UNE TROUVAILLE

—Moi, monsieur, dit Magdalena, le trompette de la prison, je ne suis pas un saint; j’ai été condamné plusieurs fois pour vol sans l’avoir mérité. A côté de vous, qui êtes ici pour avoir écrit dans les journaux, je suis un misérable... mais je vous assure que cette fois, je suis sous les verrous pour avoir bien agi.

La main sur son cœur, redressant la tête, non sans fierté, il ajouta:

—De tout petits vols d’ailleurs, Monsieur, je n’ai fait rien de plus... Je ne suis pas un brave moi! je n’ai jamais versé une goutte de sang.

Le meurtriers, les héros du poignard, qui formaient une aristocratie pleine de dédain pour les simples voleurs, prenaient le pauvre trompette pour tête de Turc, dans leurs moments d’ennui.

—Enfle les joues! ordonnait laconiquement quelque colosse, fier de ses crimes et de son audace.

Magdalena se mettait au port d’armes avec une raideur militaire, fermait sa bouche, gonflait ses joues, en attendant qu’un double soufflet, donné par les deux mains en même temps, aplatît sa large face rouge. D’autres fois, les terribles personnages essayaient la vigueur de leurs bras sur son crâne dénudé par une horrible pelade, et riaient du mal que les protubérances osseuses faisaient à leurs poings. Le trompette se prêtait à ces jeux qui le martyrisaient avec une humilité de chien battu.

A l’heure des visites, sa femme se présentait, la fameuse Peluchona[N], une virago qui le faisait trembler. Elle était la maîtresse de l’un des bandits les plus redoutables de la prison. Chaque jour elle apportait à ce vaurien son dîner, elle lui procurait des douceurs en acceptant toute sorte de viles besognes. Alors le trompette s’éloignait du parloir, craignant l’insolence de ce chenapan, qui profitait de l’occasion pour l’humilier, le frappant devant son ancienne compagne. Mais un sentiment de curiosité et de tendresse lui faisait souvent oublier sa frayeur; et il avançait timidement, cherchant à travers la grille la tête d’un bambin qui accompagnait la Peluchona.

—C’est mon fils, monsieur, disait-il humblement, c’est mon Tonico, qui ne me connaît plus.

Il rôdait avec crainte autour du parloir, pour apercevoir son Tonico, et lorsqu’il pouvait le contempler un instant, il sentait s’apaiser la colère de mouton enragé excitée en lui par la vue du panier bourré de friandises, que la mauvaise femme offrait à son amant.

Cependant Magdalena s’égayait, lorsqu’il parlait de ses voyages. Il avait parcouru à pied toute la Péninsule, de Cadix à Santander, de Valence à la Corogne, dans le long chapelet de prisonniers ou de vagabonds conduits par les gendarmes. Magdalena rappelait, en se léchant les babines, le lait abondant de la Galice, les saucissons rouges de l’Estrémadure, le pain de la Castille, les pommes du pays basque, le vin ou le cidre des provinces qu’il avait traversées, portant sur le dos la natte de jonc qui lui servait de lit. Il évoquait, non sans regret, les montagnes couvertes de neige, ou crevassées par le soleil, la marche lente sur la route blanche qui se perd à l’horizon, comme unruban interminable; les haltes sous les arbres aux heures torrides; l’arrivée nocturne dans certaines prisons de village, vieux couvents, églises abandonnées, où chacun cherchait un coin bien sec et bien abrité pour étendre sa natte.

—Des voyages très amusants, Monsieur, à condition de ne pas tomber en route. Quelques coups de bâtons, par ci par là, mais qui fait attention à cela?

Il contait ensuite le dernier exploit qui lui avait valu une fois de plus la prison. C’était un dimanche étouffant de juillet, dans l’après-midi. Les rues de Valence étaient désertes sous le soleil ardent et sous un vent brûlant, venu des plateaux calcinés de l’intérieur des terres. Tout le monde était à la corrida ou sur la plage, quand Magdalena avait été abordé par son ami Chamorra, vieux compagnon de chaîne, dont il subissait l’ascendant. Une mauvaise bête, ce Chamorra! Un voleur, mais de ceux qui ne reculent pas devant la nécessité de verser le sang, et qui tiennent la pince-monseigneur d’une main, et le couteau de l’autre. Il s’agissait de «nettoyer» certain appartement, sur lequel le vaurien avait jeté son dévolu. Magdalena s’excusa modestement. Il n’était point capable d’un teltravail: fracturer des portes n’était point son affaire.

La mine irritée de Chamorra l’effraya, et il finit par obéir. Convenu: il irait l’aider, pour emporter le butin, mais prêt à fuir à la moindre alarme. Conséquent avec lui-même, il refusa d’accepter un vieux couteau que lui offrait son compagnon.

Vers le milieu de l’après-midi, ils gravirent l’étroit escalier d’une maison sans concierge, déserte à cette heure. Chamorra connaissait sa victime: un forgeron aisé qui devait avoir de bonnes économies. La porte de la chambre céda facilement, et les deux camarades commencèrent à «travailler» dans la pénombre des fenêtres entr’ouvertes. Chamorra força les serrures de deux commodes et d’une armoire. Des pièces d’argent, des gros sous, des billets enroulés au fond d’un étui d’éventail, une montre... Le coup n’était pas mauvais. Le regard avide de Chamorra chercha dans la chambre tout ce qui était bon à prendre. Entre temps il se lamentait sur l’inutilité de Magdalena, qui, les bras ballants, allait et venait.

—Prends les matelas, ordonna Chamorra. On nous donnera toujours quelque chose pour la laine.

Magdalena, impatient d’en finir, pénétra dans l’alcôve obscure et glissa en tâtonnant une corde sous les matelas et sous les draps. Puis avec l’aide de Chamorra, il fit de tout un énorme paquet, précipitamment, et le chargea sur ses épaules.

Ils sortirent sans être vus, et gagnèrent dans la banlieue, une masure où Chamorra avait son repaire. Celui-ci marchait en avant, Magdalena trottait derrière lui, disparaissant presque sous son volumineux paquet, et craignant de se sentir appréhendé au collet d’un instant à l’autre par un agent de police.

En examinant dans sa basse-cour le produit du vol, Chamorra se fit la part du lion et donna à son compagnon quelques pesetas en monnaie de billon. C’était, disait-il, suffisant pour le moment. Il agissait ainsi pour le bien de Magdalena, un prodigue. Une autre fois, il lui donnerait davantage.

Ensuite, ils délièrent le paquet de matelas. Aussitôt Chamorra se courba, se tenant les côtes. Quelle trouvaille! quel cadeau!

Magdalena rit aussi pour la première fois de l’après-midi. Sur les matelas reposait un bébé, sans autre vêtement qu’une petite chemise, qui les yeux fermés, la figure congestionnée, soulevait sa poitrine oppressée en sentant les caresses de l’air libre.

Le regard effaré de Magdalena interrogea son compagnon. Que faire du môme?... Mais le chenapan rit comme un démon:

—Il est pour toi; je t’en fais cadeau... mange-le en ragoût.

Et il décampa, avec tout le produit du vol. Magdalena, ayant l’enfant dans ses bras, demeurait perplexe. Le pauvret!... Il ressemblait à son Tonico, quand celui-ci s’endormait bercé par ses chansons, ou que, malade, il appuyait sa petite tête sur la poitrine de son papa, tout en larmes et tremblant de le perdre. Mêmes petits pieds roses et tendres; même chair grassouillette, à la peau fine, douce comme de la soie.

L’enfant avait cessé de pleurer, et ses yeux étonnés se fixaient sur le voleur qui le caressait comme une nourrice:

—Mon petit roi! Mon petit enfant Jésus! Regarde-moi, je suis ton oncle.

Mais soudain Magdalena cessa de sourire: il songeait au désespoir de la mère, quand elle rentrerait au logis. La perte de sa petite fortune ne serait rien pour elle, mais l’enfant? Où le retrouver?... Il connaissait les mères: sa femme, la Peluchona, était la pire des femelles,et cependant il l’avait vue pleurer et hurler, lorsque son enfant était malade.

