«Pendant ce temps-là, le siège avançait toujours, pas celui de Berlin, hélas!... C'était le moment du grand froid, du bombardement, des épidémies, de la famine. Mais, grâce à nos soins, à nos efforts, à l'infatigable tendresse qui se multipliait autour de lui, la sérénité du vieillard ne fut pas un instant troublée. Jusqu'au bout je pus lui avoir du pain blanc, de la viande fraîche. Il n'y en avait que pour lui, par exemple; et vous ne pouvez rien imaginer de plus touchant que ces déjeuners de grand-père, si innocemment égoïstes,—le vieux sur son lit, frais et riant, la serviette au menton, près de lui sa petite-fille, un peu pâlie par les privations, guidant ses mains, le faisant boire, l'aidant à manger toutes ces bonnes choses défendues. Alors animé par le repas, dans le bien-être de sa chambre chaude, la bise d'hiver au dehors, cette neige qui tourbillonnait à ses fenêtres, l'ancien cuirassier se rappelait ses campagnes dans le Nord, et nous racontait pour la centième fois cette sinistre retraite de Russie où l'on n'avait à manger que du biscuit gelé et de la viande de cheval.
«Comprends-tu cela, petite? nous mangions «du cheval!»
«Je crois bien qu'elle le comprenait. Depuis deux mois, elle ne mangeait pas autre chose... De jour en jour cependant, à mesure que la convalescence approchait, notre tâche autour du malade devenait plus difficile. Cet engourdissement de tous ses sens, de tous ses membres, qui nous avait si bien servis jusqu'alors, commençait à se dissiper. Deux ou trois fois déjà, les terribles bordées de la porte Maillot l'avaient fait bondir, l'oreille dressée comme un chien de chasse; on fut obligé d'inventer une dernière victoire de Bazaine sous Berlin, et des salves tirées en cet honneur aux Invalides. Un autre jour qu'on avait poussé son lit près de la fenêtre—c'était, je crois, le jeudi de Buzenval—il vit très bien des gardes nationaux qui se massaient sur l'avenue de la Grande-Armée.
«Qu'est-ce que c'est donc que ces troupes-là?» demanda le bonhomme, et nous l'entendions grommeler entre ses dents:
«Mauvaise tenue! mauvaise tenue!»
«Il n'en fut pas autre chose; mais nous comprîmes que dorénavant il fallait prendre de grandes précautions. Malheureusement on n'en prit pas assez.
«Un soir, comme j'arrivais, l'enfant vint à moi toute troublée:
«C'est demain qu'ils entrent», me dit-elle.
«La chambre du grand-père était-elle ouverte? Le fait est que depuis, en y songeant, je me suis rappelé qu'il avait, ce soir-là, une physionomie extraordinaire. Il est probable qu'il nous avait entendus. Seulement, nous parlions des Prussiens, nous; et le bonhomme pensait aux Français, à cette entrée triomphale qu'il attendait depuis si longtemps,—Mac-Mahon descendant l'avenue dans les fleurs, dans les fanfares, son fils à côté du maréchal, et lui, le vieux, sur son balcon, en grande tenue comme à Lutzen, saluant les drapeaux troués et les aigles noires de poudre...
«Pauvre père Jouve! Il s'était sans doute imaginé qu'on voulait l'empêcher d'assister à ce défilé de nos troupes, pour lui éviter une trop grande émotion. Aussi se garda-t-il bien de parler à personne; mais le lendemain, à l'heure même où les bataillons prussiens s'engageaient timidement sur la longue voie qui mène de la porte Maillot aux Tuileries, la fenêtre de là-haut s'ouvrit doucement, et le colonel parut sur le balcon avec son casque, sa grande latte, toute sa vieille défroque glorieuse d'ancien cuirassier de Milhaud. Je me demande encore quel effort de volonté, quel sursaut de vie l'avait ainsi mis sur pied et harnaché. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il était là, debout derrière la rampe, s'étonnant de trouver les avenues si larges, si muettes, les persiennes des maisons fermées, Paris sinistre comme un grand Lazaret, partout des drapeaux, mais si singuliers, tout blancs avec des croix rouges, et personne pour aller au-devant de nos soldats.
«Un moment il put croire qu'il s'était trompé...
«Mais non! là-bas, derrière l'Arc de Triomphe, c'était un bruissement confus, une ligne noire qui s'avançait dans le jour levant... Puis, peu à peu, les aiguilles des casques brillèrent, les petits tambours d'Iéna se mirent à battre, et sous l'arc de l'Étoile, rhythmée par le pas lourd des sections, par le heurt des sabres, éclata la marche triomphale de Schubert!...
«Alors, dans le silence morne de la place, on entendit un cri, un cri terrible: «Aux armes!... aux armes!... les Prussiens.» Et les quatre uhlans de l'avant-garde purent voir là-haut, sur le balcon, un grand vieillard chanceler en remuant les bras, et tomber raide. Cette fois, le colonel Jouve était bien mort.»
Le grand forgeron Lory de Sainte-Marie-aux-Mines n'était pas content ce soir-là.
D'habitude, sitôt la forge éteinte, le soleil couché, il s'asseyait sur un banc devant sa porte pour savourer cette bonne lassitude que donne le poids dû travail et de la chaude journée, et avant de renvoyer les apprentis il buvait avec eux quelques longs coups de bière fraîche en regardant la sortie des fabriques. Mais, ce soir-là, le bonhomme resta dans sa forge jusqu'au moment de se mettre à table; et encore y vint-il comme à regret. La vieille Lory pensait en regardant son homme:
«Qu'est-ce qu'il lui arrive?... Il a peut-être reçu du régiment quelque mauvaise nouvelle qu'il ne veut pas me dire?... L'aîné est peut-être malade...»
Mais elle n'osait rien demander et s'occupait seulement à faire taire trois petits blondins couleur d'épis brûlés, qui riaient autour de la nappe en croquant une bonne salade de radis noirs à la crème.
A la fin, le forgeron repoussa son assiette en colère:
«Ah! les gueux! ah! les canailles!...
—«A qui en as-tu, voyons, Lory?»
Il éclata:
«J'en ai, dit-il, à cinq ou six drôles qu'on voit rouler depuis ce matin dans la ville en costume de soldats français, bras dessus bras dessous avec les Bavarois... C'est encore de ceux-là qui ont... comment disent-ils ça?... opté pour la nationalité de Prusse... Et dire que tous les jours nous en voyons revenir de ces faux Alsaciens!... Qu'est-ce qu'on leur a donc fait boire?»
La mère essaya de les défendre:
«Que veux-tu, mon pauvre homme, ce n'est pas tout à fait leur faute à ces enfants... C'est si loin cette Algérie d'Afrique où on les envoie!... Ils ont le mal du pays là-bas; et la tentation est bien forte pour eux de revenir, de n'être plus soldats.»
Lory donna un grand coup de poing sur la table:
«Tais-toi, la mère!... vous autres, femmes, vous n'y entendez rien. A force de vivre toujours avec les enfants et rien que pour eux, vous rapetissez tout à la taille de vos marmots... Eh bien, moi, je te dis que ces hommes-là sont des gueux, des renégats, les derniers des lâches, et que si par malheur notre Christian était capable d'une infamie pareille, aussi vrai que je m'appelle Georges Lory et que j'ai servi sept ans aux chasseurs de France, je lui passerais mon sabre à travers le corps.»
Et terrible, à demi levé, le forgeron montrait sa longue latte de chasseur pendue à la muraille au-dessous du portrait de son fils, un portrait de zouave fait là-bas en Afrique; mais de voir cette honnête figure d'Alsacien, toute noire et hâlée de soleil, dans ces blancheurs, ces effacements que font les couleurs vives à la grande lumière, cela le calma subitement, et il se mit à rire:
«Je suis bien bon de me monter la tête... Comme si notre Christian pouvait songer à devenir Prussien, lui qui en a tant descendu pendant la guerre!...»
Remis en belle humeur par cette idée, le bonhomme acheva de dîner gaiement et s'en alla sitôt après vider une couple de chopes à laVille de Strasbourg.
Maintenant la vieille Lory est seule. Après avoir couché ses trois petits blondins qu'on entend gazouiller dans la chambre à côté, comme un nid qui s'endort, elle prend son ouvrage et se met à repriser devant la porte, du côté des jardins. De temps en temps elle soupire et pense en elle-même:
«Oui, je veux bien. Ce sont des lâches, des renégats... mais c'est égal! Leurs mères sont bien heureuses de les ravoir.»
Elle se rappelle le temps où le sien, avant de partir pour l'armée, était là à cette même heure du jour, en train de soigner le petit jardin. Elle regarde le puits où il venait remplir ses arrosoirs, en blouse, les cheveux longs, ses beaux cheveux qu'on lui a coupés en entrant aux zouaves...
Soudain elle tressaille. La petite porte du fond, celle qui donne sur les champs, s'est ouverte. Les chiens n'ont pas aboyé; pourtant celui qui vient d'entrer longe les murs comme un voleur, se glisse entre les ruches...
«Bonjour, maman!»
