Je passais l’été, dit l’ami Orduña, à Nazaret, un hameau de pêcheurs voisin de Valence. Les femmes allaient à la ville vendre le poisson; les hommes naviguaient dans leurs petites barques à voile triangulaire ou tiraient les filets sur la plage. Et nous, les baigneurs, nous passions le jour à dormir; le soir, nous restions devant notre porte, à contempler la phosphorescence des vagues, ou à nous appliquer des gifles en entendant bourdonner les moustiques, tourment des heures de repos.
Le médecin, un vieillard rude et moqueur, venait s’asseoir sous ma treille, et, la cruche ou la pastèque à portée de la main, nous passions ensemble la soirée, en parlant de sa crédule clientèle de marins et de terriens. Parfois nous rappelions, en riant, la maladie de Visanteta, fillede la Soberana, vieille marchande de poisson qui levait son surnom, à sa corpulence et à sa haute taille ainsi qu’à l’arrogance avec laquelle elle traitait ses commères du marché, leur imposant ses volontés, à force de bourrades. C’était la plus jolie fille du village que cette Visanteta!... une petite brune malicieuse, à la langue bien pendue, aux yeux vifs, qui n’avait que la beauté du diable, mais qui, par la vivacité piquante de son regard et par l’adresse avec laquelle elle affectait la timidité et la faiblesse ensorcelait tous les jeunes gens du pays. Elle avait pour fiancé Carafosca, courageux pêcheur capable de naviguer sur une simple poutre, mais laid, taciturne et prompt à jouer du couteau. Le dimanche il se promenait avec elle, et, pendant que la jeune fille levait la tête pour lui parler avec des minauderies d’enfant gâtée et dolente, Carafosca lançait autour de lui, de ses yeux louches, des regards qui semblaient défier tout le village, les champs, la plage et la mer de lui disputer sa chère Visanteta.
Un jour, une nouvelle stupéfiante circula dans Nazaret. La fille de la Soberana avait un animal dans le corps; ses flancs se gonflaient; son visage perdait ses couleurs; ses nausées et ses vomissements mettaient en émoi toute sa chaumière, faisant se lamenter sa mère désespérée et accourir les voisines effarées. Quelques-uns souriaient de cette maladie. «Que l’on allât conter cette histoire à Carafosca!...» Mais les plus incrédules cessèrent de plaisanter et de soupçonner Visanteta, lorsqu’ils virent le marin, triste et désespéré, entrer dans la petite église du village pour y implorer la guérison de sa bien-aimée, lui qui avait été jusque-là un païen, un affreux blasphémateur!
C’était un mal étrange et terrible qui torturait la malheureuse: elle avait, croyaient les villageois épris de merveilleux, un crapaud dans le ventre. Un jour, elle avait bu à une flaque d’eau laissée par le fleuve voisin, et la méchante bête s’était glissée dans son estomac où elle avait grossi démesurément. Les voisines, tremblantes de peur, couraient à la chaumière de la Soberana, pour examiner la petite. Elles palpaient gravement l’abdomen enflé, et cherchaient sur la peau tendue le relief de la bête cachée. Quelques-unes, les plus vieilles et les plus expertes, disaient avec un sourire de triomphe qu’elles la sentaient remuer, et discutaient sur le choix des remèdes. Elles donnaient à la petite des cuillerées de miel aromatisé, pour que la gourmandise fît remonter l’animal, et lorsque,plus tranquille, il goûtait la joie de la digestion, elles l’inondaient de jus d’oignon et de vinaigre, pour le faire déguerpir au plus vite. En même temps, elles appliquaient sur le ventre de la jeune fille, des emplâtres miraculeux, pour que le crapaud, ainsi malmené, s’enfuît épouvanté: étoupe mouillée d’eau-de-vie et saturée d’encens; écheveaux de chanvre trempés dans du goudron; papiers sur lesquels un guérisseur de la ville avait tracé des croix et des chiffres avec le sceau de Salomon. Visanteta se tordait avec des frissons de dégoût, elle était secouée d’horribles nausées, comme si elle allait rendre ses entrailles, mais le crapaud ne daignait pas montrer le bout d’une de ses pattes, et la Soberana assiégeait le ciel de ses cris. Jamais de tels remèdes ne pourraient expulser le diabolique animal. Mieux valait le laisser tranquille sans martyriser la petite, et le suralimenter, pour que la pauvrette, de plus en plus pâle et chétive, n’eût pas à le nourrir rien qu’avec son sang.
Comme la Soberana était pauvre, toutes ses amies vinrent à son aide. Les pêcheuses apportaient des gâteaux achetés dans les pâtisseries de la ville les plus réputées. Sur la plage, après la pêche, on mettait de côté pour elle quelques poissons choisis parmi ceux qui font la meilleuresoupe. Les voisines tiraient du pot-au-feu la fleur du bouillon dans des tasses qu’elles transportaient lentement, pour n’en rien perdre, à la chaumière de la Soberana. Tous les après-midi, les bols de chocolat défilaient l’un après l’autre.
Visanteta protestait contre cet excès de générosité. Elle n’en pouvait plus! elle était gavée! Mais sa mère avançait son museau poilu, d’un air impérieux: «Mange! je t’ai dit de manger!» Visanteta devait penser à ce qu’elle avait dans le corps... La Soberana ressentait une sympathie secrète et indéfinissable, pour cet animal mystérieux, logé dans les flancs de sa fille. Elle se le représentait, elle le voyait: c’était son orgueil! c’était à cause de lui que tout le village avait les yeux fixés sur sa chaumière, que les voisines ne cessaient de s’y presser, et que, partout sur son chemin, les femmes lui demandaient des nouvelles de sa fille.
Une seule fois, elle avait appelé le médecin, en le voyant passer devant sa porte, mais sans la moindre confiance. Il écouta ses explications et celles de sa fille, dont il palpa le ventre par-dessus ses vêtements; mais quand il parla d’un examen plus intime, la fière matrone le jeta presque à la porte. L’impudent! là, tout de suite, il allait se donner le plaisir de voir la petite decette façon-là, elle qui était si timide, si vertueuse et qu’une proposition de ce genre suffisait pour faire rougir!
Le dimanche après-midi, Visanteta allait à l’église, en tête des enfants de Marie. Son ventre proéminent était contemplé avec admiration par ses compagnes. Toutes l’interrogeaient avidement sur son crapaud, et Visanteta répondait d’un air languissant. Maintenant, il la laissait tranquille. Il avait beaucoup grossi, à force d’être bien nourri; il s’agitait encore quelquefois, mais il lui faisait moins mal. L’une après l’autre, elles passaient la main sur la bête invisible, pour la sentir remuer; elles considéraient leur amie avec une sorte de respect. Le curé, saint homme aussi naïf que compatissant, songeait avec stupeur aux choses étranges que Dieu fait pour éprouver ses créatures.
