirait depuis son débarquement, et tout de suite les gens furent aux portes comme aux fenêtres. Il ne s'y méprit pas une minute, ça recommençait, et il en allait de son charme extraordinaire dans les îles comme sur les continents, à l'étranger comme en sa patrie. Au passage de l'homme aimanté, les magots dansaient dans les coffres-forts, les tiroirs se tiraient tout seuls, les bas de laine s'agitaient aux vitres, les valeurs, les bank-notes, les chèques jonchaient ses pas comme feuilles d'automne. Si son procès l'avait illustré, sa condamnation, sa prison, son exil le revêtaient d'un prestige universel et d'un crédit de magicien. En quelques mois, la maisonnette de Pepina devint le centre des affaires de l'île, et la ruelle où s'ouvrait son auvent, la «rue Quincampoix» de ce Law malgré lui. Il lui fallut encore, avec son génie de poète, imaginer les mines aux gisements les plus absurdes, les mers souterraines d'huile d'olive, les aviateurs qu'on siffle dans l'espace comme un chien docile, l'application des nuages à la cotonnade, que sais-je; il ne désespéra ni les gogos ni les ingénieurs, et il lui revint une fortune immense.

Si immense que, les trois ans écoulés et la date du mariage échue, Loys Égarot voulut qu'il fut célébré à Paris et retourna en France sur son yacht sans pareil, nomméla Pepina. Le père de son jeune gendre, l'illustre Thomas Mévère, était allé le recevoir à Marseille.

—Je suis heureux, salua-t-il, et plus que personne, de vous voir victorieusement remonté sur votre bête. Mon fils Jean fait un beau rêve!

—Sans doute, sourit Loys, puisqu'il aime ma fille.

—Mais autrement aussi, je pense? avait souligné l'austère magistrat.Mlle Égarot est un parti de roi?

—Elle n'aura pas un sou, monsieur le président. Tout ce que j'ai gagné appartient à mes créanciers, d'abord, et, s'il en reste, à ma chère femme.

Le d'Aguesseau moderne pâlit.

—Vous voulez rembourser vos victimes?

—Recta, mon juge.

—Vous êtes fou!

—En quoi?

—Je vous dis que vous l'êtes.

Et il faut croire qu'il l'était, en effet, et qu'on le serait comme lui dans la partie, de vouloir payer ses dettes, car, à la sortie de la mairie, le jour du mariage, le «spéculateur éhonté» et flétri par la vindicte publique, poussé doucement dans une auto entre deux aimable spécialités, fut hospitalisé, comme on sait de reste, dans la maison dite de santé où il vient de mourir.

Pauvre Loys Égarot, qui ne savait pas calculer!

Je sortais de Saint-Cyr, et sur un assez beau rang, entre parenthèse, le bon cinquième de la liste, et j'avais, avec les camarades, festoyé ce succès par un déjeuner dînatoire aux alentours du Palais-Royal. On était encore à la belle saison et, comme nous n'avions pas laissé que de faire sauter force bouchons sonores à diverses santés concurremment chères, nous éprouvions le besoin, selon le mot de mon cousin Charles, de nous «évaporer dans la verdure». Le vieux jardin des Tuileries étant le plus proche, nous y allâmes à la file, et lorsque nous y fûmes, nous nous dispersâmes sous les marronniers.

Inutile de vous dissimuler que j'étais un peu étourdi par l'abus inusité du vin de joie. Mon cousin, qui s'en était aperçu, jugea amica et sage de me tenir compagnie: «Marchons, veux-tu?» Et il m'entraîna dans une allée ombragée qui longe la terrasse du bord de l'eau et où il n'y a jamais personne. Lorsque nous l'eûmes cinq ou six fois arpentée, aller et retour, d'un bout à l'autre, je criai grâce et demandai à m'asseoir, et me jugeant assez «évaporé», Charles acquiesça, en riant, à mon désir. Nous prîmes des chaises à la pile, et les ayant disposées à l'abri d'un socle de statue qui projetait une ombre délicieuse, nous partîmes en causerie. Pour de jeunes officiers français, elle n'ouvre guère, on le sait, que deux chemins, et elle n'a presque que deux thèmes, l'armée et les femmes. Nous avions épuisé le second pendant le déjeuner, mais le premier restait inépuisable à nos rêves d'avenir. Dans quel corps allions-nous être versés, l'un et l'autre? Mon cousin en tenait pour l'Afrique; moi, pour l'Est et la frontière, car, en ce temps-là, le sang de ma race me bouillait aux veines et je croyais à des tas de choses auxquelles ma foi militaire a fait tristement faillite.

—Ce qui me plairait de l'Afrique, me disait Charles, ce serait d'y servir sous le fameux général de Madiran, qui y commande. Il est la plus franche gloire du métier, à l'heure présente. Mais pourquoi ris-tu?

Et je riais, en effet, car, cette franche gloire, elle était double et elle fournissait ses deux légendes.

—Je n'imagine pas, lançai-je, le plaisir qu'il peut y avoir à être commandé par le plus grand cocu de France et de Navarre.

A peine avais-je émis cette belle sentence que, dressé devant moi, un homme me tendait sa carte:

«Général comte de Madiran.»

Il faut faire le tour des statues. Mais il était trop tard. Je tirai donc ma carte, en silence, et j'en fis l'échange classique avec mon offensé:

«Jean-Myrtil de la Galonière.»