Il regarda le soleil, qui déjà descendait dans un majestueux couchant d’été. Il était temps encore de rapporter le petit à la maison, avant le retour des parents. Et s’il les rencontrait, il mentirait, il affirmerait qu’il avait trouvé le marmot en pleine rue, enfin, il se tirerait de ce mauvais pas, comme il pourrait. En avant! Jamais il ne s’était senti aussi audacieux.

Portant l’enfant dans ses bras, il repassa tranquillement par les rues qu’il venait de parcourir au trot, talonné par la peur. Il remonta le petit escalier. Personne! La porte était encore ouverte, la serrure forcée. A l’intérieur les pièces en désordre, les meubles fracturés, les tiroirs à terre, les chaises culbutées, le linge épars, lui causèrent une impression de terreur, semblable à celle de l’assassin qui revoit le cadavre de sa victime, longtemps après le crime.

Il donna à l’enfant un dernier baiser, et le laissa sur la paillasse.

—Adieu, mon mignon!

Mais, arrivé près de l’escalier, il entendit des pas. Dans le rectangle de lumière diffuse, découpé par la porte, se détacha la silhouette d’un colosse, le père du petit, tandis qu’unefemme toute tremblante, criait d’une voix aiguë:

—Au voleur! au secours!

Magdalena tenta de fuir, s’élançant tête baissée pour se frayer un passage, mais brusquement il se sentit saisi par des mains de cyclope, accoutumé à battre le fer; et renversé sous une poussée formidable, il roula en bas de l’escalier.

Son visage gardait encore les traces des blessures qu’il s’était faites en heurtant les angles des marches, et des coups que lui octroyèrent libéralement les habitants furieux.

—Au total, monsieur, vol avec effraction; je ne sais combien d’années de bagne qui m’attendent... tout ça pour avoir été bon! Et pour comble de malheur, on ne me respecte pas ici, bien que je sois poursuivi pour un vol important. Tous savent que le coupable est Chamorra, que je n’ai plus revu... Et moi, ils me raillent et me traitent d’imbécile!

A dix heures du soir, le comte de Sagreda arriva à son cercle, boulevard des Capucines. Les garçons accourus s’empressèrent de lui prendre sa canne, son huit-reflets, sa somptueuse fourrure, qui, en quittant ses épaules, laissa voir le plastron d’une blancheur immaculée, le gardénia fixé à la boutonnière, l’impeccable uniforme, blanc et noir, d’un luxe discret, du gentleman qui vient de dîner.

La nouvelle de sa ruine avait circulé déjà. Il avait fastueusement gaspillé sa fortune, qui, quinze ans avant, avait fait sensation à Paris, et maintenant était épuisée. Le comte vivait des restes de son opulence. Les garçons, qui s’agitaient autour de lui, n’ignoraient pas sa débâcle, mais la plus légère trace d’insolence ne troublait point l’eau incolore de leurs yeux. Un si nobleseigneur! Il avait jeté son argent par les fenêtres en grand seigneur, avec tant de noblesse! C’était d’ailleurs un gentilhomme authentique, et non un de ces comtes polonais, que des femmes entretiennent, ni un de ces marquis italiens, qui finissent par tricher au jeu, ou bien l’un de ces boyards qui souvent sont au service de la police. C’était un gentilhomme, un grand d’Espagne, dont les aïeux figuraient dans leRomancero.

Le comte fit son entrée, le front haut, l’allure fière, saluant ses amis d’un sourire fin et léger, mélange de hauteur et de frivolité!

Il touchait à la quarantaine, mais il demeurait encore «le beau Sagreda» comme l’avaient baptisé jadis les amazones matineuses du Bois. Quelques fils blancs aux tempes, des rides à peine marquées au coin des paupières, révélaient la fatigue d’une existence trop fiévreuse. Mais les yeux étaient jeunes encore, ardents et mélancoliques à la fois: des yeux qui l’avaient fait surnommer le Maure par ses amis et ses maîtresses. Le vicomte de la Trémissinière, lauréat de l’Académie, l’appelait Velasquez à cause de son teint basané, légèrement verdâtre, de sa moustache noire et roide et de son regard grave.

Au cercle, on parlait de la ruine de Sagreda,avec une compassion discrète. Ce pauvre comte! Il ne lui restait donc plus rien à espérer: pas un héritage nouveau! pas même une millionnaire américaine, qui s’éprendrait de sa personne et de ses titres! Il fallait faire quelque chose pour le sauver.

Sagreda ne se faisait pas d’illusions sur son avenir. Il y avait beau temps que tous les parents, dont un testament opportun pouvait le remettre à flot, lui avaient rendu le service de quitter la scène du monde. Il n’avait plus en Espagne que de vagues cousins, de nobles personnages unis à lui par des liens historiques, plus que par l’affection familiale, et dont il ne devait guère attendre que de bons conseils, et des remontrances sur ses folles prodigalités. Tout était bien fini... Quinze ans de vie à grandes guides avaient consumé son riche patrimoine. Ses fermes d’Andalousie, avec leurs troupeaux de vaches et de juments, avaient changé de propriétaire, après avoir connu à peine leur maître fastueux, toujours absent. Puis coup sur coup avaient passé à des étrangers ses vastes champs de blé de la Castille, ses rizières de la huerta valencienne, ses métairies des provinces du Nord, tout le domaine princier des anciens comtes de Sagreda, sans compter les riches héritages de nombreuses tantes, célibataires et dévotes, et les legs considérables d’autres parents, morts de vieillesse dans leurs antiques manoirs.

Paris et d’élégantes villégiatures avaient dévoré en quelques années cette fortune accumulée par les siècles. Le souvenir de ses amours retentissantes avec deux actrices à la mode, le sourire nostalgique d’une douzaine de mondaines haut cotées, le renom déjà effacé de quelques duels, un certain prestige de joueur audacieux et impassible, une réputation de bretteur chevaleresque et intransigeant sur le point d’honneur, voilà tout ce qui restait «au beau Sagreda» depuis sa ruine.

Il vivait sur son nom, contractant de nouvelles dettes auprès de certains fournisseurs, qui, se souvenant d’autres crises semblables, comptaient sur son relèvement. Au pis-aller, il prendrait une résolution extrême. Il ne se tuerait pas, car des hommes comme lui ne se tuaient que pour des dettes de jeu ou d’honneur. Ses glorieux ancêtres avaient dû parfois des sommes énormes à de petites gens, sans pour cela songer au suicide. Quand ses créanciers lui fermeraient leur bourse, ou le menaceraient d’un scandale judiciaire, le comte de Sagreda aurait le courage de s’arracher à la douce vie parisienne. Il s’engagerait dans la Légion Étrangère, ou s’embarquerait pour l’Amérique conquise par ses aïeux qui avaient été soldats et colonisateurs. Cow-boy, il parcourrait à cheval les solitudes du Chili méridional, ou les plaines illimitées de la Patagonie.

Jusqu’à ce terme redouté, la triste vie d’expédients qui l’obligeait à mentir sans cesse, était encore son meilleur temps. Du dernier voyage qu’il avait fait en Espagne pour liquider les restes de son patrimoine, il était revenu avec une jeune fille de province, dont la tendresse, ardente et soumise, était faite d’admiration autant que d’amour.

Et quand il avait rencontré l’idéal de ses rêves, voilà que l’argent lui échappait pour toujours! C’était avec le malheur que l’amour s’asseyait à son foyer! Sagreda, déplorant sa fortune perdue, luttait maintenant, pour garder son fastueux train de maison. Il vivait toujours dans le même hôtel, sans diminuer ses dépenses, faisait à sa compagne d’aussi riches présents qu’aux maîtresses d’autrefois; et il éprouvait une satisfaction presque paternelle, devant la surprise enfantine et la joie naïve de l’humble jeune fille, étourdie par tout ce luxe.