Vers la fin du jour, quand le chœur entonnait d’une voix douce les hymnes en l’honneur de Notre-Dame de la Mer, chacune de ces vierges pensait à l’animal mystérieux, et demandait avec ferveur que la pauvre Visanteta en fût délivrée au plus vite.
Carafosca avait aussi sa part de popularité. Les femmes l’appelaient, les vieux pêcheurs l’arrêtaient pour l’interroger d’une voix rauque:«La pauvrette!» s’écriait-il, avec un accent d’amoureuse commisération. Il n’en disait pas davantage; mais ses yeux révélaient son vif désir de se charger au plus tôt de Visanteta et de son crapaud, qu’il aimait un peu parce qu’il était à elle.
Une nuit, comme le médecin était devant ma porte, une femme vint le chercher, avec une mimique effarée et dramatique. La fille de la Soberana était très malade: il fallait courir à son secours. Le médecin haussa les épaules: «Ah, oui! le crapaud!» Et il ne se montrait nullement disposé à bouger. Mais immédiatement après, une autre arriva, avec une gesticulation plus violente. La pauvre Visanteta! Elle allait mourir! On entendait ses cris dans toute la rue. Le monstre était en train de lui dévorer les entrailles...
Je suivis le docteur, entraîné par la curiosité qui mettait en émoi tout le village. En arrivant à la chaumière de la Soberana, nous dûmes nous frayer un passage à travers un groupe compact de femmes qui obstruait la porte, et débordait à l’intérieur. Des cris d’angoisse, des hurlements déchirants, venaient du fond de la demeure, par-dessus les têtes curieuses ou effrayées. La grosse voix de la Soberana y répondait par des clameurssuppliantes. «Ma fille! Hélas, Seigneur, ma pauvre fille!...»
L’arrivée du médecin fut accueillie par le chœur impératif des commères. La pauvre Visanteta se roulait, ne pouvant supporter de telles tortures, les yeux égarés, les traits bouleversés. Il fallait l’opérer, chasser au plus vite ce démon, vert et visqueux, qui était en train de la dévorer!
Le médecin avança, sans faire cas de leurs paroles, et avant que je l’eusse rejoint, sa voix retentit au milieu du silence soudain, avec une brusquerie de mauvaise humeur.
—Bon Dieu! Ce qu’a cette petite, c’est qu’elle va...
Avant qu’il eût achevé, tous devinèrent à la brutalité de l’accent, le mot qu’il allait dire. Le groupe des femmes, sous la poussée de la Soberana, remua comme les vagues de la mer sous le ventre d’une baleine. Elle tendit ses mains gonflées, aux ongles menaçants, en grommelant des injures, en lançant au médecin des regards meurtriers. Bandit! Ivrogne! A la porte!... C’était la faute du village, qui gardait un impie! Elle allait le manger tout cru! On devrait la laisser faire!... Et elle se débattait, furieuse, parmi ses amies, luttait pour leur échapper et griffer le médecin. A ses cris devengeance, s’unissait le faible bêlement de Visanteta protestant entre les «aïe! aïe!» que lui arrachait la douleur. «Mensonge! Mensonge! Qu’il partît ce méchant homme! Bouche d’enfer! Tout cela n’était que mensonge!»
Mais le médecin allait et venait, demandant de l’eau, demandant des linges, irrité, impérieux, sans prêter attention aux menaces de la mère ni aux lamentations de la fille, de plus en plus fortes et déchirantes. Soudain, elle rugit, comme si on la tuait, et il y eut un remous de curiosité autour du médecin que je ne pouvais distinguer. «Mensonge! Mensonge! Méchant homme! Calomniateur!...» Mais les protestations de Visanteta ne résonnaient plus seules. A sa voix de victime innocente, qui semblait demander justice au ciel, se joignaient des vagissements sortis de poumons qui aspiraient l’air pour la première fois.
Alors les amies de la Soberana durent la contenir pour qu’elle ne tombât point sur sa fille. Elle allait la tuer! Chienne! De qui était cela?... Sous la terreur des menaces, la malade, qui soupirait encore: «Mensonge! mensonge!» finit par avouer en mots entrecoupés. «Un gars de la huerta, qu’elle n’avait pas revu...» une inadvertance à la nuit tombante. Elle ne se rappelait pasbien!... Et elle insistait sur ce défaut de mémoire, comme si c’était une excuse, à laquelle il n’y avait rien à objecter.
La foule s’éclaircit. Toutes les femmes étaient avides de répandre la nouvelle. A notre sortie, la Soberana, honteuse et toute en larmes, voulait s’agenouiller devant le médecin et lui baiser la main. «Hélas! don Antoni!... don Antoni!» Elle lui demandait pardon de ses insultes; elle était désespérée en pensant aux commentaires des habitants. «Savaient-elles, les mauvaises langues, ce qui les attendait un jour?...» Le lendemain, les jeunes gens, qui chantaient en tirant leurs filets, inventeraient de nouveaux couplets! La chanson du crapaud! Sa vie allait être impossible... Mais elle redoutait surtout Carafosca. Elle connaissait bien cette brute. Il la tuerait, la pauvre Visanteta, à sa première sortie dans la rue; et elle aurait le même sort, elle, parce qu’elle était sa mère et ne l’avait pas bien surveillée. «Hélas, don Antoni!» Elle lui demandait à genoux de voir Carafosca. Lui qui était si bon, qui savait tant de choses, devait le convaincre, lui faire jurer qu’il les épargnerait, qu’il les oublierait.
Le médecin accueillit ces prières avec autant d’indifférence que les menaces et répondit avecbrusquerie. «Il verrait: c’était un sujet délicat!» Mais une fois dans la rue, il haussa les épaules, avec résignation: «Allons voir cet animal!»
Nous fîmes sortir Carafosca du cabaret, et nous nous mîmes tous les trois à nous promener sur la plage dans l’ombre. Le pêcheur semblait intimidé de se voir entre deux personnages si importants. Don Antonio lui parla de la supériorité indiscutable des hommes, depuis les premiers jours de la création; du dédain que méritent les femmes, pour leur légèreté. D’ailleurs elles sont en si grand nombre, et il est si facile de remplacer celle qui nous donne quelque ennui!... Il finit par lui conter rudement ce qui était arrivé.
Carafosca hésitait, comme s’il comprenait mal. Son intelligence épaisse s’éclairait lentement. «Nom de Dieu! Nom de Dieu!» Il se grattait rageusement la tête sous son bonnet, et portait la main à sa ceinture, comme s’il cherchait son terrible couteau.