Son Christian est debout devant elle, tout débraillé dans son uniforme, honteux, troublé, la langue épaisse. Le misérable est revenu au pays avec les autres, et, depuis une heure, il rôde autour de la maison, attendant le départ du père pour entrer. Elle voudrait le gronder, mais elle n'en a pas le courage. Il y a si longtemps qu'elle ne l'a vu, embrassé! Puis il lui donne de si bonnes raisons, qu'il s'ennuyait du pays, de la forge, de vivre toujours loin d'eux, avec ça la discipline devenue plus dure, et les camarades qui l'appelaient «Prussien» à cause de son accent d'Alsace. Tout ce qu'il dit, elle le croit. Elle n'a qu'à le regarder pour le croire. Toujours causant, ils sont entrés dans la salle basse. Les petits réveillés accourent pieds nus, en chemise, pour embrasser le grand frère. On veut le faire manger, mais il n'a pas faim. Seulement il a soif, toujours soif, et il boit de grands coups d'eau par-dessus toutes les tournées de bière et de vin blanc qu'il s'est payées depuis le matin au cabaret.
Mais quelqu'un marche dans la cour. C'est le forgeron qui rentre.
«Christian, voilà ton père. Vite, cache-toi que j'aie le temps de lui parler, de lui expliquer...» et elle le pousse derrière le grand poêle en faïence, puis se remet à coudre, les mains tremblantes. Par malheur, la chéchia du zouave est restée sur la table, et c'est la première chose que Lory voit en entrant. La pâleur de la mère, son embarras... Il comprend tout.
«Christian est ici!...» dit-il d'une voix terrible, et, décrochant son sabre avec un geste fou, il se précipite vers le poêle où le zouave est blotti, blême, dégrisé, s'appuyant au mur, de peur de tomber.
La mère se jette entre eux:
«Lory, Lory, ne le tue pas... C'est moi qui lui ai écrit de revenir, que tu avais besoin de lui à la forge...»
Elle se cramponne à son bras, se traîne, sanglote. Dans la nuit de leur chambre, les enfants crient d'entendre ces voix pleines de colère et de larmes, si changées qu'ils ne les reconnaissent plus... Le forgeron s'arrête, et regardant sa femme:
«Ah! c'est toi qui l'as fait revenir... Alors, c'est bon, qu'il aille se coucher. Je verrai demain ce que j'ai à faire.»
Le lendemain Christian, en s'éveillant d'un lourd sommeil plein de cauchemars et de terreurs sans cause, s'est retrouvé dans sa chambre d'enfant. A travers les petites vitres encadrées de plomb, traversées de houblon fleuri, le soleil est déjà chaud et haut. En bas, les marteaux sonnent sur l'enclume... La mère est à son chevet; elle ne l'a pas quitté de la nuit, tant la colère de son homme lui faisait peur. Le vieux non plus ne s'est pas couché. Jusqu'au matin il a marché dans la maison, pleurant, soupirant, ouvrant et fermant des armoires, et à présent voilà qu'il entre dans la chambre de son fils, gravement, habillé comme pour un voyage, avec de hautes guêtres, le large chapeau et le bâton de montagne solide et ferré au bout. Il s'avance droit au lit: «Allons, haut!... lève-toi.»
Le garçon un peu confus veut prendre ses effets de zouave.
«Non, pas ça...» dit le père sévèrement.
Et la mère toute craintive: «Mais, mon ami, il n'en a pas d'autres.
—Donne-lui les miens... Moi je n'en ai plus besoin.»
Pendant que l'enfant s'habille, Lory plie soigneusement l'uniforme, la petite veste, les grandes braies rouges, et, le paquet fait, il se passe autour du cou l'étui de fer-blanc où tient la feuille de route...
«Maintenant descendons», dit-il ensuite, et tous trois descendent à la forge sans se parler... Le soufflet ronfle; tout le monde est au travail. En revoyant ce hangar grand ouvert, auquel il pensait tant là-bas, le zouave se rappelle son enfance et comme il a joué là longtemps entre la chaleur de la route et les étincelles de la forge toutes brillantes dans le poussier noir. Il lui prend un accès de tendresse, un grand désir d'avoir le pardon de son père; mais en levant les yeux il rencontre toujours un regard inexorable.
Enfin le forgeron se décide à parler:
«Garçon, dit-il, voilà l'enclume, les outils... tout cela est à toi... Et tout cela aussi!» ajoute-t-il en lui montrant le petit jardin qui s'ouvre là-bas au fond plein de soleil et d'abeilles, dans le cadre enfumé de la porte... «Les ruches, la vigne, la maison, tout t'appartient... Puisque tu as sacrifié ton honneur à ces choses, c'est bien le moins que tu les gardes. Te voilà maître ici... Moi, je pars... Tu dois cinq ans à la France, je vais les payer pour toi.
—Lory, Lory, où vas-tu? crie la pauvre vieille.
—Père!...» supplie l'enfant... Mais le forgeron est déjà parti, marchant à grands pas, sans se retourner...
A Sidi-bel-Abbés, au dépôt du 3ezouaves, il y a depuis quelques jours un engagé volontaire de cinquante-cinq ans.
C'était une pendule du second Empire, une de ces pendules en onyx algérien, ornées de dessins Campana, qu'on achète boulevard des Italiens avec leur clef dorée pendue en sautoir au bout d'un ruban rose. Tout ce qu'il y a de plus mignon, de plus moderne, de plus article de Paris. Une vraie pendule des Bouffes, sonnant d'un joli timbre clair, mais sans un grain de bon sens, pleine de lubies, de caprices, marquant les heures à la diable, passant les demies, n'ayant jamais su bien dire que l'heure de la Bourse à Monsieur et l'heure du berger à Madame. Quand la guerre éclata, elle était en villégiature à Bougival, faite exprès pour ces palais d'été si fragiles, ces jolies cages à mouches en papier découpé, ces mobiliers d'une saison, guipure et mousseline flottant sur des transparents de soie claire. A l'arrivée des Bavarois, elle fut une des premières enlevées; et, ma foi! il faut avouer que ces gens d'outre-Rhin sont des emballeurs bien habiles, car cette pendule-joujou, guère plus grosse qu'un œuf de tourterelle, put faire au milieu des canons Krupp et des fourgons chargés de mitraille le voyage de Bougival à Munich, arriver sans une félure, et se montrer dès le lendemain, Odeon-platz, à la devanture d'Augustus Cahn, le marchand de curiosités, fraîche, coquette, ayant toujours ses deux fines aiguilles, noires et recourbées comme des cils, et sa petite clef en sautoir au bout d'un ruban neuf.
Ce fut un événement dans Munich. On n'y avait pas encore vu de pendule de Bougival, et chacun venait regarder celle-là aussi curieusement que les coquilles japonaises du musée de Siebold. Devant le magasin d'Augustus Cahn, trois rangs de grosses pipes fumaient du matin au soir, et le bon populaire de Munich se demandait avec des yeux ronds et des «Mein Gott» de stupéfaction à quoi pouvait servir cette singulière petite machine. Les journaux illustrés donnèrent sa reproduction. Ses photographies s'étalèrent dans toutes les vitrines; et c'est en son honneur que l'illustre docteur-professeur Otto de Schwanthaler composa son fameuxParadoxe sur les Pendules, étude philo-sophico-humoristique en six cents pages où il est traité de l'influence des pendules sur la vie des peuples, et logiquement démontré qu'une nation assez folle pour régler l'emploi de son temps sur des chronomètres aussi détraqués que cette petite pendule de Bougival devait s'attendre à toutes les catastrophes, ainsi qu'un navire qui s'en irait en mer avec une boussole désorientée. (La phrase est un peu longue, mais je la traduis textuellement.)
Les Allemands ne faisant rien à la légère, l'illustre docteur-professeur voulut, avant d'écrire son Paradoxe, avoir le sujet sous les yeux pour l'étudier à fond, l'analyser minutieusement comme un entomologiste; il acheta donc la pendule, et c'est ainsi qu'elle passa de la devanture d'Augustus Cahn dans le salon de l'illustre docteur-professeur Otto de Schwanthaler, conservateur de la Pinacothèque, membre de l'Académie des sciences et beaux-arts, en son domicile privé, Ludwigstrasse, 24.
Ce qui frappait d'abord en entrant dans le salon des Schwanthaler, académique et solennel comme une salle de conférences, c'était une grande pendule à sujet en marbre sévère, avec une Polymnie de bronze et des rouages très compliqués. Le cadran principal s'entourait de cadrans plus petits, et l'on avait là les heures, les minutes, les saisons, les équinoxes, tout, jusqu'aux transformations de la lune dans un nuage bleu clair au milieu du sodé. Le bruit de cette puissante machine remplissait toute la maison. Du bas de l'escalier, on entendait le lourd balancier s'en allant d'un mouvement grave, accentué, qui semblait couper et mesurer la vie en petits morceaux tout pareils; sous ce tic-tac sonore couraient les trépidations de l'aiguille se démenant dans le cadre des secondes avec la fièvre laborieuse d'une araignée qui connaît le prix du temps.