Grand, sec, hâlé, les cheveux taillés en brosse, l'oeil d'acier, le général ressemblait à un sabre. Il fallait, à l'aspect, lui défalquer dix ans sur les soixante que lui attribuait l'annuaire. Charles buvait son héros des yeux, mais très pâle de mon aventure. J'étais pour lui déjà un homme mort, les duels de Madiran étant, dans l'armée, comme des contes de fées de l'escrime. Et j'attendais. Le général, le front baissé sur ma carte, semblait la lire et la relire ainsi qu'en rêve. Brusquement il me regarda, et, d'une voix presque émue:

—Mon enfant, j'ai dû épouser votre mère.

—Mais n'importe, relevai-je bêtement, je suis à vos ordres.

Cette niaiserie de blanc-bec ne l'avait pas distrait de sa rêverie singulière.

—Vit-elle encore, votre charmante mère?

Mon cousin répondit pour moi par un signe d'affirmation muette. Le terrible sabreur d'Afrique s'était retourné et il s'en allait en serrant ma carte dans sa poche, lorsqu'il revint à nous en demi-cercle:

—Alors … comme ça … j'en suis de la confrérie?

Et le coup d'oeil dont il appuya sa question était si énigmatique qu'il me désarma de toute contenance.

—De Navarre?… soit, je suis Basque … mais de France?… Voyons!

Devant cette ironie à la française, je perdis entièrement la boule:

—Mon général … on me l'a dit! balbutiai-je.

Et, pour le coup, il se mit à rire:

—Combien vous faut-il de temps pour me l'amener par les oreilles? Fixez vous-même. Un mois? Six mois? Davantage?

—Qui?

—Celui qui vous l'a dit.

—Comment, celui?…

—Eh bien, oui, le sieur On… ou pour lui transmettre ma carte. Vous l'avez, ma carte. Mon adresse est dessus. Prenez un an, prenez-en deux, et revenez me voir, avec ou sans le sieur On. Et rappelez-moi au souvenir de votre charmante mère. Il s'en est fallu de ça … que vous ne fussiez mon fils.

Et, sans saluer, il disparut, nous laissant, Charles et moi, dans l'hébétement que vous imaginez.

—Tu vas le chercher, hein? me dit mon cousin.

Le sieur On?… Naturellement.

—Qui est-ce?

—Est-ce que je sais, moi! Maisil fautque je le trouve, il y va de mon honneur, cousin.

La recherche du sieur On est l'exercice mohicanesque auquel il faudrait astreindre les agents de police ou détectives; mais qui est le Vidocq qui peut se vanter d'en sortir? Le sieur On, où est-il? Partout et nulle part, omniprésent, omniabsent, ubiquiste, réel et fabuleux. Ouvrez à la lettre O le Bottin de Paris, de la province, tous les dictionnaires d'adresses, vous n'y trouverez point le nom de On, avec ou sans particule, et pourtant la famille est innombrable, que dis-je? universelle. Les On se cachent sous tous les noms de l'honnête homme, stupide, génial ou médiocre. Beaumarchais en a démasqué un, le comique qu'il appelle Basile, et Shakespeare un autre, le tragique, Iago; il résulte de leurs deux types que soit pour la calomnie, soit pour la médisance, mortelles d'ailleurs à l'envi, le sieur On, c'est vous, moi, et toute l'espèce humaine, des deux sexes s'entend, car il n'est femme qui ne soit une Mme Onne.

J'avais d'abord accepté avec enthousiasme la tâche imposée par le général, et c'était, au tribunal intime de ma raison, la réparation juste et «propre» de l'injure. En découvrir l'éditeur responsable, soit le premier qui l'avait de son plein gré lancée dans la circulation où je l'avais recueillie pour en souffleter directement l'intéressé. Je me mis donc en chasse, aidé de Charles, puis seul, car, au bout d'un mois, mon cousin se lassa de l'inutilité de la vaine entreprise.

Personne ne savait ce que je voulais dire, ou bien c'était le secret de Polichinelle, ou encore le: «D'où sortez-vous?» évasif de ceux qui «s'en lavent les mains». Les hautains, friands de la lame, ne me reconnaissaient aucun droit de m'enquérir à ce sujet, et, sous l'éventail, les dames Onne s'esquivaient en un sourire.

—C'est l'aiguille dans la botte de foin, me disait Charles; tu y uses ta force et ton temps, et, qui pis est, tu deviens grotesque.

Des marches, démarches, visites, voyages et le reste où je me dépensai, moi et mon argent, pour dénicher l'insaisissable sieur On, on ferait un roman commeGil Blasde Le Sage, aussi aventureux et aussi philosophique, n'en doutez pas, car, en six mois, des bas-fonds aux cimes j'ai exploré dans toutes les classes la société contemporaine—et éternelle.

Un jour, enfin, nous fûmes avisés, Charles et moi, de notre destination militaire: c'était lui qui allait dans l'Est, et moi en Afrique,—ô dérision!—dans le corps même de qui? Du général de Madiran.