Le médecin essaya de le consoler. Carafosca devait oublier la jeune fille, et ne pas faire le bravache. Cette Sainte nitouche ne méritait pas qu’un brave garçon comme lui allât au bagne. Le vrai coupable, c’était d’ailleurs, ce laboureur inconnu... Et... elle! La facilité avec laquelleelle avait tout oublié, n’était-elle pas une sorte d’excuse?
Nous marchâmes longtemps en gardant un silence pénible; Carafosca continuait à se gratter la tête et à tâter sa ceinture. Brusquement, il nous surprit par l’éclat de sa voix, qui brama, plutôt qu’elle ne prononça ces mots, non plus en valencien, mais en castillan, pour plus de solennité:
—Voulez-vous que... je... vous... dise... une... chose? Voulez-vous que... je... vous... dise... une... chose?
Et il nous regardait d’un air agressif, comme s’il avait eu en face de lui l’inconnu de la huerta et s’il allait se jeter sur lui.
—Eh bien! je... vous... dis, articula-t-il avec lenteur, comme si nous étions des ennemis qu’il voulût confondre, je vous dis... que maintenantje... l’aime... encore... davantage...
Notre surprise fut telle que nous ne sûmes que répondre, et nous nous contentâmes de lui tendre la main.
Toutes les fois que les petits-fils du père Rabosa rencontraient les fils de la veuve Casporra dans les sentiers de la huerta ou dans les rues de Campanar, toute la population commentait l’événement. Ils s’étaient toisés... Ils s’insultaient du regard!... Cela finirait mal, et le jour où l’on y penserait le moins, il y aurait au village un nouveau malheur.
L’alcade, avec les notables, prêchait la paix aux jeunes gens des deux familles ennemies, et le curé, un saint du bon Dieu, allait d’une des deux maisons à l’autre, recommandant l’oubli des offenses.
Depuis trente ans, la haine des Rabosa et des Casporra bouleversait Campanar. Presque aux portes de Valence, dans ce hameau souriant qui, des bords du fleuve, semblait contempler lagrande ville par les fenêtres rondes de son clocher pointu, ces barbares renouvelaient avec une rancune tout africaine, les luttes et les violences historiques qui divisaient les grandes familles italiennes au moyen âge. Ils avaient été grands amis, jadis. Leurs maisons, quoique donnant sur des rues différentes, n’avaient entre elles qu’un mur bas qui séparait leurs basses-cours. Une nuit, pour une question d’arrosage, un Casporra avait étendu roide mort dans la huerta, d’un coup de fusil, un fils du père Rabosa; le cadet, ne voulant pas laisser dire qu’il ne restait plus d’hommes dans la famille, avait réussi, après un mois de guet, à loger une balle entre les sourcils du meurtrier. Depuis lors, les deux familles avaient vécu pour s’exterminer, songeant plus à profiter des imprudences du voisin qu’à cultiver leurs terres. Coups de fusil en pleine rue, détonations, et lueurs sinistres, le soir le long des canaux d’irrigation, derrière les massifs de roseaux ou à l’ombre des berges, à l’heure où l’ennemi détesté revenait des champs; et c’était tantôt un Rabosa, tantôt un Casporra qui partait pour le cimetière, avec une once de plomb dans la peau! Loin de s’éteindre, la soif de vengeance s’exaspérait plutôt dans les générations nouvelles; on eût dit qu’à peine sortisdu ventre de leur mère, les marmots des deux maisons tendaient les mains vers le fusil, pour abattre leurs voisins.
Après trente ans de lutte, il ne restait chez les Casporra qu’une veuve avec trois fils, trois gars musclés, solides comme des tours. Dans l’autre maison, il n’y avait plus que le père Rabosa, un vieillard de 80 ans, immobile dans un fauteuil de sparte, les jambes mortes, idole ridée de la vengeance, devant laquelle les deux petits-fils juraient de défendre l’honneur de la famille.
Mais les temps étaient changés. Il n’était plus possible aux uns et aux autres d’abattre leurs ennemis, en pleine place, au sortir de la grand’messe. Les gendarmes ne les perdaient pas de vue; les voisins les surveillaient, et, pour peu que l’un d’eux fît halte quelques minutes dans un sentier ou à un coin de rue, il se voyait aussitôt entouré de gens qui lui conseillaient de rester tranquille. Las de cette vigilance qui dégénérait en persécution et s’interposait entre eux comme un obstacle infranchissable, Casporra et Rabosa finirent par ne plus se chercher, et même, ils se fuyaient quand le hasard les mettait face à face.
A force de vouloir s’éviter et s’isoler, ils envinrent à trouver trop bas le mur qui séparait leurs basses-cours. Les poules des uns et des autres, escaladant les tas de bois, fraternisaient au haut des fagots de sarments ou d’épines qui couronnaient les murs; les femmes des deux maisons échangeaient aux fenêtres des gestes de mépris. C’était intolérable; c’était en quelque sorte vivre en famille. Sur le conseil de leur mère, les fils Casporra élevèrent le mur d’un mètre. Leurs voisins se hâtèrent de manifester leur mépris, et armés de pierres et de mortier, ils élevèrent à leur tour le mur de quelques pieds. Ainsi, dans cette muette manifestation de haine, répétée à plusieurs reprises, le mur montait sans cesse... On ne vit plus bientôt les fenêtres, ni même les toits... Les pauvres volailles frémissaient dans l’ombre lugubre de ce rempart, qui leur cachait une partie du ciel, et leurs caquets résonnaient, tristes et étouffés, à travers ce monument de haine, qui paraissait pétri des os et du sang des victimes...
** *
Un après-midi, les cloches du village sonnèrent le tocsin. La maison du père Rabosa était en feu. Ses petits-fils étaient dans la huerta; lafemme de l’un d’eux au lavoir. Par les fentes des portes et des fenêtres, sortait une épaisse fumée de paille brûlée. Le grand-père, le pauvre Rabosa, était immobile dans son fauteuil, au milieu de cet enfer déchaîné. Sa petite-fille s’arrachait les cheveux, attribuant la catastrophe à sa négligence; les gens se bousculaient dans la rue, épouvantés par la violence de l’incendie. Quelques-uns, plus braves, ouvrirent la porte, mais ce fut pour reculer devant le tourbillon de fumée noire, chargé d’étincelles qui se répandit dans la rue.
—Mon grand-père! Mon pauvre grand-père—criait la petite-fille du père Rabosa, cherchant vainement du regard un sauveur.