Sagreda s’enfonçait de plus en plus... le sourire aux lèvres, satisfait de ce songe délicieux,qui allait être le dernier, et se prolongeait par miracle. La fortune, qui, dans ces derniers temps, avait été pour lui une marâtre, semblait maintenant lui venir en aide, comme apitoyée par sa nouvelle existence. Tous les soirs, après avoir dîné dans un restaurant à la mode avec sa compagne, il la laissait au théâtre, et se rendait à son cercle, l’unique lieu où la chance l’attendît.

Là il ne jouait pas gros jeu; il se contentait de simples parties d’écarté avec des amis intimes, compagnons de jeunesse, à qui leur immense fortune permettait de continuer la vie joyeuse, ou, qui, enlisés dans un mariage riche, gardaient du passé l’habitude de fréquenter les cercles distingués.

A peine le comte avait-il les cartes à la main, que la chance semblait s’asseoir à ses côtés. Et ses amis, sans se lasser de perdre, l’invitaient à faire une partie chaque soir: oh! il ne gagnait pas des sommes énormes! En général son gain était de dix à vingt-cinq louis; quelquefois même, il alla jusqu’à quarante; mais grâce à ces rentrées presque journalières, il pouvait subvenir aux frais de son existence seigneuriale, et conserver à son amie le bien-être dans l’amour, en même temps qu’il reprenait confiance. Qui sait ce que l’avenir lui réservait?

Apercevant dans une des salles le vicomte de la Trémissinière, Sagreda eut un sourire de défi amical.

—Une partie?

—Comme vous voudrez, cher Velasquez.

—Cinq francs les cent points, pour ne pas exagérer, car je suis sûr de vous gagner.

La partie s’engagea aussitôt, et la chance resta fidèle à Sagreda, qui ne cessait de gagner, en dépit des pires combinaisons, et même sans atouts. Que son jeu fût mauvais, celui du partenaire était pire. Déjà le comte avait devant lui vingt-cinq louis, lorsqu’un habitué, qui promenait son ennui de salle en salle, s’arrêta près des joueurs et parut s’intéresser à la partie. D’abord il se tint près de Sagreda, puis il alla se placer derrière le vicomte, qui parut gêné et agacé de sa présence.

—Mais c’est fou! s’écria tout à coup l’indiscret. Vous ne jouez pas votre jeu, vicomte. Vous écartez les atouts pour ne garder que les mauvaises cartes. Quelle sottise!

Il ne put en dire davantage. Sagreda abattit son jeu.

Il était d’une pâleur verdâtre. Ses yeux, démesurément ouverts, se fixèrent sur le vicomte, puis il se leva:

—J’ai compris, dit-il froidement. Permettez-moi de me retirer.

Et d’un geste nerveux, il poussa vers son ami le tas de pièces d’or.

—Ça, c’est à vous!

—Mais, mon cher Velasquez... Mais, Sagreda!... Laissez-moi vous expliquer...

—Il suffit, monsieur! Je vous répète que j’ai compris!

Dans ses yeux, une lueur pointa, que ses amis connaissaient bien, pour l’avoir vue à l’occasion, quand, après une brève querelle ou une parole offensante, il levait son gant, avec un geste archaïque de défi.

Mais il se maîtrisa vite et sourit, avec une amabilité qui donnait le frisson:

—Mille fois merci, vicomte!... Ce sont des services qui ne s’oublient pas... Je vous renouvelle l’expression de ma gratitude.

Et, avec un salut de grand seigneur, il s’éloigna du même air qu’aux jours les plus brillants de son opulence.

** *

Son manteau de fourrure ouvert sur son plastron immaculé, le comte de Sagreda s’avançasur le boulevard. On sortait des théâtres: les automobiles passaient brillamment éclairées à l’intérieur, offrant une rapide vision de plumes, de blancs corsages décolletés, de bijoux. Le grand d’Espagne marchait en sens inverse, jouant des coudes, avec la hâte d’arriver, sans savoir d’ailleurs où il allait, sans se rendre compte du lieu où il se trouvait.

Contracter des dettes, c’était bien. Les dettes ne déshonoraient pas un gentilhomme. Mais recevoir une aumône!... Dans ses heures sombres, il n’avait jamais frissonné à l’idée d’inspirer du mépris par sa ruine, de se voir délaissé par ses amis, de se perdre dans les bas-fonds de la société. Mais être un objet de pitié!...

Comédie inutile. Les intimes qui lui souriaient comme autrefois, avaient percé le secret de son indigence, et ils s’entendaient pour lui faire la charité à tour de rôle, en feignant de jouer avec lui. La cruelle vérité était connue de tous ses anciens amis, et même des garçons du cercle, qui, sur son passage, s’inclinaient par habitude. Et lui, pauvre dupe, il allait par le monde, avec ses airs de gentilhomme, se drapant avec solennité dans sa grandeur évanouie, comme le cadavre du Cid, qui, après sa mort, prétendait gagner des batailles, hissé sur son cheval de guerre.

Adieu, comte de Sagreda! L’héritier des vice-rois et des gouverneurs de province, pouvait être un soldat anonyme dans une légion de désespérés et de bandits; il pouvait être un aventurier dans des terres vierges, et tuer pour vivre; il pouvait voir sans trembler le naufrage de son nom glorieux, à la barre d’un tribunal... mais vivre de la pitié de ses amis!...

Adieu, ses dernières illusions! Le comte avait oublié l’amie qui l’attendait dans un restaurant de nuit. Il ne se souvenait plus d’elle! C’était comme s’il ne l’avait jamais vue, comme si elle n’avait jamais existé. Tout ce qui embellissait sa vie quelques heures auparavant, était à jamais effacé. Il marchait, seul avec son déshonneur... toujours plus vite, comme s’il savait maintenant où il allait. Dans son trouble, il murmura ironiquement, sans en avoir conscience, comme s’il s’adressait à quelqu’un marchant derrière lui:

—Mille fois merci! mile fois merci!

A l’aube, deux coups de feu mirent en émoi les gens couchés dans un hôtel voisin de la gare Saint-Lazare, une de ces maisons mal famées qui offrent un abri commode aux amours ébauchées dans la rue. Les garçons trouvèrent, dans une chambre, un homme en habit de soirée,gisant sur le tapis usé, le crâne fracassé. Il y avait encore de la vie dans ses yeux, d’un noir mat. Mais on n’y lisait point le doux souvenir de sa compagne aimée. Sa dernière pensée, interrompue par la mort, avait été pour l’amitié, terrible dans sa compassion; pour l’offense que lui avait faite une pitié fraternelle, mais frivole dans sa générosité!

L’honorable corporation des tanneurs venait à peine de se réunir dans la chapelle, voisine des tours de Serranos, quand Maître Vicente demanda la parole. C’était le plus ancien corroyeur du pays. Nombre de maîtres-tanneurs, au temps où ils n’étaient qu’apprentis, l’avaient déjà connu, tel qu’il était encore: très maigre, la moustache blanche en brosse, la figure ravinée, l’œil agressif. Il était le dernier survivant de ces tanneurs qui avaient été la gloire de Valence. Le progrès avait perverti les petits-fils de ses anciens compagnons. Sans doute, ils avaient d’immenses usines, avec des centaines d’ouvriers; mais que ces messieurs feraient piteuse mine, s’ils avaient à préparer une peau, avec leurs mains molles de grands industriels! Lui seul méritait ce nom de tanneur, car il travaillait tous les jours danssa masure, voisine de l’hôtel de la corporation, maître et ouvrier à la fois, aidé seulement par ses fils et par ses petits-fils pour ouvriers. C’était l’atelier familial du bon vieux temps, où l’on ne connaissait ni les menaces de grèves, ni les querelles à propos des salaires.

Les siècles avaient élevé le niveau de la rue, et converti en cave obscure la tannerie de Maître Vicente. La porte s’était raccourcie et avait à peine la hauteur d’une fenêtre. Cinq marches descendaient dans l’humide rez-de-chaussée. En haut, près d’une voûte ogivale, vestige de l’ancienne Valence, les peaux, mises à sécher, flottaient comme des bannières. Le bonhomme n’aimait pas les modernes corroyeurs, qui trônaient dans leurs bureaux de riches industriels. A coup sûr, ils avaient honte de lui, lorsque, à l’heure du déjeuner, ils le voyaient dans sa ruelle, se chauffer au soleil, jambes et bras nus, montrant ses membres maigres, teints en rouge, fier de sa robuste vieillesse, qui lui permettait de s’escrimer, tout le jour, sur les peaux qu’il tannait.