Puis l'heure sonnait, sinistre et lente comme une horloge de collège, et chaque fois que l'heure sonnait, il se passait quelque chose dans la maison des Schwanthaler. C'était M. Schwanthaler qui s'en allait à la Pinacothèque, chargé de paperasses, ou la haute dame de Schwanthaler revenant du sermon avec ses trois demoiselles, trois longues filles enguirlandées qui avaient l'air de perches à houblon; ou bien les leçons de cithare, de danse, de gymnastique, les clavecins qu'on ouvrait, les métiers à broderies, les pupitres à musique d'ensemble qu'on roulait au milieu du salon, tout cela si bien réglé, si compassé, si méthodique, que d'entendre tous ces Schwanthaler se mettre en branle au premier coup de timbre, entrer, sortir par les portes ouvertes à deux battants, on songeait au défilé des apôtres dans l'horloge de Strasbourg, et l'on s'attendait toujours à voir sur le dernier coup la famille Schwanthaler rentrer et disparaître dans sa pendule.
C'est à côté de ce monument qu'on avait mis la pendule de Bougival, et vous voyez d'ici l'effet de sa petite mine chiffonnée. Voilà qu'un soir les dames de Schwanthaler étaient en train de broder dans le grand salon et l'illustre docteur-professeur lisait à quelques collègues de l'Académie des sciences les premières pages duParadoxe, s'interrompant de temps en temps pour prendre la petite pendule et faire pour ainsi dire des démonstrations au tableau—... Tout à coup, Éva de Schwanthaler, poussée par je ne sais quelle curiosité maudite, dit à son père en rougissant:
«O papa, faites-la sonner.»
Le docteur dénoua la clef, donna deux tours, et aussitôt on entendit un petit timbre de cristal si clair, si vif, qu'un frémissement de gaieté réveilla la grave assemblée. Il y eut des rayons dans tous les yeux:
«Que c'est joli! que c'est joli!» disaient les demoiselles de Schwanthaler, avec un petit air animé et des frétillements de nattes qu'on ne leur connaissait pas.
Alors M. de Schwanthaler, d'une voix triomphante:
«Regardez-la, cette folle de française! elle sonne huit heures, et elle en marque trois!»
Cela fit beaucoup rire tout le monde, et, malgré l'heure avancée, ces messieurs se lancèrent à corps perdu dans des théories philosophiques et des considérations interminables sur la légèreté du peuple français. Personne ne pensait plus à s'en aller. On n'entendit même pas sonner au cadran de Polymnie ce terrible coup de dix heures, qui dispersait d'ordinaire toute la société. La grande pendule n'y comprenait rien. Elle n'avait jamais tant vu de gaieté dans la maison Schwanthaler, ni du monde au salon si tard. Le diable c'est que lorsque les demoiselles de Schwanthaler furent rentrées dans leur chambre, elles se sentirent l'estomac creusé par la veille et le rire, comme des envies de souper; et la sentimentale Minna, elle-même, disait en s'étirant les bras:
«Ah! je mangerais bien une patte de homard.»
Une fois remontée, la pendule de Bougival reprit sa vie déréglée, ses habitudes de dissipation. On avait commencé par rire de ses lubies; mais peu à peu, à force d'entendre ce joli timbre qui sonnait à tort et à travers, la grave maison de Schwanthaler perdit le respect du temps et prit les jours avec une aimable insouciance. On ne songea plus qu'à s'amuser; la vie paraissait si courte, maintenant que toutes les heures étaient confondues! Ce fut un bouleversement général. Plus de sermon, plus d'études! Un besoin de bruit, d'agitation. Mendelssohn et Schumann semblèrent trop monotones; on les remplaça par laGrande Duchesse, lePetit Faust, et ces demoiselles tapaient, sautaient, et l'illustre docteur-professeur, pris lui aussi d'une sorte de vertige, ne se lassait pas de dire: «De la gaieté, mes enfants, de la gaieté!..» Quant à la grande horloge, il n'en fut plus question. Ces demoiselles avaient arrêté le balancier, prétextant qu'il les empêchait de dormir, et la maison s'en alla toute au caprice du cadran désheuré.
C'est alors que parut le fameuxParadoxe sur les Pendules. A cette occasion, les Schwanthaler donnèrent une grande soirée, non plus une de leurs soirées académiques d'autrefois, sobres de lumières et de bruit, mais un magnifique bal travesti, où madame de Schwanthaler et ses filles parurent en canotières de Bougival, les bras nus, la jupe courte, et le petit chapeau plat à rubans éclatants. Toute la ville en parla, mais ce n'était que le commencement. La comédie, les tableaux vivants, les soupers, le baccarat; voilà ce que Munich scandalisé vit défiler tout un hiver dans le salon de l'académicien.—«De la gaieté, mes enfants, de la gaieté!...» répétait le pauvre bonhomme de plus en plus affolé, et tout ce monde-là était très gai en effet. Madame de Schwanthaler, mise en goût par ses succès de canotière, passait sa vie sur l'Isar en costumes extravagants. Ces demoiselles, restées seules au logis, prenaient des leçons de français avec des officiers de hussards prisonniers dans la ville; et la petite pendule, qui avait toutes raisons de se croire encore à Bougival, jetait les heures à la volée, en sonnant toujours huit quand elle en marquait trois... Puis, un matin, ce tourbillon de gaieté folle emporta la famille Schwanthaler en Amérique, et les plus beaux Titien de la Pinacothèque suivirent dans sa fuite leur illustre conservateur.
Après le départ des Schwanthaler, il y eut dans Munich comme une épidémie de scandales. On vit successivement une chanoinesse enlever un baryton, le doyen de l'Institut épouser une danseuse, un conseiller aulique faire sauter la coupe, le couvent des dames nobles fermé pour tapage nocturne...
O malice des choses! Il semblait que cette petite pendule était fée, et qu'elle avait pris à tâche d'ensorceler toute la Bavière. Partout où elle passait, partout où sonnait son joli timbre à l'évent, il affolait, détraquait les cervelles. Un jour, d'étape en étape, elle arriva jusqu'à la résidence; et depuis lors, savez-vous quelle partition le roi Louis, ce wagnérien enragé, a toujours ouverte sur son piano?...
—LesMaîtres chanteurs?
—Non!... LePhoque à ventre blanc!!
Ça leur apprendra à se servir de nos pendules.
Dieu soit loué! J'ai enfin des nouvelles de Tarascon. Depuis cinq mois, je ne vivais plus, j'étais d'une inquiétude!... Connaissant l'exaltation de cette bonne ville et l'humeur belliqueuse de ses habitants, je me disais: «Qui sait ce qu'a fait Tarascon? S'est-il rué en masse sur les barbares? S'est-il laissé bombarder comme Strasbourg, mourir de faim comme Paris, brûler vif comme Châteaudun? ou bien, dans un accès de patriotisme farouche, s'est-il fait sauter comme Laon et son intrépide citadelle?...» Rien de tout cela, mes amis. Tarascon n'a pas brûlé, Tarascon n'a pas sauté. Tarascon est toujours à la même place, paisiblement assis au milieu des vignes, du bon soleil plein ses rues, du bon muscat plein ses caves, et le Rhône qui baigne cette aimable localité emporte à la mer, comme par le passé, l'image d'une ville heureuse, des reflets de persiennes vertes, de jardins bien ratissés et de miliciens en tuniques neuves faisant l'exercice tout le long du quai.
Gardez-vous de croire pourtant que Tarascon n'ait rien fait pendant la guerre. Il s'est au contraire admirablement conduit, et sa résistance héroïque, que je vais essayer de vous raconter, aura sa place dans l'histoire comme type de résistance locale, symbole vivant de la défense du Midi.
Je vous dirai donc que, jusqu'à Sedan, nos braves Tarasconnais s'étaient tenus chez eux bien tranquilles. Pour ces fiers enfants des Alpilles, ce n'était pas la patrie qui mourait là-haut; c'étaient les soldats de l'empereur, c'était l'Empire. Mais une fois le 4 septembre, la République, Attila campé sous Paris, alors, oui! Tarascon se réveilla, et l'on vit ce que c'est qu'une guerre nationale... Cela commença naturellement par une manifestation d'orphéonistes. Vous savez quelle rage de musique ils ont dans le Midi. A Tarascon surtout, c'est du délire. Dans les rues, quand vous passez, toutes les fenêtres chantent, tous les balcons vous secouent des romances sur la tête.
N'importe la boutique où vous entrez, il y a toujours au comptoir une guitare qui soupire, et les garçons de pharmacie eux-mêmes vous servent en fredonnant:Le Rossignol—et le Luth espagnol—Tralala—lalalala. En dehors de ces concerts privés, les Tarasconnais ont encore la fanfare de la ville, la fanfare du collège, et je ne sais combien de sociétés d'orphéons.
C'est l'orphéon de Saint-Christophe et son admirable chœur à trois voix:Sauvons la France, qui donnèrent le branle au mouvement national.
