«Tiens, dit Sperver, si je ne me trompe, ce sont nos gens de Tubingue.Ils nous ont suivis de près.
—Tu ne te trompes pas: ce sont bien eux. Je reconnais le plus jeune à sa taille élancée; il a le profil d'aigle et porte les moustaches à la Wallenstein.»
Ils disparurent dans une travée latérale.
Gédéon prit une torche à la muraille et me guida dans un dédale de corridors, de couloirs, de voûtes hautes, basses, en ogive, en plein cintre, que sais-je? cela n'en finissait plus.
«Voici la salle des margraves, disait-il, voici la salle des portraits … la chapelle, où l'on ne dit plus la messe depuis que Ludwig le Chauve s'est fait protestant…. Voici la salle d'armes….»
Toutes choses qui m'intéressaient médiocrement.
Après être arrivés tout en haut, il nous fallut redescendre une enfilade de marches. Enfin, grâce au ciel, nous arrivâmes devant une petite porte massive. Sperver sortit une énorme clef de sa poche, et, me remettant la torche:
«Prends-garde à la lumière, dit-il. Attention!»
En même temps il poussa la porte, et l'air froid du dehors entra dans le couloir. La flamme se prit à tourbillonner, envoyant des étincelles en tous sens. Je me crus devant un gouffre et je reculai avec effroi.
«Ah! ah! ah! s'écria le piqueur, ouvrant sa grande bouche jusqu'aux oreilles, on dirait que tu as peur, Fritz!… Avance donc…. Ne crains rien…. Nous sommes sur la courtine qui va du château à la vieille tour.»
Et le brave homme sortit pour me donner l'exemple.
La neige encombrait cette plate-forme à balustrade de granit; le vent la balayait avec des sifflements immenses. Qui eût vu de la plaine notre torche échevelée eût pu se dire: «Que font-ils donc là-haut … dans les nuages!… Pourquoi se promènent-ils à cette heure?»
«La vieille sorcière nous regarde peut-être,» pensai-je en moi-même, et cette idée me donna le frisson. Je serrai les plis de ma rhingrave, et la main sur mon feutre, je me mis à courir derrière Sperver. Il élevait la lumière pour m'indiquer la route et marchait à grands pas.
Nous entrâmes précipitamment dans la tour, puis dans la chambre de Hugues. Une flamme vive nous salua de ses pétillements joyeux: quel bonheur de se retrouver à l'abri d'épaisses murailles!
J'avais fait halte, tandis que Sperver refermait la porte, et, contemplant cette antique demeure, je m'écriai:
«Dieu soit loué! Nous allons donc pouvoir nous reposer.
—Devant une bonne table, ajouta Gédéon. Contemple-moi ça, plutôt que de rester le nez en l'air: un cuisseau de chevreuil, deux gelinottes, un brochet, le dos bleu, la mâchoire garnie de persil. Viandes froides et vins chauds … j'aime ça. Je suis content de Kasper; il a bien compris mes ordres.»
Il disait vrai, ce brave Gédéon: «Viandes froides et vins chauds,» car, devant la flamme, une magnifique rangée de bouteilles subissaient l'influence délicieuse de la chaleur.
A cet aspect, je sentis s'éveiller en moi une véritable faim canine; mais Sperver, qui se connaissait en confortable, me dit:
«Fritz, ne nous pressons pas, nous avons le temps; mettons-nous à l'aise; les gelinottes ne veulent pas s'envoler. D'abord, tes bottes doivent te faire mal; quand on a galopé huit heures consécutivement, il est bon de changer de chaussure…. C'est mon principe…. Voyons, assieds-toi, mets ta botte entre mes jambes…. Bien … je la tiens…—En voilà une!…—Passons à l'autre…. C'est cela!…—Fourre tes pieds dans ces sabots, ôte ta rhingrave, jette-moi cette houppelande sur ton dos…. A la bonne heure!»
Il en fit autant, puis d'une voix de stentor: «Maintenant, Fritz, s'écria-t-il, à table! Travaille de ton côté, moi du mien, et surtout rappelle-toi le vieux proverbe allemand:—«Si «c'est le Diable qui a fait la soif, à coup sûr «c'est le Seigneur Dieu qui a fait le vin!»
Nous mangions avec ce bienheureux entrain que procurent dix heures de course à travers les neiges du Schwartz-Wald.
Sperver, attaquant tour à tour le gigot de chevreuil, les gelinottes et le brochet, murmurait la bouche pleine:
«Nous avons des bois! nous avons de hautes bruyères! nous avons des étangs!»
Puis il se penchait au dos de son fauteuil, et saisissant au hasard une bouteille, il ajoutait:
«Nous avons aussi des coteaux … verts au printemps, et pourpres en automne!…—A ta santé, Fritz!
—A la tienne, Gédéon!»
C'était merveille de nous voir…. Nous nous admirions l'un l'autre.
La flamme pétillait, les fourchettes cliquetaient, les mâchoires galopaient, les bouteilles gloussaient, les verres tintaient, et, dehors, le vent des nuits d'hiver, le grand vent de la montagne, chantait son hymne funèbre, cet hymne étrange, désolé, qu'il chante lorsque les escadrons de nuages fondent les uns sur les autres, se chargent, s'engloutissent, et que la lune pâle regarde l'éternelle bataille!
Cependant notre appétit se calmait. Sperver avait rempli le viedercome d'un vieux vin de Bremberg, la mousse frissonnait sur ses larges bords … il me le présenta en s'écriant:
«Au rétablissement du seigneur Yéri-Hans de Nideck…. Bois jusqu'à la dernière goutte, Fritz, afin que Dieu nous entende!»
Ce qui fut fait.
Puis il le remplit de nouveau, et répétant d'une voix retentissante:
«Au rétablissement du haut et puissant seigneur Yéri-Hans de Nideck mon maître!»
Il le vida gravement à son tour.
Alors, une satisfaction profonde envahit notre être, et nous fûmes heureux de nous sentir au monde.
Je me renversai dans mon fauteuil, le nez en l'air, les bras pendants, et me mis à contempler ma résidence.
C'était une voûte basse, taillée dans le roc vif, un véritable four d'une seule pièce, atteignant au plus douze pieds au sommet de son cintre; tout au fond, j'aperçus une sorte de grande niche, où se trouvait mon lit; un lit à raz de terre, ayant, je crois, une peau d'ours pour couverture; et au fond de cette grande niche, une autre plus petite, ornée d'une statuette de la Vierge, taillée dans le même bloc de granit et couronnée d'une touffe d'herbes fanées.
«Tu regardes ta chambre, dit Sperver. Parbleu! ce n'est pas grandiose, ça ne vaut pas les appartements du château. Nous sommes ici dans la tour de Hugues; c'est vieux comme la montagne, Fritz: ça remonte au temps de Karl le Grand. Dans ce temps-là, vois-tu, les gens ne savaient pas encore bâtir des voûtes hautes, larges, rondes ou pointues, ils creusaient dans la pierre.
—C'est égal, tu m'as fourré là dans un singulier trou, Gédéon.
—Il ne faut pas t'y tromper, Fritz: c'est la salle d'honneur. On loge ici les amis du comte, lorsqu'il en arrive, tu comprends…. La vieille tour de Hugues, c'est ce qu'il y a de mieux!
—Qui cela, Hugues?
—Eh! Hugues-le-Loup?
—Comment, Hugues-le-Loup?
—Sans doute, le chef de là race des Nideck … un rude gaillard, je t'en réponds!—Il est venu s'établir ici avec une vingtaine de reiters et de trabans de sa troupe. Ils ont grimpé sur ce rocher, le plus haut de la montagne…. Tu verras ça demain. Ils ont bâti cette tour, et puis, ma foi! ils ont dit: «Nous sommes les maîtres! Malheur à ceux qui voudront passer sans payer rançon … nous tombons dessus comme des loups … nous leur mangeons la laine sur le dos … et si le cuir suit la laine … tant mieux! D'ici, nous verrons de loin: nous verrons les défilés du Rheethal, de la Steinbach, de la Roche-Plate, de toute la ligne du Schwartz-Wald…. Gare aux marchands!» Et ils l'ont fait, les gaillards, comme ils l'avaient dit. Huges-le-Loup était leur chef. C'est Knapwurst qui m'a conté ça, le soir, à la veillée!