Il fallait en finir. Je m'abattis chez lui, un matin, désespéré, honteux, mais décidé à prendre à mon compte l'outrage anonyme. Je lui avais fait une seconde fois passer ma carte: «Jean-Myrtil de la Galonière», et j'attendais dans le salon qu'il voulût bien me recevoir. Ce fut une adorable jeune fille qui me fit cet honneur à sa place. Elle entra, radieuse et épanouie dans la splendeur de sa vingtième année, les mains ouvertes, avec le geste céleste qu'un Raphaël prêterait à une Aurore dissipant la brume nocturne…. Mais je n'ai pas à vous la décrire, et vous savez aujourd'hui pourquoi.

—Mon père vous prie de l'excuser. Il a sa crise de goutte et il traîne un peu au lit, contre ses habitudes. Mais il va venir, je le précède, étant chargée de vous abréger le temps.

—Mademoiselle…. bégayai-je.

Et ce fut tout, car je la regardais.

Le général parut presque aussitôt. Il avait la jambe gauche entourée d'une couverture de cheval et il s'étayait d'une canne. L'Aurore disparut sur un signe paternel.

—Cette fois, fit-il, ça y est, voyez, c'est la retraite, et la Faculté me la sonne. Plus de jambes, plus de Madiran! Mais laissons. Avez-vous trouvé notre homme, m'amenez-vous le sieur On par les oreilles?

—Hélas! mon général, mais vous ne devez rien y perdre. Me voici et ma vie est à vous. Vous m'obligeriez de m'en soulager.

—Et la maman?

—Je vous en prie. Du reste, je compte bien me défendre.

—Contre un podagre? Et puis, je vais vous dire, reprit-il en reprenant le ton railleur qu'il avait eu aux Tuileries, vous m'en avez prêté dans la gloire de Sganarelle. Le plus grand de Navarre, je n'y contreviens point, mais de France, de France, voilà où commence le calomnie! De France!!!

—Reste la réparation, monsieur le comte.

—Oui, eh bien, il y en a une, mon enfant.

Et, d'une secousse de l'épaule, il m'indiqua la porte par où venait de s'envoler celle qui est devenue ma chère Éva.

Parmi les membres honoraires de cette fameuse société desPlace-aux-Jeunesqui a tenu en échec pendant sept ans et bouleversé du haut un bas la paisible bourgeoisie des Ternes, il y avait un peintre nommé Lazoche, qui était un bien drôle de corps.

Lazoche avait été découvert par Saintonge, l'un des sept titulaires, et présenté par lui à la société commeun bonhomme très fort, et n'ayant pas son pareil pour l'article Venise, article alors fabuleusement demandé par les débitants de peinture. Les Venises de Lazoche lui étaient prises sans marchander, quoiqu'il ne mît pas plus d'une heure à les exécuter, et cela, disait Saintonge, à cause de leur couleur locale «à tromper les pigeons de Saint-Marc». Lazoche, d'ailleurs, ne vivait que de cette production, exclusivement. Inutile de dire qu'il n'avait pas mis les pieds dans la ville des doges: cela se voyait du premier coup d'oeil et il ne cherchait pas à duper le monde.

La première fois que Lazoche était allé offrir une de ses toiles à un marchand, voici, sur son récit même, comment la chose s'était passée.

J'entre au hasard et je dis:

—C'est une vue du Grand Canal; combien allez-vous m'en donner?

Le marchand la regarde et me répond, comme je le dis:

—Avec votre signature, rien! Sans la signature, trente francs.

Moi, je demeure stupide. Quelques jours après, je renouvelle l'expérience avec un autre, qui me tient exactement le même langage. J'ai renoncé à comprendre, voilà tout.

Et le brave garçon ajoutait avec mélancolie:

—Peut-être ce nom de Lazoche est-il composé de syllabes fâcheuses, ou a t-il été déjà compromis pas un barbouilleur précédent!

Cette veine trouvée, Lazoche la suivit sans se torturer l'imagination pour varier son sempiternel Grand Canal. Si un jour il avait placé dans sa toile le Palais des Doges à gauche et la gondole à droite, le lendemain il flanquait la gondole à gauche et à droite le Palais des Doges, implacablement reflété dans les mêmes eaux et baigné sans rémission par le même ciel de cobalt pur, dit ciel italien. Et quand Saintonge le taquinait sur ces ciels d'azur exaspérants:

—Que veux-tu, lui répondait le bon Lazoche, je ne sais pas faire les ciels orageux, je n'en ai pas dans l'âme!

Saintonge lui apporta un jour une photographie de Venise, dans laquelle le susdit Palais Ducal était vu de face. L'étonnement de Lazoche fut profond. Pendant une semaine, il resta tout troublé, n'osant pas se risquer et représenter le Palais autrement que de profil, et craignant d'y perdre son pain:

—Je n'en aurais que quinze francs, fit-il en rendant la photographie àSaintonge.

Au bout de deux ans de ce métier, à deux Venises par semaine, Lazoche fut pris d'un vertige. Il se crut du talent, et voulut exposer; il avait besoin de lire, enfin, sa signature sur une toile au Salon. Autant valait pour lui se jeter à l'eau tout de suite; les marchands le lui firent amèrement comprendre.

—Mais enfin, leur disait-il, qu'est-ce que ça vous fait que j'expose?

—Et si vous alliez être reçu! répliquaient les autres.

—Eh bien, justement!

—On verrait donc au Salon des Venises signées Lazoche! Vous n'y pensez pas! Mais alors, malheureux que vous êtes, qu'est-ce qui prouverait désormais que toutes les Venises sont de Ziem?

—Je ne comprends pas!