Valence se disposait alors à fêter le centenaire d’un de ses saints les plus illustres. Les tanneurs, comme les autres, faisaient leurs préparatifs.

Avec l’autorité que lui conférait son âge,Maître Vicente imposa ses idées. Les tanneurs, à son avis, devaient rester fidèles à leurs traditions. Toutes les gloires de leur passé, remisées dans la chapelle, devaient figurer dans la procession. C’était le moment de les exhumer, tonnerre! Le regard du vieux maître, parcourant la chapelle, semblait caresser les reliques de la corporation: tambours moresques du xviᵉ siècle, grands comme des jarres; fanal énorme en bois sculpté pris à la poupe d’une galère; bannière de soie rouge, aux broderies d’or, verdies par le temps. Il fallait que tout parût au grand jour, tout, jusqu’au fameux lion des tanneurs.

Les jeunes poussèrent des éclats de rire impies. Quoi! le lion aussi?—Oui, le lion!—Aux yeux de Maître Vicente, la corporation se déshonorait en oubliant le fauve glorieux. Les romances anciennes, les relations des fêtes, gardées dans les archives de la cité, tout parlait du lion!... C’était une gloire aussi vénérable que le puits de saint Vincent. Notre homme devinait pourquoi les jeunes résistaient. Ils craignaient d’être chargés de jouer le lion. Lui, malgré le poids de ses soixante-dix ans, il réclamait cet honneur, qui d’ailleurs lui revenait de droit. Son père, son aïeul, la foule de ses ancêtres, tous avaient joué le rôle du lion. Il se sentait capablede se battre avec quiconque lui disputerait cet honneur, traditionnel dans sa famille.

Avec quel enthousiasme, le vieux Maître contait l’histoire du lion et des héroïques tanneurs! Un jour, les Barbaresques de Bougie avaient débarqué à Torreblanca, au delà de Castellon, et pillé l’église, emportant l’ostensoir. Ceci se passait peu de temps avant la naissance de Saint Vicente Ferrer. Le peuple, qu’émouvaient à peine les fréquentes incursions des pirates, et qui considérait comme un malheur inévitable le rapt des jeunes filles pâles, aux grands yeux noirs, et des petits garçons robustes destinés au harem, poussa de longs cris de douleur, à la nouvelle de ce sacrilège.

Les églises de Valence se couvrirent de draperies noires. Les gens erraient par les rues, hurlant de désespoir, et se donnant de grands coups de discipline. Que feraient ces chiens de l’hostie consacrée? Qu’adviendrait-il du pauvre ostensoir sans défense? Alors les tanneurs entrèrent en scène. L’ostensoir n’était-il à Bougie? Eh! bien; en route pour Bougie! Ils raisonnaient en héros, accoutumés à tanner tous les jours le cuir, et ne voyaient aucun inconvénient à tanner celui des mécréants! Ils armèrent à leurs frais une galère, et toute la ville suivit leur exemple.

Le gouverneur de Valence, appelé le grand Justicier, quitta sa robe rouge pour se couvrir de fer, de pied en cap. Les conseillers, quittant la Chambre Dorée, apparurent, bardés d’écailles, aussi brillantes que celles des poissons du golfe. Les cent arbalétriers de la Plume, escorte du grand Justicier, la Sainte Vierge, remplirent leurs carquois de flèches. Les Juifs du faubourg de la Xedrea firent de magnifiques affaires, en vendant leur vieille ferraille: lances, épées émoussées, ébréchées, corselets rouillés...

Les galères de Valence mirent à la voile, accompagnées de dauphins, qui se jouaient dans l’écume soulevée par leurs proues. A leur approche, les Maures, épouvantés, se repentirent de leur sacrilège, bien que ce fussent des chiens sans entrailles! Au dire de Maître Vicente, le combat dura plusieurs jours. Des renforts arrivaient sans cesse à l’ennemi; mais les pieux et braves Valenciens ne cessaient de les exterminer. Comme ils commençaient à se sentir las à force de pourfendre ces maudits, voici que d’une montagne voisine, descendit un lion, marchant sur ses pattes de derrière, et portant très respectueusement, avec celles de devant, l’ostensoir volé à Torreblanca. Il le remit, en grande cérémonie, à un tanneur, à coup sûr un ancêtre deMaître Vicente: voilà pourquoi, pendant des siècles, sa famille eut l’honneur de jouer le rôle de l’aimable fauve dans les processions de Valence.

Le lion secoua ensuite sa crinière, rugit, et, à coups de griffes par-ci, à coups de dents par-là, dispersa en un instant toute cette canaille.

Les Valenciens se rembarquèrent, emportant l’ostensoir comme un trophée. Le syndic des tanneurs, saluant le lion, lui offrit courtoisement l’hôtel de la corporation, près des tours de Serranos. Merci bien! l’animal était accoutumé au soleil de l’Afrique, et craignait les changements de température... Il retourna au désert.

Mais les tanneurs n’étaient pas des ingrats! Pour perpétuer le souvenir de leur ami à crinière, qu’ils avaient de l’autre côté de la mer, dans toutes les fêtes de Valence, on promenait la bannière de la corporation; derrière elle marchait à la suite, au son des tambours, un aïeul de Maître Vicente, tout couvert de peau, avec un masque, qui était «le portrait vivant» du vénérable lion, et qui portait un ostensoir de bois entre les mains.

Si des gens sans foi ni loi osaient taxer de fable cette histoire, Maître Vicente s’indignait. C’était jalousie pure, mauvais vouloir des autresmétiers, dont le passé n’offrait point de page aussi glorieuse. Les preuves d’authenticité ne manquaient pas, c’étaient dans la chapelle de la corporation, le fanal pris à la poupe de la galère, les grands tambours moresques, la glorieuse bannière, et les peaux teigneuses dont tous les aïeux de Maître Vicente s’étaient affublés pour jouer le rôle du lion! Oubliées maintenant derrière l’autel de la chapelle sous les toiles d’araignées et sous la poussière, elles n’étaient pas moins authentiques que la tour de la cathédrale de la ville appelée «Miguelete».

La procession se célébra un après-midi de juin. Les fils, les brus et les petits-fils de Maître Vicente l’aidèrent à se déguiser en lion, suant sang et eau, et suffoqués rien qu’au contact de ces vieilles laines rougeâtres: «Papa, vous allez étouffer là-dedans!»—«Grand-père, vous allez fondre là-dessous!» Insensible aux remontrances, Vicente songeait à ses aïeux! Il secouait avec orgueil la crinière mitée; il essayait le masque horrifique dont la gueule avait une certaine ressemblance avec les mâchoires de la bête féroce.

Ce fut un après-midi triomphal: les rues étaient combles, les balcons ornés de tapisseries, au-dessus desquelles brillaient des files d’ombrellesmulticolores, qui abritaient du soleil les jolis visages... Le sol était couvert de branches de myrte, tapis vert et odorant, dont les parfums faisaient se dilater les poumons.

Les porte-bannières ouvraient la marche, avec leurs barbes de filasse, leurs couronnes murales, leurs dalmatiques rayées. Ils portaient haut les étendards Valenciens où se détachaient d’énormes chauves-souris, et des L. L. majuscules, non moins gigantesques, près de l’écu. Ensuite, différents cortèges, pastoureaux de Bethléem, catalans et majorquins, trottaient au son des musettes rustiques. Des nains, aux caboches monstrueuses, jouaient avec les castagnettes une marche mauresque. Enfin, le Géant de carton de la Fête-Dieu, les bannières des corps de métier; file interminable d’étendards rouges, déteints par les années, si hauts qu’ils dépassaient le premier étage des maisons.