—Knapwurst?
—Le petit bossu … tu sais bien … qui nous a ouvert la grille….Un drôle de corps, Fritz … toujours niché dans la bibliothèque.
—Ah! vous avez un savant au Nideck?
—Oui; le gueux!… au lieu de rester dans sa loge, il est toute la sainte journée à secouer la poussière des vieux parchemins de la famille…. Il va et vient sur les rayons de la bibliothèque…. On dirait un gros rat…. Ce Knapwurst connaît toute notre histoire mieux que nous-mêmes…. C'est lui qui t'en débiterait, Fritz…. Il appelle ça des chroniques!… ha! ha! ha!»
Et Sperver, égayé par le vieux vin, se mit à rire quelques instants sans trop savoir pourquoi.
«Ainsi, Gédéon, repris-je, cette tour s'appelle la tour de Hugues … de Hugues-le-Loup?
—Je te l'ai déjà dit, que diable!… ça t'étonne?
—Non!
—Mais si, je le vois dans ta figure, tu rêves à quelque chose…. A quoi rêves-tu?
—Mon Dieu … ce n'est pas le nom de cette tour qui m'étonne; ce qui me fait réfléchir … c'est que toi, vieux braconnier, toi, qui dès ton enfance n'as vu que la flèche des sapins, les cimes neigneuses du Wald-Horn … les gorges du Rheethal … toi qui n'as fait, durant toute ta jeunesse, que narguer les gardes du comte de Nideck … courir les sentiers du Schwartz-Wald … battre les broussailles … aspirer le grand air … le plein soleil … la vie libre des bois … je te retrouve ici, au bout de seize ans, dans ce boyau de granit rouge. Voilà ce qui m'étonne … ce que je ne puis comprendre…. Voyons, Sperver, allume ta pipe et raconte-moi comment la chose s'est faite.»
L'ancien braconnier tira de sa veste de cuir un bout de pipe noir; il le bourra lentement, recueillit dans le creux de sa main un charbon qu'il plaça sur sonbrûle-gueule;puis, le nez en l'air, les yeux fixés au hasard, il répondit d'un air pensif:
«Les vieux faucons, les vieux gerfauts, et les vieux éperviers, après avoir longtemps battu la plaine, finissent par se nicher dans le trou d'un rocher!—Oui, c'est vrai … j'ai aimé le grand air … et je l'aime encore; mais, au lieu de me percher sur une haute branche, le soir, et d'être ballotté par le vent … j'aime à rentrer maintenant dans ma caverne … à boire un bon coup … à déchiqueter tranquillement un coq de bruyère, et à sécher mes plumes devant un bon feu. Le comte de Nideck ne méprise pas Sperver, le vieux faucon, le véritable homme des bois. Un soir, il m'a rencontré au clair de lune et m'a dit: «Camarade qui chasse tout seul, viens chasser avec moi! Tu as bon bec, bonne griffe. Eh bien! chasse, puisque c'est ta nature; mais chasse par ma permission, car, moi, je suis l'aigle de la montagne, je m'appelle Nideck!»
Sperver se tut quelques instants, puis il reprit:
«Ma foi! ça me convenait. Je chasse toujours, comme autrefois, et je bois tranquillement avec un ami ma bouteille de rudesheim, ou de….»
En ce moment, une secousse ébranla la porte. Sperver s'interrompit et prêta l'oreille.
«C'est un coup de vent, lui dis-je.
—Non, c'est autre chose. N'entends-tu pas la griffe qui racle?… C'est un chien échappé. Ouvre, Lieverlé! ouvre, Blitz!» s'écria le brave homme en se levant; mais il n'avait pas fait deux pas, qu'un danois formidable s'élançait dans la tour, et venait lui poser ses pattes sur les épaules, lui léchant, de sa grande langue rose, la barbe et les joues, avec de petits cris de joie attendrissants.
Sperver lui avait passé le bras sur le cou et, se tournant vers moi:
«Fritz, disait-il, quel homme pourrait m'aimer ainsi?… Regarde-moi cette tête, ces yeux, ces dents.»
Il lui retroussait les lèvres et me faisait admirer des crocs à déchirer un buffle. Puis le repoussant avec effort, car le chien redoublait ses caresses:
«Laisse-moi, Lieverlé; je sais bien que tu m'aimes. Parbleu! qui m'aimerait, si tu ne m'aimais, toi?»
Et Gédéon alla fermer la porte,
Je n'avais jamais vu de bête aussi terrible que ce Lieverlé; sa taille atteignait deux pieds et demi. C'était un formidable chien d'attaque, au front large, aplati, à la peau fine; un tissu de nerfs et de muscles entrelacés; l'oeil vif, la patte allongée; mince de taille, large du corsage, des épaules et des reins … mais sans odorat. Donnez le nez du basset à de telles bêtes, le gibier n'existe plus!
Sperver étant revenu s'asseoir, passait la main sur la tête de sonLieverlé avec orgueil, et m'en énumérait les qualités gravement.
Lieverlé semblait le comprendre.
«Vois-tu, Fritz, ce chien-là vous étrangle un loup d'un coup de mâchoire. C'est ce qu'on appelle une bête parfaite sous le rapport du courage et de la force. Il n'a pas cinq ans, il est dans toute sa vigueur. Je n'ai pas besoin de te dire qu'il est dressé au sanglier. Chaque fois que nous rencontrons une bande, j'ai peur pour mon Lieverlé: il a l'attaque trop franche, il arrive droit comme une flèche. Aussi, gare les coups de boutoir … j'en frémis! Couche-toi là, Lieverlé, cria le piqueur, couche-toi sur le dos.»
Le chien obéit, étalant à nos yeux ses flancs couleur de chair.
«Regarde, Fritz, cette raie blanche, sans poil, qui prend sous la cuisse et qui va jusqu'à la poitrine: c'est un sanglier qui lui a fait ça! Pauvre bête!… il ne lâchait pas l'oreille … nous suivions la piste au sang. J'arrive le premier. En voyant mon Lieverlé, je jette un cri, je saute à terre, je l'empoigne à bras le corps … je le roule dans mon manteau et j'arrive ici … J'étais hors de moi:.. Heureusement, les boyaux n'étaient pas attaqués. Je lui recouds le ventre. Ah! diable! il hurlait!… il souffrait!… mais, au bout de trois jours, il se léchait déjà: un chien qui se lèche est sauvé! Hein, Lieverlé, tu te le rappelles? Aussi, nous nous aimons … nous deux!»
J'étais vraiment attendri de l'affection de l'homme pour ce chien, et du chien pour cet homme; ils se regardaient l'un l'autre jusqu'au fond de l'âme…. Le chien agitait sa queue, l'homme avait des larmes dans les yeux,
Sperver reprit:
«Quelle force!… Vois-tu, Fritz, il a cassé sa corde pour venir me voir … une corde à six brins; il a trouvé ma trace! Tiens, Lieverlé, attrape!»
Et il lui lança le reste du cuisseau de chevreuil. Les mâchoires du chien, en le happant, firent un bruit terrible, et Sperver, me regardant avec un sourire étrange, me dit:
«Fritz, s'il te tenait par le fond des culottes, tu n'irais pas loin!
—Moi comme un autre, parbleu!»
Le chien alla s'étendre sous le manteau de la cheminée, allongeant sa grande échine maigre, le gigot entre ses pattes de devant…. Il se mit à le déchirer par lambeaux. Sperver le regardait du coin de l'oeil avec satisfaction. L'os se broyait sous la dent: Lieverlé aimait la moelle!
«Hé! fit le vieux braconnier, si l'on te chargeait d'aller lui reprendre son os, que dirais-tu?
—Diable! ce serait une mission délicate.»
Alors nous nous mîmes à rire de bon coeur. Et Sperver, étendu dans son grand fauteuil de cuir roux, le bras gauche tendu par-dessus le dossier, l'une de ses jambes sur un escabeau, l'autre en face d'une bûche qui pleurait dans lu flamme, lança de grandes spirales de fumée bleuâtre vers la voûte.