Les spectateurs, effrayés, furent frappés de stupeur, comme s’ils avaient vu le clocher s’avancer vers eux. Trois solides gars s’étaient rués dans la maison en flamme. C’étaient les Casporra. Ils avaient échangé un coup d’œil d’intelligence et, sans rien dire, s’étaient lancés comme des salamandres dans l’immense brasier. La foule les applaudit, quand elle les vit reparaître portant haut, comme un saint à la procession, le père Rabosa dans son fauteuil de sparte. Ils laissèrent là le vieux, sans même le regarder, et les voilà de nouveau dans la fournaise.
—Non! non!—criaient les gens.
Mais eux, ils souriaient, avançant toujours. Ils allaient sauver tout ce qu’ils pourraient. Si les petits-fils du père Rabosa avaient été là, eux, les Casporra, n’auraient pas bougé de la maison. Mais il ne s’agissait là que d’un pauvre vieux, ils devaient lui porter secours, en hommes de cœur. Et maintenant, c’était le tour du mobilier. On les voyait plonger dans la fumée, et se démener comme des diables, au milieu d’une pluie d’étincelles.
Bientôt la multitude poussa un grand cri en voyant les deux frères aînés sortir de la maison avec le plus jeune dans leurs bras. Un madrier, dans sa chute, lui avait cassé une jambe.
—Vite, une chaise!
La foule, dans sa précipitation, arracha le vieux Rabosa de son fauteuil de sparte, pour y asseoir le blessé.
Le jeune homme, les cheveux roussis, la figure noire de fumée, souriait, dissimulant les douleurs aiguës, qui lui crispaient les lèvres. Il se sentit soudain saisir les mains par des mains de vieillard, tremblantes et rugueuses.
—Mon fils! mon fils! gémissait la voix du père Rabosa, qui s’était traîné jusqu’à lui.
Et avant que le blessé pût l’éviter, le paralytique chercha, de sa bouche édentée, les mains qu’il serra et baisa longtemps, en les baignant de larmes.
** *
Toute la maison brûla. Quand les maçons furent appelés pour en construire une autre, les petits-fils du père Rabosa ne commencèrent point par nettoyer le terrain couvert de noirs décombres. Auparavant, ils avaient à faire un travail plus urgent: il fallait jeter bas le mur maudit! Le pic en main, ils donnèrent eux-mêmes les premiers coups...
Le vieux Tofol et la jeune fille étaient esclaves de leur jardin, épuisé par une incessante production.
C’étaient comme deux arbres de plus, deux plantes nées sur ce morceau de terre, pas plus grand qu’un mouchoir, disaient les voisins, d’où ils tiraient leur pain à force de labeur. On les voyait sans cesse courbés sur le sol, et la jeune fille, malgré sa chétive apparence, travaillait comme un vrai journalier.
On l’appelait la Borda, parce que la défunte femme du père Tofol, pour égayer son foyer sans enfants, l’avait prise à l’Hospice des enfants trouvés. Elle avait grandi dans ce petit jardin jusqu’à ses dix-sept ans, qui en paraissaient onze, tant elle était délicate, avec ses épaules étroites, sa poitrine rentrée et son dos voûté. La petitetoux sèche, qui la fatiguait sans cesse, inquiétait ses voisines et les paysannes qui se rendaient avec elle au marché! Tout le monde l’aimait: elle était si laborieuse! Bien avant le point du jour, on la voyait déjà, toute tremblante de froid, cueillir des fraises ou couper des fleurs. Lorsque venait le tour d’arrosage du père Tofol, elle prenait courageusement la pioche, en pleine nuit, pour ouvrir dans la berge du canal un passage à l’eau rougeâtre, que la terre, altérée et brûlante, absorbait avec un glou-glou de satisfaction. Les jours où l’on faisait des envois à Madrid, elle courait comme une folle à travers le jardin, saccageait les plates-bandes, apportait par brassées les œillets et les roses que les emballeurs plaçaient dans des mannes.
Il fallait tirer parti de tout pour vivre avec un si petit lopin de terre, ne jamais le laisser en repos, le traiter comme une bête rétive, qui a besoin du fouet pour marcher. Ce n’était qu’une parcelle d’un vaste domaine, qui avait appartenu jadis à un couvent, et que la Révolution, en supprimant les biens de main-morte, avait morcelé. Maintenant la ville, en voie d’agrandissement, menaçait de faire disparaître ce jardin sous de nouvelles bâtisses, et le père Tofol, tout enmaugréant sans cesse contre ce sol ingrat, tremblait à la seule pensée que le propriétaire, séduit par l’appât du gain, pourrait se décider à le vendre.
Le père Tofol travaillait là depuis soixante ans: «C’est là qu’était son sang!» Pas une motte qui ne fût mise en rapport! Du milieu de ce jardin, pourtant si petit, l’on ne voyait pas les murs, cachés par des fouillis d’arbres et de plantes: néfliers, magnolias, carrés d’œillets, massifs de rosiers, pergolas touffues de jasmins et de passiflores: toutes choses qui rapportaient de l’argent, appréciées qu’elles étaient par la sottise des citadins.
Le vieillard, insensible aux beautés de la nature, aurait voulu couper les fleurs par javelles, comme de l’herbe, et remplir des tombereaux de fruits délicats. Ce vieil avare insatiable martyrisait la pauvre Borda. A peine se reposait-elle un moment, épuisée par la toux, qu’elle entendait proférer des menaces, ou qu’elle recevait, à titre de brutal avertissement, une motte de terre sur les épaules.
Les jardinières, ses voisines, protestaient. Il était en train de tuer la petite: le mal s’aggravait. Mais il faisait toujours même réponse. Il fallait travailler ferme: le propriétaire n’entendait pas raison à la Saint-Jean et à Noël, quand il s’agissait de payer le loyer. Si la petite toussait, c’était par habitude: car elle mangeait chaque jour sa livre de pain, et «sa petite part» dans la casserole de riz, quelquefois même des gourmandises, du boudin aux oignons, par exemple. Le dimanche, il la laissait se divertir et l’envoyait à la messe comme une dame. Il n’y avait pas encore un an qu’il lui avait donné trois pesetas pour s’acheter une jupe. Et d’ailleurs, n’était-il pas son père? Or le vieux Tofol, comme tous les cultivateurs de race latine, entendait la paternité à la façon des anciens Romains... avec droit de vie et de mort sur les enfants; de la tendresse il en ressentait sans doute au fond du cœur, mais ne la manifestait que par des froncements de sourcils, des coups de bâton à l’occasion...
La pauvre Borda ne se plaignait point. Elle aussi voulait travailler beaucoup, pour ne pas perdre ce lopin de terre dans les sentiers duquel il lui semblait encore voir passer le cotillon rapiécé de cette vieille jardinière qu’elle appelait maman, quand elle était caressée par ses mains calleuses.
