Ondéjeûna. Apatéon baissa d'abord les yeux; l'ingénue Fanchette le mit bientôt à son aise. Cette aimable fille était loin d'avoir l'idée du but où tendait son tuteur. Elle avaitseulement pensé qu'il voulait faire une chose contre la décence: il n'en était pas venu à bout; elle était satisfaite, et se promettait bien de se méfier à l'avenir de pareilles entreprises. Apatéon (qui, de même que mon lecteur, avait cru les lumières de Fanchette plus étendues) en la voyant agir comme de coutume, conçut de nouvelles espérances, qui lui rendirent son hypocrisie et sa gaîté.
Ondéjeûna. Apatéon baissa d'abord les yeux; l'ingénue Fanchette le mit bientôt à son aise. Cette aimable fille était loin d'avoir l'idée du but où tendait son tuteur. Elle avaitseulement pensé qu'il voulait faire une chose contre la décence: il n'en était pas venu à bout; elle était satisfaite, et se promettait bien de se méfier à l'avenir de pareilles entreprises. Apatéon (qui, de même que mon lecteur, avait cru les lumières de Fanchette plus étendues) en la voyant agir comme de coutume, conçut de nouvelles espérances, qui lui rendirent son hypocrisie et sa gaîté.
Mais la gouvernante, qui la nuit en avait apris trop, à laquelle le jour en fit connaître davantage encore, avait heureusement toute l'expérience qui manquait à la jeune Florangis. Elle vit que tôt ou tard son maître triompherait de l'innocence de Fanchette; elle avait éprouvé plus d'une fois, qu'en bravant le péril, on y succombe; en conséquence, elle résolut d'y soustraire une fille, sur laquelle elle avait plus d'autorité qu'on ne pense.
Il est três-naturel que mon lecteur ignore, puisque je ne l'ai pas dit, que le père de Fanchette mourant, ne s'était pas tellement fié à son ami monsieur Apatéon, qu'il n'eût pris d'ailleurs des précautions pour préserver sa chère fille des embuches d'un séducteur. Il savait que de tout tems, la gouvernante du dévot Apatéon avait tendrement affectionné son épouse: il lui connaissait des sentimens d'honneur: ce fut en conséquence, qu'il lui remit une somme, produit de tout ce qu'il avait sauvé de son desastre; de quelques bijoux etdes habits de madame Florangis; des siens même, qu'il fit vendre, dês qu'on l'assura qu'il ne devait plus espérer de vivre: le tout formait environ deux mille écus. Par un codicile, qui devait être secret, il chargea la gouvernante d'employer cette somme à placer sa fille chez une maîtresse ouvrière à l'insu de monsieur Apatéon, si sa bonne volonté se refroidissait, ou que d'autres choses, qu'il n'exprimait pas, et qui justement arrivèrent, l'y contraignaient. Le même écrit portait, que si l'oncle de Fanchette venait à reparaître un jour, il reprendrait sur sa nièce tous les droits confiés à d'autres.
On était revenu de l'église; on avait chanté, dansé, dîné; on allait aller à vêpres; la bonne Néné dit adroitement à l'oreille de Fanchette, de feindre une indisposition pour rester. La jeune fille ne savait pas feindre[15]: elle dit tout uniment à monsieur Apatéon, qu'elle le priait de sortir seul pour ce jour-là, parce qu'elle n'avait pas envie de l'accompagner. Le vieillard insista sur la nécessité d'aller à vêpres; on le pria d'en dispenser; il était complaisant; il se rend, et sort.
Dês que la gouvernante s'aperçut que Fanchette était seule, elle courut à son apartement, et, sans perdre le tems en de vaines paroles, elle lui donne cet écrit qui contenait les dernières volontés de monsieur Florangis. L'aimable fille le lut en sanglotant, et le rendità Néné, qui le renferma précieusement dans la boîte d'où elle l'avait tiré. «Eh bien, mademoiselle, auriez-vous le courage de reprendre les habits que vous aviez en entrant ici; ces habits, tristes preuves de votre infortune, et de quitter l'aisance dont vous jouissez chez un suborneur?—Un suborneur!—Oui, mademoiselle; celui qui vous a reçue des mains de son ami; pour qui vous devriez être le plus sacré des dépôts, mérite ce nom que vous venez de lire dans l'écrit de votre père: Il veut vous deshonorer et vous perdre. Il n'est qu'un moyen d'échaper... Votre bon père! oh! quelle serait sa douleur!... Il l'avait prévu... Que décidez-vous?—Qu'il faut obéir à mon père. Ah! ma bonne! je ne tiens donc plus à rien! Personne ne va plus s'intéresser à mon sort! Si monsieur Apatéon voulait me tromper, tout le monde me trompera.—Chère Florangis! je ne suis qu'une pauvre femme: mais un jour vous connaîtrez mon zèle; combien je vous aime... Ma chère fille! je ferai l'impossible pour vous. Ne perdons pas de tems; quittez ces colifichets et ces bijoux; ils sont, sur une fille pauvre, de tristes enseignes, qui disent qu'elle est à vendre, ou que déjà peut-être ils ont été le prix infâme mis à son innocence; reprenez vos habits: les voila; je viens de les aproprier; de parler à la plus honnête marchande de modes de Paris, chez laquelle vous allez entrer; de placer chez un notaire la somme que me confiavotre père: mademoiselle, tous les Apatéons du monde n'empêcheront pas qu'une femme indigente, sujette, comme d'autres, à mille défauts, ne mette son bonheur à vous être utile.—Vous allez donc me servir de mère, lui dit Fanchette d'un ton caressant?—Ah! belle Florangis, un jour vous ne douterez pas que je n'en aye pris les sentimens. Par un commencement de bonheur, ma chère fille, ajouta Néné, la marchande, sans vous être parente, porte votre nom: ce trait vous rend chère à cette femme estimable avant même de vous avoir vue; et, pour éviter toutes les questions sur votre famille, vos connaissances, elle vous fera passer pour sa nièce.»—Tout en causant, Fanchette se trouva vétue des modestes habits que lui fit quitter Apatéon, et n'en fut pas moins belle: ils devenaient étroits et courts; mais qu'importe? elle ne les devait à personne: l'aimable fille était contente. On sort par une porte du jardin sans être vues des gens de la maison: on se rend chez la marchande de modes: Néné présente Fanchette, ne dit qu'un mot, et se hâte de retourner. Elle arrivait à peine, que le dévot Apatéon rentra.