Plan! rataplan!voici les tambours des tanneurs, instruments d’une sonorité barbare, si volumineux que leur poids forçait leurs porteurs à marcher tout courbés. Ils retentissaient, rauques, menaçants, sauvages, comme s’ils marquaient encore le pas des régiments révolutionnaires de laFraternité, marchant contre le lieutenant de Charles-Quint, Jean d’Aragon,duc de Ségorbe, celui dont Victor Hugo a fait son Hernani...Plan! rataplan!... On se bousculait pour mieux voir le défilé, avec des cris, des éclats de rires. Qu’était-ce que cela? Un singe?... un sauvage?... Hélas! la foi dans le passé excitait l’hilarité. Les jeunes tanneurs, la poitrine nue, en manches de chemise, se chargeaient, à tour de rôle, de la lourde bannière qu’ils soutenaient avec une adresse d’équilibristes, sur le plat de la main ou avec les dents, au rythme des tambours.

Puis s’avançait ensuite le lion, d’un pas majestueux, faisant la révérence à droite, et à gauche, presque en même temps, agitant l’ostensoir de bois comme un éventail, ainsi qu’il convenait à un animal courtois et bien élevé, sachant le respect dû au public.

Les paysans, accourus à la fête, ouvraient de grands yeux étonnés; les mères le désignaient du doigt aux enfants, qui, effarés, s’attachaient à leurs cous, et se cachaient la tête pour pleurer à chaudes larmes.

Dans les haltes, le lion repoussait, avec ses pattes de derrière, la nuée de garnements qui tentaient d’arracher quelques mèches à sa crinière rogneuse. Parfois il regardait les balcons et saluait galamment avec l’ostensoir,les jolies filles qui riaient du mufle grotesque.

Les public s’éventait pour goûter un peu de fraîcheur momentanée, dans cet air brûlant! Les marchands d’orgeat se faufilaient dans la foule en vociférant, appelés de toutes parts, et ne sachant où donner de la tête. Les porteurs de la bannière et les tambourineurs s’épongeaient aux portes de toutes les buvettes, et parfois finissaient par y entrer.

Mais le lion demeurait toujours à son poste! Le carton de ses mâchoires s’amollissait. L’animal cheminait maintenant avec quelque indolence, appuyant l’ostensoir sur la laine qui couvrait son ventre, sans avoir la moindre envie désormais de faire la révérence au public.

Les compagnons s’approchaient de lui d’un air railleur.

—Eh bien, comment ça va? Maître Vicente?

Du fond de son entonnoir de carton Maître Vicente rugissait, indigné. Comment il allait? très bien! Il était capable sous toute cette laine de suivre ainsi la procession sans défaillance, dût-elle durer trois jours! La fatigue, c’était bon pour les jeunes? Et, se redressant, sous une poussée d’orgueil, il se remettait, continuait à faire la révérence et à marquer le pas, en agitant son ostensoir.

Le défilé dura trois heures. Quand la bannière de la corporation rentra dans la cathédrale, la nuit tombait.

Plan! rataplan!La glorieuse bannière des tanneurs revenait derrière les tambours à l’hôtel de la corporation. Dans les rues les branches de myrtes avaient été écrasées par les pas. Maintenant, le sol était couvert de gouttes de cire, de feuilles de roses, et de fragments de papier doré. Le parfum liturgique de l’encens flottait dans l’air. Les tambours étaient las... Les robustes porteurs de la bannière, haletants, ne songeaient plus à exécuter des prouesses d’équilibristes. Mais le lion, harassé, chancelant, se cabrait encore par intervalles,—oh! le fanfaron!—pour effrayer d’un rugissement les couples bourgeois qui traînaient des ribambelles d’enfants...

Rentré chez lui, Maître Vicente tomba sur un sofa comme un ballot de laines. Fils, brus et petits-fils l’entourèrent, se hâtant de lui ôter son masque. A peine reconnurent-ils sa figure, congestionnée, pourpre, creusée de rides, d’où l’eau semblait ruisseler.

Ils essayèrent de le débarrasser de la laine qui pesait sur lui; mais c’était autre chose que demandait le fauve, d’une voix haletante. Boire! ilvoulait boire! La chaleur l’asphyxiait. Sa famille protesta en vain, parlant de maladies... Nom de Dieu! il voulait boire, et tout de suite! Qui donc osait résister à un lion furieux?...

Du café le plus proche, on lui apporta dans le petit verre bleu habituel un mélange de lait, d’œufs et de sucre glacé: un vraimantecado[O]valencien, savoureux, parfumé comme le miel!

Unmantecadoà un lion! Il l’absorba d’un trait. Ce fut comme s’il n’avait rien bu! De nouveau la soif, la chaleur le tourmentaient: il rugit encore, réclamant d’autres rafraîchissements.

Sa famille, par économie, pensa à l’orgeat glacé de la buvette voisine. Allons! qu’on en apportât une pleine cruche! Vicente en but tant et tant qu’on n’eût pas besoin de lui enlever son enveloppe de peaux. En quelques heures, une pneumonie double eut raison de lui. La fameuse dépouille, qui était l’uniforme de la famille, devint son linceul.

Ainsi mourut le dernier lion de Valence!

Ce fut un jour de fête au chef-lieu du district, quand on y reçut inopinément la visite du député don José, un gros personnage de Madrid, tout-puissant aux yeux de ces braves gens pour lesquels il représentait la Providence. Dans les jardins de l’alcade, on servit un festin pantagruélique auquel assistèrent de loin les femmes du peuple et la marmaille dont les têtes curieuses émergeaient au-dessus des murs.

Tous les regards se portaient sur un petit homme au teint bronzé, en culotte de velours portant une lourde carabine, qui l’accompagnait partout et semblait adhérer à son corps.

C’était le fameux Quico Bolson, un banditcomptant trente années d’exploits, que les jeunes gens contemplaient avec une terreur presque superstitieuse, se rappelant que dans leur enfance leurs mamans les faisaient taire en leur criant: «Voilà Bolson». A vingt ans, il avait tué deux hommes pour une histoire d’amour, puis s’était enfui dans la montagne avec sa carabine pour y mener la vie de bandit, et de chevalier errant de la Sierra.

Plus de quarante procès restaient en suspens: on attendait le jour où il aurait la gentillesse de se laisser prendre. Mais le bandit ne s’en souciait guère. Vif comme un chevreau, il connaissait tous les recoins de la montagne; il coupait en deux d’un coup de fusil une pièce de monnaie lancée en l’air, et les gendarmes, las de leurs courses infructueuses, avaient fini par feindre de ne plus l’apercevoir.

Voleur?... pour cela non! Il avait son orgueil. Il vivait de ce que les paysans lui donnaient par admiration ou par crainte. Si quelque filou se montrait, sa carabine ne tardait pas à en débarrasser le canton; il lui répugnait de charger sa conscience des vols commis par d’autres. Mais du sang!... Il en avait jusqu’aux coudes! Un homme était moins pour lui qu’une pierre du chemin. Cette bête féroce excellait dans toutesles façons de tuer son adversaire: à coups de fusil ou de coutelas; face à face, s’il avait l’audace d’aller à sa rencontre; en embuscade, s’il était aussi défiant, aussi rusé que lui. Par jalousie il avait supprimé peu à peu les autres bandits, qui infestaient la montagne. Sur les routes, il avait assassiné ses anciens ennemis: l’un aujourd’hui, l’autre demain. Plus d’une fois il était descendu, le dimanche, dans des villages pour étendre raides morts sur la place, à la sortie de la grand’messe, des alcades et des propriétaires influents.

On avait cessé de le molester et de le poursuivre. Maintenant, il faisait de la politique; il tuait des hommes qu’il connaissait à peine pour assurer le triomphe de don José, éternel représentant du district... Il habitait un village voisin, marié à la femme dont l’amour l’avait jadis poussé à son premier crime, entouré d’enfants, paternel, débonnaire, fumant des cigarettes avec les gendarmes, qui ne l’inquiétaient point; ils avaient des ordres. Si parfois, après quelque nouvel exploit ils feignaient de le poursuivre, Quico s’en allait chasser quelques jours dans la montagne pour ne pas se gâter la main.