Moi, je regardais toujours le chien, quand, me rappelant tout à coup notre entretien interrompu:
«Écoute, Sperver, repris-je, tu ne m'as pas tout dit. Si tu as quitté la montagne pour le château, c'est à cause de la mort de Gertrude, ta brave et digne femme.»
Gédéon fronça le sourcil; une larme voila son regard; il se redressa, et, secouant la cendre de sa pipe sur l'ongle du pouce:
«Eh bien! oui, dit-il, c'est vrai; ma femme est morte!… Voilà ce qui m'a chassé des bois…. Je ne pouvais revoir le vallon de la Roche-Creuse, sans grincer des dents…. J'ai déployé mon aile de ce côté; je chasse moins dans les broussailles, mais je vois de plus haut … et quand, par hasard, la meute tourne là-bas … je laisse tout aller au diable … je rebrousse chemin … je tâche de penser à autre chose.»
Sperver était devenu sombre. La tête penchée vers les larges dalles, il restait morne; je me repentais d'avoir réveillé en lui de tristes souvenirs. Puis, songeant à la Peste-Noire accroupie dans la neige, je me sentais frissonner.
Étrange impression! un mot, un seul, nous avait jeté dans une série de réflexions mélancoliques. Tout un monde de souvenirs se trouvait évoqué par hasard.
Je ne sais depuis combien de temps durait notre silence, quand un grondement sourd, terrible, comme le bruit lointain d'un orage, nous fit tressaillir.
Nous regardâmes le chien. Il tenait toujours son os à demi rongé entre ses pattes de devant; mais, la tête haute, l'oreille droite, l'oeil étincelant, il écoutait … il écoutait dans le silence, et le frisson de la colère courait le long de ses reins.
Sperver et moi, nous nous regardâmes tout pâles … pas un bruit, pas un soupir … au dehors, le vent s'était calmé. Rien, excepté ce grondement sourd, continu, qui s'échappait de la poitrine du chien.
Tout à coup, il se leva et bondit contre le mur avec un éclat de voix sec, rauque, épouvantable: les voûtes en retentirent comme si la foudre eût éclaté contre les vitres.
Lieverlé, la tête basse, semblait regarder a travers le granit, et ses lèvres, retroussées jusqu'à leur racine, laissaient voir deux rangées de dents, blanches comme la neige. Il grondait toujours. Parfois, il s'arrêtait brusquement, appliquait son museau contre l'angle inférieur du mur et soufflait avec force, puis il se relevait avec colère et ses griffes de devant essayaient d'entamer le granit.
Nous l'observions sans rien comprendre à son irritation.
Un second cri de rage, plus formidable que le premier, nous fit bondir.
«Lieverlé! s'écria Sperver en s'élançant vers lui, que diable as-tu?Est-ce que tu es fou?»
Il saisit une bûche et se mit à sonder le mur, plein et profond comme toute l'épaisseur de la roche. Aucun creux ne répondait, et pourtant le chien restait en arrêt.
«Décidément, Lieverlé, dit le piqueur, tu fais un mauvais rêve.Allons, couche-toi, ne m'agace plus les nerfs.»
Au même instant, un bruit extérieur frappa nos oreilles. La porte s'ouvrit, et le gros, l'honnête Tobie Offenloch, son falot de ronde d'une main, sa canne de l'autre, le tricorne sur la nuque, la face riante, épanouie, apparut sur le seuil.
«Salut! l'honorable compagnie, dit-il, hé! que faites-vous donc là?
—C'est cet animal de Lieverlé, dit Sperver; il vient de faire un tapage!… Figurez-vous qu'il s'est hérissé contre ce mur…. Je vous demande pourquoi?
—Parbleu! il aura entendu le tic-tac de ma jambe de bois dans l'escalier de la tour,» fit le brave homme en riant.
Puis déposant son falot sur la table:
«Ça vous apprendra, maître Gédéon, à faire attacher vos chiens. Vous êtes d'une faiblesse pour vos chiens, d'une faiblesse! Ces maudits animaux finiront par nous mettre à la porte. Tout à l'heure encore, dans la grande galerie, je rencontre votre Blitz; il me saute à la jambe; voyez: ses dents y sont encore marquées! une jambe toute neuve! Canaille de bête!
—Attacher mes chiens!… la belle affaire! dit le piqueur. Des chiens attachés ne valent rien; ils deviennent trop sauvages. Et puis, est-ce qu'il n'était pas attaché, Lieverlé? La pauvre bête a encore la corde au cou.
—Hé! ce que je vous en dis, ce n'est pas pour moi…. Quand ils approchent, j'ai toujours la canne haute et la jambe de bois en avant…. C'est pour la discipline: les chiens doivent être au chenil, les chats dans les gouttières, et les gens au château.»
Tobie s'assit en prononçant ces dernières paroles, et, les deux coudes sur la table, les yeux écarquillés de bonheur, il nous dit à voix basse, d'un ton de confidence:
«Vous saurez, Messieurs, que je suis garçon ce soir.
—Ah bah!
—Oui, Marie-Anne veille avec Gertrude dans l'antichambre deMonseigneur.
—Alors, rien ne vous presse?
—Rien! absolument rien!
—Quel malheur que vous soyez arrivé si tard, dit Sperver, toutes les bouteilles sont vides!»
La figure déconfite du bonhomme m'attendrit. Il aurait tant voulu profiter de son veuvage! Mais, en dépit de mes efforts, un long bâillement écarta mes mâchoires.
«Ce sera pour une autre fois, dit-il en se relevant. Ce qui est différé n'est pas perdu!»
Il prit sa lanterne.
«Bonsoir, Messieurs.
—Hé! attendez donc, s'écria Gédéon, je vois que Fritz a sommeil, nous descendrons ensemble….
—Volontiers, Sperver, volontiers; nous irons dire un mot en passant à maître Trump le sommelier, il est en bas avec les autres; Knapwurst leur raconte des histoires.
—C'est cela…. Bonne nuit, Fritz.
—Bonne huit, Gédéon; n'oublie pas de me faire appeler, si le comte allait plus mal,
—Sois tranquille….—Lieverlé!… pstt!»
Ils sortirent…. Comme ils traversaient la plate-forme, j'entendis l'horloge du Nideck sonner onze heures.
J'étais rompu de fatigue.
Le jour commençait à bleuir l'unique fenêtre du donjon, lorsque je fus éveillé dans ma niche de granit par les sons lointains d'une trompe de chasse.
Rien de triste, de mélancolique, comme les vibrations de cet instrument au crépuscule, alors que tout se tait, que pas un souffle, pas un soupir ne vient troubler le silence de la solitude; la dernière note surtout, cette note prolongée, qui s'étend sur la plaine immense … éveillant au loin … bien loin … les échos de la montagne, a quelque chose de la grande poésie, qui remue le coeur.
Le coude sur ma peau d'ours, j'écoutais cette voix plaintive, évoquant les souvenirs des âges féodaux. La vue de ma chambre, de cette voûte, basse, sombre, écrassée … antique repaire du loup de Nideck … et plus loin … cette petite fenêtre à vitraux de plomb, en plein cintre … plus large que haute, et profondément enclavée dans le mur, ajoutait encore à la sévérité de mes réflexions.
Je me levai brusquement, et je courus ouvrir la fenêtre tout au large.
Là m'attendait un de ces spectacles que nulle parole humaine ne saurait décrire, le spectacle que l'aigle fauve des hautes Alpes voit chaque matin au lever du rideau pourpre de l'horizon: des montagnes!—des montagnes!—et puis des montagnes!—flots immobiles qui s'aplanissent et s'effacent dans les brumes lointaines des Vosges et du Jura;—des forêts immenses, des lacs, des crêtes éblouissantes, traçant leurs lignes escarpées sur le fond bleuâtre des vallons comblés de neige…. Au bout de tout cela, l'infini!
Quel enthousiasme serait à la hauteur d'un semblable tableau?
Je restais confondu d'admiration. A chaque regard, se multipliaient les détails: hameaux, fermes, villages, semblaient poindre dans chaque pli de terrain; il suffisait de regarder pour les voir!
J'étais là depuis un quart d'heure, quand une main se posa lentement sur mon épaule; je me retournai: la figure calme et le sourire silencieux de Gédéon me saluèrent d'un:
«Gouden tâg Fritz!»