—Ah! vous ne comprenez pas? Eh bien! sachez, monsieur, qu'il est urgent pour l'écoulement de vos produits dans l'intérêt de notre industrie, que toutes les Venises que l'on fait et surtout les vôtres soient éternellement de Ziem! Comprenez-vous maintenant?

—Oui, fit Lazoche, trop bien et trop tard! Je faisais là un joli métier, miséricorde!

Et il sortit en enfonçant son chapeau avec un tremblement. De ce jour, il renonça aux Venises anonymes.

Pour apprécier l'héroïsme du sacrifice, il faut savoir que Lazoche n'avait pas, non seulement d'autre ressource, mais d'autre talent, et que le pauvre garçon était marié. Cette atroce fabrication lui avait faussé l'oeil et la main au point qu'il n'était pas bien sûr lui-même de pouvoir copier proprement un pot, une carotte ou un bâton de chaise. Le peu qu'il y avait en lui d'artiste s'était noyé dans l'indigo du Grand Canal et le vermillon du Palais des Doges. Il s'en plaignait tristement à ce farceur de Saintonge, le jour même de sa mésaventure, au dîner mensuel de la société.

—Qu'est-ce que je vais faire maintenant?

—Mon cher, on a attribué pendant cent ans et on attribue encore, à dire d'expert, tous les tableaux de Guardi au Canaletti. Qu'est-ce que ça te fait d'être pris pour Ziem, je te demande un peu!

—Mais c'est Ziem qu'on prend pour moi. Ça, je ne veux pas!

—Pourquoi, alors, ne tenterais-tu pas de l'orientalisme? Là, tu ne feras du tort à personne et les chameaux sont à tout le monde.

—Je ne sais pas faire les chameaux.

—J'ai pourtant vu de toi des gondoles!… Tu t'exagères les différences. Les chameaux ou les gondoles!… Tiens, c'est à peu près la même forme!

Et Saintonge, avec un bout de crayon essayait de démontrer sur le mur cette absurdité désolée.

Nous avons dit que Lazoche était marié: sa femme et lui formaient bien le ménage le plus extravagant de toute la bohème ternoise. L'atelier leur servait à la fois de salon, de salle à manger, de cabinet de toilette, de cuisine et de toute salle imaginable. C'était un labyrinthe dont Lazoche seul connaissait les détours, inextricables pour tout autre.

A onze heures, Lazoche donnait un tour de clef à l'atelier et s'en allait chercher le déjeuner, invariablement composé de deux petits pains, d'un litre de vin, d'une tranche de galantine truffée, d'un cornet de crevettes et d'un morceau de brie que l'on mangeait sur le coin de la table, au milieu des tubes de couleurs, dans les papiers mêmes qui les avaient enveloppés. Cela évite de laver les assiettes et, comme disait Mme Lazoche, l'ariade se mettre en cuisine. Le reste du café de la veille, réchauffé sur le poêle, complétait le repas, repas de paresseux s'il en fut. Dans la journée, Lazoche confectionnait ses Venises et Mme Lazoche s'habillait: cela durait jusqu'à cinq heures. Lasse, molle et traînante, elle allait d'un coin à l'autre en bâillant, s'allongeant ici sur le canapé, oisive, puis s'accoudant à la fenêtre et regardant dans la rue sans voir, une heure entière; enfin, elle s'asseyait devant le miroir et commençait à se démêler lentement, coiffait son poing de petits bonnets, jouait avec le chat, perdait le temps de toutes les manières, jusqu'à ce que le jour tombât. Alors, elle se ficelait à la hâte et descendait aux provisions; une fois dehors, elle recommençait à flâner aux devantures de magasins, à lire les affiches de théâtre, à promener son indolence, et elle rentrait toujours trop tard pour faire le dîner qu'elle improvisait. La seule chose qui la secouât un peu de sa torpeur, c'était un billet de spectacle pour le soir, car elle raffolait du théâtre.

Le pauvre Lazoche adorait cette marmotte, et l'idée de la voir privée de son bain matinal, par exemple, l'épouvantait plus que la misère pour lui-même. D'ailleurs, un secret instinct l'avertissait que cette femme tenait plus au bien-être qu'à l'amour; il sentait qu'elle ne résisterait pas au moindre changement dans ses habitudes et qu'elle avait la fainéantise dans le sang.

Il avoua un jour à Saintonge, atterré, qu'il se félicitait de ne pas avoir d'enfants de sa femme, bien qu'il en eût désiré ardemment, tant il craignait que la maternité fût mortelle à ce tempérament de harem.

Il fallait donc aviser à trouver quelque autre métier. Confectionner de nouveau des Venises de contrefaçon qui le rendaient complice d'un vol véritable, il ne put s'y décider. Selon le conseil de Saintonge, il tenta de l'orientalisme; mais aucun marchand ne voulut de ses chameaux, même sans signature: on les trouvait, poliment, trop personnels. Alors, il fit des fleurs, mais quelles fleurs, grand Dieu! Les plus indulgents les prenaient pour des feux d'artifice. Un marchand lui écrivait: «J'ai attentivement regardé le bouquet que vous m'avez envoyé; c'est sans doute le bouquet du 14 Juillet que vous avez voulu représenter. Croyez-en, monsieur, ma vieille expérience; il est des choses que la peinture ne peut pas rendre; les feux d'artifice et les feux de peloton sont de ce nombre. J'ai l'honneur de vous saluer.»