«Oui, oui, sauvons la France!» criait le bon Tarascon en agitant des mouchoirs aux fenêtres, et les hommes battaient des mains, et les femmes envoyaient des baisers à l'harmonieuse phalange qui traversait le cours sur quatre rangs de profondeur, bannière en tête et marquant fièrement le pas.
L'élan était donné. A partir de ce jour, la ville changea d'aspect: plus de guitare, plus de barcarolle. Partout leLuth espagnolfit place à laMarseillaise, et, deux fois par semaine, on s'étouffait sur l'Esplanade pour entendre la fanfare du collège jouer leChant du départ. Les chaises coûtaient des prix fous!...
Mais les Tarasconnais ne s'en tinrent pas là.
Après la démonstration des orphéons, vinrent les cavalcades historiques au bénéfice des blessés. Rien de gracieux comme de voir, par un dimanche de beau soleil, toute cette vaillante jeunesse tarasconnaise, en bottes molles et collants de couleur tendre, quêter de porte en porte et caracoler sous les balcons avec de grandes hallebardes et des filets à papillons; mais le plus beau de tout, ce fut un carrousel patriotique—François Ierà la bataille de Pavie—que ces messieurs du cercle donnèrent trois jours de suite sur l'Esplanade. Qui n'a pas vu cela n'a jamais rien vu. Le théâtre de Marseille avait prêté les costumes; l'or, la soie, le velours, les étendards brodés, les écus d'armes, les cimiers, les caparaçons, les rubans, les nœuds, les bouffettes, les fers de lance, les cuirasses faisaient flamber et papilloter l'Esplanade comme un miroir aux alouettes. Par là-dessus, un grand coup de mistral qui secouait toute cette lumière. C'était quelque chose de magnifique. Malheureusement, lorsque après une lutte acharnée, François Ier,—M. Bompard, le gérant du cercle,—se voyait enveloppé par un gros de reîtres, l'infortuné Bompard avait, pour rendre son épée, un geste d'épaules si énigmatique, qu'au lieu de «tout est perdu fors l'honneur», il avait plutôt l'air de dire:Digo-li que vengue, moun bon! mais les Tarasconnais n'y regardaient pas de si près, et des larmes patriotiques étincelaient dans tous les yeux.
Ces spectacles, ces chants, le soleil, le grand air du Rhône, il n'en fallait pas plus pour monter les têtes. Les affiches du Gouvernement mirent le comble à l'exaltation. Sur l'Esplanade, les gens ne s'abordaient plus que d'un air menaçant, les dents serrées, mâchant leurs mots comme des balles. Les conversations sentaient la poudre. Il y avait du salpêtre dans l'air. C'est surtout au café de la Comédie, le matin en déjeunant, qu'il fallait les entendre, ces bouillants Tarasconnais: «Ah çà! qu'est-ce qu'ils font donc, les Parisiens avec leur tron de Dieu de général Trochu? Ils n'en finissent pas de sortir... Coquin de bon sort! Si c'était Tarascon!... Trrr!... Il y a longtemps qu'on l'aurait faite, la trouée!» Et pendant que Paris s'étranglait avec son pain d'avoine, ces messieurs vous avalaient de succulentes bartavelles arrosées de bon vin des Papes, et luisants, bien repus, de la sauce jusqu'aux oreilles, ils criaient comme des sourds en tapant sur la table: «Mais faites-la donc, votre trouée...» et qu'ils avaient, ma foi, bien raison!
Cependant l'invasion des barbares gagnait au sud de jour en jour. Dijon rendu, Lyon menacé, déjà les herbes parfumées de la vallée du Rhône faisaient hennir d'envie les cavales des uhlans. «Organisons notre défense!» se dirent les Tarasconnais, et tout le monde se mit à l'œuvre. En un tour de main, la ville fut blindée, barricadée, casematée. Chaque maison devint une forteresse. Chez l'armurier Costecalde, il y avait devant le magasin une tranchée d'au moins deux mètres, avec un pont-levis, quelque chose de charmant. Au cercle, les travaux de défense étaient si considérables qu'on allait les voir par curiosité. M. Bompard, le gérant, se tenait en haut de l'escalier, le chassepot à la main, et donnait des explications aux dames: «S'ils arrivent par ici, pan! pan!... Si au contraire ils montent par là, pan! pan!» Et puis, à tous les coins de rues, des gens qui vous arrêtaient pour vous dire d'un air mystérieux: «Le café de la Comédie est imprenable», ou bien encore: «On vient de torpiller l'Esplanade.» Il y avait de quoi faire réfléchir les barbares.
En même temps, des compagnies de francs-tireurs s'organisaient avec frénésie.Frères de la mort, Chacals du Narbonnais, Espingoliers du Rhône, il y en avait de tous les noms, de toutes les couleurs, comme des centaurées dans un champ d'avoine; et des panaches, des plumes de coq, des chapeaux gigantesques, des ceintures d'une largeur!... Pour se donner l'air plus terrible, chaque franc-tireur laissait pousser sa barbe et ses moustaches, si bien qu'à la promenade le monde ne se connaissait plus. De loin vous voyiez un brigand des Abruzzes qui venait sur vous la moustache en croc, les yeux flamboyants, avec un tremblement de sabres, de revolvers, de yatagans; et puis quand on s'approchait, c'était le receveur Pégoulade. D'autres fois, vous rencontriez dans l'escalier Robinson Crusoé lui-même avec son chapeau pointu, son coutelas en dents de scie, un fusil sur chaque épaule; au bout du compte, c'était l'armurier Costecalde qui rentrait de dîner en ville. Le diable, c'est qu'à force de se donner des allures féroces, les Tarasconnais finirent par se terrifier les uns les autres, et bientôt personne n'osa plus sortir.
Le décret de Bordeaux sur l'organisation des gardes nationales mit fin à cette situation intolérable. Au souffle puissant des triumvirs, prrrt! les plumes de coq s'envolèrent, et tous les francs-tireurs de Tarascon—chacals, espingoliers et autres—vinrent se fondre en un bataillon d'honnêtes miliciens, sous les ordres du brave général Bravida, ancien capitaine d'habillement. Ici, nouvelles complications. Le décret de Bordeaux faisait, comme on sait, deux catégories dans la garde nationale: les gardes nationaux de marche et les gardes nationaux sédentaires; «lapins de garenne et lapins de choux», disait assez drôlement le receveur Pégoulade. Au début de la formation, les gardes nationaux de garenne avaient naturellement le beau rôle. Tous les matins, le brave général Bravida les menait sur l'Esplanade faire l'exercice à feu, l'école de tirailleurs.—Couchez-vous! levez-vous! et ce qui s'ensuit. Ces petites guerres attiraient toujours beaucoup de monde. Les dames de Tarascon n'en manquaient pas une, et même les dames de Beaucaire passaient quelquefois le pont pour venir admirer nos lapins. Pendant ce temps, les pauvres gardes nationaux de choux faisaient modestement le service de la ville et montaient la garde devant le musée, où il n'y avait rien à garder qu'un gros lézard empaillé avec de la mousse et deux fauconneaux du temps du bon roi René. Pensez que les dames de Beaucaire ne passaient pas le pont pour si peu... Pourtant, après trois mois d'exercice à feu, lorsqu'on s'aperçut que les gardes nationaux de garenne ne bougeaient toujours pas de l'Esplanade, l'enthousiasme commença à se refroidir.
Le brave général Bravida avait beau crier à ses lapins: «Couchez-vous! levez-vous!» personne ne les regardait plus. Bientôt ces petites guerres furent la fable de la ville. Dieu sait cependant que ce n'était pas leur faute à ces malheureux lapins si on ne les faisait pas partir. Ils en étaient assez furieux. Un jour même ils refusèrent de faire l'exercice.
«Plus de parade! crient-ils en leur zèle patriotique; nous sommes de marche; qu'on nous fasse marcher!
—Vous marcherez, ou j'y perdrai mon nom!» leur dit le brave général Bravida; et tout bouffant de colère, il alla demander des explications à la mairie.
La mairie répondit qu'elle n'avait pas d'ordre et que cela regardait la préfecture.
«Va pour la préfecture!» fit Bravida; et le voilà parti sur l'express de Marseille à la recherche du préfet, ce qui n'était pas une petite affaire, attendu qu'à Marseille il y avait toujours cinq ou six préfets en permanence, et personne pour vous dire lequel était le bon. Par une fortune singulière, Bravida lui mit la main dessus tout de suite, et c'est en plein conseil de préfecture que le brave général porta la parole au nom de ses hommes, avec l'autorité d'un ancien capitaine d'habillement.
Dès les premiers mots, le préfet l'interrompit:
«Pardon, général... Comment se fait-il qu'à vous vos soldats vous demandent de partir, et qu'à moi ils me demandent de rester?... Lisez plutôt.»
Et, le sourire aux lèvres, il lui tendit une pétition larmoyante, que deux lapins de garenne—les deux plus enragés pour marcher—venaient d'adresser à la préfecture avec apostilles du médecin, du curé, du notaire, et dans laquelle ils demandaient à passer aux lapins de choux pour cause d'infirmités.