Tout ce qu’elle aimait au monde était là: les arbres qui l’avaient connue toute petite, lesfleurs qui dans son âme innocente éveillaient une vague idée de maternité. C’étaient ses filles, les seules poupées de son enfance. Tous les matins, elle éprouvait la même surprise en en voyant éclore de nouvelles. Elle les suivait dans leur croissance, depuis l’heure où, timides, elles serraient leurs pétales, comme pour se replier et se cacher, jusqu’au moment où, avec une soudaine audace, elles lançaient leurs jets de couleurs et de parfums.
Le jardin modulait pour elle une symphonie interminable, où l’harmonie des couleurs se mêlait aux rumeurs des arbres et à la chanson monotone du canal fangeux, peuplé de têtards, qui, caché par les feuilles, bruissait comme un ruisseau d’églogue.
Aux heures d’ardent soleil, pendant que le vieillard reposait, la Borda allait de-ci de-là, admirant les beautés de sa famille, qui s’était mise en habits de fête pour célébrer la saison. Quel beau printemps! Sans doute le Bon Dieu quittait les hauteurs, pour se rapprocher de la terre.
Les lis de satin blanc se dressaient, un peu languissants, comme les demoiselles en toilette de bal que la pauvre Borda avait admirées maintes fois dans des images. Les caméliascouleur de chair faisaient penser à de tièdes nudités, à de grandes dames indolemment étendues... Les violettes, avec coquetterie, se cachaient parmi les feuilles pour se révéler par leur parfum. Les marguerites jaunes se détachaient comme des boutons d’or mat; les œillets, telle une avalanche révolutionnaire de bonnets rouges, couvraient les plates-bandes, et donnaient l’assaut aux sentiers. En haut, les magnolias balançaient leurs coupes blanches, comme des encensoirs d’ivoire, exhalant un encens plus suave que celui des églises. Les pensées, malicieux lutins, avançant hors du feuillage leur bonnet de velours violet et leur frimousse barbue, semblaient dire à la jeune fille en clignant de l’œil:
—Borda, ma petite Borda, nous sommes en train de cuire. Au nom de Dieu! un peu d’eau...
Oui, elles disaient cela; Borda les entendait, non des oreilles, mais des yeux: et, bien qu’elle eût les os brisés de fatigue, elle courait au canal remplir l’arrosoir, et baptisait ces friponnes, qui, sous la douche, la saluaient avec reconnaissance.
Ses mains tremblaient souvent, en coupant les tiges des fleurs. Elle eût préféré les laissersécher sur place; mais il fallait gagner de l’argent et pour cela remplir les paniers qu’on envoyait à Madrid.
Elle portait envie à ces voyageuses. Madrid!... comment-était-ce?... Elle voyait une ville féerique, avec des palais somptueux comme ceux des contes, de brillants salons de porcelaine, où des glaces reflétaient des milliers de lumières, de belles dames, étalant la beauté de ses fleurs. Telle était la vivacité de cette évocation, qu’elle croyait avoir vu tout cela dans d’autres temps, avant sa naissance.
Dans ce Madrid était le jeune Monsieur, le fils du propriétaire, avec lequel elle avait joué bien souvent, quand elle était petite, et dont, toute honteuse, elle avait fui la présence, l’été précédent, lorsque devenu un élégant jeune homme, il avait visité le domaine. Oh! les doux souvenirs! Elle rougissait en songeant aux heures qu’ils passaient tous deux, dans leur enfance, assis sur une berge, à entendre conter l’histoire de Cendrillon, la jeune fille méprisée, transformée soudain en élégante princesse.
L’éternelle chimère des enfants abandonnées venait alors lui caresser le front de ses ailes d’or. Elle voyait s’arrêter un superbe attelage à la porte du jardin; comme dans les légendes, unebelle dame l’appelait: «Ma fille!... enfin je te retrouve!» Et puis elle avait de magnifiques robes et un palais pour maison; enfin, comme il n’y a pas à toute heure de princes à marier elle se contentait modestement d’épouser le «jeune Monsieur.»
Qui sait?... Mais au plus fort de ses rêves, la réalité venait l’éveiller sous la forme brutale d’une motte de terre lancée par le vieux Tofol qui en même temps lui criait d’une voix rude:
—Allons vite! c’est l’heure.
Et la voilà de nouveau à travailler, à tourmenter la terre qui, pour toute plainte, se couvrait de fleurs.
Le soleil chauffait à blanc le jardin, jusqu’à faire éclater les écorces des arbres! Dans les tièdes matinées, les travailleurs suaient au labeur comme en plein midi; et pourtant la Borda était de plus en plus maigre, et sa toux s’aggravait.
La couleur et la vie, semblaient volées à son visage languissant par les fleurs qu’elle baisait avec une indicible tristesse.
Personne n’eut l’idée d’appeler le médecin. A quoi bon? Les médecins se font payer cher, et le père Tofol n’avait pas confiance en eux. Les animaux sont moins savants que les hommes, ils ne connaissent ni les médecins ni les drogues,et pourtant ils ne s’en portent pas plus mal.
Un matin, au marché, les compagnes de la Borda chuchotaient en la regardant avec commisération. Son oreille fine de malade entendit tout... Elle tomberait à la chute des feuilles.
Ces paroles devinrent pour elle une obsession. «Mourir!» Soit! elle se résignait! Elle regrettait seulement le pauvre vieux qui resterait sans aide. Mais qu’elle mourût au moins comme sa mère adoptive, au milieu du printemps, lorsque le jardin, dans un joyeux délire, se pare de ses couleurs les plus éclatantes, et non dans la saison où la terre se dépeuple, où les arbres ressemblent à des balais, où les fleurs ternes de l’hiver se dressent tristement dans les plates-bandes.
A la chute des feuilles!... Elle abhorrait les arbres dont les branches se dénudaient comme des squelettes à l’automne. Elle les fuyait comme si leur ombre était malfaisante. En revanche elle adorait un palmier que les moines avaient planté au dernier siècle: svelte géant, dont la tête était couronnée de grandes palmes éternelles, retombant comme un jet d’eau. Elle soupçonnait bien qu’elle concevait peut-être des espérances folles. Mais l’amour du merveilleux les nourrissait; comme celui qui cherche laguérison au pied d’une statue miraculeuse, la pauvre Borda aimait à se reposer au pied du palmier dont les feuilles aiguës la protégeaient, croyait-elle, de leur ombre.