Enfin, le hasard vint en aide au déplorable Lazoche, et lui fit découvrir à la fois sa voie artistique et la fortune. Un matin, on heurta à sa porte.

Lazoche, qui n'attendait personne et auquel son concierge ne montait jamais ses lettres, hésita d'abord à ouvrir, craignant ce que les bohèmes appellent, depuis Pyrrhus, une tuile.

—Monsieur Galoix, fit une voix timide.

A ce nom bien connu, Lazoche jeta vite la couverture sur la baignoire où la paresseuse s'étirait voluptueusement, et il courut à la porte.

—Quel honneur! fit-il pour dire quelque chose.

A la vérité, Lazoche était inquiet de cette visite. Ce Galoix n'était autre que le charcutier auquel, depuis quinze jours, il prenait sa galantine à crédit, car il était à bout de ressources:

—L'honneur est pour moi, monsieur, répliqua l'autre. Mais je crois que je vous dérange! ajouta le charcutier en rougissant jusqu'aux oreilles, car, dans la buée d'eau chaude et de cigarette, il venait d'apercevoir, comme coupée par la couverture, la tête de la baigneuse qui le regardait, nonchalante. Vous avez un modèle?

—Non, dit Lazoche, qui ne put s'empêcher de rire à l'idée de ce modèle posant dans une baignoire, c'est ma femme que je vous présente.

Le charcutier rougit plus fort, ne sachant s'il fallait saluer ou se voiler les yeux. Et, pour se donner une contenance, il se retourna vers une des toiles accrochées à la muraille:

—Ah! monsieur! on n'a pas besoin de demander si c'est Venise. Quel joli endroit tout de même. Vous y êtes allé?

—Moi, non, fit Lazoche, mais j'ai un parent qui y a demeuré six semaines: c'est tout comme!

—Assurément, dit Galoix. Mais voici ce qui m'amène.

Et il tira le peintre par la manche, jusqu'à la fenêtre.

—Je vais être père, monsieur Lazoche, et Mme Galoix désirerait avoir un bel enfant; c'est le premier après dix ans de mariage. Mais un bel enfant, vous entendez!

—Il n'a tenu qu'à vous, monsieur Galoix.

—Sans doute, sans doute. Cependant, tout en me ressemblant, comme il convient, et ce que je désire naturellement, nous voudrions qu'il eût quelque chose de mieux encore. Ah! monsieur Lazoche, il y en a de si jolis, au parc Monceau, de ces poupons gros et gras. Vous êtes artiste, vous savez ce que je veux dire.

—Pas trop, jusqu'à présent, dit le peintre, qui roula une cigarette.

—Tenez: si par exemple vous vouliez me peindre un de ces marmots dont je vous parle avec de bonnes joues rebondies, des cheveux frisés, et des yeux grands comme ça, qui vous regardent!… Vous le pouvez, avec votre talent! J'irais bien jusqu'à cent francs, monsieur Lazoche.

—Mais quel usage.

—C'est bien simple: je le pendrais dans notre chambre, de sorte que Mme Galoix l'aurait sans cesse devant les yeux. Elle finirait par se pénétrer de cette image, et au jour attendu nous aurions un bel enfant, monsieur Lazoche.

—Ça se fait donc, ces choses-là? hurla le peintre en regardant le charcutier avec ébahissement.

—C'est infaillible, mon cher monsieur. Ma mère vous le dirait, quoiqu'elle ne fût qu'une paysanne, si elle était encore de ce monde!

—Mon cher monsieur Galoix, l'idée est excellente; elle me plaît beaucoup, elle est faite pour plaire à tous les artistes. Mais causons. D'abord, de quel sexe le voulez-vous, cet idéal? Car, si vous avez une petite fille, songez combien il est regrettable qu'elle naquît avec une tête de garçon, et vice-versa!

—Je n'y avais pas réfléchi, dit le charcutier. Moi d'abord, j'aimerais mieux une fille.

—Et Mme Galoix, un garçon, c'est tout naturel, reprit Lazoche, qui voyait s'ouvrir devant lui toute une industrie nouvelle. Cela peut s'arranger. Mais fille ou garçon, sera-t-il blond, sera-t-elle brune? Il faut bien nous entendre.

—Moi, je la voudrais brune.

—Alors, Mme Galoix le veut blond, évidemment. Je le ferai châtain, monsieur Galoix, et la nature choisira. Comptez sur moi, vous aurez votre idéal après-demain.

Et il prit congé du charcutier.

Dès que celui-ci fut au bas de l'escalier, Lazoche piqua une tête et se mit à danser sur les mains, avec tous les signes d'un enthousiasme évident. Puis il prit une belle toile blanche et l'installa sur son chevalet.

—Joues rebondies, songeait-il, cheveux frisés et de grands yeux qui vous regardent. Telles sont les données; c'est l'idéal de ce charcutier! Essayons.

Et il commença à tracer un grand cercle, il dessina deux petits cerles parallèles, et un autre plus petit sous ces deux-là; et ayant rempli les uns de bleu, et les autres de rouge, il vit que cela était déjà bien et représentait à miracle le visage, les yeux et la bouche de l'idéal. Alors, il continua de travailler dans ce sens, et quand il eut parachevé ce chérubin, il s'en fut le porter à son charcutier.