Puis il s'accouda près de moi, sur la pierre, fumant son bout de pipe.—Il étendait la main dans l'infini et me disait:
«Regarde, Fritz … regarde … Tu dois aimer ça, fils duSchwartz-Wald! Regarde là-bas … tout là-bas … la Roche-Creuse….La vois-tu? Te rappelles-tu Gertrude?… Oh! que toutes ces chosessont loin!»
Sperver essuyait une larme; que pouvais-je lui répondre?
Nous restâmes longtemps contemplatifs, émus de tant de grandeur. Parfois, le vieux braconnier, me voyant fixer les yeux sur un point de l'horizon, me disait:
«Ceci, c'est le Wald-Horn! ça, le Tienfenthal! Tu vois, Fritz, le torrent de la Steinbach; il est arrêté, il est pendu en franges de glaces sur l'épaule du Harberg; un froid manteau pour l'hiver!—Et là-bas, ce sentier, il mène à Tubingue.—Avant quinze jours, nous aurons de la peine à le retrouver.»
Ainsi se passa plus d'une heure.—Je ne pouvais me détacher de ce spectacle.—Quelques oiseaux de proie, l'aile échancrée, la queue en éventail, planaient autour du donjon; des hérons filaient au-dessus, se dérobant à la serre par la hauteur de leur vol.
Du reste, pas un nuage: toute la neige était à terre. La trompe saluait une dernière fois la montagne.
«C'est mon ami Sébalt qui pleure là-bas, dit Sperver, un bon connaisseur en chiens et en chevaux, et, de plus, la première trompe d'Allemagne…. Écoute-moi ça, Fritz, comme c'est moelleux!…—Pauvre Sébalt! il se consume depuis la maladie de Monseigneur … il ne peut plus chasser comme autrefois. Voici sa seule consolation: tous les matins, au lever du jour, il monte sur l'Altenberg et sonne les airs favoris du comte. Il pense que ça pourra le guérir!»
Sperver, avec ce tact de l'homme qui sait admirer, n'avait pas interrompu ma contemplation; mais quand, ébloui de tant de lumière, je regardai dans l'ombre de la tour:
«Fritz, me dit-il, tout va bien; le comte n'a pas eu d'attaque.»
Ces paroles me ramenèrent au sentiment du réel.
«Ah! tant mieux … tant mieux!
—C'est toi, Fritz, qui lui vaut ça.
—Comment, moi? Je ne lui ai rien prescrit!
—Eh! qu'importe! tu étais là!
—Tu plaisantes, Gédéon; que fait ici ma présence, du moment que je n'ordonne rien au malade?
—Ça fait que tu lui portes bonheur.»
Je le regardai dans le blanc des yeux, il ne riait pas.
«Oui, reprit-il sérieusement, tu es unporte-bonheur, Fritz; les années précédentes notre seigneur avait une deuxième attaque le lendemain de la première, puis une troisième, une quatrième. Tu empêches tout cela, tu arrêtes le mal. C'est clair!
—Pas trop, Sperver; moi je trouve, au contraire, que c'est très-obscur.
—On apprend a tout âge, reprit le brave homme. Sache, Fritz, qu'il y a desporte-bonheurdans ce monde, et desporte-malheuraussi. Par exemple, ce gueux de Knapwurst est mon porte-malheur à moi. Chaque fois que je le rencontre, en partant pour la chasse, je suis sûr qu'il m'arrivera quelque chose: mon fusil rate … je me foule le pied … un de mes chiens est éventré…. Que sais-je? Aussi, moi, sachant la chose, j'ai soin de partir au petit jour … avant que le drôle, qui dort comme un loir, n'ait ouvert l'oeil … ou bien je file par la porte de derrière, par une poterne, tu comprends!
—Je comprends très-bien; mais tes idées me paraissent singulières,Gédéon.
—Toi, Fritz, poursuivit-il sans m'écouter, tu es un brave et digne garçon; le ciel a placé sur ta tête des bénédictions innombrables; il suffit de voir ta bonne figure, ton regard franc, ton sourire plein de bonhomie, pour être joyeux … enfin tu portes bonheur aux gens, c'est positif … je l'ai toujours dit, et la preuve … en veux-tu la preuve?…
—Oui, parbleu! je ne serais pas fâché de reconnaître tant de vertus cachées dans mapersonne.
—Eh bien! fit-il en me saississant au poignet … regarde la-bas!»
Il m'indiquait un monticule à deux portées de carabine du château.
«Ce rocher enfoncé dans la neige, avec une broussaille à gauche, le vois-tu?
—Parfaitement.
—Regarde autour, tu ne vois rien?
—Non.
—Eh! parbleu! c'est tout simple, tu as chassé la Peste-Noire. Chaque année, à la deuxième attaque, on la voyait là, les pieds dans les mains. La nuit elle allumait du feu, elle se chauffait et faisait cuir des racines. C'était une malédiction! Ce matin, la première chose que je fais, c'est de grimper ici. Je monte sur la tourelle des signaux, je regarde … partie! la vieille coquine! J'ai beau me mettre la main sur les yeux, regarder à droite, à gauche, en haut, en bas, dans la plaine, sur la montagne … rien! rien! Elle t'avait senti, c'est sur.»
Et le brave homme, m'embrassant avec enthousiasme, s'écria d'un accent ému:
«Oh! Fritz … Fritz … quelle chance de t'avoir amené ici! C'est la vieille qui doit être vexée … Ha! ha! ha!»
Je l'avoue, j'étais un peu honteux de me trouver tant de mérite, sans m'en être jamais aperçu jusqu'alors,
«Ainsi, Sperver, repris-je, le comte a bien passé la nuit?
—Très-bien!
—Alors, tout est pour le mieux, descendons.»
Nous traversâmes de nouveau la courtine, et je pus mieux observer ce passage, dont les remparts avaient une hauteur prodigieuse; ils se prolongeaient à pic avec le roc jusqu'au fond de la vallée. C'était un escalier de précipices, échelonnés les uns au-dessus des autres.
En y plongeant le regard, je me sentis pris de vertige, et, reculant épouvanté jusqu'au milieu de la plate-forme, j'entrai rapidement dans le couloir qui mène au château.
Sperver et moi, nous avions déjà parcouru de vastes corridors, lorsqu'une grande porte ouverte se rencontra sur notre passage; j'y jetai les yeux et je vis, tout au haut d'une échelle double, le petit gnome Knapwurst, dont la physionomie grotesque m'avait frappé la veille.
La salle elle-même attira mon attention par son aspect imposant: c'était la salle des archives du Nideck, pièce haute, sombre, poudreuse, à grandes fenêtres ogivales prenant au sommet de la voûte et descendant en courbe, à trois mètres du parquet.
Là se trouvaient disposés, sur de vastes rayons, par les soins des anciens abbés, non-seulement tous les documents, titres, arbres généalogiques des Nideck, établissant leurs droits, alliances, rapports historiques avec les plus illustres familles de l'Allemagne, mais encore toutes les chroniques du Schwartz-Wald, les recueils des anciensMinnesingeret les grands ouvrages in-folio sortis des presses de Gutenberg et de Faust, aussi vénérables par leur origine que par la solidité monumentale de leur reliure.—Les grandes ombres de la voûte, drapant les murailles froides de leurs teintes grises, rappelaient le souvenir des anciens cloîtres du moyen âge, et ce gnome, assis tout au haut de son échelle, un énorme volume à tranche rouge sur ses genoux cagneux, la tête enfoncée dans un mortier de fourrure, l'oeil gris, le nez épaté, les lèvres contractées par la réflexion, les épaules larges, les membres grêles et le dos arrondi, semblait bien l'hôte naturel, lefamulus, le rat, comme l'appelait Sperver, de ce dernier refuge de la science au Nideck.
Mais ce qui donnait à la salle des archives une importance vraiment historique, c'étaient les portraits de famille, occupant tout un côté de l'antique bibliothèque, lis y étaient tous, hommes et femmes, depuis Hugues-le-Loup jusqu'à Yéri-Hans, le seigneur actuel … depuis la grossière ébauche des temps barbares jusqu'à l'oeuvre parfaite des plus illustres maîtres de notre époque.
Mes regards se portèrent naturellement de ce côté.