«J'en ai plus de trois cents comme cela, ajouta le préfet toujours en souriant. Vous comprenez maintenant, général, pourquoi nous ne sommes pas pressés de faire marcher vos hommes. On en a malheureusement trop fait partir de ceux qui voulaient rester. Il n'en faut plus... Sur ce, Dieu sauve la République, et bien le bonjour à vos lapins!»
Pas besoin de dire si le général était penaud en retournant à Tarascon. Mais voici bien une autre histoire. Est-ce qu'en son absence les Tarasconnais ne s'étaient pas avisés d'organiser un punch d'adieu par souscription pour les lapins qui allaient partir! Le brave général Bravida eut beau dire que ce n'était pas la peine, que personne ne partirait; le punch était souscrit, commandé; il ne restait plus qu'à le boire, et c'est ce qu'on fit... Donc, un dimanche soir, cette touchante cérémonie du punch d'adieu eut heu dans les salons de la mairie, et, jusqu'au petit jour blanc, les toasts, les vivats, les discours, les chants patriotiques, firent trembler les vitres municipales. Chacun, bien entendu, savait à quoi s'en tenir sur ce punch d'adieu; les gardes nationaux de choux qui le payaient avaient la ferme conviction que leurs camarades ne partiraient pas, et ceux de garenne qui le buvaient avaient aussi cette conviction, et le vénérable adjoint, qui vint d'une voix émue jurer à tous ces braves qu'il était prêt à marcher à leur tête, savait mieux que personne qu'on ne marcherait pas du tout; mais c'est égal! Ces méridionaux sont si extraordinaires, qu'à la fin du punch d'adieu tout le monde pleurait, tout le monde s'embrassait, et, ce qu'il y a de plus fort, tout le monde était sincère, même le général!...
A Tarascon, comme dans tout le midi de la France, j'ai souvent observé cet effet de mirage.
Voici quelque chose que j'ai entendu raconter, cette semaine, dans un cabaret de Montmartre. Il me faudrait, pour bien vous dire cela, le vocabulaire faubourien de maître Bélisaire, son grand tablier de menuisier, et deux ou trois coups de ce joli vin blanc de Montmartre, capable de donner l'accent de Paris, même à un Marseillais. Je serais sûr alors de vous faire passer dans les veines le frisson que j'ai eu en écoutant Bélisaire raconter, sur une table de compagnons, cette lugubre et véridique histoire:
«... C'était le lendemain de l'amnistie (Bélisaire voulait dire de l'armistice). Ma femme nous avait envoyés nous deux l'enfant faire un tour du côté de Villeneuve-la-Garenne, rapport à une petite baraque que nous avions là-bas au bord de l'eau et dont nous étions sans nouvelles depuis le siège. Moi, ça me chiffonnait d'emmener le gamin. Je savais que nous allions nous trouver avec les Prussiens, et comme je n'en avais pas encore vu en face, j'avais peur de me faire arriver quelque histoire. Mais la mère en tenait pour son idée: «Va donc! va donc! ça lui fera prendre l'air, à cet enfant.»
«Le fait est qu'il en avait besoin, le pauvre petit, après ses cinq mois de siège et de moisissure!
«Nous voilà donc partis tous les deux à travers champs. Je ne sais pas s'il était content, le mioche! de voir qu'il y avait encore des arbres, des oiseaux, et de s'en donner de barboter dans les terres labourées. Moi, je n'y allais pas d'aussi bon cœur; il y avait trop de casques pointus sur les routes. Depuis le canal jusqu'à l'île on ne rencontrait que de ça. Et insolents!... Il fallait se tenir à quatre pour ne pas taper dessus... Mais où je sentis la colère me monter, là, vrai! c'est en entrant dans Villeneuve, quand je vis nos pauvres jardins tout en déroute, les maisons ouvertes, saccagées, et tous ces bandits installés chez nous, s'appelant d'une fenêtre à l'autre et faisant sécher leurs tricots de laine sur nos persiennes, nos treillages. Heureusement que l'enfant marchait près de moi, et chaque fois que la main me démangeait trop, je me pensais en le regardant: «Chaud là, Bélisaire!... Prenons garde qu'il n'arrive pas malheur au moutard.» Rien que ça m'empêchait de faire des bêtises. Alors je compris pourquoi la mère avait voulu que je l'emmène avec moi.
«La baraque est au bout du pays, la dernière à main droite, sur le quai. Je la trouvai vidée du haut en bas, comme les autres. Plus un meuble, plus une vitre. Rien que quelques bottes de paille, et le dernier pied du grand fauteuil qui grésillait dans la cheminée. Ça sentait le Prussien partout, mais on n'en voyait nulle part... Pourtant il me semblait que quelque chose remuait dans le sous-sol. J'avais là un petit établi, où je m'amusais à faire des bricoles le dimanche. Je dis à l'enfant de m'attendre, et je descendis voir.
«Pas plutôt la porte ouverte, voilà un grand cheulard de soldat à Guillaume qui se lève en grognant de dessus les copeaux, et vient vers moi, les yeux hors de la tête, avec un tas de jurements que je ne comprends pas. Faut croire qu'il avait le réveil bien méchant, cet animal-là; car, au premier mot que j'essayai de lui dire, il se mit à tirer son sabre...
«Pour le coup, mon sang ne fit qu'un tour. Toute la bile que j'amassais depuis une heure me sauta à la figure... J'agrippe le valet de l'établi et je cogne... Vous savez, campagnons, si Bélisaire a le poignet solide à l'ordinaire; mais il paraît que ce jour-là j'avais le tonnerre de Dieu au bout de mon bras... Au premier coup, mon Prussien fait bonhomme et s'étale de tout son long. Je ne le croyais qu'étourdi. Ah! ben, oui... Nettoyé, mes enfants, tout ce qu'il y a de mieux comme nettoyage. Débarbouillé à la potasse, quoi!
«Moi, qui n'avais jamais rien tué dans ma vie, pas même une alouette, ça me fit tout de même drôle de voir ce grand corps devant moi... Un joli blond, ma foi, avec une petite barbe follette qui frisait comme des copeaux de frêne. J'en avais les deux jambes qui me tremblaient en le regardant. Pendant ce temps-là, le gamin s'ennuyait là-haut, et je l'entendais crier de toutes ses forces: «Papa! papa!»
«Des Prussiens passaient sur la route, on voyait leurs sabres et leurs grandes jambes par le soupirail du sous-sol. Cette idée me vint tout d'un coup...» S'ils entrent, l'enfant est perdu... ils vont «tout massacrer.» Ce fut fini, je ne tremblai plus. Vite, je fourrai le Prussien sous l'établi. Je lui mis dessus tout ce que je pus trouver de planches, de copeaux, de sciure, et je remontai chercher le petit.
«—Arrive...
«—Qu'est-ce qu'il y a donc, papa? Comme tu es pâle!...
«—Marche, marche.»
«Et je vous réponds que les Cosaques pouvaient me bousculer, me regarder de travers, je ne réclamais pas. Il me semblait toujours qu'on courait, qu'on criait derrière nous. Une fois j'entendis un cheval nous arriver dessus à la grande volée; je crus que j'allais tomber, du saisissement. Pourtant, après les ponts, je commençai à me reconnaître. Saint-Denis était plein de monde. Il n'y avait pas de risque qu'on nous repêche dans le tas. Alors seulement je pensai à notre pauvre baraque. Les Prussiens, pour se venger, étaient dans le cas d'y mettre le feu, quand ils retrouveraient leur camarade, sans compter que mon voisin Jacquot, le garde-pêche, était seul de Français dans le pays et que ça pouvait lui faire arriver de la peine ce soldat tué près de chez lui. Vraiment ce n'était guère crâne de se sauver de cette façon-là.
«J'aurais dû m'arranger au moins pour le faire disparaître... A mesure que nous arrivions vers Paris, cette idée me tracassait davantage. Il n'y a pas, ça me gênait de laisser ce Prussien dans ma cave. Aussi, au rempart, je n'y tins plus:
«—Va devant, que je dis au mioche. J'ai encore «une pratique à voir à Saint-Denis.»
«Là-dessus je l'embrasse et je m'en retourne. Le cœur me battait bien un peu; mais c'est égal, je me sentais tout à l'aise de n'avoir plus l'enfant avec moi.
«Quand je rentrai dans Villeneuve, il commençait à faire nuit. J'ouvrais l'œil, vous pensez, et je n'avançais qu'une patte après l'autre. Pourtant le pays avait l'air assez tranquille. Je voyais la baraque toujours à sa place, là-bas, dans le brouillard. Au bord du quai, une longue palissade noire; c'étaient les Prussiens qui faisaient l'appel. Bonne occasion pour trouver la maison vide. En filant le long des clôtures, j'aperçus le père Jacquot dans la cour en train d'étendre ses éperviers. Décidément on ne savait rien encor... J'entre chez nous. Je descends, je tâte. Le Prussien était toujours sous ses copeaux; il y avait même deux gros rats en train de lui travailler son casque, et ça me fit une fière souleur de sentir cette mentonnière remuer. Un moment je crus que le mort allait revenir... mais non! sa tête était lourde, froide. Je m'accouvai dans un coin, et j'attendis; j'avais mon idée de le jeter à la Seine, quand les autres seraient couchés...