Ce fut ainsi qu’elle passa le printemps: elle vit, sous le soleil qui ne la réchauffait pas, fumer le sol, comme si de ses entrailles allait surgir un volcan. Ce fut là que la surprirent les premiers vents d’automne, roulant les feuilles sèches. Elle était de plus en plus maigre et triste; elle avait l’ouïe tellement fine, qu’elle entendait les sons les plus lointains. Les papillons blancs, qui voletaient autour de sa tête, collaient leurs ailes à la sueur froide de son front, comme s’ils voulaient l’entraîner dans d’autres mondes, où les fleurs naissent d’elles-mêmes, sans dérober pour former leurs couleurs et leurs parfums, un peu de la vie de celui qui prend soin d’elles.
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Les pluies de l’hiver suivant ne mouillèrent plus la Borda. Elles tombèrent sur l’échine courbée du vieux Tofol, qui était là comme toujours, la pioche en main, les yeux fixés sur le sillon.
Il accomplissait son destin avec l’indifférence et le courage d’un soldat discipliné de la misère. Il lui fallait travailler, travailler beaucoup, pourqu’il eût toujours de quoi remplir sa casserole de riz et payer son loyer!
Il était seul... La petite avait suivi sa mère. La seule chose qui restât au vieillard, c’était cette terre perfide,—ce vampire qui «suçait» la vie des personnes, et qui finirait par avoir raison de lui,—toujours fleurie, parfumée et féconde, comme si elle n’avait point senti passer la mort! Pas même un rosier n’avait séché pour accompagner la pauvre Borda dans son dernier voyage.
Tofol, à soixante-dix ans, devait faire le travail de deux; il n’en remuait la terre qu’avec plus de ténacité sans lever la tête, insensible à la beauté perfide qui l’entourait;—car il savait qu’elle était le prix de sa servitude,—animé uniquement par le désir de bien vendre les charmes de la nature, et coupant les fleurs avec la même indifférence que s’il eût fauché de l’herbe!
Assis sur le seuil du cabaret, le père Beseroles d’Alboraya, traçait avec sa faux des raies sur le sol, en regardant du coin de l’œil les gens de Valence qui, autour de la petite table en zinc, buvaient à la régalade et fourraient la main dans l’assiette remplie de boudins marinés.
Tous les jours, il sortait de chez lui avec l’intention de travailler dans les champs, mais tous les jours le diable lui faisait rencontrer quelque ami au cabaret du Ratat, et de rasade en rasade, il s’oubliait là, jusqu’à midi, ou même jusqu’à la tombée de la nuit.
Il se tenait là accroupi, avec la désinvolture d’un vieux client, et il cherchait à lier conversation avec les étrangers, espérant qu’ils l’inviteraient à boire un coup, sans préjudice des autres politesses qu’on se fait entre gens distingués.
A part son peu de goût pour le travail et son amour du cabaret, le vieux n’était pas sans mérite. Ce qu’il savait de choses!... Et quel répertoire de contes! Ce n’était pas pour rien qu’on l’appelait Beseroles:[S]il ne tombait pas un bout de journal entre ses mains, qu’il ne le lût du commencement jusqu’à la fin, en épelant les mots, lettre par lettre.
Les gens éclataient de rire, en écoutant ses histoires, surtout celles où figuraient des aumôniers et des nonnes; et le Ratât, derrière son comptoir, riait aussi, content de voir que ses clients, pour fêter les récits, faisaient souvent ouvrir les robinets.
Un jour, des gens de Valence lui ayant offert à boire, il cherchait à les payer d’un conte, lorsqu’il entendit l’un d’eux parler des moines. Alors il se hâta de dire:
—Ah oui, des malins!... Quel est celui qui les mettra dedans?... Une fois, un moine roula saint Pierre.
Stimulé par les regards curieux des étrangers, il commença son récit.
** *
Il y avait un moine des environs, du couvent de «Saint-Michel-des-Rois», le Père Salvador, apprécié de tout le monde pour son esprit, sa gaieté et son air bon enfant.
Moi, je ne l’ai pas connu, mais mon grand-père se rappelait l’avoir vu, lorsque le saint homme allait chez ma bisaïeule, et que, les mains croisées sur le ventre, il attendait son chocolat à la porte de la chaumière. Quel homme! Il pesait plus de cent kilos. Pour lui faire un frac, il fallait toute une pièce d’étoffe. Il visitait chaque jour onze ou douze maisons, et avait dans chacune «ses deux onces» de chocolat. Quand ma bisaïeule lui demandait:
—Que préférez-vous, Père Salvador? De gentils petits œufs aux pommes de terre ou des saucisses de conserve?
Il répondait d’une voix qui ronflait:
—Tout mêlé... Tout mêlé!
Il était beau garçon et toujours pimpant. Partout où il passait, il semblait semer un peu de sa riche santé: témoin les marmots du pays qui tous avaient son teint coloré, sa face depleine lune et son cou de taureau d’où l’on aurait tiré au moins trois livres de graisse.
Mais dans ce bas-monde, tout est malsain, qu’on crève de faim ou qu’on mange en glouton. Et c’est ainsi qu’un soir, le Père Salvador, qui venait de s’empiffrer pour fêter le baptême d’un certain poupon, qui était tout son portrait, fut pris tout à coup d’une espèce de ronflement qui alarma toute la communauté, et creva comme une outre,—qu’on excuse la comparaison.
Voilà maintenant notre Père Salvador qui s’envole vers le ciel, car, il n’en doutait pas, la place d’un moine était là.
Il arriva devant une grande porte tout en or, décorée de perles, comme celles qui brillent sur les épingles à cheveux de la fille de l’alcade, quand elle préside la fête des vieilles demoiselles.
—Toc, toc, toc!
—Qui va là? demanda de l’intérieur une voix de vieillard.
—Ouvrez, seigneur saint Pierre.
—Qui es-tu?
—Père Salvador, du couvent de Saint-Michel-des-Rois.
Le guichet s’ouvrit, et la tête du bienheureux saint apparut; mais il gronda de colère et sesyeux lancèrent des éclairs à travers ses lunettes, car il faut savoir que le saint Apôtre est myope.
—Effronté! dit le saint, changé en furie. Qu’est-ce que tu viens faire? File vite, fripouille! ta place n’est pas ici.
—Allons, seigneur saint Pierre; ouvrez, il se fait nuit. Vous plaisantez toujours!
—Plaisanter?... Si j’empoigne mes clefs, tu vas en goûter, dévergondé! Est-ce que tu t’imagines que je ne te connais pas, diable à cagoule?
—Je vous en prie, seigneur Pierre... Soyez bon pour moi! Tout pécheur que je suis, vous aurez bien une petite place libre pour moi, ne fût-ce que dans la loge du concierge?