Hugues Ier, la tête chauve, semblait me regarder comme vous regarde un loup au détour d'un bois. Son oeil gris, injecté de sang, sa barbe rousse et ses larges oreilles poilues, lui donnaient un air de férocité qui me fit peur.
Près de lui, comme l'agneau près du fauve, une jeune femme,—l'oeil doux et triste, le front haut, les mains croisées sur la poitrine supportant un livre d'Heures à fermoir d'acier, la chevelure blonde, soyeuse, abondante, partagée sur le milieu de la tête, et tombant en nattes épaisses, de chaque côté de la figure, qu'elles entouraient d'une auréole d'or,—m'attira par son caractère de ressemblance avec Odile de Nideck.
Rien de suave et de charmant comme cette vieille peinture sur bois, un peu roide et sèche de contours, mais d'une adorable naïveté.
Je la regardais depuis quelques instants, lorsqu'un autre portrait de femme, suspendu à côté, attira mon attention. Figurez-vous le type wisigoth dans sa vérité primitive: front large et bas, yeux jaunes, pommettes saillantes, cheveux roux, nez d'aigle.
«Que cette femme devait convenir à Hugues!» me dis-je en moi-même.
Et je me pris à considérer le costume; il répondait à l'énergie de la tête. La main droite s'appuyait sur un glaive; un corselet de fer serrait la taille.
Il me serait difficile d'exprimer les réflexions qui m'agitèrent en présence de ces trois physionomies; mon oeil allait de l'une à l'autre avec une curiosité singulière. Je ne pouvais m'en détacher.
Sperver, s'arrêtant sur le seuil de la bibliothèque, avait lancé un coup de sifflet aigu. Knapwurst le regardait de toute la hauteur de son échelle sans bouger.
«Est-ce moi que tu siffles comme un chien? dit le gnome.
—Oui, méchant rat, c'est pour te faire honneur.
—Écoute, reprit Knapwurst d'un ton de suprême dédain, tu as beau faire, Sperver, tu ne peux cracher à la hauteur de mon soulier; je t'en défie!»
Il lui présentait la semelle. «Et si je monte?
—Je t'aplatis avec ce volume.»
Gédéon se mit à rire et reprit:
«Ne te fâche pas, bossu, ne te fâche pas. Je ne te veux pas de mal; au contraire, j'estime ton savoir; mais que diable fais-tu là de si bonne heure auprès de ta lampe? On dirait que tu as passé la nuit.
—C'est vrai; je l'ai passée à lire.
—Les jours ne sont-ils pas assez longs pour toi?
—Non, je suis à la recherche d'une question grave; je ne dormirai qu'après l'avoir résolue.
—Diable!… Et cette question?
—C'est de connaître par quelle circonstance Ludwig du Nideck trouva mon ancêtre, Otto le Nain, dans les forêts de la Thuringe. Tu sauras, Sperver, que mon aïeul Otto n'avait pas une coudée de haut: cela fait environ un pied et demi. Il charmait le monde par sa sagesse, et figura très-honorablement au couronnement de l'empereur Rodolphe. Le comte Ludwig l'avait fait enfermer dans un paon garni de toutes ses plumes: c'était l'un des plats les plus estimés de ce temps-là, avec les petits cochons de lait, mi-partie dorés et argentés. Pendant le festin, Otto déroulait la queue du paon, et tous les seigneurs, courtisans et grandes dames, s'émerveillaient de cet ingénieux mécanisme. Enfin Otto sortit, l'épée au poing, et d'une voix retentissante il cria: «Vive l'empereur Rodolphe de Hapsbourg!» ce qui fut répété par toute la salle. Bernard Hertzog mentionne ces circonstances; mais il ne dit pas d'où venait ce nain … s'il était de haut lignage … ou de basse extraction … chose du reste peu probable … le vulgaire n'a pas tant d'esprit.»
J'étais stupéfait de l'orgueil d'un si petit être; cependant une curiosité extrême me portait à le ménager: lui seul pouvait me fournir quelques renseignements sur le premier et le deuxième portraits à la droite de Hugues.
«Monsieur Knapwurst, lui dis-je d'un ton respectueux, auriez-vous l'obligeance de m'éclairer sur un doute?»
Le petit bonhomme, flatté de mes paroles, répondit:
«Parlez, Monsieur; s'il s'agit de chroniques, je suis prêt à vous satisfaire. Quant au reste, je ne m'en soucie pas.
—Précisément, ce serait de savoir à quels personnages se rapportent le deuxième et le troisième portraits de votre galerie.
—Ah! ah! fit Knapwurst, dont les traits s'animèrent, vous parlez d'Edwige et de Huldine, les deux femmes de Hugues!»
Et déposant son volume il descendit l'échelle pour converser plus à l'aise avec moi…. Ses yeux brillaient; on voyait que les plaisirs de la vanité dominaient le petit homme: il était glorieux d'étaler son savoir,
Arrivé près de moi, il me salua gravement. Sperver se tenait derrière nous, fort satisfait de me faire admirer le nain du Nideck. Malgré le mauvais sort attaché, selon lui, à sa personne, il estimait et glorifiait ses vastes connaissances. «Monsieur, dit Knapwurst en étendant sa longue main jaune vers les portraits, Hugues von Nideck, premier de sa race, épousa, en 832, Edwige de Lutzelbourg, laquelle lui apporta en dot les comtés de Giromani, du Haut-Barr, les châteaux du Geroldseck, du Teufels-Horn, et d'autres encore. Hugues-le-Loup n'eut pas d'enfants de cette première femme, qui mourut toute jeune, en l'an du Seigneur 837. Alors Hugues, seigneur et maître de la dot, ne voulut pas la rendre. Il y eut de terribles batailles entre ses beaux-frères et lui…. Mais cette autre femme, que vous voyez en corselet de fer, Huldine, l'aida de ses conseils. C'était une personne de grand courage…. On ne sait ni d'où elle venait, ni à quelle famille elle appartenait; mais cela ne l'a pas empêchée de sauver Hugues, fait prisonnier par Frantz de Lutzelbourg. Il devait être pendu le jour même, et l'on avait déjà tendu la barre de fer aux créneaux, quand Huldine, à la tête des vassaux du comte qu'elle avait entraînés par son courage, s'empara d'une poterne, sauva Hugues et fit pendre Frantz à sa place. Hugues-le-Loup épousa cette seconde femme en 842; il en eut trois enfants.
—Ainsi, repris-je tout rêveur, la première de ces femmes s'appelaitEdiwige, et les descendants du Nideck n'ont aucun rapport avec elle?
—Aucun.
—En êtes-vous bien sûr?
—Je puis vous montrer notre arbre généalogique. Edwige n'a pas eu d'enfants … Huldine, la seconde femme, en a eu trois.
—C'est surprenant!
—Pourquoi?
—J'avais cru remarquer quelque ressemblance….
—Hé! les ressemblances, les ressemblances!… fit Knapwurst, avec un éclat de rire strident…. Tenez … voyez-vous cette tabatière de vieux buis à côté de ce grand lévrier: elle représente Hans-Wurst, mon bisaïeul. Il a le nez en éteignoir et le menton en galoche; j'ai le nez camard et la bouche agréable: est-ce que ça m'empêche d'être son petit-fils?
—Non, sans doute.
—Eh bien! il en est de même pour les Nideck. Ils peuvent avoir des traits d'Edwige, je ne dis pas le contraire, mais c'est Huldine qui est leur souche-mère. Voyez l'arbre généalogique, voyez, Monsieur!»
Nous nous séparâmes, Knapwurst et moi, les meilleurs amis du monde.
«C'est égal, me disais-je, la ressemblance existe … faut-il l'attribuer au hasard?… Le hasard … qu'est-ce, après tout?… un nonsens … ce que l'homme ne peut expliquer. Il doit y avoir autre chose!»
Je suivais tout rêveur mon ami Sperver, qui venait de reprendre sa marche dans le corridor. Le portrait d'Edwige, cette image si simple, si naïve, se confondait dans mon esprit avec celle de la jeune comtesse.
Tout à coup, Gédéon s'arrêta; je levai les yeux; nous étions en face des appartements du comte.