—C'est surprenant, lui dit Galoix, et même je reconnais quelques traits de ma propre physionomie.

—Je m'en suis inspiré, salua le peintre.

—Voilà vos cent francs, monsieur Lazoche.

Mme Galoix restait confondue d'admiration, et il était facile de constater que ses yeux étaient déjà pris par cette pleine lune et que le charme opérait. Cependant, elle émit une observation:

—N'auriez-vous pas pu, dit-elle, lui ajouter quelques ornements, un ruban, ou une fleur, par exemple, ou même lui mettre une main tenant un hochet?

—J'y avais pensé, madame, mais j'ai craint que fleur ou hochet, l'ornement ne se reproduisît à quelque place imprévue sur le corps du nouveau-né. Ce sont là, d'ailleurs, des détails supplémentaires qui doivent être l'objet de commandes à part et qu'on ne peut prendre sur soi d'entreprendre sans un désir formel et réitéré de la famille.

La chance voulut que l'enfant de la charcutière ressemblât épouvantablement à cette boule enluminée. L'événement fit du bruit aux Ternes: les commères en parlèrent, et il vint d'autres commandes à Lazoche. Aussi multiplia-t-il ses idéaux. Il en fit pour tous les corps de métiers et pour tous les goûts, son atelier était rempli de têtes d'enfants, rondes, ovales ou carrées, rouges ou pâles, graves ou souriantes, expressives ou neutres. Il en avait un choix inépuisable pour boulangers, bouchers, herboristes, papetiers, rentiers ou militaires retraités, pour tous les états. Il en inonda le quartier et il y gagna beaucoup d'argent. Tous les enfants faits aux Ternes à cette époque ont été parfaits sur ses modèles.

Aussi au dîner desPlace-aux-Jeunes, Saintonge proposa-t-il de rayer Lazoche de la liste des membres honoraires et de le reléguer dans la catégorie des membres arrivés.

Lazoche n'a pas eu de postérité.

La vérité, si vous voulez l'entendre, c'est qu'on calomnie le moyen âge. Je sais de beaux et bons esprits qui le regrettent. Est-ce bien leur faute? Quant aux poètes, jugez-en d'après ce conte, traditionnel chez eux, et beaucoup plus véridique que de l'histoire, telle qu'on l'écrit aujourd'hui du moins.

L'an 1400, c'est-à-dire trente-neuf années avant que le déplorable Gutenberg, de diabolique mémoire, eût à jamais avili, en le banalisant par l'imprimerie, l'art mystérieux des lettres, il y avait à Saint-Evroult-en-Ouche, commune normande, depuis lors disparue, un admirable monastère, où l'on copiait encore les manuscrits à la main.

Aussi le Saint-Esprit planait-il sur cette douce abbaye, ruche de savants Bénédictins.

Son prieur s'appelait Thierry de Matonville. Il était bon helléniste et meilleur latiniste, et la théologie n'y perdait rien d'ailleurs, car c'était le temps béni où l'on menait de front et de concert l'étude d'Aristote et de saint Augustin sans qu'ils se nuisissent l'un à l'autre. Nul ne doutait, dès le vivant du saint homme, qu'il ne fût marqué d'avance du sceau du Christ et qu'une bonne place ne l'attendit au paradis. Il avait d'ores et déjà son compte de miracles, si l'on tenait normalement pour tels les splendides copies—codices manu scripti—qui sortaient du monastère pour enrichir les «librairies» des rois, des princes, des évêques et des belles châtelaines aux aumônières d'or brodées.

Il y employait sept moines calligraphes, triés sur le volet entre les meilleurs «peintres de mots» du royaume de France. Comme ils ne signaient pas leurs chefs-d'oeuvre à cause des règles de l'humilité claustrale, leurs noms sont aussi ignorés que ceux des ciseleurs de cathédrales. On sait seulement que l'un des sept était un certain Orderic qui, avant—et après—sa résurrection, fut la gloire du «babuinage».

Je n'oserais jurer que ce vieux terme technique de «babuinage» vous soit très familier. Il embrasse tous les travaux divers de l'art somptueux des manuscrits, l'écriture d'abord, puis les ornements marginaux ou autres, lettres ornées, culs-de-lampe, vignettes, miniatures enluminées, dessins en couleurs, armoiries, et coetera. On recule à arrêter sa pensée sur la somme des talents de toute sorte dont se composait le génie babuineur; encore ne parlai-je point de l'érudition qu'il y fallait universelle. Mais le prieur en avait à lui seul pour ses sept moines, et c'était comme un autre Alcuin guidant les siens à travers les ombres fulgurantes de la Bible sous l'oeil impérial de Charlemagne.

Les peintres de mots étaient réunis, dès l'aube, dans une sorte de cloître à arcades, à ciel ouvert pendant l'été, abrité d'une verrière pendant l'hiver, qu'on appelait le «scriptorium», ou salle à écrire. Ils y avaient chacun leur pupitre, leur haut tabouret, leurs calames, leurs godets d'encres variées et leurs feuilles de papier de soie blanc et velouté, plus les compas, règles et équerres. Devant eux, sur un lutrin, le parchemin du modèle s'éployait. Au centre du scriptorium, sur une vasque d'eau vive, un cadran solaire, cirque des heures, en marquait la course dans un silence de Thébaïde auquel le P. Thierry de Matonville présidait, assis dans sa haute cathèdre en bois sculpté, et le menton à la main, prêt à tout renseignement sur les textes et variantes, doux de sa science immense.