—Au large!... La belle acquisition! Si je te permettais d’entrer, tu engloutirais en un jour notre provision de tartelettes au miel, et tu ferais jeûner les saints et les petits anges. Et puis, nous avons ici je ne sais combien de bienheureuses, qui ne sont pas laides! et ce serait une belle occupation à mon âge, que d’être tout le temps derrière toi, à te surveiller... Va en enfer, ou couche-toi au frais sur un nuage... J’ai dit!
Le saint ferma le guichet d’un air furieux, et le Père Salvador resta dans l’obscurité, en écoutant au loin les guitares et les flûtes des angesqui, ce soir-là, donnaient des sérénades aux saintes les plus jolies.
Les heures passaient, et notre moine songeait déjà à prendre le chemin de l’enfer, espérant qu’il serait mieux reçu là, quand il vit sortir d’entre deux nuages et s’approcher lentement une femme aussi grande, et aussi puissante que lui. Elle cheminait en se balançant et en poussant avec peine son ventre enflé comme un ballon.
C’était une jeune religieuse, morte d’une colique, pour avoir trop mangé de confitures.
—Mon Père, dit-elle doucement au moine avec un tendre regard. Comment n’ouvre-t-on pas à cette heure?
—Attends! Nous allons entrer.
Que de tours cet homme avait dans son sac! En une minute, il en imagina un des meilleurs.
Vous savez que les soldats tués à la guerre sont admis au ciel sans difficulté. Les pauvres garçons y entrent tels qu’ils arrivent, même avec leurs bottes et leurs éperons; leur malheur mérite bien quelque privilège.
—Ramène tes jupes sur ta tête! ordonna le moine.
—Mais, mon père!... répondit la jeune religieuse scandalisée.
—Allons, vite! et ne fais pas la bête! cria le Père Salvador avec autorité. Veux-tu discuter avec un savant comme moi? Que sais-tu sur la manière d’entrer au paradis?
La nonne obéit, toute rouge, et dans l’obscurité quelque chose comme la blancheur d’une lune énorme commença à poindre.
—Maintenant, à quatre pattes! et tiens-toi ferme!
D’un bond, le Père Salvador se mit à califourchon sur les reins de sa compagne.
—Mon père!... c’est que vous êtes lourd! gémit la pauvrette, toute suffoquée.
—Tiens bon, et sautille, hein! Nous allons entrer à l’instant même.
Saint Pierre, occupé à ramasser les clefs pour aller dormir, entendit frapper à la porte.
—Qui va là?
—Un pauvre soldat de cavalerie! répondit une voix triste. Je viens d’être tué dans un combat contre les infidèles, ennemis de Dieu, et j’arrive ici, monté sur mon cheval.
—Passe, pauvre petit, passe! dit le saint, en ouvrant à moitié la porte.
Il vit dans l’ombre le soldat donnant des coups de talon à son coursier, qui ne pouvait se tenir tranquille. Quel animal ombrageux!...Plusieurs fois le vénérable portier essaya de lui toucher la tête. Impossible! la bête faisait des sauts, en présentant toujours la croupe. A la fin, le saint, craignant qu’elle ne lui lâchât une ou deux ruades, la caressa en lui donnant de petites tapes sur ses hanches fines et rebondies.
—Passe, petit soldat! va de l’avant, et tâche de calmer cette bête.
Et, pendant que frère Salvador se faufilait au ciel sur la croupe de la nonne, saint Pierre ferma la porte pour le reste de la nuit, en murmurant avec admiration:
—Bon Dieu, quelle bataille sur la terre! En voilà des coups terribles! Pauvre bidet! on lui a coupé jusqu’à la queue!
C’était, dit le sculpteur Garcia, au temps où, pour gagner mon pain, je m’étais mis à restaurer des statues et à redorer des autels, courant ainsi presque tout l’ancien «royaume de Valence».
J’avais une commande importante: il s’agissait de remettre en état le maître-autel de l’église de Bellus. Une vieille dame s’était engagée à payer ce travail. Je me rendis là avec deux apprentis, qui étaient à peu près de mon âge.
Nous logions chez le curé, un homme incapable de tenir en place. Sa messe à peine terminée, il sellait son mulet pour faire visite à ses confrères des paroisses voisines; ou il empoignait son fusil et, enveloppé d’un long manteau, coiffé d’une calotte de soie, il s’en allait massacrer les oiseaux de la huerta. Tandis qu’il courait le pays, moi et mes deux compagnons,juchés dans l’église, sur les échafaudages du grand autel, œuvre compliquée du dix-septième siècle, nous faisions briller les dorures, et nous rafraîchissions les joues d’une troupe de petits anges, qui, pareils à des gamins, folâtraient dans les feuillages.
Le matin, après la messe, solitude absolue! L’église était une ancienne mosquée aux murs tout blancs. Au-dessus des autels latéraux, les arcades mauresques dessinaient leur courbe gracieuse. Tout l’édifice respirait cette atmosphère de silence et de fraîcheur, qui semble baigner les constructions arabes. Par la grande porte ouverte, nous voyions la place solitaire, inondée de soleil; nous entendions les cris de ceux qui s’appelaient au loin, à travers la campagne, et troublaient ainsi la paix du matin. De temps à autre, les poules, irrévérencieuses, entraient dans l’église; elles se promenaient devant les autels, en se dandinant avec gravité, et finissaient par fuir épouvantées de nos chants. Il faut dire que, familiarisés avec le milieu, nous nous trouvions sur l’échafaudage comme dans un atelier. Ce monde de saints, de vierges, d’anges immobiles, couverts de poussière par les siècles, je lui faisais hommage de toutes les chansons que j’avais apprises au théâtre quandje fréquentais le paradis. A peine leur avais-je chantéô Céleste Aïda, que je reprenais les voluptueuses roulades de Faust dans le jardin.
Aussi étais-je fort agacé, l’après-midi, de voir l’église envahie par quelques femmes du village, commères effrontées et questionneuses, qui suivaient le travail de mes mains, avec une attention importune, et même osaient me critiquer si je ne faisais pas assez briller le feuillage d’or, et si j’épargnais le vermillon sur la joue d’un petit ange. La plus hardie,—et la plus riche, à en juger par ses airs de supériorité,—montait parfois sur l’échafaudage, sans doute pour me faire apprécier de plus près sa rustique majesté; elle restait là, et je ne pouvais bouger sans buter contre elle.
L’église était pavée de grandes briques rouges. Au centre, dans un cadre de pierre, était enclavée une dalle énorme, avec un anneau de fer. Un après-midi, je me demandais ce qu’il pouvait y avoir là-dessous. Accroupi sur la dalle, je râclais, avec un outil de fer, la poussière durcie des joints, lorsque cette matrone, Mᵐᵉ Pascuala, entra dans l’église. Elle parut fort étonnée de me voir ainsi occupé.