Il fallait voir les notables lui prodiguer les flatteries et les attentions pendant le dîner:«Allons, Bolson, ce morceau de poulet! Bolson, un petit coup de vin!» C’était pour lui seul qu’on célébrait cette fête. C’était en son honneur que le majestueux don José, se rendant à Valence, s’était arrêté au chef-lieu pour le rassurer et faire cesser ses plaintes, de jour en jour plus alarmantes.

En récompense de ses services dans les élections, il avait promis de le faire gracier; et Bolson, vieilli, désireux de finir tranquillement en honnête campagnard, obéissait au député espérant naïvement que chacun de ses crimes avancerait l’heure du pardon. Mais les années passaient, et tout restait à l’état de promesse. Le bandit croyant fermement à la toute-puissance du député, attribuait ce retard au mépris ou à l’incurie.

Il prit une attitude menaçante, et don José sentit la crainte du dompteur devant le fauve en révolte. Le bandit lui écrivait à Madrid toutes les semaines d’un ton comminatoire. Et ces lettres griffonnées par la patte sanglante de cette brute avaient fini par l’obséder et le contraindre à cette démarche.

Le banquet terminé, ils s’entretinrent dans un coin du jardin: le politicien, aimable, obséquieux; Bolson, farouche, les sourcils froncés.

—Je ne suis venu que pour te voir, disait don José, soulignant cet insigne honneur. Mais pourquoi donc es-tu si pressé? N’es-tu pas bien, mon cher Quico! Je t’ai recommandé au gouverneur de la province; la gendarmerie te laisse tranquille. Qu’est-ce qui te manque?

Tout, et rien!... On ne le molestait pas, il était vrai, mais les temps pouvaient changer, et un jour peut-être il serait contraint de regagner la montagne. Il réclamait ce qu’on lui avait promis: sa grâce, nom de Dieu! Et il formulait ses prétentions, tantôt en valencien, tantôt en un castillan inintelligible.

—Tu l’auras, mon ami! tu l’auras! ça va te tomber un de ces jours.

Bolson eut un sourire d’une ironie cruelle. Il n’était pas aussi bête qu’on le croyait. Il avait consulté un avocat de Valence, qui s’était moqué de lui et de ses espérances. Il n’avait qu’à se laisser prendre et à accepter les deux ou trois cents ans de bagne que ses innombrables condamnations pourraient lui valoir, et, quand il aurait passé une centaine d’années parmi les forçats, alors la grâce pourrait venir. Tonnerre de Dieu! trêve de plaisanteries; personne ne se moquait de lui impunément.

—Cet avocat est un ignorant, repartit ledéputé. Crois-tu qu’il y ait rien d’impossible pour le gouvernement?... Je te le jure, tu seras bientôt hors de souci.

Don José convainquit enfin le brigand, l’enjôlant par ses belles paroles. Bolson, reprenant peu à peu confiance, promit d’attendre, mais un mois seulement. Ce délai passé, si la grâce n’arrivait point, eh bien! il n’écrirait plus au député, il ne l’importunerait plus. Don José était député, un gros personnage, mais devant les balles, tous les hommes étaient égaux...

Sur cette menace, le bandit se leva, sa carabine à la main, en même temps qu’un boucher de son village, un solide gaillard qu’une admiration sans borne pour sa force et son habileté tenait constamment attaché à ses pas, un vrai satellite.

Le député prit congé d’eux avec une amabilité hypocrite:

—Adieu, mon cher Quico! dit-il en lui serrant la main. Bonne santé à tes enfants! Dis à ta femme que je n’ai pas oublié comme elle m’a bien reçu la dernière fois.

Le bandit et son acolyte prirent place dans la diligence avec trois campagnardes de leur village qui saluèrent affectueusement monsieur Quico, et quelques gamins qui touchaient sonfusil chargé comme si c’était un objet sacré.

La diligence cahotait parmi les plantations d’orangers en fleur; les canaux de la huerta reflétaient le doux soleil du soir; et dans les airs passait la tiède haleine du printemps pleine de parfums et de rumeurs.

Bolson s’en allait content. On lui avait promis cent fois sa grâce, mais maintenant c’était sérieux. Son admirateur l’écoutait en silence.

Ils virent sur la route deux gendarmes. Bolson leur fit un salut amical.

A un détour de la route, deux autres gendarmes apparurent et le boucher tressauta, sur son siège, comme piqué par un aiguillon. Pourquoi tant de gendarmes en un si court trajet? Le bandit le tranquillisa. On avait, dit-il, concentré les forces du district pour le voyage de don José. Mais un peu plus loin, ils rencontrèrent deux autres gendarmes qui suivirent lentement la diligence comme les précédents.

Le boucher ne put se contenir davantage: «Cela sent le brûlé, Bolson! Il en est temps encore, il faut descendre et fuir à travers champs pour gagner la Sierra».

—Oui, Monsieur Quico, oui, disaient les femmes effrayées.

Mais Monsieur Quico se moquait de la peur de ces bonnes gens.

—Allons, fouette, cocher!... fouette!

La voiture continuait d’avancer quand soudain quinze ou vingt gendarmes surgirent: toute une nuée de tricornes, avec un vieil officier en tête. Par les portières les canons des fusils furent braqués sur le bandit qui demeura immobile et calme, pendant que les femmes et les gamins se rejetaient en criant au fond de la diligence.

—Bolson, descends ou tu es mort! dit le lieutenant.

Bolson descendit avec son satellite. Avant de mettre pied à terre, il était déjà désarmé. Il était encore sous le charme des belles paroles de son protecteur et il ne songea point à résister pour ne pas rendre impossible sa grâce par un nouveau crime. Il appela le boucher et le pria de courir avertir don José: c’était sans doute une erreur, un ordre mal compris.

Pendant que Bolson était poussé violemment vers un bois d’orangers voisin, le boucher rebroussa chemin au pas de course, passant au milieu des gendarmes qui coupaient la retraite à la diligence.

Il n’alla pas loin. Il rencontra, monté sur son bidet, un des alcades qui avait assisté à la fête...

—Don José! Où est don José?

Le campagnard eut un léger sourire... A peine Bolson s’était-il éloigné que le député était parti pour Valence à bride abattue.

Le boucher devina la vérité; il revint en courant vers le bois d’orangers. Mais, avant qu’il l’eût atteint, un fin nuage blanc et cotonneux s’éleva sur les cimes fleuries et une longue détonation retentit dont l’écho sembla ébranler le sol.

On venait de fusiller Bolson.

Le boucher le vit couché à la renverse sur la terre rouge, le corps à demi dans l’ombre d’un oranger, la tête fracassée, sanglante.

Furieux et désespéré, il s’arrachait les cheveux. Nom de Dieu! Était-ce ainsi qu’on tuait les hommes de cette trempe?

Le lieutenant lui mit une main sur l’épaule.

—Toi, apprenti bandit, vois comment meurent les gredins!

«L’apprenti bandit» se retourna d’un air farouche, mais ce fut pour regarder au loin, comme si à travers la campagne il pouvait distinguer le chemin de Valence. Ses yeux, pleins de larmes, semblaient dire: «Gredin, oui! mais plus gredin encore l’homme qui fuit là-bas...»

A deux heures du matin on frappa à la porte de la chaumière.

—Antonio! Antonio!...

Antonio sauta du lit. C’était son compagnon de pêche, qui l’appelait: il était temps de partir pour la mer.

Antonio avait peu dormi cette nuit-là. A onze heures, il bavardait encore avec Rufina, sa pauvre femme, qui se retournait, inquiète, dans le lit, en parlant des affaires. Elles ne pouvaient aller plus mal. Quel été! L’année passée, les thons couraient la Méditerranée, en bandes interminables, et, les plus mauvais jours, on en tuait deux ou trois cents arrobas[Q]; l’argent circulait comme une bénédiction de Dieu; lesbons sujets, comme Antonio, avaient fait des économies et acheté une barque pour pêcher à leur compte.

Le petit port était plein. Une vraie flotte l’emplissait toutes les nuits, sans espace presque pour se mouvoir; mais avec la multiplication des barques était venue la disette de poisson.