«Je ne sais pas si c'est le voisinage du mort, mais elle m'a paru joliment triste ce soir-là la retraite des Prussiens. De grands coups de trompette qui sonnaient trois par trois: Ta! ta! ta! Une vraie musique de crapaud. Ce n'est pas sur cet air-là que nos lignards voudraient se coucher, eux...
«Pendant cinq minutes, j'entendis traîner des sabres, taper des portes; puis des soldats entrèrent dans la cour, et ils se mirent à appeler:
«Hofmann! Hofmann!»
«Le pauvre Hofmann se tenait sous ses copeaux, bien tranquille... Mais c'est moi qui me faisais vieux!... A chaque instant je m'attendais à les voir entrer dans le sous-sol. J'avais ramassé le sabre du mort, et j'étais là sans bouger, à me dire dans moi-même: «Si tu en réchappes, mon petit père... tu devras un fameux cierge à saint Jean-Baptiste de Belleville!...»
«Tout de même, quand ils eurent assez appelé Hofmann, mes locataires se décidèrent à rentrer. J'entendis leurs grosses bottes dans l'escalier, et au bout d'un moment, toute la baraque ronflait comme une horloge de campagne. Je n'attendais que cela pour sortir.
«La berge était déserte, toutes les maisons éteintes. Bonne affaire. Je redescends vivement. Je tire mon Hofmann de dessous l'établi, je le mets debout, et le hisse sur mon dos, comme un crochet de commissionnaire... C'est qu'il était lourd, le brigand!... Avec ça la peur, rien dans le battant depuis le matin... Je croyais que je n'aurais jamais la force d'arriver. Puis, voilà qu'au milieu du quai je sens quelqu'un qui marche derrière moi. Je me retourne. Personne... C'était la lune qui se levait... Je me dis: «Gare, tout à l'heure... les factionnaires «vont tirer.»
«Pour comble d'agrément, la Seine était basse. Si je l'avais jeté là sur le bord, il y serait resté comme dans une cuvette... J'entre, j'avance... Toujours pas d'eau... Je n'en pouvais plus: j'avais les articulations grippées... Finalement, quand je me crois assez avant, je lâche mon bonhomme... Va te promener, le voilà qui s'envase. Plus moyen de le faire bouger. Je pousse, je pousse... hue donc!... Par bonheur il arrive un coup de vent d'est. La Seine se soulève, et je sens le machabée qui démare tout doucement. Bon voyage! j'avale une potée d'eau, et je remonte vite sur la berge.
«Quand je repassai le pont de Villeneuve, on voyait quelque chose de noir au milieu de la Seine. De loin, ça avait l'air d'un bachot. C'était mon Prussien qui descendait du côté d'Argenteuil, en suivant le fil de l'eau.»
A Champrosay, ces gens-là étaient très heureux. J'avais leur basse-cour juste sous mes fenêtres, et pendant six mois de l'année leur existence se trouvait un peu mêlée à la mienne. Bien avant le jour, j'entendais l'homme entrer dans l'écurie, atteler sa charrette et partir pour Corbeil, où il allait vendre ses légumes; puis la femme se levait, habillait les enfants, appelait les poules, trayait la vache, et toute la matinée c'était une dégringolade de gros et de petits sabots dans l'escalier de bois... L'après-midi tout se taisait. Le père était aux champs, les enfants à l'école, la mère occupée silencieusement dans la cour à étendre du linge ou à coudre devant sa porte en surveillant le tout petit... De temps en temps quelqu'un passait dans le chemin, et on causait en tirant l'aiguille...
Une fois, c'était vers la fin du mois d'août, toujours le mois d'août, j'entendis la femme qui disait à une voisine:
«Allons donc, les Prussiens!... Est-ce qu'ils sont en France, seulement?
—Ils sont à Châlons, mère Jean!...» lui criai-je par ma fenêtre. Cela la fit rire beaucoup... Dans ce petit coin de Seine-et-Oise, les paysans ne croyaient pas à l'invasion.
Tous les jours, cependant, on voyait passer des voitures chargées de bagages. Les maisons des bourgeois se fermaient, et dans ce beau mois où les journées sont si longues, les jardins achevaient de fleurir, déserts et mornes derrière leurs grilles closes... Peu à peu mes voisins commencèrent à s'alarmer. Chaque nouveau départ dans le pays les rendait tristes. Ils se sentaient abandonnés... Puis un matin, roulement de tambour aux quatre coins du village! Ordre de la mairie. Il fallait aller à Paris vendre la vache, les fourrages, ne rien laisser pour les Prussiens... L'homme partit pour Paris, et ce fut un triste voyage. Sur le pavé de la grand'route, de lourdes voitures de déménagement se suivaient à la file, pêle-mêle avec des troupeaux de porcs et de moutons qui s'effaraient entre les roues, des bœufs entravés qui mugissaient sur des charrettes; sur le bord, au long des fossés, de pauvres gens s'en allaient à pied derrière de petites voitures à bras pleines de meubles de l'ancien temps, des bergères fanées, des tables empire, des miroirs garnis de perse, et l'on sentait quelle détresse avait dû entrer au logis pour remuer toutes ces poussières, déplacer toutes ces reliques et les traîner à tas par les grands chemins.
Aux portes de Paris, on s'étouffait. Il fallut attendre deux heure... Pendant ce temps, le pauvre homme, pressé contre sa vache, regardait avec effarement les embrasures des canons, les fossés remplis d'eau, les fortifications qui montaient à vue d'œil et les longs peupliers d'Italie abattus et flétris sur le bord de la route... Le soir, il s'en revint consterné, et raconta à sa femme tout ce qu'il avait vu. La femme eut peur, voulut s'en aller dès le lendemain. Mais d'un lendemain à l'autre, le départ se trouvait toujours retardé... C'était une récolte à faire, une pièce de terre qu'on voulait encore labourer... Qui sait si on n'aurait pas le temps de rentrer le vin?... Et puis, au fond du cœur, une vague espérance que peut-être les Prussiens ne passeraient pas leur endroit.
Une nuit, ils sont réveillés par une détonation formidable. Le pont de Corbeil venait de sauter. Dans le pays, des hommes allaient, frappant de porte en porte:
«Les uhlans! les uhlans! sauvez-vous.»
Vite, vite, on s'est levé, on a attelé la charrette, habillé les enfants à moitié endormis, et l'on s'est sauvé par la traverse avec quelques voisins. Comme ils achevaient de monter la côte, le clocher a sonné trois heures. Ils se sont retournés une dernière fois. L'abreuvoir, la place de l'Église, leurs chemins habituels, celui qui descend vers la Seine, celui qui file entre les vignes, tout leur semblait déjà étranger, et dans le brouillard blanc du matin le petit village abandonné serrait ses maisons l'une contre l'autre, comme frissonnant d'une attente terrible.
Ils sont à Paris maintenant. Deux chambres au quatrième dans une rue triste... L'homme, lui, n'est pas trop malheureux. On lui a trouvé de l'ouvrage; puis il est de la garde nationale, il a le rempart, l'exercice, et s'étourdit le plus qu'il peut pour oublier son grenier vide et ses prés sans semence. La femme, plus sauvage, se désole, s'ennuie, ne sait que devenir. Elle a mis ses deux aînées à l'école, et dans l'externat sombre, sans jardin, les fillettes étouffent en se rappelant leur joli couvent de campagne, bourdonnant et gai comme une ruche, et la demi-lieue à travers bois qu'il fallait faire tous les matins pour aller le chercher. La mère souffre de les voir tristes, mais c'est le petit surtout qui l'inquiète.
Là-bas il allait, venait, la suivant partout, dans la cour, dans la maison, sautant la marche du seuil autant de fois qu'elle-même, trempant ses petites mains rougies dans le baquet à lessive, s'asseyant près de la porte quand elle tricotait pour se reposer. Ici quatre étages à monter, l'escalier noir où les pieds bronchent, les maigres feux dans les cheminées étroites, les fenêtres hautes, l'horizon de fumée grise et d'ardoises mouillées...
Il y a bien une cour où il pourrait jouer; mais la concierge ne veut pas. Encore une invention de la ville, ces concierges! Là-bas, au village, on est maître chez soi, et chacun a son petit coin qui se garde de lui-même. Tout le jour, le logis reste ouvert; le soir, on pousse un gros loquet de bois, et la maison entière plonge sans peur dans cette nuit noire de la campagne où l'on trouve de si bons sommes. De temps en temps le chien aboie à la lune, mais personne ne se dérange... A Paris, dans les maisons pauvres, c'est la concierge qui est la vraie propriétaire. Le petit n'ose pas descendre seul, tant il a peur de cette méchante femme qui leur a fait vendre leur chèvre, sous prétexte qu'elle traînait des brins de paille et des épluchures entre les pavés de la cour.