«Entre, Fritz, me dit-il; moi, je vais donner la pâtée aux chiens; quand le maître n'est pas là, les valets se négligent; je viendrai te reprendre tout à l'heure.»
J'entrai, plus curieux de revoir Mademoiselle Odile que le comte; je m'en faisais le reproche, mais l'intérêt ne se commande pas. Quelle fut ma surprise d'apercevoir dans le demi-jour de l'alcôve le seigneur du Nideck, levé sur le coude, et me regardant avec une attention profonde! Je m'attendais si peu à ce regard, que j'en fus tout stupéfait.
«Approchez, Monsieur le docteur, me dit-il d'une voix faible, mais ferme, en me tendant la main. Mon brave Sperver m'a souvent parlé de vous … j'étais désireux de faire votre connaissance.
—Espérons, Monseigneur, lui répondis-je, qu'elle se poursuivra sous de meilleurs auspices. Encore un peu de patience, et nous viendrons à bout de cette attaque.
—Je n'en manque point, fit-il. Je sens que mon heure approche.
—C'est une erreur, Monsieur le comte.
—Non, la nature nous accorde, pour dernière grâce, le pressentiment de notre fin.
—Combien j'ai vu de ces pressentiments se démentir!» dis-je en souriant.
Il me regardait avec une fixité singulière, comme il arrive à tous les malades exprimant un doute sur leur état. C'est un moment difficile pour le médecin: de son attitude dépend la force morale du malade; le regard de celui-ci va jusqu'au fond de sa conscience: s'il y découvre le soupçon de sa fin prochaine, tout est perdu; rabattement commence, les ressorts de l'âme se détendent, le mal prend le dessus.
Je tins bon sous cette inspection; le comte parut se rassurer; il me pressa de nouveau la main, et se laissa doucement aller, plus calme, plus confiant.
J'aperçus seulement alors Mademoiselle Odile et une vieille dame, sa gouvernante sans doute, assises au fond de l'alcôve, de l'autre côté du lit.
Elles me saluèrent d'une inclination de tête.
Le portrait de la bibliothèque me revint subitement à l'esprit. «C'est elle, me dis-je; elle … la première femme de Hugues…. Voila bien ce front haut, ces longs cils, ce regard moite de langueur, ce sourire d'une tristesse indéfinissable.—Oh! que de choses dans le sourire de la femme!—N'y cherchez point la joie, le bonheur. Le sourire de la femme voile tant de souffrances intimes, tant d'inquiétudes, tant d'anxiétés poignantes! Jeune fille, épouse, mère, il faut toujours sourire, même lorsque le coeur se comprime, lorsque le sanglot étouffe … C'est ton rôle, ô femme! dans cette grande et amère comédie qu'on appelle l'existence humaine!»
Je réfléchissais à toutes ces choses, quand le seigneur du Nideck se prit a dire:
«Si Odile, ma chère enfant, voulait faire ce que je lui demande; si elle consentait seulement à me donner l'espérance de se rendre à mes voeux, je crois que mes forces reprendraient.»
Je regardai la jeune comtesse; elle baissait les yeux et semblait prier.
«Oui, reprit le malade, je renaîtrais à la vie; la perspective de me voir entouré d'une nouvelle famille, de serrer sur mon coeur des petits enfants, la continuation de notre race, me ranimerait.»
A l'accent doux et tendre de cet homme, je me sentis ému.
La jeune fille ne répondit pas.
Au bout d'une ou deux minutes, le comte, qui la regardait d'un oeil suppliant, poursuivit:
«Odile, ne veux-tu pas faire le bonheur de ton père? Mon Dieu! je ne le demande qu'une espérance, je ne te fixe pas d'époque. Je ne veux pas gêner ton choix. Nous irons à la cour; là, cent partis honorables se présenteront. Qui ne serait heureux d'obtenir la main de mon enfant? Tu seras libre de te prononcer.»
Il se tut.
Rien de pénible pour un étranger comme ces discussions de famille; tant d'intérêts divers, de sentiments intimes, s'y trouvent engagés, que la simple pudeur semble nous faire un devoir de nous dérober à de telles confidences…. Je souffrais…. J'aurais voulu fuir…. Les circonstances ne le permettaient pas.
«Mon père, dit Odile comme pour éluder les instances du malade, vous guérirez; le ciel ne voudrait pas vous enlever à notre affection…. Si vous saviez avec quelle ferveur je le prie!
—Tu ne me réponds pas, dit le comte d'un ton sec. Que peux-tu donc objecter à mon dessein? n'est-il pas juste, naturel? Dois-je donc être privé des consolations accordées aux plus misérables? ai-je froissé tes sentiments? ai-je agi de violence ou de ruse?
—Non, mon père….
—Alors, pourquoi te refuser à mes prières?…
—Ma résolution est prise … c'est à Dieu que je me dévoue!»
Tant de fermeté dans un être si faible me fit passer un frisson par tout le corps. Elle était là, comme la Madone sculptée dans la tour de Hugues, frêle, calme, impassible.
Les yeux du comte prirent un éclat fébrile. Je faisais signe à la jeune comtesse de lui donner au moins une espérance, pour calmer son agitation croissante: elle ne parut pas m'apercevoir.
«Ainsi, reprit-il d'une voix étranglée par l'émotion, tu verrais périr ton père; il te suffirait d'un mot pour lui rendre la vie, et ce mot, tu ne le prononcerais pas?
—La vie n'appartient pas à l'homme, elle est à Dieu, dit Odile; un mot de moi n'y peut rien.
—Ce sont de belles maximes pieuses, fit le comte avec amertume, pour se dispenser de tout devoir. Mais Dieu, dont tu parles sans cesse, ne dit-il pas: «Honore ton père et ta mère!»
—Je vous honore, mon père, reprit-elle avec douceur, mais mon devoir n'est pas de me marier.»
J'entendis grincer les dents du comte. Il resta calme en apparence, puis il se retourna brusquement.
«Va-t-en, fit-il … ta vue me fait mal!…»
Et s'adressant à moi, tout pâle de cette scène:
«Docteur, s'écria-t-il avec un sourire sauvage, n'auriez-vous pas un poison violent?…un de ces poisons qui foudroient comme l'éclair?… Oh! ce serait bien humain de m'en donner un peu…..Si vous saviez ce que je souffre!…»
Tout ses traits se décomposèrent … il devint livide.
Odile s'était levée et s'approchait de la porte.
«Reste! hurla le comte, je veux te maudire!…»
Jusqu'alors je m'étais tenu dans la réserve, n'osant intervenir entre le père et la fille; je ne pouvais faire davantage.
«Monseigneur, m'écriai-je, au nom de votre santé, au nom de la justice, calmez-vous, votre vie en dépend!
—Eh! que m'importe la vie? que m'importe l'avenir? Ah! que n'ai-je un couteau pour en finir! Donnez-moi la mort!»
Son émotion croissait de minute en minute. Je voyais le moment où, ne se possédant plus de colère, il allait s'élancer pour anéantir son enfant. Celle-ci, calme, pâle, se mit à genoux sur le seuil. La porte était ouverte, et j'aperçus, derrière la jeune fille, Sperver les joues contractées, l'air égaré. Il s'approcha sur la pointe des pieds, et s'inclinant vers Odile:
«Oh! Mademoiselle, dit-il, Mademoiselle … le comte est un si brave homme! Si vous disiez seulement: «Peut-être … nous verrons … plus tard!…» Elle ne répondit pas et conserva son attitude.
En ce moment, je fis prendre au seigneur du Nideck quelques gouttes d'opium; il s'affaissa, exhalant un long soupir, et bientôt un sommeil lourd, profond, régla sa respiration haletante.
Odile se leva, et sa vieille gouvernante, qui n'avait pas dit un mot, sortit avec elle. Sperver et moi nous les regardâmes s'éloigner lentement. Une sorte de grandeur calme se trahissait dans la démarche de la comtesse: on eût dit l'image vivante du devoir accompli….
Lorsqu'elle eut disparu dans les profondeurs du corridor, Gédéon se tourna vers moi:
«Eh bien! Fritz, me dit-il d'un air grave, que penses-tu de cela?»
Je courbai la tête sans répondre: la fermeté de cette jeune fille m'épouvantait.
Sperver était indigné.