Les filets n’amenaient que des algues ou du menu fretin; de ces méchants petits poissons, qui fondent dans la poêle. Cette année les thons avaient pris un autre chemin et aucun pêcheur ne réussissait à en hisser un seul sur sa barque.

Rufina était atterrée par cette situation. Pas d’argent au logis; ils devaient au four et au moulin et M. Tomas, un patron retiré, un vrai juif, devenu par l’usure le roi du village, les menaçait continuellement de les poursuivre, s’ils ne donnaient pas un acompte sur les cinquante douros qu’il leur avait prêtés pour terminer la construction de cette barque, si légère, ce bon voilier qui avait absorbé toutes leurs économies.

Antonio, tout en s’habillant, éveilla son fils, un mousse de neuf ans, qui l’accompagnait à la pêche, et faisait le travail d’un homme.

—Voyons si vous aurez plus de chance aujourd’hui, murmura la femme, de son lit. Vous trouverez dans la cuisine le panier auxprovisions... Hier, l’épicier ne voulait plus me faire crédit... Ah! seigneur! Quel chien de métier!

—Tais-toi, femme; la mer est une gueuse, mais Dieu y pourvoira. Justement, on a vu hier un thon isolé: on calcule qu’il pèse plus de trente arrobas. Figure-toi! Si nous l’attrapions!... c’est au moins soixante douros.

Et le pêcheur finit de s’habiller, en pensant à ce monstre, un solitaire, qui, séparé de sa troupe, revenait par la force de l’habitude dans les mêmes eaux que l’an passé.

Antoñico était sur pied, prêt à partir, avec la gravité joyeuse du bambin qui gagne sa vie à l’âge où les autres jouent; il avait sur l’épaule le panier aux provisions et dans une main la bannette deroveles, ce poisson favori des thons, le meilleur appât pour les attirer.

Le père et le fils sortirent de la maisonnette, et suivirent la plage jusqu’au quai des pêcheurs. Leur compagnon les attendait dans la barque, et préparait les voiles.

La flottille remuait dans l’ombre, agitant sa forêt de mâts. Les noires silhouettes des équipages couraient sur elle; le bruit des vergues tombant sur le pont, le grincement des poulies et des cordages rompaient le silence, et lesvoiles se déployaient dans l’obscurité, comme d’énormes draps de lit.

Le village allongeait presque jusqu’au rivage ses rues droites, bordées de maisonnettes blanches, où les baigneurs logeaient pendant la saison. Près du quai, s’élevait un grand bâtiment dont les fenêtres, comme des fours enflammés, projetaient des traînées de lumière sur les eaux clapotantes.

C’était le Casino. Antonio lui lança un regard de haine. Comme ces gens-là passaient la nuit! Sans doute, ils étaient à jouer de l’argent... Ah! s’ils devaient se lever tôt pour gagner leur pain!

—Allons! hisse! beaucoup de camarades sont partis en avant!

Antonio et son compagnon tirèrent sur les câbles, et la voile latine monta lentement, frémissante et courbée sous le vent.

La barque traîna d’abord mollement sur la surface calme de la baie; puis les eaux ondulèrent, et elle commença à tanguer. On était hors du goulet, dans la mer libre.

En face, l’infini obscur, où les étoiles clignotaient, et, de tous côtés, sur la mer sombre, des barques, et des barques encore, qui s’éloignaient comme des fantômes, glissant sur les vagues.

Le compagnon regardait l’horizon.

—Antonio, le vent change.

—Je le vois!

—Nous aurons grosse mer.

—Je le sais; mais en avant! Eloignons-nous de tous ceux qui balaient la mer.

Et la barque, au lieu de suivre les autres, qui longeaient la côte, continua à s’avancer vers le large.

Le jour se leva. Le soleil, rouge et découpé comme un énorme pain à cacheter, traçait sur la mer un triangle de feu, et les eaux semblaient bouillir, comme si elles reflétaient un incendie.

Antonio empoigna le gouvernail; son compagnon se tenait près du mât; le gamin, à la proue, interrogeait la mer. De la poupe et du bordage pendait toute une chevelure de fils, qui traînaient leurs appâts dans l’eau. De temps en temps une secousse et vite, un poisson en l’air, un poisson frétillant, un poisson luisant comme l’étain. Mais c’était du menu fretin... rien en somme!

Ainsi passaient les heures; la barque allait toujours de l’avant, tantôt couchée sur les vagues, tantôt sautant soudain, et découvrant sa carène rouge. Il faisait chaud et Antonio seglissait par l’écoutille, pour boire au baril d’eau, dans l’étroite cale.

A dix heures, ils avaient perdu de vue la terre; on ne voyait plus du côté de la poupe que les voiles lointaines des autres barques tels des ailerons de poissons blancs.

—Antonio! lui cria son camarade ironiquement. Allons-nous à Oran? Puisque le poisson ne donne pas, pourquoi aller plus loin?

Antonio vira, et la barque se mit à courir des bordées, mais sans se diriger vers la terre.

—Maintenant, dit-il gaiement, prenons une bouchée. Camarade, apporte le panier. Le poisson mordra quand ça lui fera plaisir.

Chacun se coupa une énorme tranche de pain, et prit un oignon cru, qui fut écrasé à coups de poing sur le bordage.

Il y avait une forte brise, et la barque tanguait rudement sur les vagues, aux ondulations longues et profondes.

—Père! cria Antoñico, de la proue, un gros poisson, un très gros!... un thon!

Oignons et pain roulèrent sur la poupe, et les deux hommes parurent et se penchèrent sur le flanc de la barque.

Oui, c’était un thon, un thon énorme, ventru, traînant presque à fleur d’eau son dos sombrede velours; le solitaire peut-être, dont les pêcheurs parlaient tant! Il flottait majestueusement, et d’une légère contraction de sa forte queue, passait d’un côté à l’autre de la barque; puis tout d’un coup il disparaissait pour reparaître brusquement.

Antonio rougit d’émotion, et jeta vite à la mer la ligne munie d’un hameçon gros comme le doigt.

Les eaux se troublèrent et la barque oscilla, comme si une force colossale tirait sur elle, l’arrêtant dans sa marche et essayant de la faire chavirer. Le pont vacillait et semblait fuir sous les pieds des matelots; le mât craquait sous l’effort de la voile gonflée. Mais soudain l’obstacle céda et la barque, d’un bond, reprit sa course.

La ligne, auparavant rigide et tendue, pendait comme un corps flasque et défaillant. Les pêcheurs la tirèrent et l’hameçon apparut à la surface; mais rompu, malgré sa grosseur.

Le compagnon hocha tristement la tête.

—Antonio, cet animal est plus fort que nous. Qu’il s’en aille! c’est une chance qu’il ait cassé l’hameçon. Un peu plus, nous allions au fond.

—Le laisser? cria le patron. Ah! le démon! sais-tu combien vaut cette pièce-là? Ce n’estpas le moment des scrupules ou de la peur. A lui! A lui!

Et faisant virer la barque, il retourna vers les eaux où la rencontre avait eu lieu.

Il mit un hameçon nouveau, un énorme croc auquel il enfila plusieursroveles, et sans lâcher la barre, saisit une gaffe aiguë. Il allait en donner un tout petit coup à cette bête aussi stupide que vigoureuse, dès qu’elle serait à sa portée!...

La ligne pendait à l’arrière, presque droite. L’embarcation fut secouée derechef, mais cette fois de façon horrible. Le thon était bien accroché; il tirait sur le gros hameçon, et arrêtait la barque qu’il faisait danser follement sur les vagues.

L’eau paraissait bouillir; à la surface montaient des flocons d’écume et de grosses bulles dans un remous d’eau trouble, comme si un combat de géants se livrait dans les profondeurs. Soudain la barque, comme saisie par une main cachée, se coucha sur le flanc, et la mer envahit la moitié du pont.