Pour distraire l'enfant qui s'ennuie, la pauvre mère ne sait plus qu'inventer; sitôt le repas fini, elle le couvre comme s'ils allaient aux champs et le promène par la main dans les rues, le long des boulevards. Saisi, heurté, perdu, l'enfant regarde à peine autour de lui. Il n'y a que les chevaux qui l'intéressent; c'est la seule chose qu'il reconnaisse et qui le fasse rire. La mère non plus ne prend plaisir à rien. Elle s'en va lentement, songeant à son bien, à sa maison, et quand on les voit passer tous les deux, elle avec son air honnête, sa mise propre, ses cheveux lisses, le petit avec sa figure ronde et ses grosses galoches, on devine bien qu'ils sont dépaysés, en exil, et qu'ils regrettent de tout leur cœur l'air vif et la solitude des routes de village.
Les notes qu'on va lire ont été écrites au jour le jour en courant les avant-postes. C'est une feuille de mon carnet que je détache, pendant que le siège de Paris est encore chaud. Tout cela est haché, heurté, bâclé sur le genou, déchiqueté comme un éclat d'obus; mais je le donne tel quel, sans rien changer, sans même me relire. J'aurais trop peur de vouloir inventer, faire intéressant, et de gâter tout.
Une plaine blanche de froid, sonore, âpre, crayeuse. Sur la boue gelée de la route, des bataillons de ligne défilent pêle-mêle avec l'artillerie. Défilé lent et triste. On va se battre. Les hommes, trébuchant, marchent la tête basse, en grelottant, le fusil à la bricole, les mains dans leurs couvertures comme dans des manchons. De temps en temps on crie:
«Halte!»
Les chevaux s'effarent, hennissent. Les caissons tressautent. Les artilleurs se hissent sur leurs selles et regardent, anxieux, par delà le grand mur blanc du Bourget.
«Est-ce qu'on les voit?» demandent les soldats en battant la semelle...
Puis, en avant!... Le flot humain un moment refoulé s'écoule toujours lentement, toujours silencieux.
A l'horizon, sur l'avancée du fort d'Aubervilliers, dans le ciel froid qu'illumine un soleil levant d'argent mat, le gouverneur et son état-major, petit groupe fin, se détachant comme sur une nacre japonaise. Plus près de moi, un grand vol de corneilles noires posées au bord du chemin; ce sont des chers frères ambulanciers. Debout, les mains croisées sous leurs capes, ils regardent défiler toute cette chair à canon d'un air humble, dévoué et triste.
Même journée,—Villages déserts, abandonnés, maisons ouvertes, toits crevés, fenêtres sans auvents qui vous regardent comme des yeux morts. Par moments, dans une de ces ruines où tout sonne, on entend quelque chose qui remue, un bruit de pas, une porte qui grince; et quand vous avez passé, un lignard vient sur le seuil, l'œil cave, méfiant,—maraudeur qui fait des fouilles ou déserteur qui cherche à se terrer...
Vers midi, entré dans une de ces maisons de paysans. Elle était vide et nue, comme raclée avec les ongles. La pièce du bas, grande cuisine sans portes ni fenêtres, ouvrait sur une basse-cour; au fond de la cour une haie vive, et derrière, la campagne à perte de vue. Il y avait dans un coin un petit escalier de pierre en colimaçon. Je me suis assis sur une marche et je suis resté là bien longtemps. C'était si bon ce soleil et ce grand calme de tout. Deux ou trois grosses mouches de l'été d'avant, ranimées par la lumière, bourdonnaient au plafond contre les solives. Devant la cheminée, où se voyaient des traces de feu, une pierre rouge de sang gelé. Ce siège ensanglanté au coin de ces cendres encore chaudes racontait une veillée lugubre.
Sorti le 3 décembre par la porte de Montreuil. Ciel bas, bise froide, brouillard.
Personne dans Montreuil. Portes et fenêtres closes. Entendu derrière une palissade un troupeau d'oies qui piaillait. Ici le paysan n'est pas parti, il se cache. Un peu plus loin, trouvé un cabaret ouvert. Il fait chaud, le poêle ronfle. Trois mobiles de province déjeunent presque dessus. Silencieux, les yeux bouffis, le visage enflammé, les coudes sur la table, les pauvres moblots dorment et mangent en même temps...
En sortant de Montreuil, traversé le bois de Vincennes tout bleu de la fumée des bivouacs. L'armée de Ducrot est là. Les soldats coupent des arbres pour se chauffer. C'est pitié de voir les trembles, les bouleaux, les jeunes frênes qu'on emporte la racine en l'air, avec leur fine chevelure dorée qui traîne derrière eux sur la route.
A Nogent, encore des soldats. Artilleurs en grands manteaux, mobiles de Normandie joufflus et ronds de partout comme des pommes, petits zouaves encapuchonnés et lestes, lignards voûtés, coupés en deux, leurs mouchoirs bleus sous le képi autour des oreilles, tout cela grouille et flâne par les rues, se bouscule à la porte de deux épiciers restés ouverts. Une petite ville d'Algérie.
Enfin voici la campagne. Longue route déserte qui descend vers la Marne. Admirable horizon couleur de perle, arbres dépouillés frissonnant dans la brume. Au fond, le grand viaduc du chemin de fer, sinistre à voir avec ses arches coupées, comme des dents qui lui manquent. En traversant le Perreux, dans une des petites villas du bord du chemin, jardins saccagés, maisons dévastées et mornes, vu derrière une grille trois grands chrysanthèmes blancs échappés au massacre et tout épanouis. J'ai poussé la grille, je suis entré; mais ils étaient si beaux que je n'ai pas osé les cueillir.
Pris à travers champs et descendu à la Marne. Comme j'arrive au bord de l'eau, le soleil débarbouillé tape en plein sur la rivière. C'est charmant. En face, Petit-Bry, où l'on s'est tant battu la veille, étage paisiblement ses maisonnettes blanches sur la côte au milieu des vignes. De ce côté-ci de la rivière, une barque dans les roseaux. Sur la rive, un groupe d'hommes qui causent en regardant le coteau vis-à-vis. Ce sont des éclaireurs que l'on envoie à Petit-Bry voir si les Saxons y sont revenus. Je passe avec eux. Pendant que le bachot traverse, un des éclaireurs assis à l'arrière me dit tout bas:
«Si vous voulez des chassepots, la mairie de Petit-Bry en est pleine. Ils y ont laissé aussi un colonel de la ligne, un grand blond, la peau blanche comme une femme, et des bottes jaunes toutes neuves.»
Ce sont les bottes du mort qui l'ont surtout frappé. Il y revient toujours:
«Vingt dieux! les belles bottes!» et ses yeux brillent en m'en parlant.
Au moment d'entrer dans Petit-Bry, un marin chaussé d'espadrilles, quatre ou cinq chassepots sur les bras, déboule d'une ruelle et vient vers nous en courant:
«Ouvrez l'œil, voilà les Prussiens.»
On se blottit derrière un petit mur et on regarde.
Au-dessus de nous, tout en haut des vignes, c'est d'abord un cavalier, silhouette mélodramatique, penché en avant sur sa selle, le casque en tête, le mousqueton au poing. D'autres cavaliers viennent ensuite, puis des fantassins qui se répandent dans les vignes en rampant.
Un d'eux—tout près de nous—a pris position derrière un arbre et n'en bouge plus, un grand diable à longue capote brune, un mouchoir de couleur serré autour de la tête. De la place où nous sommes, ce serait un joli coup de fusil. Mais à quoi bon?... Les éclaireurs savent ce qu'ils voulaient. Maintenant vite à la barque; le marinier commence à jurer. Nous repassons la Marne sans encombre... Mais à peine abordés, voilà des voix étouffées qui nous appellent de l'autre rive:
«Ohé! du bateau!...»
C'est mon amateur de bottes de tout à l'heure et trois ou quatre de ses camarades qui ont essayé de pousser jusqu'à la mairie et qui reviennent précipitamment. Par malheur, il n'y a plus personne pour aller les chercher. Le marinier a disparu:
«Je ne sais pas ramer», me dit assez piteusement le sergent des éclaireurs blotti avec moi dans un trou du bord de l'eau. Pendant ce temps, les autres s'impatientent:
«Mais venez donc! mais venez donc!»
Il faut y aller. Rude corvée. La Marne est lourde et dure. Je rame de toutes mes forces, et tout le temps je sens dans mon dos le Saxon de là-haut qui me regarde, immobile derrière son arbre...
En abordant, un des éclaireurs saute avec tant de précipitation, que la barque se remplit d'eau. Impossible de les emmener tous, sans s'exposer à couler. Le plus brave reste sur la berge, à attendre. C'est un caporal de francs-tireurs, gentil garçon, en bleu, avec un petit oiseau piqué sur le devant de sa casquette. J'aurais bien voulu retourner le prendre, mais on commençait à se fusiller d'un bord à l'autre. Il a attendu un moment, sans rien dire; puis il a filé du côté de Champigny, en rasant les murs. Je ne sais pas ce qu'il est devenu.