Les chroniques ne disent pas quels étaient précisément les six livres, chrétiens ou païens, monuments vénérables de la parole transmise et sauvés des barbares, que calligraphiaient les autres Bénédictins du scriptorium. Sans doute était-ce, selon toute apparence, la Bible d'abord, puis le traité de la musique de Boëce, et encore les ouvrages universels de Cassiodore, surnommé le «héros des bibliothèques». Ils les transcrivaient doctement du gothique, sans ponctuation, ni interlignes, en jolis caractères arabes, avec des plumes affûtées comme des becs d'oiseaux, alternativement trempées dans les quatre encres: la noire, la rouge, la bleue et la verte. Celle d'or et celle d'argent étaient réservées aux armoiries et au nom de Dieu, quand il passait, rayonnant, dans les textes.

A Saint-Evroult, les déliés—d'ailleurs célèbres—étaient exécutés à la plume de vautour; un Père, bon arbalétrier, en entretenait la provende.

Quant à l'encre rouge—ourubrum, d'où rubrique, ainsi qu'on sait du reste—le saint prieur la faisait venir directement de la mer Tyrrhénienne, où des moines pêcheurs de l'Ordre l'extrayaient pour lui des madrépores.

Et j'aurai tout dit de ces admirables manuscrits, aujourd'hui si rares, quand j'aurai signalé aux amateurs l'impeccable correction de leurscuslosou réclames, qui sont, au bas de la page précédente, comme l'appel si aimable du premier mot de la page suivante. Thierry de Matonville y veillait en personne.

Mais venons à Orderic.

Pour cet artiste extraordinaire les renseignements sont certains. Sur son lutrin, à lui, c'était le cygne de Mantoue qui chantait, et le cygne de Mantoue, c'est Virgile.

De l'aveu des Pères de l'Église eux-mêmes, Virgile, qui d'ailleurs a pressenti la venue du Rédempteur, est le poète dont le verbe, si humain soit-il, s'est le plus rapproché de l'idiome rythmique que l'on parle dans la maison du bon Dieu. Il n'y a là-dessus aucun doute.

Or, Orderic s'était uniquement voué et consacré à l'oeuvre virgilienne; il la «babuinait» et il ne babuinait qu'elle, depuis un quart de siècle, à un vers par jour, pas davantage, mais avec quelle main prodigieuse! Le prieur en pleurait de béatitude dans sa stalle ajourée.

Il se promettait bien de ne pas mourir sans l'avoir vue complètement «babuinée» et digne d'être offerte, dans l'étui nacré de perles, sinon au bon roi Charles VI, qui était déjà fou, du moins à Mme Isabeau de Bavière, sa chaste épouse allemande.

Il y avait longtemps déjà qu'Orderic avait terminé la copie des dix «Bucoliques» qui ne fournissent que huit cent trente-six vers, malheureusement—et aussi celle des «Géorgiques» (les quatre) qui se totalisent, hélas! à deux mille cent quatre-vingt-dix-huit hexamètres, sans plus. Restait la sublimeÉnéide, préservée du feu par Mécène, qui est resté, de ce fait, immortel.

L'Énéide, je vous le rappelle pour l'intelligence de ce beau conte du temps passé, s'étale et se déroule surdouze mille trois cent vingt-neufalexandrins. Le moine y travaillait depuis dix ans et il n'en était qu'à la fin du sixième chant (soit à quatre mille sept cent cinquante-quatre vers), et le poème en a douze, mais il n'en a que douze à l'inconsolable chagrin des hommes.

Il est vrai que, à un vers par jour, et les dimanches et fêtes défalqués, Orderic lui-même ne pouvait guère aller plus vite. En outre, cet artiste unique et tel qu'on n'en verra plus jamais de pareil, était un réceptacle de péchés, et véritablement un de ces moines légendaires que le Rabelais de l'Italie, Théophilus Folengo, a décrits d'après lui-même dans sonMerlin Coccaie, un chef-d'oeuvre que je nomme en rougissant. Hélas! c'était à peine si, à force d'autorité sainte, le vénérable prieur de Saint-Evroult parvenait à contenir son convers génial, et, il faut bien le dire, persécuté tout vivant par le diable, qui n'est pas littéraire.

Par malheur, Thierry de Matonville fut rappelé là-haut le soir même où Orderic achevait le cul-de-lampe doré du sixième chant de l'Enéide. Il mourut sans bruit, le menton à la main, dans sa cathèdre, et cinq minutes après, il reprenait cette pose à la droite de Dieu, n'ayant pas eu la joie de pouvoir offrir le Virgile complet à la reine de France.

Son maître et seigneur parti, Orderic, sans frein, sema le scandale triple et quadruple dans la vallée d'Ouche, car il retomba dans les rêts du tentateur qui, je le répète, déteste, entre tous, les lettrés.

Les choses durèrent ainsi pendant nombre d'années, et Orderic put mener à bien le septième, le huitième, le neuvième et dizième, voire le onzième chant de l'Énéide. Le travail restait toujours magnifique; cela s'explique, en hagiographie, par ce fait que l'ange gardien du moine, qui l'abandonnait à la porte de tous les autres lieux de perdition, revenait le flanquer à celle du scriptorium et le soutenait au pupitre en l'éventant de ses ailes fraîches.