Elle passa toute la soirée à mes côtés, sur l’échafaudage, sans faire cas de ses compagnes,qui bavardaient à nos pieds. Elle me regardait fixement, n’osant dire ce qui lui brûlait les lèvres. Enfin elle n’y tint plus. Elle voulait savoir ce que je faisais tout à l’heure sur cette dalle, que personne au village, même parmi les plus vieux, n’avait jamais vue levée. Mes paroles évasives avivèrent encore sa curiosité. Pour me moquer d’elle, je me livrai à un jeu d’enfant. Je m’arrangeai pour que, tous les après-midi, à son entrée, elle me trouvât en contemplation devant la dalle, ou occupé à en nettoyer les joints.
La restauration terminée, nous démontâmes l’échafaudage. L’autel brillait du plus vif éclat. Tandis que j’y jetais le dernier coup d’œil, la curieuse commère tenta encore une fois de me tirermon secret.
—Dites-le-moi, peintre! suppliait-elle. Nul n’en saura rien.
Le peintre (c’était ainsi qu’on m’appelait) était alors un jeune homme jovial, et il devait partit le jour même: il trouva fort à propos d’ahurir l’impertinente par une légende absurde.
Je lui fis promettre, je ne sais combien de fois, très solennellement, de ne rien répéter à personne; puis, je lui servis autant de mensonges que m’en suggéra mon imagination de grand amateur de romans.
J’avais levé la dalle par des moyens magiques, que je ne révélais point, et j’avais vu des choses extraordinaires. D’abord un escalier profond, interminable, puis un labyrinthe de galeries étroites; enfin une lampe, qui brûlait, sans doute, depuis des centaines d’années, et, couché sur un lit de marbre, un homme très grand, les yeux fermés, avec une barbe descendant jusqu’au ventre, une énorme épée sur la poitrine, et sur la tête, un turban, avec un croissant.
—Ce doit être un Maure, interrompit la commère avec suffisance.
Oui, un Maure. La belle malice que de le deviner! Il était enveloppé d’un manteau, brillant comme de l’or. A ses pieds, une inscription en lettres indéchiffrables que le curé lui-même ne comprendrait point. Mais, comme j’étais peintre, et que les peintres savent tout, je l’avais lue facilement. Elle disait... elle disait... ah! oui, elle disait: «Ci-gît Ali Bellus; sa femme Sarah et son fils Macael lui dédient ce dernier souvenir.»
Un mois après, j’appris à Valence ce qui était arrivé aussitôt après mon départ. Le soir même, Mᵐᵉ Pascuala jugeant qu’elle avait été assez héroïque, en gardant le secret pendant quelques heures, avait tout dit à son mari, qui l’avait répété le lendemain au cabaret. Stupéfaction générale! Passer toute sa vie dans le village, entrer chaque dimanche à l’église, et ne pas savoir qu’on a sous les pieds l’homme à la grande barbe, le mari de Sarah, le père de Macael, le Ali Bellus, incontestablement le fondateur du village!... Et tout cela, un étranger l’avait vu, sans autre peine que de se rendre là! et eux, point!... Tonnerre!...
Le dimanche suivant, dès que le curé sortit du village, pour aller dîner chez un confrère du voisinage, une bonne partie de la population courut à l’église. Le mari de dame Pascuala bâtonna le sacristain pour lui enlever les clefs. Tous, même l’alcade et son secrétaire, entrèrent avec des pics, des leviers et des cordes... Ce qu’ils suèrent!... Depuis deux siècles au moins, la fameuse dalle n’avait pas été levée! Les garçons les plus robustes, leurs biceps à l’air, le cou gonflé par l’effort, s’acharnaient vainement à la remuer.
—Hardi! Hardi!criait Pascuala, improvisée capitaine de cette troupe de rustres.—Le Maure est là-dessous!...
Animés par elle, ils redoublaient d’effort, si bien qu’après avoir pendant une heure grogné, juré et sué à grosses gouttes, ils arrachèrent, outre la dalle, le cadre de pierre, et firent sauterencore une grande partie du pavé. On eût dit que l’église s’écroulait. Mais ils se souciaient bien du dégât! Ils n’avaient d’yeux que pour le sombre abîme qui venait de s’ouvrir à leurs pieds.
Les plus vaillants se grattaient la tête avec une visible hésitation.
Enfin l’un d’eux, plus hardi, se fit attacher une corde à la ceinture et se laissa glisser, en murmurant un Credo. Le voyage ne fut pas fatiguant: sa tête était encore visible que ses pieds touchaient déjà le fond.
—Qu’est-ce que tu vois? demandaient anxieusement ceux qui étaient au-dessus de lui.
Il s’agitait dans cette obscurité, et ne se heurtait qu’à des tas de paille, débris de vieilles nattes, jetées là depuis des années qui, pourries par les infiltrations du sol, dégageaient une odeur insupportable.
—Cherche, cherche!criaient les paysans dont les têtes formaient autour de la sombre ouverture un cadre gesticulant. Mais l’explorateur n’attrapait que des bosses, car à chaque pas, il se cognait le front contre les murs. D’autres gars descendirent, lui reprochant sa maladresse, mais ils durent à la fin se convaincre que ce puits n’avait aucune issue.
Tous se retirèrent, penauds, sifflés par lesgamins, qui étaient vexés d’avoir été tenus hors de l’église, et par les femmes, qui criaient toutes à la fois, heureuses de rabattre le caquet de dame Pascuala.
—Comment va Ali Bellus, lui demandait-on.—Et son fils, Macael?
Pour comble de malheur, quand le curé vit dans quel état on avait mis le pavé et fut au courant des faits, il entra en fureur. Il voulait excommunier pour sacrilège tout le village, et fermer l’église. Pour le calmer, les auteurs de l’exhumation, atterrés, durent promettre de faire exécuter à leurs frais un pavement plus beau.
—Et vous n’êtes jamais retourné là-bas?
—Je m’en garderai bien. Plus d’une fois j’ai rencontré à Valence quelques-uns de mes mystifiés. En causant avec moi, ils riaient de l’aventure, la trouvaient fort drôle, et (Oh! vanité humaine!) assuraient qu’ils étaient de ceux, qui, soupçonnant la malice, étaient restés à la porté de l’église. Ils finissaient toujours par m’inviter à retourner là-bas m’amuser un jour avec eux... histoire de faire un bon repas!... Au diable! Je connais mes gens. Ils m’invitent avec un sourire angélique, mais instinctivement ils clignent de l’œil gauche, comme s’ils mettaient déjà leur fusil en joue.
E. GREVIN—IMPRIMERIE DE LAGNY