«Voilà ce qu'on appelle le bonheur des grands! s'écria-t-il en sortant de la chambre du comte. Soyez donc seigneur du Nideck, ayez des châteaux, des forêts, des étangs, les plus beaux domaines du Schwartz-Wald, pour qu'une jeune fille vienne vous dire de sa petite voix douce: «Tu veux? Eh bien! moi, je ne veux pas! Tu me pries? Et moi je réponds: C'est impossible!» Oh! Dieu!… quelle misère!… Ne vaudrait-il pas cent fois mieux être venu au monde fils d'un bûcheron, et vivre tranquillement de son travail? Tiens, Fritz…, allons-nous-en…. Cela me suffoque. J'ai besoin de respirer le grand air!»
Et le brave homme, me prenant par le bras, m'entraîna dans le corridor.
Il était alors environ neuf heures. Le temps, si beau le matin, au lever du soleil, s'était couvert de nuages, la bise fouettait la neige contre les vitres, et je distinguais à peine la cime des montagnes environnantes.
Nous allions descendre l'escalier qui mène à la cour d'honneur, lorsqu'au détour du corridor nous nous trouvâmes nez à nez avec Tobie Offenloch.
Le digne majordome était tout essoufflé.
«Hé! fit-il en nous barrant le chemin avec sa canne, où diable courez-vous si vite?… et le déjeuner!
—Le déjeuner!… quel déjeuner? demanda Sperver.
—Comment, quel déjeuner? ne sommes-nous pas convenus de déjeuner ensemble ce matin avec le docteur Fritz?
—Tiens! c'est juste, je n'y pensais plus.» Offenloch partit d'un éclat de rire qui fendit sa grande bouche jusqu'aux oreilles.
«Ha! ha! ha! s'écria-t-il, la bonne farce! et moi qui craignais d'arriver le dernier! Allons, allons, dépêchez-vous! Kasper est en haut, qui vous attend. Je lui ai dit de mettre le couvert dans votre chambre; nous serons plus à l'aise. Au revoir, Monsieur le docteur.»
Il me tendit la main.
«Vous ne montez pas avec nous? dit Sperver.
—Non, je vais prévenir Madame la comtesse que le baron de Zimmer-Blouderic sollicite l'honneur de lui présenter ses hommages avant de quitter le château.
—Le baron de Zimmer?
—Oui, cet étranger qui nous est arrivé hier au milieu de la nuit.
—Ah! bon, dépêchez-vous.
—Soyez tranquille … le temps de déboucher les bouteilles, et je suis de retour.»
Il s'éloigna clopin-clopant.
Le mot «déjeuner» avait changé complètement la direction des idées deSperver.
«Parbleu! dit-il en me faisant rebrousser chemin, le moyen le plus simple de chasser les idées noires est encore de boire un bon coup. Je suis content qu'on ait servi dans ma chambre; sous les voûtes immenses de la salle d'armes, autour d'une petite table, on a l'air de souris qui grignotent une noisette dans le coin d'une église. Tiens, Fritz, nous y sommes; écoute un peu comme le vent siffle dans les meurtrières. Avant une demi-heure, nous aurons un ouragan terrible.»
Il poussa la porte, et le petit Kasper, qui tambourinait contre les vitres, parut tout heureux de nous voir. Ce petit homme avait les cheveux blond-filasse, la taille grêle et le nez retroussé. Sperver en avait fait son factotum; c'est lui qui démontait et nettoyait ses armes, qui raccommodait les brides et les sangles de ses chevaux, qui donnait la pâtée aux chiens pendant son absence, et qui surveillait à la cuisine la confection de ses mets favoris. Dans les grandes circonstances il dirigeait aussi le service du piqueur, absolument comme Tobie veillait à celui du comte. Il avait la serviette sur le bras, et débouchait avec gravité les longs flacons de vin du Rhin.
«Kasper, dit Sperver en entrant, je suis content de toi…. Hier, tout était bon: le chevreuil, les gelinottes et le brochet…. Je suis juste…. Quand on fait son devoir, j'aime à le dire tout haut. Aujourd'hui, c'est la même chose: cette hure de sanglier au vin blanc a tout à fait bonne mine, et cette soupe aux écrevisses répand une odeur délicieuse…. N'est-ce pas, Fritz?
—Certainement.
—Eh bien! poursuivit Sperver, puisqu'il en est ainsi, tu rempliras nos verres…. Je veux t'élever de plus en plus, car tu le mérites!»
Kasper baissait les yeux d'un air modeste; il rougissait, et paraissait savourer les compliments de son maître. Nous prîmes place, et j'admirai comment le vieux braconnier, qui jadis se trouvait heureux de préparer lui-même sa soupe aux pommes de terre, dans sa chaumière, se faisait traiter alors en grand seigneur. Il fût né comte de Nideck, qu'il n'eût pu se donner une attitude plus noble et plus digne à table. Un seul de ses regards suffisait pour avertir Kasper d'avancer tel plat ou de déboucher telle bouteille.
Nous allions attaquer la hure de sanglier, lorsque maître Tobie parut; mais il n'était pas seul, et nous fûmes tout étonnés de voir le baron de Zimmer-Blouderic et son écuyer debout derrière lui.
Nous nous levâmes. Le jeune baron vint a notre rencontre le front découvert: c'était une belle tête, pâle et fière, encadrée de longs cheveux noirs. Il s'arrêta devant Sperver.
«Monsieur, dit-il de cet accent pur de la Saxe, que nul autre dialecte ne saurait imiter, je viens faire appel à votre connaissance du pays. Madame la comtesse de Nideck m'assure que nul mieux que vous ne saurait me renseigner sur la montagne.
—Je le crois, Monseigneur, répondit Sperver en s'inclinant, et je suis à vos ordres.
—Des circonstances impérieuses m'obligent à partir au milieu de la tourmente, reprit le baron en indiquant les vitres floconneuses. Je voudrais atteindre le Wald-Horn, à six lieues d'ici.
—Ce sera difficile, Monseigneur, toutes les routes sont encombrées de neige.
—Je le sais … mais il le faut!
—Un guide vous serait indispensable: moi, si vous le voulez, ou bienSébalt-Kraft, le grand veneur du Nideck … il connaît à fond lamontagne, depuis Unterwald en Suisse jusqu'à Pirmesens, dans leHundsruck.
—Je vous remercie de vos offres, Monsieur, et je vous en suis reconnaissant; mais je ne puis les accepter. Des renseignements me suffisent.»
Sperver s'inclina, puis s'approchant d'une fenêtre, il l'ouvrit tout au large. Un coup de vent impétueux chassa la neige jusque dans le corridor, et referma la porte avec fracas,
Je restais toujours à ma place, debout, la main au dos de mon fauteuil; le petit Kasper s'était effacé dans un coin. Le baron et son écuyer s'approchèrent de la fenêtre.
«Messieurs, s'écria Sperver, la voix haute, pour dominer les sifflements du vent, et le bras étendu, voici la carte du pays. Si le temps était clair, je vous inviterais à monter dans la tour des signaux … nous découvririons le Schwartz-Wald à perte de vue … mais à quoi bon? Vous apercevez d'ici la pointe de l'Altenberg, et plus loin, derrière cette cime blanche, le Wald-Horn où l'ouragan se démène! Eh bien! il faut marcher directement sur le Wald-Horn. Là, si la neige vous le permet, du sommet de ce roc en forme de mitre, qu'on appelle la Roche-Fendue, vous apercevrez trois crêtes: la Behrenkopf, le Geierstein et le Triefels…. C'est sur ce dernier point, le plus à droite, qu'il faudra vous diriger. Un torrent coupe la vallée de Reethal, mais il doit être couvert de glace…. Dans tous les cas, s'il vous est impossible d'aller plus loin, vous trouverez à gauche, en remontant la rive, une caverne à mi-côte: la Roche-Creuse…. Vous y passerez la nuit, et demain, selon toute probabilité, quand le vent tombera, vous serez en vue du Wald-Horn.
—Je vous remercie, Monsieur.
—Si vous aviez la chance de rencontrer quelque charbonnier, reprit Sperver, il pourrait vous enseigner le gué du torrent; mais je doute fort qu'il s'en trouve dans la haute montagne par un temps pareil…. D'ici, ce serait trop difficile…. Seulement ayez soin de contourner la base du Behrenkopf, car, de l'autre côté, la descente n'est pas possible: ce sont des rochers à pic.»