Le douzième et dernier chant de l'Énéidecomprend, je vous le remémore, neuf cent cinquante-deux vers.

Un vendredi 13, au moment même où, à la suite d'un repas sans mesure, il «babuinait» le neuf cent cinquante et unième et avant-dernier, celui-là même où Turnus, tué par Énée, tombe, les membres glacés du froid de la mort (solvuntur frigore membra), Orderic, par une coïncidence étrange, dont Satan menait l'aventure, succombait lui-même subitement à une apoplexie foudroyante. Son ange gardien n'eut que le temps d'ouvrir les bras pour le recevoir.

C'était fini, le Virgile de Saint-Evroult, faute d'un vers, et du dernier, était perdu pour les royales librairies, trésors du genre humain. Et le cataclysme se doublait de cette désolation chrétienne que le moine, n'ayant pas eu le temps de se repentir de ses péchés, et par conséquent d'en être absous, s'en allait là-haut sans viatique.

Son ange l'emporta tristement au tribunal de l'Éternel.

Je vous ai dit en commençant que l'on calomnie le moyen âge. Mais allez donc aujourd'hui lui faire honneur de cette foi naïve aux dogmes évangéliques qui, du son des cloches envolées, du prisme féerique des vitraux, de la joie de ses fêtes fleuries, adoucissait les plus rudes servages!

On espérait en 1409, avant la découverte de l'imprimerie, et l'espérance, c'est le bénéfice de la croyance. Qui dira si, sur cette terre pleine de secrets ténébreux, qui dira si mieux ne vaut pas croire que savoir! Toujours est-il que les misères humaines s'égayaient d'un paradis de rêve où l'orthodoxie tolérait les plus grandes libertés et laissait entrer l'art du peuple, si naturaliste fût-il, comme on le voit dans les sotties et les mystères. Rome ne s'est jamais fâchée que, le dimanche, sur les places et devant l'église, le bon Dieu fut représenté avec une grande barbe, le Diable avec des cornes de bouc, la sainte Vierge en robe de brocart d'or, et l'Eglise sourit quand les poètes leur prêtent des dialogues.

L'âme du pauvre Orderic était si lourde de péchés sur les ailes de l'ange, que son sort éternel en semblait écrit d'avance; elle s'enfourchait d'elle-même, sans jugement, dans les tridents de Lucifer et de ses aides, par la loi seule de la pesanteur.

—J'espère, ricana le prince des ténèbres, que, celle-là, vous ne me la chicanez pas? Je la réclame d'office.

—Pardon, fit une voix, plaidons.

Et l'on vit descendre d'une haute chaire l'excellent Thierry deMatonville.

Le Mal haussa les épaules.

—Allons-nous donc procéder par dénombrement homérique pour une somme de péchés, tous mortels et dont un seul me donne ce moine, et avons-nous du temps à perdre?

—Nous en avons, dit le prieur, nous sommes en éternité.

Et il s'adossait à la croix de Jésus-Christ, qui lui en prêtait l'appui miséricordieux.

—C'est bien simple, reprit Lucifer avec colère, inutile de saliver, j'ai le relevé desdits péchés, le voici. Il suffira d'en chiffrer le total pour éclairer la religion du juge.

—Combien? demanda Thierry.

—Avec ou sans les véniels?

—Les véniels ne sont pas de ton ressort. Ils ne font encourir que le purgatoire, qui est hors de tes États. Les péchés mortels seulement. Leur nombre?

—Douze mille trois cent vingt-huit, ricana le Démon, en se caressant les cornes comme on s'effile les moustaches.

—C'est beaucoup, en effet, fit le juge.

—Pas pour moi, fit le Diable.

Mais le prieur avait pris la parole. Il dit:

—Il y a eu sur la terre un poète qui non seulement a parlé, mais qui a enseigné aux hommes la langue surnaturelle, divine, paradisiaque, que l'on parle entre anges et saints, et qui, Père de la nature, est la tienne.

—Oui, c'est mon cher Virgile, confirma le Créateur.

—Combien a-t-il laissé de vers pour éterniser cette langue de miel?

—Je l'ignore. Les as-tu comptés, l'abbé?

—Douze mille trois cent vingt-neuf, soit un de plus que les péchés mortels de mon pauvre Orderic, ici présent, qui les a tous babuinés, sous mes yeux, en un manuscrit extraordinaire et digne de Mme Isabeau de Bav….

La sainte Vierge l'interrompit d'un geste, car il allait s'embourber.

—Elle ne parle que l'allemand, dit-elle.

Et celui en qui réside toute justice établit l'équation suivante:

—Douze mille trois cent vingt-HUIT péchés d'une part, de l'autre douze mille trois cent ving-NEUF vers de Virgile, la balance penche pour Orderic, mais d'un vers, il a de la chance!

Satan s'était élancé:

—Un instant, clama le méchant, le moine n'a pas babuiné le dernier vers du douzième chant de l'Énéide. Donc les péchés égalent les vers. Or, à égalité, c'est la règle, je l'emporte.

—Alors l'Éternel secoua la tête, étendit son sceptre et dit au moine:

—Retourne à Saint-Evroult calligraphier ton vers.

Et c'est ainsi qu'Orderic ressuscita.

Mais il était temps, car quarante ans plus tard le miracle eût été impossible ou inutile, à cause de Gutenberg et de sa bête d'invention.


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