Même journée.—Quand le dramatique se mêle au grotesque, dans les choses aussi bien que dans les êtres, il arrive à des effets de terreur ou d'émotion d'une singulière intensité. Est-ce qu'une grande douleur sur une face ridicule ne vous émeut pas plus profondément qu'ailleurs? Vous figurez-vous un bourgeois de Daumier dans les épouvantes de la mort, ou pleurant toutes ses larmes sur le cadavre d'un fils tué qu'on lui rapporte? N'y a-t-il pas là quelque chose de particulièrement poignant?... Eh bien! toutes ces villas bourgeoises du bord de la Marne, ces chalets coloriés et burlesques, rose tendre, vert-pomme, jaune-serin, tourelles moyen âge coiffées de zinc, kiosques en fausse brique, jardinets rococos où se balancent des boules de métal blanc, maintenant que je les vois dans la fumée de la bataille, avec leurs toits crevés par les obus, leurs girouettes cassées, leurs murailles toutes crénélées, de la paille et du sang partout, je leur trouve cette physionomie épouvantable...
La maison où je suis entré pour me sécher était bien le type d'une de ces maisons-là. Je suis monté au premier étage dans un petit salon, rouge et or. On n'avait pas fini de poser la tapisserie. Il y avait encore par terre des rouleaux de papier et des bouts de baguettes dorées; du reste, pas trace de meubles, rien que des tessons de bouteilles, et dans un coin une paillasse où donnait un homme en blouse. Sur tout cela, une vague odeur de poudre, de vin, de chandelle, de paille moisie... Je me chauffe avec un pied de guéridon devant une cheminée bête, en nougat rose. Par moment, quand je la regarde, il me semble que je passe une après-midi de dimanche à la campagne chez de bons petits bourgeois. Est-ce qu'on ne joue pas au jacquet derrière moi, dans le salon?... Non! ce sont des francs-tireurs qui chargent et déchargent leurs chassepots. Détonation à part, c'est tout à fait le bruit du tric-trac... A chaque coup de feu, on nous répond de la rive en face. Le son porté sur l'eau ricoche et roule sans fin entre les collines.
Par les meurtrières du salon, on voit la Marne qui reluit, la berge pleine de soleil, et des Prussiens qui détalent comme de grands lévriers à travers les échalas de vignes.
Tout en haut du fort, sur le bastion, dans rembrasure des sacs de terre, les longues pièces de marine se dressaient fièrement, presque droites sur leurs affûts, pour faire tête à Châtillon. Ainsi pointées, la gueule en l'air, avec leurs anses des deux côtés comme des oreilles, on aurait dit de grands chiens de chasse aboyant à la lune, hurlant à la mort... Un peu plus bas, sur un terre-plein, les matelots, pour se distraire, avaient fait comme en un coin de navire une miniature de jardin anglais. Il y avait un banc, une tonnelle, des pelouses, des rocailles, et même un bananier. Pas bien grand par exemple, guère plus haut qu'une jacinthe; mais c'est égal! Il venait bien tout de même, et son panache vert faisait frais à l'œil, au milieu des sacs de terre et des piles d'obus.
Oh! le petit jardin du fort Montrouge! Je voudrais le voir entouré d'une grille, et qu'on y mît une pierre commémorative où seraient les noms de Carvès, de Desprez, de Saisset, et de tous les braves marins qui sont tombés là, sur ce bastion d'honneur.
Le matin du 20 janvier.
Joli temps doux et voilé. Grandes terres de labour ondulant au loin comme la mer. Sur la gauche, les hautes collines sablonneuses qui servent de contrefort au mont Valérien. A droite, le moulin Gibet, petit moulin de pierre aux ailes fracassées, avec une batterie sur la plate-forme. Suivi pendant un quart d'heure la longue tranchée qui mène au moulin, et sur laquelle flotte comme un petit brouillard de rivière. C'est la fumée des bivouacs. Les soldats accroupis font le café, et soufflent le bois vert qui les aveugle et les fait tousser. D'un bout à l'autre de la tranchée court une longue toux creuse...
La Fouilleuse. Une ferme horizonnée de petits bois. Arrivé juste à temps pour voir nos dernières lignes battre en retraite. C'est, le troisième mobile de Paris. Il défile, en bon ordre, au grand complet, commandant en tête. Après l'incompréhensible débandade à laquelle j'assiste depuis hier soir, cela me remonte un peu le cœur. Derrière eux, deux hommes à cheval passent près de moi, un général et son aide de camp. Les chevaux vont au pas; les hommes causent, les voix sonnent. On entend celle de l'aide de camp, voix jeune, un peu obséquieuse:
«Oui, mon général... Oh! non, mon général... Sans doute, mon général.»
Et le général d'un ton doux et navré:
«Comment! il a été tué! Oh! le pauvre enfant... le pauvre enfant!...»
Puis un silence et le piétinement des chevaux dans la terre grasse...
Je reste seul un moment à regarder ce grand paysage mélancolique, qui a quelque chose des plaines du Chélif ou de la Mitidja. Des files de brancardiers en blouses grises montent d'un chemin creux, avec leur drapeau blanc à croix rouge. On peut se croire en Palestine, au temps des croisades.
Dans l'ombre humide et provinciale de ces longues rues tortueuses où flottent des odeurs de droguerie et de bois de Campêche, parmi ces anciens hôtels du temps de Henri II et de Louis XIII, que l'industrie moderne a travestis en fabriques d'eau de seltz, de bronzes, de produits chimiques, ces jardinets moisis remplis de caisses, ces cours d'honneur à larges dalles où roulent les lourds camions, sous ces balcons ventrus, ces hautes persiennes, ces pignons vermoulus, enfumés comme des éteignoirs d'église, l'émeute avait, surtout aux premiers jours, une physionomie très particulière, quelque chose de bonhomme et de primitif. Des ébauches de barricades à tous les coins de rue, mais personne pour les garder. Pas de canons, pas de mitrailleuses. Des pavés empilés sans art, sans conviction, seulement pour le plaisir d'intercepter la voie et de faire de grandes mares d'eau où barbotaient des volées de gamins et des flottilles de bateaux en papier... Toutes les boutiques ouvertes, les boutiquiers sur leurs portes, riant et politiquant d'un trottoir à l'autre. Ce n'était pas ces gens-là qui faisaient l'émeute; mais on sentait qu'ils la regardaient faire avec plaisir, comme si, en remuant les pavés de ces quartiers pacifiques, on avait réveillé l'âme du vieux Paris bourgeois, gouailleur, tapageur.
Ce qu'on appelait jadis le vent de Fronde courait dans le Marais. Sur le fronton des grands hôtels, la grimace joyeuse des mascarons de pierre avait l'air de dire: «Je connais ça.» Et malgré moi, dans ma pensée, j'affublais de jaquettes à fleurs, de culottes courtes, de larges feutres à retroussis, tout ce brave petit monde de droguistes, doreurs, marchands d'épices qui se tenaient les côtes à regarder dépaver leurs rues et paraissaient si fiers d'avoir une barricade devant leur magasin.
Par moments, au bout d'une longue ruelle noire, je voyais des baïonnettes luire sur la place de Grève, avec un pan de la vieille maison de ville toute dorée par le soleil. Des cavaliers passaient au galop dans ce coin de lumière, longs manteaux gris, plumes flottantes. La foule courait, criait; on agitait les chapeaux. Était-ce mademoiselle de Montpensier ou le général Cremer?... Les époques se brouillaient dans ma tête. De loin, dans le soleil, une chemise rouge d'estafette garibaldienne qui filait ventre à terre me faisait l'effet de la simarre du cardinal de Retz. Ce malin des malins dont on parlait dans tous les groupes, je ne savais plus si c'était M. Thiers ou Mazarin... Je me figurais vivre il y a trois cents ans.
En montant la rue Lepic, je voyais l'autre matin, dans une boutique de savetier, un officier de la garde nationale, galonné jusqu'aux coudes et le sabre au côté, qui ressemelait une paire de bottes, son tablier de cuir devant lui pour ne pas salir sa tunique. Tout le tableau de Montmartre insurgé tient dans l'encadrement de cette fenêtre d'échoppe.
Figurez-vous un grand village armé jusqu'aux dents, des mitrailleuses au bord d'un abreuvoir, la place de l'Église hérissée de baïonnettes, une barricade devant l'école, les boîtes à mitraille à côté des boîtes à lait, toutes les maisons transformées en casernes, à toutes les fenêtres des guêtres d'uniforme qui sèchent, des képis qui se penchent pour écouter le rappel, des crosses de fusil sonnant au fond des petites boutiques de fripiers, et, du haut en bas de la butte, une dégringolade de bidons, de sabres, de gamelles. Malgré tout, ce n'est plus ce Montmartre farouche, défilant sur le boulevard des Italiens, l'arme haute, la jugulaire au menton et marquant férocement le pas en ayant l'air de se dire: «Tenons-nous bien. La réaction nous regarde!» Ici les insurgés sont chez eux, et, en dépit des canons et des barricades, on sent planer sur leur révolte je ne sais quoi de libre, de paisible et de familial.