Pendant ces observations j'observais Sperver, dont la voix claire et brève accentuait chaque circonstance avec précision, et le jeune baron, qui l'écoutait avec une attention singulière. Aucun obstacle ne paraissait l'effrayer. Le vieil écuyer ne semblait pas moins résolu.
Au moment de quitter la fenêtre, il y eut une lueur, une éclaircie dans l'espace, un de ces mouvements rapides où l'ouragan saisit des masses de neige et les retourne comme une draperie flottante. L'oeil alla plus loin: on aperçut les trois pics derrière l'Altenberg. Les détails que Sperver venait de donner se dessinèrent, puis l'air se troubla de nouveau.
«C'est bien, dit le baron; j'ai vu le but, et, grâce à vos explications, j'espère l'atteindre.»
Sperver s'inclina sans répondre. Le jeune homme et son écuyer, nous ayant salués, sortirent lentement.
Gédéon referma la fenêtre, et s'adressant à maître Tobie et à moi:
«Il faut être possédé du diable, dit-il en souriant, pour sortir par un temps pareil. Je me ferais conscience de mettre un loup à la porte. Du reste, ça les regarde. La figure du jeune homme me revient tout à fait; celle du vieux aussi. Ah çà! buvons! Maître Tobie, à votre santé!»
Je m'étais approché de la fenêtre, et comme le baron de Zimmer et son écuyer montaient à cheval, au milieu de la cour d'honneur, malgré la neige répandue dans l'air, je vis à gauche, dans une tourelle à hautes fenêtres, un rideau s'entr'ouvrir, et Mademoiselle Odile, toute pâle, glisser un long regard vers le jeune homme.
«Hé! Fritz, que fais-tu donc là? s'écria Sperver.
—Rien, je regarde les chevaux de ces étrangers.
—Ah! oui, des valaques; je les ai vus ce matin à l'écurie: de belles bêtes!»
Les cavaliers partirent à fond de train.—Le rideau se referma.
Plusieurs jours se passèrent sans rien amener de nouveau. Mon existence au Nideck était fort monotone; c'était toujours le matin l'air mélancolique de la trompe de Sébalt, puis une visite au comte, puis le déjeuner, puis les réflexions à perte de vue de Sperver sur la Peste-Noire, les bavardages sans fin de Marie Lagoutte, de maître Tobie et de toute cette nichée de domestiques, n'ayant d'autres distractions que boire, jouer, fumer, dormir. Knapwurst seul avait une existence supportable; il s'enfonçait dans ses chroniques jusque par-dessus les oreilles, et le nez rouge, grelottant de froid au fond de la bibliothèque, il ne se lassait pas de curieuses recherches.
On peut se figurer mon ennui. Sperver m'avait fait voir dix fois les écuries et le chenil; les chiens commençaient à se familiariser avec moi. Je savais par coeur toutes les grosses plaisanteries du majordorme après boire, et les répliques de Marie Lagoutte…. La mélancolie de Sébalt me gagnait de jour en jour, j'aurais volontiers soufflé dans son cor pour me plaindre aux montagnes et je tournais sans cesse les yeux vers Tubingue.
Cependant la maladie du seigneur Yéri-Hans poursuivait son cours. C'était ma seule occupation sérieuse. Tout ce que m'avait dit Sperver se vérifiait: parfois le comte, réveillé en sursaut, se levait à demi, et, le cou tendu, les yeux hagards, il murmurait à voix basse:
«Elle vient! elle vient!»
Alors Gédéon secouait la tête, il montait sur la tour des signaux; mais il avait beau regarder à droite et à gauche, la Peste-Noire restait invisible.
A force de réfléchir à cette étrange maladie, j'avais fini par me persuader que le seigneur de Nideck était fou: l'influence bizarre que la vieille exerçait sur son esprit, ses alternatives d'égarement et de lucidité, tout me confirmait dans cette opinion.
Les médecins qui se sont occupés de l'aliénation mentale savent que les folies périodiques ne sont pas rares; que les unes se manifestent plusieurs fois dans l'année: au printemps, en automne, en hiver … et que les autres ne se montrent qu'une seule fois. Je connais à Tubingue une vieille dame qui pressent elle-même, depuis trente ans, le retour de son délire: elle se présente à la maison de santé…. On l'enferme…. Là, cette malheureuse voit chaque nuit se reproduire les scènes effrayantes dont elle a été témoin pendant sa jeunesse: elle tremble sous la main du bourreau … elle est arrosée du sang des victimes … elle gémit à faire pleurer les pierres … Au bout de quelques semaines, les accès deviennent moins fréquents…. On lui rend enfin sa liberté … sûr de la voir revenir l'année suivante.
«Le comte de Nideck se trouve dans une situation analogue, me disais-je, des liens inconnus de tous l'unissent évidemment à la Peste-Noire…. Qui sait?—Cette femme a été jeune … elle a dû être belle.» Et mon imagination, une fois lancée dans cette voie, construisait tout un roman. Seulement, j'avais soin de n'en rien dire à personne, Sperver ne m'aurait jamais pardonné de croire son maître capable d'avoir eu des relations avec la vieille, et quant à Mademoiselle Odile, le seul mot de folie aurait suffi pour lui porter un coup terrible.
La pauvre jeune fille était bien malheureuse. Son refus de se marier avait tellement irrité le comte qu'il supportait difficilement sa présence; il lui reprochait sa désobéissance avec amertume et s'étendait sur l'ingratitude des enfants. Parfois même des crises violentes suivaient les visites d'Odile. Les choses en vinrent au point que je me crus forcé d'intervenir. J'attendis un soir la comtesse dans l'antichambre, et je la suppliai de renoncer à soigner le comte; mais ici se présenta, contre mon attente, une résistance inexplicable. Malgré toutes mes observations, elle voulut continuer à veiller son père comme elle l'avait fait jusqu'à ce jour.
«C'est mon devoir, dit-elle d'une voix ferme, et rien au monde ne saurait m'en dispenser.
—Madame, lui répondis-je en me plaçant devant la porte du malade, l'état de médecin impose aussi des devoirs, et, si cruels qu'ils puissent être, un honnête homme doit les remplir: voire présence tue le comte.»
Je me souviendrai toute ma vie de l'altération subite des traits d'Odile.
A ces paroles, tout son sang parut refluer vers le coeur; elle devint blanche comme un marbre, et ses grands yeux bleus, fixés sur les miens, semblèrent vouloir lire au fond de mon âme.
«Est-ce possible?… balbutia-t-elle. Vous m'en répondez sur l'honneur … n'est-ce pas, Monsieur?…
—Oui, Madame … sur l'honneur!»
Il y eut un long silence;… puis, d'une voix étouffée:
«C'est bien, dit-elle…. Que la volonté de Dieu s'accomplisse!…»
Et, courbant la tête, elle se retira.
Le lendemain de cette scène, vers huit heures du matin, je me promenais dans la tour de Hugues, en songeant à la maladie du comte, dont je ne prévoyais pas l'issue, et à ma clientèle de Tubingue, que je risquais de perdre par une trop longue absence, lorsque trois coups discrets, frappés contre la porte, vinrent m'arracher à ces tristes réflexions.
«Entrez!»
La porte s'ouvrit, et Marie Lagoutte parut sur le seuil, en me faisant une profonde révérence,
L'arrivée de la bonne femme me contrariait beaucoup; j'allais la prier de me laisser seul; mais l'expression méditative de sa physionomie me surprit…. Elle avait jeté sur ses épaules un grand châle tartan rouge et vert; elle baissait la tète en se pinçant les lèvres, et ce qui m'étonna le plus, c'est qu'après être entrée, elle ouvrit de nouveau la porte, pour s'assurer que personne ne l'avait suivie.
«Que me veut-elle? pensai-je en moi-même. Que signifient ces précautions?»
J'étais intrigué.
«Monsieur le docteur, dit enfin la bonne femme en s'avançant vers moi, je vous demande pardon de vous déranger de si grand matin, mais j'ai quelque chose de sérieux à vous apprendre.