Cette secousse brusque renversa les pêcheurs. Antonio, lâchant la barre, fut presque précipité au milieu des vagues: puis, après un craquement, la barque reprit sa position normale. La ligne s’était brisée. Aussitôt le thon apparut prèsdu bord, soulevant de sa queue puissante d’énormes flots d’écume. Ah! le bandit! il était enfin à portée! Et rageusement, comme s’il avait affaire à un ennemi implacable, Antonio le frappa à plusieurs reprises de la gaffe, enfonçant le fer dans cette peau visqueuse. Les eaux se teignirent de sang, et l’animal s’enfonça dans un remous de pourpre.

Enfin, Antonio respira. Ils l’avaient échappé belle!

Il vit le pont mouillé; son compagnon était au pied du mât; il s’y cramponnait, très pâle, mais avec une inaltérable tranquillité.

—J’ai cru qu’on allait se noyer, Antonio. J’ai même bu un coup. Maudite bête! mais tu l’as bien chatouillé. Tu vas voir qu’il ne tardera pas à émerger.

—Et le petit?

Le père fit cette question, avec inquiétude, d’un ton anxieux, comme s’il craignait la réponse.

Le petit n’était pas sur le pont. Antonio se glissa par l’écoutille, espérant le trouver dans la cale. Il enfonça dans l’eau jusqu’aux genoux, car la cale était inondée. Mais, qui pensait à cela? Il chercha à tâtons, dans le lieu étroit et sombre, sans trouver autre chose que le barild’eau douce et les ligues de rechange. Il revint sur le pont comme un fou.

—Le petit! le petit!... Mon Antoñico!

Le compagnon fit une grimace désolée. N’avaient-ils pas failli eux-mêmes tomber à l’eau? Etourdi par quelque coup, l’enfant était allé sans doute au fond, comme une balle. Mais le compagnon, bien que ce fût là sa pensée, garda le silence.

Au loin, à l’endroit même où la barque avait failli couler, un objet noir flottait sur les eaux.

—Le voilà!

Le père se jeta à la mer, et nagea vigoureusement, pendant que son compagnon carguait la voile.

Antonio nageait toujours, mais ses forces l’abandonnèrent presque, quand il se fut convaincu que l’objet n’était qu’une rame tombée de sa barque.

Quand les vagues le soulevaient, il se dressait hors de l’eau presque debout, pour voir plus loin. De l’eau, partout! Sur la mer, il n’y avait que lui, la barque qui s’approchait, et une courbe noirâtre, qui venait de surgir et se contractait horriblement au milieu d’une grande tache sanglante.

Le thon était mort... mais qu’importait au père? Dire que cette bête lui coûtait la vie de son fils unique, de son Antoñico! Dieu! Était-ce là une façon de gagner son pain?

Il nagea encore plus d’une heure, croyant, à chaque frôlement, que le corps de son fils allait surgir sous ses jambes; s’imaginant que les sombres profondeurs des vagues étaient le cadavre de l’enfant, flottant entre deux eaux.

Il serait resté là; il y serait mort avec son fils. Son compagnon dut le repêcher et le remettre de force dans la barque, comme un enfant rebelle.

—Que faisons-nous, Antonio?

Celui-ci ne répondit pas.

—Il ne faut pas le prendre ainsi, que diable! Ce sont là choses courantes. Le petit est mort là où sont morts tous nos parents, où nous mourrons nous-mêmes. Ce n’est qu’une affaire de temps: cela arrive tôt ou tard! Mais maintenant, à la besogne! N’oublions pas notre misère!

Aussitôt il prépara deux nœuds coulants, et les passa au corps du thon, qu’il commença à remorquer. L’écume du sillage se teignait de sang...

Le vent favorisait le retour, mais la barque était inondée, naviguait mal; les deux hommes, marins avant tout, oublièrent la catastrophe,et, l’écope à la main, courbés dans la cale, rejetèrent l’eau à pelletées.

Ainsi passèrent les heures. Cette rude besogne abrutissait Antonio, qu’elle empêchait de penser; mais des larmes roulaient de ses yeux, des larmes, qui se mêlaient à l’eau de la cale, et tombaient dans la mer sur la tombe de son fils...

La barque voguait avec une rapidité croissante, depuis qu’elle se sentait allégée.

Le port était en vue, avec ses maisonnettes blanches, dorées par le soleil couchant.

La vue de la terre éveilla en Antonio la douleur et l’effroi endormis.

—Que dira ma femme? que dira ma Rufina? gémissait le malheureux.

Et il tremblait, comme tous ces hommes énergiques et audacieux, qui, au foyer, sont les esclaves de la famille.

Un rythme de valses sautillantes glissait sur la mer, comme une caresse. La brise qui venait de la terre saluait la barque, en lui apportant les sons de mélodies vives et joyeuses. C’était la musique, qui se jouait sur la promenade, en face du Casino. Sous les palmiers défilaient, comme les grains colorés d’un rosaire, les ombrelles de soie, les petits chapeaux de paille,les vêtements clairs et voyants de la colonie estivale.

Les enfants, vêtus de blanc et de rose, sautaient et couraient derrière leurs jouets, ou formant des rondes joyeuses, tournaient comme des roues aux brillantes couleurs.

Les gens du métier se groupaient sur le quai: leurs yeux accoutumés aux lointaines perspectives de la mer, avaient reconnu ce que la barque remorquait. Mais Antonio ne voyait, au delà du brise-lames, qu’une femme grande, svelte et basanée, debout sur un rocher dont le vent faisait tourbillonner les jupes.

La barque accosta le quai. Quelle ovation! Tous voulaient voir de près le monstre. Les pêcheurs, de leurs batelets, lançaient sur lui des regards d’envie; les gamins, nus, couleur de brique, se jetaient à l’eau pour toucher l’énorme queue.

Rufina se fraya un chemin dans la foule, et arriva devant son mari, qui, la tête basse, écoutait, d’un air hébété les félicitations des amis.

—Et le petit? Où est le petit?

Le pauvre homme baissa la tête, encore davantage. Il l’enfonçait entre ses épaules, comme s’il voulait la faire disparaître, pour ne plus rien entendre, ne plus rien voir...

—Mais où est Antoñico?

Rufina, les yeux enflammés de fureur comme si elle allait le dévorer, saisit le robuste pêcheur par le plastron de sa chemise, et le secoua rudement; mais elle le lâcha bientôt, et, levant les bras, poussa un hurlement terrible:

—Ah! Seigneur!... Il est mort! Mon Antoñico s’est noyé! Il est dans la mer.

—Oui, femme, dit le mari, balbutiant d’une voix lente et incertaine, comme étouffée par les larmes. Nous sommes bien malheureux. Le petit est mort; il est là où est son grand-père, là où je serai un de ces jours, moi aussi. Nous vivons de la mer, et la mer doit nous dévorer. Qu’y faire?

Mais sa femme ne l’écoutait plus. Sur le sol, secouée par une crise nerveuse, elle se roulait dans la poussière en s’arrachant les cheveux, et se déchirait le visage.

—Mon fils! mon Antoñico!

Les femmes du quartier des pêcheurs accoururent vers elle. Elles connaissaient bien cela: presque toutes avaient passé par de pareilles crises. Elles la soulevèrent dans leurs bras vigoureux, et la conduisirent en la soutenant, jusqu’à sa chaumière.

Des pêcheurs offrirent un verre de vin à Antonio, qui ne cessait de pleurer. Et en même temps, son compagnon, dominé par l’égoïsme brutal de la vie, tenait la dragée haute aux poissonniers qui se disputaient la superbe pièce.

Par intervalles, résonnait, de plus en plus lointain, le cri désespéré de la pauvre femme, échevelée, hors d’elle, que ses amies poussaient vers sa chaumière:

—Antoñico! mon petit!

Et sous les palmiers, défilaient toujours dans leurs toilettes voyantes, les baigneurs à l’air heureux et souriant, tout un monde, qui n’avait pas senti le malheur passer près de lui, qui n’avait pas jeté un regard sur ce drame de la misère, et les sons de la valse élégante, au rythme sensuel, hymne de joyeuse folie glissait, harmonieuse, sur les eaux, caressant d’un souffle, l’éternelle beauté de la mer.


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